Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
Pourquoi Nerval pour penser le présent historique
0:12 Bon, Dominique, est-ce que tu ne te foutrais pas un peu de notre gueule ? Je vais vous parler de Gérard Nerval, alors qu'on voudrait t'entendre, qu'est-ce que le capitalisme, comme tous les fonds de l'hubris ? Je reconnais le bien fondé de la question. Selon toute apparence, je commence déjà à répondre, c'est l'apparence, c'est foutaise, enfin, à première vue comme ça, c'est vrai que, aller chercher pour parler de la critique du présent, parce que souvent je me réclame de Hegel pour dire l'important c'est de connaître le présent historique, le présent historique, c'est la domination sans partage de capital depuis que le mur de Berlin est tombé, sans rival, mondialisé, mondialisant.
0:56 Et voilà que je vais chercher pour ça, un rêveur, un fou, un romantique de 1840, il y a quelque chose qui ne va pas là, on va dire. En plus, qui a fini pas seulement fou et ou suicidé, mais les deux. Alors voilà. Mais, si je l'ai choisi, c'est parce que pour moi il est exemplaire au sens à la fois mathématique, comme un modèle, comme on dit quoi, exemplaire de ce qui est devenu notre modernité depuis la fin de l'histoire.
1:30 Je dirais, mais c'est encore moins marxiste, à la fin de l'histoire ça va pas. Tu aggraves ton cas, Marx il inaugure la science de l'histoire et toi tu dis déjà qu'elle est finie. Oui, alors, je rappelle quand même un distinguo entre Hegel et Marx. C'est peut-être la seule différence importante entre eux. N'en déplaise à Althusser, pour moi ils ont presque tout en commun, sauf ces détails-là, mais il est pas mince. C'est que la période pour laquelle Hegel dit que c'est la fin de l'histoire, c'est-à-dire la sienne, c'est pour Marx la fin de la préhistoire humaine.
2:00 Je cite Marx. Donc c'est pas contradictoire, il y a même quelque chose qui s'achève avec l'apparition de vous, de moi, c'est-à-dire, et c'est bien mon sujet avec Nerval, de la modernité. Donc là, je réponds à ta question. Pour moi, Nerval, je le prends comme exemplaire de la modernité et surtout de ses impasses. C'est pas mon héros, c'est un écrivain préféré, mais c'est pas mon héros. Je souhaite pas, maintenant, de finir fou et suicider. D'accord ?
2:32 Mais d'une part, c'est pas tout à fait un apolitique, le rêveur en question. Non pas parce qu'il a dit cette phrase qui plaît bien aux libertaires, quand il lise Nerval, ce qui arrive pas souvent, à savoir, je le cite, qu'on dise pas que je fais de la politique, j'ai jamais fait que de l'opposition. Quand même. C'est déjà pas n'importe quel positionnement politique, Nerval. Premièrement. Et deuxièmement, il y a ce rapport à Rousseau, qui est fondamental chez lui, qui est un invariant.
3:02 Et donc, voilà, c'est des raisons qui font qu'on est pas si loin que ça et surtout que l'oeuvre que j'ai choisi, Angélique, avec la nouvelle en question, il était parti pour en faire quelque chose d'autobiographique et il nous restitue les fondements de notre jeunesse politique en tant que moderne. C'est-à-dire que ça aboutit à la tombe de Rousseau et donc au contrat social, à la différence de Sylvie et d'autobiographique qui se termine très mal.
Le soupçon d'esthétisme : Marx, le mythe et le politique
3:32 Parce que là, il n'arrive pas à se défaire du roman personnel, c'est-à-dire. Voilà. Je ne vais pas monopoliser la parole parce qu'il doit y avoir d'autres questions, mais voilà pourquoi Nerval n'est pas si incongru que ça. Deuxièmement, je dirais à ceux qui croient que je suis un esthète, au lieu de parler des forces productives et des rapports de production, je parle de Nerval, Wagner, Drach, Schild, Racine, tout ce que je rappelle. Je rappelle que Marx, toutes les trois pages, cite Shakespeare et/ou la Bible.
4:02 Dernièrement, j'ai été interpellé sur Facebook par quelqu'un qui est certainement, sincèrement marxiste, enfin, qui faisait, regarde, je vais dire, tel historien que je ne citerai pas, de tel éditeur que je ne citerai pas, très marxiste, montre que Wagner, qui est une de tes références, il avait commencé à faire des opéras à sujet historique, ça, au moins, c'est progressiste et puis il est orienté vers le mythe et donc on l'a perdu, le mythe, c'est un réactionnaire, c'est Évigetraux, il n'y a qu'à voir la critique de Évigetraux par Lukács.
