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Un XIXe siècle complexe : l'éveil des nationalités en musique
0:00 Oui, alors bonjour à tous, Musicosophie revient. Bonjour, Aymeric. Oui, et aujourd'hui, alors je connais le thème, tu viens de me le dire, c'est Nietzsche et Wagner, évidemment, relations musicales par excellence, mais pas que, musico-sophistique, non pas sophistique, mais musico-philosophique. Si c'était que ça, si c'était que musical. Géopolitique même. Ce serait une bonne introduction, je n'y avais pas pensé, mais est-ce qu'il en veut à sa musique, à l'homme, à son idéologie ?
0:37 Ça a été étudié, tout ça. Eh bien, on entame ce plat de résistance. Exactement, oui, tout à fait, oui. Je ne sais pas si je serai à la hauteur d'un tel massif, pour filer les métaphores d'altitude. Oui, Nietzsche, Wagner, alors bon, non seulement nous ne passons pas à un nouveau sujet après la séance de la dernière fois, mais au contraire, c'est en pleine continuité que je m'explique.
1:07 La dernière fois, je me suis permis de rappeler qu'il n'y a peut-être pas d'époque aussi complexe, aussi difficile à ramener à la modélisation, à l'analyse, à la clarté et à la distinction, comme on aurait dit au début du grand siècle, lorsque ce n'était pas encore le grand siècle, quand c'était encore le baroque et pas encore le classicisme. Descartes, c'est ça.
1:38 C'est plus près de Corneille que de Racine, c'est plus près de la place. On dit le baroque et classique, pas au sens de l'histoire de la musique. Oui, mais on y reviendra une autre fois, parce que ça aussi, c'est une grande coupure. Ce 17e qui paraît de loin d'une homogénéité extraordinaire, le siècle de Louis XIV, le siècle du classicisme le plus long règne de l'histoire de France, quand on regarde de près, il est complètement scindé en deux. Il y a la période Louis XIII et la période Louis XIV, c'est-à-dire la période Corneille, la période Racine, c'est-à-dire la période Descartes, la période Pascal.
2:08 On ne peut pas faire plus antithétiques. On y reviendra une autre fois. Mais là, donc, oui, quelle complexité, ce XIXe siècle où tout d'un coup, la géographie, comme l'histoire de la musique, a l'air de partir dans tous les sens. Et même, presque, a débordé au-delà des frontières de l'Europe. On l'a vu, donc je ne reviens pas. L'éveil des nationalités, ça, c'est pour les historiens. Même ceux qui ne s'occupent pas de musique savent bien que c'est la période de l'éveil des nationalités en Europe.
2:38 La Hongrie commence à secouer, les nationalistes hongrois secouent le joug de l'Empire d'Autriche-Hongrie. Les pays scandinaves, la Russie commence à taper sur la table au niveau artistique. L'école russe apparaît en musique avec Glinka dès la moitié du siècle. Je fais une petite parenthèse très musicale. Si on regarde l'admirable série de reportages sur Sviatoslav Richter, l'immense pianiste soviétique.
3:10 Je ne dis pas que c'est le plus grand pianiste du XXe siècle, ça ne veut rien dire. Mais enfin, il est parmi les plus grands prétendants au titre, à côté de quelques autres. À un moment donné, on voit Richter raconter lui-même comment, quand il était jeune, encore pas très connu, quand il s'était formé la main comme répétiteur d'opéra. Pour économiser un orchestre pendant les répétitions, on prend un pianiste, on prenait le jeune Sviatoslav. Quelle bonne formation de jouer des choses qui ne sont pas écrites pour le piano. Ou avec tes doigts, il faut faire un cor, une flûte, une soprano, un ténor.
3:43 Soit dit en passant. Et il dit, on m'a demandé de tourner dans un film un rôle de pianiste, de jouer le rôle de Liszt. Oui, c'est ça, c'est exactement ce que faisait Liszt. Et on voit Glinka arriver avec sa femme en traîneau parce qu'on vient lui envoyer un message qu'il y a Liszt qui est en train de donner un concert. Alors Glinka arrive et bien sûr Richter raconte tout ça. Il se lève de son piano, il prend la main et il dit Franz Liszt.
4:17 Et l'autre répond, Mikhaïl Glinka. Naissance de la musique russe, apparition de la musique russe dans le concert sonore des nations, dans le concert au sens auditif. Une époque d'une complexité incroyable. Éveil des nationalités. Les rhapsodies roumaines d'Enesco, n'est-ce pas ? Les mélodies norvégiennes de Grieg, Bartok, Kodály pour la Hongrie.
