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Les deux thèmes de l'année : langage et présent historique
0:00 Bien, je vous remercie de votre fidélité et ceux, je vois de nouveaux visages, ceux qui ne peuvent que nous réjouir, je salue leur témérité, et leur prise de risque. Je dis ça parce qu'on va voir un texte où il est question, vous savez que j'ai dit cette année qu'on parlait pas mal du langage, de la parole qualifiée par le poète Hölderlin comme le plus périlleux des biens.
0:30 Et à l'homme donné. Donc, je suis bien content qu'on se retrouve pour cette deuxième séance de la rentrée. Et alors, pour ceux qui s'inquiètent un peu de mes détours, souvent à juste titre, mais vous savez que c'est des détours en spirale, c'est des détours pour tourner autour, pour rester au centre. Je m'y efforce en tout cas, même si je gâtise un peu des fois et j'oublie un petit peu. Des fois je fais des détours sans retour.
1:00 Et sans recours. Mais quand même, là, j'avais quand même dit à la première séance de cette rentrée, qu'on va pouvoir creuser et entrer dans le détail et devenir plus concret sur ce qu'on a vu un petit peu à marche forcée l'année dernière, d'une manière plus abstraite et plus générale. Donc, en rentrant dans le concret, on est plus précis et surtout c'est plus engageant dans tous les sens du terme, y compris dans le sens séduisant. Et j'avais dit qu'on parlerait beaucoup des problématiques liées au langage qui est au carrefour de beaucoup de problématiques philosophiques cette année, premièrement.
1:36 Et puis autre thème qui apparemment est sans rapport avec le précédent. J'avais cité cet aphorisme du jeune Hegel qu'avait mis sur son carnet intime, sur son journal. « Tu ne pourras jamais plus que ton temps, mais au mieux, tu seras ton temps ». Expression qui est devenue célèbre et que Hegel reprendra à la fin de sa vie dans la préface à son dernier ouvrage qui est son testament politique, « Les principes de la philosophie du droit », où il dit que chacun est le fils de son temps en philosophie.
2:06 C'est-à-dire qu'un philosophe, quand il croit penser l'avenir ou le passé ou les origines de l'humanité, du monde, du cosmos, de ce que vous voulez, de l'être, en fait, ne fait que refléter son présent historique sans même s'en apercevoir des fois. Donc, comme si le présent historique était un petit peu l'horizon indépassable de la pensée philosophique. Ce qui veut dire qu'à la plupart du temps, nous sommes en deçà, quand nous pensons, de notre présent historique, de la richesse du potentiel de réflexion qu'il peut contenir.
2:39 Donc, deuxième thème qui apparemment est sans rapport avec celui du langage. Et même pour vous montrer que je ne suis pas passé arbitrairement d'un thème à l'autre, en soulevant les deux la dernière fois, et que c'est bien la suite de mon propos, j'ai choisi un texte qui montre bien le lien entre les deux problèmes. Je rappelle, au passage, du point de vue méthode d'approche, que nous avions convenu, enfin, j'avais trouvé, vous y êtes d'accord, que c'était un petit peu trop magistrale, la démarche jusqu'ici, qu'elle s'apparentait un peu à la dissertation, si on devait faire des rapprochements avec les formes d'examens et de concours, et pas assez du commentaire de texte.
Le commentaire de texte et le Message impérial de Kafka
3:21 Voilà, et j'ai dit que cette année, on s'efforcerait de plancher à partir de texte. L'avantage du commentaire de texte, c'est un avantage inconvénient dans tous les genres, l'avantage du commentaire de texte étant qu'on risque au moins de s'égarer du sujet que dans la dissertation, parce qu'on est toujours amené au sujet par le texte, c'est déjà... Voilà. Donc, c'est la première mise en œuvre de cette réflexion commune, et j'avais demandé à ce que vous me fassiez des propositions de texte sur lesquelles vous voudriez que nous planchions en commun.
3:56 Je fais une petite parenthèse à l'intérieur de la parenthèse, j'ai vu sur Facebook quelqu'un qui propose une citation de Nietzsche, il faut avoir beaucoup de chaos en soi pour enfanter d'une étoile, belle citation, et il me demandait si on ne pouvait pas réfléchir sur cette phrase-là. Je rappelle qu'on a besoin de texte, donc donnez-moi une page de Nietzsche, ou une page, ou deux, mais pas sur une phrase, pas sur une citation, sinon ce serait la disserte, justement. On retomberait.
4:26 Voilà. Donc, je n'ai rien contre cette phrase, mais allez-y, qu'on me propose un texte de Nietzsche entier, je serai ravi, ce n'est pas la question. Donc, je referme cette petite parenthèse, et je vais donc vous proposer, moi, plusieurs textes auxquels j'ai pensé pour qu'ensemble, nous convenions par lesquels on va commencer. Et je compte bien vous en faire la liste tout à l'heure, mais en attendant, j'ai retenu un texte qui n'est pas un texte de philosophe, exprès pour commencer, pour réfléchir un peu sur l'approche qui va être la nôtre dans l'exercice du commentaire de texte, justement.
5:08 J'ai choisi un texte poétique, puisqu'il s'agit d'un texte de Baudelaire, qui a l'avantage, donc je reprends maintenant le propos par rapport à la séance précédente, de lier, n'est-ce pas, le thème du langage, de la parole, ce que nous allons voir, ce n'est pas évident à première lecture, et du moins pour ceux qui découvrent le texte, et celui d'essayer de penser le présent, l'horizon historique dans lequel nous vivons. J'ai choisi ce texte d'abord parce qu'il est clair, j'ai dit ça parce qu'il y a des thèmes dans ce texte que j'aurais pu trouver chez mille auteurs, je ne dis pas lesquels parce que ce serait anticipé sur la suite du débat, mais s'il y aurait entre autres, par exemple, la difficulté de la transmission, de la communication dans le monde moderne, bizarrement, alors qu'il n'y a jamais eu autant de moyens, de médias, de supports matériels pour communiquer, par contre, l'exercice du contenu de la communication n'a jamais été aussi difficile et difficultueux, jamais eu autant de malentendus, au sens strict,
6:18 et de paroles qui n'arrivent pas à destination. J'aurais pu en trouver plein, je pense à un admirable texte de Kafka que je vous recommande, je crois qu'il est sur Wikisource, on peut le trouver sur le net, qui s'appelle Un message, impérial. Une page, il fait une page ce texte, vous voyez, il n'y a pas de quoi s'effaroucher, mais bon sens, ça économise mille pages de conneries, c'est superbe. Cet extrait, je vais très rapidement, pour vous situer le texte, un peu pour vous allécher, vous enjoindre de le lire, c'est extrait d'un recueil de Kafka, il y a beaucoup de textes inachevés chez Kafka, la maladie, la tuberculose, ça fait mourir assez jeune, qui s'appelle La muraille de Chine, un recueil de textes assez court, il est extrait d'un de cela, donc message impérial, Chine, l'empereur de Chine, c'est rien de très précis, mais voilà, c'est pour situer un petit peu le contexte dans lequel Kafka l'a écrit, et qui commence par dire que l'empereur est en train d'agoniser, et qu'il dicte, de ses messagers, un message, adressé à qui ?
7:18 A toi, pauvre ombre chétive, enfouie dans le plus lointain des lointains, toi, c'est vous, moi, lui, une femme, n'importe quel paysan, perdu dans le fond de la Chine, n'est-ce pas, et qui va recevoir un message de l'empereur, des choses invraisemblables, qui n'arrivent jamais, n'est-ce pas ? Et bien sûr, l'empereur s'adresse à son messager, qui a le signe du soleil sur la poitrine devant lequel tout le monde s'écarte, donc le message va arriver à destination, vous voyez que la continuité de mon propos, et il agonise l'empereur, il fait répéter avec effort que c'est bien ça qu'il avait dit, voilà, il est soulagé, le message, et le messager s'élance, ça ne fait qu'une page, de tout ce que je dis, il s'élance, et donc on pense qu'il va arriver, on va entendre son poing magnifique frapper à ta porte, mais voilà, d'abord il faut qu'il traverse une salle, le palais impérial, si vous connaissez, la cité interdite, vous avez entendu parler, c'est grand, et puis il y a des salles, et puis d'autres salles, et puis il y a du monde qui encombre ces salles, et puis une fois qu'on a franchi ces salles, on arrive dans une cour, laquelle masque d'autres cours, bref, le messager n'arrive jamais à destination, voilà, et ça se termine par, et toi tu es à ta fenêtre, et tu attends le message quand vient le soir,
8:29 pour montrer, j'avais l'embarras du choix, il y a mille textes comme ça, sur l'incommunicabilité dans la modernité, et je commence par là, par ce thème là, à la lecture de ce texte, que je vais lire une fois, d'une manière sonore tout de même, parce que, je vous le dis pour ceux qui enseignent, et encore plus pour ceux qui passent des examens, que le simple fait de lire le texte qu'on a à commenter, sans réfléchir, sans commencer à dire, je vais commencer par quelle part, sans commencer à le travailler, simplement le lire, au sens sonore du terme, dans sa tête, si possible à haute voix, comme faisaient les anciens, de le lire plusieurs fois, j'insiste là-dessus, plusieurs fois, je veux dire au moins plus de deux, les grecs avaient le singulier, pour un, le pluriel pour au-delà de deux, et pour deux, le duel, pour eux deux, ce n'était pas encore le pluriel, ils avaient bien raison, voilà, donc, plusieurs fois, sept fois, je disais à mes élèves, un peu comme ça, je suis symbolique, sept fois, pour être sûr qu'ils l'avaient lu, plusieurs fois, vous ne pouvez pas savoir le nombre de difficultés, qui s'aplatissent déjà, avant même d'avoir réfléchi, sur le simple fait d'avoir lu plusieurs fois un texte, et déjà le nombre de contresens qu'on évite,
9:39 parce que c'est le jour de l'examen, on est anxieux, on est en première lecture, voilà, donc, c'est un conseil que je vous donne, là, je ne vais le lire qu'une fois, je vous rassure, et on va tout de suite, je vais tout de suite enchaîner, et reprendre ce problème de la communication, quasi impossible, relié au terme du présent historique, que je n'ai pas encore développé dans ce texte, donc, voici, alors, c'est extrait des fleurs du mal, je tiens à le dire avant, je ne fais pas un commentaire de texte littéraire, de vrai, c'est un texte poétique, mais c'est...
10:11 Ah, oui, merci, c'est gentil, je ne fais pas un commentaire de texte littéraire, alors que, c'est une richesse, ce serait fantastique, on pourrait faire 50 volumes sur l'exploitation littéraire de ce texte, qui a déjà été donné 36 000 fois, au niveau scolaire, académique, ce n'est pas un problème, mais enfin, on n'est pas là pour ça, je voudrais en faire l'exploitation philosophique, et je n'insiste pas trop maintenant, sur la distinction des genres, parce qu'il y en a qui croient encore, quand ils sont en première, que quand ils vont en terminale, ils vont continuer à faire en philo de la littérature, mais en plus approfondie, alors que ça n'a rien à voir, c'est une autre approche, ni mieux, ni moins bien, ce n'est pas un sentiment de valeur, la philosophie, ce n'est pas la littérature en approfondie, c'est autre chose, et la littérature, ce n'est pas la philosophie.
Lecture de La Cloche fêlée de Baudelaire
11:01 Voilà, donc, je vais insister sur cette différence, de l'approche littéraire, et de l'approche philosophique, une fois que, je vous l'aurai lu, un peu contextualisé tout de même, ce sera plus concret. Donc, voilà, je vous ferai remarquer que c'est un sonnet, c'est important pour la suite, je ne vous dis vraiment que le strict nécessaire à la compréhension philosophique, au bilan philosophique que je voudrais en faire. C'est un sonnet, une des formes les plus courtes, ce n'est pas une épopée en 3000 vers, il y en a 14, comme dans tous les sonnets, 2 quatrains, 2 tercets, tercets, on n'est pas au PMU, pas qu'il y ait une voyelle de trop, 2 quatrains, 2 tercets, 14 vers, 2 fois 7, forme mis au point dès la renaissance, ce n'est pas la fin de la fin de Milleenaf, on n'est pas en littérature, je passe, donc forme assez courte, et bonsoir, comment je peux retrouver les thèmes philosophiques importants, ceux de la communication difficultueuse, et ceux de la pensée du présent historique, en aussi peu de lignes, c'est ce qu'on va essayer de voir, donc je vous le lis, sans plus de considérant,
12:13 la cloche fêlée, il est amer et doux pendant les nuits d'hiver, d'écouter près du feu qui palpite et qui fume, les souvenirs lointains lentement s'élever, vers, c'est le vers, ça s'appelle une rime normande, c'est une tolérance, on tire le er vers, pour rimer avec hiver, ça s'appelle une rime normande, mais on n'est pas en littérature, donc peu importe, vous pouvez l'oublier, d'écouter près du feu qui palpite et qui fume, les souvenirs lointains lentement s'élevent, au bruit des carillons qui chantent dans la brume, bien heureuse la cloche au gosier vigoureux, qui malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux, religieux, sinon ça ne fait pas douze pieds, excusez-moi, j'insiste, je n'ai pas mon péché, on est strictement littéraire, il ne faut pas massacrer le poème non plus, un poème c'est un sens plus de la musique, sinon ce n'est pas de la poésie, c'est de la proutante, il y a douze pieds, donc ce n'est pas religieux, c'est religieux, voilà, donc bien heureuse la cloche au gosier vigoureux, qui malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux, ainsi qu'un vieux soldat, qui veille sous la tente, moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis,
De la volupté romantique au cauchemar du blessé
13:25 elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, il arrive souvent que sa voix affaiblie semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts, singulier poème, qui commence dans la volupté d'une après-midi d'hiver, dans un genre bien convenu, une sensibilité convenue, qui est exactement ce qu'on appelait au début du 19ème siècle, je le dis rapidement, parce que je ne fais pas une exploitation littéraire, mais je rappelle des choses qui gagnent à être connues et à rappeler, la sensibilité romantique, elle est typiquement dans Il est amer et doux, où il y a une volupté de la mélancolie chez les romantiques, on est un peu triste, mais c'est une tristesse qui fait du bien, voilà, ça avait commencé déjà dès l'époque de Rousseau, où Bernardin de Saint-Pierre, un lecteur de Rousseau, disait, c'est lucide, ça, qu'à travers sa vitre, quand il fait un temps de chien dehors, c'est agréable de voir qu'il fait un temps de chien dehors alors qu'on a un bon feu dans la cheminée, vous voyez, c'est ambivalent, c'est intéressant, intéressant.
