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Une séance ouverte aux questions du public
0:00 Oui, merci Erwan. Effectivement, la dernière fois, je vous avais honteusement sucré la séquence des questions, et par souci de terminer ce que j'avais à dire sur les dernières lignes d'Angélique, pour ne pas manquer de temps, et pour me rattraper, je vous avais promis que la fois suivante, c'est-à-dire aujourd'hui, je ne ferais pas, contrairement à ce qu'on a toujours fait jusque-là, je ne ferais pas de laïus préalable, mais on commencerait directement par vos questions.
0:39 C'est donc l'occasion inespérée pour vous, de vous mettre à table, vous avez deux heures pour poser toutes les questions que vous voulez, sous réserve que, Erwan, on est bien d'accord là-dessus, sous réserve que, ces questions, parce que sinon, vous pourriez me dire quelle est ta couleur préférée, j'en sais rien. J'en suis pas encore au questionnaire de Proust, mais enfin, il ne faut pas que ça part dans tous les sens, que les questions se rapportent moins à la matière que nous avons agitée cette année, en lisant le texte de Nerval. On en a refusé, on en a remué suffisamment, avec toutes les digressions dont vous me savez coutumier, pour que ce ne soit pas trop limitatif, ce que je viens de dire, mais enfin voilà, il faut quand même que d'une manière ou d'une autre, les questions, aussi bien que ma réponse d'ailleurs, puissent s'articuler sur tel ou tel passage du texte.
1:28 Voilà, hein, qu'on ait lu intégralement et relu, ce que je présume vous avez tous fait, sans en croire un mot, ou bien simplement qu'on en ait au moins assimilé quelques passages. Voilà. Donc je suis à votre disposition. Oui, Erwan. Donc, une des premières questions que j'aimerais poser, c'est, tu as dans un des ateliers, prétendu, enfin, affirmé, qu'on pouvait étudier un texte de manière extrêmement rigoureuse, comme si jamais c'était une science exacte, notamment sur le passage où tu as comparé Angélique à Aurélia, en disant qu'il n'y avait pas de hasard, il y avait du déterminisme, et que c'était...
2:21 Donc on pouvait étudier quasiment scientifiquement un texte, le texte. Mais en même temps, dans tes interventions, tu cesses de répéter qu'il y a... C'est ça qui releve une contradiction. Qu'il y a un infranchissable abîme entre, d'une part, les sciences exactes, enfin, la manière dont procèdent les sciences exactes, et le champ pratique, le champ des actions humaines, dont aussi fait partie l'esthétique.
2:51 Et donc, comment s'article... Il ne s'en va pas avoir une contradiction. Il n'y a pas là de certaines contradictions. Oui, ben bon, c'est une bonne question, oui. On va faire circuler un peu les questions, là. Je voudrais qu'il y en ait 4 ou 5, au moins, avant que je commence à répondre. Hugo ? Oui, alors, la dernière fois, tu as fait un peu le bilan de ces 4 années d'atelier. Un peu plus fort, je vous rappelle que ce n'est pas un micro d'amplification, mais dans... Oui, tu as fait le bilan des 4 années d'atelier, et tu nous as amené à l'idée que Nerval, dans le texte que tu avais choisi, refoulait la mort, et que cela nous permettait peut-être de comprendre un peu mieux notre condition de moderne.
3:30 Alors, si c'était un bilan de ces 4 années, est-ce que tu... C'est une question très simple. Est-ce que tu voulais vraiment nous laisser sur une note, disons aussi funeste, un peu noire, ou est-ce que tu avais autre chose à dire sur cette question ? Voilà. Merci. Madame, je n'ai point des sentiments si bas. C'est dans le fait, là, hein ? Non, moi, je te remercie pour cette année sur Nerval, déjà, et puis sinon j'ai une question sur...
4:07 Putain, tu rompes. Vous entendez au fond ? Non. Non, vous entendez. Voilà. Je vais m'en douter un peu, c'est pour ça. Je vais parler un petit peu plus fort, je n'ai pas une voix qui porte. Donc je remercie Dominique pour l'année. Et sinon, je voudrais revenir sur un passage de l'épisode 6, je crois, enfin j'en suis sûr même, qui était où tu évoquais Chrétien de Troyes et tu faisais un lien entre le personnage de Nerval devant la tombe de Rousseau et Perceval...
4:40 Et le silence de Perceval. Et le silence de Perceval au château du roi pêcheur. Et là, tu avais terminé en disant que finalement le voyage était terminé, enfin c'était déjà le numéro, je ne sais pas si certains s'en souviennent, mais il y avait eu une espèce de point d'orgue à ce moment-là. Donc moi, ça m'intéresserait que tu en reparles, parce que finalement Perceval n'est jamais revenu dans les autres séances suivantes.
5:11 On n'a pas retrouvé le chemin du Graal. Voilà. Alors tu nous avais encouragé à l'époque à poser les questions. Donc je vais suivre ton exemple. Et la question que j'aimerais te poser, c'est la question que peut-être Perceval aurait pu poser, aurait dû poser, c'est peut-être une question personnelle aussi, enfin je ne sais pas comment tu vas traiter ça, mais la question c'est, quel est ton tourment ? Effectivement, c'est la question que la messagère du Graal dit qu'il aurait dû poser au roi pêcheur.
5:43 Oui, c'est pas moi qui l'ai inventé. Quelle est ta plaie ? Merci. Bon, encore une ou deux peut-être. Comme vous voulez, sinon on commence. Excusez-moi, je cherche juste...
6:23 Voilà. Et voilà. Et enfin... Oui, je t'écoute. Une dernière question, du coup. Quand on a fait l'analyse comparée de... Pardon. Deux textes de Nerval qui semblaient s'opposer assez littéralement, l'un étant le rêve de l'autre, si mes souvenirs sont bons.
7:01 Oui, un peu plus fort. Pardon. Donc l'un étant le rêve de l'autre. Oui, c'est le même passage auquel Erwan a fait allusion. Oui, tout à fait. J'ai comparé un passage où il fait du reportage dans les rues de Senlis, donc on est à l'opposé du rêve. C'est ça, avec les jeunes filles. Et un rêve qui le relate dans Aurélia. Voilà. Merci pour la précision. Et... On avait beaucoup insisté sur le côté négatif du rêve. Dans le sens... Le rêve était le miroir, en quelque sorte, de...
7:35 Un négatif au sens algébrique. Oui, oui, voilà. D'accord, d'accord. Exactement. Et... Je me demandais... Du coup, ma question autour de ça. Pourquoi, en fait, le rêve serait-il le négatif uniquement ? Voilà. Pourquoi... Pourquoi est-ce que... Il ne peut pas être une déformation ou autre... Ou même... Il faut transcrire le réel. Vous êtes gentil pour les nouveaux arrivants.
8:05 Vous dites votre prénom. Pardon. Manuel. Voilà. Juste pour qu'on comprenne à quoi je fais allusion. Il n'y a pas d'autres questions ? Voilà.
Néopositivisme et irrationalisme, deux positions intenables
8:46 Bon, alors... Bien que je ne sois obligé de répondre dans l'ordre, je vais quand même commencer par la question d'Erwan, qui était la première, parce qu'elle englobe un petit peu des parties importantes des autres questions. Oui. Tu t'es repris. Tu as dit, tu as prétendu. Non, mais c'est vrai qu'objectivement, il y a une énorme prétention à dire que... Sur deux pages comme ça d'un... Un romantique mineur, comme on disait à l'époque où Nerval était moins bien connu, Il y a la résolution de la question qui traverse de manière diagonale toute la...
9:22 La sphère de la réflexion contemporaine, oui, je prends une expression extrêmement extensive. Je ne vais pas dire de la philosophie, de la philosophie politique, de la littérature, des sciences humaines. Je prends quelque chose qui est compatible avec tout ça. Contemporaine, je ne vais pas dire en France, parisienne, parisianiste, mais ça concerne aussi bien le néo-positivisme et des anglo-saxons, de la philosophie analytique que la pensée dite continentale. Ça c'est nous, qui ont toujours des traces de métaphysique.
9:56 Voilà, donc je veux dire la symbolique, la mythologie, tout ça est traversé par cette question. De la... Du statut réciproque... De la scientifique... Pardon, du statut de la scientificité, De l'approche dite scientifique, Dans des disciplines aussi différentes, à première vue que... Je ne sais pas moi, le... Le...
10:26 La... La géométrie des... Des transformations et... Et la psychologie sociale. Donc... Donc la littérature et l'économie politique. Et... Comment... Des problèmes aussi complexes, et qui sont toujours encore soulevés encore maintenant, Au point que, avant de répondre à travers le texte de Nerval, je rappelle tout de même où en est la réflexion contemporaine sur cette question.
11:00 Ça permettrait de faire un point, non pas d'y répondre, mais de montrer comment se formule la plupart du temps la question aujourd'hui. Peut-être même à l'insu de ceux qui la posent. Donc c'est moi qui fais le découpage qui va suivre. Je constate que la plupart du temps, la question se répartit en deux réponses. Antagoniques, bien sûr. Une première réponse... Que j'appellerais néopositiviste.
11:33 Et... Bon, pour comprendre ce que je veux dire, il faut se rappeler ce que c'est que le positivisme, avant de comprendre ce qui est néopositiviste. Je vais y revenir tout de suite. Mais enfin, pour ne pas interrompre mon partage, entre une réponse néopositiviste, dont les formes les plus actuelles, pas les plus élaborées, mais disons, pas les plus élaborées conceptuellement, mais même si elles sont peut-être très sophistiquées au niveau technique, je pense aux sciences cognitives, par exemple, voyez, qui prétendent répondre à toutes les questions, l'amour, l'angoisse, le goût du voyage, n'importe quoi, par des imageries cérébrales, des enzymes.
12:12 J'ai l'air d'en parler ironiquement, mais c'est bien le programme qui se propose. Et donc, un néopositivisme. Et par ailleurs, à l'opposé, à l'extrême opposé, alors bien sûr, je fais abstraction de toutes les idéologies intermédiaires, on pourra y revenir, mais on y voit plus clair quand on donne des bornes, d'abord, à l'espace que je suis en train de décrire, et à l'opposé, un irrationalisme qui serait, face à ce positivisme qui a l'air extrêmement rationnel, mais sur le modèle des sciences dites dures, justement, ici.
12:54 C'est-à-dire soumis au mécanisme, au sens philosophique du terme, au mécanisme, et non pas au sens du mécanicien du coin, que je respecte, au mécanisme physico-chimico-biologique. J'inclus la biologie dedans, il y en a qui peuvent sursauter quand je parle de la biologie en la réduisant au physique ou au chimique, c'est pour rappeler que celui qui a fondé la biologie, quand même Claude Bernard, non pas qu'on ne parlait pas de vie avant lui, mais on n'en parlait pas scientifiquement, si un domaine où on délire, c'est bien celui-là, quand même. C'est lui qui disait, c'est comme une célèbre, le vivant, c'est le mort.
13:25 Je ne juge pas s'il a tort ou raison, je lui ai dit que c'est à partir de ce moment-là que la biologie est devenue une science. Et donc, à l'opposé, il y a l'irrationalisme qui serait plutôt dans l'ombre d'un Heidegger, si vous voulez, qui revient, c'est pour ça que je fais allusion à Heidegger, qui revient toujours, j'essaie d'en parler sérieusement, à dire que toutes ces considérations se déroulent à la surface des choses, enfin bref, sont bavardage à côté de la question essentielle qui est ontologique.
13:57 Qu'est-ce qui est ontologique ? C'est un mot savant pour dire que c'est la science de l'être, on, en grec. C'est tout, hein ? Et que toutes ces disciplines-là, les disciplines des sciences dures et ou humaines, pour Heidegger, parce que pour lui, c'est le même modèle, concernent, je prends son vocabulaire, non pas l'être, mais l'étant. L'étant, le participe passé du verbe être. Voilà, privé d'être. C'est à peu près comme ça que se passe le partage contemporain.
14:32 Je rappelle que les pensées auxquelles j'ai essayé, vers lesquelles j'ai essayé de nous rassembler, ne se situent ni dans l'un de ses extrêmes, ni dans l'autre. Donc nous vivons une époque malheureuse, puisqu'on lui donne le choix entre deux positions qui me semblent à moi aussi intenables l'une que l'autre. Voilà, il ne faut pas trop s'étonner, du coup, s'il y a pas mal de malheurs dans la génération. Et je dis ça parce que la répartition entre ces deux extrêmes est insatisfaisante dans les deux cas.
15:10 le néopositivisme, voilà, là j'essaie de y acquiser, maintenant on va finir par devenir encore plus irrationaliste que l'irrationaliste, tellement que ça lui manque quelque part, n'est-ce pas ? Et que de fois j'ai entendu des mecs, je vous l'ai dit la dernière fois, des mecs, excusez-moi, des hommes d'affaires, qui avaient passé toute leur vie dans le business, ce que j'ai fait moi aussi dans une période, je ne suis pas en train de trouver ça infamant, mais qui me disait à la fin, je ne sais pas si vous vous en rappelez, qui me disait, ah moi si j'étais recommencé, je commencerais par les arts, par la musique.
15:45 J'avais même dit, ils ont extorqué la plus-value pendant 50 ans, et puis ils se disent tout d'un coup, ah mais quand même, je serais peut-être dû faire comme Mozart, quitte à être enterré à la fosse commune, ça c'est moi qui rajoute. Parce que Mozart, vous savez, on ne peut pas aller sur sa tombe, il était tellement pauvre, il a été enterré à la fosse commune, voilà. Donc je ne suis pas en train de décrire deux ensembles d'individus qui s'opposent l'un à l'autre, mais il peut y avoir, vous voyez, un va-et-vient entre ces deux bornes, et il y a beaucoup d'individus à l'époque actuelle qui oscillent un petit peu entre ces deux extrêmes, c'est pour ça que je m'y attarde.