Deux voies du renouveau : archaïsme russe et école de Vienne
4:48 La Pologne semble avoir tellement donné avec Chopin auparavant qu'elle est un peu plus absente à ce moment-là. Elle reviendra au XXe siècle avec des gens comme Penderecki. Mais le plus important, c'est surtout que c'est l'époque où la musique arrive à ce paradoxe. C'est mon introduction générale avant d'arriver au dossier de Nietzsche-Wagner. Je regarde sur quel fond cette forme Nietzsche-Wagner apparaît sur J.
5:21 et ce fond, c'est cet apparent chaos dont j'ai parlé, qui n'est pas un chaos, qui est l'aboutissement de toute une logique. Alors justement, il y a deux logiques contradictoires qui expliquent un peu la difficulté de cette époque. D'une part, il y a une créativité comme jamais. On explore des nouvelles pistes comme jamais. Et pourquoi ? Parce que, et là c'est l'antithèse, il y a une sorte d'épuisement. On sort d'une séquence qui va de Bach à Wagner.
5:52 Bon, je veux dire, en passant par Beethoven, Schubert, Schumann, Brahms, quand même. Je veux dire, et il semble qu'on ne puisse plus aller au-delà. Quelque part. Ou alors que, j'en arrive, on a déjà beaucoup évoqué ça, donc je ne m'attarde pas trop, mais je le rappelle avec un autre éclairage là. Il semble qu'un renouveau soit nécessaire et que ce renouveau va être bicéphale. C'est un rappel que je fais. Tantôt, il est, allez, le renouveau via l'école russe.
6:24 C'est-à-dire, ce n'est pas une nouveauté absolue. Il ne s'agit pas de faire entendre à l'oreille de l'homme quelque chose qui n'a jamais été entendu dans l'histoire de la musique. Ça, ça va être l'affaire de l'école viennoise, Schoenberg. Non, il s'agit au contraire de revenir à des archaïsmes quasi pré-européens. Oui, ça va donner Stravinsky, d'ailleurs. Voilà, voilà. Bien heureux qu'elle n'ait sorti de ta bouche, n'est-ce pas ? Pour paraphraser. Quel mot a franchi la barrière de tes lèvres ?
6:54 Voilà, voilà. Exactement. Donc, je n'ai pas trop mal fait, si je peux me permettre cette auto-louange, mon portrait robot de Stravinsky. Tu vois, tu l'as reconnu. Il est bien connu que le sacre du printemps, c'est tout, sauf le printemps à la Vivaldi, les petits oiseaux, le chant de l'homme. Non, non, non, non, non. C'est la brutalité, c'est la sauvagerie, c'est l'archaïsme, c'est païen. C'est des rituels quelquefois sanguinaires. Après tout, ça se termine par le sacrifice d'une jeune fille, cette histoire, ce ballet.
7:24 Qui doit danser jusqu'à l'épuisement pour apaiser les dieux. J'ai mendié la mort chez ces peuples cruels qui n'apaisent leur dieu que du sang des mortels. Donc, il y a cette première tentative de renouveau, mais au prix, et au prix, au prix, je suis le premier à consentir à payer pour mon plaisir musical, mais au prix de sortir des modes, des formes et des genres de la musique classique européenne depuis plusieurs siècles.
7:59 qui est arrivé à un épuisement, ou à une saturation. Donc, il y a l'inverse. La deuxième école de Vienne, par rapport à la première, qui est le classicisme, Haydn, Mozart, Beethoven. La deuxième école de Vienne, donc Schoenberg, Berg, Webern, je rappelle, c'est le tout début du XXe siècle, en gros, jusqu'au déclenchement de la guerre, pratiquement. Même s'il y a d'admirables compositions de Schoenberg juste après la guerre.
8:32 Mais la coupure se fait avant. Et là, c'est le contraire. On part de ce qui a été à la pointe extrême de l'évolution musicale de l'Europe dans la période dont je parle, c'est-à-dire, en gros, tout ce qui sort de la partition de Tristan et Iseut. C'est-à-dire de l'exaspération du chromatisme, lequel entraîne, c'est les classiques de la musicologie que je rappelle, mais dans l'ordre cette fois, cette exaspération du chromatisme entraînant une menace de délitement de la tonalité.