14:31 On va parler de praxis, je ne sais pas, il en faut quand même des progrès historiques, matériels et économiques, pour voir le feu, le chez soi, le confort, le chauffage central, et de regarder les intempéries dehors et dire quand même la nature c'est merveilleux, tu parles, il faut la travailler, pour que c'est merveilleux. Bon, alors, et oui, je ne peux pas m'empêcher, parce que vous voyez, à la COP21, j'en ai bavé, alors, je me venge, bon. Donc, il est amer et doux, typiquement romantique. Comment on peut passer en 14 vers, c'est pour ça que j'ai insisté que c'était un truc court, dans un temps aussi court, poétiquement, de la volupté, de la mélancolie romantique, au cauchemar épouvantable des deux tercets de la fin.
15:11 Vous vous rendez compte un petit peu ? Un blessé qui agonise au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, et qui meurt sans bouger, et pourtant, il essaye, dans d'immenses efforts. J'invente rien, là. Je voudrais qu'on se mette d'accord. Je déteste l'interprétation, quelle qu'elle soit d'un texte. Je fais de l'analyse, là. Je ne parle que de ce qui est dans le texte. Si je prends des risques, des fois, pour le sens, je le corroborerais par d'autres passages de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal. Faire ce qu'on appelle de l'intertextualité, si vous voulez frimer un peu en littérature.
15:42 C'est la meilleure manière d'être rigoureux, pour être sûr de ne pas se tromper. Mais je peux vous garantir, ainsi, dans un autre poème, Baudelaire a dit « Ah, ne jamais sortir des nombres et des êtres ». C'est un peu la même chose ici. Ce n'est pas du tout le gars qui est fier d'être à part de la société, d'être original, d'être un poète maudit, et je vous embête. Non, je suis poli. Ce n'est pas ça. C'est le contraire. C'est un mec dont le cauchemar, c'est d'être séparé. Il y a les copains, imaginez, les batailles de Napoléon, au début du siècle, qui est en train d'agoniser après une bataille, sous les tas de blessés, qui voit l'armée qui s'éloigne, ou le noyé, qui voit le bateau s'éloigner, qui est tombé du Bastingage.
16:17 Il y a un admirable texte de Hugo dans « Les Misérables », mais d'une beauté, d'une profondeur. Au début, vous savez, quand Jean Valjean se fait pincer, quand il y a un dilemme, pour savoir s'il doit faucher l'argenterie au curé. Il y a un passage qui s'appelle, je vous le recommande, « L'onde et l'ombre ». Ça, c'est du Hugo. L'onde et l'ombre. Ça, c'est du Hugo. Et il imagine un noyé pour illustrer la détresse sociale.
16:47 Le mec qui est en train de basculer d'une vie à peu près normale économiquement, dans la misère, dans la dèche, dans le chômage, à l'époque, où il n'y avait pas de recours, rien du tout. Le chômage, sans l'indemnité, sans rien. Ce texte s'appelle « L'onde et l'ombre ». Il compare celui qui est dans la détresse sociale à ce noyé qui voit partir le bateau qui est en train de tomber. Il n'y a rien, personne pour le récupérer dans l'infini, dans l'océan. Je vous recommande ce texte « L'onde et l'ombre ». Donc, c'est un peu ça, ici. J'insiste là-dessus. Ce n'est pas le poète décadent, ravi, qui est dans sa tour d'ivoire, l'art pour l'art. Ça donne des chefs-d'œuvre aussi, je ne suis pas en train d'ironiser.
17:19 Mais ce n'est pas ça du tout. C'est l'inverse. Quelqu'un qui déplore, justement, de ne pas être relié à quoi ? Eh bien, regardez les deux quatrains auparavant. À la société de ceux qui vivent selon la bonne cloche. Ceux qui vivent à l'heure. La cloche qui sonne le quart, l'angélus, le matin, n'est-ce pas ? Quelquefois, le glas. N'est-ce pas ? C'est un moment d'histoire ou de disparition brutale. Voir quelquefois aussi le tocsin. Mais la plupart du temps qui sonne la régularité. Vous vous rendez compte ? Le quart.
17:49 Je dis ça parce que j'ai entendu que depuis quelques années, il y en a qui protestent. Je ne sais pas, quand ils sont à la campagne, d'être réveillés par la cloche de l'église du village où ils sont. C'est quand même extraordinaire, les gens de ville. Ils se sentent agressés par un merveilleux son de la cloche. C'est bien, on est à la campagne, c'est les heures qui s'égraînent. Mais il y en a qui, c'est insupportable. Ils sont plus écolo que moi ceux-là, je vous le dis. Bon, passons. Donc vous voyez, comment on peut passer en 14 vers de il est amer et doux pendant les nuits d'hiver d'écouter près du feu qui palpite et qui fume les souvenirs lointains lentement s'élever au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
18:27 Le carillon, il ne dérange personne, c'est un bonheur. Vous savez qu'il y a des ch'tis parmi nous. Le carillon, c'est une spécialité des gens du Nord. C'est quand ceux qui ont visité, surtout les villes de Belgique, par le Sav, je ne sais pas. Là-bas, il y a presque tout le répertoire musical classique qui passe dans les carillons. J'ai entendu presque toute l'ouverture de la flûte enchantée par des carillons à Bruges, une fois. Voilà. la brume, le Nord, le Nord. Donc, voyez, bienheureuse la cloche au gosier.
18:57 Vous me direz, mais quel rapport ? Il est devenu gâteux, il parle du langage, du temps présent, je vois rapport, tout ça dans le texte. Mais si, regardez, bienheureuse la cloche au gosier, le gosier, c'est quand même l'organe de la parole. Si je n'ai pas un gosier vigoureux, vous n'allez pas m'entendre. Et mon message oral, ma parole, ne parviendra pas jusqu'à vous. Je vous ai dit que j'avais l'embarras du choix. Rimbaud dit quelque part que comprendre à ma parole, il faut qu'elle fuit et vole.
19:28 Rimbaud a un problème, déjà, qui n'est pas ici. Lui, il prend le risque de n'être pas compris. N'est-ce pas ? Que comprendre à ma parole, il faut qu'elle fuit et vole. Démerdez-vous, ça veut dire. En attendant, je l'ai dit. Sa mère lui avait demandé une fois dans une lettre, mais qu'est-ce que tu dis ? On ne comprend rien ce que tu écris. Il avait répondu cette réponse admirative. J'ai dit ce que ça dit. Littéralement et dans tous les sens. Point. Je vous le dis, si vous voulez déchiffrer ce que dit Rimbaud, écoutez sagement son conseil.
19:58 Il dit ce que ça dit. N'essayez pas de lire entre les lignes. Ce ne sont pas des cachotiers les grands auteurs. S'ils avaient pu le dire autrement, il l'aurait fait. Sinon, on ne sera pas de grands auteurs. Il faut bien, ce que nous faisons là maintenant, prendre à la lettre ce qui est marqué pour comprendre un texte. À la lettre. C'est ça, la littera, ça veut dire lettre en latin. La littérature, c'est de prendre d'abord à la lettre. Et se méfier des pensées que nous nous ajoutons, que nous injectons dedans. Il faut donner la parole aux mots.
20:29 C'est Mallarmé. L'œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète qui cède l'initiative aux mots. Donc, je repose ma question, c'est le problème qu'on n'a pas résolu. Comment on peut passer d'ensemble en 14 vers, je répète, c'est court, c'est un médaillon, un sonnet, c'est un médaillon, c'est la petite forme, spécialité des Français en musique comme en poésie, la petite forme. Les Français ne sont pas faits pour l'épopée, des trucs comme ça, par quelques exceptions comme Hugo, ça c'est rare. Regardez Ronsard, on admire ces sonnets qui sont admirables.
21:01 Quand il a fait une épopée comme l'Henriade, c'est un peu lourdaud, c'est un peu long, personne ne lit l'Henriade. Je fais la gloire du roi Henri. Et en musique, pareil, les petits tableaux de Rameau, la tendre nanette, le Tic-Toc-Choc ou les maillotins, les barricades mystérieuses, des petits morceaux qui durent 3 minutes, 4 minutes. Ce n'est pas les grandes symphonies des Allemands, les concertos, c'est admirable aussi, ou la fugue. Non, non, c'est une petite forme chez les Français. Le sonnet, c'est la petite forme.
21:32 Comment on peut passer en une petite forme de la volupté romantique qui était valable pour la génération d'avant, déjà ? Au cauchemar, au thriller intégral. Vous avez vu la fin ? Imaginez ça en images. C'est un froid dans le dos, quand même. Et bien, c'est là que mon deuxième thème arrive. Pour le langage, vous vous en doutez, vous l'avez vu, c'est quelqu'un dont on n'entend pas la voix qui parle là.
« Un blessé qu'on oublie » : Rousseau et la cinquième promenade
22:02 Quelqu'un dont la voix ne porte pas. Bouché par un caillot, sans doute, semble le râle épais. Je n'en dis rien, je prends la lettre, semble le râle épais. Un râle, c'est ce qui sort de la gorge, vous êtes d'accord ? Je n'interprète pas, j'analyse ce qui est là. Et s'il est épais, c'est un sang qui s'épaissit, vous le savez ça. J'ai failli disparaître il n'y a pas longtemps d'un caillot à cause de l'excès de tabac. Pour une fois que je suis écolo, je me dis, il vaut mieux ne pas fumer. Voilà, profitez-en, ça ne m'arrive pas à vous.
22:33 C'est sérieux, le râle épais d'un blessé qu'on oublie, le Q apostrophe est important, je vous ai dit que j'analyse à la lettre. Non pas d'un blessé ravi d'être tout seul, ça y est, je vais pouvoir, c'est mon île Robinson, c'est un peu le discours d'aujourd'hui, c'est la société qui nous emmerde, le danger commence avec mon voisin de palier, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que je suis bien quand je suis en vacances dans un lieu où je suis tout seul ? Si je pouvais avoir une plage rien que pour moi et ma famille, ça serait bien. Mais comme on est plusieurs millions depuis les congés payés à avoir la plage pour soi tout seul, on se fait une raison, on met les poubelles, on s'arrange, on s'organise.
23:04 Et oui, on n'est plus des féodaux à avoir la plage pour soi tout seul. Ah, c'est triste. Bon, allez, soyons sérieux. Dame, mais c'est qu'on oublie. Non, non, c'est pas lui qui a envie d'être seul. Il voudrait bien avoir suivi la troupe. Mais voilà qu'on oublie. C'est pas la solitude, vous voyez ? Et c'est pour ça que je vous mets en garde dès le départ sur les mésinterprétations qu'on pourrait faire de ce poème. Déjà, toute interprétation risque d'être une mésinterprétation, c'est toujours un travail douteux l'interprétation.
23:34 C'est toujours un peu subjectif. C'est ton interprétation, c'est la sienne, c'est la mienne. Non, il vaut mieux faire de l'analyse. Si vous ne comprenez pas la différence, pensez à qu'analyser, c'est d'abord décomposer l'analyse au sens chimique. Il ne faut pas que quand on analyse l'eau, on trouve tout d'un coup du jus de citron ou alors que ce n'était pas de l'eau pure. Il faut qu'on trouve ce qui était vraiment dans l'eau H2O. Et quand je démonte un moteur de voiture, il faut que je ne voie sur le tapis par terre, sur le tissu où je mets toutes les pièces que ce qu'il y avait déjà dans le moteur.
24:05 Il ne faut pas que les choses viennent de moi que j'ai rajouté en douce. Non, c'est ça l'analyse. C'est du sérieux. C'est un terme commun à la science et à la pensée. Donc, c'est ce qu'on essaie de faire là. Le Q apostrophe est important d'un blessé qu'on oublie. Quand Rousseau comprend pour un apôtre l'aussi de la solitude, qu'est-ce qu'on est bien loin des hommes et dans la nature et dans la forêt, ce qu'il arrive souvent de dire, mais attention à la littéralité de ce qu'il dit. D'accord ? Dans la cinquième promenade où il va le plus loin dans la solitude comme personne n'y a jamais, dans la volupté d'être seul et comme on n'a jamais été.
24:42 Je vous rappelle que la cinquième promenade, je ne m'égare pas, je suis en plein dedans. Je suis en train de vous parler d'un texte qui exprime un état paradisiaque de la part de quelqu'un qui est loin de tous les hommes et qui est dans une solitude totale à la cinquième promenade de Rousseau, en parallèle avec un texte où c'est un cauchemar d'être loin des hommes. Vous voyez ? Et vous allez voir que ce n'est pas si contradictoire que ça puisque, je le rappelle, cet extase que Rousseau relate dans les rêveries, c'est son œuvre terminale qu'il écrit en luttant contre les douleurs de la maladie de la pierre, des coliques nephritiques qu'on dirait aujourd'hui, je ne sais pas, qui l'assaillaient dans la rue Plâtrière à Paris qui s'appelle maintenant Jean-Jacques Rousseau dans le Marais là.
