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Commenter un texte de Clouscard
0:30 Je suis bien content de m'adresser à tous ceux qui nous suivent fidèlement, toutes celles, tous ceux qui nous suivent fidèlement. Je suis content de m'adresser à eux en vacances, peut-être qu'ils sont chez moi en Corse sur une plage, je ne sais pas, où je leur souhaite, en train de se nettoyer de l'eau de mer dans un torrent à 20 minutes de voiture de la côte. On peut faire ça en Corse. Bon, allez, je ne suis pas là pour faire le syndicat d'initiative.
1:07 Et je remercie Philippe de me donner l'occasion de garder le contact, même pendant cette longue parenthèse des vacances estivales, avec notre public, soit celui qui vient régulièrement aux ateliers, soit, et ils sont bien nombreux et de plus en plus nombreux, ceux qui nous suivent à distance et qui ne nous connaissent que par l'intermédiaire des réseaux, comme on dit.
1:39 Et c'est à l'intention de tout cela que j'ai choisi de débunker, c'est un mot qui est nouveau pour moi, j'ai du mal, sortir du bunker, je ne sais pas d'où ça vient, ça doit être ça à peu près, de rebondir, de commenter. Un mot plus traditionnel, non pas une vidéo cette fois, mais un texte. Et un texte de Clouscard, de Michel Clouscard, c'est bien la différence, c'est bien la première fois que je prends pour objet de réflexion, texte de celui qui fut un ami et qui reste un ami irremplacé, et dont je maintiens, ça est gratuit, un peu ronflant, et ça peut paraître dérisoire, mais c'est quand même le plus grand penseur marxiste de l'après-guerre, incomparablement.
2:37 Je me suis aperçu avec une certaine satisfaction récemment, que je ne suis plus tout à fait le seul à le dire, mais quelqu'un que je ne connais pas, donc on ne s'est pas donné le mot, enfin je ne connais pas de près, je le connais de nom, comme beaucoup dans la mouvance du Parti communiste, à l'époque je pense à Gilles Questiot, qui n'hésite pas à dire, vous le trouvez sur le net d'ailleurs, un très bel article qui lui a consacré, à l'occasion de la réédition de L'Être et le Code aux éditions Delga, où il dit, c'est sans doute et de loin le plus grand penseur marxiste de l'après-guerre, ça j'ai sursauté, je me suis dit, si quelqu'un qui a joué un si grand rôle dans les hautes sphères du Parti communiste français, si je puis dire, dit cela, et bien ma foi, c'est qu'il se passe quelque chose dans la réception de l'œuvre de Michel Clouscard.
Morilhat, l'inconscient de classe et la note d'Althusser
3:35 Ici j'ai choisi justement une réponse qu'il a faite, dans le cadre de la revue Société française, à Claude Morilhat, Morilhat est un peu l'honnête homme de Clouscard, dans plusieurs ouvrages en particulier, dans Le Frivole et le Sérieux, c'est-à-dire un lecteur qui n'aurait que l'honnêteté intellectuelle, je ne parle pas d'honnêteté idéologique, est-ce que j'en suis capable moi d'honnêteté idéologique, nous avons tous un inconscient de classe.
4:17 J'ai souvent l'occasion d'y revenir, et il y aura d'autres occasions de creuser cette notion fondamentale, qui ridiculise un peu la note que fait Althusser, dès la première page pratiquement de lire le Capital, lorsqu'il dit à très juste titre, jusque-là je n'avais rien à relever, lorsqu'il dit que les grandes articulations de l'histoire de la philosophie correspondent toujours à une reprise après coup d'un bouleversement qui vient de se produire en dehors de la philosophie, dans le monde des sciences.
5:04 Et que par exemple pour prendre le premier système écrit qui nous soit parvenu dans cette discipline, la suite de Platon, que c'est par hasard si Platon réagit à l'apparition des mathématiques autour des travaux de Pythagore, de Thalès, plus tard après Platon, d'Euclide. Je résume tout ça par la métonymie d'Euclide, même si Euclide est plutôt après Platon, c'est surtout Pythagore quand Platon parle, Philolaos, enfin, on n'est pas là pour détailler ça, mais s'il a mis à l'entrée de son école Platon que nul n'entre ici s'il n'est géomètre, c'est pour dire premièrement, on n'est pas là pour faire de la mathématiques et de la géométrie, ça vous laisse à l'entrée, mais vous n'entrez pas si vous n'êtes pas entraîné à la philosophie par cet excellent exercice que sont les disciplines mathématiques, qui est essentiellement la géométrie et un peu l'arithmétique qui va être un grand développement avec Euclide, justement.
6:13 Donc voilà, ce n'est pas tout à fait hasard, jusqu'à là, Althusser a parfaitement raison, Descartes est une réaction à l'apparition de la physique galiléenne, ça marche très bien, ce que dit Althusser, il a bien raison, surtout qu'il a pris l'idée à Bachelard, bien sûr. Et donc, il décline d'une manière très correcte et très rigoureuse la chronologie de la chose, l'apparition des mathématiques, premier système de philosophie Platon, Apparition de la physique, au XVIe et XVIIe siècle, Galilée, ça donne, la naissance de la philosophie, dit du sujet ou philosophie moderne, avec Descartes, je vais dire Newton, bien sûr, on peut dire qu'une grosse partie de la critique de la raison pure de Kant, donc cette articulation fondamentale de la pensée moderne quasi contemporaine, on va y revenir avec l'importance du néo-kantisme chez Clouscard dans la pensée contemporaine, qu'aurait été la pensée de Kant s'il n'avait pas été quasi polarisé,
7:26 enfin dans sa philosophie théorique, en tout cas dans la critique de la raison pure par la physique newtonienne. Et bien sûr, il dit, Marx, ça va être la science de l'histoire, les disciplines historiques, science de l'histoire, terme générique qui devrait contenir toutes les sciences humaines, je mets au défi la sociologie, la psychologie, la démographie, je parle des sciences humaines, l'anthropologie, tout ce que vous voulez, je mets au défi ces disciplines là, d'avoir un sens en dehors de l'histoire, elles sont toutes dans l'histoire, donc l'histoire est bien, une discipline générique, et ma foi, discussion sans fin de savoir s'il faut parler des sciences humaines, guillemets, guillemets, guillemets, des sciences sociales, les guillemets pour l'instant se disputent sur l'épithète, moi je trouve que les guillemets devraient aller surtout au mot science, je ne suis pas sûr que ce soit des sciences, tout ça, mais mettons que ce soit des disciplines, c'est déjà pas mal, comme la philosophie qui n'est pas une science, mais qui est quand même une exigence de rigueur,
8:36 qui est une discipline. Eh bien, ces sciences là, je veux dire, ne surgissent que dans l'élément, pour prendre un terme hégélien, comme les poissons sont dans l'élément eau, aquatique, implique, suppose, présuppose, l'élément de l'histoire pour exister. Donc, je veux dire, au lieu de dire science sociale, science humaine, on devrait dire les disciplines historiques. Bon, allez, je ne détaille pas cette longue parenthèse pour contextualiser ce que je veux citer d'Althusser à propos de l'inconscient de classe, j'en ai été là.
9:14 car il met à la fin en note, à la fin de ce développement, sur le rapport de la philosophie, qui réagit par contre-coup et après-coup à des avancées scientifiques préalables, il dit, il faudra peut-être voir aussi le continent inconscient ouvert par Freud. Alors là, il tend un peu l'oreille d'âme, parce que je veux dire, Marx n'a pas attendu Freud, je suis un de ceux, qui dit qu'on n'a jamais fini de mesurer la profondeur et l'étendue de la découverte freudienne, dans un sens générique, des multiples découvertes qu'elle implique, donc ce n'est pas du tout réducteur, ce que je veux dire, mais simplement, ce n'est pas la notion d'inconscient qui l'inaugure.
10:06 Quand Marx dit dans la préface à l'introduction, à la contribution, à la critique de l'économie politique, dans la production sociale, c'est la première phrase de ce texte, dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports nécessaires déterminés indépendants de leur volonté, involontaire inconsciente, et ça, comme vous voudrez, ça dit bien ce que ça veut dire, que tout ça ne se passe justement partout où on veut, sauf dans la conscience.
10:38 On va y revenir tout à l'heure, à propos de ce que Clouscard appelle la phénoménologie de la bourgeoisie. Donc, ça m'a paru fascinant de voir qu'il s'adresse là, il répond à quelqu'un qui peut incarner cet honnête homme qu'il appelle de ses voeux, qu'il puisse le lire.
La solitude de Clouscard et le mépris de classe
11:10 Donc, je reprends mon fil, même avec son inconscient idéologique que nous avons tous, moi le premier. mais qui a au moins une honnêteté sinon idéologique, au moins intellectuelle. Et en tout cas, qu'il a lu attentivement. Et voilà. Et donc, Claude Morilhat avait fait un compte rendu des trois ouvrages qui ont succédé à L'Être et le Code et Néo-fascisme et idéologie du désir et qui venait de paraître à ce moment-là, le capitalisme de la séduction, la bête sauvage, l'égal, la pratique libérale.
11:46 Et ça venait de sortir, et il en fait donc une recension, comme on dit, un compte rendu détaillé. Et pour Clouscard, qui jusqu'à la fin de sa vie, et de plus en plus vers la fin de sa vie, a beaucoup plus souffert qu'il ne peut l'exprimer, et qu'on le mesure généralement de cette solitude, non pas psychologique. Il était entouré, il avait des amis, c'est-à-dire moi-même, quand j'étais...
12:20 Il y a de nombreuses années que j'ai passées où je ne l'avais qu'au téléphone en Afrique. On se téléphonait beaucoup pendant qu'il rédigeait ses ouvrages. On avait beaucoup des échanges très, très, très, très féconds. Mais il y avait, bien sûr, de François de Negroni, Christian Riochet, qui est un des plus anciens, et qu'il a tellement assisté pour la diffusion d'ouvrages comme L'Être et le Code, et pour aider le public à s'y retrouver dans le maquis touffu de la prose clouscardienne.
13:00 Bien sûr, l'irremplaçable René Commer, qui a été l'Auvergnat, pour lui. C'est la première fois que je fais la comparaison, mais elle me semble évidente. Au sens propre, celui qui donne à manger, ce n'était rien qu'un peu de pain. René Commer était un restaurateur, donc c'est d'abord au sens propre, et Dieu sait si c'était important. Pour Clouscard, qui avait connu l'occupation, les privations.
13:34 Et je me rappelle de ses colères à mon égard, quand je faisais le héron au sens de La Fontaine. Pendant ses balades, il adorait que je le balade à travers soit la campagne française, soit ici. C'était encore, c'était l'heure du pique-nique. On avait projeté de pique-niquer. Moi, je faisais le difficile, le héron. Ici, oui, c'est bien, il y a le torrent, mais il n'y a pas d'ombre. Ici, il y a l'ombre, mais il n'y a pas le torrent.
14:04 À 13h, il explosait. C'est l'heure du midi, on mange sur le gravillon, sur la route, je m'en fous, mais on mange. Voilà. Donc, quand je dis au propre comme au figuré, c'était un restaurateur des corps et des âmes, René Comer. Donc, il était très entouré. Ce n'est pas cette solitude-là dont je parle, je ne suis pas dans les mageries, mais une solitude par défaut de reconnaissance de ceux dont il attendait le plus, la reconnaissance. C'est-à-dire, bien sûr, le monde académique, mais là, on peut dire qu'il l'a eu plus qu'en partie.