La loi des trois états d'Auguste Comte
16:19 Voilà, je l'ai promis tout à l'heure, je ne voudrais pas l'oublier, j'ai parlé de néopositivisme, j'ai dit que ça avait de sens que si on se rappelle ce que c'est que le positivisme, et donc je m'acquitte un petit peu, je suis un peu soucieux quelquefois de vous donner, fût-ce par lambeaux, quelques éléments d'histoire de la philosophie, je ne peux pas faire que ça parce qu'on y passerait des années, je rappelle que le positivisme, qui est la philosophie officielle de M. Auguste Comte, donc première moitié du 19e siècle, je n'ai pas besoin d'être beaucoup plus précis, sauf si vous faites votre thèse dessus, de toute façon, vous n'avez pas besoin de moi, vous avez pas mal de documentations, est une pensée qui mérite le respect, attention, je veux dire, c'est quand même en gros la pensée implicite de tous ceux qui travaillent dans les sciences dures, en gros.
17:07 Quelques opinions qu'il leur semble avoir à titre personnel, il répète souvent au niveau basique, ce que je vais rappeler ici, ce qu'il faut se rappeler dans tout ce que peut dire un Auguste Comte, c'est peut-être ce qu'il y a de meilleur chez lui, c'est sa fameuse loi des trois états, qu'est-ce que quelqu'un s'en souvient ? Quelqu'un n'a pas entendu parler de la loi des trois états chez Auguste Comte, tu connais ? J'ai entendu parler, mais je ne me souviens plus... Ah, je voulais que tu l'exposes.
17:38 Je suis un mauvais Corse, je n'arrive pas à exploiter le travail des autres. Non, il n'y a personne qui... Tu peux nous rappeler ce que... Tristan, tu as entendu parler, non ? Alors, oui ? Pas l'égalité, mais pas le physique. Bravo, vas-y, mais lentement et plus fort. D'après Auguste Comte... J'ai des métriques, pas du tout, mais... Non, non, mais c'est ça, exactement. D'après nous, on va venir...
18:08 Boris. Boris, bonjour. Auguste Comte, il a une vision... Plus fort, alors. Auguste Comte, il a une vision temporelle de l'évolution, la manière dont les humains, ils vont considérer ce qui les entoure et comment ils vont... Voilà. Oui, l'ensemble des réflexions de l'humanité passe par trois états depuis toujours, par trois étapes. C'est pour ça qu'il y a raison de parler de temporalité. Voilà. La première étape, qui va être purement religieuse.
18:42 Le stade religieux. Bien, oui, c'est ça. Et après, une deuxième étape qui va être métaphysique. Voilà, l'état métaphysique. Et une troisième étape qui va être... Alors, science ou positivisme. Oui, l'état positif. Positif. Après, on pourra détailler, oui. C'est vite résumé. C'est pas si mal. L'enfance de l'humanité, c'est que du religieux, le discours pour expliquer le monde qui nous entoure. Ce que nous retrouvons encore aujourd'hui, je ne perds pas le fil avec le texte de Nerval.
19:14 Encore aujourd'hui, vous en trouvez des traces, par exemple, dans la langue française. Je prends celle-là parce que ce n'est pas le cas en anglais et en allemand. Il faut être rigoureux. Quand vous dites, et par les temps qui courent, ça arrive souvent, il pleut. Je parle de ces derniers jours. Il pleut. Vous voyez à quoi je fais allusion ? Pourquoi on prend un pronom personnel ? Pour parler de quelque chose qui est purement mécanique. La météo. C'est une trace de l'époque où l'on pensait que Jupiter faisait pleuvoir.
19:45 Jupiter ou la divinité. Au Niger, c'est Dongo. Mali. Dieu de la foudre, des orages. Il y a partout un dieu de l'orage. Ne vous inquiétez pas pour ça. Donc, ce n'est pas idiot le truc d'Auguste Comte. Au début, l'explication du monde, elle est d'abord religieuse. Au sens où ce sont des forces personnalisées avec des noms propres. Vous voyez ? C'est pour ça que je ne plaisante pas avec les Dongo, Jupiter, Zeus et ses compagnies. Wotan, un dieu de la foudre. Vous vous rappelez que je vous avais dit que Nietzsche disait, pour faire une pique contre Wagner, que Wotan est le dieu du mauvais temps.
20:16 Wut, c'est l'orage, n'est-ce pas, en allemand. Pardon, c'est la rage. Vous voyez le jeu de mots que j'ai fait inconsciemment. C'est la rage. Et Wotan, c'est la violence. Comme Zeus qui déclenche la foudre. C'est le roi des dieux. Donc, voilà, ça commence par des divinités. Du jour, de la nuit, féminine, masculine, maternelle, paternelle, peu importe, de la vengeance, de la récompense, tout ce qu'on voulait, de la récolte, de la moisson. Mais c'est le stade religieux.
20:47 Puis après, on n'a pas fini avec la religion. Je développe une progression. L'âge métaphysique se caractérise par le fait qu'il n'y a plus de principe personnalisé. C'est pour ça que c'était important de le préciser dans le stade d'auparavant. Il n'y a plus de nom propre. Alors, on passe à des présocratiques, par exemple, qui disent qu'expliquent tout à partir de l'être, le devenir, l'être, parménide, le devenir, héraclite. Tout est nombre, Pythagore.
21:17 C'est le nombre qui explique tout. C'est pas si mal, quand même. L'atome, démocrite, je sais pas. Rien n'existe que l'atome et le vide et tout le reste est commentaire. Tout le reste, c'est-à-dire vous, moi, le carbone, l'or, l'amour, le papier, les excréments, tout ça, c'est des combinaisons d'atomes. Il faut avoir de l'audace, quand même. Mais qu'est-ce qui fait qu'il y a eu un changement par rapport à l'âge religieux ? Pardon, on a vu le changement, c'est le fait que ce ne sont plus des principes personnels, ce sont des principes abstraits.
21:54 Au point que beaucoup y voient le berceau, à du juste titre, historiquement, de la philosophie. Il ne reste plus que la révolution socratique pour donner la dernière touche. Mais, ce qui fait, par contre, qu'il y a une continuité avec le stade précédent, c'est le fait que ce sont des principes absolus. Ce qui fait qu'on n'est pas encore à l'âge positif. Et ou scientifique, c'est bien ça. Scientifique au sens d'aujourd'hui, il y a de la modernité. C'est-à-dire qu'il y a un principe à partir duquel on peut déduire tout le reste.
22:25 Chez Thalès, c'est l'eau. À partir de l'eau, vous déduisez tout. J'ai l'air de rire, c'est des pensées profondes, attention. On ne sait jamais si on est dans l'ordre matériel ou dans l'ordre symbolique, ou les deux à la fois. Et d'ailleurs, les auteurs eux-mêmes ne savent pas très bien non plus. Thalès croit parler en scientifique. D'ailleurs, on les appelait, les présocratiques, une bonne partie d'entre eux, on les appelait, vous savez peut-être, ceux qui disaient à l'origine, c'est l'eau, non, c'est le feu, non, c'est le... Oui, bravo, les physiciens, oui, c'est ça, les physiciens.
22:56 Parce que tous ont écrit, c'est ce qu'on a perdu, hein. Tout ça, on le sait parce qu'Aristote en a parlé, heureusement, on a quelques traces, hein. Dans l'écriture, ça n'est pas l'écriture, vous savez, ça c'est des conjectures. Ils ont tous écrit un livre qui avait comme titre commun, Peri physeos, de la nature. Même Lucrèce, l'atomiste, écrira bien plus tard, à l'époque romaine, « De natura rerum », des choses rerum de la nature. Vous voyez ? Donc ils pensaient être des physiciens, alors qu'ils sont en fait pas très loin du religieux.
La ligne divisée de Platon et le principe anhypothétique
23:28 C'est plus l'eau dans le brahmanisme, vous voyez, ce que je veux dire. L'eau symbolique, l'eau maternelle des origines par lesquelles individuellement nous avons tous commencé, ou la vie, collectivement, qui aurait commencé dans les océans. Vous voyez, on ne sait jamais si c'est au sens propre ou au sens figuré. Voilà, je ne tranche pas, c'est intéressant, hein. Mais enfin, surtout avec quelqu'un comme Nerval, on aura l'occasion d'y revenir. Et donc voilà ce qui se ressent encore de l'incidence religieuse. C'est le fait qu'il y a un principe qui explique tout, l'absolu.
23:58 Ce fameux principe qu'on retrouve chez le plus grand métaphysicien de l'époque, qui est Platon. Dans certains livres, c'est le plus grand métaphysicien, puis qu'au fois-ci est péjoratif, de tous les temps. Lorsque, dans le sixième livre de la République, ce passage célèbre où il divise la ligne de la connaissance... Vous êtes en retard. Bonne arrivée à Inès, merci beaucoup. Il divise toute la ligne qui va de l'opinion au savoir, du fond de la caverne, n'est-ce pas, au soleil.
24:29 Du café du commerce, l'opinion, la doxa. Au bien, au dernier terme. Il la divise en ligne, c'est célèbre. Et une division dans toute l'histoire de la philosophie va se souvenir parce qu'elle est tripartite et qu'on la retrouvera comme ça, chez Aristote, chez Spinoza, chez Descartes. À savoir, le monde sensible, les opinions, sur le fond de la caverne, enfin, toutes les évidences. Dans l'évidence, il y a vidéo, je vous le rappelle à chaque fois. Ces trompeurs qui nous viennent de la connaissance immédiate, qu'on croit être la plus riche et c'est en fait la plus pauvre, par rapport au résultat final.
25:07 Puis, se dégageant totalement de cet asservissement à l'évidence sensible, la dianoia, qu'on appelle la connaissance discursive. Alors là, ce ne sont plus les choses qui nous impressionnent, ce sont les énoncés, discours. Vous reconnaissez le modèle mathématique, bien sûr, on commence par des définitions, des énoncés. Et on progresse avec des énoncés qui ne contredisent pas les précédents et ainsi de suite. Je vais très vite. La dianoia. Et c'est là, pour l'instant, il n'est pas un métaphysicien, il est passé de l'opinion à la science.
25:38 On répond toujours à vos deux questions sur la scientificité, c'est ça que je creuse comme notion. Et c'est là quelle remarque profonde de Platon. où Socrates dit à son interlocuteur, tu remarqueras que les géomètres partent d'hypothèses et s'acheminent vers des conclusions. Au lieu de remonter des hypothèses vers, et voilà, le principe absolu, vers le principe anhypothétique. C'est le A, A privatif grec. On met un N parce qu'il y a un H. Le principe anhypothétique.
26:09 Je peux enfin accrocher ma chaîne, ma chaîne où tout s'enchaîne. C'est pour ça que je parle de la métaphore de la chaîne, n'est-ce pas ? Il y a un théorème dont on déduit un autre, etc. Ou une définition qui n'implique que. De la définition d'une cercle, on peut tirer le théorème que tous les rayons du cercle sont égaux, par exemple. Ça s'enchaîne de manière rigoureuse. Quand on a l'un, on a l'autre, n'est-ce pas ? Mais enfin une chaîne, si vous la lâchez, tout tombe. Il faut l'accrocher. Sinon elle se perd dans la chaîne infinie des causes et des effets.
26:39 Vous avez un très beau texte. Si vous voulez approfondir cette notion de connaissance, allez, je dis une nouvelle notion, à chaque fois je fais exprès, ce n'est pas pour vous embrouiller. C'est au contraire pour vous dire, ne vous laissez pas impressionner par une façon de l'exprimer. Il y en a mille. Pour ne pas oublier qu'on est en train de parler de la connaissance discursive, en gros. On dit aussi la connaissance hypothético-déductive. C'est un peu relou, au sens propre, c'est un peu lourdin comme expression, donc je ne le dis pas souvent. Ça veut dire, on part d'abord d'une hypothèse et on en déduit.
27:09 On a la définition du cercle comme hypothèse, on en déduit que tous les rayons sont égaux. Je prends des exemples, Thomas n'est pas là. Notre agrégé de maths, je prends des exemples les plus simples possibles pour ne pas me planter. Voilà, la connaissance hypothétique. Et si vous voulez creuser un peu ce moment-là, ce moment-là, qui n'est pas le premier, le premier c'était l'opinion. Qui n'est pas le dernier, vous voyez, on va y arriver après à la suite. Mais qui quand même gouverne toute la pensée positiviste. Et en tout cas positive, sinon positiviste d'aujourd'hui, c'est-à-dire l'extraordinaire édifice des sciences positives.
Régression causale à l'infini et sagesse de l'âge positif
27:45 Il y a un petit texte court, c'est pour ça que je vous le recommande, pour ceux qui n'ont pas beaucoup de temps, c'est-à-dire nous tous. Un petit texte de Pascal. Parce que Pascal vit déjà, quand Pascal écrit, ça fait à peu près un siècle et demi que la révolution scientifique s'est produite. Avec Galilée et tout, donc il prend du recul, puis c'est un immense esprit, puis il a une formulation qui est incomparable. Au grand siècle classique, qui s'appelle de la géométrie et de l'art de persuader. Je vous conseille ça, parce que ça résume très bien.
28:15 Le point de vue hypothético-déductif. J'y pense parce qu'il évoque justement cet inconvénient dans ce point de vue qui est toujours le même. C'est que, quand on dit pourquoi et pourquoi, on fait une espèce de, ce qu'on appelle la régression causale à l'infini. Je vous ai déjà dit que c'était une métaphore poétique de dire que le vent était actif et que les arbres étaient passifs quand le vent secoue les arbres.
