Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
La fin de la religion de l'art : les statues sont des cadavres
0:24 L'autre s'appelait Sinistra à l'époque. Alors c'est parti, après l'onde et donc c'est le dernier jeudi...
12:58 L'état du droit, il s'agit du monde romain en bonne traduction, dans l'état du droit donc le monde éthique, c'est la Grèce, et sa religion se sont enfoncés dans la conscience de la comédie, et la conscience malheureuse est le savoir de cette perte totale, c'est souligné, pas totale, muette est devenue la confiance dans les lois éternelles des dieux, aussi bien que la confiance dans les oracles qui devaient connaître le particulier, particulier à l'oracle de Delphes bien sûr, les statues sont maintenant des cadavres, dont l'âme animatrice s'est enfui, pour remarquer que la statuaire romaine, qui est très remarquable, qui est très réaliste, il y a des figures de Sénèque, on le voit tordues d'inquiétude, cet hyper réalisme est à l'opposé de l'idéal de la cité grecque, qui ne se perd pas dans les détails, et dans les anecdotes, donc les statues sont maintenant des cadavres dont l'âme animatrice s'est enfuie, les hymnes sont des mots que la foi a quittés, les tables des dieux, c'est très hölderlinien tout ça, sont sans la nourriture et le breuvage spirituel, et les jeux et les fêtes ne restituent plus à la conscience, les jeux et les fêtes, imaginez les gladiateurs, ou trois ours s'acharnant sur une panthère, ou sur des hommes, le plus souvent, et ce n'est pas tout à fait l'idéal de la belle olympiade, les tables et les jeux et les fêtes ne restituent plus à la conscience la bienheureuse unité d'elles-mêmes avec l'essence, aux œuvres des muses manque la force de l'esprit qui voyait, dans le temps de la cité, qui voyait jaillir de l'écrasement des dieux et des hommes,
14:23 là il fait allusion à la tragédie bien sûr, une mystérieuse culmination de l'art grec, de l'esprit qui voyait jaillir de l'écrasement des dieux et des hommes la certitude de soi-même, elles sont désormais, donc les statues, les hymnes, les tables des dieux, elles sont désormais, et là il y a un étrange renversement, qui nous rapporte à aujourd'hui, ce qu'elles sont pour nous, c'est ça à quoi je voudrais introduire aujourd'hui, nous ne sommes plus de plein pied dans l'art comme étaient les anciens, nous sommes des amateurs d'art, c'est le musée qui est notre monde, nous modernes quand je dis nous, et ce nous apparemment, vous voyez, est si peu récent que Hegel en témoigne déjà, elles sont désormais ce qu'elles sont pour nous, deux points, de beaux fruits, les voilà mes fruits, elles sont bien automne, de beaux fruits détachés de l'arbre, un destin amical nous les a offertes, comme une jeune fille présente ses fruits, je vous avise, qui avait du fun, voilà la jeune fille, elles sont désormais ce qu'elles sont pour nous, de beaux fruits détachés de l'arbre, intéressant d'avoir le sévère Hegel, un destin amical nous les a offertes, comme une jeune fille présente ses fruits, il n'y a plus la vie effective de leur être là, ni l'arbre qui les porta, ni la terre, ni les éléments qui constituaient leurs substances, ni le climat qui faisait leur déterminabilité,
Nous sommes des amateurs d'art : le musée, le baroque, le jazz
15:37 ou l'alternance des saisons qui réglaient le processus de leur devenir, ainsi le destin, oui c'est un peu mélancolique le ton général, c'est un peu l'élégie, ainsi le destin ne nous livre pas, avec les oeuvres de cet art, leur monde, le printemps et l'été, de la vie éthique dans laquelle elles fleurissaient, mûrissaient, mais seulement le souvenir voilé, ou la récollection intérieure, voilà le musée, un jour William, la récollection intérieure de cette effectivité. Notre opération, à nous moderne, notre opération quand nous jouissons de ces oeuvres, n'est donc plus celle du culte divin, grâce à laquelle notre conscience atteindrait ses vérités parfaites.
16:12 Il faut s'imaginer, un jour où il devait se terminer par la représentation des Perses d'Eschyle à Athènes, ou de l'antigone de Sophocle, il faut s'imaginer l'ambiance dans la cité. Aujourd'hui on se dit, qu'est-ce que tu fais ce soir ? Je ne sais pas, je vais écouter un peu de jazz, non, je vais plutôt aller écouter, je ne sais pas, la Vanessa Paradis, ou un film, ou ceci, on a le choix. Ce soir-là, tout le monde allait à Sophocle, il n'y a pas encore la particularisation de la société civile moderne.
16:43 Donc, notre opération quand nous jouissons de ces oeuvres n'est donc plus celle du culte divin, grâce à laquelle notre conscience atteindrait sa vérité parfaite qui la comblerait, mais elle est l'opération extérieure, nous sommes des connaisseurs, bien sûr, extérieure qui purifie ses fruits de quelques gouttes de pluie ou de quelques grains de poussière, et à la place des éléments intérieurs de l'effectivité éthique qui les environnait, les engendrait et leur donnait l'esprit, établit l'armature interminable des éléments morts, ça, il parle de la critique, bien sûr, des éléments morts de leur existence extérieure, le langage, l'élément de l'histoire, etc.
17:18 Nous sommes des connaisseurs, nous sommes des érudits. Je pense à la vogue de la musique baroque qui confirme par exemple, par excellence, ce qu'a dit Hegel là. On veut absolument jouer cette musique avec les instruments d'époque, et puis de la meilleure façon dont se jouait à l'époque, en faisant bien l'ascension, grâce à tout un travail d'archivage, ce que dit Hegel, l'élément de l'histoire, le langage, restituer les timbres, etc. En oubliant une chose, c'est que Bach, lui, ne s'occupait pas de la musique qu'on faisait trois siècles avant lui.
17:48 C'était la musique de son temps. Et c'est la même chose pour le jazz. Je suis frappé quand je revenais de Mission à l'Afrique, j'étais frappé quand je sortais du métro, de voir des jeunes gens à la sortie du métro, ou dans le métro d'ailleurs, jouer admirablement les thèmes les plus difficiles du jazz. Je pense au bebop par exemple, je ne sais pas, avec un autre cas où Gillespie, ou Monk, etc. sans une faute, avec une maîtrise incroyable, avec un petit ampli, vous savez comment ça se fait là. Et j'étais admiratif, c'est remarquable, alors vraiment, c'est bizarre que...
18:23 Et puis après je me dis, je suis en train d'admire un jeune qui joue le jazz il y a 40 ans. Parker ne jouait pas le jazz de 40 ans avant lui. Donc, voilà ce qu'il est en train de dire Hegel, passer de la substance au sujet. Et puis, ce ton un peu mélancolique, cette espèce d'élégie, il n'y a plus ceci, il n'y a plus cela, les statues sont des cadavres, les hymnes ont perdu, la substantialité.
La jeune fille qui offre les fruits est plus que la nature
18:53 Il y a un retournement, et c'est à ça que je veux vous rendre attentif. Bonjour madame, je vous en prie. Et il y a un mais qui inaugure ce retournement, mais de même que la jeune fille, vous voyez, quand elle est dans le feu, n'est qu'elle n'est pas partie, de même que la jeune fille qui offre les fruits de l'arbre est plus que leur nature qui les présentait immédiatement. L'inversement très hégélien. L'histoire, l'esprit supérieur à la nature et à l'immédiat. Il y a eu des médiations entre temps. Ici, la jeune fille est médiatrice, elle offre les fruits.
19:25 De même que la jeune fille qui offre les fruits de l'arbre est plus que leur nature qui les présentait immédiatement. La nature déployée dans ses conditions et dans ses éléments, l'arbre, l'air, la lumière, etc. Parce qu'elle, la jeune fille, synthétise sous une forme supérieure toutes ses conditions, ses conditions climatiques, météorologiques, telluriques, parce qu'elle synthétise sous une forme supérieure toutes ses conditions dans l'éclat de son œil conscient de soi.
19:56 Étrange texte. Où toute la riche diversité du monde se condense sur un quasi-non-être. L'éclat dans l'œil d'une jeune fille qui présente des fruits. L'éclat de son regard. Même pas la composition matérielle de ses yeux. On va laisser ça à la physiologie et à l'anatomie. Mais son éclat. On est plus dans l'ordre de l'acte que dans l'ordre de l'être, si vous voulez. Donc, parce qu'elle synthétise sous une forme supérieure toutes ses conditions dans l'éclat de son œil conscient de soi et dans le geste qui offre les fruits. De même, l'esprit du destin qui nous présente ses œuvres d'art.
20:27 Donc, nous, modernes, quand nous jouissons aujourd'hui de la musique de Bach ou d'une tragédie de Sophocle ou quand on lit Madame Bovary. De même, parce qu'elle synthétise sous une forme supérieure, je pense, cette phrase importante, toutes ses conditions dans l'éclat de son œil conscient de soi et dans le geste qui offre les fruits. De même, l'esprit du destin qui nous présente ses œuvres d'art est plus que la vie éthique et l'effectivité de ce peuple.
21:02 Autrement dit, nous n'arrivons pas, comme les Grecs, à produire immédiatement le beau avec cette perfection. Donc, ce que vous avez peut-être moins beau, mais c'est plus profond. C'est cette disjonction qu'on va essayer de creuser. Il est l'esprit du destin tragique qui recueille tous ces dieux individuels et tous ces attributs de la substance en l'unique panthéon dans l'esprit conscient de soi-même comme esprit. Voilà, je vais te dire, parce que le texte est assez superbe, d'ailleurs, il y a presque un poème en prose. Et je vais le coupler immédiatement avec un autre texte qui n'est pas d'un philosophe, et qui même, un texte d'un auteur qui nous a appris à nous méfier de ce qu'il y a d'idéologique dans la philosophie.
Marx : base, superstructure et décalages
21:40 Je fais bien sûr allusion à Marx, qui a écrit, comme vous le savez aussi, dans sa jeunesse, un poids qui s'appelait « Misére de la philosophie ». « Misére » veut-on dire ici « malheur » parce que c'est le sens latin. Alors, je vais vous lire le passage qui contient le plus de Marx dans le minimum de lignes. Et les éditions de l'Ultiplane ont eu la très bonne idée d'en extraire l'introduction dans un petit volume que vous trouverez en librairie.
22:13 Mais, cet extrait d'un ouvrage immédiatement antérieur au Capital, il s'agit donc du Marx définitif, si je puis dire, il s'agit de sa fameuse contribution, oui, contribution à une critique de l'économie politique. Marx n'a pas voulu faire une économie politique de plus, fut-elle marxiste à côté de celles des économistes classiques ou bourgeois. Il conteste au contraire la prétention de l'économie à se poser en sciences autonomes, critique de l'économie politique.
22:44 Donc, et dans cette introduction, vous avez un texte qui est très précieux parce que c'est très rare, un peu comme Hegel, vous savez qu'on a vu chez Hegel que Hegel n'aime pas, enfin, rappelle souvent que ça ne sert à rien de vouloir résumer, condenser l'essentiel du pensée en une phrase ou deux, etc. Ce qui est important, c'est le développement, l'enrichissement, le détail, etc. Et là, exception, et sans doute parce que c'est une introduction et que Marx est un tournant vis-à-vis de son public, il comprend qu'il faut un petit peu résumer l'essentiel de sa pensée si on ne veut pas que les arbres cachent la forêt.
23:17 Alors, voici. Profitons-en. Encore une fois, je vous dis le maximum de marquer dans le minimum de lignes. Le résultat général auquel j'arrivais est un petit peu la récapitulation de son parcours avant d'arriver au stade où il en est et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi. Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leur force productive matérielle.
23:51 L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience.
24:22 Voilà, j'ai lu celui-ci sans interruption parce que ça donne un petit peu une idée de ce qu'on a pu appeler le marxisme basique qui va immédiatement être démenti par Marx et surtout ensuite ce qui est décisif. Je dis basique parce que, au sens propre presque, nous avons une base, c'est lui-même qui apporte le mot, l'infrastructure, le monde de la production économique et matérielle et au-dessus, tout ce qui est dans notre tête ou dans notre cœur pour parler plus simplement de tout ce qui est intérieur et la superstructure. Le mode de production, la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général.
24:52 Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est leur être social qui détermine leur conscience. Donc voilà, tout va bien, il y a une base et puis au-dessus, une superstructure qui est censée être son reflet et qui a moins de réalité, forcément, si on continue à utiliser cette métaphore. Vous savez bien qu'il ne peut pas y avoir plus de réalité dans la glace qu'il y en a devant. Il peut y avoir au mieux autant, je ne sais pas si le miroir n'est pas trop déformé, mais jamais plus. Et voilà que ça ne se passe pas comme ça.
25:23 Parce que là, on est dans l'immobilité, on n'est pas dans le devenir, on n'est pas dans le mouvement. Pour l'instant, on a pris un instantané. On est dans les métaphores spatiales, on n'est pas dans le temps. Et à la base, le sommet, le métaphore spatial, on est dans. Les linguistes diraient dans la synchronie, on n'est pas dans la diachronie. Et voici la diachronie. À un certain stade de leur développement, revenons au sérieux et au réel, c'est-à-dire dans le temps et dans l'histoire, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants. Les rapports de production, pour aller très vite, ce sont les formes de politique, si vous voulez, engendrées par ces dispositifs matériels, et en particulier les formes de propriété.
26:02 On a fait très précis là-dessus. Donc, oui, en une phrase, Marx dit, il disait que la super structure exprime l'infrastructure, en est le reflet, en termes de marxologie basique, et voilà que tout d'un coup, c'est le contraire. Les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction. Il ne s'agit plus de refléter, d'exprimer, mais de contredire avec les rapports de production existants. Eh bien oui, je reviens au marxisme basique, une phrase aussi célèbre, le moulin à bras donne la féodalité, le moulin à vapeur donne la bourgeoisie, un phrase célèbre de Marx.
26:37 Mais enfin, on n'est pas passé de la féodalité à la bourgeoisie une certaine année, un 31 décembre, à minuit. Tout ça est progressif. Et beaucoup d'aspects de l'ancienne figure historique subsistent alors même que la suivante est en gestation. Il y a donc en permanence des décalages. C'est ça que Marx est en train d'étudier. Il y a toujours un décalage entre l'infrastructure et la superstructure. Regardez le droit romain. Le droit romain, en termes marxistes, c'est l'expression juridique, donc intellectuelle, donc idéologique, d'une réalité profonde qui est celle de l'Empire.
27:10 Mais le droit romain est encore utilisé énormément dans le monde juridique. Et il a traversé les siècles. Donc il y a un décalage permanent, n'est-ce pas, entre la base et le sommet. On est dans l'ordre du temps. Donc, je reprends dans cette partie dynamique du texte, après la partie statique, à un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou ce qui n'en est que l'expression juridique avec les rapports de propriété.
27:40 au sein desquelles elle s'était mue jusqu'alors. On n'est pas là pour faire Marx aujourd'hui, mais tout de même, puisqu'on est dans le cœur de la marxitude, si vous parlez à la mode, lorsqu'on hésite sur la notion de rapport de production, ça fait abstrait penser rapport de propriété. Autrement dit, les forces productives c'est purement matérielle, les rapports de production c'est politique. Pour être encore plus précis, imaginons, et pour simplifier, imaginons une société de 100, cent unités, cent habitants, à la forêt amazonienne ou dans un village du Sahel, peu importe, et où la seule force productive pour assurer cette existence de chacun et de tous serait, même pas la charrue, disons, un genre de houe, de daba, comme on dit en Afrique, de pelle-bêche.
28:26 Eh bien, c'est la force productive à laquelle Marx fait allusion ici, mais ça ne donne pas du tout le même monde selon que cette force productive appartient à un chef qui en fait un usage privé ou selon qu'il y en a un usage collectif et coopératif, comme ça existe aussi, d'ailleurs, dans les sociétés les plus archaïques. Autrement dit, la même force productive peut donner des rapports de production fort différents. Donc, revenons à ce texte de décalage qui m'intéresse beaucoup.
28:59 Le mot de décaler est à la mode, c'est pareil. À certains moments, donc, de leur évolution, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'elles étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Il y a donc bien deux moments distincts. Je fais exprès à faire ce contraste entre la jeune fille qui offre les fruits avec l'éclat de son oeil chez Hegel et tout d'un coup la grossièreté des rapports matériels, les rapports économiques.
29:33 Je fais exprès parce que ce grand écart va être fécond ici. De formes de développement de force productives qu'elles étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Jusqu'à là, c'était donc l'infrastructure économique qui était le contenu et la superstructure qui était la forme. Et voilà que maintenant, la forme idéologique dominante devient une entrave, c'est très actuel ce que je dis, devient une entrave au prochain développement des forces productives.
30:06 Ainsi, les modes de production aristocratiques et féodales, à la fin du dix-huitième, étaient arrivés à saturation. Les nouvelles forces productives, en particulier la toute récente révolution industrielle qui s'était produite essentiellement en Angleterre et qui allait bientôt faire tache d'huile, avec la machine à vapeur, etc., ne pouvaient pas s'épanouir dans le cadre de la superstructure féodale aristocratique. On peut faire le même raisonnement aujourd'hui. Il semble que, dans la complexité du monde d'aujourd'hui, les formes de production capitaliste, archaïste, ne suffisent plus, c'est le moins qu'on puisse dire au vu de la crise, n'est-ce pas, à exprimer les attentes du monde d'aujourd'hui.
30:44 Donc, de formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. C'est quand cette distorsion devient trop forte que s'ouvre, pour Marx, une époque de révolution sociale. Je continue le texte sans interruption. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement, pour des siècles, pour des semaines, plus ou moins rapidement toutes les normes superstructures. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, tiens, ils s'adressent aux intellectuels, aux théoriciens, aux sociologues, économistes.
31:15 Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel, qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse, on peut mesurer, nous avons des historiennes parmi nous, combien on produisait de vivriers à peu près au 7e siècle, combien on en produit trois générations plus tard et aujourd'hui. L'avantage de l'économique, c'est avant tout que c'est une sphère du mesurable. Donc, tout le monde peut se mettre d'accord pour savoir de quoi on parle. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse, les conditions de production économique d'une part et d'autre part les formes juridiques, alors attention à l'énumération, politiques, religieuses, artistiques, et on revient à notre propos, on était parti de l'esthétique, on se passe.