4:41 J'ai eu envie de lui répondre, autrement dit, il faut dire que Marx est un écrivain réactionnaire, le mec, il est marxiste, il est pibdessa, il cromme de nez, il est marxiste. Alors que Marx analyse le mythe des titans face aux dieux comme étant les grecs esclaves contre les dieux citoyens, il a très bien compris, Marx, que le mythe, il y a beaucoup à gratter dessus quand on est marxiste. D'accord ? Donc voilà, je veux dire, c'est pas... Il est curieux qu'on me soupçonne d'esthétisme alors que le seul malheureux livre que j'ai publié, je dis qu'il est malheureux parce qu'il est un peu léger, c'est un livre de... J'allais dire de Corse, mais je dis trop de mal des Corses parce qu'il les aime beaucoup. C'est un livre de paresseux, c'est une légende, la paresse corse, il faut voir les cultures en terrasse chez nous, c'est du travail de titan. Non, non, c'est vrai que c'est un livre court, dense, mais enfin, on ne peut pas...
Périodiser la modernité : le mélange des genres
5:33 Beaucoup m'ont dit, beaucoup de lecteurs de ce livre m'ont dit, tu as ruiné tous les investissements que j'avais mis dans l'esthétisme. Ça fait drôle d'être traité d'esthète après. Je montre dans ce livre que quand même, Hegel a été... a subsumé l'esthétique dans le politique. Que la vérité de l'esthétique, c'est le politique. Voilà, j'arrête là ma réponse pour l'instant. Tu dis que la vague, c'est un mot d'air, c'est aussi, il était bien, il était complètement différent, il était vécu, par exemple, au Moyen-Âge, avant la France.
6:06 Qu'est-ce que tu veux dire par là-bas ? Ah, ça c'est une bonne question. Bah, tous les... les points d'irréversibilité qui s'additionnent et qui font une figure, qui est celle de la modernité, une figure, je pense, à un terme hegelien, à une Gestalt, qui est une figure historique, quoi, dans laquelle nous sommes encore, que je fais coïncider chronologiquement, quelque part, entre la révolution industrielle anglaise et la révolution politique française, c'est quand même cohérent, tout ça est dans un mouchoir de poche, c'est du XVIIIe siècle. C'est notre genèse, et qui font... alors, les signes auxquels on reconnaît que c'est la modernité, c'est, moi je dirais avant tout, le mélange des genres.
6:45 Je le prends dans tous les sens. J'ai pas mal parlé ce soir des limites, des frontières. Et bien justement, c'est le moment où les frontières et les limites s'estompent. Où on ne sait pas, regardez aujourd'hui, je suis rouge ou je suis brun ? Parce que je suis pas un peu les deux là. Je suis pas un jeu personnel, hein. Moi je sais où je suis, hein. Enfin, il y en a qui sont entre Soral, machin, je vais dire, tu vois, je vais dire... Les limites s'estompent.
7:16 Alors qu'il y avait une époque où il y avait la droite, enfin l'extrême droite, la droite, le centre, la gauche, l'extrême gauche. Vous pouvez pas aller plus loin de l'extrême droite qu'à l'extrême gauche. Et voilà que maintenant, si tu te situes à l'extrême gauche, on te traite de fasciste. Puisque si tu es d'extrême gauche, tu es pour l'état-nation, maintenant contre le libéralisme mondialisant. Vous voyez ? Je généralise mon histoire de mélange des genres. Que ce soit pas seulement l'histoire littéraire, c'est pas seulement le fait qu'on puisse faire une tragédie dans laquelle il y a des moments comiques.
7:48 C'est pas ça que je suis en train de dire. Même si c'est aussi ça. C'est pas un hasard si Shakespeare est réhabilité au moment des romantiques. Parce que dans Shakespeare, il peut y avoir du tragique et du comique dans la même pièce. C'est impensable chez Racine. Ça, c'est typique de la modernité. Je constate, pour répondre à ta question précisément maintenant, qu'il y a mélange des genres dans l'art et dans la littérature au moment où les classes se télescopent à la Révolution française. Alors que jusqu'ici, elles s'étaient bien séparées comme des castes.