14:36 Il a quand même eu et c'est pour ça qu'il disait, j'interromps ma phrase, mais pas du tout mon propos. Il disait surtout vers la fin de sa vie, sur ma tombe, je voudrais qu'on écrive ci-gît Michel Clouscard, professeur d'université. Car pour lui, ça voulait dire qu'il eut cru que le petit chose, comme il disait lui-même en reprenant le titre de Daudet, qu'il eut dit que le petit chose arriverait un jour à être professeur d'université, ce fils d'un père disparu de la classe ouvrière et de Carmaux et d'une mère institutrice à Gaillac, qu'il eut cru qu'il ferait et donnerait des cours à Poitiers et qu'il serait un des fleurons de l'institut de recherche égéliano-marxiste de Poitiers aux côtés d'étoiles de première grandeur comme Jacques D'Hondt, par exemple, avec qui il était très lié.
15:32 Donc, il a eu cette reconnaissance-là dès l'instant qu'il a soutenu sa thèse avec les félicitations du jury. Il faut voir l'éloge d'un, de quelqu'un d'aussi peu suspect de complaisance que Jankélévitch. Et Jankélévitch, on est quand même loin de Marx. Ce n'est pas un adversaire, ce n'est pas un anticommuniste viscéral, tant s'en faut, mais enfin, je veux dire, c'est quelqu'un qui est tout à fait indépendant de la mouvance marxiste qu'il connaissait bien et qu'on ne s'attend plus à avoir cité dans le domaine esthétique, en particulier musical, même si sa spécialité, c'était la philosophie morale, au sens du grand siècle, au sens des moralistes français.
16:17 Mais, or, il a fait une éloge en disant que le code était un chef-d'oeuvre et il insiste sur les qualités de style. Alors, ce qu'on reproche le plus souvent à Clouscard, c'est d'avoir un style, le mépris de classe, le style laborieux, bien sûr. Je me rappelle que, justement, en compagnie de son complice en affaires sportives, je repense à René Comer, qui avait été un champion du monde militaire du 100 mètres et du 200 mètres papillon.
16:55 Donc, il s'entendait très bien avec Clouscard à ce niveau-là et avec Negroni qui était un tennisman classé. Je me rappelle que Clouscard nous faisait remarquer le vocabulaire, le lexique, la sémantique d'un article de la rubrique sportive du monde, par exemple, sur un match de football entre la France et, à l'époque, la République démocratique allemande, dite Allemagne de l'Est.
17:27 Et on voyait tout de suite des passages comme... Alors, bien sûr, les Allemands de l'Est nous avaient mis 4-0. mais l'honneur était sauf parce que l'article disait le brillant panache français a été défait par l'implacable mécanique Est-Allemande. Voilà. On voit tout de suite les beaux, les laborieux, la mécanique, comme une machine qui fonctionne sans penser. Et les Français qui ont le panache n'ont pas eu de chance ce jour-là, mais enfin, ils étaient un peu distraits. Voilà. Ce mépris de classe qui faisait qu'on dit que c'est pas écrire.
18:00 c'est pas un esthète. Il est pas proto-mallarméen comme Lacan. Il n'est pas... Il n'est pas les esquisses et les gâtesses du style littéraire qui est si important en France pour se faire entendre. Je ne dis pas ça avec mépris. C'est une grande tradition. Mais enfin, ce qui est méprisable, c'est le mépris de classe. Lorsqu'on n'est pas dans ce code pour reprendre un terme qui prend une signification si fondamentale chez Clouscard au point qu'il lui dit qu'il arrive souvent de dire que le code, la preuve, précède l'être.
18:41 L'être est vu à travers le filtre de ce code. Et bien, taratata, voilà que Jankélévitch qui est un exemple emblématique de cette philosophie esthétisante au sens pas du tout péjoratif. Il est parmi les meilleurs textes les plus subtils sur la musique c'est un peu sectaire par moment. Il en veut beaucoup et pour cause, vu ses origines et vu la période qu'il a connue, il en veut beaucoup à la musique allemande. Il n'empêche que ce même Vladimir Jankélévitch dit que c'est un champion du style le Clouscard.
19:20 Enfin, à part ses exceptions notables, la solitude de Clouscard, je reviens, était quasi ontologique par rapport à ce dont il attendait, la reconnaissance. Encore une fois, il était sociologiquement, il n'était pas seul du tout, mais vis-à-vis du monde académique où il a cette reconnaissance universitaire, point, mais surtout, là où il a le plus souffert, c'est qu'il n'ait pas eu la reconnaissance de ses pairs politiques, c'est-à-dire dans la mouvance marxiste elle-même, en particulier intérieur du Parti communiste français qui faisait la fête à ceux qui étaient en train de défenestrer les idées marxistes en France.
20:08 Je me rappelle très bien lorsqu'on allait à l'Institut de recherche marxiste, on était beaucoup plus dans la sémantique et dans les problématiques d'Althusser et je t'en rajoute et appareil idéologique d'État, lecture symptomale, je ne détaille pas tout ça parce que ce n'est pas le sujet, mais je veux dire le vocabulaire, la syntaxe et le style de la nouvelle critique comme on disait à l'époque et Clouscard était superbement ignoré. D'où, je reviens, je ne vais pas trop m'attarder, exception, Claude Morilhat qui fait cette recension honnête en disant, en une formule qui résume son propos et que Clouscard relève en disant qu'il l'assume, non seulement qu'il l'approuve mais qu'il l'assume, qu'il se reconnaît bien dans cette formule, à savoir, Clouscard, deux points, là je cite Claude Morilhat encore une fois dans la revue Société française, une émanation de l'Institut de recherche marxiste, Michel Clouscard, deux points, indispensable et insuffisant.
« Indispensable et insatisfaisant » ; Société française et Lefebvre
21:13 Je lis ici le bref paragraphe où Clouscard rebondit dans cette formule. J'assumerai même son jugement d'introduction. Je cite Clouscard, indispensable mais point de suspension insatisfaisant. Fin de citation. Je pourrais même dire que j'en suis fier. C'est un parfait et à mon avis élogieux positionnement dialectique. Ma contribution à la recherche marxiste, en particulier pour combler le retard théorique, est reconnue puisqu'il dit indispensable.
21:51 Et cela dans la mesure où la critique de cette contribution peut permettre un nouveau progrès de cette recherche. je sais bien qu'à partir de ce que je dis on verra des insuffisances qui permettront à les critiquants d'aller encore plus loin. Je ne demande que ça. Donc, c'est le texte sur lequel j'ai décidé de m'attarder et de creuser un petit peu parce que je n'en connais plus qui soit aussi exhaustif sur l'œuvre de Clouscard en général.
22:23 Voilà, pour ceux qui voudraient. Après tout, je parle de verser dans ce genre de problématiques quand même. C'est exercé premièrement aux problématiques des sciences humaines, à celles de la philosophie par ailleurs et troisièmement à la mouvance marxiste, marxisante comme on voudra et qui ont entendu parler de Clouscard et qui voudraient voir de quoi il s'agit d'un peu plus près. Je leur conseillerais entre autres entrer.
22:55 Il peut y en avoir d'autres mais c'est, à mon avis, une des plus, encore une fois, je dis exhaustive et des plus creusées en même temps. C'est rare qu'ils aient les deux en aussi peu de pages dans cette réponse à Claude Morilhat. Alors, un dernier mot avant de plonger dans le texte lui-même, tout de même, sur le contexte du support. C'est donc paru dans Société française et je l'ai déjà dit, c'est une émanation de l'Institut de recherche marxiste qui existait à l'époque, Boulevard Blanqui, l'IRM.
23:33 Mais là où c'est intéressant, c'est que l'expression, le syntagme lui-même de Société française vient en droite ligne de celui qui fut le directeur de recherche du Michel Clouscard quand il faisait sa thèse, c'est-à-dire Henri Lefebvre. C'est bien connu ce que je dis, je ne suis pas le premier loin de là à dire ce que l'œuvre de Clouscard doit à l'entrée très particulière et originale à l'époque d'Henri Lefebvre qui consiste plus maintenant dans la mouvance situationniste si opposée à celle de Clouscard.
24:06 Boudot qui a vu Clouscard si opposée. Mais Henri Lefebvre qui a toujours eu de l'affection pour l'un de ses poulains, il n'était pas le seul, je pense à Michel quand il était étudiant, et qui a toujours eu un mélange d'affection et d'expectative vis-à-vis de Michel Clouscard qui était un peu ce qu'on appelle en français son œuf de canne. Il se demandait comment il avait pu pondre pour prolonger la métaphore de l'œuf un discours aussi atypique.
24:42 Je me rappelle très bien avec sa voix de stentor comment il disait « Où tu vas chercher tout ça, Michel ? » Il est même un peu effaré de voir l'immense rendu de son élève par rapport à son enseignement. Or, c'est justement – c'est un mot un peu vilain – la spécialité et l'originalité d'Henri Lefebvre, c'était de tenir tout entier dans cette expression « société française »
25:19 de ne pas faire des généralités sur le marxisme, sur les modes de production, les forces productives. C'est fondamental, ces concepts, il ne s'agit pas du tout de les marginaliser, au contraire, on ne les creuse jamais assez, mais de les penser in concreto, à travers des modèles qui existent et qui est donc je pense à une monographie comme la vallée de Campan, c'est une vallée qui est dans les Pyrénées, qui est une étude qui avait faite Henri Lefebvre sur une vallée des Pyrénées étudiée sur plusieurs générations en sociologie.
25:53 Avec tout ce qu'on veut, les approches empiristes, théoriques, formalistes, tout ce qu'on veut, mais voilà, in concreto. Et c'est quelque chose qui a beaucoup, qui a marqué l'œuvre de Clouscard et qui correspond à ce qu'il appellera plus tard, il en est beaucoup question dans cette réponse à Morilhat, à l'approche phénoménologique. Dans un sens, on y reviendra à cette question de vocabulaire, ou plutôt non.
26:25 Je cesse d'en parler au futur, souvent on dit on y reviendra pour ne pas y revenir au contraire. on s'aperçoit après qu'on n'a pas eu le temps d'y revenir. Donc, c'est tellement important que je vais développer ce point-là parce que je ne vais pas faire le commentaire de ce texte au sens rigoureux du terme, c'est-à-dire tel qu'il le mériterait. Je l'ai dit, il y a presque toute l'œuvre de Clouscard et ses fondamentaux qui défilent dans ces quelques pages. Donc, ce ne serait pas sérieux si j'en faisais un commentaire exhaustif, alors il me faudrait deux ou trois années de séminaire.
26:58 et un travail collectif en invitant d'autres Clouscardiens pour en discuter. ne mélangeons pas les genres, non. Mais je vais prélever dans ce texte des thématiques pas assez développées dans l'exégèse clouscardienne qui me semblent les plus importantes et parmi les plus actuelles. Et en tout cas, je vais partir de là. avant de plonger dans le texte, les plus en phase avec la transmission que j'essaye de prolonger dans ce qu'il est convenu d'appeler nos ateliers.
27:40 Puisque je n'écris pas, n'est-ce pas, dans les ateliers qui sont diffusés le plus souvent sur YouTube ou sur d'autres supports. je pense surtout à ceux qui nous ont hébergés avec une... j'exprime toute ma gratitude. Je pense à Vimeo et je remercie ici Michel Le Thomas qui a fait un travail extraordinaire.