32:04 Voilà pourquoi j'ai pris ce texte de Marx. Ou philosophiques, bref, il y aurait donc un mot qui intègre toutes ces secteurs, toutes ces instances, tous ces champs, on va parler comme Bourdieu, bref, alors je répète, les conditions de production, les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, toutes les espèces du genre superstructure, bref, les formes idéologiques qui sont des formes idéologiques. Là, vous avez le concept de ce que Marx appelle l'idéologie. Ce n'est pas du tout une théorie politique qu'il y a.
32:35 On est dans l'idéologie aussi bien quand on écoute certaines, ce n'est pas péjoratif, une certaine musique ou lorsqu'on étudie le principe de l'indivision dans la propriété traditionnelle corse, tout simplement. Pas plus qu'on ne juge un individu sur... Alors, excusez-moi. Bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit, donc ce n'est pas rien. Marx n'a jamais que superstructure c'était rien, c'était un reflet dont on peut lui jeter à la poubelle, c'est capital, c'est un matérialisme, Marx, c'est bien que le reflet existe lui aussi et a une incidence.
33:06 Il sait à quel point les textes de Rousseau, c'est apparemment des idées, c'est des mots, ce n'est pas des formes matérielles, ont eu l'importance que vous savez sur le développement de la Révolution française, par exemple, à travers quelqu'un comme Saint-Just, dont on se réclame si souvent. Bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi. Ce serait simple si on pouvait juger une époque sur l'idée qu'elle se fait d'elle-même.
33:40 Il suffirait de lire Cicéron pour voir ce qui se passait à l'époque romaine. Et il dit pas plus qu'on ne juge un individu à l'idée qu'il se fait de lui-même. Ce serait facile, les procès, il suffirait de lire accusé, levez-vous. Qu'est-ce que vous en pensez ? Oh ben moi, je suis plutôt innocent. Bon, on va vous acquitter. Pas plus qu'on juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi. Il faut au contraire expliquer cette conscience par les contradictions, merci Hegel, de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production.
34:12 Une formation sociale ne disparaît jamais. Ça, c'est pour les impatients. C'est un nom dans l'histoire de du mouvement ouvrier, ça s'appelle les gauchistes. Il faut prendre tout tout de suite. C'est tout de suite, à la fin des manifs, on disait si on allait brûler la bourse. Bon, ça ne fait absolument rien au capitalisme. C'est comme de remplacer Mme la ministre par Mme la ministre, ça n'a jamais coûté un sou au capitalisme. Une formation sociale ne disparaît jamais avant qu'il soit développé toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir.
34:43 Jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielle de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre. Car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit, que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. Voilà. Alors, je vous parle de grand écart. Nous étions, vous voyez, dans ce cas de presque de plus immatériel, de plus impondérable, dans l'éclat de l'œil de la jeune fille et dans son geste offrant les fruits.
Proust : le regard de la jeune fille et la petite bande
35:20 Et là, je suis dans le bruit des excavatrices, dans les mines de charbon et bientôt, comme on dit maintenant, le fordisme et la production de séries. Alors, on est loin de même que la jeune fille qui offre les fruits de l'art est plus que leur nature qui les présente immédiatement parce qu'elle synthétise sous une forme supérieure toutes ces conditions dans l'éclat de son œil conscient de soi. Entre l'éclat de cet œil conscient de soi et la dure matérialité à laquelle nous rappelle Marx, il semble qu'il y a un abîme.
35:55 Eh bien, je voudrais combler cet abîme aujourd'hui pour vous montrer qu'on n'est jamais aussi près du fond que lorsqu'on en est à la limite de la surface. Et c'est pourquoi je vais prolonger le beau texte de Hegel sur la jeune fille aux fruits pour donner un titre à ce texte qu'Hegel n'a pas donné, bien sûr. Je voudrais le conjuguer avec le texte non plus d'un philosophe mais d'un artiste, un artiste du langage puisqu'il s'agit d'un écrivain. Je vais vous citer un passage de Proust qui se situe pour ceux qui sont familiers de Proust, c'est à l'ombre des jeunes filles en fleurs, c'est extrait dans le deuxième volume de La Recherche du temps perdu, au moment où le narrateur est encore un gamin, enfin, il est pré-adolescent, convalescent, souvent malade, convalescent.
36:42 Et quand il voit pour la première fois le groupe de jeunes filles sur la jetée dont surgira, puis Claire Albertine, si vous ne vous connaissez la suite. Et à un moment donné, en vacances avec sa grand-mère à Balbec, à Granville en gros, et à un moment donné, son regard croise le regard, vous voyez, on est parlant du texte de Hegel, le regard d'une de ces jeunes filles. un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette je croisais ces regards obliques et rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain, ils viennent parler de la petite bande à laquelle ces jeunes filles appartenaient, qui enfermait la vie de cette petite tribu.
37:23 inaccessible, inconnu, où l'idée de ce que j'étais ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. C'est un jeune garçon timide, ces jeunes filles qui ont l'air très à l'aise dans le monde. Tout occupé à ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui descendait très bas sur son front, m'avait-elle vu au moment où le rayon noir émane de ses yeux m'avait rencontré. Vous voyez comme les galépoux se retrouvent. On s'attarde sur ce qui est à la limite entre l'intérieur et l'extérieur, l'éclat de l'œil. Si elle m'avait vu, qu'avais-je pu lui représenter, du sein de quel univers me distinguait-elle ?
37:54 Et là, il y a ce texte admirable. Si nous pensions, c'est une hypothèse farfelue, mais pour mieux faire ressortir la vérité, si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une brillante rondelle de mica, hypothèse rendue crédible par l'homme bionique, je ne sais pas on appelle ça maintenant, vous savez, déjà, Descartes avait été attentif le premier aux automates. Les premiers automates apparaissent au XVIIe siècle où explose la pensée mécaniste. Et déjà, Descartes se demandait, vous savez, dans ce texte célèbre, s'il a sa fenêtre, il dit, je vois des hommes.
38:25 Je dis que je vois des hommes. Alors, que vois-je sinon des manteaux, des chapeaux qui peuvent recouvrir des spectres nus par des ressorts ? La méfiance de Descartes. Je ne vois que des manteaux, des chapeaux, soyons clairs avec la manière de parler. Peut-être qu'en dessous, il y a des automates qui prennent la forme des hommes. Voilà. Donc, il faut faire attention à ce qu'on dit Descartes. Donc, si nous pensions que c'est une crise de son qu'une brillante rondelle de mica, bref, si nous pouvions reproduire ces thèmes très, très, très familiales, même s'ils se développent beaucoup maintenant avec le virtuel, bien sûr, le 3D, tout ce coup, oui.
38:59 Donc, nous avons encore plus les moyens de rendre ce texte valide aujourd'hui, n'est-ce pas, qu'à l'époque où Proust l'écrivait. Si nous pensions « Les yeux d'une telle fille ne sont qu'une brillante rondelle de mica », nous ne serions pas avides de connaître et d'unir à nous sa vie. Bref, si c'était uniquement une composition matérielle, s'il n'y avait pas l'éclat, on est parti de Hegel pour cet éclat, qui donne une vie qui n'était que du mort, qui imitait plus parfaitement le vivant, physiquement, chimiquement. Mais nous sentons que ce qui luit, du verbe « luire », que ce qui luit a luité dans ce disque réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle.
39:40 Alors, vous allez me dire, « Oh là là, on est à la pente de l'idéalisme, c'est-à-dire qu'il y a autre chose que le corps, derrière, il y a l'âme, pas du tout. Parce que ça fonction matérielle de l'œil. » Mais regardez la suite. « Que ce sont, que ce sont, sujet de que ce sont, ce qui luit dans l'éclat de cet œil, inconnu de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît. Pelouses des hippodromes, sable des chemins où pédalant à travers Champs-et-Bois m'eût entraîné cette petite péri plus séduisante pour moi que celle du paradis persan.
40:10 Les ombres aussi de la maison où elle va entrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle. Et surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscur et incessante volonté. C'est extraordinaire. Proust montre bien que ce qui luit, dans ce regard, c'est toute une vie. Donc c'est un contresens de pensée qui fait appel à une intériorité qui se fait invisible derrière elle. Bien sûr qu'il y a une intériorité. Cette intériorité est composée de l'immense matérialité de ce que la fille vit, du monde dans lequel elle vit.
40:41 Et alors, pour rebondir de Proust à Marx, même pas Hegel mais carrément à Marx, je vous lis une réflexion qu'il fait sur la petite bande de jeunes filles à un moment donné qui sont sur la fameuse bande de jeunes filles qui sont sur la jetée. C'est un passage assez connu. Et il vient de remarquer, je vous le souhaite ça, que bien qu'elles soient très différentes individuellement, il y a quelque chose qui circule à travers elles qui fait l'homogénéité de la petite bande comme il les appelle. Qui ne doit pas être due au matériel parce qu'il est une brune, une autre est blonde, une petite autre grande, etc.
41:13 Nous ne nous égarons pas. Ce n'était peut-être pas dans la vie le hasard seul qui, pour réunir ces amies, les avait toutes choisies si belles. Peut-être ces filles, dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et dure, extrêmement sensible à tout ridicule et à toute laideur, incapable de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral, il parle de ces filles, là, je vous rassure. S'étaient-elles naturellement trouvée parmi les camarades de leur âge éprouvé de la répulsion pour toutes celles chez qui des dispositions pensives ou sensibles, ce qu'on appelle en revient des prises de tête, se trahissait par de la timidité, de la gêne, de la gaucherie par ce qu'elles devaient appeler un genre antipathique.
41:48 Et les avait-elles tenues à l'écart, tandis qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse, d'élégance physique, seule forme sous laquelle elles puissent se représenter la franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à passer ensemble. Quel rapport avec Marx, vous me direz ? Ça vient. Parce que pour l'instant, il n'a donné que des points communs un petit peu psychologiques. Et voilà tout d'un coup, peut-être aussi la classe, la classe sociale. Quand on parle de classe sociale, maintenant, on dit que c'est dépassé, c'est ringard, c'est Marx et Giné.
42:18 C'est vieux, c'est mon totalitaire, le boule à feu. On caricature un peu, mais c'est pas loin. Quand on ose à peine sous les déterminations de classe, on vous renvoie à de la préhistoire. Et voilà que du côté de Proust, quelle honte pour les anti-marxistes, la notion de classe est là et déterminante, vous allez voir. Peut-être aussi la classe à laquelle elles appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains milieux populaires et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas encore ajoutée celle de l'intelligence.
42:53 Un milieu social pareil aux écoles de sculptures harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas encore l'expression tourmentée, produit naturellement, donc, cette évolution économique et sociale produit naturellement et en abondance de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. N'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je voyais là devant la mer comme des statues exposées au soleil sur un rivage de la Grèce. Ce sont des rencontres qui ont l'air fortuites comme ça mais qui ne sont pas un hasard, Marx, c'est-à-dire qu'ils se rappartiennent et pas de toute façon.
Esthétique, anesthésie et surface
43:26 pour montrer qu'on n'est pas si loin de l'infrastructure quand on est dans l'éclat, n'est-ce pas, de l'œil de la jeune fille. Et si je commençais par cet éclat, c'est parce que, je vous l'ai promis la dernière fois, notre discussion d'aujourd'hui allait se concentrer dans le champ de l'esthétique. Or, si nous réfléchissons le mot esthétique, peut-être que quelques-uns trouvent le savent, étymologiquement, ça nous renvoie à quoi ? Le mot lui-même. Étymologie ne suffit pas à faire une définition, mais c'est un indice.
43:56 Vous le retrouvez dans l'anesthésie, ça veut dire quoi, l'anesthésie ? Ça veut dire qu'on supprime quoi dans l'anesthésie ? Oui, on supprime les sens, exactement, la sensibilité, le sensible. Le sensible, c'est vraiment de Platon, ce que je touche, ce que je vois, la belle apparence, belle ou pas, le monde de l'apparence sensible. Donc l'anesthésie, c'est d'abord, justement, et c'est là que je voulais en arriver pour les raisons pour lesquelles je suis parti de l'éclat de la jeune fille, c'est le monde de la surface, de l'apparence, sans s'inquiéter de savoir ce qu'il y a derrière pour l'instant, n'est-ce pas ?
44:29 Si je contemple un beau coucher de soleil sur la mer, je vais le dire mieux, je vais le dire à travers Baudelaire, tenez, Chant d'automne, décidément de saison aujourd'hui, Chant d'automne, première partie, j'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amère, et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer. Alors restons à ce tableau quasi non figuratif, je ne parle pas d'aucun motif, le soleil rayonnant sur la mer, il n'y a pas grand chose de figuratif là-dedans.
45:00 Et si je regarde cette espèce d'or liquide qui se répand quelquefois sur la mer au moment du crépuscule, je suis émerveillé par cette richesse, cette plénitude, mais si tout d'un coup, je prends un verre, que je prends au cœur même de la mer colorée là, si je prends un verre et que je vous le montre, il sera incolore, n'est-ce pas, transparent. Nous étions dans l'illusion, nous étions à la surface, et à la surface, à la rencontre de la lumière du soleil et de la surface de l'eau qui se produit cette magie poétique.
45:38 Mais il est évident que si je prends une épingle, si je commence à aller à 2 mm en profondeur, cette magie a déjà disparu. Je dis ça parce que la notion de surface est complexe. Elle est complexe parce qu'elle est presque de l'ordre d'un non-être. Si je prends une surface pour simplifier, je quitte la mer, maintenant je prends une eau douce et une eau calme, pour simplifier une surface plate, où est-elle à la surface de l'eau ? Je veux dire à la limite entre l'air et l'eau.
46:09 C'est typique même d'une notion imaginaire. Elle occupe l'espace de la limite. Encore une fois, si je vais à 1 mm en dessous de cette surface, dans l'eau, je ne suis déjà plus à la surface. Je vais commencer à glisser dans la profondeur. Et donc, c'est en tant que relation entre deux réalités hétérogènes que la surface prend tout son sens. Vous voyez que c'est quand même une notion complexe, cette notion de superficie. Or, dans la langue, on a des connotations qui nous détournent un petit peu de la forme que nous sommes en train de faire.
46:42 parce que très souvent, la notion de surface est connotée de manière péjorative par rapport au fond qui semble être l'essentiel. Allons au fond des choses, sous-entendu. Je pense qu'on va aller au fond. On arrive au fond. On arrive à la rigueur. Il y a de la boue et de la vase. Ce n'est peut-être pas le fond le plus intéressant. Alors qu'à la surface, il y a des tas de reflets. Je pense à la musique de Schubert, qui prend souvent tout son sens qu'avec la proximité d'une eau claire et transparente, les truites ne se baladent pas dans les eaux troubles en général. Il y a d'autres eaux dans la musique, mais celle de Schubert est un effort extraordinaire pour atteindre la lumière.
47:15 Et vous savez que dans le cycle de lieder, pour ceux qui connaissent Schubert, de La Belle Meunière, l'apprenti meunier qui suit le cours de la rivière comme un destin finira au fond de l'eau. Donc on va rester à cette surface qui sera la peau, par exemple, dans la peinture, Hegel a de longs développements dans ses leçons sur l'esthétique de Berlin, de longs développements sur le temps qu'il a fallu dans l'histoire de la peinture pour rendre la chair, qui est un petit peu pour lui la synthèse de toutes les couleurs, la difficulté qu'il y a à rendre la carnation.
47:51 C'est un passage que je parle de surface. Je me demande s'il y a pas... Un passage où ça s'illustre particulièrement. Je prends un extrait que je prends en surface. C'est pourquoi la peinture est obligée de renoncer à la totalité spatiale. Il en est au passage, je vous distingue bien, les spécificités de chacun des beaux-arts.
48:23 L'architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, hiérarchie. C'est pourquoi la peinture est obligée de renoncer à la totalité spatiale et ce n'est pas seulement à la limitation de la nature humaine qui lui impose cette renonciation. Dès l'instant, en effet, où l'objet de la peinture ne représente au point de vue spatial qu'un reflet de l'intériorité spirituelle que l'art offre à l'esprit, la réalité spatiale et concrète perd de son indépendance et contracte avec le spectateur des rapports plus directs et étroits que ceux des œuvres de la sculpture. Il veut dire par là que dans la sculpture, il y a trois dimensions. La profondeur est réelle dans la sculpture.
48:55 Avec la peinture, il y a un saut énorme. C'est pour ça qu'il la range dans les arts romantiques, pas du tout au sens de l'école romantique du 19e siècle. Comme il le date, De l'apparition du christianisme pour réguler, bien sûr, par rapport au classicisme et à l'art grec. Mais un art moderne, si vous voulez déjà. En ce que, il y a une dimension du réel, la profondeur, justement, qui est abstraite dans la peinture. Bien avant que n'apparaisse la peinture dite abstraite, la peinture est toujours abstraite dès son principe par le simple fait que la profondeur est bien là, mais sous le mode d'illusion qui s'appelle la perspective, bien sûr, comme vous le savez.
49:25 Ce n'est plus une profondeur réelle, ce n'est plus une profondeur imaginaire qui ne peut donc apparaître que sur une surface. Ce n'est pas une profondeur réelle. C'est la grande différence avec la sculpture. Et alors, je ne trouve pas le... Je ne vais pas vous faire perdre du temps, mais j'ai un passage sur la chair que je vous retrouverai qui est admirable. Oui, et donc, puisque j'en suis à la chair, cette surface, la peau, puisque j'en étais là, ce n'est pas encore suffisant. Cette peau, il faut encore mettre de la surface.
49:57 La surface, ça s'appelle maquillage, bronzage. Vous voyez qu'il y a beaucoup de travail sur cette surface. J'ai fait un cours une fois à les Africains, c'était obligé, en terminale, et je leur avais dit imaginer qu'on apporte en classe... Non, pardon, excusez-moi. C'était une classe de PSEC, BAC secrétariat. C'est un genre de cours pigé, c'est une pauvre jeune fille qui était de la dactylographie. Je dis pauvre, parce qu'on leur imposait deux heures de philo par semaine, en plus de tous les cours qu'elles avaient de la dactivographie.
50:28 et donc, je n'avais pas trop les encombré avec le concept, la substance, le sujet et les prédicats. Et donc, elle me demandait de parler ce qui intéresse les jeunes filles, bien sûr, et à propos de la séduction, on m'en dit beaucoup, pourquoi les femmes européennes prennent tant de maquillage, etc. Et je leur ai dit, qu'est-ce que vous aimez, chez votre bien-aimé ? Alors, elles me répondent tout. Je dis, bon, si c'est tout, je ne vais pas enlever grand-chose. J'enlève juste une petite surface.