28:45 Dans l'énoncé, le vent secoue les arbres, on a l'impression qu'il y a un type avec des mains, le vent là. On le voit sur les gravures de l'époque, il souffle. Regardez dans le printemps de Botticelli, on le voit bien, il souffle dans le voile des jeunes filles qui sont le printemps. Et il soulève les jupes des jeunes filles. Et puis l'arbre qui est passif, c'est une illusion pour un physicien, c'est la rigolade, tout ça est passif. Le vent lui-même, non pas la cause unique, mais l'effet, des différences de pression. Pardon, d'air chaud et d'air froid, c'est ce que je voulais dire.
29:21 T'es gentil, tu me dis oui, même si c'est pas tout à fait ce que je voulais dire. Les différences d'air chaud et d'air froid sont eux-mêmes dues à la rotation de la Terre, à j'en sais rien, à l'activité solaire, à tout ça ensemble. Bref, à d'autres causes, bien extérieure au vent, et ainsi de suite à l'infini. Vous voyez ? C'est un peu frustrant, là, beau vous dire, ah si si, ça s'arrête au Big Bang, il y en a plein qui, regardez sur internet, il y a même de très grands physiciens, de très grands vulgarisateurs, je pense à M. Klein qui n'est pas mauvais, M. Klein, M. Klein c'est un film, excusez-moi, avec Alain Delon.
29:56 Qu'est-ce qu'il y avait avant le Big Bang ? Il n'est pas illégitime de se poser la question, même s'il y a un côté un peu comique et contradictoire. Mais voilà. Donc, l'âge positif, c'est celui où on renonce définitivement, c'est une sagesse, de la part de M. Comte, c'est pour ça que j'insiste. C'est assez remarquable chez lui. Surtout que c'est l'apogée du romantisme à son époque. Donc, il tourne le dos complètement, ce courant dominant, et il dit, bon, allez, nous abandonnons, je parle avec son vocabulaire maintenant, les causes premières et les causes finales, et nous nous occupons de ce qu'il y a entre les deux.
30:31 Ce qui est à notre portée, et en effet d'aller aussi loin que possible, dans ce qui est à notre portée, c'est respectable comme pensée. C'est pas très loin de la conclusion d'un des plus grands philosophes du XVIIIe siècle, je fais allusion à qui. Allez, quelqu'un qui a dit, arrêtons de nous occuper de ce qu'on résoudra jamais, et occupons-nous de ce qu'on a sous la main, sous les pieds, pour vous guider. Et c'est sûr que vous connaissez. Qu'est-ce qu'on a sous les pieds ?
31:03 Surtout à l'époque, oui. Oui, la terre, ben ça y est à trouver. Mais si, qui est-ce qui a dit qu'il faut s'occuper de la terre ? Bien, Voltaire. Il faut cultiver son jardin. C'est la grande conclusion, c'est peut-être ce qu'il y a de meilleur chez Voltaire, qui est une crapule, souvent, dans d'autres trucs. Quand je parle de Rousseau, je l'attaque un peu, Voltaire. Mais là, quand même, c'est immense, c'est ça. Il y a quand même une sagesse aussi. Commençons par optimiser là où on peut être efficient, et en laissant aux paresseux, en dernière instance, qui voudraient tout ou rien, quoi.
31:39 Qui voudraient pas bouger, mais qui voudraient tout ou rien. La recherche de ce que Auguste Comte va appeler les causes premières et les causes finales. Voilà, j'ai répondu de ce que c'est que... Je vais donner une petite fiche technique, un peu rapide, sur ce que c'est que le positivisme, c'est pas une pensée à mépriser. Et en tout cas, elle est en phase avec, je vous dis, la majorité des pensées implicites du monde scientifique contemporain. Y compris chez ceux qui n'auraient jamais le besoin d'expliciter leur pensée chez les savants. Il y en a pas mal. Voilà.
Sciences dures, exactes, de la nature : des noms problématiques
32:10 Ceci dit, je reviens maintenant à la dichotomie des sciences dites dures. Là aussi, on fait un bilan aujourd'hui. Donc, sciences dures, sciences de la nature, sciences exactes, pour l'instant, je prends tout ça ensemble. À l'époque de Kant, on aurait dit les sciences de la nature. Encore maintenant, on le dit très souvent. On a coutume de le prendre dans un sens bien extensif. Physique, chimie, biologie. Mais à ce moment-là, le petit inconvénient, c'est que la science qui permet à ces sciences-là d'être scientifique, c'est-à-dire la mathématique, n'est la science d'aucune nature.
32:46 C'est juste ce petit inconvénient. C'est pourquoi, voilà, les sciences exactes, c'est un peu embêtant. Moi aussi, parce que dès que vous faites de la physique, vous apprenez, et Watt vous l'expliquera mieux que moi, qu'on est toujours dans l'erreur. Je fais exprès, je fais un jeu de mots. Vous savez qu'on ne peut pas mesurer cette table d'une manière absolue en physique. Il y a ce qu'on appelle l'erreur absolue, l'erreur relative. Non pas que nos outils ne sont pas capables, ils sont trop grossiers par rapport à la réalité complexe qui est là. Il ne faut pas sous-estimer les puissances de l'esprit.
33:18 Ce n'est pas parce que nous, on est infirmes et que la nature nous déborde. C'est parce que c'est l'objet lui-même qui est incommensurable. C'est-à-dire que pour la mesurer, il faut que je définisse où sont les bouts. Donc je présuppose, et ça ce n'est pas du tout une donnée expérimentale, que les bouts sont statiques, immobiles. Et attendre que je les relie avec une mesure exacte. Vous comprenez ce que je veux dire ? Or vous savez qu'il n'y a rien d'immobile, là il y a des atomes, des électrons qui sont en train de tourner autour de leur noyau. Alors selon que je mesure quand l'électron est là ou là, ça ne va pas donner la même longueur.
33:51 C'est la vieille pensée d'Héraclite, tout s'écoule. Panta rhei. Donc science exacte, ça ne va pas non plus, je suis en train de vous problématiser un peu toutes ces notions. Mais ce n'est pas grave si vous dites les sciences exactes pourvu qu'on comprenne qu'on désigne en gros le même ensemble. Je ne vais pas non plus chicaner lorsque nous communiquons. Donc les sciences exactes, les sciences de la nature, les sciences dures, je trouve étrange, c'est depuis quoi ? Une vingtaine, trentaine d'années peut-être qu'on dit les sciences dures. Ça veut dire quoi ?
34:22 Que la philosophie, la sociologie, c'est des choses molles. Ben oui ! D'accord ? Vu d'un certain point de vue, ce n'est pas faux. Si c'est pour ce qui est de la force, de la persuasion, nous avons les mathématiques maintenant, donc ça tombe bien, c'est vrai que c'est du dur, comme on dit aussi dans un autre domaine. C'est du lourd, comme on dit en politique des fois. Ceci dit, même pour les mathématiques, quelqu'un comme Bertrand Russell, vous savez, qui était à l'origine avec son collègue Whitehead, de cet énorme édifice que sont les Principia Mathematica, je ne vais pas faire l'histoire des mathématiques d'aujourd'hui, mais qui, vous voyez, pratiquement tout ce qui est mathématiques modernes, en le sens extensif, pas seulement les ensembles, mais tout ce qui est postérieur à Cantor, en gros, Russell disait, la mathématique est une science où l'on ne sait jamais de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai.
35:22 Évidemment, quand on le cite comme ça, on a l'impression qu'on cite un philosophe qui critique les mathématiques, mais pas du tout, c'est un mathématicien qui montre au contraire à l'extraordinaire liberté et la souveraineté des mathématiques par rapport à tout critère extérieur à elle-même. qui serait celui de l'exactitude d'être soumis à un objet immobile, à un déjà-là. Voilà. Et ça, ça me plaît bien parce qu'il y a quelque chose de souverain, sur lequel je suis souvent revenu depuis l'apparition des mathématiques, jusqu'à aujourd'hui. Ça n'a fait que s'aggraver, ça n'a fait que se renforcer, je veux dire.
Le triangle du poète, du mathématicien et du philosophe
35:54 Ceux qui m'écoutent depuis le début, j'en profite de faire une parenthèse à propos de nos questions. Bon, ça fait un peu plus de quatre ans que nous sommes ensemble. Si on était au café du commerce, je pourrais choisir à chaque fois un sujet différent et puis on papote et on passe d'un sujet à l'autre en oubliant ce qu'on a dit la fois d'avant. J'essaye de faire quelque chose de cumulatif. J'essaye, je ne dis pas que j'y parviens. Ça veut dire que, je m'emmène dans vos questions, ceux-là s'en ressentent un petit peu. Je veux dire, il faut, je le dis, je ne veux pas être inconvenant envers les nouveaux venus, mais je veux dire, ça suppose quand même qu'on voit un petit peu tout le chemin qu'on a parcouru.
36:31 Parce qu'il y a des choses, vous savez, que je ne peux pas revenir indéfiniment, ce ne serait pas courtois vis-à-vis de ceux qui font l'effort de suivre depuis le début. Voilà, je vais faire la parenthèse. Or, depuis le début, je rappelle que le philosophe, puisque j'ai commencé par essayer de positionner la philosophie, c'est quand même notre sujet principal, puisqu'il y en a qui disent qu'elle est devenue inutile depuis un bon moment, donc il faut quand même justifier d'abord qu'on parle philosophiquement. J'ai dit, entre autres justifications, je ne vais pas refaire ça, que le philosophe se trouvait au milieu, au milieu en tout cas, positionné dans un triangle vis-à-vis des mots et du langage, où il était en compagnie de deux autres, deux autres à deux extrêmes opposés, qui sont le...
37:17 Oui, plus fort. Ah non, ça c'est autre chose. Oui, c'est vrai, mais ça ce sont ses deux adversaires. Alors que moi je parle de deux complices. Le poète et le mathématicien. Bien, bravo, il y a le poète et le mathématicien, qui eux aussi ont un rapport au langage fondamental. Vous voyez bien que ce n'est pas le même, le poète et le mathématicien. Eh bien le philosophe est quelqu'un qui a un rapport essentiel, essentiel, au sens vraiment philosophique du terme, au langage, ça veut dire qu'il n'y a pas de philosophie digne de ce nom qui ne passe pas par une mise en question des énoncés. C'est le fameux qu'appelles-tu socratique, qui fonde la discipline pratiquement, et qui est plus fondamental que le qu'est-ce que c'est.
37:56 Je rappelle que qu'est-ce que le soleil est une question d'astronome, qu'appelles-tu le soleil est une question de philosophe. Et rien n'interdit à un astronome intelligent de se poser les deux questions. Je ne suis pas en train de faire des séparations entre des groupes de personnes, mais entre des approches qui ne sont pas du tout contradictoires. Toujours est-il que qu'appelles-tu est plus fondamental et logiquement antérieur, si vous voulez parler rigoureusement comme Aristote, à qu'est-ce que c'est.
38:28 Qu'est-ce que c'est, l'être m'est déjà donné, je suppose que ça existe, et après je me demande qu'est-ce que c'est, étant bien entendu que ça existe. Tandis quand je dis qu'appelles-tu, je suspends l'existence de la chose à la manière dont tu vas me le définir. Vous voyez ? Il est possible que Dieu existe, ça dépend de la manière dont tu vas me définir ce que tu appelles Dieu. Si Dieu c'est la volonté générale à la Rousseau, ça peut exister.
39:00 Non, mais je ne plaisante pas. Lorsque le Christ s'est dit mon royaume n'est pas de ce monde, vous pouvez dire, bon, Nietzsche a bien raison de critiquer le côté arrière-monde qu'il y a dans le christianisme. Le christianisme fait appel à des mondes qui sont invisibles, qui sont au-delà, et auxquels il sacrifie. Ce qui est le plus intéressant pour Nietzsche, la vie, voilà, moi je ne suis pas un mortifère, si c'est ça le christianisme, Nietzsche a bien raison, n'est-ce pas, de dire, laissons ces trucs-là, qui sont des discours du sacrifice, ou d'ailleurs on envoie au casse-pipe se sacrifier, tout le monde, sauf ceux qui définissent ces valeurs.
39:32 Sauf que, si je m'en tiens à l'énoncé rigoureusement, sans lui faire dire plus ni moins qu'il ne dit, mon royaume n'est pas de ce monde, ça peut être, n'est pas de ce monde-là, tel qu'il est maintenant, mais qu'on peut changer. Voyez, à ce moment-là on arrive, parce que j'ai évoqué une fois les théologies dites de la, de la libération, merci, telles qu'elles sont passées à l'acte en Amérique latine, par exemple, souvent dans les mouvements de guerrilla, ou des mouvements de libération, justement, comme on dit, ou des, des, des religieux, enfin des, des prêtres, parce qu'on a en Amérique latine, donc c'est souvent des catholiques, appartenant à la hiérarchie, à la différence de la grande majorité de la hiérarchie qui collaboraient avec les régimes, et souvent des dictatures sanglantes, surtout en Amérique latine, espèce de bain de sang permanent, disaient, Dieu il existera pour autant que nous le faisons exister en nous libérant.
40:27 Nous, nous, l'ensemble de la collectivité humaine. Voilà, c'est un exemple un peu limite pour vous dire que, encore une fois, la question qu'appelles-tu est fondamentale. Là, je viens d'interroger la parole de l'évangile qui dit ce monde, je suis en train, qu'appelles-tu ce monde ? Si ce monde, ça veut dire le monde régi par le capitalisme, la formule de Christ n'est plus aussi farfelue ni métaphysique qu'elle n'a l'air, vous voyez.