28:12 donc en phase avec ces ateliers dans lesquels il y a un thème qui va me servir d'entrer maintenant dans la textualité même de cette réponse de Clouscard à Claude Morilhat. Ce thème, c'est celui du positionnement de la philosophie en général. quand on est en train de parler de littérature marxiste avec Clouscard, comment se fait-il qu'on en soit encore à la philosophie ?
Pourquoi encore la philosophie après Marx
28:46 Marx n'a pas encore écrit son gros œuvre, ses œuvres majeures, la contribution à la critique de l'économie politique le capital, mais il a déjà écrit de jeunesse fondamentale « Misère de la philosophie » en polémiquant contre Proudhon. Et puis, une autre citation archi-célèbre, n'est-ce pas ? « Jusqu'ici, les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde, nous voulons le transformer. » Donc ça fait deux occurrences où Marx se démarque de la discipline philosophique.
29:22 Non pas au profit des sciences humaines, ça n'existait pas. C'est pas cette appellation, ce syntagme. Ni de la sociologie, le mot commençait à peine à surgir, celui qui comme Auguste Comte, par exemple, est loin d'être popularisé. Bien sûr, Marx pensait à l'histoire. Je ne reviens pas, j'ai dit tout à l'heure que l'histoire contient toutes les sciences humaines, qu'on devrait appeler les sciences de l'histoire, les sciences historiques. Voilà comment je tranche entre sciences humaines, sciences sociales, les sciences historiques.
29:56 Or, on n'est pas en philosophie, là, on n'y est plus. Alors, pourquoi moi, j'insiste sur ce positionnement philosophique, sur lequel Clouscard va revenir à la fin de sa vie avec un ouvrage admirable que Delga a édité en lui donnant ce titre, parce que le manuscrit restait à l'état inachevé et sans titre définitif, il y avait plusieurs projets de titres, tournant autour de la praxis, je pense bien sûr au chemin de la praxis, et l'être le sujet, la praxis, etc.
30:38 Il revient à quoi ? À la pratique philosophique où il dit que cet ouvrage se veut une contribution à la philosophie hegelienne. C'est quand même des citations capitales. Le dernier Clouscard, le dernier état. Alors, je ne dis pas que Marx s'est trompé en disant que la philosophie s'était terminée. Au contraire, c'est parce que je pense que Marx a raison que je résous la contradiction apparente en disant que c'est bien un malheur de la situation historique que nous vivons si nous sommes tenus d'être encore dans l'élément de la philosophie.
31:13 Or, quand j'essaie, moi, dans ma transmission, et c'est le résultat de multiples échanges que j'ai eu au jour le jour dans de nombreuses années avec Michel, sur la spécificité, le positionnement de la philosophie par rapport à tout ce avec quoi on pourrait la confondre, je la place le plus souvent dans une position non pas médiane, j'aime pas ce mot-là, il n'y a rien de pire que l'abject extrême-centre comme positionnement politique, c'est-à-dire la mouvance politique qui nous gouverne depuis tant de générations, que ce soit centre-gauche ou centre-droite, et qui est tout sauf centriste, qui est un extrémisme, tous ceux qui avaient collaboré pendant la guerre et qui ont échappé à l'épuration, ça en fait beaucoup puisque d'après même des historiennes comme Annie Lacroix-Riz, il n'y a plus d'épuration proprement dite, sauf avec les seconds couteaux, je ne parle même pas de ces pauvres femmes qu'on a rasé les cheveux,
32:23 les salopards qui ont fait ça, c'était des gens qui étaient les résistants de la dernière heure, comme on dit, qui avaient beaucoup de choses à se faire pardonner, non, non, je pense ceux qui ont vraiment gardé quelqu'un comme Papon par exemple, les positions qu'il a occupées sous Vichy et les positions qu'il continue à occuper, y compris même sous la présidence de De Gaulle, n'est-ce pas, avec les épouvantables ratonnades qui ont eu lieu sous son autorité, je reprends le vocabulaire de l'époque, et les noyades par dizaines de Maghrébins dans la Seine, donc, comme dit Annie Lacroix-Riz, il n'y a pas eu tellement d'épuration, mais ceux qui ont échappé à l'épuration se gardaient bien, bien sûr, ils rasaient les murs après la guerre, plus question de se dire d'extrême droite, voire de droite, c'était trop marqué, puisque même la gauche non communiste, les socialistes avaient voté la SFIO comme un seul homme pour Vichy,
33:33 pour les pleins pouvoirs à Pétain, soyons clairs, toute la France politique était mouillée en dehors comme organisation du seul parti communiste comme organisation, il y a par ailleurs des individus qui n'ont pas marché avec Pétain, alors là, il y en a dans tous les camps, y compris même des royalistes qui étaient dans la résistance, je ne suis pas sectaire, loin de là, mais enfin, du point de vue organisation et parti, il n'y a que le parti communiste qui a refusé de jouer ce jeu-là, donc les autres ils rasaient les murs, surtout ceux qui étaient les plus impliqués, or ceux-là, ils n'apparaissaient jamais comme de droite, mais dans des étiquettes, je reviens à mon extrême centre, je ne perds pas mon fil, comme divers modérés, centristes, sans étiquettes, ça, ça va circuler jusqu'à Giscard, le parti de Giscard, le puissant ministre des Finances de de Gaulle, c'est les républicains indépendants, ils sont pendus, on n'est pas dans la droite gaullienne, mais Théran sort de là, quand je dis
Le triangle : mathématique, poésie, philosophie
34:46 la misère politique de notre époque, et que les premiers symptômes se font sentir au moment où Clouscard rédige ce texte, je repars de cette considération, ça va surprendre, sémantique, ça paraît secondaire, chez Clouscard, le style, la forme, or, dans cette réponse à Morilhat, il s'attarde beaucoup sur la formulation, je prends, allez, un dernier quand même, parce que c'est quand même l'essentiel de ce que je voudrais développer aujourd'hui, je reviens à la manière dont je positionne, je ne voudrais pas être trop rapide là-dessus, la philosophie, par rapport à tout ce avec quoi on pourrait la confondre, donc je viens de faire un long développement pour dire position, qui se définit par rapport à deux autres extrêmes, je ne les ai pas nommés, donc je le dis maintenant, le discours scientifique,
35:56 mathématique essentiellement, et à l'autre extrême, la parole poétique, j'essaie d'être précis, le discours, qui n'est pas une parole, mathématique, et la parole poétique, et je viens de faire un long développement pour dire, la philosophie, qui n'est pas au milieu, qui n'est pas, on va y revenir, la position très ambiguë du milieu, de l'extrême-centre, comme je viens de le développer, mais qui est, qui renvoie dos à dos ces deux extrêmes, donc je préférerais la figure du triangle plutôt que celle du point médian sur un segment AB, du point M, non, comme un triangle, il y a deux extrêmes, et puis, vous voyez, comme un triangle équilatéral, par exemple, il y a deux extrêmes en bas, sur les points B et C, puis il y a un point A qui est leur est extérieur et qui les renvoie dos à dos.
36:49 Et comme je le répète souvent, ce qui caractérise justement cette position très particulière de la philosophie qui fait qu'elle boite, l'expression n'est pas de moi, elle est de Merleau-Ponty, elle boite surtout dans son rapport aux politiques, c'est précisément qu'elle se réclame à la fois de l'exigence de rigueur propre au discours scientifique singulièrement mathématique, mais sans pour cela ce que fait le discours mathématique à juste titre, vu sa visée qui lui est propre, mais la philosophie, elle ne le fait pas, sans pour cela faire l'impasse sur le langage de tous les jours, ce que les linguistes appellent le langage naturel, qui est une accumulation de poétiques complètement inconscientes, je dis souvent que nous faisons exactement l'inverse de M. Jourdain, la même chose mais à l'envers, M. Jourdain fait de la prose sans le savoir, il en est émerveillé de savoir qu'il est un prosateur, et là je suis en train de dire que quand on dit le jour se lève,
38:00 on fait de la poésie sans le savoir, on ne fait pas la prose, l'inverse, on fait la poète sans le savoir, c'est une métaphore, le jour ne se lève pas, ce n'est pas le soleil qui bouge, c'est nous, c'est la terre qui tourne sur elle-même, bref, cela n'a aucun sens du point de vue strictement physique, le jour se lève, n'empêche qu'on se comprend très bien quand on dit le jour se lève, on est dans la métaphore, et presque tout langage courant est comme ça, alors, pourquoi est-ce important ? parce que la philosophie, j'y reviens, d'un côté, voudrait emprunter, d'où l'expression de Platon, que c'est tout à l'heure connu, nul n'entre ici s'il n'est géomètre prendre à la géométrie, aux mathématiques, son exigence de rigueur, en particulier la non-contradiction, le principe d'identité, et, par ailleurs, conserver du langage naturel, ce que ne conservent pas les mathématiques, sa richesse métaphorique, sa richesse allusive.
Premier reproche : travailler à la hache
39:06 Or, regardez justement ce que dit Clouscard dans la première partie de cette réponse. Pour répondre, je rappelle que Clouscard décide très méthodiquement de répondre à trois reproches tout en reconnaissant, je le lis, le premier paragraphe, ça donne le ton de toute la réponse, Société française me proposant de répondre à la critique de Claude Morilhat dès son prochain numéro, c'est à chaud et très rapidement que j'ai rédigé cette première réponse quitte à plus tard proposé une réponse systématique à la critique du projet d'ensemble.
39:41 Je remercie tout d'abord Claude Morilhat du très bon esprit de sa critique constructive, donc c'est bien clair. Mais, il décide d'articuler sa réponse, quand même, il y a des reproches dans l'article qu'avait fait Morilhat et il reprend ces trois reproches dans l'ordre croissant de gravité, du moins grave au plus grave. Et donc, en parlant du premier, il parle d'un vocabulaire un peu flottant chez Clouscard, Morilhat. Donc, voyez, on est en plein dans mon histoire de sémantique.
40:11 Je cite Morilhat, « L'auteur donne souvent l'impression de travailler à la hache. Clouscard répond « C'est ce que je voudrais beaucoup en dire, trop sans doute, j'en conviens, étant donné que la place pour le faire est très limitée. très souvent, en effet, je ne fais qu'indiquer, désigner, marquer, je ne fais que prendre date, montrer l'idée, le problème. j'ai voulu avant tout proposer un travail de repérage global, de mise en situation, de délimitation. »
40:42 On voit bien là qu'il signale, bien sûr, qu'on n'est pas dans la démonstration algorithmique. On n'est pas dans Y égale F de X. On n'est pas dans le calcul algébrique. Et il ne s'agit pas d'y être. Il faut s'efforcer d'être rigoureux, mais avec encore une fois, la riche sédimentation métaphorique qui est en permanence à l'œuvre et qui nous travaille à notre insu le plus souvent, pour ne pas dire quasi-exclusivement, dans la langue nette, un langage dit naturel.
41:21 Et pourquoi j'insiste sur ce langage naturel ? Parce qu'on dit « la philosophie, il n'y en a qu'à faire les mathématiques, laisser tomber ce langage-là et créer une langue bien rigoureuse, bien codée, univoque. » On ne risque plus de se mélanger les pinceaux et d'arriver à des contradictions. Pourquoi ? Parce que, justement, il y a une préoccupation axiologique dans la philosophie. C'est pour ça que ce texte est fondamental. Axiologique, il ne s'agit pas seulement de savoir, s'il ne s'agissait que de connaissances au sens des sciences dites dures, c'est-à-dire des sciences, je le prends ici littéralement en parlant, objective, non pas seulement au sens quasi moral de dire « je suis objectif, je m'efforce de ne pas tenir compte de mes préférences subjectives, non, mais objectif en plus, c'est-à-dire qui ne concerne que des objets.