9:11 C'est ce dont on a parlé la dernière fois. La tonalité qui était l'unité substantielle de la musique jusque-là. On avait été jusqu'à dire que le ton était l'équivalent pour l'oreille de ce qu'est la pesanteur pour le danseur, de ce qu'est la verticalité du bas, du rapport du haut et du bas pour le danseur, qui imposait une direction privilégiée. De même, dans la musique, la tonique, on avait vu, par exemple, que dans la mélodie de Au clair de la lune, la note tonique, le do revient cinq fois sur onze notes.
L'accord de Tristan : une tonalité à la limite, comme Racine
9:44 Voilà ce qui se délite à partir des harmonies wagneriennes où on ne sait jamais avec des accords de treizième mineur retardés en appogiature. L'accord de Tristan, c'est quoi ? C'est celui-ci. Comment on le décrit musicalement ? Tu me cherches. Non, je ne risque pas de me trouver parce que je serais prétentieux de te répondre. Il doit y avoir 2000 pages ou 10 000 pages écrites pour répondre à ta question.
10:18 D'accord ? Mais non, allez, je vais quand même essayer d'être honnête et de ne pas botter en touche. Ce qui est sûr, il y a plusieurs références, mais je pense à Chailley, qui est sans doute le musicologue, un de ceux qui a le plus travaillé cette question. Chailley a démontré au fil d'une étude touffue et très volumineuse qu'il n'y a pas un seul accord de Tristan, en particulier du prélude, qui finalement ne se ramène pas à des modulations classiques.
10:51 Ça, c'est un peu pour prendre le contre-pied d'un Schoenberg qui dit qu'à partir de Tristan, il n'y a plus de tonalité. En fait, Wagner menace la tonalité. C'est une musique tonale, mais perpétuellement en borderline. Et rapprochement curieux d'un hyper post-romantique comme Wagner, je rapproche ça de Racine. Ah oui, bien sûr, oui. Tu travailles un peu au filet.
11:22 Non, mais j'ai démontré par ailleurs… Divine contrainte que vous parle, Valéry. Je parle comme un vieux rabâcheur. J'ai démontré, oui, voilà. J'ai démontré, non, mais surtout très précisément, le fait que dans Racine, on est toujours à la limite… C'est là le rapport avec ce qu'on est en train de dire. De même qu'on est à la limite de la contrainte tonale à partir de Tristan, avec Racine, on est toujours à la limite de transgresser les règles de la tragédie classique. Bon sang. Alors qu'on en fait le parangon de l'art classique.
11:52 Il n'est pas au milieu. Il est à la limite. À la limite, par exemple, de l'unité de lieu. Prêts à vous recevoir, nos vaisseaux vous attendent. Il y a des vaisseaux, là, on sent les cordes tendues, les cordages, là. Bientôt, ça va être largué les amarres. Et du pied de l'autel, vous y pouvez monter, souveraine des mers qui vous doivent porter, n'est-ce pas ? Amis, tout est-il prêt ? Non. Hippolyte dans Phèdre, il est toujours sur le départ. Bien sûr, il ne partira pas.
12:22 Sinon, il briserait l'unité de lieu. Il est toujours à cette limite. Et Phèdre, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ? Ah, bon sang ! Qu'est-ce que c'est que cet appel à la périphérie ? Alors qu'on est au centre et qu'on est quand même l'époux du roi d'Athènes. L'époux du roi d'Athènes, quand même. Voilà. Donc, c'est un peu, de même que Racine est l'emblème de notre poésie classique, tout en la... Allez, je vais faire un barbarisme.
12:53 En la challengeant toujours à sa limite, de même, Wagner fait comme ça avec la tonalité. Je commence par te répondre ça. Mais non, si je prends l'accord de Tristan, c'est-à-dire... Fa, si, ré dièse, sol dièse. Voilà, pratiquement dès la première mesure. Je ne sais pas si on m'entend, là. On entend ? Oui, oui. Je répète l'accord lui-même, c'est ça. Oui.
13:23 C'est ça. C'est surtout... En harmonie, ce qu'il faut prendre en compte, c'est l'anacrouse avant, le fait qu'on arrive à cet accord. Oui, l'anacrouse, tu veux dire l'attaque, là, comme ça. Voilà, c'est ça. Bien sûr. Et qui s'affale, si je puis dire. Voilà, c'est ça. Comme Wagner sur son divan à Venise, sans doute. En disant, je n'arriverai jamais. C'est cet accord dont on peut dire qu'il annonce un La mineur, mais aussi bien un Do majeur. Il y a une incertitude tonale.