25:23 N'oubliez pas que le séjour à l'île Saint-Pierre dans la 5e promenade narre le détail est un passé un peu avant la lettre comme Proust plus tard, n'est-ce pas, où il essaye de restituer une espèce de recherche du temps perdu que ne puis-je retourner dans cette île chérie, etc. Donc, où il essaye de revivre par la plume ce qu'il dit lui-même être les meilleurs moments de toute sa vie. Il y a quelques semaines qu'il a passé dans cette île. Seulement, voilà, il faut rappeler que cette île, il a été condamné à y être parce qu'il était pourchassé par les polices des trois grandes puissances d'Europe.
25:59 L'Empire, l'Autriche, etc., l'Allemagne n'existait pas, la France et la Prusse qui commençaient à pointer. Trois États étaient pourchassés pour ses publications, le contrat social, ses œuvres insupportables, collectives, Jacobine, on dirait totalitaire, mais non, on n'est pas du côté de certains anglo-saxons comme Popper, ou Onfray, c'est pareil, France Culture. Donc, et là, il était dans cette île en pensant qu'il devait y finir ses jours très importants pour comprendre ce texte.
26:34 Il était dans la pensée qu'il n'en sortirait jamais. Et il dit, après, je vous passe, je vous le recommande, parce que le 5ème rêverie, c'est le plus beau texte que bien avant Proust, c'est extraordinaire de restituer comme ça le temps perdu, de le retrouver à ce point-là, par la plume, ce n'était jamais arrivé, remarque ce détail, le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux. Je m'arrête parce qu'on a envie de tout restituer. Eh bien, on a l'impression qu'ils disent, faites comme moi, fuyez la société, fuyez les hommes, installez-vous sur une île au milieu du lac de Bienne ou sur une île déserte en plein Pacifique, c'est encore mieux.
27:14 Plus vous êtes loin de la société, mieux vous le serez. et ce sera un contresens et il le sent que ça peut être un contresens et il précise. Il dit que la plupart des hommes ne connaissent pas cet état et dans la présente constitution des choses, là je le cite mot pour mot, il ne serait pas bon qu'ils se dégoûtassent des actions dont leur vie active, leur prescrivent le devoir. Donc, ne suivez pas cet exemple-là. Mais, et j'ajoute, je le cite, un infortuné, tout ça, je suis parti de mon qu' apostrophe, vous vous rappelez, mais un infortuné qu'on a retranché du commerce des hommes peut trouver dans cette rêverie des consolations que ni la fortune ni les hommes ne sauraient ôter.
27:58 Voilà, un infortuné qu'on a, le même qu' apostrophe, non pas qui s'est retiré par amour de la solitude comme les romantiques français, comme Lamartine, souvent sur la montagne à l'ombre de vieux chênes, au coucher du soleil, tristement, je m'assiais. C'est un poème qui s'appelle recueillement. Très joli. C'est pas ça. Un infortuné qu'on a retranché. Moi, Rousseau, j'étais l'homme le plus sociable. D'ailleurs, je vais écrire le contrat social. C'est dans cette solitude-là que j'ai compris le contrat.
« Hypocrite lecteur » : l'universel et non la psychologie
28:33 Voilà. Eh bien, c'est le même cul apostrophe ici. C'est pas quelqu'un qui recherche la solitude. Vous voyez, il y en a qui réellent. Il y a des choses de ce texte court. Donc, quand je vous le dis, « Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie », je ne sais pas du cul apostrophe, on peut en parler encore. Quel rapport vous avez senti, bien sûr, en fait, même plus que le sentir. C'est presque explicite, mais c'est pas qu'il y a une tragédie de la parole. Je meurs faute de pouvoir me faire entendre par mes semblables.
29:03 Je ne m'interromps pas, je creuse le même thème. Dans le premier poème des fleurs du mal, qui s'appelle « Au lecteur », ça s'adresse à vous, à moi, « Au lecteur », c'est le tout premier. Ça se termine par cette apostrophe où toute l'ambivalence de Baudelaire par rapport à l'autre est résumée. Il vient de parler de l'ennui qui est pour lui le plus grand des monstres que tous les autres monstres, c'est de la roupie de sansonnet à côté de l'ennui avec un E majuscule au sens de l'époque. « Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat. » Avant, il avait dit qu'il était dans un baillement pour avaler le monde.
29:34 « Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat. » Et voilà l'apostrophe. C'est le dernier vers, la chute admirable. « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère. » Vous voyez ? Hypocrite. D'abord, cette espèce d'éloignement, cette insulte. Hypocrite lecteur, on a l'impression qu'il l'envoie balader. Et en même temps, cet appel de la main, « Mon semblable, mon frère. » Hypocrite parce que tu es en train de faire le contresens contre lequel je suis en train de vous mettre en garde. Parce que vous pourriez dire « Mais qu'est-ce que c'est que ce mec ? C'est un dépressif, ce mec-là. C'est un malade.
30:04 C'est un névropathe. Qu'est-ce que c'est, ces fantasmes à la fin ? Ce n'est pas possible. Il était bien au bord, ces cheminées-là. Qu'est-ce qui nous embête avec ces histoires de lac de sang ? Je vous ai dit qu'on ferait l'exploitation philosophique. Donc je ne suis pas là pour faire de la psychologie de Baudelaire, de Charles Baudelaire, né en telle année, mort en telle année. Il faut le faire. C'est intéressant en littérature. Là, je regarde l'universel. Baudelaire parle de nous dans ce texte. Et là, j'arrive à mon thème de la modernité. C'est le destin de l'homme moderne d'être désolidarisé de sa société d'origine.
Monde substantiel antique et détail moderne
30:35 Et là, je viens de faire un pas en avant par rapport à ce que j'ai dit depuis le début de cette deuxième séance. La grande différence de l'antiquité, si on veut faire des grands découpages et du monde moderne, c'est que l'antiquité est ce que Hegel aurait appelé un monde substantiel. Est-ce que vous savez si Oedipe aimait les pommes de terre au lard ? Les pommes de terre n'existaient pas sans l'oubli en Amérique. Excusez-moi, j'aurais pu prendre autre chose. Mais est-ce que vous savez s'il aimait les petits pois au lard ? Non, je vous pose une vraie question.
31:05 Est-ce que Sophocle nous le précise ? Est-ce que Achille avait un grain de beauté sur la narine gauche ? Je vous pose la question. C'est les textes les plus lus depuis 2000 ans. Ça fait 2000 ans qu'on les lit. Il y a l'Odyssée donc on devrait mettre ça par cœur. En fait, on ne sait rien de tout ça. Ça n'intéresse pas le monde ancien ce qui est proprement individuel. Vous comprenez où je veux en venir ? Il en a fallu des siècles pour qu'on s'intéresse à un individu pris comme tel avec ses particularités.
31:35 Par contre, dans Balzac, dès le début du roman, vous avez 50 pages sur ce qu'il y a sur la cheminée. Et là, il y a une touffe de cheveux et là, il y a des comptes bancaires dans une boîte. Vous avez tout le détail de ce qui est propre à cet individu-là, à cette famille-là, ce jour-là et en cette saison-là. Et le temps qu'il faisait. Vous êtes d'accord ? Et jusqu'à vrai, je citais un passage de Proust tout à l'heure à une excellente amie. Et juste avant la première apparition de Gilberte, il est encore gamin, le narrateur, Gilberte est aussi gamine, il ne l'a pas encore vu, mais il se passe toujours des choses étranges chez Proust, juste avant les apparitions des personnages qui vont être récurrents dans l'œuvre.
32:17 Il est près dans le parc et il y a un silence et il dit « Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invisible oiseau s'ingénie à faire trouver la journée courte. » Vous vous rendez compte ? Depuis Homère, on a fait du progrès dans le détail. C'est impensable dans le monde antique des phrases comme ça. Divisant la hauteur d'un arbre incertain, comment le chant d'un oiseau peut-il diviser la hauteur d'un espace ? C'est extraordinaire. Divisant la hauteur d'un arbre incertain.
32:49 Un invisible oiseau, donc il ne le voit même pas, c'est le chant, c'est le chant qui le retient. S'ingénie à faire trouver la journée courte. Vous voyez tout de suite ce qu'il veut dire. On a tous entendu ce genre d'oiseau à ce genre d'heure étrange et de silence. après-midi d'été comme ça. Divisant la hauteur d'un arbre incertain, un invisible oiseau s'ingénie à faire trouver la journée courte. Je vous dis que l'individu le soin du détail, de ce qui est propre à l'ici et le maintenant, c'est moderne. Donc quand je vous dis la dernière fois, vous voyez, on est un peu plus concret que la dernière fois. Quand Hegel dit tu ne pourras jamais plus que ton temps, au mieux tu seras ton temps.
33:23 Je vous avais dit, ça veut dire que l'horizon de la modernité est le contenu indépassable de notre pensée. Pour chacun, quoi. Le monde dans lequel il vit, le monde contemporain, c'est voilà pour Descartes à son époque, etc. est la limite au sens presque quasi mathématique. L'horizon. Horizon vient d'un terme grec horos qui veut dire la détermination. C'est fini, c'est terminé. Au-delà, c'est l'infini. Intéressant. Sens d'horizon. L'azur du ciel immense et rond, comme dit Baudelaire quelque part, qui s'y connaissait en matière de navigation et de marine.
34:02 Et qui dit quelque part que notre condition c'est un oasis d'horreur dans un désert d'ennui. Terrible des phrases comme ça. La condition de l'homme moderne. Un oasis d'horreur dans un désert d'ennui. Je ne suis pas là pour vous désespérer. Au contraire, vous allez voir, il n'y a que des bonnes nouvelles. Bon, donc, que ce soit acquis entre nous, ce n'est pas propre à l'individu Baudelaire fut-il névrosé. Ou s'il est névrosé pour des raisons que vous intéresse à Aupick, ce que vous voulez, peu importe, c'est que ça le prédispose à bien exprimer ce qu'est notre problème à tous en tant que moderne si vous préférez le prendre comme ça.
34:34 Là, je vous donne une petite suggestion aux uns aux autres pour voir comment peut s'articuler les contingences de la vie personnelle et la logique de la vie collective. Il y en a qui disent est-ce que c'est la psychanalyse ou le marxisme qui est à la vérité ? Est-ce que c'est vraiment mon histoire personnelle ou est-ce que c'est le destin de la collectivité ? Ce n'est pas contradictoire. Quelqu'un peut, pour des raisons qui lui sont propres, qui lui sont individuelles, qui sont dues à son parcours avec toutes ses contingences, ça peut le prédisposer, ce parcours.
35:04 Quelqu'un qui, par exemple, va mourir très jeune. Schubert, Mozart. 31 ans, 34 ans pour Mozart, 31 ans pour Schubert. Même Pergolèse, 27 ans. Je peux continuer comme ça. Il est évident que quand vous savez que vous allez mourir, vous n'écrivez pas la musique de la même façon. La symphonie inachevée chez Schubert. À la fin de sa vie, Schubert fait plein d'œuvres comme ça qui n'achèvent pas. Ils sont tous des chefs-d'œuvre inégalés. Donc voilà. La contingence de sa vie à lui, personnelle, privée, tout le monde n'a pas la tuberculose, la phtisie, la syphilis, ce que vous voulez, tout ça.
35:40 Il n'est pas contradictoire en plus. Le prédisposait à exprimer l'angoisse que nous avons tous. Ça, c'est universel. De la précarité, du temps qui passe. Donc, il ne s'agit pas de savoir ici de faire la psychologie de l'individu Baudelaire. Il s'agit de voir pourquoi il a été désigné comme le poète emblématique de la modernité dès que Les Fleurs du mal sont parues. Pourquoi Rimbaud qui est si sévère avec tous ceux qui l'ont précédé ? Je suis un inventeur bien autrement que tous ceux qui l'ont précédé. Un musicien même qui a trouvé quelque chose comme la clé de l'amour.
36:11 18 ans. Il faut de l'audace quand même. bien autrement méritant que ceux qui m'ont précédé. 18 ans. Et c'est vrai en plus. C'est fantastique. Eh bien, Baudelaire, Rimbaud, dans une fameuse lettre bien connue dans laquelle il fait un petit peu la distribution des prix à tous les poètes depuis les Grecs jusqu'à lui. À son professeur de rhétorique, n'est-ce pas ? Oui. Hugo a bien vu dans les derniers volumes parce que son critère c'est est-ce qu'on est voyant ou est-ce qu'on n'est pas voyant. Vous savez ça, je ne voudrais pas m'attarder la voyance. Voilà. Ben Hugo a bien vu dans les derniers volumes.
36:42 Ça veut dire que c'est un hommage ça part à lui déjà. Voilà. Et puis il dit ses défauts trop de Belmontet, de Jéhovah, vieilles énormités crevées. Il dit mais j'ai sous la main les misérables un vrai poème. Oh. Oui. Grand hommage non pas à un poème de Hugo mais à son oeuvre en prose. J'ai sous les mains les misérables un vrai poème. Donc il fait la distribution des prix il arrive à Baudelaire il dit Baudelaire est le premier des voyants. Le premier chronologiquement le premier moderne. roi des poètes un vrai dieu. Mais il a vécu dans un milieu trop artiste.