42:12 à l'inverse de la philosophie qui répond à l'impératif pythique inscrit sur le temple d'Apollon dès l'origine, connais-toi, toi-même. C'est une logique du sujet, en principe, la philosophie s'efforce à une logique du sujet et non pas de la molécule d'oxygène, des déplacements du plancton dans l'océan ou de la magnitude des étoiles qui sont les sujets fondamentaux.
42:42 Je ne dis pas ça du tout, ironiquement. Je ne serais pas là, nous ne serions pas là s'il n'y avait pas heureusement ces disciplines qui sont constituées avec la rigueur que l'on sait et les succès cognitifs qu'elles ont obtenus et que je suis le dernier à vouloir brader. Mais, il s'agit ici de science de ce qui est extérieur à ce qui est proprement humain. Voilà où on y arrive. N'est-ce pas ? Et là, il s'agit de connaître toi-même et c'est pour ça que la philosophie est nécessairement qu'elle le veuille ou non dialectique.
La praxis : outil, instrument, architecte et abeille
43:19 Parce que dès l'instant qu'on se rappelle que l'anthropologie, le surgissement d'une anthropologie au sein de l'être naturel, qui n'est pas un être d'ailleurs, qui est un devenir, c'est un autre débat, on aura, je crois, quelques occasions de recreuser cet aspect-là. Mais la manière dont l'humain surgit, mettons, à partir des... Je suis dans le consensus, à partir des premiers galets éclatés, des bifaces, avant même la pierre polie, je ne parle même pas des métaux.
43:59 Dès l'instant bref où surgit cette chose qui va jouer un rôle si central dans la réflexion de Clouscard, via Marx, la praxis. L'homme apparaît là où la nature disparaît, là où la situation naturelle, telle qu'elle était trouvée au départ, telle que l'animal, elle, lui, s'en contente, disparaît. Lorsqu'il n'y a non pas une modification, un singe, c'est très bien casser une branche pour attraper quelque chose, ou même des oiseaux, on dit tête de linotte, même un crâne de piaf, on a l'impression qu'il n'y a pas beaucoup de cervelle là-dedans, tu parles, il n'y a qu'à voir les corbeaux qui sont d'une intelligence redoutable, un passereau, un petit oiseau de rien du tout peut très bien avec son bec couper une épine, la tenir dans son bec et s'en servir pour tirer une larve d'un trou dans une branche, ce qui est quand même une opération extrêmement compliquée, je ne suis pas en train de réduire tout ça, mais je veux dire ici on n'a pas affaire à l'outil, on a affaire
45:09 à l'instrument, ah tu coupes les cheveux en quatre, ben oui, il y a une différence énorme qui a été étudiée par un grand marxiste vietnamien, je pense à Trần Đức Thảo ici, n'est-ce pas, et Saint Hazard, n'est-ce pas, qui a énormément réfléchi le courant phénoménologique et qui avait bien montré la différence entre l'outil et l'instrument, c'est que l'outil, et c'est ça qu'on le reconnaît ceux qui travaillent sur les terrains, sur les gravures rupestres du Sahara, sur les pointes de flèche, les pointes de silex, a une forme typique, le singe va prendre le caillou qui est là, qu'il trouve, il ne va pas fabriquer l'outil lui-même, il peut casser une branche, oui, il y a bien modification, mais il n'y a pas l'imposition d'une forme qui va se répéter identique à elle-même, les pointes de flèche changent de dimension, il y a des grandes, des petites, mais elles ont toutes la même forme, les haches, les haches tombales, par exemple, comme on appelle celle de la civilisation des tumulus qui va de la Méditerranée orientale jusqu'à la Grande-Bretagne en passant par le littoral atlantique, où on trouve partout
46:19 ces tumulus avec le guerrier enterré avec ses armes et avec ses haches qui ont toutes la même forme, c'est ça que j'y reviens, la forme, l'eidos en grec, qui va donner l'idée et qui font qu'on arrive au fondement du marxisme. J'y vais rapidement parce que l'essentiel, je ne veux pas le perdre de vue en perdant du temps sur les détails et je ne veux pas ici que la forêt de la praxis soit cachée par les arbres des différents ici et maintenant.
46:51 Je suis en train de rappeler que Marx, dans un passage capital, dit que ce qui différencie immédiatement l'architecte le plus maladroit de l'abeille la plus experte, c'est que l'architecte a sa représentation de sa maison dans la tête avant de la produire dans la réalité, avant de l'inscrire dans la matière. Et c'est cette représentation qui est précisément ce qu'on appelle une pensée, on l'oublie souvent. C'est-à-dire qu'il y a une projection, ce n'est pas un instinct qui se déroule comme un programme, comme une machine déroule un programme informatique.
Le seuil de l'humain : représentation, signe et signal
47:30 Vous voyez que les réflexions sur l'intelligence artificielle feraient bien de revenir à ce passage de Marx. Or, justement, ça suppose qu'il y a une représentation. Là, je suis un peu long parce qu'on a discuté de ça pendant des lustres avec Clouscard. Souvent, pour l'éternel problème mal posé, Marx dit bien que la mystification est moins dans les réponses que dans la manière de poser les questions et les problèmes.
48:01 Où doit-on passer, placer le curseur pour définir le seuil où l'on passe de la zoologie à l'anthropologie de l'animal à l'homme ? Je ris parce que, je veux dire, on retrouve toujours ce problème du seuil tantôt entre l'animal et l'homme, tantôt entre la matière inerte et la matière vivante, c'est les mêmes débats. Est-ce que les virus sont des êtres vivants ? On retrouve les mêmes débats d'incertitude, de stade intermédiaire où on ne sait jamais si on est avant ce franchissement ou si on est déjà après.
48:37 Et là, pour en revenir où il faut placer le curseur entre l'animal et l'homme, comme s'il y avait un moment, un 31 décembre à minuit, comme je dis souvent, ou avant, on est dans la zoologie et après, dès le 1er janvier, à 1h du matin, on est devenu un homme. On néglige la dimension temporelle sur laquelle Lénine insiste tellement dans son travail sur le concept de reflet.
49:11 Et donc, je suis en train de dire quoi ? Il y en a qui disent que ce seuil, c'est le langage, par exemple. L'homme, le langage, l'animal a des formes de communication. Le langage, c'est humain. Je ne suis pas contre. Je suis contre le fait de dire que le seuil est là. Mais c'est vrai qu'il y a une spécificité du langage humain par rapport à toutes les formes de communication animale. En particulier, l'usage de la métaphore, justement. Et de ce que le cercle de Prague, les linguistes du cercle de Prague appellent la fonction poétique de toutes les langues humaines, présentes dans toutes les langues humaines.
49:47 Et donc, j'en ai donné un exemple tout à l'heure avec le jour se lève. D'autres disent, mais non, ce n'est pas le langage, c'est l'outil. Et on a vu là encore entre l'outil et l'instrument, ça flotte. Ah mais non, mais c'est la pensée religieuse. Ah mais le rire, il y en a même, Rabelais, le rire, le propre de l'homme, pourquoi pas ? Ah oui, on peut se disputer sur ce qui fait vraiment le seuil. Mais tous ne sont pas à mettre sur le même plan. Je veux dire que le langage lui-même présuppose la praxis.
50:20 Voilà pourquoi je la privilégie. Et pourquoi je dis ça ? Je ne veux pas le dire gratuitement parce que là, on est au cœur de ce qu'aurait dû être la réflexion philosophique préalable aux sciences historiques. Il y a un point commun entre l'outil, la praxis, et le langage. C'est précisément dans ce concept de représentation. Faire être là quelque chose qui n'est pas là.
50:52 Je prends souvent l'exemple du tombeau pour le faire comprendre. Avec son, le terme grec qui le désigne Soma. Soma, le tombeau. Sema, le signe. C'est un jeu de mots que Platon fait déjà il y a 2500 ans dans le Gorgias, par exemple. Soma, Sema, le corps, Soma, un tombeau. Pardon. Oui, le corps, Soma, un tombeau, le signe Sema. Sémaphore, sémantique, on retrouve ça, sémiologie, etc.
51:24 Car qu'est-ce que c'est qu'un tombeau ? Sinon, quelque chose qui est là pour qu'on pense à quelqu'un qui n'est plus là. De donner une présence à ce qui est absolument absent. Donc, je disais, vous voyez, que ce genre de réalité sont éminemment proprement humaines qui n'apparaissent qu'avec l'homme. Vous êtes d'accord que lorsque on fait des recherches sur un terrain dans la vallée de l'Omo en Afrique, à ce qu'on a affaire à un singe, à un australopithèque ou bien à un homme, si on trouve des restes de sépulture, on ne se pose même plus la question, c'est bon, on est chez l'homme, on est bien d'accord que quand je parle de tombeau, on est bien dans l'anthropologie.
52:00 C'est pour ça que je privilégie cet exemple. Or, cet exemple montre que le surgissement de l'homme est tout de suite dialectique, c'est-à-dire qu'il y a une contradiction. Comment on peut faire être là ce qui n'est pas là ? L'animal, lui, il est toujours dans l'être là, dans le Dasein comme on dit dans la pensée allemande, ce qui veut dire littéralement être là. Exister n'existe que ce qui est là pour l'animal, ce qui peut se manifester sous la forme d'une odeur, d'un bruit, d'un son, d'une vision, d'une lumière.
52:30 D'un signe. Bref, l'animal n'accède pas au signe. Il accède, et c'est déjà énorme, au signal. Ainsi, tous les animaux de la savane détalent quand ils sentent, ou à force, quand ils voient et sentent en même temps la fumée, les grands feux de brousse qui a en fin de saison sèche, dans la savane africaine, par exemple. Parce que la fumée signale le feu, ce n'est pas un signe. Parce que la relation entre la fumée et le feu se suffit de la causalité physique pour s'expliquer.
53:00 la fumée est toujours consécutive au feu. Il y a consécution de la cause et de l'effet dans le même être-là naturel. Ce sont les mêmes sens, n'est-ce pas, qui reniflent la fumée et qui redoutent le feu. il n'y a pas besoin de penser pour ça. Loin de là. La preuve, c'est que même des insectes, on ne peut pas dire qu'ils sont des champions d'encéphales du développement de la pensée, des insectes. Il faut voir, je l'ai souvent vu en Afrique, dès qu'on approche d'un feu de brousse, on voit des milliers d'insectes sur le bord de la route qui se réfugient, qui sont en train de fuir.
53:42 Là, il y a un lien qui n'est pas arbitraire entre la fumée et le feu. Ce n'est pas l'homme qui a décidé que la fumée signalait le feu. Il y a un en-soi naturel, physique, chimique, ce qu'on voit, qui est de l'ordre des sciences dures. Tandis que, prendre le mot lion pour désigner l'animal que ce mot exprime, n'est pas là qu'en français, c'est une convention. Il n'y a pas de lien naturel entre l'énoncé sonore lion et l'animal qui est désigné par ce mot.
54:18 La preuve, c'est qu'en allemand, c'est Löwe et en bambara, c'est diarra. Ce n'est pas chez les maliens, par exemple. Il n'y a plus rien à voir. Là, on est passé brutalement, si je puis dire, de la thèse et l'antithèse de la nature à la convention. Du lien entre le signal et ce qu'il signale, la fumée et le feu, qui suppose le lien est naturel entre un lien, je le dis carrément, surnaturel.