La hiérarchie des arts et l'intériorité devenue
50:58 la peau. Et il vous reste l'écorché qui est dans la salle de sciences. Vous auriez vu le mouvement de recul, le mouvement d'horreur dans la classe à ce moment-là. Mais comment ? Vous me disiez que vous aimiez tout. Je n'ai presque rien enlevé. J'ai enlevé presque rien. Quand on a dû avoir les mêmes idées, je suppose que tout ça va être un douleur. Mais là, on avait une surface. Vous voyez ? La surface est quand même profonde. C'est quand même ce qui suscite l'intérêt, le désir, ou l'antipathie, peu importe. Mais enfin, voilà, tout ça se passe indépendamment de savoir ce qu'il y a derrière, heureusement. Donc, si je continue de la peinture vers la musique, par exemple, alors là, on avait déjà vu qu'en peinture, il y a une dimension qui s'était évaporée, en termes réels, qui est à la profondeur, qui est devenue la perspective, donc imaginaire.
51:41 Et voilà qu'en musique, il n'y a plus de dimension du tout. Il n'y a plus de spatialité du tout. Il n'y a plus spatialité du tout. Sauf dans les musiques moins bonnes que d'autres. Une musique, par exemple, qui se contente d'une régularité rythmique, un petit peu comme une colonnade, c'est-à-dire, montre bien qu'elle est encore soumise à l'idéal plastique. Elle a besoin d'avoir des repères réguliers, etc. Et, vous savez, Verlaine, dans son art poétique, qui a ce très célèbre incipit de la musique avant toute chose, et pour cela, préfère l'impair, il part de la mesure impaire du vers, bien sûr.
52:18 Et pour cela, préfère l'impair, plus vague et plus soluble dans l'air, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. On est loin, là, de la matérialité plastique, on est vraiment dans l'impondérable musical. C'est bien ce que signifie le coup d'archet de la musique avant toute chose. Et pour cela, préfère l'impair, plus vague et plus soluble dans l'air, il n'y a plus de forme et de contour déterminé, plus vague et plus soluble dans l'air, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. et il rattrape ça aussi dans la strophe suivante.
52:49 Vague ne veut pas dire ici qu'on va faire du n'importe quoi et du flou et de noyer le poisson. Il faut aussi que tu n'ailles point, chercher tes mots avec que quelques méprises. Rien de plus cher que la chanson grise ou l'indécis au précis se joint. Tout de même, il y a une précision musicale, vous savez, aussi parfaite que toute précision plastique. dans la musique, même toutes les dimensions spatiales se sont évaporées et donc là, tout se passe comme si on avait même quitté l'ordre de la surface comme si c'était le fond qui parlait directement.
53:21 Et le fond, il est quoi ? Il n'est plus espace, il est temps. Et là, on a tout l'ordre de l'esthétique de Hegel. Si vous regardez bien la hiérarchie des arts sur lesquelles s'édifie sa monumentale esthétique, architecture, sculpture, peinture, musique, poésie. Je reviendrai sur la hiérarchie des deux derniers, posé problème complexe. Vous avez l'architecture la plus engagée dans les contraintes spatiales. L'architecture, d'ailleurs, au départ, n'a pas une visée proprement esthétique.
53:52 L'important, c'est qu'elle ne s'écroule pas tout de même. Il y a des contraintes comme la gravité, tout ça. Il y a les trois dimensions. Il parle de l'architecture du temple chez les Grecs, par exemple, qui sert avant tout de préparation tant qu'est fait pour abriter la figure du dieu, la statue de Zeus à Olympie, par exemple, la statue de Diana à Ephèse qui fait partie des merveilles du monde. Puis, quand on passe à la peinture, on l'a vu, une dimension de l'extériorité empirique réelle disparaît, la profondeur.
54:24 Avec la musique, c'est toutes les dimensions spatiales qui disparaissent. vous voyez bien que la progression a un sens. C'est celle qui va de l'extériorité vers l'intériorité, tout simplement. Mais quand je dis l'intériorité, ne pensez surtout pas à celle auxquelles on a accès en méditant, en s'introspectant, en faisant comme le penseur de Rodin, en disant « qu'est-ce que je suis en train de penser ? » Bien sûr, cette intériorité-là, on l'a vu avec la jeune fille de Proust tout à l'heure, cette intériorité renvoie elle-même à une très riche extériorité, mais passée. On est dans l'ordre du temps. On se passe passée et donc cet éclat, l'éclat de son oeil est le résultat en acte de toute cette histoire.
55:00 Personne ne le dit, c'est toute sa vie. Je rappelle ici la suite qui est plus explicite à ce niveau-là d'ailleurs, pour ce qui est de l'objet de l'intériorité. Je répète le passage que j'ai dit et j'enchaîne. Que j'ai récité tout à l'heure et j'enchaîne. Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons du verbe luire. Dans ce disque réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle. Que ce sont inconnues de nous les noires ombres des idées que cet être se fait relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît.
55:35 Pelouse des hippodromes, vous voyez, on n'est pas à l'intériorité abstraite, c'est du réel. Passé. Sable des chemins où pédalant à travers champs et bois m'eût entraîné cette petite péri plus séduisante pour moi que celle du paradis persan. Péri et houri qui sont des divinités orientales. Les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle et surtout que c'est elle avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais, j'enchaînais, que je ne posséderais pas ce jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il y avait dans ses yeux.
56:08 Ce qui est plus compliqué, n'est-ce pas, qu'un simple accouplement si vous réfléchissez un petit peu. Parce que pour s'approprier les pelouses des hippodromes, je ne sais pas, les jardins, les sables, les chemins, ce n'est pas dans une étreinte qu'on enferme tout ça. Et c'était par conséquent toute sa vie qui m'inspirait du désir, désir douloureux parce que je le sentais irréalisable, le narrateur n'est pas tout à fait idiot, mais enivrant parce que ce qui avait été jusque-là ma vie, ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir et qui était faite de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même qui est le bonheur.
56:46 Donc, il est clair ici que l'évolution qui, quand je dis que ça va de l'extériorité empirique à l'intériorité, ça ne veut pas dire que l'intériorité est abstraite, c'est tout le contraire. C'est le monde extérieur qui s'est intériorisé. Mais nous avons suffisamment travaillé dans les séances précédentes pour savoir qu'on ne peut pas faire l'impasse sur le devenir qui a précédé ce résultat et qui donne au résultat tout son sens. C'est ce que Hegel appelle un Gewordensein, un être devenu et auquel on ne comprend rien si on ne lui restitue pas le devenir qu'il a constitué.
57:23 Si les flamands sont roses, c'est un résultat qui est dû au fait qu'ils ont passé leur temps à manger des crustacés, des crustacites qui sont dans l'Afrique en particulier de l'Est Et voilà, donc je veux dire cela n'a pas disparu le rose de leur aliment. Simplement, il s'est intégré dans le résultat final, sur la surface de leur plumage d'ailleurs, soit les temps passants. Ce qui était ingurgité au fond revient sous forme de surface. Et donc, c'est un petit peu difficile à saisir en un premier temps, mais enfin, ce n'est pas insurmontable, c'est le dialectique de l'intériorité et de l'extériorité.
58:04 L'intériorité vers laquelle tend tout l'esthétique de Hegel n'est pas une intériorité abstraite et vide celle du moi abstrait qu'on a suffisamment critiqué on l'a vu des fois précédentes. Mais c'est au contraire le moi avec toute la richesse du déploiement de la diversité du monde. Bref. Donc, lorsqu'il parlait de la jeune fille tout à l'heure, il disait bien que la jeune fille synthétise, n'est-ce pas ? Si ça synthétise, c'est qu'il y a plusieurs choses. C'est que ce n'est pas l'unité vide et abstraite du moi, du négatif. Elle synthétise sous une forme supérieure toutes ces conditions, donc l'air, la lumière, le soleil, dans l'éclat de son oeil conscient de soi et dans le geste qui offre les fruits.
Toute parole signifie pour quelqu'un : la reconnaissance
58:41 Simplement, il y a cette attitude qu'on est sûr, grâce à cet éclat, qu'on n'a plus affaire à quelque chose, ce que Proust appelait la brillante rondelle de mica, ça c'était quelque chose, mais qu'on a affaire à quelqu'un. Vous savez, j'aime bien répéter ce qui, à mon avis, est la meilleure formule de Lacan, il y en a beaucoup. et de plus ou moins heureuse, mais il y en a une qui est admirable, c'est que, vous savez qu'il a beaucoup parlé du langage et qu'il parle avec une certaine pertinence, souvent, et en particulier de la parole, et il dit, avant de signifier quelque chose, toute parole signifie pour quelqu'un.
59:13 Je reprends un exemple, je crois qu'on avait un petit peu analysé, j'ai dit pour les nouveaux venus, mais lorsque, si j'écris trois lettres, une à mon patron pour demander l'augmentation, une à mes parents pour leur raconter mes vacances et une à une lettre d'amour, il n'y aura pas le même vocabulaire, la même syntaxe, le même style, parce que les trois quelqu'un à qui je m'adresse m'imposent, à moi en tant qu'expéditeur, une écriture spécifique, spécifique de la relation qui s'installe dès l'instant que c'est à celui-ci ou celle-là que je m'adresse et non pas à l'autre.
59:51 Autrement dit, je ne suis pas le seul auteur de mon œuvre ce que Rimbaud avait parfaitement vu. les imbéciles qui se proclament les auteurs de leur œuvre, disait Rimbaud. Rimbaud savait que le je est un autre. Pour prendre une formule, il n'est même pas dit je suis un autre pour radicaliser, n'est-ce pas, l'altérité, il avait dit je est, quitte à faire une entorse à la syntaxe. donc le fait que l'importance de ce quelqu'un nous ramène au grand résultat auquel nous étions arrivés la dernière fois comme ça, il y a en science pour faire des rappels un peu récapitulatifs, c'est que le grand résultat de la philosophie de Hegel c'est la reconnaissance.
1:00:29 Encore une fois, Hegel aurait pu à ce qu'on ramène tout son système, pas le sien, mais que ce soit celui du Platon, de Leibniz ou n'importe qui à une seule pensée fondamentale. Mais tout de même, si un concept final chez Hegel c'est celui de reconnaissance, on l'avait vu dans la réalité du maître et de l'esclave et on le voit bien ici. Le narrateur se plaint d'être un néant par rapport à ces jeunes filles qui ont l'air de mener une vie dans un monde supérieur, une sphère auquel il n'a pas accès et dans laquelle lui n'est pas encore reconnu. Et on avait évoqué la dernière fois des enjeux de reconnaissance qui se dissimulaient sous des formes très familières et quotidiennes de courtoisie comme « servez-vous d'abord ? »
1:01:10 Passer avant moi, je vous en prie quand on rentre dans un salon où il y a du public et on avait montré entre nous que c'était une manière de dire « ben oui, moi je suis comme toi, je n'ai pas envie de passer pour une bête qui se précipite mû par son instinct vers sa nourriture. » Moi je lui dis « sers-toi d'abord pour montrer que je suis un petit peu au-dessus comme de la simple détermination naturelle. » On n'a pas conscience de tout ça. On dit « servez-vous d'abord ! » Mais il y a tout ça qui est en jeu comme dirait Hegel. « Spiel » le jeu « Beispiel » l'exemple. Un jeu de mots qu'il fait souvent. Donc, cette lutte pour la reconnaissance est une clé des relations humaines ou comme on dit en philosophie des relations intersubjectives.
1:01:47 La philosophie a passé 20 siècles à approfondir la relation sujet-objet, la relation de connaissance et c'est bien tard et grâce, c'est 20 siècles, je veux dire, c'en est le résultat, qu'elle a compris que la clé de la relation sujet-objet c'était la relation sujet-sujet. Autrement dit que l'essentiel, la vérité ne s'atteignait que sur un rythme à trois temps et non pas dans la relation binaire que Lacan appelait spéculaire.
1:02:19 Spéculum, c'est le miroir, illusoire. La relation binaire, nous, c'est plus que je et c'est plus que toi et moi. Et donc, moi, l'autre, quelque chose. Un quelqu'un, un autre quelqu'un et un quelque chose. Même si on se réunit, même si c'est pour la paix chez les Indiens, pour où je prends des... je ne suis pas spécialiste, je prends des imageries familières à chacun en laissant l'anthropologue il se faut savoir si c'est fondé ou. Mais je pense au calumet, le calumet de la paix.
1:02:49 Même dans une réunion, apparemment, où ce sont seulement les sujets qui sont importants, les personnes, il faut qu'il y ait un quelque chose qui sanctionne, qui ratifie et qui donne une profondeur à la relation intersubjective. Donc, vous voyez, c'est une gymnastique à laquelle il faut essayer de s'entraîner. Le rapport à l'autre passe par la chose, le rapport à la chose passe par l'autre. Il ne faut pas sortir de ce triangle. Il y a un très beau texte là-dessus, qui n'est pas de Hegel et qui est de Maurice Merleau-Ponty, figure trop tôt disparu, noble figure de la philosophie française de l'après-guerre, qui sauve l'honneur.
Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie : moi, le vrai, les autres
1:03:25 Je dis que sauve l'honneur parce que de Sartre à Derrida et que le philosophie française de l'après-guerre, sans doute, est un effet de la guerre froide et dans l'ombre du plus nazi des philosophes. Et, il y a des choses admirables chez Sartre, chez qui vous voulez, ce n'est pas la question. Mais enfin, il y a ce handicap de départ. et auquel Merleau-Ponty a le moins souscrit. Et Merleau-Ponty, il a été invité par le Collège de France à prononcer sa quête d'une causerie pour, en mémoire de Bergson, qui naît pendant fêté un anniversaire de sa mort.
1:04:02 Et, très vite, la discussion s'élargit et s'élève du cas particulier de Bergson à celui du philosophe en général et de son rapport précisément au monde, à l'autre, etc. Et il y a ce texte s'appelle Éloge de la philosophie, simplement, le truc dans ma poche. et il y a un admirable passage où il insiste sur ce triangle, Merleau-Ponty. Et il dit il y a trois instances inséparables dans la philosophie, le moi, le vrai, avec un V majuscule, et les autres.
1:04:38 Il ne dit même pas l'autre, il dit les autres. Ou bien, c'est avec les autres que nous allons au vrai, ou bien, ce n'est pas au vrai que nous allons. Je le cite là textuellement. Ou bien, nous allons au vrai avec les autres, ou bien, ce n'est pas au vrai que nous allons. Et il ajoute, parce qu'il y a toutes les combinaisons possibles, je peux être moi avec les autres sans le vrai. Comment ça s'appelle ça ? Je suis moi avec les autres sans le vrai. Mais c'est ça l'opinion. Je suis dans l'opinion, on s'appelle maintenant le café du commerce. Ou dans la sophistique.
1:05:08 Ou dans la communication. On prend des choses actuelles. Le but du discours n'est pas la vérité, n'est pas distinguer le vrai du faux. De faire réussir une action, quelque crapuleuse qu'elle soit. C'est à la fond de l'avocat marron, qui est par excellence l' avocat, l'avocat marron, qui dit n'importe quoi pourvu que le résultat, on pense que le résultat son coupable soit acquitté quelque forfait qu'il ait pu commettre.
1:05:38 Donc, ce triangle, moi, le vrai, les autres, prenez-le avec toutes les combinaisons que vous voudrez. Moi, avec les autres, sans le vrai, ça donne l'opinion. On est à l'opposé de la philosophie. La rupture a été faite dès Socrate, n'est-ce pas ? dès Parménide même. Ce n'est pas bien. Parménide est le premier à opposer totalement le savoir, l'épistémé, la science, à l'opinion, à la croyance. il y a moi avec le vrai, sans les autres.
1:06:08 Ça existe aussi. Pensez aux ascètes sur le sommet des montagnes dans la contemplation, ça existe. C'est le religieux, ce n'est pas le philosophique. C'est une combinaison possible. Ce n'est pas le vrai philosophique. et il peut y avoir aussi les autres qui sont dans le vrai sans le moi. Ça, c'est déjà plus rare, mais un cas pathologique, ça s'appelle la folie. Vous avez toutes les trois combinaisons. C'est un passage admirable. Je vais quand même rappeler pourquoi il est parti de Bergson.
1:06:38 C'est à cause d'une incidente historique de la biographie de Bergson. Toute la pensée de Bergson l'a amenée vers la fin de sa vie à vouloir se convertir au catholicisme d'origine juive. Et au moment où il allait le faire, à la fin des années 30, les persécutions antisémites commençaient déjà dans le troisième Reich.
1:07:10 Et même, je saute quelques années, nous sommes sous Pétain et le régime de Pétain veut décerner à Bergson les honneurs de l'État français qui récompense le philosophe qui a su rendre toutes ses valeurs, la spiritualité aux vraies valeurs contre le marxisme envahissant. C'est une chose matérialiste que vous connaissez. Et Bergson a refusé. C'est de ce refus que part Merleau-Ponty pour montrer en quoi Bergson reste grand et se rattache le patronage socratique. Socrate a eu des problèmes aussi avec l'opinion et avec les pouvoirs.
1:07:42 Et il refuse, il dit, je n'ai pas voulu me convertir pour ne pas me séparer de ceux qui demain, comme il dit, seront des persécutés. et Merleau-Ponty rebondit sur cette anecdote en disant que c'est là qu'on voit la relation spécifique du philosophe avec le politique. Ou bien nous allons avec les autres sur le mode du vrai ou bien ce n'est pas au vrai que nous allons. Donc je vous recommande cet admirable éloge de la philosophie où nous retrouvons ce triangle.
La chose entre les sujets : la table, le fermenté, Hölderlin, le blues
1:08:14 Il n'y a pas plus hégélien que la triangulation, n'est-ce pas, de ce qui jusque-là était binaire. Par exemple, le sujet s'oppose à l'objet pendant 20 siècles et l'ouvrage que nous commentons depuis cinq jeudis aujourd'hui, la phénoménologie a pour objet le phénomène car ce qui nous est donné, dit Hegel, ce n'est pas le sujet à part ou l'objet à part mais c'est la relation des deux. Parce que Descartes avait entrevu Kant a creusé et que Hegel sanctionne avec cette notion de phénomène, n'est-ce pas.