13:53 Ça, c'est indéniable. En ce sens, on a largué la tonalité, mais pour quelques mesures seulement. car les appoggiatures finissent par résoudre. Allez, on continue. Mais on ne reste pas là-dessus. Ça, ça me parle de si bémol. Donc, on ne reste pas sur si bémol. Mais on peut continuer à entendre dans l'oreille la résonance du si bémol. C'est quand même vicieux comme musique.
14:28 Voilà, si bémol. Il suffit de faire comme si on n'entendait pas la résolution, n'est-ce pas ? Voilà. Donc, voilà comment je réponds à ta question. Encore une fois, je renvoie à multiple. Alors, j'ai constaté avec bonheur ce que moi, je découvre le net. Ce n'est pas ma culture au départ, vous vous en doutez avec ma classe d'âge. Mais qu'il y a sur Google, enfin sur Internet, une entrée, l'accord de Tristan.
15:04 Vous avez de multiples sites qui reprennent ce dossier de l'accord de Tristan et qui s'efforcent de répondre à ta question. Voilà. C'est pour ça que je ne prétendrai pas trancher comme ça en quelques secondes. Sinon, en gros, avec la position de Chailley, qui dit très bien, en gros, quand même, Wagner reste quelque part dans la contrainte tonale, mais il fait tout pour nous donner l'impression qu'elle a disparu.
15:37 Est-ce que ? Ou si tu préfères une autre métaphore, ce sont des trapézistes qui nous coupent le souffle parce que tout d'un coup, ils décrochent, ils tombent. Mais Wagner aménageait en permanence un filet. Il rattrape, n'est-ce pas ? Comme on a vu avec Kluski-Bekar à l'instant. Voilà. Je rappelle ici. Bon. Qu'est-ce qui m'a fait parler de Tristan tout d'un coup ? Oui, voilà. Schoenberg, c'est l'antithèse de Stravinsky, part de l'accord de Tristan et alors lui, franchi le pas, que ne franchi, ce n'est pas Wagner.
Schoenberg : de l'atonalité au sérialisme
16:10 C'est-à-dire, abandonne la tonalité avant même que sa musique soit dite do-décaphonique ou sérielle. On a souvent fait allusion à cette notion, on va être un peu plus précis aujourd'hui. elle est d'abord atonale. Il y a d'abord l'abandon de la tonalité. Une fille qu'ont un connaisseur, comme on dit avec beaucoup de guillemets, ne sont pas tout à fait idiots, disent que c'est peut-être une des périodes les plus intéressantes de Schoenberg, celle où il a, où il n'y a plus la tonalité et où il n'y a pas encore, je ne dis pas la rhétorique, mais il n'y a pas encore la formalisation do-décaphonique et les contraintes de la musique sérielle.
16:51 Par exemple, il n'y a pas encore la série qui a remplacé le thème ou la tonalité. C'est cette période où il se cherche, je pense, à la Kammersymphonie, la première symphonie de chambre, n'est-ce pas ? L'Opus IX, ma connaissance. Vous voyez, on est vraiment dans des œuvres encore de jeunesse. Mais ce n'est pas les toutes premières œuvres, ce n'est pas l'Opus IV, ce n'est plus la nuit transfigurée qui sont post-brahmsienne, post-wagnérienne, les Gurrelieder, ce sont des chefs-d'œuvres absolus, mais dans lesquels on a l'impression que Schoenberg passe en revue tout ce qui a eu le plus beau dans la musique qu'il a précédé pour dire adieu, ce qui est très culturel, très culturel, hébraïque.
17:35 Pourquoi tu m'as choisi, moi, pour tuer la belle musique ? Regarde comme c'était beau, il y a une espèce de passage en revue, comme si c'était pour la dernière fois un adieu à la belle musique les Gurrelieder, le poème symphonique Pelléas et Mélisande, même référence que Debussy, mais avec un traitement bien différent, beaucoup plus torturé. bien sûr, la nuit transfigurée qui est l'opus 4, voilà, et quelques lieder et les premiers quatuors, je veux dire, pour être tout à fait exhaustif, jusqu'à cette extraordinaire rupture qu'est le second quatuor, déjà, où la voix, ce qui est très rare, que le vocal surgisse dans un quatuor, c'est une originalité, il faut quand même attendre Schoenberg pour ça.