54:48 Je peux dire non naturel, parce qu'il y en a qui redoutent les connotations religieuses. Ce n'est pas ce que je voulais dire, mais je montre que ça ne les exclut pas. La religion n'est pas si idiote que ça. Comme dire un beau, la théologie est sérieuse. Donc, anthropologiquement parlant, la fumée signale le feu, le lien est naturel. Le mot diarra en bambara désigne le lion, lien conventionnel, c'est le lien de la langue. C'est ce que Saussure, les premiers concrets de la linguistique véritablement scientifique, structurelle, ont très bien vu.
55:21 C'est que l'arbitraire du signe par opposition à la naturalité du signal. Je tenais à creuser tous ces développements pour rappeler que la notion de signe qui concentre ce qu'il y a d'anthropologique dans la réalité humaine, il n'y a pas que ça dans l'homme. Quand j'ai faim, je ne suis plus dans la convention. Là, c'est la nature qui agit en moi, pas la nature des petits oiseaux à l'extérieur, le décor, le paysage.
55:53 C'est bien le propre de l'écologisme de confondre la nature avec ce qui est extérieur à nous et que nous serions en train de détruire. Non, elle est en nous, la nature aussi. Elle est en nous. C'est une loi naturelle qui fait que j'ai mal aux dents quand j'ai oublié de nettoyer le sucre qui est entre mes dents. Et simplement, quand j'ai faim chaque jour, c'est une manifestation d'une loi implacablement naturelle. La nature n'est pas le lieu de la liberté, c'est le lieu de la détermination, au contraire, de la contrainte par excellence.
56:25 Je dis ça parce qu'il y a des rappels salubres à faire par les temps qui courent. Donc, je prends ici la nature comme objet de la physique, la seule manière scientifique d'en parler et non pas la nature que je respecte au sens polémique comme c'était le cas au XVIIIe siècle où on disait les droits naturels de l'homme, ça veut dire ceux que l'homme a indépendamment des contraintes que lui impose la société. Là, c'est un sens polémique de nature qui fait qu'on peut dire est naturel que j'aille au cinéma un samedi soir. Il n'y a rien de naturel ni dans le cinéma ni dans le samedi ni dans tout ça.
56:56 Mais là, ça veut dire que je suis libre après tout d'aller au cinéma le samedi soir. Ça, je respecte. Mais le sens physique, scientifique de nature, n'est-ce pas, si on le prend au sérieux, ne doit pas se contenter à ce qu'on voit de l'extérieur, à la verdure, d'autant que c'est vraiment dans l'univers rarissime qu'il y ait de la verdure. C'est peut-être même unique. Je ne crois pas statistiquement, mais en tout cas, ce n'est pas la règle. C'est plutôt l'exception. Mais elle se manifeste en nous. La nature, c'est quand j'ai faim.
57:26 Si on associait ça au terme de nature, on aurait un écologisme sans doute moins fantasmé que celui qu'on voit faire des ravages autour de nous. Je parle de l'écologisme. Sinon, je suis un ardent militant de la lutte pour préserver un environnement sain. Je m'attarde sur ces questions de sémantique clouscardienne.
Des auteurs comme signifiants majeurs ; un concept construit
58:00 Il y a peu de textes de Clouscard qui regroupent tous ces problèmes dans l'ordre où ils sont classés ici, l'ordre de gravité dans lequel il les déploie dans sa réponse à Claude Morilhat. Alors, justement, il prend un exemple. Il cite Morilhat. Le dessin de Zécien à grands traits, sous-entendu sous la plume de Clouscard, le dessin à grands traits se distingue mal de la caricature.
58:35 C'est un reproche qu'il fait à Clouscard. Faute du recul culturel nécessaire. et Clouscard répond mais Claude Morilhat a très bien compris aussi que ces grands auteurs ne font que me servir de, je cite, de signifiant majeur. Vous voyez que je n'étais pas loin du texte clouscardien. Du signifiant majeur de la phénoménologie de la bourgeoisie. Chaque mot compte. Je suis indifférent à leur œuvre.
59:07 Vous connaissez beaucoup d'auteurs qui disent ça. Ça veut dire ça m'est égal, moi, le détail de l'œuvre. Je ne suis pas en train de faire de l'histoire de la philosophie, de l'histoire de la pensée. Et voilà, et là, je passe de Sartre à Althusser, voilà, en développant les thématiques respectives qui leur sont propres. Non, laissons ça. Il y a les académies pour ça, laissons ça. C'est des disciplines que je respecte mais c'est l'histoire de la philosophie. On n'est pas du tout dans les chemins de la praxis. On n'est pas du tout dans la finesse qu'on va voir après.
59:40 Clouscard résume pour l'opposer au néo-kantisme qui est l'enveloppe générique de toutes les pensées qu'il critique, les pensées contre-révolutionnaires. Il ne parle pas du kantisme. Mais ce néo-kantisme, il y oppose son point de vue à lui les philosophies issues de la révolution française. qui se caractérise essentiellement par l'axe Rousseau-Kant précisément. Un Kant qu'il ne faut pas confondre avec les néo-kantiens.
1:00:10 Donc, je reprends sa phrase. Je suis indifférent à leurs œuvres en tant que telles. Ils ne m'ont servi qu'à désigner signifiant, désigner, regardez bien le vocabulaire, ça fait deux fois qu'il y a le mot signe et le radical. Les articulations, les thèmes, les figures, les étants, entre guillemets. Termes communs à des pensées aussi différentes, voire opposées que Hegel, Husserl et Heidegger, par exemple, les étants de cette phénoménologie du néo-kantisme théorique.
1:00:42 Donc, il veut dégager quelque chose qu'il est le premier à produire. Là, je vais m'y attarder un peu. Ce concept du néo-kantisme. Et je m'y attarde d'une manière à la fois heureuse et un petit peu solennelle. Heureuse parce que, dès la rentrée prochaine, ceux qui nous font la gentillesse de nous suivre pourront disposer aux éditions Delga d'une parution importante rédigée par le jeune Simon Verdun, qu'il me pardonne si je le jette en peinture comme ça en avant-première à son futur lectorat qui, dans les éditions Delga, vont publier bientôt l'édition du mémoire qu'il a soutenu à l'école normale supérieure l'année passée et qui avait pour titre la critique du néo-kantisme chez Michel Clouscard, enfin, la critique du néo-kantisme et la raison dialectique chez Michel Clouscard.
1:01:53 Alors, on me dirait, mais enfin, pourquoi tu annonces ça solennellement à le néo-kantisme une problématique familière, c'est une notion familière pour ceux qui font des études de philosophie, ta ratata, j'insiste chez Michel Clouscard. Et là, je reviens à la réponse à Morilhat parce que c'est là qu'il précise très, avec beaucoup de rigueur, en quoi ce que lui appelle néo-kantisme est quelque chose de spécifique qui n'a pas grand-chose à voir, est une construction originale, une élaboration extrêmement rigoureuse, bref, un concept et non pas une représentation qu'on a trouvé là parce que, je dis à un étudiant en philosophie au hasard, je pense aux écoles néo-kantiennes, il est immédiatement une représentation, il pense à Adorno, il pense à l'école de Francfort, il pense à Horkheimer, il pense, s'il connaît un peu mieux l'histoire de la philosophie, à Cohen, qui est un des premiers qui remet le kantisme à la mode dans la première moitié du 19ème siècle, ces néo-kantismes-là, ils sont bien classés, ils sont familiers,
1:03:03 il ne s'agit pas du tout de ça chez Clouscard, il ne s'agit pas de cette pensée qui, comme par hasard, au moment où le marxisme est en train de s'élaborer et de se publier, au moment où Marx est en train de mettre à la disposition de ceux qui ne sont ni dans la philosophie, ni dans les sciences humaines, mais dans la grève, dans la lutte, dans l'exploitation, quand il est en train de mettre à leur service un détour théorique qui ne s'appelle pas encore le matérialisme dialectique et le matérialisme historique, mais des outils de pensée dont vont bientôt s'emparer ces travailleurs, c'est comme par hasard à ce moment-là que surgissent, est-ce un hasard ?
1:03:57 Je reviens sur le mot, ce qu'on appelle maintenant les sciences humaines et ou sociales. La différence semble dérisoire puisque ça désigne les mêmes disciplines. La sociologie, l'anthropologie, la linguistique, on est bien d'accord. Elles apparaissent quand quand le marxisme surgit ? Et Clouscard disait souvent, c'était une boutade qu'il faut prendre extrêmement au sérieux quand on regarde la récurrence avec laquelle il a ressorté régulièrement et ça se terminait souvent par un gloussement, un rire gloussé.