8:18 Au point que Racine, dans la préface à Phèdre, va jusqu'à dire. Alors ça, c'est typique de l'Ancien Régime. Oui, j'ai fait une entorse à la tradition. Sénèque dit que c'est Phèdre qui dénonce elle-même la calomnie, enfin qui calomnie son beau-fils en disant qu'il lui a poussé la table pour parler français. Et je l'ai fait. Je n'ai pas voulu suivre cette tradition parce que j'ai pensé qu'une princesse, de son état, son état, ça vient de sa classe sociale à l'époque, dans le corps. De son état, la calomnie était une chose trop vilaine pour être mise dans la bouche d'une princesse, qu'elle était mise à sa place dans la bouche d'une servante.
8:51 Point. On en dit, voilà, on naît N-A-I-T, du verbe naître. Il faut naître noble, tu es noble à vie. Tu nais vil, tu es vil à vie, à l'époque. Et voilà que, à partir de la révolution française, tout Balzac, tout Stendhal, c'est ça, c'est les classes moyennes, les intermédiaires. Ça commence un peu avec les noces de Figaro, où Suzanne, la boniche, devient pour la première fois un rôle à part entière, un rôle dominant, par exemple. Alors que dans Molière, même si c'est des rôles magnifiques, les rôles de bonne, c'est des rôles comiques, elle reste quand même à la cuisine.
9:27 Alors que Suzanne, c'est un rôle central. Toi qui est amateur d'opéra, tu vois l'importance de Suzanne dans les noces de Figaro. C'est même presque plus intéressant que la comtesse, son rôle vocal. Voilà. Donc, je réponds à ta question. On peut dater, premièrement, périodiser la modernité dans la double fracture économique-révolution industrielle-politique-révolution française, les deux étant indissociables. S'il n'y a que l'un ou que l'autre, ce n'est pas la modernité. Premièrement. Et au niveau phénoménologique, c'est-à-dire comment le reconnaître sémantiquement dans le mélange des genres, dans un sens très extensif, au sens où il y a à la fois le mélange des classes sociales, parce que je fais souvent l'analogie, que l'humanité est divisée en classes sociales, en genres et en sexes.
10:10 Vous retrouvez Freud, Marx, c'est comme ça. Voilà, je ne sais pas si j'ai répondu à peu près... Enfin, j'ai orienté une réponse à ta question, parce qu'elle est un peu vaste pour y répondre comme ça, mais je veux dire... La modernité est bien déterminée chez moi. Et si on devait prendre un auteur de référence pour l'inaugurer, c'est Rousseau.
L'individu, particulier réfléchi et élevé à l'universel
10:49 Oui, non, je vais te dire pourquoi. À cause du contraire. C'est qu'aujourd'hui, il y a un retour à l'enfermement, une tentation de revenir à l'enfermement dans les identités, dans les communautés. Qu'elles soient religieuses, qu'elles soient ethniques, l'islamité, la corsitude, je dis au hasard et dans le désordre, la féminité, enfin le féminisme, ce qui n'est pas pareil du tout. Parce que comme Hegel, je respecte cette féminité, je cite, éternelle ironie de la communauté.
11:24 Les Hutus, les Tutsis, les hommes, les femmes, les homos, les hétéros. On s'enferme dans les identités. Qui ont l'air très différentes, mais qui ont toutes en commun. Et c'est ça que je dénonce, d'être ontologiques, comme on dit en philosophie. Qu'elles ne doivent rien à l'histoire, ni aux luttes de classe, mais que ce soit comme ça de naissance. Être homme, femme, Hutu, Tutsi, Corse, Français. Voilà. Ce n'est pas un moment de me déranger. Vous êtes le bienvenu. Voilà. Donc, je veux dire, c'est la première réponse à ta question.
11:54 Parce qu'on se réenferme dans les identités, il ne faut plus que jamais rappeler que la modernité, c'est l'émergence de l'individu. C'est bizarre pour un marxiste de rappeler l'importance de l'individu. Mais avant, je vais vous faire un aveu. Alors, vous en faites ce que vous voulez. Si je suis communiste, c'est parce que je suis pour l'individu. Parce que seule une société où il y a la réconciliation des classes sociales peut enfin voir apparaître les individus et non pas réserver l'individu à quelques classes élitistes qui ont le loisir de pouvoir être individus.
12:25 Parce que c'est sûr qu'à la chaîne, au 3-8, ou bien pendant la récolte dans le Sahel, je veux dire, il n'y a pas beaucoup de place pour l'individu. On est écrasé par les mêmes contraintes et donc on est nivelé. Quand tu vois la tête des pauvres garçons qui demandent à garer ta voiture à Abidjan, il n'y a pas beaucoup de place pour l'individu. Ils ont toute la même tête, les pauvres. Qu'ils soient grands, petits, gros ou minces. Donc voilà, l'individu, ça demande un épanouissement. Et donc, moi, je suis comme...