18:22 Donc, cette période très féconde où il abandonne la tonalité, et un peu autre métaphore, ce n'est plus le fleuve, la tonalité, c'est un peu la direction privilégiée, le fleuve suit un cours, on dit bien un cours, n'est-ce pas ? Avec un amont, un aval, il y a un ordre. Non, c'est la mer, il y a des courants qui partent un peu dans tous les sens. C'est musique océanique. Voilà les deux manières dont je reviens maintenant à mon début, dont la deuxième moitié du 19e siècle et le début du 20e siècle.
19:02 Je vais être un peu plus précis maintenant, je vais aller jusqu'à la guerre de 14. Voilà pourquoi je dis toujours fin 19e, début 20e, jusqu'à 1920, allez, c'est-à-dire la fin de la guerre de 14. L'ancien monde agonise vraiment à ce moment-là, il y a quelque chose qui ne sera plus pareil après. sauf le pire. Parce qu'en 14, on disait déjà il ne peut plus y avoir de guerre maintenant.
19:32 Regardez la presse de l'époque, je n'invente rien. Les armements sont tellement terrifiants, en 14, on n'est pas en 40, les armements sont tellement terrifiants que ça ferait exploser la planète. Donc, vous voyez, c'est inquiétant de réfléchir à ça. Comme Hugo qui disait que l'aviation allait supprimer les guerres. Oui, voilà, quelle époque quand même. Bon, que de lubies. Et on est loin du bon sens paysan qui avait régné jusque-là. Oui, dans l'ancien monde et dans l'ancien régime.
20:06 Non, mais surtout, il n'y a que le pire qu'on va retrouver après 14. C'est-à-dire qu'on croit que plus jamais ça après 14. Et voilà que 20 ans après, il y a bien pire que 14-18. Voilà. Mais à part ça, il y a quelque chose qui ne sera plus pareil. Oui. Voilà, je ne reviens pas parce qu'il faudrait aller dans l'historique et la politique pure et il y a assez de matière pour que ça nous égare. Donc, je reviens. De toute façon, on va le retrouver à travers notre propos.
20:36 Donc, la musique cherche sa voix puisque j'ai pris la métaphore du cours d'eau. Je pense à un fragment mystérieux de Hölderlin, un commentaire à un fragment de Pindare où il dit « Les eaux, les eaux, impétueusement cherchaient leurs cours. » Comme si la direction principale avait été perdue. Les eaux, impétueusement cherchaient leurs cours. Et ceci est écrit au début 19e, n'est-ce pas, quand l'Europe est déjà labourée de l'Espagne à la Russie par les canons de Napoléon ou les tambours de Beethoven.
21:11 n'est-ce pas ? Peut-être on pourrait préciser justement la chronologie de… Comment est-ce qu'on passe chez Schoenberg de l'atonalisme au dodécaphonisme en fait ? C'est vers 1920 que s'est mis en place le serialisme. Oui, alors justement, je ne voudrais pas abandonner mon sujet qui est Nietzsche-Wagner, mais on est obligé de commencer par là où on était, la musique, quand ce dossier, je ne dis pas ce conflit, parce que c'est allé à l'amour fou comme à la haine la plus inextinguible entre les deux.
21:44 Mais ce dossier Nietzsche-Wagner, il apparaît sur le fond qu'on est en train de développer, dont Schoenberg n'est pas le moindre élément. Effectivement, oui, en général, on dit que c'est à partir de l'opus 19. On les joue plus rarement que certaines d'autres œuvres, c'est pour ça que c'est un peu moins familier. C'est les œuvres pour piano seul où apparaissent les premières formalisations sérielles. C'est juste avant Pierrot lunaire.
22:14 Pardon ? Voilà, voilà. Oui, voilà, Pierrot lunaire et même Pierrot lunaire, c'est l'opus 21, je crois, j'essaie de me rappeler. Mais en tout cas, la grande rupture pour moi, c'est l'opus 24. C'est-à-dire, il y a déjà eu des œuvres sérielles, mais le premier chef-d'œuvre, alors là, assez fréquemment joué, c'est la sérénade opus 24. Où certains, dont Boulez, par exemple, plus tard, diront, presque c'est dommage.