1:08:45 Le phénomène c'est indissolublement le sujet et l'objet et on cherche à savoir qu'est-ce qui vient de moi, qu'est-ce qui vient de l'extérieur. Pour l'instant, ce qui est donné, c'est la relation des deux. Là, on a tout, c'est le plus riche, on n'a encore rien abstrait et rien séparé. Donc, cette relation binaire qui caractérise l'entreprise connaître dans la philosophie n'atteint sa perfection que lorsqu'elle s'élève au ternaire et les trois éléments étant ici, moi, la chose et vous je vous ai donné l'exemple du cas du Mède-la-Pêche, de la table, et le plaisir de la table, le plaisir de manger de bonnes choses avec les autres.
1:09:20 C'est indissociable. On ne fait pas les efforts de présentation, etc., lorsqu'on mange tout seul. Donc, le fait d'être avec les autres se retentit aussi sur l'esthétique, au sens strict, de l'apparence. Je ne sais pas, que les radis soient en rond autour des saucissons ou l'inverse. Peu importe que ce soit un repas populaire ou un... on ne va pas gastronomique dans un grand restaurant, mais je veux dire, c'est toujours autour d'un quelque chose, ne serait-ce qu'autour d'un apéro, que se sanctionne une relation intersubjective.
1:09:54 Et, on peut varier d'une culture à l'autre. Ici, on va échanger la bière de maïs, ailleurs, ce sera la bière de mil, je ne sais pas, ou un alcool quelconque, mais... Et puis, j'en suis à l'alcool, je profite de cette parenthèse pour creuser une parenthèse dans la parenthèse. Lévi-Strauss a bien compris les enjeux qu'il y avait dans la distinction du cru, état de nature, et du cuit, état de culture. Et, il voit bien, parce que ce qui l'intéresse, bien sûr, c'est les passerelles entre les deux, alors que Kant pensait qu'il y avait un abîme infranchissable entre les deux ordres, entre l'ordre de la nature et l'ordre de la loi morale.
1:10:32 Et, et, je crois qu'il était fasciné par les stades intermédiaires entre cru et cuit. J'y faisais allusion un petit peu avant que mon convention, c'est-à-dire le moisi, le pourri, le fermenté. Oui, mais si vous prenez un poisson dit à la tahitienne, ou à la polynésienne, peu importe, je veux dire, donc, on dit qu'on mange du poisson cru. En fait, il n'est pas tout à fait cru. Il est cuit chimiquement par des acides, par du citron, par ce que vous voulez, il est mariné. On en dit, n'est-ce pas ? Une marinade, c'est une cuisson chimique. Et donc, entre les deux, comme ça, et puis, vous avez toutes les moisissures montées, en forme de champignons, on revient à la saison, fustelles, y compris les champignons qui remplissent les alvéoles du Roquefort.
1:11:19 Ce n'est pas fait pour notre déplaisir, ces moisissures-là. Donc, vous voyez bien qu'il y a quelque chose qui vient de spirituel, d'ailleurs, on dit, commerce de vin et de spiritueux. Non, non, ne croyez pas, je plaisante, parce que ce n'est pas un hasard. Il y a quelque chose qui frôle un peu, qui frôle l'immatériel tout en étant bien matériel, qui est une synthèse de synthèse entre les deux. Hölderlin, vous voyez, qui est en général dans les choses un peu idéalisées, de manière admirable. Hölderlin est dans un très beau poème où les souvenirs du seul voyage qu'il a fait vers ce qui...
1:11:55 je ne sais pas, son voyage, le fatal voyage à Bordeaux, dont il est revenu fou, peut-être parce qu'il était en contact trop immédiat avec la Grèce qu'il avait tant rêvé, quand il était sur les bords du Main, du Neckar ou du Rhin, il dit ça, parce qu'il, dans une lettre, quand il était là-bas, Apollon m'a frappé. Hölderlin, dit à un moment donné, l'esprit aime la colonie. L'esprit aime la colonie, ça veut dire l'esprit colonialiste ? Non, non, non. C'est très précis, c'est qu'il était précepteur des enfants du consul d'Allemagne à Bordeaux. C'est le taf, comme on dirait aujourd'hui, qui lui est tombé dessus.
1:12:27 C'est ça, qui a fait le voyage. Et ce consul, bien sûr, on dit, c'est fin de mois, avec une négoce du vin, quand on est à Bordeaux, on ne va pas s'en priver. Et les viticulteurs du Bordelais, à l'époque, avaient l'habitude de mettre le vin nouveau dans les bateaux qui allaient vers les Amériques. L'esprit aime la colonie. Pour le faire vieillir un petit peu le temps du voyage, qui était un petit peu l'aller, il retourne. Le spiritueux aime l'aller-retour. Vous voyez, nous sommes dans des choses sérieuses avec la fermentation quelque part, et Hegel, pour un mouvement de collectivité, qui est là, quand il est romantique, dit, ceux qui s'abandonnent à la fermentation désordonnée de la substance.
1:13:03 On l'est levé, n'est-ce pas, à la maîtrise du sujet. Ce sont des métaphores qui restent ici récurrentes. Donc, je reviens à cette progression, presque cette procession qui va de l'architecture vers musique et poésie en passant par la sculpture et la peinture, à l'intérieur... Mais il n'est pas idiot. Il ne dit pas que la musique est supérieure à l'architecture. Il sait très bien, il vaut mieux un beau bâtiment et une mauvaise musique. N'est-ce pas ?
1:13:33 Je vous rassure tout de suite. Ce n'est pas une hiérarchie ici entre les réalités déployées en chacun. La mauvaise architecture fait plus de dégâts que la mauvaise musique. Pardon ? La mauvaise architecture peut faire plus de dégâts que la mauvaise musique. Mais là, je n'en suis qu'à l'instance esthétique L'important ici, c'est qu'il peut y avoir une très belle architecture et une bilingue de musique. Ce n'est pas un problème. La musique peut faire aussi des ravages. On a vu des émeutes du... Les premières émeutes franchir le mur de Berlin, c'était pour aller écouter des concerts de Vogue.
1:14:06 Mais oui, la guerre froide, tout était utile. Je ne fais pas une parenthèse, c'est le droit prolongement de ce que je suis en train de dire, mais l'exploitation, celui de l'exploitation de l'exploitation, l'esclavage, l'esclavage des Africains, en particulier quand ils étaient dans la bougie au XIXe siècle, c'est quand même extraordinaire que cette partie de l'exploitée de l'humanité ait été celle qui ait produit de la musique qui fait danser le monde entier depuis 60 ans dans les samedis soirs.
1:14:42 Sous forme dérivée, soit blues, jazz, rock, reggae, ce sont des entrées aux musiques afro-américaines pour l'immense majorité. Par une petite parenthèse pop en Angleterre, en les sixties, je dirais encore, parenthèse qui doit beaucoup blues si vous regardez bien, dans les harmonies et dans les accords. Et je suis quand même frappé par ce paradoxe, c'est la partie la plus basse dans l'échelle sociale qui a produit, je ne sais pas, pour les échelons les plus hauts de la société, son divertissement suprême pendant les week-ends.
1:15:14 Comme si l'Africain était condamné à faire des pompes tous les samedis soirs pour faire danser le maître. Et lorsque le jazz a été la libération, le fait esclavage, c'est quand même extraordinaire qu'on ait dit, toi le nègre, tu vas te mettre là, tu vas chanter, tu vas enlever tes habits sauvages, tu vas mettre des... Et tu vas chanter, parce qu'on chante au temple, c'est-à-dire le cantique, le luthérien et le protestant, le choral, on va parler en termes de genres musicaux, il y a une miracle tradition. l'Africain, le chantait faux. Non pas parce qu'il était mauvais musicien, le moine-là, mais parce qu'il plaquait sa grille, sa grille de musique traditionnelle africaine où n'existent pas les demi-tons, je ne veux pas être trop technique, l'intervalle entre le si et le do, le mi et le fa, par exemple.
1:15:53 Et donc, et comme on attend que ce qu'on entend, on entend en musique que ce qu'on attend, on l'observe, les expériences sur les enfants, c'est frappant. Et il y a des notes que les gens n'entendent pas parce qu'ils sont habitués à l'entendre. Et ils entendent une autre. Parce que dans leur langue, le son est linguistique. Tout à fait, tout à fait, exactement. On est très bien linguistique. Et donc, d'où le miracle du blues, miracle double sens de merveille et d'exception, c'est que l'Africain, c'est sa forme de résistance incomparable.
1:16:27 Ce n'est pas docile, oui, je veux autant, je suis ce qu'on dit, je ne me piche pas beaucoup de choix, mais je ne fais pas ça. Mais, au lieu de singer le choral luthérien, ça donnait le spirituel, le gospel, musique qui n'avait pas de précédent, que la strictement inouïe. Grande résistance créative de l'Afrique qui joue au magie. Cette relation triangulaire entre le moi, la chose et l'autre est ici fondamentale. Parce que, qu'est-ce qu'il éprouve dans le passage de la jeune fille ?
1:16:58 Il envie toute sa vie. Il envie ses relations avec ses amis. C'est la vie qu'elle mène. Donc, c'est la vie de relation. C'est bien la relation intersubjective qui est ici décisive. Mais j'ai peur que quand je dis intersubjective, vous imaginez un espèce de monde d'empyrée où il n'y aurait que des sujets sans objets, comme ça, dans une espèce d'éther immatériel. c'est pour ça que la relation intersubjective n'est véritablement présente, ne se présentifie qu'au travers d'un objet. Mais à condition que cet objet est une fonction symbolique. Car que les saucissons soient en rond ou en carré autour des radis, ça ne change rien à la fonction biologique de la nourriture.
1:17:33 C'est ça qu'on oublie tout le temps, alors que nous le faisons tous les jours. Nous avons, en tant qu'homme, autant besoin, n'est-ce pas, de la fonction symbolique et que de la fonction purement biologique. Nous avons besoin, dans les relations entre sujets, de nous retrouver autour d'un objet commun. Mais pour ça, il faut que cet objet se manifeste symboliquement et pas seulement dans ses fonctions utilitaires, matérielles et, disons-en un mot, naturalistes.
1:18:04 Je dirais même que le fermenté, on parle de l'alcool, qui est la forme la plus répandue dans le monde, et si peu au programme de la pulsion biologique que du strictement médical, ce serait plutôt interdit, n'est-ce pas, le fermenté et l'alcool. On ne voit pas ce que ça apporte à la survie, n'est-ce pas, de l'individu. Donc c'est pour autre chose, il y a une jouissance symbolique ici, n'est-ce pas ? Au propos de jouissance symbolique du fermenter, je vais vous dire, ne payez pas que Hölderlin est un ivrogne Je l'ai déjà cité pour le fait que l'esprit aime la colonie.
1:18:41 je vais citer. Je cherche un, qui m'a volé dans le dernier moment. Il y a moins que ça que... C'est un ancien biensilien. Justement, le même passage, les souvenirs de Bordeaux reviennent de manière lancinante après le retour en Allemagne, là, vous savez, ce poème qui s'appelle Andenken, je le dis en allemand parce que c'est un petit peu dur, on le traduit par souvenir en général, mais souvenir, c'est Erinnerung, notamment, faire rentrer à l'intérieur, Erinnerung, mais là, Andenken, c'est plutôt évocation, pensée à, notamment.
1:19:22 Vous voyez ? Le vent du Nord-Est se lève de tous les vents de mon préféré. C'est au retour du voyage à Bordeaux en Allemagne qu'il écrit ça. Quand on parle du vent du Nord-Est, c'est le vent qui va vers Bordeaux, mais donc, il va peut-être vers l'Amérique, du Sud. Le vent du Nord-Est se lève de tous les vents de mon préféré parce qu'il promet aux marins un esprit ardent et traversée va donc et porte mon salut à la belle Garonne et au jardin de Bordeaux. Vous voyez, on y est. Après, mais c'est le contact qu'il a eu avec les figuiers, les oliviers, le monde grec.
1:19:52 On s'en imagine. Là-bas où le sentier sur la rive abrupte s'allonge où le ruisseau profondément choit dans le fleuve des souvenirs. Mais au-dessus, regarde loin un noble couple de chênes de tremble d'argent. Je m'en souviens encore. Vous voyez, ce n'est pas la réalité immédiate, c'est la réalité voilée, comme dit Hegel, dans la récollection des souvenirs. Et je revois ces larges cimes que penchent sur le moulin la forêt d'ormes. Mais dans la cour, c'est un figuier qui pousse. Là, s'en vont au jour de fête les femmes brunes sur le sol doux comme une soie. Au temps de mars quand la nuit et le jour sont de même longueur les équinoxes de printemps.
1:20:27 Parenthèse, je m'excuse d'interrompre cette splendeur. Heidegger, puisque j'ai parlé de plus nazi des philosophes, à propos de ce texte, vous savez, Heidegger parle de l'errigue presque à chaque page. Je veux absolument faire un poème du terroir allemand du sang du sol. Je caricature un peu, je ne suis pas très loin. Et en tout cas, pour ce passage, il dit qu'il parle des femmes allemandes. Il faut le faire quand même. Il parle des femmes de Bordeaux et de femmes brunes. C'est clair dans le texte, n'est-ce pas ? Alors Adorno l'a allumé quand même en disant qu'il en fait trop là quand même. Bon, voilà, c'est cette parenthèse.
1:20:57 Là, s'en vont au jour de fête les femmes brunes sur un sol doux comme une soie au temps de mars quand les jours et les nuits sont de même longueur quand sur les lents sentiers avec son poids léger de rêve brillant glisse le bercement des brises. Vous remarquerez qu'il y a peu de sentiments dans ce poème alors que Leoclase en est romantique parce qu'il paraîtrisse cette hygromantique qui est excellent. Le sentiment et plus tard, par exemple, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, mais, ce sont les impressions, les sensations qui font faire la poésie moderne beaucoup plus concrète avec le corps, l'impressionnisme, les impressions, c'est lisse, rugueux, comment il dit Baudelaire, il y a des parfums frais comme les chairs d'enfants doux, et bien là, il y a que ça, il y a que des impressions, les sensations, le corps est là et on y arrive maintenant à la fermentation Ah !
1:21:43 qu'on me tende gorger de sa sombre lumière la coupe odorante qui me donnera l'eau Oh ! la douceur d'un assoupissement parmi les ombres Vous voyez que l'assoupissement est ici métaphorique, ce n'est pas seulement le sommeil mais c'est l'assoupissement un peu pompette aussi, n'est-ce pas ? Oui, c'est la part de rêve La douceur d'un assoupissement parmi les ombres et là, il y a cette phrase admirable Il n'est pas bon de n'avoir dans l'âme nulle périssable pensée Vous voulez le mettre à l'endroit ? Il est bon d'avoir dans l'âme des pensées périssables Non pas seulement s'attacher à des pensées et des vérités éternelles Il n'est pas bon de n'avoir dans l'âme nulle périssable pensée Et cependant, un entretien on est dans l'intersubjectivité c'est une chose bonne Dire ce que pense le cœur entendre longuement parler des journées de l'amour et des grands faits qui s'accomplissent Voilà !
1:22:30 Vous voyez que tout ça passe par une coupe Voilà ! Pour ça, pour insister sur ce triangle Moi, le vrai et les autres et qui est le type le résultat qu'en est arrivé pour me faire reconnaître par l'autre il me faut passer par la chose Et il faut donc que je prenne sur moi aussi comme l'autre prend sur lui Quand nous nous rasons tous les matins je parle des hommes Quand nous nous arrangeons en général je parle des hommes et des femmes avant de sortir dans le monde je veux dire c'est une manière de prendre sur soi pour se reconnaître par les autres comme n'étant pas quelqu'un qui se lâche ou une bête vautrée dans son antre Une forme de langage ?
Un moi qui est un nous ; Rousseau et l'état civil
1:23:11 Bien sûr ! Par excellence ! Mais je le dis dans des formes moins inaperçues plus inaperçues que dans le langage et des formes qui parlent d'elles-mêmes Donc je suis sur ce passage-là puisque je parlais de présence qui est la le terme clé ici je me reporte un passage immédiatement antérieur à la dialectique du maître et de l'esclave Voilà !