40:57 Voilà. Pour ce qui est de ce point, très précisément. Donc, oui, le philosophe est dans ce triangle que j'avais, je rappelle un peu les débuts de nos entretiens il y a quatre ans, un triangle où, à chaque angle, il y a une certaine manière de mettre en question ce que, comme Mallarmé, appelle dans un fort beau poème, les mots de la tribu. le mathématicien, lui, il les récuse complètement. Prenez des manuels de mathématiques de l'époque de Descartes, vous les trouvez dans la pléiade, feuilletés en librairie, pas besoin de se payer l'ouvrage, sauf si vous voulez vous procurer, je ne vous déconseigne pas de vous procurer des œuvres complètes de Descartes, loin de là, surtout qu'il écrit avec une saveur encore provinciale qui est admirable au XVIIe siècle.
Le mathématicien récuse les mots de la tribu
41:40 Ce n'est pas encore la grande langue classique mais justement ça a une saveur qui n'y aura plus dans la grande langue classique. C'est un peu comme le Louis XIII, la place des Vosges, vous voyez, ce n'est pas encore Versailles mais ce n'est pas mal quand même, franchement. Descartes, vous prenez ces traités de physique parce que l'intérêt du volume de la pléiade c'est qu'il y a ces ouvrages physiques. La théorie de la lumière, vous savez que le premier théorème d'optique vient de Descartes, le rayon incident, le rayon réfléchi sur un miroir, tout ça.
42:12 Vous voyez dans ces traités mathématiques des pages et des pages faits avec notre langage de tous les jours. D'où il suit que par une ligne on peut, etc. Vous voyez, avec les mots, bien sûr, assemblés à la Descartes avec la rigueur d'un des plus grands savants de tous les temps. Plus l'histoire de la science progresse, moins il y a ces mots du langage de tous les jours qu'on appelle mathématiques. la métalangue.
42:43 N'est-ce pas ? Moins il y a de mots de tous les jours et plus il y a des expressions formalisées où il n'y a plus que des symboles algorithmiques. Ce ne sont plus des mots. Vous voyez ? Donc, quand je vous dis que le mathématicien essaie de récuser entièrement le langage de tous les jours, non seulement, ce n'est pas seulement une intention, c'est ce qu'il réalise au fur et à mesure que la mathématique se développe. On est d'accord, Thomas ? On est d'accord ? Il n'y a pas trop... Quand on ouvre vraiment un vrai ouvrage pour agrégatif de mathématiques, je veux dire, il n'y a pas beaucoup de baratins pour aller vite.
43:18 Il faut bien connaître les signes qui sont là et ne pas se tromper et leurs combinaisons, etc. Bon. Ça, c'est le mathématicien. Et il a ses raisons. Autrement dit, du point de vue de ses raisons, il a parfaitement raison de récuser le langage de tous les jours. Parce que ce langage n'a pas l'univocité qui est la condition même de validité de l'approche mathématique des choses. Vous voyez que vos questions nous font réviser beaucoup de choses fondamentales. Qu'est-ce que c'est que l'approche mathématique des choses ?
43:48 Elle vient d'une petite phrase qui a l'air toute simple et presque stupide tellement elle est évidente. Alors que c'est une des phrases les plus profondes qu'on ait jamais dites. Je dis ça parce que je l'ai dit une fois, j'avais des élèves africains et ils ont éclaté de rire. C'est la fameuse phrase de Parménide. Ce qui est, est, ce qui n'est pas, n'est pas. Ils ont éclaté de rire, monsieur, on n'a pas besoin d'être philosophe pour dire des choses pareilles. On s'en doutait avant d'arriver en classe. Oui. Ce qu'ils n'avaient pas compris, c'est que Parménide venait de formuler le principe du tiers exclu.
44:18 Ça revient un peu au même, c'est ça. Ou bien ceci est un iPad ou bien ce n'est pas un iPad. Ou bien ceci est un animal ou bien ce n'est pas un animal. A ou non A. C'est comme ça qu'on dit en logico-mathématique. Il n'y a pas de troisième terme. Eh bien, il est un peu A d'un certain côté. Si tu me donnes un peu d'argent, je te prouverai qu'il y a un peu du... Non. On n'est pas au marché, là. Ça ne se marchande pas. C'est A ou non A. Ou c'est droit ou c'est courbe.
44:54 Ou il y a une racine ou il n'y a pas de racine à une équation. Donc, ce principe du tiers exclu nous amène effectivement au principe d'identité et ou de non-contradiction qui est la condition de validation fondamentale de l'approche mathématique des énoncés plutôt que des choses. Or, le langage de tous les jours, vous comprenez mieux pourquoi les mathématiciens le récusent. Non pas que ça le bassine, ça, il s'en sert tous les jours dès qu'il parle à sa femme, dès qu'il est au bureau.
45:29 Au labo, tu ne parles pas à tes chefs avec des algorithmes. Franchement. Mais parce que quand on dit le soleil se lève, ça, c'est du langage courant. Ce n'est pas un énoncé délirant le jour se lève. Mais on est dans un réel dans le métaphorique. il peut y avoir des contradictions. Est-ce que je parle du soleil astronomique ou bien, comme ça, de l'habitude que j'ai de le voir monter sur l'horizon, il se lève. Alors, c'est nous qui bougeons. Vous voyez ? C'est pour éviter cette plurivocité, le contraire d'univoque, n'est-ce pas, que le mathématicien, très sagement, dès Euclide, donc il y a une scission culturelle profonde dans l'Occident depuis longtemps, récuse les mots de tous les jours, pour parler maintenant très précisément, pour mettre au point, et heureusement pour des tas de conséquences que vous connaissez bien, n'est-ce pas, pour tout ce que la science rend possible, avec la technique et une relative maîtrise du monde, une langue univoque.
46:32 Seulement, voilà, ce n'est pas grave, au contraire, pour le mathématicien, non seulement, ce n'est pas grave, mais c'est bénéfique, d'accord ? Mais pour nous, pour nos relations avec nous-mêmes, de chacun de nous avec lui-même et de chacun de nous avec tous les autres et vice-versa, donc pour les relations inter-humaines et non plus les relations aux choses, il ne s'agit plus de la relation de l'astronome au soleil et de la manière de parler d'une chose extérieure, mais des relations entre hommes, inter-subjectives. Comment faire l'impasse sur le langage courant ?
47:04 Parce que quand je dis le jour se lève, là je retrouve tout d'un coup un monde inter-subjectif. C'est le monde de la métaphore. En linguistique, on dit que c'est la fonction poétique de tout langage, de ce qu'on appelle le langage naturel, on dit souvent en linguistique, par opposition aux langues très formalisées, soit assez grossièrement formalisées comme le code de la route, soit très formalisées comme il arrive en algèbre ou en logique. Est-ce que je me fais bien comprendre là ? Je veux dire que les problèmes qui sont l'enjeu des mots du langage courant, de la manière de parler du langage courant, ne sont pas résolus dès l'instant qu'on les a mis de côté.
47:45 Les enjeux sont là. Ceux qui ont eu la gentillesse de venir assister à notre débat avec Friot se rappellent que j'ai rendu hommage à Bernard Friot dans le fait qu'il était philosophe, qu'il le sache ou non, parce que lui-même se dit économiste très humblement. Mais je veux dire par le simple fait de bien distinguer le minimum vieillesse de la retraite par répartition. Par exemple. Ce n'est pas du tout deux manières différentes d'appeler la même chose.
48:15 Ce n'est pas la même chose du tout. Donc ces mots de tous les jours sont extrêmement importants par leurs enjeux. Mais leurs enjeux ne sont plus les enjeux de la connaissance extérieure comme on va dire pour l'astronomie. C'est ça la grande différence. C'est que là il s'agit de la connaissance de soi. Ce n'est pas quand je dis le soleil se lève c'est que j'ai oublié que c'est moi qui me lève. Enfin c'est moi qui bouge c'est la Terre qui bouge et qui nous donne l'illusion de croire que nous sommes immobiles et le soleil est en train de monter comme un oiseau le matin comme une alouette qui monte au zénith.
48:51 Vous voyez ? Like to the lark at break of day arising comme dit de Shakespeare dans les sonnets. Donc cette histoire de la langue de tous les jours puisqu'elle est elle reste en friche avec l'abandon qu'en fait le mathématicien. Il y a le poète qui s'en saisit. C'est le deuxième sommet du triangle. Vous voyez ? Celui qui d'après Mallarmé je répète donne un sens plus pur au mot de la tribu.
Le poète, le « connais-toi toi-même » et le boitillement du philosophe
49:21 Le poète lui va à l'autre extrême s'intéresser justement précisément au côté métaphore et symbolique de la langue. La langue de tous les jours ayant toujours cette double fonction tantôt elle est vraiment réaliste. Passe-moi un crayon attention il y a un stop je ne suis pas dans le symbolique. C'est grave si je commence à répondre qu'appelles-tu un stop à 140 à l'heure ? Vous voyez ? Il ne faut pas. Là ça vraiment ça désigne le réel.
49:51 Mais la langue de tous les jours a aussi tout autre chose que le réel sur lequel je suis en train insister en parlant de ce qu'en fait le poète. Et le philosophe fait un va-et-vient entre les deux. Il a besoin d'avoir l'approche du mathématicien lorsqu'il veut répondre à la question que puis-je savoir ? Lorsqu'il veut quitter le flou de la doxa de l'opinion du fond de la caverne pour faire des énoncés universels, transmissibles, valables toujours et partout.
50:21 C'est ça que ça veut dire universel. Et non pas seulement vrai lundi mais faux le mardi ou vrai à Paris et faux à Montauban. Donc pour ça le modèle c'est si A égale B alors B égale A. C'est bon ça, c'est bon, c'est valable ça, c'est pas relativiste. Et il a besoin du poète, là j'y arrive, à cause de ce que je viens de dire. c'est que le langage de tous les jours nous renseigne mal à la différence du discours mathématique sur le monde matériel qui nous entoure mais sur nous il en dit beaucoup, à notre propre insu.
51:00 Or le philosophe a commencé par qu'est-ce qu'il a fait Socrate quand il était, avant qu'il commence à pas à prêcher, c'est pas un religieux mais avant qu'il commence à dialoguer, à interpeller les gens dans la rue. il n'est pas allé consulter un avis. Oui, comme tout bon grec quand il y en a des doutes, quand on est assaillis par des doutes, on va aller voir l'oracle. Et l'oracle, il y en a eu plein, il y a partout des...
51:33 Mamadou, Marabout du Grand Bois. Vous avez de ça dans vos boîtes aux lettres. Il y a des oracles plus importants que les autres et pour les grecs c'était l'oracle de Delphes, n'est-ce pas ? Le grec disait que Delphes était le nombril du monde. Et à la grande stupeur de Socrate, assaillie de doute, donc se disant, je ne sais rien, voilà que l'oracle lui répond quoi ? Tu es l'homme le plus savant de la terre ? Premièrement, et deuxièmement, ce qui a marqué sur le fronton pour tout le monde, pas seulement pour Socrate.
52:03 Quand on arrive, l'oracle commence par dire, c'est écrit dessus. connaît-toi toi-même. Connaît-toi toi-même. Là, on n'est pas dans qu'appelle-tu le soleil. Et encore moins dans qu'est-ce que le soleil ? Parce que là, on s'éloigne de plus en plus de moi. Vous voyez ? C'est pourquoi le philosophe a cette espèce de boitillement dont je parlais. C'est pour moi l'image, c'est Merleau-Ponty qui empruntait le boitillement. Je veux dire, entre la rigueur, la non-contradiction, la finalité épistémique de la philosophie qui est incluse dans la question que puis-je savoir, et la question des valeurs qui alors ne concernent que nous, je veux dire, et non pas les choses, à savoir que dois-je faire ?
L'Occident, un mot fait pour cacher la réalité
52:49 C'est pour ça qu'il est aussi du pôle mathématique au pôle poétique. Et la langue, c'est ce qu'elle fait, notre langue de tous les jours, elle est tantôt complètement réaliste, attention au stop, n'est-ce pas ? Tantôt, elle a de grandes fonctions symboliques comme lorsqu'on dit la Corée du Nord défie l'Occident pour emprunter l'actualité. Qu'est-ce qui est de l'ordre symbolique dans cet énoncé ?
53:19 Petit exercice d'application. Quelle est la partie symbolique de mon énoncé ? La Corée du Nord défie l'Occident. Bravo, l'Occident. C'est quoi ce machin ? La Corée du Nord, on sait, on prend une carte, on situe, je veux dire, il y a une histoire ou Wikipédia. C'est un quelque chose, c'est des quelqu'un, ça revient un peu au même. L'Occident, c'est quoi ? Première réponse, c'est ce qui est à l'Ouest. Ben oui, ben oui, vous rigolez, parce que vous savez ce que ça veut dire, il est à l'Ouest.
53:52 C'est pas ça non plus. En même temps, c'est pas idiot, comme réponse. Je vous rappelle que le chef-d'œuvre de Kafka, Le Château, enfin Le Chef-d'œuvre, c'est ce qu'on dit, la critique, son dernier roman, le plus mystérieux, le plus accompli du point de vue de l'épure, celui où il y a le moins de pathétique, le plus de progression, et qui est inachevé, comme presque toutes les grandes œuvres de Kafka, c'est quelqu'un qui essaie pendant tout le roman, dans un village, d'arriver au château, qui est juste au-dessus du village et qui n'y arrive jamais.
54:22 Ça c'est du Kafka, vous pouvez déjà entendre parler. Et du coup, il ne reste pas au village, il n'est pas du village, il vient au village pour remonter au château, et finalement, il est tellement tenté d'aller au château qu'il ne fait plus partie du village et il n'arrive jamais au château. Il n'est ni sagement comme ceux qui restent au fond de la caverne, ça c'est les villageois. Et quant au soleil, si vous prenez l'image de Platon, il reste à jamais inaccessible. Mais ce n'est pas de ça dont je vais vous parler, vous avez toute l'œuvre de Kafka pour le remplir.