12:55 Lorsque les différences de handicaps sociaux seront écartées, on pourra voir celui qui vaut musicalement, celui qui vaut cinématographiquement, j'en sais rien, on pourra voir se manifester les valeurs individuelles. Pour l'instant, elles sont écrasées par les contraintes sociales. Donc, encore une fois, je réponds à ta question. Pourquoi il faut en parler maintenant de la modernité pour insister sur son principal attribut qui est l'émergence de la particularité comme telle, de l'individu comme tel ?
13:26 Mais de l'individu, au sens très dialectique où Hegel le définit, c'est-à-dire non pas quelque chose qui est opposé à l'universel comme un libéral va nous le faire croire. Le particulier opposé à l'universel, mais au contraire, la magnifique définition qu'il en donne dans la philosophie du droit qui est quand même son testament politique, à savoir, il ne faut pas opposer le particulier à l'universel, je le cite, mais il faut voir le particulier réfléchi sur lui-même et par là, élevé à l'universalité, c'est-à-dire l'individualité.
13:59 Ça a l'air abstrait, mais je résume. Qu'est-ce que c'est que l'individu pour Hegel ? Ce n'est pas le contraire à l'universel, c'est au contraire le particulier qui a fait l'effort par la réflexion sur lui-même, par le retour sur lui-même de s'élever à l'individu. D'accord ? Français, Hippolyte, mon personnage dans le phèdre de Racine. Il pensait qu'il était un individu. Tous les hommes courent après les femmes. Moi, les femmes, je m'en fous, je n'aime pas la cour. Moi, j'aime chasser les sangliers au fond des forêts. Voilà. L'histoire des femmes, ça me bassine, je suis timide à la cour, ça ne m'intéresse pas.
14:29 Résultat, quand il est amoureux d'Aricie, il avoue, asservi maintenant sous la commune loi par quel trouble me vois-je emporter loin de moi. J'avoue maintenant, je réfléchis sur ma particularité, que finalement, je suis comme tout le monde. Ben oui, je suis élevé à l'universel, mais un peu contre moi, au prix de me perdre. Voilà. Donc, le vrai individu, c'est le particulier réfléchi sur lui-même et par là, il est le bel universel. En termes plus marxiens, c'est celui qui réfléchit à ses déterminations.
15:01 En l'occurrence, de classe, ici. Plus je réfléchis aux déterminations dont je suis issu, je ne parle pas des déterminations naturelles, on n'y peut pas grand-chose. Je ne vais pas encore, maintenant, il paraît qu'il y a des trucs qui changent la couleur des yeux. Je ne peux pas changer grand-chose dans mon hérédité. Par contre, je veux dire, je peux réfléchir, mes propres déterminations socio-historiques. Ce que chacun peut faire, ce que chacun doit faire, ce que chacun devrait avoir la possibilité de faire. Mais ce n'est pas à l'école qu'on apprend ça. À l'école, on vous fait croire, au contraire, que vous êtes des individus ineffables.
15:34 Vous voulez que je vous dise ? Voilà. Voilà comment j'apporte à ta question. Il est plus urgent que jamais de réfléchir au concept de modernité aujourd'hui et en particulier avec ce qu'elle implique d'émergence progressive de l'individu. Les sociétés ont mis des millénaires à se libérer du clanisme, de la communauté. C'est important ça. Nécessaire à l'époque de la pénurie. À l'époque de la pénurie, chacun est dans la solidarité collective. un Corse, qui quittait la Corse à l'époque où il n'avait pas le tourisme en Corse, c'était la misère et où la vendetta il fallait fuir.
16:06 Il était bien content de trouver un Corse à Marseille qui lui mettait le pied à l'étrier. Sinon, il était néant. Voilà. Je veux dire, je ne suis pas en train de faire des procès moraux. Mais nous avons les moyens matériels. Révolution industrielle, ça se tient à ce que je dis. Révolution politique, nous avons les moyens économiques de nous libérer progressivement des contraintes qui nous ont forcé à avoir un comportement mouton. Je n'ai pas dit collectiviste, je suis pour. J'ai dit mouton. C'est-à-dire d'être dans le collectif comme contraint et non pas d'une manière libre. Moi, je suis pour la communauté choisie et non pas la communauté subie.
16:37 Merci.