1:23:50 Excusez-moi ! À propos de présence vous voyez juste avant c'est un petit peu un résumé de ce qui va suivre une annonce de ce qui va suivre je ne reviens pas parce qu'on avait vu avec la dialectique du maître et de l'esclave l'importance de cette relation Elle est une conscience de soi pour une conscience de soi c'est ça la reconnaissance C'est seulement ainsi en fait qu'elle est car c'est seulement ainsi qu'elle parvient à avoir l'unité de soi-même dans son être-autre Le moi qui est l'objet de son concept en fait n'est pas objet mais c'est seulement l'objet du désir qui est indépendant car il est la substance universelle indestructible l'essence fluide égale à soi-même Quand une conscience de soi est l'objet parce que ça c'est un objet pour moi ça aussi mais ce ne sont pas des consciences de soi ce sont des objets mais quand c'est une conscience de soi quand je parle à vous par exemple quand conscience de soi est l'objet l'objet est aussi bien moi qu'objet c'est la différence avec ça l'objet est un moi c'est tout autant extérieur à moi donc tout autant objet aussi il me fait obstacle il y a le même préfixe ainsi pour nous est déjà présent le concept de l'esprit ça veut dire on en reparlera plus tard
1:25:00 l'esprit va venir plus tard dans la phénoménologie mais l'esprit est déjà là dans cette reconnaissance mutuelle ce qui viendra plus tard il annonce pour la conscience et l'expérience de ce qu'est l'esprit cette substance absolue qui est dans la parfaite liberté et indépendance de son opposition c'est-à-dire des consciences de soi diverses étant chacune pour soi constitue leur unité et là il dit un moi qui est un nous et un nous qui est un moi les pronoms personnels sont soulignés dans le texte le moi et le nous sont soulignés un moi qui est un nous et un nous qui est un moi fascination pour la cité grecque où il y avait ce sentiment d'appartenance collective comme tout le monde on l'a vu tout à l'heure va voir ce soir les perses d'Eschyle nous sommes tous un nous à ce moment-là et bien sûr fascination pour l'événement récent historique et fabuleux de la révolution française qui avait rajeuni un petit peu tout ce passé collectif juste quelques années avant qu'Hegel n'écrive cet ouvrage je ne sais pas si vous voulez signaler mais la phénoménologie Hegel y a mis le point final au moment même où Napoléon entrait dans Iéna Hegel était à Iéna ça n'arrive pas tous les jours des circonstances comme ça et ceci est résumé dans une lettre célèbre je vous l'ai dit sans doute tout à l'heure un moi qui est un nous et un nous qui est un moi dans la conscience au moment où l'histoire surgit la petite vie privée
1:26:11 au train train tous les jours des fois l'histoire qui est toujours là mais que nous arrivons à refouler tout d'un coup des fois elle est tellement puissante n'est-ce pas et elle a tellement accumulé les décalages dont nous parlions tout à l'heure que tout d'un coup elle se manifeste même dans l'intimité un moi qui est un nous un nous qui est un moi dans la conscience de soi comme concept de l'esprit c'est-à-dire l'esprit de reconnaissance mutuelle des différents sujets la conscience atteint le moment de son tournant on dirait il n'est pas puissant de présence et voici la phrase de là elle chemine alors il ne fait que trois lignes mais elle est typiquement typique de la dialectique hegelienne il y a deux extrêmes et un bon moyen terme qui les dépasse de là elle chemine la conscience hors de l'apparence colorée de l'en-dessous sensible c'est le monde extérieur le mondain dans lequel nous nous produisons hors de l'apparence colorée de l'en-dessous sensible mais hors de la nuit vide de l'au-delà suprasensible vous voyez il les renvoie dos à dos l'au-delà romantique de l'absolu et hors de la nuit vide de l'au-delà suprasensible pour entrer dans le jour spirituel de la présence vous voyez c'est le dernier mot qui conclut ce chapitre juste avant indépendance et dépendance domination et servitude
1:27:21 c'est pas un hasard c'est le dernier mot qui est un peu et d'un nous qui est un moi et que ce concept d'esprit ainsi constitué avec son enjeu mondain qui est là n'est-ce pas est-ce qu'on existerait sans la présence de l'autre ? c'est ça aussi ? ben oui vous me parlez si vous parlez c'est que vous avez appris la langue comment voulez-vous l'apprendre sans l'autre ? oui par exemple oui je veux dire on a vu avec l'exemple des enfants dits sauvages des enfants loups etc on a vu que si on n'a pas appris à parler au-delà d'un certain âge il y a des lésions irréversibles après qu'on ne peut plus on a parlé avec tous les efforts qu'on a fait les enfants loups on a pu les mettre à table on les forçant un peu les faire marcher vaguement en bipède on a même pu les faire parler mais l'important c'est que la langue on l'apprend de l'autre c'est pour ça toutes les théories ce que Marx appelle les Robinsonades qui imaginent à l'origine des individus isolés qui disent c'est un petit lieu si on se met ensemble pour courser le mammouth Marx pense bien que c'est des illusions parce qu'on fait comme si l'homme existait déjà à l'état séparé sans le nous oui sans le nous en fait il n'y a pas d'homme à ce moment-là Rousseau qui pourtant je ne sais pas je ne perds pas une occasion de parler de la nature en termes laudatifs
1:28:31 mais qui n'est pas un naturaliste la preuve dit dans le chapitre 8 du livre 1 du contrat social que dans l'état de nature l'homme est un animal stupide et borné c'est seulement dans l'état civil qu'il devient un être intelligent et un homme ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct et donnant ses actions à la moralité que leur manquait auparavant quoi qu'ils se privent dans ce nouvel état il est facile de plusieurs avantages qui tient à l'état de nature ou que l'un gauche à droite comme le monde il en regagne de si grand ses facultés s'exercent et se développent je vais très vite mes langages et pensées ses facultés que serait la pensée sans langage ses facultés s'exercent et se développent ses passions s'ennoblissent la sexualité devient amour mariage je ne sais rien relation intersubjective etc romantisme ses passions s'ennoblissent son âme toute entière s'élève à tel point que j'arrête la phrase là je fais un suspense exprès parce que si on l'arrête là on se dit bon Rousseau on ne le comprend pas c'est tout l'inverse de ce qu'on nous a enseigné on nous a dit que c'est le mec qui fait tout est bon sortant des mains du créateur tout dégénère entre les mains de l'homme tout dégénère entre la nature tout dégénère
1:29:41 pas du tout il dit le contraire tout ce qui est droit c'est venu de l'état civil mais après le que il y a cette phrase capitale qui à mon avis donne pour la première fois chronologiquement la coupure rousseauienne je le répète excusez-moi je me répète quand dit quand dit rousseau il nous donne de la morale ça fait une grande coupure la liberté si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradait souvent au-dessous de celle dont il est sorti il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qu'il en arracha pour jamais pour rousseau il n'y a pas de retour en arrière possible c'est pas un hippie écolo pas de décroissance qu'il en arracha pour jamais et qui d'un animal stupide et borné fit un être intelligent et un homme donc on a tout gagné à passer l'état civil si les abus de cette nouvelle condition c'est pas mon sujet aujourd'hui mais je rappelle tout de même que comment peut-on abuser de l'état civil vous savez qu'il y a deux sens d'abus soit trop je mange trop j'abuse de la boisson je bois trop soit je trompe je vous ai abusé le mensonge les deux aspects de l'abus sont bien vus par il y a une théorie du mal dans ce passage à partir du si du mal des horreurs que le 20ème siècle
Fluidifier les ismes : qu'appelles-tu ?
1:30:51 et que notre siècle hélas continue à donner des exemples il y a une théorie du mal que Rousseau porte pour la première fois qui ne vient pas du fait qu'on soit dans l'état civil mais qu'on en a un mauvais usage mais qui n'implique pas du tout qu'on doit retourner à l'état de nature où on est un animal stupide et borné voilà c'est pour répondre à votre question je fais non pas des retours en arrière mais j'essaye de répondre à des questions très judicieuses et très pertinentes qui m'ont été posées pendant la pause et d'une part sur les ismes puisque nous avons affaire à une pensée éminemment dialectique les ismes suggèrent au contraire une pensée ossifiée où les oppositions se sont durcies je ne sais pas moi libéralisme, dirigisme c'est le dogmatisme, scepticisme à chaque fois on a l'impression
1:32:01 qu'on a deux blocs face à face et que rien n'a sans pouvoir concilier et pour vous montrer à quel point il faut fluidifier ces concepts c'est une expression de Hegel il fait allusion à Socrate qui avait fait l'inverse qui avait eu le mérite je le commets d'avoir fluidifié l'être-là sensible pour élever la perception au concept qu'appelles-tu ? ça commence toujours comme ça le dialogue platonicien c'est pas qu'est-ce que c'est mais qu'appelles-tu ? qui est une question beaucoup plus radicale et fondamentale que qu'est-ce que c'est ?
1:32:31 qu'est-ce que c'est ? l'être est déjà donné tandis qu'au départ je ne sais pas je ne suis jamais allé à Machu Picchu je pense à Machu Picchu je n'y suis jamais allé mais je veux dire j'ai des discours qui en parlent le point de départ avec beaucoup de réalité c'est quand même des mots et des paroles pour nous donc première question qu'appelles-tu ? j'avais pris l'exemple vous savez de la différence de questionnement entre le savant l'astronome par exemple ou plutôt je vais prendre le non-savant vous avez l'astrologue et en train d'interroger le soleil du haut d'un ziggourat comme on le disait à Babylone en pensant qu'à 60 mètres de hauteur on verrait de manière plus approfondie le contenu des étoiles et qu'est-ce que le soleil ?
1:33:18 l'astrologue se pose une question avec l'être qui est déjà donné et donc la question ne pose plus sur l'existence savoir si ça existe ou pas la voie mais sur l'essence qu'est-ce que c'est ? et alors que et puis c'est un monologue parce que le soleil ne va pas répondre on ne va pas répondre je suis une étoile je ne suis pas une planète je ne parle pas le soleil et au bas du ziggourat j'imaginais je ne sais pas si vous vous rappelez ce qu'était là cette séance-là un petit barbu n'est-ce pas ? rondouillard Socrate enfin on l'imagine comme ça qui ne s'adresse pas au soleil mais s'adresse à l'astrologue qui pose la question au soleil et qui lui dit dis-moi toi qui demande qu'est-ce que le soleil ?
1:33:57 qu'appelles-tu le soleil ? c'est ça la question radicale une fois que tu l'auras de rendre ta définition on verra si elle existe ou pas quand on parle des origines du jazz parce que je parlais de musique tout à l'heure quand on parle des origines d'une chose on la perd il y en a qui voudraient que l'origine du jazz ce soit l'Afrique le jazz n'aurait jamais existé sans les Africains et sans leur déportation mais en même temps il y a plus de boîtes de jazz dans la seule ville de Tokyo que dans tout le continent africain ce qui pose une interrogation le jazz est une musique afro-américaine si on remonte à la source on arrivera bien à des éléments qui ont constitué le jazz mais qui chacun pris à part ne sont pas le jazz il y a quand on remonte à un fleuve pour filer cette métaphore et qu'on veut remonter à sa source puisque je parle des origines on arrive fatalement à un endroit où le fleuve se perd vous avez tous été en haute montagne des endroits où il y a la naissance du cours d'eau ça s'appelle des cônes de réception je crois en géographie et à un moment donné on arrive à une espèce d'indécidabilité est-ce que c'est ça ou ce ruisseau ou ce petit piscine qui passe entre mes pieds
1:35:07 qui est vraiment l'origine de l'Amazone ou du Nil peu importe à la limite le Nil et l'Amazone commencent à être eux-mêmes lorsqu'ils sont déjà le confluent de plusieurs de ces piscines simplement il y a ce qu'on appelle en philosophie moderne un toujours déjà complexe il n'y a pas un simple à l'origine du complexe il y a un toujours déjà complexe et ce qui fait la richesse du jazz c'est son impureté précisément c'est d'avoir pu cumuler, réunir, synthétiser de manière admirable le son d'anglais parce que les musiciens noirs américains pour gagner leur vie au départ il y a une notion pratique professionnelle et de l'ordre de ce que Marcel rappelait l'infrastructure ils gagnaient leur croûte il chantait et il jouait les thèmes à la mode à ce moment-là et qui étaient la plupart l'origine non pas du monde noir mais de la comédie musicale de Broadway comme vous regardez les thèmes les chansons issues de la comédie musicale les airs vous ne vous en avez qui vont donner Summertime qui est extrait de Porgy and Bess de Gershwin par exemple qui vont se détacher après comme sur la fête des standards mais qui au départ donc les musiciens noirs tout naturellement vont jouer
1:36:17 ce que le public attend c'est dans la manière de jouer qu'il va se manifester ce qu'il y a appelé la résistance tout à l'heure et l'origine profonde du jazzman à Froid-Nordien mais il y a une impureté le ragtime peu de gens le savent n'aurait jamais existé sans la Polka la Polka qui a été apportée par la grande immigration polonaise essentiellement mais aussi germanique danse populaire très répandu le gros de de l'immigration dite WASP aux Etats-Unis vous savez White Anglo-Saxon protestant il ne faut pas sortir de là il y en a un président qui essayait d'en sortir qui était catholique il n'a pas que l'on seule non non c'est sérieux ce que je dis White Anglo-Saxon protestant il n'est pas qu'un individu c'est catholique c'est un Irlandais d'origine n'est-ce pas il essayait de déroger à la règle mal lui en prit je suis en train de dire un des grands secrets du monde dans lequel nous vivons c'est que l'Amérique est une Allemagne et l'armée une Allemagne qui suit il y a leur différence mais enfin tout de même je veux dire je trouve que j'ai une épouse allemande qui m'a éclairé sur l'U pas du tout seule je connais bien le jazz et qui me montre à chaque fois
1:37:27 les continuités effarantes d'évidence dans le mobilier etc de la classe blanche dominante américaine moyenne nous on est habitué à dire les anglo-saxons donc ça peut y avoir comme une façon on croit que c'est les anglais un peu plus olé olé non non non c'est en termes statistiques ça se mesure le gros du peuplement blanc américain il vient des Germaniques les anglais ils ont qu'une dérivation soit dit en passant essentiellement d'Allemagne d'Ottawa donc quand on remonte à l'origine d'une chose je disais qu'on la perd et il en va de même pour les ismes auxquels je faisais allusion et dans un très beau texte de jeunesse qui s'est sa première publication qui s'appelle de la différence des systèmes de Fichte et de Schelling à l'époque où il y avait encore Schelling et il y a un passage admirable c'est souvent commenté d'ailleurs sur la rubrique du besoin de philosopher il dit c'est pas à toutes les époques qu'on ressent le besoin de philosophie et c'est une admirable réflexion historique il dit que le besoin de philosophie surgit particulièrement lorsque je cite
Le besoin de philosophie, le Gorgias, pacifisme et bellicisme
1:38:54 d'envoi d'envers une illustration dans l'initiative socratique pour prendre non pas une philosophie au hasard mais le surgissement du concept même de la philosophie je ne dis pas qu'il n'y avait pas de chose profonde avant Socrate mais il y avait de la pensée pensée hindou est incommensurablement profond de chinoise aussi et c'est-à-dire c'est une formule parce que précisément l'interrogation ne porte pas sur les mots par ce que parler de Ler il n'y a pas de capel-tu je reviens des questions radicales Vous savez, ça commence par des prétextes utiles chez Platon. Un dialogue qui commence par « est-ce qu'il faut apprendre la gymnastique en office ? »
1:39:29 ou « qu'est-ce qu'il faut penser du poème de Simonide ? » C'est des prétextes de départ. C'est juste qu'on arrive à des notions qui, d'un coup, on dit… Je prends un exemple que je crois que j'avais déjà cité, et qui est remarquable par sa précision, c'est celui du Gorgias. Pour ne pas perdre le fil, je vous rappelle qu'on est en train de parler du besoin de philosophie et des oppositions durcies. Et dans le Gorgias, le prétexte de départ, c'est l'art oratoire, qui était très très en vogue dans Athènes, et on payait un sophiste pour apprendre à faire de la com, comment convaincre les gens, ce que j'appelle la « com » tout à l'heure, qui est l'ennemi mortel du philosophe.
1:40:11 Mais n'anticipons pas, c'est justement l'objet de la discussion, et pas du monde de valeur, qu'est-ce que l'art oratoire ? Il y a Gorgias qui a existé, qui est un grand sophiste, un orateur, avec ses mignons autour de lui, ses jeunes disciples, et Socrate. Socrate lui demande alors c'est quoi l'art oratoire, qu'appelles-tu l'art oratoire ? Et Gorgias dit que c'est la plus belle des choses. Bien sûr, vous imaginez que Socrate la plus belle. C'est possible que c'est la plus belle, mais comme tu ne m'as pas encore dit ce que tu as appelé l'art oratoire, je ne peux pas savoir encore si c'est une belle chose.
1:40:41 Ah oui, alors, c'est l'art de persuader. Là, il apporte une détermination. Ce qu'on n'entre pas dans un jugement de valeur, on fait la plus belle des choses, c'est la première détermination, on a fait un progrès. On n'est pas dans le sujet grammatical, l'art oratoire, mais on est dans un prédicat. L'oratoire, c'est l'art de persuader. Bien, donc si j'ai bien compris, tu es géomètre, le répond Socrate. Qu'est-ce qu'il fait un géomètre ? Il fait des démonstrations. Il veut te persuader que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits.
1:41:11 Ça ne peut pas de vrai, quand vous voulez. Oui, c'est vrai. Et puis la discussion continue. Et Socrate le coince et lui montre bon. La persuasion, c'est un genre, en termes logiques, dans lequel il y a des espèces bien différentes, voire contradictoires. Exemple, il y a une persuasion, c'est le géomètre, qui est faite pour arriver à un savoir, et une persuasion qui vise à obtenir une opinion.
1:41:41 C'est pour ça qu'il a du mal à répondre aux gens, parce que quand on regarde de plus près, c'est assez sordide ce qu'il fait. C'est tout un effort de démonstration pour arriver à une chose, peu importe que ce soit faux, pourvu que tu la crois, mon vieux. Donc, vous voyez, cette rigueur de l'interrogation, de la réponse, qui fait que l'interlocuteur simplement n'est obligé, comme c'est tout à l'heure, à rien, sinon à rester au moins en accord avec lui-même, il aurait pu dire oui, je suis géomètre, non ?
1:42:12 Montre bien ce que j'appelle ici le durcissement des oppositions. Donc, pour trancher cette histoire de isme, puisqu'on va interroger sur les fausses oppositions, que les ismes illustrent souvent, j'en ai donné quelques exemples tout à l'heure, je prends un exemple de fluidification des concepts. Je vais faire un dernier petit rappel avant de donner mon exemple. Je vous avais dit que Platon disait, il y a du temps de Socrate, il fallait fluidifier le réel, qu'appelles-tu, pour arriver à l'universel, à la définition, au genre, au concept.
1:42:47 C'était déjà une grande révolution. Et il dit que de nos jours, c'est presque l'inverse. Je veux dire, ce sont des pensées qu'il faut fluidifier, ce ne sont plus les choses qui nous environnent et qu'il faut élever à l'universel et à faire des concepts, c'est les pensées solidifiées. Je suis un libéral ou au contraire, je suis un dirigiste, etc. Et alors, pour vous mettre à l'aise tout de suite, je vous montre à quel point ces concepts sont fluents, justement, si je prends l'opposition de celui qui est pour la guerre à celui qui est pour la paix, pacifiste, belliciste, voilà des ismes.
1:43:19 La preuve que ce sont des notions abstraites, qui ne sont pas opératoires, telles quelles, c'est que si je me reporte au moment des dernières années avant la dernière guerre, c'est-à-dire à la terrible guerre civile espagnole, vous savez qu'il y avait tout un camp, pour parler politique, en France qui était pour intervenir, voilà, pour aider les républicains, n'est-ce pas, à faire face à la barbarie fasciste aidée par l'aviation allemande, etc.
1:43:51 avec des avions allemands qui ont bombardé Guernica, etc. Et puis il y avait un autre camp qui disait, mais non, pas du tout, non, pas du tout, qu'est-ce que c'est que cette ingérence dans les affaires d'autrui ? Alors, vous me direz, vous voyez, ça donne raison à ceux qui disent qu'il faut intervenir en Syrie aujourd'hui, c'est pas bien de faire un non-ingérent, les mêmes qui étaient pacifistes pour l'Espagne, c'est pas la lutte d'un pacifiste contre un belliciste, il n'y avait pas des bellicistes de gauche contre des pacifistes de droite, parce que ceux qui étaient pour ne pas intervenir en Espagne, par contre, disaient qu'il faut intervenir en Finlande.