22:49 Lui qui était si créatif, si innovateur, il revient à des formes, puisque dans la sérénade, on trouve menuet, thème et variation, on retrouve des formes. Ce n'est pas comme si Schoenberg, pris de vertige par l'océan qui s'ouvre à lui, avec cet ensemble, cette infinité de directions dont aucune n'est privilégiée, se raccrochait à des structurations traditionnelles. Même si le thème et variation admirable, qui est dans l'opus 24, bien loin de Goldberg, de Diabelli, n'est-ce pas, ou des, et a fortiori, des, vous dirai-je maman, de Mozart, comme variation.
Lecture du § 255 : la guérison par le midi
23:26 Voilà. Oui. Alors, justement, je vais commencer peut-être par une citation de Nietzsche que j'ai même fois citée dans d'autres contextes, mais les textes les plus importants dans notre, sont ceux qui peuvent être sollicités pour des problématiques et des questionnements apparemment indépendants les uns des autres. C'est qu'ils mettent le doigt sur un symptôme. Voilà. Je lis ce texte qui est le paragraphe 255 de Par-delà, le bien et le mal, où il dit, oui, alors je dis pourquoi je le lis d'abord, c'est parce qu'il annonce toute la programmatique dont on vient de parler, y compris les musiques qu'il n'entendra pas, il mourra avant ou il sera, ou il aura sombré dans la folie avant, toutes ces musiques qui jusqu'à aujourd'hui, les musiques du XXe, du XXIe siècle, y compris le jazz, sont anticipées là.
24:24 Donc, c'est un passage capital. Et nous allons voir que cette musique qu'il appelle de ses voeux, cette nouvelle musique, dont il a cru entendre... La fameuse musique sur du palmier, non ? Oui, exactement. Bravo, c'est ce passage-là. Quand il parle de... Mais il y a de précision. Mais non, mais pas encore, justement, tu me l'enlèves de la bouche, cette musique dont la première commotion pour lui a été l'audition de la Carmen de Bizet, bien sûr. Il y a déjà l'Espagne, donc l'Afrique, le palmier, on n'est pas loin. Allez, allons-y.
24:56 Je tiens qu'il faut user envers la musique allemande, donc ce qui régnait depuis Bach jusqu'à lui, de beaucoup de prudence. Bon, on en a assez gobé, on le sent venir. Un homme qui aime le midi comme je l'aime. Allez, donc notre débat, Nietzsche-Wagner, première position du problème, le midi contre le nord. C'est clair. Essayons d'y voir clair et ce sera moins chaotique cette période.
25:26 Je tiens qu'il faut user envers la musique allemande de beaucoup de prudence. Un homme qui aime le midi comme je l'aime. Comme une grande école de guérison pour l'âme et les sens. Le mot est lâché. Et il y a encore des imbéciles qui prennent Nietzsche comme référence esthétique, philosophique, théorique, comme si c'était son propos, le pauvre malheureux. C'est un malade qui cherche la guérison. La dichotomie fondamentale pour Nietzsche, c'est le sain et le malsain.
25:56 D'ailleurs, en pleine époque, on entend que le mot sanitaire, ça ne m'étonne pas qu'on le... C'est ça qui m'a amené à choisir ce sujet. Je commence à en avoir, j'allais dire, à la touffe, pardon, mais c'était le propos d'un ami, ça m'a fait rire hier soir, mais je veux dire de ce sanitarisme envahissant, n'est-ce pas ? Voilà. Alors, je rappelle tout de même... Chez Nietzsche, il est envahissant, justement, oui. Ah, mais c'est le début de l'époque que nous vivons, ça.
26:28 cette manière de voir l'autre prendre ta santé en charge à chaque instant. Mange pas ça, c'est pas bio ! Ah non, quand même, enfin ! La fameuse « Umwertung aller Werte », c'est une transformation du bien en mal. Mais justement, c'est même pas le bien et le mal son problème. Encore moins le vrai et le faux, mais ça, disons que même les Nietzscheens un peu érudits qui ne se contentent pas de brandir leur idole comme un étendard, mais qui ont lu un petit peu ses livres, savent que le vrai et le faux, ils s'en fichent, je ne sais pas, donc, complètement.
27:06 Ils se donnent le droit de contredire à la page 14 ce qu'il dit à la page 13. Par contre, ils préfèrent l'aphorisme, n'est-ce pas, au traité systématique, tout ça, est archiconnu. On n'a pas besoin de moi pour savoir ça, je glisse. Par contre, je veux dire, le sain et le malsain, c'est récurrent et ça devient envahissant et de plus en plus important jusqu'à ses derniers écrits. C'est pour ça que j'insiste là-dessus. Oui, alors, je dis quand même pour être, on a fait allusion à la pandémie, donc, c'est une chose sérieuse.