37:14 Et la forme si vantée chez lui est mesquine. Rimbaud cet âge est sans pitié. Mais voyez le prestige qu'avait Baudelaire comme premier des modernes. S'il était très vif posé comme ça à exprimer votre réalité et la mienne en tant que moderne cette crainte d'être séparé d'être ce blessé qu'on oublie sous un grand tas de morts. C'est effrayant cette fin. Peu importe les raisons personnelles qui l'ont amené à mieux l'exprimer qu'un autre le résultat est là.
La cloche publique, religare et la confusion des mots
37:45 Je reviens à ma comparaison. Nous ne saurons jamais si Achille avait un grain de beauté sur la narine gauche. Ça n'intéresse pas les grecs. Ce qui intéresse les grecs c'est le citoyen. C'est pas cet individu si vous avez une admirable analyse de ça dans la phénoménologie de l'esprit de Hegel dans le chapitre qui s'appelle le monde éthique. En langage codé chez Hegel il n'y a aucun nom propre chez Hegel. C'est le moment de la Grèce dans l'histoire de l'esprit. Le moment de la cité grecque si vous préférez. Je vous le dis pour ceux qui travaillent cet ouvrage difficile qui permet de faire un éclairage et ça facilite. Hegel dit très bien dans le monde de la cité cet individu-ci est l'ombre ineffective qui n'intéresse personne.
38:24 Ce qui compte il compte en tant que citoyen. D'où la tragédie d'Antigone par exemple à laquelle j'avais fait allusion pour d'autres raisons la dernière fois. Tant qu'il est vivant le citoyen appartient à la cité qui peut l'envoyer même pour le sacrifice suprême se battre contre les Perses par exemple. Une fois qu'il est mort c'est l'affaire de la famille du particulier. La cité n'a plus rien à dire donc Créon outrepasse un peu ses prérogatives en interdisant qu'on l'enterre. Il en fait trop. Antigone a le tort de désobéir à la loi de la cité c'est incompréhensible chez les Grecs et Créon a tort d'étendre la loi de la cité au domaine privé.
38:56 Il y a des problèmes d'aujourd'hui ça le privé et le public. Mais regardez ça nous ramène au texte. Les deux premiers quatrains c'est le monde public c'est le monde de la cloche aux gosiers vigoureux qui sonnent la même heure pour tout le monde vous êtes d'accord j'invente rien qui dit à tout moment ah oui c'est le quart il est 18h pas seulement dans ma tête mais pour toute la collectivité. C'est de ça qu'est séparé celui qui agonise dans les deux tercets.
39:26 Vous voyez ? Et donc elle est bien heureuse cette cloche là parce qu'elle parle pour tout le monde et en plus elle jette fidèlement son cri religieux ainsi qu'un vieux soldat. Il y a deux personnages qui surgissent là le soldat et le prêtre. religieux il n'invente rien. Freud a écrit puisqu'il ignore complètement Baudelaire tout ça Freud c'est pas son sujet a écrit un texte très intéressant sur la psychologie des foules et il prend deux exemples de foules l'église et l'armée deux mondes sans femmes il fait exprès.
40:00 ça je ne rentre pas dans le détail ça nous égarerait mais vous voyez quelle coïncidence l'église et l'armée les voilà là dans les quatrains déjà l'église elle est présente dès le début parce que la cloche on les trouve sinon dans les églises n'oublions pas il y a déjà une connotation religieuse dès le titre or que veut dire religare à l'origine vous le savez sans doute certains d'entre vous oui et si vous avez dit oui de la tête donc vous le savez et ben voilà c'est magnifique merci qui relie la religion c'est d'abord ce qui relie avant d'arriver à des choses métaphysiques des au-delà et des transcendances n'oubliez pas que ça veut dire d'abord ce qui relie on comprend que le langage soit sacré dans la religion au commencement était la parole c'est comme ça que commence l'évangile de Jean oui ou non commencez à comprendre pourquoi ?
40:51 c'est sérieux ce qui relie j'avais dit une fois dans un atelier l'année dernière il y a deux formes d'échange depuis la plus haute antiquité entre les hommes c'est troublant comme parallèle le langage et la monnaie avec la période de crise économique et financière que nous traversons je ne trouve rien de fortuit les mots s'embrouillent aujourd'hui on ne sait plus qu'est-ce qu'il y a à droite, à gauche à l'extrême droite à l'extrême gauche c'est étrange quand même cette confusion il y en a qui savent faire cette confusion on a bien parlé des rouges bruns vous rappelez des rouges bruns ceux qui font croire qu'ils sont à l'extrême gauche et qui nous refilent du Hitler ça existe ça veut dire que les mots se brouillent parce que les mots sont faits quand même pour introduire de la distinction et de la séparation dans la confusion les mots c'est le monde des lumières du langage de la clarté sur fond de ténèbres c'est pas la bouillie du sentiment de l'affect etc les mots c'est bien pour faire de la clarté ça c'est un animal ça c'est un végétal c'est pas la confusion encore que classez-moi les champignons là-dedans je vais demander de nouvelles
42:01 je ne m'égare pas parce que je vais me passionner les champignons ça pose des problèmes parce que c'est mais oui vous connaissez beaucoup de végétaux qui n'ont rien de végétal pas de feuilles pas de fruits pas de fonctions chlorophylliennes et surtout surtout ce qui est commun à tous les végétaux qui les rend supérieurs aux animaux sur ce point-là uniquement c'est qu'ils n'ont pas besoin pour créer la vie qui est déjà du vivant ils synthétisent les sels minéraux qu'il y a dans le sol à partir du minéral il y a un chimiste un grand chimiste parmi nous Sacha tu me corriges si je me trompe les végétaux ont le privilège de faire la synthèse du vivant à partir du mort de l'inerte de la matière tandis que nous nous sommes des parasites nous les animaux je ne vous inclue comme hommes nous il nous faut déjà du vivant pour pouvoir vivre même si on est végétariens il faut du vivant ben oui les champignons c'est ça c'est des parasites voilà la parenthèse je ne vais pas m'égarer comme la saison avec la douceur exceptionnelle se prolonge un peu les champignons commencent à repousser autant le caser donc les mots s'introduisent une clarté dans la confusion
43:11 si les mots se brouillent c'est grave pour une époque historique si on peut pervertir les sens comme ça si on dit qu'on fait la guerre à la finance sans visage vous avez entendu ça pendant la campagne électorale pas moi qui l'ai inventé ça non plus je ne fais qu'analyser qu'est-ce qui est dit je crois pour nous foutre du macron après aux finances c'est bizarre mais oui voilà c'est grave la confusion parce que ça veut dire ça nous rappelle le tout début de notre atelier de philosophie depuis l'année dernière si un Socrate surgit tout d'un coup dans la cité c'est que les mots de la cité commencent à s'embrouiller et qu'il est nécessaire que quelqu'un vienne pour dire qu'appelles-tu ceci qu'appelles-tu cela toi général tu parles de courage tu dois le connaître tu es général tu es spécialiste tu as fait la guerre toi le sculpteur tu parles de beauté tu vas nous dire ce que c'est que la beauté qu'appelles-tu puis voilà que les ceux qui sont interrogés
44:21 par Socrate bafouillent ben oui la beauté ben c'est la sculpture que j'ai faite là ou c'est Parthénon ou c'est Brigitte Bardot excusez-moi j'ai des références un peu vieillotes c'est la confusion d'aujourd'hui que les gens ont fascisme bon il y a ceux qui préfèrent les animaux ces confusions là je dis ça parce que moi je préfère sauver l'humanité que la planète on dirait qu'on vit sur la même planète on aura le temps d'y revenir enfin la planète elle se moque de nous moi je ne me moque pas de l'humanité la planète elle a liquidé le dinosaure sans sourciller suivant et elle sera là quand on sera tous morts vous inquiétez pas pour ça qu'est-ce que la beauté ?
45:08 qu'appelles-tu la beauté ? vous vous rappelez c'était l'interrogation philosophique fondamentale puisque qu'est-ce que c'est ? qu'appelles-tu ? dans qu'est-ce que c'est ? j'en sais déjà trop il y a l'être qui est donné je ne sais même pas si ça existe ce dont tu parles au départ j'ai des on y revient des mots des gens qui parlent qui disent c'est beau c'est ceci c'est cela c'est juste c'est bien c'est pas bien ben il doit savoir alors si je te dis passe-moi le sel tu ne me passes pas le sucre on est d'accord on doit savoir ce qu'on dit mais oui donc l'artiste parle de beauté ben la beauté c'est plus le jour que j'ai faite c'est le Parthénon ben oui le coucher de soleil il n'est pas beau là si si c'est très beau ça n'a rien à voir avec ta statue oui c'est bon il bafouille du coup ils finissent par en vouloir à celui qui pose ces questions et ils le mettent à mort ça commence comme ça la philosophie par quelqu'un qui a essayé de retrouver comme dit admirablement Mallarmé un des successeurs du mouvement initié par Baudelaire le poète c'est celui qui je cite donne un sens plus pur aux mots de la tribu ce qui veut dire que les mots sont devenus impurs donner un sens plus pur au mot de la tribu vous trouverez ça dans le tombeau d'Edgar Poe
46:20 le tombeau est un genre poétique on fait un hommage à quelqu'un comme si c'était inscrit sur son tombeau c'est un genre poétique il y en a fait un pour Verlaine il est couché parmi l'herbe Verlaine il y en a fait un pour Baudelaire il y en a fait un pour Edgar Poe qui est un peu l'idéologue un peu le maître à penser de tout ce courant celui qui en a retrouvé ivre mort dans un caniveau à Baltimore qui est mort comme ça et on revient au langage propos d'ivrogne je dis ça parce que dans le poème il dit eux eux-x j'ai entendu les américains la foule les masses parce qu'il était c'était un poète maudit on va y revenir c'est ça le sujet là eux proclamèrent très haut le sortilège bu dans le flot sans honneur de quelques noirs mélanges c'est du Mallarmé je vous traduis en français tout de suite ça veut dire eux ils ont dit c'est des propos d'ivrogne Edgar Poe c'est un ivrogne c'est tout dans le flot sans honneur de quelques noirs mélanges de quelques noirs bitures si vous préférez de bitters alors qu'il était en train
Tragédie du langage : Adam nomme, Babel confond
47:31 de donner je cite un sens plus pur au mot de la tribu le paradoxe on croit que c'est des propos d'ivrogne on traite de propos d'ivrogne la parole qui restitue l'échange premier le stade adamique je fais allusion à Adam du paradis terrestre je m'explique dans la genèse biblique on dit que Dieu a donné à Adam le privilège de de nommer les créatures merci oui et puisqu'on parle du langage aujourd'hui j'en profite pour rappeler que dans la Bible vous avez une tragédie sur le langage en trois actes le premier acte je viens de le rappeler dès le début dans le paradis terrestre n'est-ce pas il est dit que Dieu a donné à Adam à l'homme Adam ça veut dire en langue sémite dans laquelle ont été écrits les pensées l'évangile par rapport à celui de Jean le grec et surtout l'ancien testament dans les langues sémites arabes, juifs peu importe c'est pas hébraïques vous savez ce que veut dire Adam Adama Adamou on s'il dit ça ça veut dire la boue du Nil le limon vous savez qu'après il fait Adam avec une statue de terre justement d'argile ça veut dire ça Adam l'argile
48:41 l'argile qui était au fond du fleuve Adama et Hawa Adam et Ève ceux qui étaient en Côte d'Ivoire savent qu'il y a une excellente eau minérale ivoirienne qui s'appelle Hawa l'eau Adama c'est le feu et Ève c'est l'eau et puis c'est un truc religieux ça je reviens à nos moutons premier acte Dieu donna à Adam à l'homme le privilège d'être l'animal qui parle et non seulement qui parle mais je viens de le dire qui introduit de la clarté dans ce chaos toi tu es une plante toi tu es un animal toi tu es un mouton et toi tu es un bœuf les créatures subissent ça qu'est-ce qu'un arbre tu n'es qu'appelle-t-on un arbre je creuse un peu là cette histoire on est parti d'un poète c'est quelqu'un qui donne un sens plus pur au mot de la tribu profitons-en alors la définition empirique comme on fait tout ça au début quand on est interrogé il y a des racines il y a un tronc il y a des feuillages il y a un tronc en bois ligneux en général le bois se dit legno en italien n'est-ce pas et se dit holz en allemand holz qui vient du terme grec hylè qui veut dire la matière parce que pendant longtemps la matière la plus courante pour l'artisanat
49:51 qu'on travaillait c'était le bois et l'île de Madeira a été appelée comme ça parce qu'on a été frappé par les forêts qui abondaient sur cette île vous voyez allez nous ne nous égarons pas on peut nommer les choses dès l'instant et les distinguer grâce au privilège la bible dit privilège ça veut dire que les animaux ne parlent pas ils ont des systèmes de communication très au point on a vu ça un petit peu les dauphins les abeilles mais ce n'est pas un langage on pourra revenir là-dessus si ça vous intéresse sur la grande différence en particulier le double niveau d'articulation c'est un peu de sujet aujourd'hui qui n'existe que chez l'homme le double niveau d'articulation et je reviens à cette tragédie en trois actes donc au début Adam mais ça c'est le stade je vous l'ai dit adamique de la parole c'est un peu l'âge d'or poétique quand on appelait les choses par leur nom sans que ça se brouille sans que le langage soit perverti par la faute on n'a pas encore fait le péché la femme n'est pas encore intervenue la femme c'est le serpent on ne dit pas le sexe du serpent vous avez remarqué on dit qu'il ment et qu'il trompe sauf le jour-là
51:01 le jour où il provoque la faute c'est la seule fois où il dit la vérité qu'est-ce qu'il dit à Ève pour la tenter ? parce que vous savez des tas de choses aujourd'hui ça me fait plaisir qu'est-ce qu'il dit ? si vous vous t'essouffrie il sera comme Dieu vous hein vous les deux toi et Adam si vous vous t'essouffrie bravo eritis sicut deus scientes bonum et malum vous serez comme Dieu connaissant le bien et le mal oui c'est bien la tragédie de l'homme on y revient au texte quand on est un imbécile heureux comme dit très bien la langue française quand on est animal on ne sait pas qu'on va mourir c'est bon on vit dans le bonheur on vit dans l'instant dans l'éternité du présent on va vers la mort sans jamais y penser c'est mieux mais enfin comme dit Gérard de Nerval pour lequel vous savez j'ai un faible l'ignorance ça ne s'apprend pas une fois qu'on le sait il ne va pas revenir en arrière c'est dit dans la Bible il y a un ange à l'épée de feu qui fait qu'on ne va pas revenir au paradis terrestre je ne suis pas en train de dire n'importe quoi je ne fais qu'expliciter les choses qui sont dites donc il y a ce stade paradisiaque où on appelait les choses par leur nom mais ça s'est embrouillé et là vous devinez mon deuxième acte il n'y a pas un passage dans la Bible où tout d'un coup les langues se sont brouillées bravo Babel