1:44:27 Au même moment, ce petit pays attaqué par l'ours soviétique, alors là, ils étaient pour la guerre, par contre. Je suis en train de vous montrer que c'est l'isme de belliciste. Le même individu peut être pacifiste pour tel conflit et belliciste pour tel autre, croyez-moi. Comme le truisme. Pardon ? Ça ne veut rien dire, comme le truisme. Comme le truisme. Le truisme, c'est différent. Le truisme, c'est une vérité tellement évidente, si vous voulez qu'on enfonce une porte ouverte pour parler français lorsqu'on les énonce. Tandis que là, c'est tout sauf évident, ce que je viens de rappeler. C'est qu'on ne peut pas classer l'humanité en catégories dont les uns seraient des pacifistes, et les autres des bellicistes.
1:45:02 Ce qui compte, c'est le contenu. Ce sont des formes, pour parler comme Hegel, c'est le formalisme et tout ça. Ce qui compte, c'est le contenu, ce qu'il appelle le gehalt, la teneur qui seule donne un sens à ce que je suis en train de faire. À un moment donné, il faut bien choisir son camp. Les résistants, ou les collabos. Là, il n'y a plus de formalisme. Et dans les résistants, il peut y avoir, vous savez, un féministe, un monarchiste, ça s'est vu, il peut y avoir un féministe, ou peu importe, c'est autre chose. Il est bon, il faut choisir. Et alors, c'est la première question à laquelle je voulais répondre.
La présence n'est pas le maintenant ; mise au point sur les mathématiques
1:45:39 Et alors, il y a eu une autre question concernant la présence sur laquelle nous avons conclu la première partie. Et qu'un de mes interlocuteurs a très justement mis en relation avec ce que nous avions dit du maintenant. Vous savez, quand on avait analysé ce passage très serré dans le tout premier chapitre de Phénoménologie de l'Esprit, après la préface et l'introduction, on entre enfin dans le vif du sujet, avec la certitude sensible, si vous vous rappelez bien. Au départ, on a affaire à ceci, ici, maintenant, pour parler de la connaissance.
1:46:09 Et le maintenant, on le vise, mais il est déjà passé au moment où on veut le saisir. Il n'a pas la vérité de l'être, comme dit Hegel. Le maintenant n'est déjà plus aussitôt qu'il est là, etc. Et les phrases ont-il à le secret. Je vais le dire pour ceux qui n'étaient pas là quand même, parce que c'est un dos sous-feuze en dehors, cette manière de parler. Je crois qu'à cette phrase, nous voyons que le maintenant est justement ceci de n'être déjà plus quand il est.
1:46:41 Voici. On nous montre le maintenant. Ce maintenant-ci, hein, pas du maintenant en général, pas de blague, hein, vraiment, on va dans le concret et le réel. Maintenant, il a déjà cessé d'être quand on le montre.
1:47:12 Le maintenant qui est est un autre que celui qui est montré. Et nous voyons que le maintenant est justement ceci de n'être déjà plus quand il est. Le maintenant comme il nous est montré est un passé. Et c'est là sa vérité. Il n'a pas la vérité de l'être. Et quel rapport entre ce maintenant disparaissant et la présence sur laquelle nous avons compris tout à l'heure, qui est fondatrice des relations intersubjectives, lorsqu'elle est corrélée avec un objet qui constitue un monde commun pour les sujets en question ? Eh bien, justement, c'est une bonne remarque parce qu'on a bien compris ici que cette présence n'est pas du tout le maintenant ponctuel où il s'agit là.
1:47:48 Cette présence a une épaisseur temporelle que n'a pas le maintenant. Le maintenant visé, le maintenant ponctuel, est un maintenant abstrait, disparaissant, qui est un pur effet de la pensée. D'ailleurs, il fait la même analyse avec l'ici. Il dit « je montre ici ». Mais ici, c'est quoi ? C'est le haut ou le bas ? C'est la gauche ou la droite ? Et il dit finalement que l'ici visé, c'est le point. Mais le point, c'est le non-être, justement. Et c'est là qu'on voit la négativité qui est à l'œuvre dans le sujet dès qu'il se rapporte à un objet. Ce qui est visé, c'est le point. Le point n'est pas. Le point n'a pas de dimension, pas d'épaisseur, etc. C'est un non-être.
1:48:22 Et pourtant, c'est à partir de ce non-être qu'on fabrique toute la géométrie. Mais c'est un hommage que je rends aux mathématiques ici. Ce n'est pas du tout une critique. Au contraire. Ça montre la puissance et la négativité de l'esprit. C'est avec le point qu'on fait la droite, c'est avec la droite qu'on fait la surface, c'est avec la surface qu'on fait les plans. On part d'un non-être, au départ. Et c'est ce non-être qui nous octroie à nous, humains, d'être, comme dirait Descartes, maître et possesseur de la nature. C'est quand même un peu fort. Voilà. Il y a une deuxième remarque que je voudrais faire, c'est un petit retour en arrière sur l'avant-dernière séance.
1:48:55 Comme c'est notre dernier entretien pour ce mois-ci, j'en profite pour ne pas laisser dans l'ombre des points abordés peut-être hâtivement. On m'a fait une remarque récemment, à la suite de ce que j'avais dit sur l'apport de Hegel aux mathématiques, que j'avais une vision un petit peu formaliste des mathématiques. Et c'est une critique que je reçois d'autant plus volontiers que j'avais un peu forcé le trait, effectivement, dans le sens d'un formalisme mathématique. Je voudrais bien préciser ici que ce n'est pas du tout le fond de ma pensée et que je sais bien tout ce que la mathématique doit au va-et-vient qu'il y a entre le théoricien et l'expérimentateur.
1:49:32 Il y a des admirables dialectiques et des textes là-dessus. Je ne voudrais pas qu'on croit que je suis partisan du formalisme mathématique ici. Je constate simplement l'extraordinaire, la prodigieuse émancipation de l'esprit humain, en laquelle consiste la position de la définition et du raisonnement mathématique, tout simplement. Mais il est vrai qu'il n'est pas tombé du ciel et que les problèmes, par exemple, de dérivation, enfin l'apparition du calcul infinitésimal qui est à la base de l'analyse, comment dire, mathématique, cette magnifique discipline qu'est l'analyse, je veux dire qu'elle n'aurait pas existé sans les préoccupations et les travaux des ingénieurs italiens qui cherchaient à faire monter l'eau à Venise dans les pompes où les problématiques s'étornent.
L'art, réalisation sensible de l'idée ; Money Jungle et les correspondances
1:50:21 Voilà, c'était juste une petite mise au point que je fais avant de revenir à notre propos sur l'esthétique. Mais pour ne pas continuer sur l'esthétique d'une manière un petit peu dogmatique et univoque, je voudrais vous rendre la parole. Est-ce qu'il y a des questions que vous aimeriez poser par rapport à la première partie ? Sur la surface, le reflet, le texte de Marx, la mise en valeur, la mise en relation, si vous voulez, apparemment le plus superficiel, entre l'éclat de l'œil de la jeune fille et travaille les forces productives dans le texte de Marx.
1:50:57 Ce sont des questions qui se posent. Oui, sur la dimension d'une approche de définition et de compréhension de ce que, en quoi consiste l'art, par rapport à la notion d'esthétique et de réduire en quelques-uns. Hegel parle de l'esthétique et pas spécifiquement de l'art. Ce n'est pas évidemment la même chose. Tout ce qui est esthétique n'est pas... Absolument, c'est ce que j'ai voulu suggérer.
1:51:27 Non, ce n'est pas la même chose, mais c'est par là qu'il commence son esthétique. Il y a assez malheureux, j'hérite d'un mot, il dit esthétique. Ce n'est pas lui qui l'a inventé. Depuis Hegel, on réduit largement par l'art à l'esthétique. Non, non, ça, excuse-moi, mais ça c'est complètement faux. Il n'y a aucune dictature de Hegel sur la pensée, il y a une dictature de l'anti-hegelianisme. Donc, Hegel, les trois quarts des gens qui parlent d'esthétique n'ont pas lu une ligne de Hegel, si ça peut te rassurer. Bon, je te rassure. Mais simplement, Hegel lui-même reprend ton argument, c'est l'accent intéressant, tu es hégélien sans le savoir.
1:51:57 Il dit j'hérite de ce terme au moment qu'il l'ait fait et il n'est pas approprié. Il le dit lui-même. Il n'est pas approprié, c'est Baumgarten, le premier qu'il a employé au milieu du 18ème siècle, repris après par Winckelmann, un spécialiste grec. Et Hegel, justement, dit que l'importance c'est qu'on s'entend que ce soit une philosophie de l'art ou des beaux-arts, comme il dit à l'époque. Nous allons discuter pendant les leçons qu'il initie à Berlin, de la philosophie de l'art ou des beaux-arts. Voilà, maintenant le terme esthétique, effectivement, renvoie à une sphère plus globale qui est la sphère de l'apparence en général.
1:52:32 Je l'ai vu, on l'a vu quand j'ai parlé d'anesthésie tout à l'heure. Mais en même temps, pour répondre à ta question, ce qu'il appelle lui, si on lui donne une définition de l'art, étant bien entendu qu'une définition chez Hegel, c'est plutôt abstrait, il est le premier à dire que c'est son remplissement qui lui donne son sens, il ne faut pas se satisfaire de la définition crue, si je puis dire, c'est la réalisation sensible de l'idée. C'est ça en termes également, l'idée qui est majuscule. C'est la réalisation sensible de l'idée. Il y a d'autres réalisations de l'idée et ce qui caractérise, ce qui spécifie l'art, c'est le fait que l'idée n'apparaît que sur un mode sensible, auditif, si c'est musical, visuel, si c'est sculptural.
1:53:11 Malheureusement, il n'y a pas un art de parfum aussi développé que la peinture ou la musique. C'est une invite, n'est-ce pas ? C'est une création. Imaginez qu'avec l'internet, on arrive à reproduire une gamme de parfums comme on arrive à reproduire des couleurs ou des... ce serait intéressant. Je ne suis pas sûre qu'un parfumeur partagerait ton avis. Je crois qu'il y a un art de parfum. Non, il est évident. C'est même sa fonction. Un parfumeur, mais il n'y a pas un art développé comme les autres où il y a une transmission, des effets, etc.
1:53:44 En général, il garde ses secrets, ce qui est un peu le contraire d'une démarche artistique. Voilà quoi. Et Mozart, il nous présente tout ce qu'il fait. Il ne garde rien pour lui. Je voulais juste faire... Je donne la parole tout de suite, William. Je termine juste ma phrase. Mozart n'a même pas entendu les trois plus grandes symphonies qu'il a écrites, parce qu'il avait plus assez d'argent à la fin de sa vie pour payer 80 musiciens. Je t'en prie. T'as fini ? Non, oui, bien sûr. C'est juste une firme à chute.
1:54:14 Donc, tu disais que l'esthétique, ça ne peut pas être la réalisation du sensible. Sensible de l'idée. L'art. L'art, le beau. Le beau, l'art, c'est la réalisation de l'idée. Alors, bien sûr... Mais le beau, le l'art. Est-ce que l'art, c'est le beau ? Non, non, mais tout. Ça, tu faisais penser. Je vais soulever les questions auxquelles répond l'esthétique de Hegel. Il commence par distinguer le beau naturel du beau artistique, bien sûr. On dit bien un beau paysage, on dit bien un beau coucher de soleil. Ça, c'est pas de la main. Ça n'a pas été artificiel, bien sûr. Ça, ce sont les discussions fondamentales de l'esthétique. C'est pas assez difficile à réaliser.
1:54:44 Je rebondis sur quelque chose que tu disais. Et la dame... Quand tu parlais de l'architecture, il vaut mieux avoir une belle architecture que... Une mauvaise musique. Oui, bien sûr. Et puis... Et là, ça me faisait... C'est pas une rachetée des autres. ...parler tout à l'heure de la musique, l'architecture. Il y avait une séance d'enregistrement de Money Jungle de Mingus, Max Roach. Et... Et de...
1:55:14 Et le principal Duke Ellington, oui. Et... Bon, les trois sont bons lecteurs, etc. Ils se comprennent, etc. Mais en fait, à un moment, Ellington ne pouvait pas leur expliquer ce qu'il voulait qu'ils traduisent. Il ne regarde pas que la partition. Je n'ai pas compris, pardon. Ellington ? Ellington voyait qu'il ne comprenait pas, il ne voyait que la partition. D'accord, d'accord. Et donc, bon lui, Ellington, en fait, il a... Son objectif n'était pas de devenir musicien au début. Il devait faire les beaux arts. L'architecture. Bien sûr. Donc du coup, il a envie de laisser la partition et d'imaginer...
1:55:46 C'est-à-dire, on sort... C'est-à-dire, la partition d'écriture musicale ne pouvait plus contenir l'idée qui se faisait de ce qu'ils voulaient représenter. C'est bien clair. Donc il leur demande d'imaginer New York avec une pluie de billets. C'est-à-dire, et je me demandais... Il faut leur dire comment il fallait jouer. Voilà. Et c'est Max Roach qui raconte ça. Il dit, à un moment, on lui a dit, mais qu'est-ce que tu veux qu'on fasse avec ta partition ? Parce que tu n'es pas content de ce qu'on t'a rendu.
1:56:18 Et donc, il leur explique... Bon, lui, il visualise ça comme quand il était étudiant en Beaux-Arts. Imaginez une pluie de billets, pendant ce New York. Oui, très bon exemple. Autrement dit, Duke a utilisé l'analogone, comme on dit en philosophie. Il a proposé une analogie. Il a dit, si vous voulez jouer ce que j'entends, il faut voir... Oui, une analogie entre le visuel et l'auditif, ici. Il faut voir une pluie de billets sur New York. Je ne connaissais pas l'anecdote. On se rend compte de la limite qu'on peut en soi même de l'idée qu'on se fait de...
1:56:49 Tout à fait. Je suis content que William parle de cet album. C'est un album admirable. Un des plus beaux de toutes les histoires de la musique contemporaine. Donc, on n'a pas besoin de confiner au jazz. Ou deux musiciens qui appartiennent officiellement au jazz du moderne, le bop, c'est-à-dire Max Roach, le batteur le plus référencié du jazz moderne, et Mingus, rien que ça. C'est un trio exceptionnel. Tout d'un coup, un producteur leur demande d'accompagner Duke Ellington, qui est la génération d'avant, et pour lesquels ils ont une vénération.
1:57:20 Ils étaient un peu intimidés au départ pour l'album. Et il se trouve, pour ceux qui ont entendu l'album, que Duke, qui est ici uniquement pianiste, qui n'est pas arrangéur, qui n'est pas chef d'orchestre en big band, mais qui est uniquement pianiste, soliste, avec ses deux compères, il se trouve que c'est sans doute le plus moderne des trois dans le disque. C'est le plus créatif, c'est assez extraordinaire comme album. Je suis content qu'on rappelle cet album, dont d'ailleurs un des morceaux, African Flower, a servi d'indicatif à l'émission du jazz à France Musique pendant à peu près une douzaine d'années, si je me rappelle bien.
1:57:51 Mais je ne connaissais pas la Niotan en question. Alors, elle a un très bon exemple, bonjour madame. Elle a un très bon exemple de l'analogon, c'est-à-dire de ce que Baudelaire appelle les correspondances, à peu près à ce moment-là que le discours moderne sur l'art transforme. Lorsque Baudelaire dit, d'ailleurs j'ai cité les vers tout à l'heure pour autre chose, « Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants aujourd'hui en parfum, doux comme les haubois, verts comme les prairies, nous avons un objet pour le nez, parfum, un pour l'oreille, le timbre du hautbois, et un pour l'œil, le vert des prairies. »
1:58:26 C'est un vers qui est au centre de notre discussion. Et donc, ce que Baudelaire suggère là, c'est bien qu'il y a quelque chose qui circule entre ce vert là, qui n'est pas n'importe quel vert, mais le vert des prairies, et ce timbre là, qui n'est pas n'importe quel timbre, qui n'est pas n'importe quel instrument à vent, qui n'est pas la flûte, qui n'est pas incarnée, mais qui est précisément le timbre du hautbois. Et l'instrument à double hanche, et au niveau du toucher, la fraîcheur, les parfums frais.
1:58:59 Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il y a quelque chose de commun, mais à plusieurs sens. C'est pour ça que Duke emprunte le visuel pour suggérer quelque chose, une production auditive et musicale. Mais ce quelque chose de commun qui circule entre les trois sens n'est pas lui-même quelque chose d'ordre sensible. C'est ça la profondeur du vers de Baudelaire. C'est pour ça qu'on a dit à juste titre qu'il y avait un véritable néo-platonisme en esthétique moderne.
1:59:34 Il y a bien une idée au sens hégélien, quelque chose de commun, qui donne du point de vue visuel le vert des prairies, du point de vue auditif le son du hautbois, le timbre du hautbois, et du point de vue du toucher à la fraîcheur. La fraîcheur des chairs d'enfants, on aurait bien dit. Mais cet élément commun n'est pas lui-même d'ordre sensible. Mais il ne peut se manifester, on n'y a pas accès immédiatement, on ne peut y accéder, c'est très hégélien, que médiatement, et l'on retrouve la Vermittlung, la médiation, on ne peut y accéder que par les sensibles.
2:00:07 Et on comprend maintenant pourquoi je m'escrimais tout à l'heure à essayer de vous faire comprendre, et pour que je le comprenne aussi, vraiment convaincre aussi, que la relation intersubjective ne peut s'accomplir qu'à partir d'un troisième terme et qui lui-même est un objet. L'intelligible n'est concevable qu'à partir de sa manifestation sensible. Et donc Duke a très bien fait de changer complètement de champ, et de leur dire, laissez vos partitions, et voilà comment ça se passe.
2:00:42 Je pense à une anecdote, je pense à La Mer de Debussy, vous savez, son poème symphonique, pour... La musique à programme, c'est toujours un peu péjoratif chez les musiciens, et ici ce n'était pas un musicien à programme, enfin il a eu le malheur d'intituler la première partie de son poème symphonique La Mer, la première partie s'appelle De l'aube à midi sur la mer. Et Eric Satie, qui est toujours un peu caustique, a dit après la première audition, c'est beau, surtout vers 11h30. Voilà, il ne faut pas être trop réaliste, il ne faut pas être trop réaliste, donc c'est excellent ta remarque sur Duke.