1:04:30 Les sciences humaines ont été inventées pour verrouiller le marxisme naissant. l'état d'anarchie où se trouve actuellement l'édifice des sciences dites sociales, humaines, etc. La comparaison est accablante avec les sciences dites dures, fait contraste avec l'unité profonde que le marxisme aurait été susceptible de leur apporter si on les avait appelées, comme je l'ai dit tout à l'heure et comme je le maintiens, les sciences historiques en rappelant qu'elles ont un creuset historique et je reviens à notre jeune ami Simon Verdun dans son approche donc du néo-kantisme chez Michel Clouscard montre très bien que Clouscard a insisté pratiquement dans toute son œuvre publiée et même oral, ça je peux en témoigner, à travers nos discussions et nos échanges en direct ou par téléphone comme souvent j'étais loin au sud du Sahara sur ce concept générique du néo-kantisme
Néo-kantiens sans le savoir : Sartre et les structuralistes
1:05:40 chez Michel Clouscard c'est-à-dire qu'il est présent chez des penseurs qui ne se doutent absolument pas qu'ils sont néo-kantien. Sartre ne pense pas à Kant quand il dit la psychanalyse c'est un peu facile, je ne discute pas ça ce qu'il dit de la psychanalyse c'est peut-être vrai c'est peut-être faux c'est autre chose c'est très cohérent en tout cas quand Sartre dit ça a bon dos l'inconscient au niveau moral c'est un peu trop commode je peux dire excusez-moi j'ai fait ça c'est pas ma faute c'est mon inconscient ça me dispense d'être responsable de mes actes c'est très néo-kantien c'est très kantien cette manière d'affirmer la liberté à la base de mes actes par exemple mais Sartre n'a pas conscience à ce moment-là d'être kantien or Sartre ici vous voyez je fais comme Clouscard je ne discute pas ici l'articulation interne de sa pensée je discute le positionnement de ces noms propres Sartre rapport à maintenant ce qui est censé s'y opposer comme nom propre les penseurs du courant dits structuralistes quand on regarde le surgissement du structuralisme c'est ma génération au cours des 60's comme on disait comme on dit toujours
1:06:50 Lévi-Strauss les pères fondateurs les Foucault les Lacan et tous ceux qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans l'appellation parce qu'on n'aime pas être une catégorie on aime bien être un individu pourquoi pas mais là j'insiste justement sur ce qu'ils ont de commun or quand on regarde bien ce qu'ils ont de commun c'est qu'ils ont tous fait le parricide de Sartre Sartre était le roi du pétrole dans le monde intellectuel parisien français pendant l'immédiat après-guerre avec les existentialismes et pour s'opposer c'est bien s'opposer pour faire un champ il faut liquider une forêt qui était là au préalable ou assécher un marais enfin modifier ce qui était déjà là pour que le structuralisme se fasse une place il a bien fallu liquider l'existentialisme et le père là c'était Sartre il a fallu faire le parricide je propose souvent à des étudiants en philosophie de faire un jour une thèse sur la notion du parricide en philosophie Socrate on ne sait pas grand chose puisqu'il n'a pas laissé de traces écrites mais Socrate on sait qu'il a commencé par être parménidien avant de le répudier Platon a commencé par être
1:08:02 pythagoricien Aristote commence par le parricide de Platon Platon fait le parricide de Parménide d'Aristote fait le parricide de Platon Descartes fait le parricide d'Aristote le principe d'inertie que Descartes formule et qui résume toutes les avancées de la physique galiléenne sont un écroulement du finalisme aristotélicien de la physique téléologique Spinoza a fait le parricide de Descartes Kant liquide toute la pensée qu'il appelle dogmatique aussi bien Descartes Spinoza à Leibniz et qui rêve comme il y en a qui en rêvent encore aujourd'hui et qui ferait bien déjà s'il pouvait simplement revenir à Kant ce serait un progrès par rapport au présent ceux qui se débattent encore dans ce qu'on appelle le néo-positivisme logique ou l'école analytique qui croient qu'on va avec une formulation d'algorithmes pris à l'exemple des mathématiques on va pouvoir faire une philosophie rigoureuse Kant a ruiné cet espoir dans sa critique du dogmatisme philosophique
Kant contre le dogmatisme ; Deleuze et Althusser contre la dialectique
1:09:12 dogmatisme qui donne à Descartes l'illusion qu'avec sa méthode peut s'appliquer à tout ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles dont se servent les géomètres pour parvenir à leur plus difficile démonstration m'avait donné à occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sur la connaissance des hommes voilà le dogmatisme toutes s'entresuivent en même façon en même façon que quoi ? que la cause et que l'effet physique ou que la proposition primitive en mathématiques et la proposition dérivée le théorème que je démontre en montrant qu'il ne contredit pas une proposition préalable que j'avais déjà reconnue pour vrai que toutes s'entresuivent en même façon de soumettre donc les sciences dites sociales ou humaines aujourd'hui à la même logique implacable et déterminante et qui exclut la liberté que les sciences de la nature par exemple Kant a bien ruiné cette espérance-là en montrant qu'il y a toujours quelque chose qui échappe non pas par impuissance de l'esprit au contraire parce que l'esprit a autre chose à faire que de connaître je pense à Novalis
1:10:22 les romantiques allemands c'est rare en général je les cite comme à travers la critique sévère qu'en fait Hegel enfin un type comme Novalis a le mérite de vous dire nous nous connaîtrons sans doute jamais mais nous ferons bien mieux que nous connaître oui il n'y a pas que la connaissance dans un de ces aphorismes donc j'arrête cette parenthèse mais qui est importante pour rappeler que notre monde intellectuel dit philosophique d'aujourd'hui s'est appauvri au point de ne plus comprendre que deux grands volets soit un irrationnalisme qui découle de Heidegger la philosophie de l'être de l'ontologie soit c'est pas dans le formalisme pseudo mathématique de l'école analytique et qu'il s'agit de les renvoyer dos à dos et c'est justement ce que proposait l'unité des sciences de l'histoire beaucoup de demeures dans la maison de l'histoire qui ont tout en commun d'être dialectique
1:11:32 cette dialectique que Deleuze c'est pas d'un revers de main écarté en disant l'infâme dialectique cette dialectique Deleuze ne s'est jamais dit marxiste pourquoi pas sauf que ce qui est beaucoup plus inattendu quelqu'un comme Althusser je reprends ici les gens que critiquent Clouscard et dont Morilhat dit que Clouscard est trop rapide avec non on voit bien la rigueur de Clouscard point commun entre deux pensées qui apparemment n'ont rien à voir celle de Deleuze et celle d'Althusser il y a en commun dedans une manière d'écarter la dialectique alors Althusser est passé et passe encore pour beaucoup de gens qui connaissent peu l'oeuvre de Marx est passé pour vraiment le marxiste par excellence or quand on n'a pas besoin d'interpréter ou de solliciter les textes de Marx pour voir à quel point ce qui est fondamental pour lui c'est la méthode dialectique alors il a peut-être raison il a peut-être tort Marx c'est un autre débat mais on ne peut pas découpler Marx la notion de dialectique comme le fait Deleuze c'est son problème
1:12:42 mais comme le fait Althusser ce qui est déjà beaucoup plus inattendu quand on pense qu'il a régné y compris je l'ai dit tout à l'heure sur ce qui se réclamait du marxisme à l'intérieur du parti communiste qui est quand même plus grave c'est là qu'on mesure la solitude de Clouscard d'avoir maintenu la tradition dialectique donc je reprends ici sa réponse lorsqu'il dit qu'il y a un néo-kantisme théorique il faut bien comprendre que j'insiste beaucoup et si on veut plus de détails je renvoie donc à cet ouvrage qui sera prêt dès la rentrée prochaine critique du néo-kantisme la raison dialectique chez Michel Clouscard et raison dialectique chez Michel Clouscard donc de Simon Verdun pour ce qui est du détail donc ce que c'est néo-kantisme je voudrais insister c'est sur l'essentiel l'essentiel c'est que c'est un terme générique je le répète qui est présent y compris chez des auteurs qui eux-mêmes ne se déclarent pas néo-kantien on dira oui mais alors c'est trop facile vous faites parler dans le dos des gens vous ne pouvez pas comme ça
Lévi-Strauss : un kantisme sans sujet transcendantal
1:13:52 c'est un peu ce que dit Morilhat à Clouscard vous ne pouvez pas ici ce n'est pas très rigoureux d'aller au-delà de la phénoménologie puisque vous vous réclamez de leur texte pour invoquer des notions qui sont absentes de leur énoncé ah mais attendez des fois c'est dans l'énoncé lui-même je pense à Lévi-Strauss qui est quand même considéré à juste titre comme le père fondateur de ce qui s'appelle le structuralisme que les intéressés s'y reconnaissent ou pas c'est autre chose en tout cas qui est dans une des premières publications fondamentales qui s'appelle l'anthropologie structurelle tout de même et qui a dans la thèse de doctorat qui est sa première grande publication sont les structures élémentaires de la parenté un ouvrage admirable mais je ne suis pas en train de réduire leur profondeur et leur rigueur mais que dit Lévi-Strauss pour définir sa propre pensée d'une manière transversale dans non pas la préface il appelle ouverture tellement que ce livre est marqué par la musique puisqu'à partir de ce livre je pense au Cru et le Cuit titre célébrissime mais c'est la première parution d'une série qu'il appelle mythologique au pluriel et qui tourne tous autour
1:15:04 de la table au sens nutritif mythologique puis après Du miel aux cendres puis les manières de table vous voyez il y a toute une série d'ouvrages qui tournent autour apparemment de l'acte apparemment tout à fait familier de manger et qui n'est pas si familier qui est fondamental puisque là où l'animal mange cru l'homme mange cuit cuit oui oui cuit avec le feu ou même sans feu vous savez ce que c'est que le poisson à la tahitienne les nourritures qui sont cuites chimiquement sans flammes marinées toute une nuit dans du vinaigre dans du sanglier une marinade de sanglier comme on dit chez moi en Corse dans des aromates dans du citron comme on fait pour le poisson à la tahitienne bref fondamental le cuit et le cru le cru est naturel le cuit est culturel historique c'est son délire culturel et revenons de l'église à Clouscard je cite Clouscard pour dire que non pas préface parce que c'est à partir de cet ouvrage qui dit que ce n'est plus la linguistique seulement qui est la discipline de référence qui lui sert de phare
1:16:14 mais la musique intéressant ce n'est pas mon sujet mais ça vaudra le coup d'y revenir d'autres fois parce que c'est une veine inépuisable et c'est pour ça que pour montrer les connotations musicales de cet ouvrage les chapitres s'appellent Cantate de la sarigue fugue des cinq sens etc l'ouverture ne s'appelle pas ou la préface ne s'appelle pas préface ou introduction mais carrément ouverture comme pour un opéra c'est dans l'ouverture au Cru et le Cuit qu'il dit ceci monsieur Ricoeur il cite Ricoeur qui avait dit de lui Lévi-Strauss que le structuralisme de Lévi-Strauss est je cite Ricoeur Paul Ricoeur un kantisme sans sujet transcendantal et Lévi-Strauss dit j'avoue je veux dire je souscris parfaitement à cette définition oui c'est un je suis bien mon système se ramène bien à un kantisme sans sujet donc c'est absurde de dire que Clouscard fait un procès par contumace ou parle dans le dos des intéressés et Lévi-Strauss
1:17:25 ajoute même que le fait qu'il n'y ait pas de sujet transcendantal est pour lui un avantage par rapport à Kant s'il fallait chercher une différence et non pas un inconvénient et ainsi de suite donc voilà kantisme sans sujet transcendantal c'est dit clairement vous voulez que je cite Foucault un fleuron de ce courant là mais Foucault a dit nous sommes tous néo-kantien donc il est étonnant que Clouscard dans une solitude ontologique politique immense a été le seul à dire qu'est-ce qui circule à travers des courants de pensée qui semblent s'opposer et se disputer sur les plateaux télé ou dans les interviews ou dans les ouvrages entre les existentialistes les structuralistes les nouveaux philosophes qu'est-ce qui circule le néo-kantisme ah mais c'est pas du tout le néo-kantisme historique de l'école de Francfort et c'est pas un retour à Kant attention alors là troisième point j'insiste Kant le néo-kantisme est pour une part
Kant falsifié dès son vivant