52:13 ceux qui ont des enfants en bas âge n'est-ce pas savent que entre le moment où ils ne parlent pas le moment infance mot à mot qui n'est pas arrivé à la stade phatique de la parole infance petite enfance et le moment où on parle comme vous et moi il y a entre les deux le babil vous savez il y a un stade où les enfants gazouillent ils articulent impeccablement du point de vue sonore ils n'ont pas encore le code mais ils ont déjà le canal vous voyez théorie de l'information pour l'informatique pour qu'il y ait de la communication on parle de ça aujourd'hui de quelqu'un qui agonise parce qu'il n'arrive pas à communiquer à se faire entendre je ne m'égare pas on est en plein dans le sujet dans la théorie moderne de l'information qui est venue à l'origine des recherches de monsieur Bell à l'intérieur du téléphone vous voyez c'est sérieux on réfléchissait sur comment fonctionne l'information comment ce qu'il y a dans ma tête peut passer dans la vôtre bon sang ce n'est pas évident et si c'est Proust qui avait raison quand il dit chaque personne est bien seul on y reviendra parce que c'est lié au texte vous vous en doutez chaque personne est comme ce blessé qui agonise quelque part c'est ce que veut dire Proust donc vous voyez je crois que je n'ai plus besoin
53:23 d'insister pour dire que ce n'est pas la psychologie du névropat de Baudelaire qui est notre objet aujourd'hui c'est notre universel en tant qu'être humain je fais une parenthèse pour rappeler pourquoi Proust dit ça ou plutôt pas pourquoi le passage c'est quand il va rendre visite à sa grand-mère qui n'est pas loin de la mort qui est malade et il croise dans l'escalier le docteur Cottard ce grand docteur qui est un peu ridicule au début parce qu'il fait des plaisanteries qui ne font rire personne ou qui font rire à cause du ridicule quand il voit une belle femme il dit j'aimerais mieux la voir dans mon lit que le tonnerre bon bref et puis mais qui est un très grand médecin il dit là quand il était en train d'examiner il se fait un diagnostic tout d'un coup il n'avait plus rien de ridicule un grand médecin de son époque bref le docteur Cottard il sort de chez sa grand-mère avec un regard comme ça elle est vieille il faut passer un certain âge ça veut dire quoi guérir ça ne se guérit pas on peut soigner on peut améliorer un petit peu mais enfin on peut les condamner puis voilà il voit dans le regard de sa grand-mère la détresse qu'elle n'a plus de recours que le médecin n'a plus rien pour elle c'est là qu'il dit chaque personne est bien seule donc quand je vous dis deuxième acte la tour de Babel
54:34 je vous rappelle tout de même la donnée textuelle dans la Bible les hommes avaient entrepris n'est-ce pas la religion a toujours été écolo ben oui le déluge c'est parce que nous avons trop consommé trop péché trop bâfré que Dieu nous envoie comme punition le déluge j'invente rien c'est ce qu'on dit maintenant quand il y a un raz de marée maintenant on ne dit plus c'est la faute de la nature on dit c'est la faute de l'homme ben oui quand j'étais enfant il y avait des raz de marée qui étaient autrement plus de morts que maintenant je vous le dis enfin passons et je ne nie pas que la terre se réchauffe loin de là ni que l'homme soit pour quelque chose c'est un autre débat je suis révolté par le fait que le directeur de la météo à France 2 ait été viré de son poste alors qu'il ne niait pas que la terre se réchauffait qu'il ne niait même pas que l'homme y était pour quelque chose donc c'est pas du tout un anti-écolo mais il disait simplement que la COP 21 c'était une grande opération de com pour l'élection présidentielle on est en France il n'y a pas de délit d'opinion il a été viré je n'ai pas vu de protestation ni de syndicat voilà je me révolte excusez-moi mais il fallait que ça sorte je n'ai pas vu un million de personnes dans la rue c'est comme quand on a envahi la Libye y compris la gauche bien pensante tout le monde ça va que ça va de soi bon il ne faut pas s'étonner après
55:44 quand ça vous pète à la gueule bon alors et oui j'ai l'air de passer du coq à l'âne pas du tout je reviens à la tour de Babel donc bien sûr Dieu qui n'a qu'une hantise c'est que l'homme l'égale n'est-ce pas ça ça existe depuis les grecs c'est pas spécialement chrétien je vous rappelle bien un mythe lequel celui où Jupiter a peur que l'homme l'égale mais si vous le connaissez le mythe de Prométhée celui qui est allé voler le feu à l'Olympe pour l'apporter aux hommes c'est pas on va pouvoir se réchauffer on va pouvoir voir les gonzesses le soir dans le noir ben oui quoi on sort des ténèbres c'est vrai que maintenant c'est à l'origine de tous nos maux le feu l'énergie elle était bien punie le Prométhée ben c'est pareil c'est la même histoire là c'est pas le feu c'est l'eau on envoie le déluge là beaucoup plus malin Dieu beaucoup plus malin il envoie pas le feu il envoie pas l'eau il envoie pas des bombes nucléaires il décide pour mettre le chantier de la tour de Babel en échec parce que beaucoup de peuples y travaillaient d'introduire la confusion des langues
56:54 profond la Bible deuxième acte de la tragédie premier acte la parole qui marche toute seule l'homme nomme chaque objet il appelle par son nom par son juste nom les mots de la tribu dans leur pureté native et je vous dis que toute grande poésie essaye de retrouver ce stade paradisiaque de la parole deuxième antithèse n'est-ce pas la confusion des langues instaurées par Dieu ça marche très bien parce que les langues différentes donc on ne s'entend plus donc des malentendus donc des disputes vous voyez les métaphores s'enchaînent on se fait la guerre et c'est fini puis le chantier tombe en désuétude il est toujours en vrac d'ailleurs le chantier où on va pourquoi on produit c'est intéressant après la crise on peut enfin mettre tout ça à plat poser ses questions après tout je suis tout le contraire d'un productiviste forcené dans produire il y a pro ceux qui ont fait des latins ça ça veut dire pour avec une direction une fin et un but ça ne veut pas dire s'agiter comme une fourmi non non ça veut dire avoir un but bien précis donc si on produit sans s'entendre sur le but ce n'est pas de la production c'est de la mécanique
58:04 voilà deuxième acte l'antithèse la tragédie les hommes ne s'entendent plus on parle mais ça ne me dit rien ce que tu dis c'est là qu'on voit que parler et dire vous voyez c'est très simple je ne vais pas vous égarer dans les abstractions j'entends parce que les murs sont souvent légers maintenant dans les immeubles modernes j'entends des gens à côté qui parlent chinois moi je ne comprends pas je prends cet exemple parce que je ne comprends pas le chinois je prendrais une autre langue j'entends bien qu'il y a des gens qui parlent je vois tout de suite que c'est des gens qui parlent que ce n'est pas seulement le bruit des volets du vent non non c'est des gens qui parlent mais je ne comprends pas ce qu'ils disent vous avez compris la différence vous voyez dans le dire il y a parler plus une signification quand même plus un message qui est parvenu à destination cette fois plus un code et bien voilà c'est qu'à partir la tour de Babel fait défaut n'est pas la compréhension mutuelle je vous avais dit drame en trois actes allez je n'ai fini avec le deuxième en vous disant qu'on n'en a pas fini avec nous historiquement troisième acte la revanche sur la tour de Babel
La Pentecôte, le feu et la parole des mortels chez Hölderlin
59:14 le nouveau testament dans l'évangile cette fois je passe du judaïsme au christianisme n'est pas historiquement et vous savez que l'évangile veut dire bonne nouvelle et voilà la bonne nouvelle nous sommes vengés de la tour de Babel je fais allusion à la pentecôte vous savez ce que c'est la pentecôte après la mort du christ les apôtres sont réunis un petit peu tristes un peu en deuil c'est pas le personnage de la Cène n'est plus là c'est de là que ça vient le malheur d'être treize à table et 12 plus 1 et ils n'est plus là ils sont tristes et Dieu leur envoie ce qu'on dit dans un mot qu'on a du mal à traduire paraclet un consolateur on traduit l'esprit avec l'ancien testament on avait le père avec le nouveau testament on a eu le fils qui ne se proclame pas du tout le fils de Dieu dans l'évangile mais le fils de l'homme je le rappelle au passage si vous lisez le texte et tel Moïse éleva le serpent dans le désert ainsi faut-il que le fils de l'homme soit élevé on revient au texte il faut qu'il passe par la traversée du désert l'homme il faut que ce soit dans la solitude pour comprendre la collectivité et de retrouver le lien social
1:00:24 il faut que ce soit dans la déréliction et l'abandon et tel Moïse éleva le serpent dans le désert ainsi faut-il que le fils de l'homme soit élevé donc à la Pentecôte Dieu envoie l'esprit alors c'est plus le père c'est plus le fils l'esprit c'est je ne sais pas mais nous en connaissons les effets parce que le texte dit vous voyez je vous ai dit que je n'interprétais pas je suis content d'être littéral qu'à partir de ce moment là il y a une espèce de petite flamme qui est sur la tête de chacun ça fait deux fois je vais parler de Prométhée avec le feu tout à l'heure ça fait deux fois qu'on voit un lien entre le feu et le langage je le dis pour les philosophes qui veulent creuser un peu dans les textes Héraclite le père de la dialectique Héraclite dit l'obscur parce qu'il a des fragments comme ça un petit peu difficile à déchiffrer un des présocratiques les plus fascinants dont Hegel disait qu'il avait été le premier à comprendre la dialectique tout de même avant le dià Logos de Platon il y a la dialectique d'Héraclite celui qui disait on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve et qu'ajoute après on se baigne toujours deux fois dans le même fleuve celui qui dit le chemin qui monte est le même que celui qui descend celui qui dit que l'arc a pour nom
1:01:34 Bios ça c'est actuel tenez je parle beaucoup d'écologie l'arc a pour nom Bios et pour effet la mort l'arc a pour nom Bios la vie et pour effet la mort l'arc superbe oui il n'y a rien de plus mortel que la vie je ne peux rien le verre il ne risque pas de mourir le caillou non plus c'est un privilège les vivants la mort et puisque j'en suis là et puisqu'on parle poésie tenez je n'ai pas encore défini la modernité on est en train de la voir se constituer devant nous mais je l'avais délimité en termes chronologiques empiriques un peu grossiers quand je vous avais dit la modernité si on voulait absolument l'encadrer historiquement elle commence avec ces deux grands craquements que sont la révolution industrielle anglaise dans un mouchoir de poche historique qui est la fin 18ème début 19ème la révolution industrielle anglaise la révolution politique française en gros voilà on se débat dans le monde qui est apparu à partir de ces deux grands craquements encore maintenant et bien à l'aube de la modernité car les grands poètes d'après celui que je vais citer c'est Hölderlin camarade d'université de Hegel n'est-ce pas vous savez qui restait 37 ans
1:02:44 fou chez ce menuisier après parce qu'il a été frappé par la parole justement Apollon m'a frappé il le dit dans une lettre Hölderlin qui disait quelque part les grands poètes apparaissent au début et à la fin des grandes ères des grandes périodes ah ben lui qui était au début de la modernité nous dit ceci dans un poème qui s'appelait Mnemosyne déesse de la mémoire chez les grecs sans laquelle il n'y aurait pas de langage déesse de la mémoire il dit car ils ne peuvent pas tous les dieux les mortels donc vous et moi avant eux avant les dieux atteignent l'abîme et oui les dieux ils ne meurent pas donc il leur manque une connaissance par rapport à l'homme l'homme connaît la mort les immortels ils ne connaissent pas ça une amoureuse qui attend son mec à une station de RER de métro en banlieue peu importe avec le coeur qui bat et même si c'est une fille qui est caissière à monoprix c'est peut-être des amours plus intéressantes que celle de Philippe Sollers je l'ai déjà dit pour moi c'est un jugement subjectif que j'assume elle n'aurait pas cette joie tout d'un coup de le voir arriver
1:03:54 après avoir été inquiète parce qu'il avait à 10 minutes de retard si on n'était pas mortel vous comprenez c'est important ce que je suis en train de dire c'est ça le privilège de l'homme c'est que tout ça peut être foutu tout ça n'est pas assuré ce n'est pas les dieux ça est fragile merveilleusement fragile donc voilà car ils ne peuvent pas tout les dieux les mortels avant eux atteignent l'abîme je continue maintenant c'est très court ainsi avec eux donc avec vous et moi avec les mortels avec eux l'écho change car il est long le temps mais il survient le vrai 1802 c'est écrit en 1802 avec eux comment l'écho peut changer vous savez tout ça un peu de science vous savez ce que c'est qu'une inéquation quel rapport A plus grand que B ou A plus grand ou égal A on y est en plein là un écho peut au plus comme un reflet dans une glace qui serait présupposée parfaite une glace qui serait ni bombée ni ta un reflet peut au mieux reproduire le modèle n'est-ce pas mais jamais plus il ne peut pas y avoir plus dans la glace
1:05:04 que ce qu'il y a devant la glace il ne peut pas y avoir plus qui me revient par l'écho à l'oreille que le son que j'ai émis il y a au plus n'est-ce pas le volume que j'ai émis certainement pas plus et voilà que j'en ai mais avec eux pour le fait qu'on ait la conscience à la mort avec eux l'écho change l'écho se distingue du son tout d'un coup l'homme introduit tout d'un coup une nouvelle temporalité une nouvelle histoire alors que les dieux sont de leur intemporalité je comprends qu'ils s'ennuient qu'ils aillent draguer les mortels tout le temps la mythologie c'est que ça c'est des dieux qui se prennent de bergers regardez bien ah mais écoutez j'invente rien hein même Eros Eros quand même Eros lui-même il est beau si Eros c'est pas c'est misant qui va c'est bien je vous le demande hein et bien il s'amourache de qui ?