Parenthèse : la pandémie et la crise du capital
27:37 Je suis dans la classe d'âge la plus exposée. Ah oui, de sûrement. Je ne suis pas en train de dire, comme certains complotistes dont je ne suis pas, que le virus a été inventé dans un laboratoire quelque part à Houston ou en Chine, j'en sais rien, peu importe, ça dépend de quel côté on se place et qu'on l'a jeté pour la Chine pour ruiner l'Occident. L'Occident, n'est-ce pas, pour cacher la grande crise du capital annoncée par Marx et dire, mais c'est la faute à la pandémie, le capitalisme, il est efficace, mais ah, s'il n'y avait pas eu ce salaud de virus envoyé par les Chintoc, on n'en serait pas là.
28:07 Bon, voilà, je veux dire, c'est du sérieux. Mais l'exploitation… Parce qu'on n'est pas des chiens quand on défend la notion de soin. Mais justement, l'exploitation politico-médiatique qu'on en fait et surtout ces jours derniers et aujourd'hui tourne au cynisme obscène. Oui, oui. C'est-à-dire, et là, je vais paraître alors là, mille fois plus complotiste que les plus complotistes. Donc, vous voyez, apparemment, c'est une chose et son contraire Je n'exclus pas que les atermoiements qui sont l'actualité la plus immédiate dans ce dossier, on confine, on ne confine pas, on reconfine, on ne reconfine pas, on en sort, on y rentre.
28:50 Ah, mais le vaccin va tout résoudre, ça y est, après tout, la crise est finie. Ah oui, le vaccin, il n'arrive pas. Ah mince, les doses, il n'y en a pas assez. Les contrats, procès ce matin entre la responsable de la santé à Bruxelles et AstraZeneca qui n'en donne pas assez. Mais c'est quoi tout ça ? Tout se passe comme si on jouait en permanence les prolongations de la pandémie. On ne va pas abandonner une martingale aussi providentielle. Je parle du MEDEF, du patronat, des fonds de pension américains, du sérieux qu'il y a derrière tout ça.
29:26 On ne va pas, enfin, quand même, au moment où se prépare le big one, la plus grave crise que le capital ait connue depuis les années 30 et sans doute qui va balayer celle des années 30. Et c'est inquiétant parce que celle des années 30 ne s'est terminée que par 50 millions de morts. voilà qu'on n'a pas besoin de l'imputer au capital. Ce serait une réhabilitation de Marx insupportable. Enfin, de Marx, des masses qui montent, n'est-ce pas ? Et de ceux qui pensent qu'avec les forces productives d'aujourd'hui, ces merveilles arrachées à l'histoire de l'intelligence, à la création scientifique, technique et à la sueur et à l'intelligence des hommes méritent mieux que les rapports de production bourgeois qui sentent une moisissure comme ce n'est pas possible.
30:13 Vous savez, quand on dit que le marxisme est dépassé, ça me fait rire parce que le capitalisme est bien antérieur au marxisme. Donc, s'il est dépassé, c'est une simple relation d'ordre mathématique que je fais, c'est que le capitalisme est à la poubelle depuis longtemps. Eh bien non, il est encore là. Donc, il sent la décomposition. Voilà, je referme ma parenthèse. Mais, je reste sur le mot décomposition. Je n'ai pas quitté mon sujet, le texte que je suis en train de lire. On reste dans le sain et le malsain Je reprends et j'enchaîne.
La profondeur est à la surface : Nietzsche, Hegel, Marx
30:44 Un homme qui aime le midi comme je l'aime, comme une grande école de guérison pour l'âme et les sens. C'est un malade qui parle. Comme une profusion de lumière, le midi et de soleil. Est-ce qu'il parle au sens propre, au sens figuré ? Pourquoi exclure l'un ou l'autre ? C'est typique de la pathologie d'hésiter entre la métaphore et de prendre à la lettre les choses, n'est-ce pas ? Qui transfigure toute chose en s'épanchant sur des êtres souverains, le statuaire grec, plein de foi en eux-mêmes.