54:52 C'est que le propriétaire du château fait une apparition dans les premières pages, on n'entend plus parler après. Qu'est-ce que quelqu'un s'en rappelle ? Ce château appartient au comte, quel nom du comte ? West West. En allemand, West West. C'est joli, il est à l'ouest de l'ouest. Comment voulez-vous arriver un truc comme ça ?
55:23 C'est comme une toupie ça. Ce château appartient au comte West West. Vous savez, les anciens bretons, les bretons de la matière de Bretagne et des romans arthuriens, voyez, à l'ouest, vous êtes sur la côte occidentale de l'Angleterre et de l'Écosse, vous voyez tous les soirs cette valeur extraordinaire pour un nordique que le soleil. Je ne sais pas qu'il vient sécher l'humidité de la pluie et des brumes d'Écosse. Magnifique. Mais vous voyez comment un nordique, il est allé voir chez moi en Corse, il est voyé au soleil.
55:57 Et se coucher à l'ouest tous les soirs, donc il pensait que le paradis, c'est là-bas, dans l'île d'Avalon, vous savez, dans les romans arthuriens, l'île d'Avalon qui est quelque part dans l'ouest, là. Voilà. Donc l'Occident, ce n'est pas l'ouest. Pour une raison physique, depuis que la Terre est ronde, est à l'ouest qui veut. On est toujours à l'ouest de quelqu'un. d'accord. Quand vous allez à l'est de la France, vous avez l'Allemagne, vous avez la Pologne, après vous avez la Russie, après vous avez quoi ?
56:27 Après vous avez les États-Unis, quand vous franchissez le détroit de Béring. Et donc vous avez le pays occidental par excellence, qui est le plus à l'est. Enfin, vous voyez, ça ne désigne de rien physiquement. On n'est plus dans l'astronomie, là. Autrement dit, ce n'est pas un mot fait pour exprimer une réalité. Dans réalité, il y a res, la chose, un terme latin, res publica, la chose publique. Non. Il y a des mots faits pour exprimer des réalités. Le livre, le stop, l'iPad. Et puis il y a des mots faits pour cacher la réalité.
56:59 C'est pour ça qu'on court en vain après. Parce qu'après, vous pouvez dire, arrête de financer, ça veut dire les Européens. Ah oui, le leader, il est Amérique. C'est bizarre. Ça ne va pas non plus. Vous voyez, je fais un petit exercice socratique, l'Occident, ce n'est ni l'Ouest, ni l'Europe. Ah, ça suffit, c'est les pays industrialisés. Le Japon, alors, franchement, il est plus industrialisé que nous. Alors, les Japonais sont les Occidentaux. Ça ne va pas non plus. On mélange les pinceaux, on s'embrouille.
57:32 Ce qui veut dire que là, je ne vais pas dire que ça ne veut rien dire, Occident. je veux dire que ça a une fonction symbolique. Nous ne savons pas, en fait, ce que ça veut dire, mais nous savons très bien ce que nous faisons en le sortant. Quand on dit, et j'y reviens, la Corée du Nord défie les Occidentaux. Seul un occidental peut le dire. Si vous regardez bien. Ou Saddam Hussein, ou Kadhafi défie l'Occident. ça veut dire que je suis dans le royaume du bien et toi, tu es dans l'empire du mal.
58:02 C'est quand même plus rassurant. Voilà. Après cette parenthèse polémique, je vous rappelle ce que c'est que l'ordre symbolique. Dans le langage, je veux dire, de tous les jours, je parle du langage naturel, on n'est pas, ni dans la rigueur mathématique, ni dans l'usage explicitement symbolique qu'en fait le poète. On est toujours un petit peu entre les deux. On croit souvent qu'on est dans le réel, comme le mot Occident. Il y en a plusieurs qui croient que c'est vraiment du tangible. Alors que, vous savez qu'il y en a beaucoup qui doutent maintenant que la Russie soit en Europe, par exemple.
58:38 Alors que lorsque dans Paris, le Grand Paris, quand Paris était la capitale quasi mondiale de la culture, je dis mondiale, pas seulement européenne, parce que les Mexicains, les Brésiliens rêvaient de venir à Paris, d'où l'air du Brésilien dans l'opérette La Gaieté parisienne d'Offenbach, le Brésilien qui rêve d'aller à Paris. À cette époque-là, ce qui était le plus à mode dans la musique classique, le plus créatif, c'était les fameux ballets Diaghilev, dont les mélomanes ont entendu parler. Les grandes premières de la musique contemporaine, le Sacre du Printemps de Stravinsky, Petrushka, etc., ont été créées dans le cadre des ballets russes, dont le génial coach et chorégraphe était Diaghilev, donc on dit les ballets Diaghilev.
59:15 À l'époque, la Russie était même le centre de la musique européenne. Mais non, la Russie, parce que c'est en Europe, ce serait que là, la Russie défile l'Europe. C'est plus où on est là, vous voyez, c'est des drôles de termes, tout ça quand même. Voilà, donc, après ce rappel très extensif, je reviens à cette page de Nerval qui a suscité ta question, qui va nous ramener justement à arrêter d'errer un petit peu d'une manière erratique, c'est un pléonasme.
Actes manqués et oubli d'« aliquis » chez Freud
59:49 Il y a une scientificité indubitable dans les sciences dures. Je n'ai pas dit que les sciences dures étaient le dernier mot de la réflexion philosophique. Je veux dire, du point de vue scientifique, il y a une scientificité indubitable. Bon, mais on vient de voir avec ce dont les mathématiques ne s'occupent pas, je ne leur reproche pas, ce n'est pas leur champ, c'est la question que dois-je faire, non pas celle que puis-je savoir. Il y a déjà, dans ce que je viens de dire, une amorce de réponse à ta question.
1:00:19 De réponse, je veux dire, sur le fond, cette fois, et non pas de préalable. Je veux dire, quand je rappelle que le langage de tous les jours a un rapport à nos intentions, à quelque chose de subjectif, à la différence de la langue mathématique, qu'elle soit consciente ou non, nous avons des intentions qui sont conscientes, tiens, j'irai bien au cinéma ce soir, ça va, ce n'est pas mystérieux, ça, n'est-ce pas ? Et puis, il y a des intentions en nous que nous n'apprenons que lorsqu'elles se réalisent ou lorsqu'elles sont en échec dans leur réalisation, vous savez, c'est ce que Freud appelle les actes manqués, par exemple, n'est-ce pas ?
1:00:56 Je veux aller au cinéma ce soir, c'est bien, je cherche les clés de la voiture, merde, je ne les trouve pas, je m'affole, je m'engueule avec ma femme, c'est de ta faute, t'aurais dû me dire, c'est un jeu impersonnel, et tout le monde, c'est personne, je ne les trouve pas, et pour cause, on finit par les trouver, mais c'est trop tard, le cinéma, il est fermé, mais une scène de ménage, entre temps, les clés étaient sur la facture EDF, c'est pour ça que dans mon inconscient, je ne voulais pas savoir où elles étaient, c'est parce que je sais très bien où elles sont, mais dans mon inconscient, c'est inaccessible, ça me gâcherait la soirée, à la merde, il faut que je paye l'EDF, c'est un exemple grossier que je prends, c'est souvent plus compliqué que ça, mais là, il y a un sujet qui double le sujet, vous voyez, il y a, comme dirait Rimbaud, le poète, je suis passé par lui avant le philosophe, comme il nous le dit, je est un autre, il y a un je, qui veut aller au cinéma, il y a un je, qui préfère rester à la maison, plutôt que, d'aller au cinéma, après avoir réglé la facture EDF, vous voyez, lisez, je vous l'ai recommandé souvent, ce livre très comique finalement, qui s'appelle, des très profonds, psychopathologies de la vie quotidienne, qui est très amusant, où Freud prend des milliers d'exemples,
1:02:07 c'est pour ça qu'il est agréable, c'est pas trop ardu, dans la vie quotidienne, et non pas à la clinique, dans nos actes manqués, là, j'ai parlé de perte d'objet, mais ça peut être oubli de mots, n'est-ce pas, est-ce que quelqu'un se souvient, d'un oubli de mots, que j'avais essayé de développer, piqué chez Freud, ça nous arrive, de vouloir faire une citation, et dire, merde, je ne me rappelle plus, vous voyez, le mot qu'il y a au milieu, ou au début, je ne vous rappelle rien, je vais le citer, parce qu'il va être important, pour aller, sinon c'est trop abstrait, si je donne pas cet exemple, Aliquis, ça vous dit rien ?
1:02:48 Peux-nous le résumer ? Ou tu ne me rappelles plus ? Je préfère que je le fasse. Freud discute avec un ami, étudiant en médecine comme lui, donc c'est le moment où il commence à avoir quelques résultats dans ses recherches psychanalytiques, et un ami juif comme lui, vous allez voir pourquoi c'est important pour comprendre la suite, et les deux discutent de quoi ? De ce qui est d'actualité à ce moment-là, dans les années 30, c'est que les persécutions dont les juifs commencent à être l'objet, et pas seulement à l'université, dans l'Empire d'Autriche-Hongrie, en Allemagne, etc.
1:03:25 Bref, l'inquiétude monte, chacun a des cousins qui sont déjà partis aux Amériques ou ailleurs, et puis, l'ami de Freud, le collègue de Freud, finit par dire qu'il ne mourra pas en Autriche, ses os iront ailleurs, et il cite, il fait une citation latine, à l'époque, même des étudiants en médecine avaient une culture, on faisait ses humanités, comme on disait, il y avait une culture classique, n'est-ce pas, qui est incomparable par rapport à aujourd'hui, il fait une citation classique, tirée d'Ovide, ou de Virgile, je ne me rappelle plus très bien, peu importe, non, Virgile, et ex ossibus aliquis ultor, vous n'êtes absolument pas obligés de comprendre le latin pour comprendre ce qui va suivre.
1:04:05 Il se trouve qu'il oublie, ça veut dire en gros, ce que je viens de dire, cette patrie ne verra pas blanchir mes os, sauf qu'il oublie aliquis, qui veut dire un quelconque en latin, mais on n'est pas obligés de le savoir du tout pour comprendre la suite. Je pense que c'est que signifiant, ce n'est pas signifié. Il oublie aliquis, il sent bien, comme nous tous, quand on a fait un oubli de mot, c'est pas que tu as fait ça, ou quand on fait une séquence musicale, on dit, tiens, c'est pas ça, c'est pas juste, il me manque un, le vrai morceau. Et donc, Freud lui dit, tu veux dire ex ossibus aliquis ultor.
1:04:39 Voilà, Freud lui restitue, il n'a pas le trou de mémoire, ou il n'a pas en tout cas pour ce passage-là. L'autre, il dit oui, et puis il devine, vu le sourire de Freud, que son oubli ne doit pas être au hasard, et il se livre à un exercice comme ça, à l'improviste, sur les marches de l'université, n'est-ce pas ? Allez, qu'est-ce qu'il te va trouver ? Pourquoi j'ai oublié aliquis ? Eh bien, Freud lui dit, si tu y tiens, on va, et il applique sa méthode, c'est-à-dire l'analyse, dite libre, un peu par dérision, parce qu'on va voir qu'elle n'est pas libre du tout. Tu me dis tout ce qui te passe par la tête, lorsque tu penses aux mots auxquels tu n'as pas pensé.
1:05:11 Quand je te dis aliquis, à quoi tu penses tout de suite, sans réfléchir, sans critique, sans dire, j'y pense parce que, et ça, c'est pas très important, ça, c'est un peu idiot, ça, sans aucun jugement de valeur, tu me dis ce qui te passe par la tête. Vous en souvenez, cet exemple-là ? Écoutez, nous avons la mathématiques, la physique, voilà que pour une fois, on a la chimie en plus. Bienvenue Sacha. J'ai eu le bonheur de travailler au sud du Sahara avec Sacha, nous étions bien loin.
1:05:47 Et donc, l'autre lui dit, ben écoute, ça me paraît idiot, ah, commence pas à critiquer. Mais la première chose qui m'a l'esprit, c'est de séparer A de liquis. Ah, continue. Eh bien, après, bien sûr, liquis me fait penser à liquide, mais bien sûr, vous voyez, on est dans la langue européenne, on s'entend, hein. Et après, le liquide me fait, maintenant, ça me fait penser, le mot liquide, la racine me fait penser à relique. Et relique, oui, on est dans les jeux de mots, là, relique me fait penser à, ben, relique me fait penser à des saints.
1:06:22 Les reliques, vous savez, les reliques de saint Ambroise, les reliques, et ici, un barreau de l'échelle que Jacob vit en songe, j'ai ici une plume tombée de l'archange Gabriel quand il fit l'annonciation. Vous rigolez, mais c'est ce qu'on vendait à l'époque. Vous voulez pas un petit barreau de l'échelle de Jacob ? Et, et bien, continue, et bien, un saint, à propos de saint, je pense à quelque saint en particulier. Ben, dis-moi lesquels ? Je sais pas, moi, Saint-Janvier, Saint-Augustin, Saint-... Ah ben tiens, Saint-Janvier me fait penser à mes vacances à Naples.
1:06:55 Certains d'entre vous le savent peut-être, quand voyagent en Italie, Saint-Janvier est le patron de Naples. Je continue ma petite intervention off. Les touristes qui sont allés à Naples savent que, quand on visite la cathédrale de Saint-Janvier, on vous invite à visiter les reliques du saint. C'est pas ? La relique du saint, c'est une petite fiole, là, dans laquelle, qui est censée contenir le sang de Saint-Janvier, prélevé pendant son martyre. La coutume, la tradition veut, ça c'est dans la donnée historique, la tradition veut que, quand le sang se liquéfie, le jour de la Saint-Janvier, on le prend, on le montre aux fidèles, si le sang se liquéfie, c'est bon signe.