1:05:51 il y a des couples célèbres Zeus et Leda Zeus il a plein de mortels j'insiste pas chaque fois il doit se déguiser parce que si une mortelle voit le dieu quel qu'il est elle est foudroyée il y en a une qui a voulu hein Sémélé c'est dans la mythologie ça moi j'inventais rien Sémélé elle avait dû être pas mal comme amante parce que le coup classique Zeus lui a dit bon je te donne ce que tu veux ce que tu veux tu fais un souhait je te l'exauce parole qu'on t'a pas regrettée elle a dit je veux te voir dans ta splendeur c'est à dire pour une fois pas déguisé pas métamorphosé en cygne en génisse une fois il s'est métamorphosé en génisse vous le savez avec Io non non tel qu'en toi même quoi c'est entendu il ne pouvait pas retirer sa parole elle a été foudroyée sur le champ et cendre au sein de l'orage en enfanta Bacchus le sacré et oui Dionysos Bacchus le dieu de l'ivresse et de la démesure et de la collectivité au dieu d'Apollon qui est le dieu de l'individualité bien net Dionysos est né n'est-ce pas des noces de Zeus et de Sémélé mourante et foudroyées c'est superbe celle qui a voulu le voir
1:07:02 dans la démesure telle qu'en lui-même voilà donc je reviens à Eros c'est qui ça ? sa partenaire là je vous guide son nom a donné naissance je pense à l'une des sciences humaines les plus connues la psychologie allez je vous ai tout dit mais oui Eros et Psyché quel couple il faut qu'ils s'amourache de Psyché l'âme ça veut dire Psyché c'est l'âme en grec tout simplement traiter de psychologie c'est traiter de l'âme il y a toujours des interdits elle avait la chance d'être l'amante du dieu de l'amour ça ne arrive pas à tout le monde c'est le rêve des bergères c'est une bergère c'est un corse qui vous parle une bergère c'est rien chez nous on dit j'ai vu deux hommes et un berger en corse c'est le bas de l'échelle et pas qu'en corse jusqu'au Niger croyez moi un berger c'est en bas c'est même pas comme l'agriculteur c'est lui qui peut faire une récolte Abraham faisait paître ses troupeaux sur une terre sans limite Abraham vient de l'infini bon
1:08:12 nous sommes tous les enfants d'Abraham vous savez les juifs les musulmans les chrétiens c'est important c'est un lieu de rassemblement Abraham Ibrahim comme on dit à Bamako donc la bergère là elle est subjugée seulement voilà un petit problème elle ne peut pas s'en vanter auprès de ses copines elle a la permission de retourner dans les champs dans les prés avec ses anciennes copines bergères mais elle ne peut pas alors comment il est le mec je ne le vois que la nuit c'est ça la condition qu'il a posé Éros vous connaissez la mythologie d'accord il ne faut pas chercher à voir qui je suis elle pourrait s'en contenter non donc une nuit elle n'a un peu plus de curiosité parce que ses copines lui ont dit ah si tu dis ça c'est peut-être qu'il a un nez comme ça c'est un monstre on va savoir elle sème un petit peu le doute une nuit elle se lève avec une lampe et pas EDF à l'époque c'est une lampe à huile et elle voit elle est rassurée un jeune homme est d'une telle beauté qu'elle en tremble d'émotions qu'une goûte d'huile qui tombe et qui le réveille et tout disparaît elle redevient bergère voilà ben oui on veut avoir le beurre l'argent du beurre voilà non c'est pour vous dire c'est sérieux ce que je suis en train de dire
1:09:22 supériorité de l'homme sur les dieux les dieux s'ennuient ils ont besoin de nos femmes quand ce sont des hommes voilà c'est intéressant parce qu'il y a la même chose Diane s'éprend de Actéon vous savez le chasseur et comme Actéon l'a surprise elle qui est la déesse qui déteste qu'on la voit comme Zeus il ne faut pas la voir telle qu'elle est en elle-même c'est à dire on la voit nue Diane la chaste Diane elle lui fait pousser des cornes de cerf lui sur la tête et il est déchiré par ses chiens sévère cette religion dans la mythologie et déchiqueté par les chiens de Diane drôle de déesse voilà ça c'est les dieux et Hölderlin nous dit pourquoi ils ont tellement besoin des mortels parce qu'on a un secret qu'ils ne connaissent pas c'est qu'il y a la finitude la limite la mort qui fait que la vie nous savons nous la valoriser et oui boire un pot entre copains c'est déjà pas mal quand on voit les dangers qui nous menacent c'est bien voilà donc je vous avais dit
Concept de modernité : la singularité comme parcours
1:10:33 empiriquement la modernité c'est fin 18ème révolution économique anglaise révolution industrielle révolution politique française mais ça c'est pas une définition conceptuelle c'est empirique c'est grossier là aujourd'hui on arrive au concept de modernité qui n'est pas lié à une chronologie empirique qui peut apparaître il y a 5000 ans et qui peut et de même qui peut y avoir un archaïsme qui se traîne encore dans deux siècles à venir qu'est-ce que je suis en train de dire je veux dire que c'est une définition la modernité c'est quand l'individu commence à surgir à apparaître comme tel le particulier ici et le maintenant avec ce qu'il a d'unique et de singulier là j'ajoute à particulier le singulier parce que dans particulier ça peut être encore un exemplaire n'est-ce pas au milieu dans une série mais enfin où rien ne le distingue de ceux qui sont à côté comme je sais pas moi 50 pièces de 10 centimes d'euros qui viennent de sortir de l'usine qui les a fabriquées bon c'est pas vraiment l'individu chacune des pièces tandis que le singulier là ce qui fait que quand on lit un roman on s'intéresse aux personnages à chacun parce qu'on les voit on a vu leur parcours et c'est ce parcours
1:11:43 dans le temps qui fait qu'ils sont uniques que vous et moi chacun en est unique c'est pas à cause d'une origine ni non plus à cause de la fin mais du parcours qui se déploie entre l'origine et la fin n'est-ce pas regardez prenez deux fleuves si vous voulez une comparaison deux cours d'eau ça peut être un petit cours d'eau d'orienter un petit pissou 10 kilomètres je sais pas qui est à peine comme il y en a souvent en Corse à peine sorti il jaillit de la montagne parce que la pente est comme ça chez nous il est déjà arrivé à la mer il fait une belle plage d'ailleurs parce que la pente est forte ou l'Amazone c'est pas qui fait 300 kilomètres à l'embouchure vous vous rendez compte ils sont tous pareils à l'origine les fleuves quand vous remontez à la source ça s'appelle un cône de réception en géographie quand on veut remonter à la source on croit qu'on va arriver à un endroit où ça y est le fleuve surgit non ça n'arrive jamais il y a ce que on appelle chez les philosophes un toujours déjà complexe c'est jamais simple l'origine on arrive à un seuil je veux dire vous savez dans la montagne où il y a un petit ru ici un petit filet d'eau là et c'est quand ils se réunissent que ça commence à faire un cours d'eau selon la fonte des neiges ça coule un peu de tous les côtés on va reprendre les jambes ils se ressemblent tous les fleuves à l'origine c'est pas là
1:12:53 qu'ils se distinguent qu'ils sont individus c'est pas là que l'Amazone se distingue du Var par exemple il y a l'embouchure bon il y a une différence je l'ai dit de taille entre l'embouchure de l'Amazone qui n'est pas plus large il y a le Rio de la Plata un peu plus aussi dans l'Argentine n'est-ce pas qui est encore plus large qui est d'ailleurs Rio del Mar il y avait une mer les Argentins comme les Uruguayens qui sont de l'autre côté mais c'est une différence quantitative c'est pas très important ça ne les distingue pas en nature les embouchures sont un peu toutes les mêmes c'est un peu marécageux il y a des méandres parce que le fleuve n'est plus en hauteur il est en plat donc il va un peu dans tous les sens il fait des marais bon voilà mais ce qui est unique pour chaque fleuve c'est que leur cours leur méandre leur tracé précis aucun n'est substituable à l'autre on ne peut pas en les superposant n'est-ce pas faire épouser le profil de l'un par l'autre voilà c'est ça la différence c'est notre parcours il y a une dimension temporelle chez l'homme voilà ce que je veux dire il y a une histoire c'est pas la géographie qui fait l'homme seulement la géographie physique je parle de la géographie humaine oui il y a une dimension historique constitutive de l'homme il n'y a pas l'homme
1:14:03 d'abord qui produit une histoire après c'est l'histoire qui constitue l'homme sans laquelle il n'y aurait pas d'homme Rousseau lui-même Rousseau n'est-ce pas qu'on prend souvent pour le naturalisme dit dans le contrat social que avant de passage à l'état civil l'homme est un animal stupide et borné il devient un être intelligent et un homme je cite Rousseau que dans le passage à l'état civil et Rousseau réintroduit l'histoire quand il parle des esclaves en se révoltant contre Aristote qui avait dit Aristote est un des plus immenses esprits de tous les temps mais enfin c'est un grec de son époque il n'est pas non plus il a des préjugés de son époque Aristote avait dit il y a des hommes nés pour commander il y a des hommes nés pour obéir il y a des nature nature naître naissance nature c'est lié tout ça par naissance il y en a qui sont serviles il y en a qui sont faits pour commander Aristote c'était très répandu à son époque il y en a encore beaucoup qui le pensent maintenant il y en a qui en sont encore 2000 ans en arrière c'est leur problème c'est pas le mien j'espère que c'est pas le vôtre donc et Rousseau a dit cette phrase admirable si Aristote avait raison mais il prenait l'effet pour la cause je le cite un mot pour mot dans le contrat social dans la première partie dans le livre 1 du chapitre 1 mais il prenait l'effet pour la cause les hommes perdent tout
1:15:13 dans leurs fers jusqu'au désir d'en sortir et s'il y a des hommes des esclaves pardon par nature c'est qu'il y a eu à l'origine des esclaves contre nature il n'est rien trop dit d'histoire c'est vrai qu'il y a des natures serviles à la fin n'est-ce pas ce qu'on appelle maintenant c'est redevenu à la mode grâce à l'admirable texte de la Boétie la servitude volontaire vous voyez bien on finit par s'y habituer à sa servitude c'est tellement plus simple de toujours servir le même maître il vaut mieux un tien que deux tu l'auras vous savez vous connaissez ce genre de sagesse là donc en restituant le temps mon image des fleuves j'y tiens on ne peut pas superposer deux cours d'eau même un qui fait 10 km il a ces méandres ces hésitations ces trucs c'est notre destin à chacun aimer ce que jamais on ne verra deux fois disait Vigny dans un très beau poème aimer ce que jamais on ne verra deux fois la vraie singularité elle est là c'est ça la modernité c'est la prise de conscience de ce qu'il y a d'unique dans chaque individu c'est le contraire du totalitaire là vous voyez bien c'est le contraire de la de l'appartenance collective mais au prix de gommer tout ce qu'il y a de proprement individuel c'est difficile la modernité
L'animal politique, l'abeille et le commun de la communication
1:16:23 il faut être à la fois collectif car l'homme est zoon politikon grande citation d'Aristote l'homme est un animal social animal politique animal social animal qui vit en société c'est rigoureux comme manière de parler d'Aristote vous me direz les abeilles aussi ils vivent en société qu'est-ce qu'il y a ? oui oui oui mais seulement chez l'homme c'est essentiel je suis en logique là il est essentiel pour un triangle que la somme de ses angles fasse 180 degrés ça c'est pas accidentel il est accidentel qu'un triangle soit rectangle parce qu'un triangle peut être un triangle sans être rectangle ça fait pas partie de son essence ça l'orthogonalité mais la somme des angles qui fait 180 degrés ça c'est tout les triangles c'est ça l'essence par rapport à l'accident en logique c'est précieux ces outils là et bien la différence entre l'homme et l'abeille n'est-ce pas outre celle qu'avait vu Marx vous connaissez la fameuse phrase de Marx sur la différence entre l'homme et l'abeille ?