L'idée comme concept réalisé
2:01:17 Il a trouvé le bon procédé. Ce qui est important, c'est d'exprimer l'idée. Si on est bloqué au niveau auditif, on va la trouver par un détour, mais c'est la même. Alors, j'en reviens à l'idée, on va faire rebondir là-dessus, à moins qu'il y ait d'autres questions. Oui, alors qu'est-ce qui justifie à ce moment-là qu'il y ait une hiérarchie dans les formes d'expression ? C'est l'idée qui l'exige. Parce que l'idée veut être exprimée pour elle-même. Et si l'idée, n'est-ce pas, c'est la subjectivité partagée, il est évident que la pierre, le caillou, n'exprime pas la subjectivité d'une manière aussi adéquate que la mélodie, par exemple.
2:01:49 Comme faisait Yann entre de l'architecture et de la poésie. Bien sûr. Alors que, pour reprendre la terminologie à sa trad, qu'appelles-tu par exemple une bonne architecture et une mauvaise musique ? Qu'est-ce que c'est que bon ou mauvais ? Ce qui s'éloigne ou ce qui se rapproche de l'idée. Il faut être cohérent. C'est l'idée qui pose problème tant que tu n'as pas répondu au contenu de l'idée. Pour l'article ? C'est facile à répondre abstraitement. L'idée de qui ? Non, non, ce n'est pas des idées personnelles. L'idée se moque de savoir de qui elle est.
2:02:21 C'est pas l'idée que tu as dans la tête. C'est pour ça que j'ai bien précisé. C'est quoi l'idée alors ? C'est une bonne question. Ce n'est pas l'idée avec un petit i, c'est l'idée avec un grand i. L'idée, c'est chez Hegel, le concept réalisé. Vous voyez qu'on est très loin. Un marteau est plus près de l'idée pour Baudelaire que les idées que j'ai dans la tête. Parce qu'un marteau, c'est un concept réalisé. Il dit même dans un passage que c'est plus noble pour l'homme de faire un marteau que de faire un enfant. Faire un enfant, la nature suffit. Ce n'est pas une création de l'homme, ça, de faire un enfant.
2:02:51 Faire un produire un marteau, c'était inouï, ça. Dans l'ordre de l'être. C'est une merde, non, non, non, non, non. Je n'ai pas dit que c'était plus confortable. Il a dit qu'il y avait quelque chose de proprement humain à faire un marteau, alors que les animaux font des enfants. Je veux dire, ce n'est pas proprement humain de faire des enfants. C'est tout ce qu'il veut dire. C'est de l'ordre naturel. Ce n'est pas là que l'homme se spécifie. Il a bien fallu qu'il y ait quelqu'un qui l'imagine, ce marteau. Pardon ? Il a bien fallu qu'il y ait quelqu'un qui l'imagine, le marteau. C'est ça l'idée, justement. C'est ça l'idée.
2:03:21 Bien sûr. Mais tant que le marteau n'est pas réalisé, je veux dire, ce n'est pas l'idée. C'est l'idée avec un petit i, et d'ailleurs Hegel dit des formules assez abruptes. Le concept qui n'est que le concept n'est pas le concept. C'est en toutes lettres dans les Principes de la philosophie du droit. C'est là qu'on voit que quand on dit que Hegel est une philosophie du concept, ce n'est surtout pas au sens abstrait. Le concept se réalise, et il ne peut que se réaliser. J'ai répété souvent pendant ce séminaire, l'intérieur, on le reconnaît au fait qu'il s'extériorise. Un pur intérieur, c'est une pure abstraction.
2:03:52 Quand Proust tout à l'heure parlait de l'éclat de l'œil de la jeune fille, il montrait son contenu par tout ce qui était extérieur à elle. Pelouses des hippodromes, chemin sur lequel elle m'entraînerait en pédalant, le casino dans lequel elle va rentrer ou les projets qu'on a fait pour elle. C'est tout un monde extérieur qui fait le contenu de sa riche intériorité. Il voulait le voir avec les yeux de cette jeune fille. Oui, oui, avec toute sa vie, avec sa vie relationnelle. Il dit très bien que c'est incohérent, parce qu'il dit que c'est toute sa vie qui m'inspirait du désir, désir donc irréalisable.
2:04:22 C'est là que je dis qu'il n'est pas tout à fait idiot et naïf non plus. C'est là qu'on voit le pas que fait franchir Hegel au concept d'idée. L'idée, ne la voyez surtout pas en termes abstraits. Le jeune Marx s'est laissé prendre au piège après, il s'est rattrapé après l'idéologie allemande. Mais le jeune Marx pensait que chez Hegel, l'idée c'est qu'il est dans la tête. Du coup, le jeune Marx dit qu'il faut renverser Hegel, ce n'est pas l'idée qui conduit le monde, c'est le monde qui produit l'idée. Évidemment, si on pense que l'idée est dans la tête. Mais il est évident que la substance d'une monde dans lequel on vit, s'exerce d'abord complètement inconsciemment.
2:04:55 Elle ne correspond pas aux idées que j'ai dans la tête. C'est comme ça que je réponds à ta question. L'idée, c'est le concept réalisé, c'est-à-dire incarné dans le réel, dans le phénomène. Sinon, ce n'est pas l'idée. Sinon, il manque encore quelque chose à l'idée. Sinon, ce n'est qu'un concept abstrait. Je n'habite pas dans les plans de la maison que j'ai conçus. Ce ne sont pas les plans de la maison qui vont abriter la pluie, c'est la maison réalisée. Ce n'est pas le plan sur architecte, bien sûr.
2:05:27 Alors, tu me dis, oui, mais d'abord il y a eu l'idée de faire la maison ou le marteau. Donc, c'est l'illusion de chercher les origines. Mais nous ne partons pas de l'origine, nous partons d'un résultat. C'est ça l'illusion que dissipe Hegel, nous partons d'un résultat. Comme je le disais l'autre fois, l'enfant de l'homo sapiens, lorsqu'il vient au monde, il ne repart pas à zéro comme l'individu biologique. L'individu biologique doit refaire toutes les étapes à zéro. L'individu historique, qui est l'individu humain, hérite de la pierre polie, qui est déjà une grande étape par rapport à la pierre taillée ou au galet éclaté.
2:05:59 Donc, il n'y a pas de redémarrage à zéro. Il y a un déjà-là de l'idée réalisée. Alors, il n'y a pas d'origine. Ce n'est pas qu'il n'y en a pas, mais l'origine de l'homme est toujours déjà historique. Je crois que je n'ai pas compris la réponse. La question, c'était genre, comment est-ce qu'on distingue du bon du mauvais ? C'était ça un peu en simplifié. La réponse, c'est proche de l'idée. Mais si l'idée, elle doit être déjà réalisée, qu'est-ce que ça veut dire faire un art proche d'une idée qui n'est pas réalisée ?
2:06:32 Est-ce que c'est quelque chose de nouveau ? C'est un art qui est déjà présent ? Qu'est-ce que c'est l'idée réalisée ? Dans ce cas-là, être proche de l'idée. L'œuvre, elle est à faire. L'œuvre, elle n'est pas présente. Mais du coup, il faut être proche. Mais l'œuvre est un contenu et ce contenu est déjà présent. Mais ce contenu n'est pas exprimé. Le grand rôle de l'artiste, c'est précisément de faire apparaître ce contenu qui est refoulé, qui est caché. Genre, dans l'humanité, quoi, qui est un contenu commun un peu ? Bien sûr, commun. Si, bien sûr, bien sûr, bien sûr.
Lénine, Marx et Althusser lecteurs de Hegel
2:07:02 En cumulant les questions, on s'approche de la réponse. Je pense que tu vas lire une note de ton livre. Oui. C'est une note... Tu mets la première fois qu'on me cite dans le souvenir. Non, non, non, ça vient, ça vient, ça vient. Ça n'est pas toi qui cite. Enfin, pas d'accord. C'est toi-même qui cite quelqu'un. Je préfère. Je te laisserai donner l'auteur. Il est remarquable que tout le chapitre sur l'idée absolue, entre guillemets absolue, ne dit presque pas un mot de Dieu. Et en outre, ce chapitre ne contient presque aucun idéalisme spécifique, mais il a comme sujet essentiel la méthode dialectique.
2:07:39 Alors, je ne sais pas... C'est Lénine qui a écrit ça. C'est écrit, disons. Lénine était... Je ne sais pas si la réponse, en fait, est fondamentale sur cette question de l'idée. Traqué par les polices du tsar. Ce n'est pas la méthode dialectique, mais je voudrais dire que je n'ai pas tout compris. Si tu pourrais commenter un peu, ça en fait ça. Très précisément, Lénine, au moment où il est traqué par les polices du tsar, en 1915, va se réfugier en Suisse, près de Zurich. Et là, traqué, enfin, pour une fois, il n'est pas dans le militantisme, il traque, etc. Il a du temps dans l'exil. Et là, tout d'un coup, il profite de ses entendres. Et puis, de ses entendres, je m'attaquais enfin à Hegel.
2:08:10 Parce que moi, je suis marxiste, hein, Lénine. Et quand je lis Marx, je m'aperçois qu'il y a quand même un philosophe dont Marx fait cas, quitte à le critiquer, etc., le renverser. Mais enfin, qui apparemment est plus important que les autres philosophes, c'est Hegel. Alors, oui, je caractérise un peu, mais voilà, le bon militant, il n'a pas une formation, il a une formation un peu autodidacte, Lénine. Merci beaucoup. Et donc, il se tape, si je puis dire, avec beaucoup de courage, l'oeuvre la plus difficile qu'il soit, la logique, la grande logique, Wissenschaft der Logik, qui est bien plus abstrait encore que la phénoménologie, croyez-moi.
2:08:42 Et, au départ, il a des préjugés contre Hegel. Idéaliste, religieux, mysticisme, je ne sais pas, comme disait le jeune Marx, il y a du bon dans Hegel, mais il faut extraire le noyau, c'est-à-dire la méthode dialectique, le noyau de la gangue mystique, etc. Parce que les formules célèbres, je ne reviens pas là-dessus. Et au fur et à mesure qu'il avance dans sa lecture, c'est là qu'on voit le courage intellectuel de Lénine, je veux dire, de s'auto-critiquer, je veux dire. Il s'aperçoit de la profondeur matérialiste de Hegel.
2:09:14 Et jusqu'à arriver ce chapitre que je cite, où il arrive à la fin de la logique, au chapitre qui s'appelle l'idée absolue, alors avec un grand i, l'idée absolue. Et Lénine lâche cette phrase incroyable, et même il l'encadre, parce que là je vous restitue la lecture d'une lecture, une lecture de Hegel par Lénine. Et il dit, ce dernier chapitre sur l'idée absolue est archi remarquable. C'est le passage le plus idéaliste de Hegel et le plus matérialiste.
2:09:44 Et il ajoute, c'est pas moi hein, c'est Lénine, c'est contradictoire, mais c'est un fait. Et il va à la ligne, il dit aphorisme. Deux points. Tous les lecteurs de Marx jusqu'ici se sont trompés parce qu'ils n'ont pas lu Hegel. Et on ne peut pas comprendre la pensée de Marx si on n'a pas lu toute la logique de Hegel. C'est ce passage où j'extrais la phrase que tu viens de lire. C'est-à-dire le passage sur l'idée.
2:10:14 Moi je vais le lire rapidement. Je t'en prie. C'est la postface, puisqu'on vient de parler de Marx. Je suis un peu pour le charrier hein, mais il faut un peu le pousser dans ses retranchements. C'est la postface à l'édition française du Capital, par Marx lui-même, qui parlait parfaitement le français, mais qui avait vérifié la traduction. Et là il parle précisément, et c'est Marx, vous allez voir comme toujours, il est très clair en Marx. Ma méthode dialectique non seulement diffère par la base de la méthode hegelienne, mais elle en est même l'exact opposé.
2:10:50 Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom de l'idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n'est que la forme phénoménale de l'idée. Pour moi, c'est donc Marx qui parle, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme. C'est d'une autre manière ce qu'il explique dans la préface de la critique de l'économie politique, ce texte fondamental que Dominique vous a lu tout à l'heure. Et il précise, Marx, j'ai critiqué le côté mystique de la dialectique hegelienne il y a près de 30 ans, à une époque où elle était encore à la mode.
2:11:27 Là, Dominique en a parlé, il n'a pas l'idéologie allemande, etc. Mais bien que, grâce à son quiproquo, Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n'en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d'ensemble. Chez lui, elle marche sur la tête, il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver la physionomie tout à fait raisonnable. Alors, et Marx conclut ce passage-là. Sous son aspect mystique, la dialectique devient une mode en Allemagne parce qu'elle semblait glorifier les choses existantes.
2:12:00 C'est-à-dire l'état prussien. Sous son aspect rationnel, elle est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes. C'est clair que Marx a bien vu le caractère révolutionnaire et marxiste de Hegel. N'en déplaise à pas mal de ses commentateurs, notamment dans les années 70. Althusser pour ne pas le nommer. Elle inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire, parce que saisissant le mouvement même dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer qu'elle est essentiellement critique et révolutionnaire.
2:12:35 commentaire. Bien, merci. Merci. Alors, puisque c'est une question qui vient d'une mathématicienne, mathématicienne ou physicienne, je ne sais plus. Informaticienne. Informaticienne, bon voilà. Donc tout de même plus au parfum de mathématiques que moi, et que certains d'entre nous, j'imagine, je vais vous soumettre un jeu logique. Donc indépendamment, encore une fois, de la validité du contenu. C'est une confrontation d'énoncés. Puisque Dominique vient de la version Althusser.
2:13:07 Comme je viens de le dire, Lénine dit, dans la fin de sa lecture de la Grande Logique, tous les lecteurs de Marx, avant moi, se sont plantés, parce qu'ils n'avaient pas une lecture hegelienne de Marx. Je mets Lénine de côté maintenant. Je prends Althusser. Les sixties. Tous les lecteurs, c'est les Althussériens ici, qu'ils m'arrêtent si je défends la pensée d'Althusser. Tous les lecteurs de Marx, avant moi, Althusser, se sont plantés, parce qu'ils avaient une lecture hegelienne de Marx.
2:13:37 Il y en a un des deux qui se plante. Moi, j'ai choisi lequel. Mais voilà, je vais dire, je le soumets à votre cogitation. Ce qui est extraordinaire, c'est pour ça que maintenant, j'en arrive à mon jeu logique, c'est que Althusser précise, tous se sont plantés, sauf un. Dominique. Oui, bravo. Voilà un mathématicien. Donc, je dirais bien que Althusser a fait une bévue au sens strict.
2:14:08 Il n'a pas vu le texte de Lénine, dont je parle. Il le connaît très bien. Ce n'est pas une bévue. Surtout qu'il y a un très bon passage chez Althusser, c'est une notion de bévue, justement. Que la bévue n'est pas une bévue, mais un aveuglement. On voit bien ici ce que c'est qu'un aveuglement. Tous les lecteurs de Hegel, avant moi, se sont plantés, parce qu'ils avaient une lecture trop hégélienne de Marx, sauf Lénine. Je prends Lénine, tous les lecteurs, de Marx, avant moi, se sont plantés, parce qu'ils n'avaient pas assimilé Hegel. C'est quand même assez extraordinaire. Vous n'êtes pas une farce ? Je suis content, parce que ça ressemble un petit peu à ça. Rappelle quand même l'éloge de Staline par Althusser et à quel mot il est ?
2:14:44 Bon, ça, ça concerne plutôt la négation de la négation. Mais effectivement, ce n'est pas un hasard. Il se trouve que... Vous dire que ce n'est pas une plaisanterie ? Quand je dis que je me réclame de Lénine, on va dire, ça y est, il est pour le goulag, ce n'est pas possible. Écoutez, il se trouve que Staline, qui est quand même plus impliqué dans le goulag que personne d'autre en Union soviétique, Staline, par exemple, a condamné officiellement, et vous savez l'importance que ça avait, il ne m'avait même pas si frotté, la négation de la négation chez Hegel. Et donc, je vais dire précisément, en 1953, Althusser publie un article où il félicite Staline d'avoir censuré Hegel.
2:15:30 Moi, j'ai choisi mon camp là-dedans, c'est tout. Je veux dire... C'est comme extraordinaire que la bourgeoisie ait fait de Althusser un penseur qui a osé s'affronter aux autorités instituées, aux partis extraordinaires, alors qu'il félicitait Staline d'avoir censuré Hegel. Mais peut-être que c'était une ruse très très détournée de la raison parce qu'au fond, Staline assume la négation de la négation en niant la négation de la négation puisque, en réalité, il se niait lui-même en tant que négation.
2:16:00 Et donc, il... Vous êtes un peu abstrait pour moi. Il devenait très hégélien. Je veux dire pour nous interlocuteurs. Il devient très hégélien, Staline, puisque, en réalité, en contredisant la négation de la négation, il fait référence, finalement, à la négation que lui-même représentait dont il n'assumait pas la négation qui pouvait en assumer la positivité. On est bien d'accord. Voilà. Tout à fait. Donc, il n'avait pas la tournure d'esprit dialectique alors qu'il imposait la dialectique dans toutes les écoles. Lui-même n'avait pas une tournure dialectique, apparemment.
2:16:31 Je veux dire... Mais beaucoup plus archaïque. C'est tout. C'est intéressant comme problématique parce qu'on voit un petit peu toutes les apories qui ont découlé de ce genre de malentendus. Je veux dire, il y a... Je vous le disais tout à l'heure, je l'ai rappelé, Marx a écrit Misère de la philosophie, très jeune. Alors, je me demande pourquoi je défends un philosophiste par excellence comme Hegel qui place la philosophie au sommet de tout puisque on a vu qu'il y avait une hiérarchie des arts, pour Hegel, en termes d'aptitude à pouvoir exprimer l'idée, ça, c'est son critère de hiérarchie, que l'architecture...