1:18:35 du kantisme pour une part et je vais montrer que c'est pour une faible part et Clouscard le pense aussi en tout cas pour la part la moins intéressante de Kant sur tout ça on va y arriver c'est-à-dire la part qui n'est pas philosophie de la révolution française comme le meilleur Kant ce Kant qui dit Rousseau est le Newton de la morale ce Kant qui met la liberté au centre comme clé de voûte de tout le dispositif philosophique comme point de rencontre des grandes arches de la philosophie de la connaissance et de l'action de la philosophie théorique critique de la raison pure de la philosophie pratique la critique de la raison pratique ou la métaphysique des mœurs c'est fondement de la métaphysique des mœurs à chaque fois tout ça se rencontre sur l'énigme de la liberté qui était renvoyée à la chose en soi il n'empêche là on est bien obligé de revenir au strictement philosophique puisque on nous oblige à y revenir avec ce néo-kantisme qui circule rappel historique du vivant de Kant
1:19:45 je voulais dire quand ses cendres étaient encore chaudes mais non il n'est même pas mort il est encore vivant il est vieux mais il y a les jeunes gens là les trois Hölderlin Schelling Hegel condisciples au séminaire protestant de ces jeunes gens se destinaient il fallait bien gagner sa croûte à être pasteur sur les conseils de leur maman ils s'inquiétaient de leur avenir il n'y avait pas à ce moment-là des postes de profession de philosophie en foule dans les universités c'était balbutiant l'enseignement de la philosophie en chaire universitaire à l'époque il fallait suivre les cours de Fichte à Jena par exemple les trois alors que Kant est encore vivant s'indignent dans leur correspondance ils échangent entre eux Kant est leur dieu il faut voir comment ils en parlent Kant est le Moïse de notre nation dit Schelling le Moïse qui nous guide vers la terre promise extraordinaire des phrases comme ça et déjà il y a une falsification de Kant qu'il dénonce les trois jeunes gens quand ils disent les curés sont en train de nous voler Kant je résume à la hache
1:20:55 comme dirait Clouscard avec mon vocabulaire les curés sont en train de récupérer Kant de profiter que Kant a jeté un interdit sur la connaissance de la chose en soi je ne m'attarde pas à ces choses familières à tous ceux qui ont fait quelques études de philosophie que nous devons penser mais que nous ne pouvons pas connaître pour reprendre la lettre Kantienne et que parce que nous ne pouvons pas connaître nous avons pour devoir de penser cette chose en soi c'est que les religieux qui étaient menacés par tout le mouvement des Lumières dont Kant est la floraison suprême voilà que le monde clérical se dit vous voyez bien la philosophie elle-même dit que tous nos raisonnements notre raison humaine elle est infirme si on n'a pas la grâce de Dieu on n'arrive pas à l'essentiel hop voilà comment on falsifie Kant on s'en sert à faire une restauration du religieux et de citer la phrase de Kant j'ai voulu réduire le savoir pour faire une place à la foi oui je vous le disais en fait on revient au temple puisqu'on est dans le monde protestant
L'axe Rousseau-Kant
1:22:05 à l'église à la mosquée comme vous voulez et hop ce penseur là qui était bien allemand protestant puritain je vais dire discipliné je ne me moque pas de lui de grandes choses ont été faites je pense à la musique de Bach grâce à cette discipline et des choses qui relèvent de tout sauf de la sauf de la sécheresse puritaine mais qui tous les jours n'est-ce pas à travailler en bibliothèque avec des mouchoirs qu'il avait suspendu à des ficelles au plafond pour ne pas perdre de temps à chercher dans ses manches le time is money le protestantisme et le capitalisme qui avait une vie extrêmement réglée et qui faisait sa petite promenade à partir de 18h au moment où le jour tombait ou la nuit tombait jusqu'à une certaine distance puis revenait vous savez c'est bien connu on est dans l'anecdotique que deux fois seulement il a fait une dérogation à ses habitudes sacro-saintes et ces deux fois la première c'est pour être un des premiers à avoir un exemplaire du contrat social de Rousseau qui venait de paraître on est loin de la religion
1:23:15 on est à l'opposé on est à ce qui va être le plus avant-garde pour la révolution française qui terrifiait même Voltaire et les autres Lumières tellement que c'était d'avant-garde puisqu'on y mettait en question la propriété elle-même à ton idée quel sacrilège et deuxième fois suite à la prise de la Bastille pour être le premier à avoir les gazettes et les informations donc ce que Clouscard va appeler lui-même la philosophie en construisant un concept qu'il est bien le seul moi je voudrais bien qu'il y ait des travaux d'équipe la philosophie de la révolution française l'axe Rousseau-Kant qui va se prolonger en Hegel etc oui quand je dis philosophie de la révolution française dont l'axe essentiel procède de ce qu'il appelle pardon dont le premier moment procède de ce qu'il appelle l'axe Rousseau-Kant et c'est là qu'on voit qu'il ne faut pas confondre Kant et le néo-kantisme qui lui est contre-révolutionnaire il répond ceci à Morilhat
1:24:27 cette critique m'étonne beaucoup après ce que j'ai pu dire dans de la modernité Rousseau ou Sartre je rappelle qu'à ce moment-là cet ouvrage de la modernité deux points Rousseau ou Sartre n'avait pas encore été rebaptisé comme c'est le cas maintenant par les éditions Delga critique du libéralisme libertaire avec l'accord de Clouscard bien sûr mais c'est parce que le titre de la modernité Rousseau ou Sartre semblait un petit peu énigmatique à pas mal de lecteurs donc je reprends cette critique m'étonne beaucoup après ce que j'ai pu dire dans de la modernité Rousseau ou Sartre sur la logique et la phénoménologie de la praxis et sur le néo-kantisme vous voyez on y est en plein Claude Morilhat ne peut quand même pas ignorer qu'entre l'empirisme des lumières parce que Morilhat avait eu le malheur de dénoncer l'empirisme de Clouscard c'est un contresens fondamental ne peut pas ignorer qu'entre l'empirisme des lumières que je dénonce et la philosophie néo-kantienne du libéralisme je précise bien non pas kantienne mais néo-kantienne je vais encore revenir là-dessus tout de suite du libéralisme
1:25:37 il y a eu Hegel et Marx donc dans la philosophie de la révolution française qui prolonge l'axe Rousseau-Kant sinon précisément Hegel et Marx qui ne se réduisent pas à Rousseau et Kant d'accord quand on voit l'importance de la révolution industrielle dans l'oeuvre de Marx elle n'est pas présente chez Rousseau le rêve de Rousseau politiquement aurait été de diviser la France en petits propriétaires agraire égaux entre eux on peut dire que Rousseau passe à côté de la révolution industrielle un petit peu nuancée quand on voit son projet de constitution pour la Corse qui n'a pas pu achever puisque la brutale intervention de la répression française et l'écroulement des derniers soubresauts de la magnifique résistance Corse à Ponte-Novu font qu'on ne peut pas faire de constitution pour un pays qui n'a perdu son indépendance qui n'est plus qu'une province donc qu'une région et dans ce projet Rousseau se renseigne sur les ressources minières et industrielles de l'île je veux dire voilà enfin c'était tellement embryonnaire
Les post-kantiens, Hölderlin et Thomas Mann
1:26:47 il n'y a pas de quoi parler donc et quant à Kant c'est un espèce d'interdit sur les connaissances qui fait qu'il y a une intelligibilité celle des sciences de la nature vous voyez comment on arrive à aujourd'hui ah là on peut dire là on est en sérieux on est en scientifique néopositivisme on dirait aujourd'hui c'est vrai et par contre dans les sciences humaines on peut penser mais pas connaître car le monde je parle comme Kant ici le moi l'âme ce sont des idées il dit Kant ce n'est pas des concepts je vais vite c'est dans tous les manuels de philosophie ça n'a pas besoin de mots pour détailler mais j'y renvoie pour ceux qui c'est pas familier les concepts eux c'est constitutif de la science concept d'espace et de temps on ne peut pas constituer la physique sans les concepts d'espace et de temps mathématiquement plus par contre les idées ne sont pas constitutives elles sont régulatrices la règle c'est moins fort que la loi il y a une loi de la chute des corps il y a des règles en morale il n'y a pas de loi c'est moins fort faute de pouvoir connaître
1:28:00 à la chose en ce moment donc je suis en train de dire il y a des insuffisances chez Rousseau, Kant et ce sont ces insuffisances que l'immédiat post-kantisme les trois amis j'y reviens Hölderlin, Schelling, Hegel j'insiste sur le fait qu'ils soient trois pour avoir le bonheur de reciter cette phrase apparemment énigmatique mais qui est ici très claire de Hölderlin fragment isolé dans un poème dans un fragment lui-même de poème feuille de trèfle qui splendidement verdoie feuille de trèfle qui splendidement verdoie c'est le trèfle est trilobé comme on dit c'est pas en botanique ces trois jeunes gens qu'est-ce qu'ils font ils essayent de combler ce qui est resté à l'état vide de chez Kant je ne discute pas de la réussite ou de l'échec de leur projet mais c'est Fichte le premier qui va s'engouffrer dans cette voie puis Schelling puis Hölderlin et Hegel et on sait tout ce que Marx doit à ce qui va en ressortir
1:29:13 chez Hegel laissons tomber les autres la critique de Lukács est là pour montrer à quel point Schelling après a dévié dans la destruction de la raison pour reprendre le titre de Lukács et Hölderlin malheureusement nous a été arraché par la folie je fais une toute petite parenthèse courte pour dire que par les temps qui courent c'est-à-dire c'est assez récent c'est même très récent on réévalue de plus en plus dans le sens de la hausse l'influence que Hölderlin a pu avoir sur Hegel quand on voit l'influence de Hegel sur Marx c'est quelque chose qu'on ne dit jamais et je termine j'ai dit que cette parenthèse serait courte mais pour encourager à ne pas la laisser là mais à creuser et à se renseigner sur l'admirable formule d'un allemand un des rares allemands qui a sauvé l'honneur d'un intelligentsia allemande pendant les plus terribles périodes je pense à Thomas Mann ici bien sûr qui a dû après s'exiler se réfugier aux Etats-Unis et qui à son retour après sur les ruines et les décombres du Reich a dit cette formule capitale que les problèmes
1:30:23 de l'Allemagne mon Dieu c'est une actualité et donc de l'Europe comme on voit que l'Europe aujourd'hui c'est l'Allemagne les problèmes de l'Allemagne ne seront pas résolus tant que Marx et Hölderlin ne seront pas réconciliés Thomas Mann il faut que ça nous vienne d'un romancier d'un littéraire et non pas de quelqu'un qui enseigne à l'EHESS c'est tout ça contre lesquels proteste Clouscard ici Claude Morilhat ne peut quand même pas ignorer qu'entre l'empirisme des Lumières que je dénonce et la philosophie néo-kantienne du libéralisme et donc il n'est pas en train de dire entre les Lumières et Kant Kant c'est le couronnement des Lumières mais entre les Lumières et ce qui est récent ce qui est notre époque la contre-révolution qui s'est acharnée contre le marxisme qui s'appelle structuralisme puis nouveau philosophe jusqu'à aujourd'hui je veux dire en passant bien sûr par le le plus nazi
Néo-kantisme historique et concept de totalitarisme
1:31:33 des philosophes celui dont une élève a inventé le concept de totalitarisme pour souiller à jamais le marxisme c'est pas d'avoir une symétrie avec le communisme d'avoir une symétrie avec le nazisme et l'affaire est dans le sac ça nous vient d'une des élèves les plus proches du plus nazi des philosophes voilà j'en reste là pour l'instant quitte à scandaliser parce que c'est pas le sujet mais c'est très facile à réfuter cette notion de totalitarisme je l'ai déjà fait dans dans mes ateliers je vais pas perdre de temps j'en reste à ce concept de néo-kantisme c'est pas une chose trouvée par rapport il le répète tout le temps cette formule néo-kantisme dans cette réponse à Morilhat ce n'est pas une formule trouvée ce n'est pas le néo-kantisme tel qu'on enseigne dans les chaires universitaires qui a son importance aussi le néo-kantisme n'est-ce pas de Cohen puis de Max Scheler néo-kantisme moral de Horkheimer qui sont