1:17:23 ce qui différencie tout de suite l'architecte le plus maladroit de l'abeille la plus habile c'est que l'architecte a sa maison dans la tête avant de la produire dans la réalité je reviens à ce que tout à l'heure que l'animal est une espèce d'éternité permanente d'instant d'instantanée quand il fait sa quand l'abeille fait sa cellule impeccable c'est superbe hexagonale et il faut avoir vu des guêpes maçonnes comme je l'ai vu en Afrique et les oiseaux tisserands vous avez déjà vu des nids d'oiseaux tisserands regardez sur Google Images il y en a qui s'en servent comme lampes en Afrique c'est splendide ce que font les oiseaux je te rappelle ils font un vacarme un raffu c'est du enigé ensemble avec Sacha et oui c'est un programme informatique qui se déroule à l'oiseau c'est observé par un grand entomologiste et je vous cite d'ailleurs il est très connu c'est Fabre n'est-ce pas qui a laissé toute une oeuvre d'entomologiste à la fin du 19ème siècle qui a étudié les insectes toute sa vie Henri Fabre il avait étudié le chalicodome des murailles c'est justement une guêpe maçonne je ne m'égare pas je suis en train d'illustrer que l'animal alors qu'on croit qu'il fait des tâches comme nous très organisés
1:18:33 sachant ce qu'il veut est en fait en train de dérouler un programme et que sa volonté n'y est pour rien voilà ce que je suis en train d'illustrer à travers Fabre moi je ne suis pas spécialiste lui oui et il observe le chalicodome des murailles donc cette espèce de guêpe qui fabrique sa cellule et il observe comment elle emmagasine sa nourriture ses provisions et elle dit je remarque qu'elle le fait en deux temps en un premier temps elle dégorge son jabot pas où elle a cumulé la nourriture en butinant et enfin deuxième temps elle ressort à rebrousse poil je ne sais pas ce qu'il faut dire oui les poils en ébouriffant ses ailes pour en faire tomber je cite la charge polinique après l'avoir eu fait ces deux temps plusieurs fois il la bloque entre les deux temps avec un petit bâtonnet une petite paille il la bloque elle vient de dégorger son jabot et avant qu'elle ébouriffe ses ailes il la bloque qu'est-ce qu'elle fait ?
1:19:27 elle retourne immédiatement au fond de la cellule il n'y a pas un hiatus il n'y a pas une hésitation elle redégorge son jabot qui est vide un acte complètement inutile si elle pensait une fraction de seconde elle ne le ferait pas vous avez déjà vu des femmes puisées toute la journée dans un pays où il n'y a pas d'eau qui est fou comme on dit à Abidjan ça n'existe pas ça ça veut dire que ça ne pense pas on pourrait croire qu'elle est en train de penser ça ne pense pas c'est un acte automatique c'est programmé si on l'interrompt il faut qu'elle refait ce programme dès le début voilà je rappelle comme ça donc homme animal politique qui vit en société et le problème c'est celui-là le problème que la modernité n'a toujours pas résolu comment on peut souscrire à notre politicité fondamentale sans sacrifier ce que nous avons chacun d'unique c'est ça la problématique de la modernité je n'ai pas la solution mais si on ne pose pas le problème si on sacrifie l'un des termes du problème à l'autre on est foutu si on sacrifie tout au collectif ou au contraire tout à l'individu qui n'est même plus l'individu à ce moment-là qui n'est que le singulier vous avez vu des documentaires où il y a 400 000 grenouilles
1:20:37 qui s'accouplent ça se voit quelquefois il y a des grandes réunions comme ça avec de la baise de tous les côtés excusez-moi c'est un peu obscène ce que je dis mais l'individu le don ça ne mérite pas le statut d'individu c'est super l'individu pour les amateurs d'abstraction et de rigueur je rappelle dans les principes de la philosophie de droit qu'un admirable passage où Hegel dit que l'individu c'est le particulier réfléchi sur lui-même et par là élevé à l'universalité c'est ce que nous sommes en train de faire nous sommes tous des particuliers au départ nous sommes tous des choses uniques ce que j'étais en train de dire et s'il n'y avait que ça je ne serais pas en train de parler vous ne seriez pas en train de m'entendre car ce qui est propre ne peut pas être commun ça on me l'a appris à l'école primaire nom propre nom commun c'est une de nos premières distinctions scolaires oui ou non s'il n'y avait que des choses qui sont absolument particulières à chacun d'entre nous on ne pourrait jamais communiquer regardez bien il suffit de lire c'est écrit dedans dans communication il y a commun il ne peut pas y avoir de communication s'il n'y a pas quelque chose qui transcende la singularité ne serait-ce que le code qui nous est commun en ce moment qui est la langue française par exemple qui nous est commune
1:21:47 par exemple ce code nous est commun par exemple pas seulement aux français à la francophonie je vous dirais même que si la francophonie reste vivante c'est à cause des peuples qui ne sont pas dans l'hexagone et qui font plus de petits que nous heureusement pour la langue française je pense au sud du Sahara où il y a un taux de natalité qui bat tous les records en particulier au Niger justement qui est le record mondial du taux de natalité ça en fait des petits francophones voilà je rends hommage au passage à ces instituteurs n'est-ce pas qu'aucun inspecteur ne voit jamais au fond de la brousse dans une chaleur suffocante et qui enseigne dans notre langue n'est-ce pas l'écriture le calcul etc je rends hommage au passage tout le monde s'en fout et surtout les pontes de la francophonie alors on n'est pas dans les francophonies là si on communique c'est que nous avons quelque chose de commun voilà je voudrais développer ça la prochaine fois mais il nous reste un peu plus d'un quart d'heure et je voudrais bien vous passer la parole pour des questions quitte à
Question : pourquoi de la volupté au malheur ?
1:22:57 continuer à y répondre la prochaine fois sur ce que nous venons de voir ce texte je crois que vous avez tous vu bien sûr qu'il pose le problème de la communication mais il la pose comme seule la modernité pouvait le poser et je suis content d'avoir pu relier les deux problématiques penser notre horizon historique et le penser à travers un effort pour redonner un sens plus pur au mot de la tribu un effort que nous ne pouvons pas faire tout seul par définition c'est un jeu collectif que nous ne pouvons faire qu'ensemble donc je vous rends la parole sur quelques passages que ce soit oui moi je voulais juste j'entends que tu as parlé de deux choses que dans le poème du coup je n'arrive pas à relier c'est le fait qu'on passe de la volupté au malheur et le fait que ça parle du l'organe et comment relier en fait ces deux thèmes et oui c'est vrai que je n'ai pas résolu absolument mais je suis d'accord qu'il y a une énigme voilà c'est déjà bien c'est ça l'essentiel le problème est posé je te réponds rapidement un peu dogmatiquement
1:24:07 vu le temps qui nous reste donc on pourra le creuser je vais dire je pourrais faire des démonstrations mais j'ouvre les pistes je n'ai pas réfléchi seulement depuis ce soir à ta question tu es en tout bien et c'est lié un petit peu à tout mon propos que je viens d'essayer de dérouler plus une société est archaïque substantielle sans aucune péjorativité nous ne serions pas là sans ces sociétés archaïques nous ne serions pas là sans laisser l'exéclater c'est magnifique c'est commencé comme ça les chemins de la praxis et oui de la massue des hommes préhistoriques à l'accélérateur de particules quelle histoire celle de l'outil de la force productive quelle histoire qui a fait ce que nous sommes n'est-ce pas il est évident que plus j'ai les moyens de prendre de la distance avec la menace des origines la mort la maladie le froid le chaud les bêtes sauvages je prends un exemple les inuits on a remarqué pour ceux qui les étudient qu'ils ont deux mythologies une pour l'hiver une pour l'été vous vous doutez bien que celle de il y en a une
1:25:17 qui est plus collectiviste et l'autre qui est plus individualiste il y en a une où on raconte l'histoire des héros des pêcheurs de phoques comme ça tout seul sur une embarcation et d'autres qui sont plus collectives vous vous doutez bien que la plus collective c'est celle qui se font l'hiver on a besoin un petit peu d'une solidarité n'est-ce pas et plus individualiste quand on se sent un peu moins en danger c'est la voie qui mène à une réponse à ta question en gros je veux dire par là que Baudelaire appartient aux premiers effets de la société industrielle il y a un très beau poème dans les tableaux parisiens qui n'a aucun rapport avec celui-là je vous le recommande parce que vous verrez qu'il est souvent très heureux il ne faut pas croire qu'il est toujours comme ça comme le blessé encore une fois c'est notre condition qu'il rappelle et il dit c'est une fenêtre où il parle du spectacle de Paris vu de sa fenêtre et il dit je vois les fleuves de charbon monter au firmament ça ferait hurler aujourd'hui les fleuves avec ça Paris était beaucoup plus noir que maintenant contrairement à ce qu'on pense quand on se chauffait au charbon de bois de toute façon voilà donc il vit les premiers moments de la société industrielle d'accord
1:26:27 dans lequel l'individu peut s'affirmer d'une manière plus libre moins soumis au rideau qui se ferme qui se lève n'est-ce pas il est évident que dans un petit village de Corse je veux dire si je parle avec une fille sur la place du village toutes les fenêtres au regard les grands-mères qui c'est celui-là etc. d'où elle vient vous voyez à la ville qu'est-ce que vous ça explique beaucoup les grandes migrations des campagnes à la ville il y a l'emploi bien sûr mais il y a aussi ça il y a plus de liberté on n'est pas là on est emmerdé comme dans la vieille société substantielle on doit toujours rendre des comptes tout le temps à la collectivité vous voyez c'est plus totalitaire la société traditionnelle ce qui est normal on doit à la société le fait qu'elle nous fasse survivre tout de même je ne suis pas en train de faire des jugements de valeur je ne suis pas en train de dire les anciens sont affreux tyrans totalitaires non ils avaient des raisons d'être comme ça le réel est rationnel pour reprendre une phrase célèbre il y a des raisons pour que ce soit comme ça et comment est-ce que de l'admirable préface à l'esprit des lois un des premiers à voir ça sociologiquement on dirait aujourd'hui quand il dit quand je me suis mis à examiner les hommes j'ai cru qu'ils n'étaient pas uniquement guidés par leur fantaisie il y a des raisons les hommes agissent comme ceci d'abord puis à notre époque comme cela
1:27:37 donc voilà plus la période est industrielle donc développée et déjà Baudelaire fait des affirmations un peu scandaleuses du point de vue des mœurs c'est tout qu'on ne pouvait pas faire dans la société traditionnelle précisément ou alors en catimini les auteurs libertins un peu sous le manteau d'accord la preuve c'est qu'il a eu un procès vous savez un procès pour obscénité vous vous rendez compte alors sur les boulevards on trouvait toutes les obscénités sans avoir la beauté de Baudelaire bon un autre dossier mais c'est un des premiers une des premières expressions de la société civile on dirait aujourd'hui moderne tout simplement donc il subit la contrepartie c'est des angoisses qu'il ne pouvait pas y avoir dans le monde traditionnel là je réponds à ta question il faut voir ce que c'est qu'un deuil en Afrique noire en Afrique subsaharienne si vous voulez parler politiquement correct il faut voir ce que c'est qu'un deuil maintenant en psychiatrie on connait très bien le lien qui est entre dépression et deuil c'est souvent consécutif pas à la perte quel rapport je vous le dis tout de suite on est seul un petit peu devant le deuil dans notre société
Le deuil collectif et le divertissement selon Pascal
1:28:47 dans un village n'est-ce pas du fond du Togo ou de la Côte d'Ivoire j'ai dit le fond exprès pour ne pas dire à la capitale où il y a déjà plutôt les symptômes qui nous ressemblent où il y a déjà plus d'individualité de quant à soi où il n'y a plus la famille mais le ménage papa, maman et les enfants dans un F4 vous voyez c'est déjà différent c'est pas la famille traditionnelle et bien quand il y a un deuil tout le village est en deuil avec la personne qui a perdu quelqu'un on vient pleurer avec elle chez moi encore s'il y a encore des pleureuses vous savez ça nous vient du Maghreb d'une vieille tradition arabe c'est pas des professionnels qui viennent s'arracher les cheveux et pleurer comme ça devant le lit du défunt c'est pas après il y a un peu comme ceux qui font aller rebooter puis ça va mieux puis elle demande un café après c'est fini c'est comme ça en Afrique ce qui fait qu'il n'y a pas la dépression c'est terrible tout le village est en deuil etc se lamentent puis après chacun va qu'à ses occupations vous avez un admirable documentaire là dessus de Rouch vous savez le cinéaste qui a consacré pas mal de films à l'Afrique qui s'appelle les maîtres fous je vous le recommande parce que c'est un document saisissant extraordinaire c'est célèbre je veux dire pour ceux qui connaissent l'Afrique les maîtres fous
1:29:57 on voit des cérémonies comme ça qui se passent au Ghana qui sont saisissantes donc bref donc voilà ça répond à ta question dans ces sociétés traditionnelles j'échappe c'est dépressif c'est clair mais c'est parce que il a fallu attendre le monde moderne pour que l'individu voit quelle est la condition de l'homme pour que l'homme commence à apparaître la condition humaine dans toutes ses implications je suis un animal qui sait qu'il va mourir Pascal disait que ça gâche le paysage quand je me suis mis à examiner les hommes dans les pensées chapitre divertissement je me suis aperçu que tout le malheur des hommes vient du fait qu'ils ne savent point rester en repos dans une chambre Pascal est le premier qui définit toute l'action humaine non pas par la carotte qui est devant moi et que je poursuis comme le font encore les sciences cognitives stimulus, réflexes effets, hormones et autres délires c'est le délire rigoureux mais qui passe à côté de l'homme complètement de ce qui est spécifiquement humain je veux dire parce que par ailleurs on est animal en pleine chose quand je digère pas spécialement anthropologique mais les heures où je le fais oui ce qui est important