Ordre et liberté : Leibniz, Bach, le jazz
2:17:12 Chacun de ses arts exprime l'absolu pour lui, un temple égyptien, tout ça, c'est l'absolu. Mais il y a une progression dans l'absolu, si vous voulez, c'est pas un absolu circulaire. Il y a une hiérarchie des arts, mais il y a aussi une hiérarchie des instances. L'esthétique, chez lui, se place dans le système tel qu'il se constitue pas comme le sensé. Est-ce que la hiérarchie, quelque part, c'est pas pour se rassurer ? Où serait le danger ? Moi, je viens, vous me dites où est le danger, vous pouvez vous dire s'il y a besoin de sécurisation.
2:17:43 Le danger, le danger dans... Où serait le danger ? Dans la liberté de... des idées, enfin, je sais pas comment exprimer ça, mais dans la liberté de penser, tout simplement. Penser, c'est hiérarchie. Vous voulez dire que dès l'instant, qu'il y a une hiérarchie, un ordre, il n'y a plus de liberté ? Mais penser, c'est précisément mettre de l'ordre. C'est donner un rang, ordonner ses pensées. Ça, je vous renvoie à des cas. J'entendais hiérarchie avec une notion de supériorité, par exemple.
2:18:13 C'est pour ça que j'ai précisé, il vaut mieux une belle architecture qu'une mauvaise musique. Donc, c'est pas une hiérarchie dans ce sens-là, sinon ce serait abominable, bien sûr. Je vous rassure. Mais, pour ce qui est la notion d'ordre, je ne vais pas trop m'y attarder, mais il y a une magnifique définition de l'ordre dans une lettre que Leibniz a envoyée à Locke, je crois. Comme si dans l'époque, il fallait, je sais pas combien de temps, bateau pour que Leibniz parvienne à Londres. Enfin, bref, il n'y a pas Internet. Il y a de l'ordre, dit Leibniz, au fur et à mesure que l'on peut recenser dans une multitude.
2:18:44 C'est un contemporain de Bach, c'est magnifique, c'est presque l'énoncé de la musique baroque. Il y a de l'ordre au fur et à mesure que l'on peut recenser dans une multitude. La prolifération est un défi chez Bach qui la ramène à l'ordre. Mais c'est un ordre conquis qui est la plus haute liberté. C'est le contraire de la négation de la liberté. C'est pour ça, je me fais rigoler, quand il y a un musicien, People, bling bling, je ne donne pas de nom, il y en a tellement, qui, moi je suis un créatif, je ne me soumets pas à une commande, à un ordre.
2:19:15 Bach, on lui commandait une cantate tous les dimanches, c'est sa fonction, de faire une cantate pour le culte protestant le dimanche. Ça n'empêche pas de faire un chef d'oeuvre chaque dimanche, au point que si chaque musicien a fait une seule cantate comme ça, il serait placé au pinacle, de la hiérarchie des musiciens, lui il en faisait une chaque dimanche, tranquillement. Il avait des soucis, il était en conflit avec sa hiérarchie, il trouvait que ses élèves étaient sales, il se mouchait pendant la chorale. Oui, il n'était pas baroqueux, il trouvait que les instruments de son temps n'étaient pas appropriés, qu'il fallait les perfectionner. Mais, je veux dire, la règle, la contrainte, ne sont jamais un antonyme de la liberté pour un créatif.
2:19:53 Au contraire, c'est un challenge. Et je reviens ici au jazz, le fait qu'en jazz, on dit que le jazz, c'est la liberté par excellence, puisque c'est la musique improvisée. comme je disais à mes élèves, je dirigeais un centre musical au Niger, de 3,2 impôts, parce que c'était financé par l'Union Européenne. Je disais à mes élèves, l'improvisation, ça ne s'improvise pas. Il faut beaucoup de travail pour improviser librement. Il faut d'abord maîtriser la technique de l'instrument, sinon c'est l'instrument qui vous impose. On met un enfant sur un clavier, je fais boum, boum, boum, c'est le clavier qui lui impose ces trucs.
2:20:24 Il en faudra des années et des années de travail pour pouvoir exprimer par l'instrument ce qu'on a envie, nous, d'entendre. De l'instrument. Les choses sur l'écriture, pour la peinture. Bien sûr, bien sûr. C'est Général Suédi. Le rapport de la liberté aux règles, je suis en train de dire. Je pense à Kant qui disait l'illusion de la colombe qui vole et qui sent la résistance de l'air, qui dit si je n'avais pas l'air, qu'est-ce que je volerais plus vite ? Elle tomberait comme une pierre. La contrainte est ici une occasion, c'est ma belle dialectique. La liberté qui s'exerce par et à travers la contrainte.
2:20:59 Je reviens au jazz. On croit qu'on improvise comme ça, c'est-à-dire que je fais ce que je veux. C'est souvent ça que je pense. Ce qui me vient par l'esprit sur mon clavier. C'est faux. Premièrement, on joue un thème. On va jouer, par exemple, The Way You Look Tonight, je n'en sais rien, on va prendre un standard. Et donc, un thème qui est commun, qui fait partie d'une culture commune. Ça, ce n'est pas le caprice individuel. Que de fois, des pianistes débutants de jazz disent « Tu ne sais pas jouer ce thème, bon, mais tu dégages, on a besoin de quelqu'un qui connaît les thèmes. Si tu ne connais pas, tu ne peux pas jouer avec nous. »
2:21:30 Il faut jouer le thème. On joue sur le même tempo. Contrainte commune. Et le thème impose même ses contraintes, il est en A A B A, je ne veux pas être technique, c'est-à-dire qu'il a deux parties symétriques, puis un pont, une middle part, un bridge, etc. Donc, je veux dire, il faut beaucoup de contraintes pour que la liberté, je veux dire, je veux dire, des contraintes qu'on s'est imposées à soi-même. Ce n'est pas des contraintes tyranniques. Donc, je veux dire, cette dialectique entre la liberté, la contrainte est très importante. Il n'y a pas d'un côté la liberté, de l'autre côté l'ordre. Ou alors, c'est la fausse liberté abstraite qu'on avait la dernière fois, ce que Hegel appelle la liberté du vide, celle qui, lorsqu'elle se tourne vers le réel, devient une furie de destruction.
2:22:04 Je pense au Khmer Rouge. Ce n'est pas qu'il a anticipé dans cet extraordinaire passage de la philosophie du droit, où il dit que la pure contemplation mystique peut se tourner, bouddhique peut se tourner, le maire, son bouddhique de culture, vers une furie de destruction quand elle se tourne dans le réel. C'est le moi concret, précisément. Voilà. C'est pour répondre à votre question sur l'ordre. Mais je reviens à la discussion sur l'étrange trio Marx et Cotior, Marx, Lénine, Hegel et Althusser.
Le tout n'est pas totalitaire ; conclusion sur l'esprit qui s'extériorise
2:22:34 Il y a quand même effectivement une farce. C'est moi qui avais parlé de farce. Et quelque part, il y a un farceur, quelque part. Il n'y a pas de farce, mais il y a un farceur. Oui, oui. Quand même. Marx qui a dit que l'histoire ne se répète pas deux fois sauf sur le mode de la comédie. On n'est pas loin de la farce. Et quant à Hegel, tous les cycles esthétiques, le cycle grec, le cycle romantique, se terminent, je constate chez Hegel, par l'humour et l'ironie qui est toujours le stade final d'une culture esthétique.
2:23:06 C'est le rire d'Aristophane qui résonne sur les ruines de l'Athènes qui va bientôt être prise sous la coupe d'Alexandre. Et c'est l'ironie romantique. Il y a consacré tout un ouvrage qui est à propos de son ami Solger qui est spécialiste de la question. parce que les romantiques allemands portaient très haut l'ironie. Un auteur comme Friedrich Schlegel, je hésitais en disant un, un, parce que beaucoup de romantiques allemands ne sont pas connus pour une grande œuvre, une grande œuvre romanesque, etc., mais pour des aphorismes, des remarques, des fragments.
2:23:39 Schlegel est un de ceux-là, Friedrich Schlegel, et non pas Auguste Guillaume Schlegel, son frère, qui est un grand linguiste. Friedrich Schlegel disait « L'idée, i majuscule, est un concept poussé jusqu'à l'ironie. » Vous voyez, pour lui, c'est carrément, c'est l'ironie qui permet de passer du concept à l'idée. Donc voilà, je referme cette petite parenthèse. Il y a, c'est quand même un quatuor étrange. Tout se passe comme s'il y avait une immense régression entre Lénine et Staline, effectivement. Le fait d'avoir laissé tomber la philosophie hegelienne qui avait mis Marx sur la piste, moyennant tous les amendements qui lui apportent, est un immense pas en arrière qui explique beaucoup les terribles événements qui se sont produits depuis.
2:24:21 Je veux dire, on ne fait pas impunément des régressions vers la barbarie quand on est à ce niveau de conceptualisation. Et je veux dire, par là, ça a arrangé un peu tout le monde et dans les deux camps. La bourgeoisie du monde occidental n'a que faire de Hegel. Vous savez, Karl Popper, par exemple, dit que Hegel est l'auteur totalitaire par excellence. Évidemment, parce que Hegel parle tout le temps de la totalité, le vrai est le tout, le tout est concret. Popper a oublié une chose, c'est qu'il n'y a pas moins totalitaire que le tout, si vous réfléchissez un petit peu.
2:24:55 Ce qui est épouvantable dans les régimes que l'on nomme totalitaire, historiquement, je ne parle pas en philosophie, je ne suis pas dans la notion de totalitaire, ce qui est épouvantable, non. Je prends le régime nazi, par exemple. Ce qui est épouvantable, ce n'est pas que le tout soit au pouvoir. Je ne crois pas que le tout, la société allemande, ça comprenait aussi les juifs, les communistes, etc. Ce n'est pas le tout qui est au pouvoir, c'est une partie. C'est la race unique, c'est le parti unique, c'est le marché unique, le tout marché.
2:25:25 C'est ça qui est totalitaire, ce n'est pas quand le tout règne sur les partis. Parce qu'on voudrait, il faut croire, la pensée bourgeoise qui aime bien l'inviolabilité du libre producteur indépendant qui ne veut même pas payer d'impôts parce que c'est déjà trop accordé à la société, qui veut piquer la société mais sans lui donner, n'est-ce pas ? Je pense aux sociétés qui ne sont pas des autoroutes, qui ont profité d'investissements de l'État et qui, en plus, après, quand c'est privatisé, font de la marge dessus sans que ça aurait coûté un sou d'investissement. C'est vos impôts qui ont permis de produire les autoroutes et c'est le privé qui les gère, par exemple. Et donc, ce qui est monstrueux, ce n'est pas le règne du tout sur la partie, c'est le règne de la partie sur le tout.
2:26:02 Les médecins savent ce que c'est qu'un cancer. C'est quand une partie veut se développer au détriment de toutes les autres. C'est ça qui est épouvantable. Donc, il faut inverser l'idéologie dominante que nous subissons qui vous met en garde contre tout, toute totalisation. Mais ce n'est pas le tout qui est dangereux. C'est le totalitarisme. Et le totalitarisme, c'est la dictature d'une partie. Le parti unique, la race unique, la race supérieure, sur le tout. Ce qui est non pas différent mais exactement l'inverse. C'est la partie qui se prend pour le tout. Bien sûr. C'est ce que je suis en train de dire. La partie qui va se mariner sur le tout.
2:26:33 C'est la grenouille qui va se faire aussi grosse que le bœuf mais ce n'est pas elle qui explose, c'est le monde qui explose. Qui revendique le tout. Voilà, voilà. Et surtout qui nie. Qui est en tant que partie, c'est pas exclusive, c'est toute détermination et négation et qui va absolument pour se poser est obligé de nier les autres. Je ne veux voir qu'une seule tête. Eh bien oui. C'est ça qui est épouvantable. Et ça, c'est un des grands non-dit de la pensée moderne, la pensée contemporaine des 40 dernières années, les 40 honteuses comme l'appelle mon défunt ami Clouscard, comme ce qui est trente glorieuses, la pensée qui se voulait anti-totalitaire du pensée qui nous a amené au totalitarisme du marché.
2:27:08 Tout simplement. Et le tour est joué. Ce qui fait que, encore une fois, je vous ai lu Proust tout à l'heure, j'ai pris un malin plaisir à trouver chez un romancier classé comme mondain, décadent, quelque admiration qu'on a pour lui, de trouver chez lui une concession à la notion de classe sociale qui est interdite dans le totalitarisme de la pensée d'aujourd'hui. Si Proust avait écrit ça aujourd'hui, on aurait dit « Oh là là, marxisme, mécanisme, on impose l'économique et le social de l'extérieur sur la littérature, c'est scandaleux. »
2:27:40 Je veux dire, je vous mets en garde, on a rarement vécu dans un monde aussi moralisant, totalitaire et répressif qu'aujourd'hui, à mon avis. Il y a une forme d'écologie qui est répressive, il y a une forme de... Pas tout. Il y a une forme... Bien sûr, tout à fait. Je voudrais prendre vos questions. Dans la réflexion philosophique elle-même, il y a du totalitarisme. Surtout. Oui, bien sûr. Les maîtres dépenseurs, on peut parler comme... Oui, c'est ça. Je revendique. On a eu des maîtres... Depuis 40 ans, nous avons des maîtres dépenseurs.
2:28:12 C'est le totalitarisme des individus de leur désir à satisfaire et qui revendique la totalité. Là, j'introduis, pas pour te corriger parce que dans le langage courant on peut parler comme tu viens de faire et je suis le premier à le faire. Mais en langage rigoureux, je rappelle les distinctions qu'on a vues l'autre fois entre particulier et l'individu. C'est le règne du particulier. Le règne du particulier, pardon. L'individu, chose que je respecte. Mais l'individu, on l'a vu l'autre fois, c'est le particulier réfléchi sur lui-même comme dit Hegel et par là élevé à l'universel. Ça, c'est l'individu. Je dirais le règne de l'ego prépubère.
2:28:44 Oui, oui. C'est-à-dire celui de France Inculture, à peu près tous les médias et de l'oligarchie actuelle médiatrice. Si tu veux parler en termes, c'est celui auquel la production, c'est-à-dire le travail des autres a donné les moyens de s'isoler, de retirer son épingle du jeu, de dire si je pouvais consommer avec votre production et sans rien vous devoir, ce serait encore mieux. C'est un nom, c'est le libertarisme aux États-Unis. C'est la forme extrême du libéralisme. Vous savez, les libertariens sont ces anarchistes de luxe qui attendent le mec qui vient à leur acheter des impôts avec un fusil à la porte de leur ranch.
2:29:15 Oui, c'est quand même une bande de outlaws. Quand j'évoquais les maîtres dépenseurs, il y a quand même une bonne nouvelle, c'est que le temps des maîtres dépenseurs, dans toute la portée sémantique que vous pouvez accorder au terme, non seulement ils nous apprennent à dépenser, donc à ne plus penser, mais surtout à dépenser. Et ce temps est terminé. Pour une raison très simple, c'est qu'il n'y a plus de crédit.
2:29:46 C'est que la crise économique est... Voilà. C'est clair. Là, c'est fini. C'est clair. C'est pour ça qu'ils sont tous en train de se recycler. Tant que c'était alimenté, bien sûr. Bien sûr. Je vais donner une chance de ce que tu dis. J'étais en Côte d'Ivoire, dans une région que Anne, ici présente, a bien connue. On nous a rencontré là-bas. Nous étions enseignants tous les deux au fond de la jungle ivoirienne, pas à la capitale. Et nous sommes très contents dans des petits régions enclavés isolés comme ça, comme il y a des gens de passage.
2:30:17 Et il se trouvait qu'il y avait des Italiens qui traversaient le Sahara et avec qui un planteur de la région, parce que les planteurs l'avaient un peu isolé dans la plantation des radios, il avait capté une discussion entre des Italiens qui étaient un peu perdus dans le désert, qui s'étaient se refluevés. Et comme c'était des Italiens, il leur a dit « Ah, mais quand vous arrivez ici, vous venez, on fait la fête, etc. » Donc, on a reçu ces Italiens chez nous, pour leur périple dans le désert, en pleine forêt. Et ils avaient avec eux un jeune stoppeur français qu'ils avaient ramassé. C'était un jeune libéral-libertaire, comme dirait Clouscard.
2:30:51 Et voilà, il était à table, etc. Et tout d'un coup, on parle un peu, on dit nos petits problèmes de prof. Contrat local, là-bas, et puis, vous avez des problèmes, franchement, c'est superflu. On n'a pas besoin de travailler pour vivre. Regardez, moi, je vais voir l'Afrique. Et bien voilà, il y a Enzo qui avait une Range Rover. Et bien, j'ai fait du stop, il m'a prise et tout. il n'a pas besoin de... J'ai dit, espèce d'imbécile, pourquoi tu craches dans la soupe ? Tais-toi, monte dans la voiture d'Enzo, je suis ravi pour toi.
2:31:21 Mais ne généralise pas ton principe. Parce que si on fait tout ce comme toi, qui va nous ramasser ? Il faut bien qu'il y ait de logistique au départ. Il faut bien qu'il y ait des Range Rover, etc. Il faut bien qu'il y ait un Enzo qui te prenne. C'est du parasitisme, effectivement. Comme tu dis, on supprime le crédit et ça s'écroule, ces pensées-là. Eh oui. Mais je vais peut-être t'inviter à la conclusion car il est... Et même ma conclusion, puisque nous avons consacré pas mal de temps à l'esthétique, c'est que, je le répète, l'intérieur s'exprime.
2:31:53 Et si le vieux Hegel à Berlin, et si le vieux Hegel dans sa vie commence à voyager, parce que c'est pas évident à l'époque, pratiquement, de voyager dans une autre place, et va à Vienne, écouter des opéras, et va à Paris, voir les Antiques au Louvre, etc. Et on le voit dans les relations, les lettres à sa femme, moi, ses amis, et pleure de bonheur en écoutant le barbier de Séville, de Rossini, etc. aux oeufs légères. C'est bien la preuve que la profondeur de l'esprit, pour lui, il ne dit pas des tremblements métaphysiques, c'est que l'esprit s'extériorise, et c'est cette richesse, ce foisonnement, les formes, plusieurs fois plurimillénaires, par lesquelles l'homme est sorti de l'essence, de l'abstrait, de l'universel, de la peur, de l'amour, des origines, et qui fait précisément l'apparence du monde dans lequel on vit, qui est une apparence produite, et non pas subie.
2:32:38 Voilà ma conclusion, et qu'il nous faut reconnaître. Voilà. Merci les amis. Merci. Merci de voir cette semaine très vite. Merci à tous. Merci.