1:07:32 Si le sang se liquéfie pas, s'il reste un peu minéralisé, là, comme ça, c'est mauvais signe. Donc, si je ne liquéfie pas, je dois renoncer au voyage que je comptais faire, ou au mariage que je comptais contracter, etc., etc. Vous voyez ? Elle continue, dit Freud. Eh ben, là, je ne peux pas continuer, parce que j'arrive à des considérations personnelles qui m'est pénible de développer. Et Freud lui dit, que ta petite amie attend un enfant. Mais comment tu l'as deviné ?
1:08:02 Vous ne vous rappelez pas, c'est un négocié ? Tu l'as lu, ça ? Je vais encore dire, quand tu l'as vu. D'accord. Je ne veux pas encore sur parole, il faut regarder dans Freud, c'est mieux dit, je saute des étapes. Comment tu as deviné ? Écoute, tu m'as tout dit. En gros, il a fait un poème. Vous voyez, je reviens à poétique. C'est là qu'on voit la logique du poétique. Ça n'a rien à voir avec la logique réelle. Avec la logique du réel, je m'entends. Mais qui est très logique. Je commence à répondre à ta question. Il n'y a pas de contradiction entre la logique du rêve des deux textes de Nerval et la logique du journaliste Nerval.
1:08:34 À savoir, c'est bien simple. Enfin, non, j'allais dire, vous le savez tous. Mais non, parce que vous avez la pilule, tout ça, vos générations, vous n'avez plus ces angoisses, au moins. Mais avant, si le sang se liquéfie, c'est bon, ma copine n'est pas enceinte. S'il ne se liquéfie pas, c'est mauvais signe. Vous y êtes ? Vous commencez à comprendre. Oui, mais comment on est arrivé au sang ? Écoutez, c'est une histoire de calendrier, ça, le nombre de jours. Vous êtes d'accord ? Alors, quels sont les deux saints qu'il a cités ?
1:09:05 Janvier. Janvier et saint Augustin. Augustin, en allemand, August et août. Il fait un poème, sans s'en apercevoir, qui dit tout. Il déroule un calendrier, il dit que si le sang coule, c'est bon signe. Freud lui fait comprendre que son grand souci, ce jour-là, et c'est légitime, le pauvre vieux, son grand souci, dans une bourgeoisie assez puritaine, etc., une maîtresse, c'est bien sûr, il y a le problème des juifs à l'université, mais ce n'était pas ce qui le préoccupait le plus à titre individuel.
1:09:35 C'est quelque chose auquel il n'avait pas envie de penser, ce qu'on comprend aussi, on n'est pas toujours en train de penser à des choses désagréables. nos femmes. Nos femmes ont raison de dire que les principaux défauts des hommes, c'est la lâcheté et la veulerie. Vous savez, on est toujours, nous les hommes, à dire, oui, il y a ce problème, on le réglera demain. Oui, oui. Et donc, pas question de penser à... s'il avait dit aliquis, vous voyez, lui-même prouve que aliquis, quand on... sans réfléchir, si on creuse un peu, va amener tout ça.
1:10:05 Ah, il n'y en a pas question. Donc, paf, j'oublie le mot. Est-ce que tu commences à réaliser à quel point il y a une rigueur au détail près dans le langage de tous les jours alors qu'on était en train de faire une dichotomie totale du langage scientifique, si A égale B égale A, oui, et même le si, on peut l'enlever, avec un signe qui le représente, et ainsi de suite. Bon. Donc, j'avais appliqué ça dans un texte exceptionnel, puisque Nerval commence par nous faire croire qu'il est, depuis le début, qu'il nous fait un reportage, qui veut bien nous associer à la quête mi-humoristique, mi-littéraire d'un livre rare qui se rapporte à un abbé ayant vécu au XVIIIe siècle et qui aurait fait partie des Illuminés.
Angélique : du reportage au symbolique, la scène de Senlis
1:10:56 C'est assez à la mode à l'époque. Vous savez qu'à la fin du XVIIIe siècle, la religion était tellement attaquée par les Lumières qu'il y avait comme ça à la mode une espèce de revanche, de retour du balancier, une flambée d'irrationalisme, mais qui ne pouvait pas s'exprimer en termes chrétiens et catholiques. c'était trop discrédité. D'où la franc-maçonnerie ? Vous voyez ? Une religiosité qui ne doit rien à la religion officielle. Ça donne pour les uns, vous voyez, Mozart, les années 80, et c'était une cooptation d'entraide dans la misère à l'époque.
1:11:27 La franc-maçonnerie, ça a bien changé. La franc-maçonnerie, l'illuminisme, les Rosicruciens, c'est l'époque des Rosicruciens. Pour ceux qui connaissent un petit peu, il y a les doctrines de Weishaupt. Bref, les Illuminés qui étaient surtout répandus dans la partie germanique de l'Europe. Voilà, je referme parce que c'est un dossier qui n'est pas... qu'on n'a pas besoin au premier plan, qui a un intérêt historique surtout. Et Nerval, qui a pas mal travaillé dessus, qui a fait un recueil qui s'appelle Les Illuminés, dans lequel on trouve l'histoire de l'abbé de Bucquoy, d'ailleurs, sauf que là, on est à la recherche de cette histoire, dans cette nouvelle.
1:11:59 Donc là, il est reportage. Donc quand Nerval dit je suis à Francfort, je trouve le livre, à Francfort, ça existe, on n'est pas dans le rêve, là, je veux dire, mais après, dans deux jours, je serai à Paris, à Paris, je vais à la bibliothèque de Sainte-Geneviève pour trouver le livre, je ne le trouve pas, je vais à la bibliothèque de l'Institut, je ne le trouve pas, je vais à la bibliothèque de l'Arsenal, je vous la recommande, on n'y pense jamais, près de la Bastille. C'est une des meilleures bibliothèques de Paris, une des plus riches, et dans un quartier tranquille, une espèce de presqu'île en plein Paris, entre le canal de l'Arsenal, la Seine, etc., très joli quartier.
1:12:36 Là, on est dans le réel, jusqu'à la fameuse quatrième lettre, je vais assez vite, la quatrième lettre, où il nous dit, on ne trouve pas le livre, mais voilà que moi, en faisant des recherches sur l'abbé de Bucquoy, par ailleurs, sur sa famille, je suis tombé sur des documents qui doivent exister à la bibliothèque de Compiègne. Compiègne, Nord-Est de Paris, le Valois, commence à se dessiner, ce qui, on le sait, va être la suite, le temps fort de la nouvelle. C'est quand il le transporte, mais sans nous le dire au départ, dans le pays où il a passé son enfance, il ne nous le dira que lorsqu'on y est.
1:13:08 Il ne nous le dit pas avant, parce qu'on pourrait dire, écoute, tu nous as déjà fatigué, on n'en peut plus dans les escaliers des bibliothèques parisiennes, on ne trouve jamais ton bouquin, et en plus, maintenant, tu veux nous faire faire 80 kilomètres en pleine campagne. Vous voyez ? Et pour nous séduire, il y a cette séquence qui est par laquelle commence, ou l'oriente la balade à pied qu'on va faire, qu'on n'a pas fait encore, parce qu'en l'instant, on est en diligence. La vieille France provinciale est à peine connue. De ces côtés, surtout, qui cependant font partie des environs immédiats de Paris, au point où, on avait analysé ça, j'insiste, parle de point, c'est une limite, au point où l'île de France, la Picardie et le Valois se rencontrent, donc nulle part.
1:13:50 La limite, c'est ce qui est commun à tous les trois, mais sans être d'aucun des trois. Au point où la Picardie, l'île de France, se rencontrent, virgule, elle est finissée. Qu'est-ce qui se passe ? Réver les plus belles bergeries du monde. Ah, mais quand même, il y en a qui lisent un petit peu. Oui, au point, il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde. Si avec ça, on n'a pas envie, tout d'un coup, de dire, avec les bibliothèques, Paris, le stress, il y en a marre, on va aller au vert. Et c'est la suite de la nouvelle.
1:14:20 D'accord ? Mais on reste encore dans le réel. Il nous décrit les forêts en automne, on apprend que c'est le jour des morts. C'est lourd. Il y a une charge lourde symbolique avec tous ces trucs-là. C'est le jour de la Toussaint que je vous écris pardon de ces idées mélancoliques. là, on commence déjà, vous voyez, à basculer dans un autre ordre. Parce que nous savons tous que la mort est le voyage par excellence. Vous vous rappelez, j'avais dit partir, c'est mourir un peu, c'est dans la langue. C'est dans la langue, c'est pas dans le réel.
1:14:50 Le mort ne voyage pas. Vous voyez ? Si, chez les Égyptiens antiques, tout un voyage, toute une procession sur les barques solaires, ils vont vers la terre de Punt. Voilà. Nous sommes dans l'ordre symbolique. Et vous voyez, il y avait un Italien, je me rappelle, dans l'assistance ici, qui avait une cinquantaine d'années apparemment. Et je lui avais dit en français, c'est partir, c'est mourir un peu. Il m'a dit, si, si, en Italien, c'est pareil. Partire è un po' morire. Et oui, le voyage par excellence.
1:15:22 Et l'automne, vous lisez Chateaubriand, quand il voit passer les oiseaux migrateurs, le grand lyrique Chateaubriand, emmenez-moi là-bas, dans l'au-delà de la vie, etc. Vous voyez, Baudelaire, le plus long poème des Fleurs du Mal, le dernier, le voyage, qui se termine par cette strophe célèbre. Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre, ce pays nous ennuie. Ce pays, c'est le réel, le réel de la vie. C'est un monde phénoménal, dirait Kant. Ce pays nous ennuie, ô mort, appareillons, si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons.
1:15:55 Et la mort est toujours associée à la métaphore du voyage. Mais là, on est dans la métaphore. Or, Nerval, dès qu'il est parti, dit, c'est le jour des morts que je vous écris. Et il nous amène au pays de sa mère qui est morte et qu'il n'a jamais connu. Vous voyez, la lourdeur de la charge symbolique. Mais pour l'instant, il continue à faire comme si il était reporter. c'est-à-dire qu'on arrive à Senlis, Senlis est bien dans l'Oise. N'est-ce pas ? Et là, en sortant, n'est-ce pas, de...
1:16:27 C'est dans la cinquième lettre, je vous signale pour ceux qui ont le texte. On arrive bien sûr à Senlis, tout le monde va voir la cathédrale, je vous la recommande d'ailleurs. C'est une des plus belles de la chrétienté, pas seulement de l'île de France. Et, arrivé à Senlis, oui, parce que là, je confonds le 3 et le 5. Oui, c'est ça. C'est bien 5. Donc, voilà.
1:17:00 En sortant, en sortant de la cathédrale, il visite la cathédrale avec son ami. J'ai pu admirer sous un rayon de soleil que je me permets de lire ce court passage pour ceux qui n'étaient pas là. Donc, faites attention à la lettre du signifiant, là, parce qu'on est dans l'ordre symbolique, il ne faut rien laisser au hasard. On vient de le voir avec l'ami de Freud. Non, mais je disais, oui, c'est bon. Bon. En sortant, j'ai pu admirer sous un rayon de soleil couchant les vieilles tours des fortifications romaines à demi démolies et revêtues de lierre. À Senlis, il y a des restes gallo-romains.
1:17:30 Ce n'est pas lui qui l'invente, là, c'est le réel. En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte. Elles chantaient, tous ceux qui sont familiers de Nerval savent qu'il est extrêmement sensible à la chanson populaire, n'est-ce pas ? Surtout quand elle vient des jeunes filles. Elles chantaient sous la direction de la plus grande qui, debout devant elle, frappait des mains en réglant la mesure. Vous voyez la scène ? C'est une scène touchante, familière, provinciale.
1:18:01 Voyons, mesdemoiselles, recommençons. Les petites ne vont pas. Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche. Non, là, à gauche, excusez-moi. La première sur la seconde marche. Allons, chante toute seule. Et la petite se met à chanter avec une voix faible mais bien timbrée. Les canards dans la rivière, etc. Voilà la séquence que j'isole dans la promenade à laquelle il nous invite. À Senlis et les spectacles auxquels il assiste. D'accord ? On a l'impression qu'on reste dans la sphère du réel. Je le relis une deuxième fois, un peu plus vite.
1:18:33 En sortant, j'ai pu admirer sous un rayon de soleil couchant les vieilles tours des fortifications romaines à demi démolies et revêtues de lierre. J'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte. Elles chantaient sous la direction de la plus grande qui, debout devant elle, frappait les mains en réglant la mesure. Je saute trois lignes et la petite se met à chanter avec une voix faible mais bien timbrée. Vous avez tout le matériau pour ce qui va suivre. Et puis après, c'est... Alors là, il faut que j'ai recours à Aurélia qui est le récit, comme vous savez, d'un rêve, dans lequel on trouve ceci.
Le rêve d'Aurélia, négatif exact de la scène de Senlis
1:19:07 Voilà. Pardon. C'est pas celui-là. Il y a tellement de rêves dans Aurélia. Je vous rappelle quand même en le cherchant que c'est le médecin, le psychiatre à l'époque de Nerval qui lui avait dit ce qui était très en avance pour l'époque, c'est pour vous faire du bien mettez vos rêves par écrit. Et c'est à ce brave Docteur Blanche qui a une rue dans Paris, d'ailleurs, que l'on doit, donc cet extraordinaire texte dont les surréalistes disaient que Nerval avait créé l'écriture automatique, n'est-ce pas, en exprimant ses visions.
1:19:43 Voilà. Un rêve que je fais encore me confirma dans cette pensée. Donc là, on est à l'opposé du rêve, un rêve, explicitement traité comme rêve. Je me trouvais tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles luisaient d'un poli merveilleux. Bon, comme le temps nous est limité, je ne veux pas procéder socratiquement en attendant qu'on accouche, la maïeutique. Je m'arrête sur, je me trouvais tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon aïeul.