1:31:08 c'est ça il faut attendre le monde moderne pour que la condition de l'homme apparaisse elle était un peu masquée auparavant par le fantasme collectif qui nous protégeait contre la condition humaine donc Pascal il dit pour la première fois il explique les comportements humains l'action humaine l'action le behavior comme on dit chez les anglo-saxons le behaviorisme psychologie expérimentale non pas par la carotte ou le stimulus qui est devant moi que je poursuis mais par quelque chose qui est dans mon dos et que je fuis l'homme ne peut pas rester en repos dans une chambre parce que s'il est tout seul il va penser à la mort il dit parce qu'à tout ça il va être inconsolable il dit les rois leur grand avantage sur nous c'est qu'ils sont entourés de gens qui passent leur temps à les divertir à leur faire penser à autre chose c'est pour ça qu'ils sont plus heureux que nous c'est pas parce qu'ils se portent mieux c'est parce qu'ils sont ils ont plus accès au divertissement que nous c'est pourquoi ce qui est scandaleux aujourd'hui au 21ème siècle c'est qu'il y a des gens que la misère matérielle condamne encore à être non seulement sans divertissement mais devant l'abandon et la déréliction ça c'est un scandale moderne merci pour ta question mais je crois que j'ai ouvert une piste pour la réponse il fallait attendre
Question : le basculement, les classes moyennes et le médium
1:32:18 le monde moderne pour que la condition humaine apparaisse et avec elle des angoisses c'est moins grave que nos anciens nos anciens quand ils luttaient contre la grande peste c'était pas seulement des angoisses fantasmatiques voilà oui mais justement dans la continuité de ce que tu décris j'ai une question parce que j'en entends bien mais certes les sociétés antiques etc c'est pas par rapport à la modernité je t'interrompe juste pour les philosophes qui veulent parler rigoureusement on est là pour ça après tout les sociétés substantielles c'est un conseil d'ami qu'est-ce qui fait leur caractère substantiel parce que d'un point de vue matériel même la société grecque c'est un progrès il y a une organisation donc il y a même du progrès technologique technique scientifique donc du coup scientifique voilà qu'est-ce qui fait le basculement parce qu'il y a les conditions matérielles mais ça semble pas être l'élément totalement déterminant puisque les conditions matérielles ont progressé depuis très longtemps donc c'est ça que je sais pas si il n'y a peut-être pas de réponse il faut que je m'accroche parce que vous posez une bonne question c'est dur oui c'est les vraies questions c'est bien c'est que
1:33:28 tu prends l'exemple des grecs c'est bien 20% d'hommes libres par rapport à 80% d'esclaves à peu près c'est la proportion en moyenne donc tant que je suis dans le monde des maîtres qui sont un peu comme les dieux dont je parlais tout à l'heure qui vivent dans une espèce d'éternité le problème la fatigue le machin la maladie c'est pour l'esclave c'est intéressant ce que je suis en train de dire je peux différer la prise de conscience du malheur de la condition humaine je peux échapper à l'angoisse ce que je vais dire donc il faut attendre le monde moderne pour qu'apparaisse je vais te répondre simplement ce que nous sommes tous les classes moyennes il faut attendre la révolution française Hugo disait j'ai mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire français je ne parle plus la langue de racine aristocratique ça veut dire j'ai mis un bonnet rouge et j'ai popularisé qu'est-ce que je suis en train de dire je suis en train de dire que le confort dont nous jouissons dans notre monde bourgeois pas au sens péjoratif mais au sens strictement économique c'est-à-dire ni n'est-ce pas le monde des dieux où vivait l'aristocratie dans l'ancien régime où les citoyens grecs
1:34:38 n'est-ce pas libre par rapport aux esclaves ni non plus ceux qui sont dans la détresse et la déréliction et qui aux Indes sont en train de louer leurs enfants en esclavage pour payer leurs dettes la plupart d'entre nous modernes sommes entre les deux et dans ce milieu ce milieu où tout se confond je reviens à la confusion ce milieu où la confusion est la plus a le plus de chances d'être récurrente je ne peux pas m'empêcher je vous lis un poème de Hölderlin c'est une seule phrase je vous rassure où il part du langage n'est-ce pas et qui répond bien à ta question mais en des huttes habite l'homme et oui l'homme habite dans des huttes les huttes c'est là où on se cache il est en train de parler de ce qu'on refoule du savoir justement qu'on refoule qu'on a longtemps refoulé parce qu'on avait les moyens de le refouler bon je vous fais un petit commentaire en voix off rapidement pour faire gagner du temps mais en des huttes habite l'homme et cache dans un honteux vêtement car il est plus intime plus précautionné aussi et qu'il conserve l'esprit comme la prêtresse la flamme sainte les vestales qui entretenaient le feu
1:35:48 le savoir on le tient en nous on ne le divulgue pas et c'est pourquoi il a la liberté la toute puissance écoutez bien de manquer comme d'accomplir le plus périlleux des biens la parole à l'homme donné ça a été dit en 1801 le plus périlleux des biens la parole à l'homme donné qu'est-ce que je suis en train de dire qu'on est dans le milieu le milieu c'est ce qu'il y a de meilleur et de pire qu'est-ce qu'il y a entre toi et moi au milieu la langue que je suis en train de parler l'intermédiaire la médiation les médias ça veut dire milieu tout ça c'est comme le moyeu d'une roue c'est le même radical tout ça c'est le médium c'est ce qui est au milieu l'argent le meilleur et le pire la langue et la rue je vous l'ai dit tout à l'heure le langage et la monnaie les deux grandes formes d'échange entre les hommes l'échange c'est ce qu'il y a au milieu les deux extrêmes c'est moi maintenant et toi l'émetteur et le récepteur qui peuvent s'amérir c'est tout le temps bien sûr entre les deux il y a le médium c'est le meilleur et le pire et 2000 ans avant notre ère Ésope cet homme fabuleux au sens strict parce que c'est le fabuliste de l'antiquité donc La Fontaine s'est beaucoup inspiré pour ses fables Ésope avait dit la langue est la meilleure
1:36:59 et la pire des choses alors lui le banalisait un peu en disant c'est la meilleure parce que la langue c'est l'éducation c'est la transmission c'est la pire parce que c'est la calomnie c'est le mensonge c'est vrai là je réponds un peu à ta question il a fallu attendre des classes moyennes vous voyez la continuité de ce que je dis pour que le meilleur et le pire soient envisageables ça dépend ce que nous en faisons car nous sommes des orphelins de l'histoire nous n'avons plus comme avant la société substantielle avait une religion qui n'avait plus qu'à suivre et des choses à appliquer on te coupe la main quand t'es voleur et puis voilà c'est le code d'Hammourabi ou bien il y a les 10 commandements ou bien tu vas te confesser voilà c'était il y avait des formes de purgatives un éclat la liberté à sa contrepartie sa contrepartie c'est l'accomplissement ou la déréliction comme on le voit ici à la fin du poème de la cloche fêlée mais il fallait attendre pour ça ces classes moyennes qui sont au milieu on a un peu esquissé
Robinson, le voile, l'égalité et le malheur partagé
1:38:16 la réponse à cette question mais un peu donc c'est bien de la reposer je disais que c'était lié au progrès matériel que l'individu a d'autant plus de chance d'apparaître que la collectivité donne plus de moyens que la génération d'avant de se passer de la collectivité je peux vivre sur une île déserte avec internet avec un groupe électrogène vous voyez ce que je veux dire alors que c'est intenable pour quelqu'un de l'ancienne société de vivre seul sur une île déserte c'est affreux c'est la mort assurée c'est possible regardez Robinson je réponds à votre question les premières pages de Robinson Crusoe c'est un travail harassant je parle de la version d'original de Defoe pas raccourci pour les enfants à la nage tout ce qu'il fait pour aller au bateau le naufrage qui l'a jeté sur cette île quoi faire arracher tout ce qu'il peut comme outil comme matos on dirait aujourd'hui n'est-ce pas sextant calendrier longue vue parce qu'elle arrive au sommet de l'île il regarde un peu
1:39:26 il voit qu'elle est encore plus petite qu'il ne pensait donc je suis en train de dire quoi je suis en train de dire qu'on croit que Robinson Crusoe c'est le destin de l'homme dans la nature mais non il n'est pas dans la nature il est un homme qui profite du plus haut niveau de la technologie humaine de l'époque la technologie anglaise c'est comme si je réponds un peu à votre question il faut que la société m'ait donné le moyen de prendre des distances avec la société c'est ça le progrès dans la liberté c'est ça qui fait que je ne suis plus obligé d'être comme ça devant le groupe ben oui c'est mieux c'est un progrès mais en même temps il faut en avoir les moyens et la possibilité je trouve donc scandaleux et c'est ça votre réponse votre question me donne l'occasion de le préciser je trouve scandaleux le procès qu'on fait à ceux qui ont des femmes voilées je ne parle pas je ne suis pas que toutes les femmes soient des voilées ne vous inquiétez pas ne pas de contresens mais je veux dire par ceux qui font ce procès-là tout en disant ça n'a rien à voir avec l'économie c'est le fascisme vert le fascisme islamique c'est à l'époque de l'Afghanistan c'est Bernard Henri Lévy qui avait sorti cette énormité ça veut dire quoi ?
1:40:30 ça veut dire que je suis anti-marxiste je suis Bernard Henri Lévy donc on s'en fout du progrès matériel des Afghans il faut qu'ils restent dans leur misère mais qu'ils dévoilent leurs femmes c'est quand même fantastique moi je dis que si nos femmes à nous sont dévoilées c'est parce qu'il y a belle lurette c'est pas qu'il y a des femmes qui gagnent trois fois plus que le mec et qui drivent le ménage et celles-là vont pas se dévoiler croyez-moi vous comprenez ce que je suis en train de dire les sociétés entières qui vivent au rythme de la loi substantielle et archaïque je crois que je suis précis là précisément parce qu'il n'y a pas les moyens de faire autrement il suffit que la richesse augmente et surtout soit mieux distribuée les citoyens grecs et les esclaves je réponds de nouveau à ta question à toi et qu'elle soit mieux distribuée qu'il y ait plus de gens dans ce que j'ai appelé les couches moyennes et moins dans les extrêmes et les femmes sont dévoilées automatiquement donc si vous voulez qu'elles se dévoilent donnez-leur le progrès social et économique et on n'en parlera plus mais quand ce sont les mêmes qui leur interdit le progrès social parce que ce serait totalitaire bien sûr et bassement matérialiste et qui en même temps
1:41:40 veulent qu'elles soient dévoilées ça veut dire qu'il faut tout leur prendre au mec y compris leur femme il suffit voilà ma réponse ce qui compte c'est cette histoire de couches moyennes j'illustre votre propos le féminisme contemporain il y avait un féminisme au 17ème au 18ème siècle que Molière contre lequel Molière prend ombrage quand il écrit les femmes savantes il est furieux quelque part Molière c'est pas son côté plus progressiste c'est-à-dire les femmes qui se mêlent d'astronomie et quoi encore n'est-ce pas je consens qu'une femme ait des clartés de tout mais je ne lui veux point la passion choquante de se rendre savante afin d'être savante etc.
1:42:33 bref et hors un gros Plutarque à mettre à mes rabats ça veut dire à mes chaussettes on devrait brûler tout ce meuble inutile et laisser la science aux docteurs de la ville je suis en train de dire quoi que le féminisme était réservé à une élite vous avez raison donc le progrès vous voyez bien que l'égalité est inséparable de la liberté vous venez de nous faire découvrir grâce à votre question mais bien sûr c'est vous qui avez parlé d'inégalité c'est pas moi bravo elle n'est pas tout à fait idiote la république avec sa devise s'il n'y a pas l'égalité il n'y a pas la liberté s'il n'y a pas la liberté que pour quelques-uns le monde va à sa perte parce que les esclaves je veux dire s'ils sont plus nombreux vont finir par se révolter vous savez Crassus à lui tout seul à Rome avait 10 000 esclaves comment voulez-vous qu'il tienne le coup à la longue avec quelques Spartacus qui rôdent oui pardon c'est indissociable voilà c'est pour ça j'ai dit tout à l'heure il faut que la prospérité soit partagée si elle reste dans les mains que de quelques-uns on reste dans la société substantielle on n'en sort pas tout à fait dans la société où il y a des dieux des aristocrates
1:43:43 des brahmanes comme on dit dans les castes voilà et des intouchables voilà je suis bien d'accord avec vos interventions mais je ne voudrais pas que ça nous fasse oublier que cette accession à l'individualité qui encore une fois emblématique de l'essence de la modernité qui est le destin de toute modernité digne de ce nom va de pair avec aussi de nouvelles angoisses et de nouveaux périls je ne parle pas de périls économiques et politiques je parle des périls dont nous parle Baudelaire pour conclure quand même sur le texte c'est qu'il y a des angoisses pour lesquelles il n'y a pas les solutions toutes faites qu'il y avait avant pour glisser sur elles et glisser vers l'au-delà comme disait dans un passage admirable dans des mythes ou ce que Nietzsche appelle des arrière-mondes voilà je ne voudrais pas qu'on oublie ça être individu c'est aussi assumer un certain malheur moderne mais c'est une bonne nouvelle parce qu'un malheur partagé collectivement c'est moins un malheur croyez-moi que celui qui est abandonné seul dans la dérélection voilà ma conclusion donc on a besoin
1:44:55 de mutuelle reconnaissance merci de votre présence