1:32:43 autant de manières de réagir contre la pression du matérialisme au XIXe siècle matérialisme à l'oeuvre dans les sciences dites dures les sciences essentiellement sinon quasi exclusivement de la nature ce scientisme qu'il ne faut pas jamais confondre avec la science ou au mieux ce positivisme d'Auguste Comte n'est-ce pas et auquel on revient aujourd'hui les sciences cognitives c'est du néo-positivisme c'est de nouveau une confusion n'est-ce pas de la sphère anthropologique et de la sphère naturelle bon une confusion énorme de la nature et de la matière que tout ça soit matériel on est bien d'accord mais que toute matière n'est pas naturelle sinon je ne vois pas comment on distinguerait des fleurs naturelles des fleurs artificielles les deux sont matériels on est bien d'accord mais il y a quand même un bouquet des deux qui n'a rien de naturel on parle des fleurs on pourrait parler des seins grâce au silicone pour qu'on puisse dire ceci est naturel ça suppose
1:33:53 qu'on en est sorti de la nature et qu'on a la possibilité d'en produire qui ne sont pas naturels pour qu'on ait plus le besoin de dire ah non je vous garantis que ces fleurs là sont naturelles ou que ce fromage a été fait selon des méthodes purement naturelles ça veut dire qu'on sait bien qu'il y en a qui disent pure chèvre vous savez qu'on a le droit de mettre pure chèvre même s'il y a 70% de vaches vous savez ça et oui mais on n'a pas le droit de mettre 100% pure chèvre petite nuance à connaître sur les étiquettes voilà et oui donc j'y reviens le néo-kantisme historique c'est une chose Horkheimer Adorno l'école de Francfort comment être de gauche sans être communiste ça c'est moi qui ajoute ça je commence à construire au côté de Musca le grand problème de Sartre comment pouvoir rester de gauche sans être communiste ça Sartre ça c'est le néo-kantisme trouvé dans la tradition
1:35:03 historique académique de Sartre produit non pas une notion mais un concept il faut le travailler pour le comprendre encore une fois c'est ce qui vient s'opposer ici aux avancées de ce qu'il appelle les philosophies de la révolution française ou au singulier en termes génériques la révolution de la philosophie la philosophie pardon excusez-moi au singulier de la révolution française donc vous voyez un grand diptyque la philosophie de la révolution française Rousseau quand Hegel Marx dans leur progression Lénine je veux dire c'est pas fini je veux dire c'est pas fini jusqu'à et en face s'opposant résistant et essayant de restaurer l'essentiel de l'ancien régime face à cette philosophie de la révolution française le néo-kantisme c'est là qu'on voit que c'est une construction je rappelle et c'est pour ça que j'insiste si je laisse de côté maintenant les problématiques proprement philosophiques pour un court instant pour en revenir à des problématiques
Entre révolution et contre-révolution : confusionnisme et extrême centre
1:36:13 purement historiques que nous ne sommes pas dans un espace ouvert par la révolution actuellement ni par la contre-révolution nous sommes dans le conflit de la révolution et de la contre-révolution c'est pour ça qu'on a du mal à y voir clair et c'est pour ça que je n'aime pas qu'on confonde la médiation qui est un concept hégélien fondamental qui renvoie dos à dos les extrêmes le moyen terme avec le centre ce que j'ai fait tout à l'heure un peu très dédaigneusement parce que j'en ai une méfiance politique l'extrême centre allez je vais être précis prenez un segment AB mettez un point M au milieu faites en sorte que AM soit rouge de couleur et je présume que c'est des couleurs fraîches tout ça et MB bleu le point M chacun devine qui sera violet voilà ce que je reproche à l'extrême centre on ne sait jamais où on en est on peut aussi bien verser d'un côté que de l'autre vous êtes anti-gaulliste ah ben moi aussi ça tombe bien
1:37:23 ben oui je suis anti-gaulliste parce qu'il a livré l'Algérie aux Arabes au poussant moi je croyais qu'il était gaulliste parce qu'il a résisté au fascisme vous voyez comme la même chose le même positionnement peut être ambivalent c'est ça que j'ai dénoncé dans le centre dans ce qui se prétend modérer mon ami feu mon ami Arthur Adamov le troisième grand nom de ce grand triptyque du théâtre de l'absurde des Ionesco Beckett Adamov Adamov a écrit une pièce que je recommande d'autant plus que maintenant on fait exprès de le verrouiller pour le punir d'avoir eu le très mauvais goût de s'inscrire au parti communiste quand tout le monde le fuyait après l'intervention en Hongrie enfin bref Adamov a écrit une pièce qui a pour titre c'est assez explicite par rapport à ce que j'étais en train de dire pour que je m'arrête là M. le Modéré les grands criminels M le maudit mais lui c'est M. le Modéré ça fait des millions de morts ce genre de modération rappelez-vous Giscard le patron des centristes d'où est issu Balladur d'où est issu Sarkozy
1:38:34 là je suis dans les filiations officielles et ça ça donne le PS ça donne comment il s'appelle celui qui a créé l'Europe le premier président de l'or on est en plein dedans là c'est ça ce centre je critique je ferai une courte parenthèse historique et bien justement ce qu'il reproche au néo-kantisme ce que ne faisait pas le kantisme Kant c'est un effort permanent de clarification alors que ceux-là sont dans ce que Clouscard appelle ici le confusionnisme pas la confusion c'est humain la confusion si j'étais en théologie je dirais il y a du péché dans notre pensée il y a du défaut il y a du manque nous n'avons pas une pensée divine n'en déplaise à certains spinozistes naïfs Spinoza n'était pas naïf mais il y a un néo-spinozisme celui de Deleuze je ne parle même pas d'Onfray de la guerre froide qui pourrait presque nous faire croire qu'il y a en nous l'intellect divin donc on y est donc toutes ces pensées
1:39:47 qui se sont échafaudées pour verrouiller ce qui pouvait y avoir la révolution j'y reviens nous ne sommes pas dans la révolution nous ne sommes pas dans la contre-révolution mais nous sommes en permanence avant que nous commencions à penser à réfléchir à exercer notre critique nous sommes au sens qui va de Kant à Marx à la critique nous sommes dans ce point dont je parlais le violet où on ne sait pas si on est dans la révolution ou la contre-révolution les concepts peuvent être pris dans les deux sens et si le capital existe encore malgré tous les soubresauts malgré son abjecte compromission je pense au capital français dans la collaboration dans le nazisme dans l'Europe entière rappelez-vous Chamberlain revenant des accords de Munich Chamberlain c'est quand même le premier ministre de l'Angleterre l'Angleterre patrie d'origine de la démocratie les premiers régimes parlementaires où le prince a les mains libres pour faire le bien et les mains liées pour faire le mal il revient de Munich et qu'est-ce qu'il dit ?
1:40:57 Mr Hitler is a gentleman ambiguïté de ces démocraties-là qui se sont discréditées qu'est-ce qu'il reste je l'ai dit tout à l'heure tout ce qui est institution politique s'est vendu à Pétain à voter les pleins pouvoirs à Pétain en dehors du parti communiste à l'époque on comprend qu'il était urgent qu'une élève d'Heidegger je pense bien sûr à Hannah Arendt construise d'urgence après-guerre n'est-ce pas ?
1:41:29 pour le plus grand profit de la CIA au début de la guerre froide ce concept de totalitarisme qui non seulement permettait de faire oublier que toute l'Europe bourgeoise disait avant la guerre plutôt Hitler que le Front populaire il est bien ce monsieur Hitler qui a maté les syndicats il n'y avait pas encore les crimes il n'y avait pas Auschwitz on ne savait pas donc on était imprudent on le disait tout haut que ce n'est pas si mal Hitler relisez la presse de l'époque je n'invente rien et voilà qu'après-guerre on dit le communisme, nazisme c'est pareil les mêmes les mêmes que ceux qui disaient Hitler plutôt Hitler que le Front populaire et même que ceux qui disaient Mr Hitler is a gentleman le même que ceux j'oublie son nom parce que j'ai j'ai j'ai Pilsudski dans la tête je pense à la Pologne bien sûr mais un adjoint du colonel Beck qui dirigeait la Pologne juste avant la guerre au moment où on est à quelques semaines du déclenchement de la guerre qui commence par l'attaque de la Pologne par l'Allemagne quand le numéro 2 du gouvernement polonais son nom m'échappe mais c'est facile à retrouver dit à Ribbentrop
1:42:40 aux responsables des affaires étrangères d'Hitler oui bon nous avons des différences sur Danzig etc mais enfin nous parlons entre gens civilisés c'est pas comme avec les soviétiques vous voyez il faut faire oublier tout ça maintenant on nous dit oui c'est vrai que les polonais ils sont très anti-russes mais il faut les comprendre ils ont vécu un martyr pardon les centaines de milliers de soviétiques sont tombés pour libérer la Pologne à Auschwitz j'ai visité le cimetière de Weimar en Allemagne tenez pas très loin 200 km à l'est de la frontière polonaise il y a des milliers de pauvres gosses de 18 ans qui sont tombés rien que pour libérer Weimar où il y avait le camp de Buchenwald à 3 km et voilà et encore une fois je sais bien que ça agace mes amis du PRCF quand je dis ça mais j'aurais sans doute été fusillé sous Staline avec ma manière de parler je ne suis pas en train de défendre
1:43:51 mais enfin je n'oublierai jamais que le général en chef et qu'il a été le général en chef de l'Union soviétique et d'une armée grâce à laquelle nous ne sommes plus sous la botte nazie car si on avait attendu les autres le débarquement occidental il a lieu en 44 lorsque les soviétiques sont aux portes de Berlin ils ne sont pas loin ils sont déjà Berlin dans la main et où l'Allemagne est kaputt pour prendre un terme allemand donc tout ça pour comprendre que la notion de néo-kantisme chez Clouscard c'est la constitution philosophique qui vient à l'appui de ces forces historiques que je viens d'évoquer mais attention on s'adresse à des gens civilisés on ne va pas leur dire on est d'extrême droite non on ne va pas dire on est de droite on est réactionnaire on est pro-capitaliste non au contraire on va dire on est kantien il faut revenir à Kant c'est-à-dire revenir en deçà de cette avancée qu'est la dialectique et là je recite
Revenir à Kant sans la dialectique ; annonce d'une suite
1:45:21 il a tellement tout vu qu'il a aussitôt tiré le rideau là vous avez tout ce qui est positif et négatif chez Kant résumé comme seul il sait le faire à Clouscard il a tellement vu qu'il a tiré le rideau tout de suite je ne vais pas voir ça la chose en soi est inconnaissable quand même mais c'est pas ce retour à ce Kant là car avant de tirer le rideau bon sang que d'avancées Rousseau est le Newton de la morale ça veut dire on a Newton dans l'ordre de la nature on a les sciences on a la physique c'est formidable mais qu'elles avancées qu'avec une petite phrase d'une ligne et demie les corps s'attirent en fonction directe de leur masse et inverse de carré de leur distance je rends compte l'homme le cerveau de cette espèce de ver de terre qu'est l'homme arrive à rendre compte de tous les mouvements de l'univers on verra après à l'exception de ceux qui se déplacent d'une manière assez proche de la vitesse de la lumière comme c'est le cas aussi en cosmographie ou en microphysique mais l'équivalent dans le monde moral le Newton de la morale
1:46:31 au sens qui s'oppose aux sciences de la nature j'y reviens les sciences sociales et les sciences humaines là c'est Rousseau qui est l'équivalent de Newton ça veut dire ça Rousseau de la morale ça veut dire que la liberté tient dans l'ordre des sciences dont on attend toujours la constitution la place qu'occupent la gravité et la loi de la chute dans la physique newtonienne la loi de l'attraction pour généraliser la chute dans un cas particulier on commence à mesurer au travers de ces excursions au sens strict que je viens de faire alentour de la notion fondamentale de néo-kantisme chez Clouscard qu'elle est d'une telle richesse qu'on n'aura pas à se repentir de me payer le luxe d'une seconde séance en prolongation de cette réponse de Clouscard à Morilhat car elle a une richesse de matériaux que pour une bonne part je n'ai même pas encore commencé à aborder pour certains
1:47:41 mais je me garderai bien de le faire tant que je n'ai pas une première réaction à vos questions sur les concepts qu'on vient d'agiter et sur l'orientation générale de Clouscard dans cet article donc je vous donne rendez-vous si Philippe est disponible mais je suis persuadé qu'il fera tout pour l'être à la suite de cette réponse de Clouscard à Claude Morilhat qui je le répète est pour moi d'une manière un peu métonymique une manière de réactualiser tout ce qui est décisif dans l'apport du Michel Clouscard à la pensée contemporaine un apport encore une fois qui n'a pas d'équivalent dans toute la mouvance marxiste de l'après-guerre et donc je vous dis et j'espère à très bientôt et continuez en attendant à passer les meilleures vacances savent par