1:20:14 Elle semblait s'être agrandie seulement. Vous voyez tout de suite l'asymétrie ou plutôt l'antisymmétrie vis-à-vis du texte précédent. Tout ce qui nous dit des bâtiments, si je prends la notion de bâtiment, les tours romaines à demi démolies et revêtues de lierre. Donc là, le bâtiment est réduit. Ce n'est pas un hasard chez le poète, dont un des vers les plus célèbres c'est « Je suis le prince d'Aquitaine à la tour abolie » carrément rasée cette fois. Et là, au contraire, ce n'est pas la castration, c'est quasiment l'érection.
1:20:45 Donc, elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles luisaient d'un poli merveilleux alors qu'on était au soleil couchant, donc à la lumière déclinante. Les vieux meubles luisaient d'un poli merveilleux. Les tapis et les rideaux étaient comme remis à neuf. Un jour trois fois plus brillant que le jour naturel. Vous voyez, on ne peut pas être plus à l'opposé de la lumière crépusculaire. Arrivés par la croisée et par la porte et il y avait dans l'air, rappelez-vous qu'on était au 1er novembre et donc à l'automne, il y avait dans l'air une fraîcheur et un parfum des premières matinées du printemps.
1:21:16 Il aurait pu dire « ça aurait pu se passer en hiver, ça aurait pu se passer en été. » Il faut que ce soit exactement la saison qui est le symétrique inverse de l'automne qui est diamétralement opposé, le printemps. Donc, il vaut la peine de sortir, n'est-ce pas ? Donc, trois femmes travaillaient dans cette pièce. Il y avait un adulte avec des petites filles dans le texte précédent. D'accord ? Et voilà maintenant qu'il y a des femmes adultes et donc, si vous êtes un peu scientifique, allez, tu vas voir que je réponds à ta question.
1:21:47 On va faire une prévision comme les astronomes qui, avec les équations de Newton, déduisent qu'il y a une planète quelque part qu'on va appeler Neptune. D'accord ? C'est comme ça que c'est une planète qui a été déduite avant d'être observée. C'est bien ça, Neptune. comme il y a des éléments dans le tableau de Mendeleïev qui ont été déduits, je ne sais pas, là tu me corriges, alors qu'on ne les avait pas découverts sur Terre. Il y en a même qu'on a découvert dans le soleil comme l'hélium, n'est-ce pas ? C'est pour ça qu'on l'appelle comme ça d'ailleurs, avant de les connaître sur Terre. Donc, empiriquement, donc, ici, on peut prévoir que quoi ?
1:22:21 Si les femmes sont adultes, lui, il devrait apparaître comment ? Comme enfant. Vous voyez ? Maintenant qu'on a une hypothèse, on va passer à l'expérience. Je suis dans la rigueur. Trois femmes travaillaient dans cette pièce et représentaient, sans leur ressembler absolument, des parentes et amies de ma jeunesse. Il semblait que chacune eut les traits de plusieurs de ces personnes. Les contours de leur figure, c'est beau, hein ? Je ne suis pas là pour l'aspect poétique, c'est magnifique.
1:22:51 Les contours de leur figure variaient comme la flamme d'une lampe et à tout moment, quelque chose de l'une passait dans l'autre. Le sourire, la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes familiers s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie et chacune était ainsi un composé de toutes. Pareil à ces types que les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté complète. La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse. Dites donc, la petite, elle avait une voix faible. Vous vous rappelez tout à l'heure la petite sur les marches de l'église. Et là maintenant, la voix est vibrante et mélodieuse.
1:23:25 Que je, que la voix, que je reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance. Ça vient. Et je ne sais ce qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle attira ma pensée sur moi-même. Ça y est, le narrateur rentre en scène. Et je me vis vêtu d'un petit habit brun de forme ancienne entièrement tissé à l'aiguille de fils ténus comme ceux des toiles d'araignée. Il était l'habit coquet, gracieux et imprégné de douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant, pimpant, c'est valable pour un enfant, dans ce vêtement qui sortait de leurs doigts de fée.
1:24:00 Et je les remerciais en rougissant comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de grandes et belles dames. Notre hypothèse est confirmée par l'expérience. Nous sommes dans une rigueur symbolique avec une prévisibilité comme un astronome prévoit des éclipses. C'est quand même extraordinaire la lecture que nous faisons. Parce que on vous dit les sciences sérieuses et les sciences dures c'est la mathématiques et la physique et c'est vrai. Alors que en littérature on peut dire ce qu'on veut c'est à la tête du client.
1:24:32 Je caricature un peu. Enfin c'est souvent ce qu'on entend. Or ici on voit qu'il y a la possibilité d'élever ce que l'on dépose maintenant dans l'ensemble à ces vagues des sciences humaines ou sciences sociales vous allez prendre. Voilà qu'on a la possibilité de les élever à la scientificité. Voilà pour la question qui était commune à plusieurs questions je me suis un peu attardé et quant à celle de Hugo sur le fait que j'ai terminé par la voile noire de Tristan si j'ai bien compris par quelque chose de désespérant c'est ce que je voulais dire qu'être moderne c'est être hanté par l'idée de la mort que nous refoulons.
Les lois du genre et la modernité qui déteste la modernité
1:25:20 Enfin c'est pas tout à fait puisque c'est pas comme ça que je vous ai laissé enfin c'est pas mon genre et puisque je parle de genre je vous rappelle que je suis obsédé par les problèmes de genre je rebondis un petit peu exprès vous savez est-ce qu'on est là dans la prose ou dans la poésie dans la philosophie ou dans la littérature n'est-ce pas est-ce qu'on est dans la littérature épique lyrique, dramatique et je vous rappelle pour pas trop m'y attarder que d'une manière générale on croit qu'on a le choix du genre tiens je vais faire une tragédie alors qu'en fait on développe le genre du choix c'est-à-dire dès qu'on écrit on est dans un genre qu'on ait voulu ou non ça peut être le genre journalistique ça peut être le genre de l'essai de la politique peu importe mais dès qu'on écrit un pamphlet un poème on est on est inscrit dans un genre exactement comme on est dans un sexe quand on aime ou qu'on est dans une classe sociale n'est-ce pas quand on travaille il n'est pas seulement voilà je rappelle qu'il y a donc dans l'humanité des classes sociales des sexes et des genres voilà alors j'en arrive maintenant directement
1:26:30 à ta question le genre tragédie chez les grecs consistait vous allez voir pourquoi je prends cet exemple pour te répondre d'un peu loin consistait à représenter trois tragédies appartenant au même cycle le cycle des labdacides si c'est le cycle d'Oedipe vous savez par exemple il y a Oedipe roi avec la tragédie que vous connaissez n'est-ce pas où il tue son père et l'épouse sa mère puis la suite Œdipe à Colone on le lit moins mais lisez c'est admirable la mort d'Œdipe et puis il y a le cycle des atrides avec Agamemnon Oreste Achille Iphigénie etc et pour ne pas laisser les spectateurs sur une note tragique les grecs finissaient par une comédie vous voyez que les genres c'est des choses sérieuses exactement comme dans la forme sonate en musique n'est-ce pas en musique dite classique dit-on pour en éloigner les jeunes ben oui parce que la musique qu'on fait en classe quoi il y a deux manières d'éloigner les jeunes de la musique classique surtout les jeunes des classes populaires je veux dire les éloigner pour se les garder
1:27:40 pour soi tout seul c'est d'une part de dire que les musiques classiques c'est les classiques il faut connaître si on n'est pas cultivé deuxièmement c'est musique pour les riches donc la plupart des grands musiciens classiques finissent dans une misère si on réalise des grands chanteurs de rock qui sont finis dans une richesse obscène je ne cite pas de nom parce que vous les connaissez mieux que moi comme certains qui circulaient en moto dans leur maison bon passons de moto rose ça finissait sur une comédie dans la musique classique le final dans la forme sonate est toujours censé avoir une note gaie un rondo par exemple pour pas que l'auditeur et non plus spectateur ici en reste au mouvement lent où il y a eu un approfondissement sentimental un peu mélancolique etc vous voyez une loi du genre j'essayais de faire pareil mais bien sûr je dis la modernité déteste la modernité je maintiens je reviens pas en arrière être moderne c'est passer son temps à fuir de la modernité je suis moderne je suis amateur de musique classique et bien je vais me réfugier dans le répertoire baroque contre lequel je n'ai rien je parle pas du répertoire je parle du fait de le ressusciter tout d'un coup en disant que tout le reste
1:28:51 c'est des conneries ce qui était pas loin lorsqu'on a fait le retour à Bach tout d'un coup il était de bon ton de dire du mal de Beethoven c'est quand même extraordinaire bon c'est un peu passé jusqu'à ce que les musiciens contemporains disent mais c'est Beethoven qui a créé la musique contemporaine bon et surtout Beethoven avec le culte de Bach enfin c'est idéologique toutes ces dichotomies la modernité déteste la modernité je pourrais en donner mille autres exemples notre intérêt à nous modernes pour les cultures archaïques un pygmée n'est pas attiré par les cultures précédant la culture pygmée non un pygmée tout ce qui reste c'est d'avoir un poste transistor pour écouter le match de foot qu'il y a dans la capitale mais oui c'est décevant pour vous mais moi je vous le dis n'est-ce pas Jean on a vécu là-bas n'est-ce pas Sacha un touareg il rêve d'être chauffeur ah oui dans le désert il passe son temps sur un chameau donc quand il cherche un travail à la ville c'est pour être chauffeur parce qu'un touareg jamais n'aurait un métier servile n'est-ce pas voilà mais tandis que nous moi le premier je ne suis pas en train de faire des jugements de valeur
1:30:01 je veux dire vous allez chez quelqu'un de normalement moyennement cultivé il aura chez lui un masque africain sur le mur à côté d'une reproduction de Watteau de Picasso ou de n'importe quoi on nage dans les différentes époques mais c'est nouveau ça ça n'existait pas dans les périodes antérieures à la modernité on était pour l'éternité dans l'époque qu'on vit il n'y avait pas d'autre ni passé ni futur je vous rappelle que Racine fait parler ses héros qui sont censés être des grecs Thésée Iphigénie etc exactement la langue des courtisans du grand siècle et Corneille aussi d'ailleurs comme notre malheur elle est au plus haut point souffrez que je l'admire et ne l'imite point les héros homériques ne parlaient pas comme ça ils parlaient en s'apostrophant comme de bons méditerranéens et bien ici si tu l'oses bon ben oui c'était ça les héros homériques c'est la baston souvent chez Homère ben oui voilà et avec une grandeur épique quand même donc voilà donc je n'ai jamais j'ai jamais dit écoutez voilà c'est terminé mon cycle de conférence c'est terminé sur la mort
Des Maîtres chanteurs au chant de minuit de Nietzsche
1:31:11 suicidez-vous quand même qu'est-ce que tu me fais dire là je rappelle que quelle est l'oeuvre qui succède à Tristan chez Wagner quelle oeuvre la plus désespérée la seule oeuvre comique de Wagner les maîtres chanteurs oui pardon bravo ben très bien excuse-moi je t'ai volé la réponse bien sûr et Wagner dit explicitement qu'il a voulu comme les grecs terminer sur une note heureuse qu'est-ce qu'il dit Nietzsche qu'il connaissait bien en matière de modernité de décadence même s'il a des jugements de valeur il commence par dénoncer toute la décadence pour dire après qu'il ne se sent jamais si bien que dans la décadence mais enfin ça c'est Nietzsche et il dit ce fameux poème vous savez qu'à dans Zarathoustra les douze coups de minuit Mensch, gib Acht homme écoute premier coup deuxième coup que dit le minuit profond troisième coup le monde est profond profond voilà ce que dit minuit quatrième en profonde est sa douleur d'accord et puis il y a des coups et puis à la fin mais plus profonde est la joie plus profonde que la douleur car toute douleur dit passe, meurs ça c'est Goethe tous les allemands le savent
1:32:21 Stirb und werde passe, meurs mais la joie toute joie veut l'éternité c'est la fin du poème la profonde profonde éternité si un jour vous voyagez à 3000 mètres d'altitude dans un petit Tibet européen qui s'appelle la région de Saint-Moritz vous savez la station de ski suisse là dans les Alpes suisses là vous avez j'ai dit Tibet parce que c'est en plat c'est bien on se fatigue pas on est en plat et on est à 3000 mètres c'est extraordinaire vous voyez les étoiles comme dans le désert du Sahara fourmille d'étoiles c'est extraordinaire et vous voyez ici la forêt et l'hôtel où Nietzsche allait souvent là passer l'été l'hiver en Méditerranée il n'est pas con son rythme l'hiver à Nice il rêvait d'aller en Corse d'ailleurs l'hiver à Nice ou à Turin ou à Gênes et l'été dans la haute Engadine là-bas la haute Autriche ou la Suisse surtout donc et là il y a le lac de Silvaplana vous voyez ces petits plats sur lesquels il y a un rocher où on a gravé ce poème je vous dis vous vous promenez vous tombez sur oh écoute que dit le minuit profond c'est gravé sur le rocher sur le parcours de Nietzsche la joie plus profonde que la douleur je rappelle quand même l'élément heureux
La mort partagée : la Grèce d'Hölderlin et la fête selon Hegel
1:33:32 que j'ai peut-être pas eu le temps de développer à ce moment-là c'est possible autant pour moi d'accord c'est que j'ai fini sur le plus grand malheur qui peut y avoir c'est de rappeler tout d'un coup qu'il y a la mort derrière tout notre champ symbolique ce qui est une pensée désespérante si on est seul dès l'instant que c'est partagé au contraire c'est le plus grand bonheur et d'où les citations de Hölderlin que je fais souvent sa nostalgie de la Grèce c'est pas la nostalgie d'une époque c'est pas comme Nietzsche d'une époque où il y avait l'aristocratie des hommes libres et puis la masse des esclaves qui méritent d'être esclaves je ne plaisante pas Nietzsche a encore des adorateurs ce Nietzsche-là moi je préfère un autre Nietzsche que celui de Deleuze de Foucault et de Derrida je ne parle même pas d'Onfray je ne vais pas m'abaisser jusque-là donc soyons sérieux la Grèce de Hölderlin c'est celle dont il dit nul n'était seul à supporter la vie il y aurait une époque où il n'y avait pas le monarque tout seul pharaon empereur de Chine roi soleil le monarque tout seul le seul à faire pas presque ce qu'il veut l'empereur romain bien sûr
1:34:42 le reste étant à sa disposition si je puis dire ni non plus l'humanité entièrement libérée mais entre les deux les Grecs pour la première fois une communauté celle des hommes libres qui à l'intérieur d'elle-même a les mêmes droits nul n'était seul à supporter la vie d'accord ou que tout opposait entre eux rivalité entre Thèbes Sparte Athènes mais qui se réunissait autour de trois choses la religion c'est-à-dire la mythologie tous les enfants qu'ils soient de Thèbes de Sparte ou d'Athènes connaissaient les exploits de Thésée d'Héraclès la mythologie la religion la langue et qu'est-ce qui les réunit une fois par an tous les Grecs les Jeux Olympiques où on interrompe carrément toutes les guerres les querelles c'est-à-dire tout ce qui réunit la fête je dis ça parce qu'il y a un paragraphe de Hegel un petit chapitre de Hegel dans la phénoménologie de l'esprit dans le chapitre intitulé la religion esthétique on sait qu'il parle des Grecs à ce moment-là vous savez qu'il n'y a aucun nom propre
1:35:52 dans cet ouvrage et il y a une progression dans la religion esthétique qui va de l'architecture des arts les plus déployés dans l'espace architecture il y a les trois dimensions aux arts qui sont uniquement dans le temps où il n'y a plus de dimension spatiale du tout comme la musique par exemple en passant par la sculpture il y a encore trois dimensions la peinture où il n'y en a plus que deux ah vous n'avez pas remarqué ça que la peinture a toujours été abstraite vous voyez pourquoi j'aime les genres dans le genre pictural il y a une dimension à la perspective qui est toujours une abstraction on fait abstraction de la profondeur réelle grâce à une illusion magnifique qui s'appelle la perspective voilà je vais finir la parenthèse il y a bien une progression architecture sculpture peinture et puis avec la musique il n'y a plus de dimension spatiale du tout circuler il n'y a rien à voir mais fermer les yeux mais ouvrir les oreilles et donc on arrive pour lui à l'hymne l'hymne qui a l'air d'être arrivé au sommet de l'art il fait allusion à l'hymne à Dionysos le peu qu'on en sait mais il dit l'hymne il a un inconvénient par rapport à l'architecture d'où on est parti vous voyez c'est dialectique il ne dit pas que c'est mieux
1:37:02 le progrès ce n'est pas le progrès naïf que chaque fois qu'on progresse on est à une étape plus profonde on y laisse des plumes aussi à chaque fois l'hymne c'est ce qu'il y a de plus profond le plus proche à l'immobilité de la statue qui est immobile comme le Mont-Blanc mais par contre on a perdu précisément la stabilité c'est évanescent l'hymne et c'est pourquoi il trouve la synthèse dans l'Olympiade dans le corps de l'athlète qui pour la première fois à la différence de la statue du sculpteur est travail et objet de son travail les deux ne sont pas séparés quand il s'entraîne l'athlète travaille son corps et il a le résultat de son travail voilà je fais cette petite parenthèse donc encore une fois ce n'est pas un hasard j'aime bien ta question parce qu'elle me permet de combler un trou c'est vrai que je n'ai pas eu le temps de développer la ligne de chapitre que j'avais promise dans le résumé la dernière fois où je disais que toute poésie moderne a une conclusion politique sans le savoir ou même explicite je prends Rimbaud je prends vraiment les trucs emblématiques de la modernité c'est Rimbaud qui a dit il faut être absolument moderne c'est pas le Rimbaud
Toute poésie moderne a une conclusion politique : Rimbaud, Faust
1:38:12 qui est moderne par fuite de la modernité même s'il a tout fait pour la fuir quelle bêtise c'était comme ils disent la saison en enfer je sais aujourd'hui saluer la beauté bon et bien comment se termine la saison en enfer précisément par ma barque se tourne vers la ville vous voyez vous connaissez ces chapitres célèbres n'est-ce pas quelquefois je vois au ciel de blanches nations en joie le chant des cieux la marche des peuples esclaves ne maudissons pas la vie il y a une conclusion quand même collective si vous préférez à la place de politique parce que plus on est conservateur plus le mot politique est quelque chose de grossier et de laborieux voilà vous prenez le Faust de Goethe qui est une des œuvres qui initie la modernité puisque c'est à l'aube du romantisme précisément vous voyez que la modernité je la situe toujours si vous voulez une chronologie précise là où la révolution industrielle anglaise et la révolution politique française dans un mouchoir de poche chronologique font entendre des craquements qui s'entendent tous les 10 ou 15 siècles dans l'histoire humaine et nous ne sommes pas sortis de ces deux grands craquements qui vont naître la révolution industrielle
1:39:22 le monde urbain et en même temps cette façon de l'exprimer intérieurement qu'est le romantisme la sensibilité comme le monde différent de celle des siècles précédents c'est pour ça qu'on se réfugie en eux mais Goethe vous savez le parcours de Faust Faust est quelqu'un qui cherche comme tout moderne une satisfaction qu'il ne trouve jamais grand savant il cherche à la connaissance vous savez ça commence comme ça le tout début du Faust médecine, astrologie, astronomie toutes les disciplines scientifiques je les ai fait je me vois si Gros-Jean comme devant comme au début etc bon je vais très vite il finit par convoquer le diable parce qu'il dit le diable comme il doit s'y connaître en jouissance peut-être qu'avec lui j'aurai un peu plus de chance qu'avec tout ce que j'ai cherché dans la connaissance n'est-ce pas et le diable lui propose un deal vous connaissez tous qu'est-ce que demande le diable dans un deal avec le diable qu'est-ce qu'il demande ?
1:40:12 l'âme bravo voilà le diable ce qui l'intéresse c'est une question d'effectif c'est un politique où tu votes pour mon ennemi ou tu votes pour moi je veux dire voilà oui c'est ça le diable ou le bon Dieu et la contrepartie c'est Faust qui dit quand même tu ne donnes pas ton âme comme ça Faust dit je te donne mon âme si et seulement si c'est moins connu ça c'est nous quand même Faust c'est l'homme moderne quand même il faut le savoir l'homme la femme tu sais toi pardon plus fort le désir c'est pas une condition c'est un mot isolé non pas le désir le contraire si enfin tu me donnes quelque chose qui satisfait mes désirs donc il arrête le désir j'arrête de désirer je suis comblé et satisfait pas comme souvent je l'ai cru je suis satisfait mais demain ça m'ennuie le meilleur plat du monde vous me le faites tous les jours et m'écœure c'est pas un jeu personnel on est bien d'accord voilà donc si c'est la formulation poétique dans le Faust de Goethe
1:41:22 si et seulement si tu me fais éprouver un instant tellement extraordinaire que je puisse dire à l'instant en allemand verweile doch, du bist so schön à l'instant reste tu es si beau et bien sûr le diable n'y arrive pas et pourtant le diable il a des moyens il va jusqu'à ressusciter Hélène de Troie pour lui dire tiens prends la femme comme femme la plus belle femme de tous les temps d'après le discours bof Faust et comment ça se termine Faust est vieux il y a 40 ans qui ont passé il est aveugle il est vieillard et ses pérégrinations l'ont amené vers les Pays-Bas ça vous dit rien ?
1:41:59 ça vous rappelle rien ? et il entend là avec ses oreilles puisqu'il n'a plus d'yeux il entend qu'on construit une île des Pays-Bas une collectivité prend sur la mer pour se faire un sol à soi c'est ça les Pays-Bas un grand contemporain de Goethe et il avait une admiration énorme pour ce petit peuple et sa peinture et il entend construire un dam c'est à dire Rotterdam Amsterdam ça veut dire barrage digue le Hoover Dam aux Etats-Unis et tout d'un coup il dit je suis arrivé au bout de ma quête vivre libre sur une terre libre et il meurt aveugle sa conclusion est collective mais pas une collectivité servile pas une collectivité aliénée vivre libre sur une terre libre je vous donne des exemples je pourrais les multiplier ça c'est la modernité or cette modernité elle vous paraît bizarre parce que les idéaux de référence aujourd'hui c'est tout sauf ça c'est l'individualisme elle a pas la collectivité quand vous vous êtes des rides ça veut dire qu'il y a une post-modernité
Postmodernité, synthèse hégélienne et « ma plaie »
1:43:09 qui est une grande revanche contre la modernité voilà comment je réponds à ta question là il y a un enjeu politique c'est à vous de jouer il y a un parcours qui a été fait tant qu'on croit encore qu'on cherche une solution en dehors du politique je parle de solution à ces problèmes là je parle pas de la manière d'ajuster ma lampe chez moi quand même on a le droit à avoir la sphère privée c'est même un devoir je pense même que le vrai collectivisme c'est celui qui donne toute sa place à l'individu ici je vous lirai bien si j'avais pas peur de perdre du temps à le chercher un magnifique texte de Hegel dans la philosophie du droit où il critique ceux qui veulent retourner au modèle des sociétés patriarcales où le particularisme est la faute suprême il y a toujours une menace de subversion dès qu'il se manifeste le particularisme et il dit ces sociétés sont condamnées à disparaître lorsque la liberté commence à se manifester sous quelque forme que ce soit y compris sa forme la plus négative la liberté uniquement du particulier qui se moque
1:44:19 de n'importe qui et de n'importe quoi pourvu qu'il joue sa carte Don Giovanni par exemple et il dit dedans qu'il renvoie dos à dos celui qui cherche une solution dans le retour à la société traditionnelle substantielle comme il dit qui essaie de juguler toute prétention à avoir une originalité individuelle vous reconnaissez je vais dire nos grands-mères je ne vais pas insulter vos grands-mères d'ailleurs je ne vous insulte pas du tout parce que ça avait du sens à ce moment là quand on est un pygmée dans la forêt vierge on a intérêt à ne pas laisser tous les particularismes se développer sinon on meurt vite de faim et sans aller chercher les pygmées chez moi en Corse il n'y a pas si longtemps c'était comme ça il faut faire attention au puits à l'eau au chemin donc et à l'autre extrême le jouisseur qui veut profiter au maximum de toutes les richesses et les moyens accumulés par la modernité mais sans aucun souci politique précisément il les renvoie dos à dos et il dit la synthèse c'est de soumettre à un travail de défrichement comme il dit l'être là immédiat et lui donner la forme de l'esprit donc voilà
1:45:29 je réponds à ta question c'est pas du tout mauvaise nouvelle au contraire c'est une tragique comme il dit il faut passer comme fait Rimbaud par la saison en enfer pour après avoir fait Rimbaud les illuminations quand même j'ai embrassé l'aube d'été c'est pas désespérant ça rien ne bougeait encore au fond des palais l'eau était morte les camps d'ombres on ne quittait pas la route du bois j'ai marché réveillant les haleines vives et tièdes voilà on peut tout d'un coup arriver à la vraie poésie parce qu'on est passé par la tentation même de nier toute poésie vous me direz c'est bien ce qu'il a fait puisqu'il a fui en Ethiopie vous pourriez me dire il a fui la modernité etc oui ça c'est son parcours individuel précisément parce que c'est trop long à attendre ici n'est-ce pas parce qu'il n'y a pas de solution politique surtout de son temps il est contemporain de l'écrasement de la commune exactement Rimbaud mais justement vous connaissez les ouvrages d'Alain Borer sur Rimbaud je m'étends un peu sur cet exemple parce que c'est une bonne illustration où il dit c'est pas parce qu'il est parti là-bas et qu'il n'a rien écrit qu'il a renoncé à la poésie le menuisier qui a recueilli Hölderlin chez lui
1:46:39 autre exemple emblématique de la modernité mais qui cette fois est un fou disait lui-même il l'a vu pendant 37 ans tous les jours c'est de quoi il parle le menuisier quand on lui demande est-ce qu'il fait encore des poèmes presque toute la journée mais il n'écrit pas il scande des vers an die blaue Luft au bleu du ciel et à la fenêtre bonne nouvelle voilà donc encore une fois ce qui est le pire si on est seul sur les épaules à supporter le poids de la vérité devient le meilleur lorsque c'est dans le partage est-ce que j'ai répondu au moins en partie à ta question il est l'heure d'aller manger c'est quoi ta question je réponds jamais à mes questions non non non je réponds j'ai vos questions qui me concernent moi ben voilà si je réponds indirectement est-ce que tu es d'accord Philippe je ne dois pas solliciter ta pensée non mais je suis prêt je suis tout prêt à faire 5 minutes de prolongation ça les mérite mais ma plaie
1:47:50 c'est la plaie de tout homme moderne c'est que j'attends un changement politique et tant qu'il n'est pas là et bien on a le droit à la dépression à tout ce qu'on veut je veux dire je ne fais pas de la morale mais en même temps il ne faut pas non plus faire comme si on n'avait pas la solution est-ce que je réponds à partir de la question il faut être absolument moderne tenir le pas gagné pas le pas gani le pas gani c'est dans Rimbaud tenir le pas gagné l'humilité pas le truc qui va pas le grand soir qui va d'un coup comme ça voilà merci à vous et j'espère vous serez nombreux à continuer avec nous voilà et surtout très bonnes vacances