31:15 Cet homme-là, celui qui aime le midi comme l'aime Nietzsche, se méfie un peu de la musique allemande qui, en le faisant retomber dans son mauvais goût, alors là, on passe d'une exigence médicale à une exigence esthétique. C'est intéressant de suivre le texte à la loupe. Dans son mauvais goût, risque de compromettre aussi sa guérison. Ben voilà, le parallèle est fait. Avoir le bon goût, c'est du côté de la santé. Bon sang ! Il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade.
31:46 Ouais. Moi, j'ai entendu dire avec une vulgarité que seuls ont les riches, parce que la vulgarité de la poissonnière sur le marché marseillais, celle d'Honorine dans Pagnol, elle est adorable, elle est savoureuse. La vulgarité au sens étymologique, vulgum, tu me corriges, j'en attends. Vulgousse, vulgousse. Vulgus, pardon, c'est bien le peuple. C'est bien le peuple. Oui, c'est ça. Vulgus, c'est folk. Vulgus, folk. Bon, bon, donc ça, ça a une saveur populaire.
32:16 Par contre, lorsque, oui, c'est une dame en manteau de léopard, d'ailleurs à l'époque, avec des lunettes de soleil, bref, une française d'Abidjan, qui me disait, il vaut mieux pleurer dans une Rolls que dans une deux chevaux. Un méridional de cette espèce, et là, j'approuve Nietzsche, méridional de croyance, c'est souligné, et non d'origine. Eh bien, oui, il va avoir du mal à se faire passer, n'est-ce pas, pour un Sicilien, il l'aurait bien aimé.
32:46 Des fois, il lui arrive de dire, mon nom est un peu d'origine slave. Vous savez, il essaie de ne pas être allemand. Oui, polonais, le plus grand des polonais. Il se fait appeler Nitzki, voilà, voilà. Parce que les polonais sont les français parmi les slaves. Mais oui, voilà, c'est l'époque où ça joue tout le temps sur les races, les nationalités, les identités. Ah bah oui, on parle de l'Allemagne, il y a même tout un chapitre là-dessus. Voilà, oui, peuple et patrie. Un méridional de cette espèce, méridional de croyance et non d'origine, s'il lui arrive de rêver à l'avenir de la musique, on y arrive.
33:18 Et au moyen de la libérer de l'emprise du Nord, et c'est bien ce qui va se passer à ce moment-là, entendra en lui les premiers accents d'une musique plus profonde. On ne s'y attendait pas. On croyait qu'avec Carmen, on disait une musique plus légère qui va nous libérer de la pesanteur allemande. Non, plus profonde. Bon sang. C'est là qu'on voit que la profondeur de Nietzsche, et ça, c'est une grande qualité chez lui, je veux dire, dans sa thématique. La profondeur, elle est dans la surface, elle n'est pas dans le fond.
33:50 Oui, parce qu'il dit bien que, je ne sais plus dans le passage, mais le peuple qui passe pour profond, c'est le peuple allemand par excellence, mais il n'en est rien, etc. Donc, la profondeur est superficielle. Non, mais il y a une belle dialectique de la surface et du fond qui rappelle le meilleur de ce qui va se dire de Hegel à Freud. Chez Marx, c'est évident dans sa critique de l'idéologie, je suis en train de dire quoi ? Quand Hegel s'exténue à dire l'idée, je le dis pour ceux qui prennent Hegel qui confond l'idée chez lui, comme le jeune Marx faisait cette confusion, à l'époque où il était feuerbachien, l'idée, c'est les idées que j'ai dans la tête.
34:26 Non, pas du tout. Chez Hegel, au contraire. L'idée, ce qui est développé dans sa logique, c'est justement ce à quoi la conscience n'accède pratiquement jamais. La conscience, elle est toujours dans le fantasme chez Hegel, voire la phénoménologie de l'esprit qui est un peu le catalogue de tous les fantasmes par lesquels la conscience est obligée de passer et toutes les idées qui se succèdent dans la conscience phénoménologique, aucune de ces idées-là n'est l'idée avec un I majuscule précisément. Pourtant, chez Marx, il y a la fameuse dialectique de l'abstrait du concret. Non, mais c'est pour en arriver là.
34:58 Il n'y a rien de plus concret que l'idée chez Hegel. Alors, j'y arrive. Hegel, pour trancher ce débat, Hegel dit l'idée n'est pas l'idée si elle ne s'extériorise pas. Donc, l'idée, elle est peut-être le fond, mais tant qu'elle n'apparaît pas à la surface d'où son esthétique, par exemple. C'est la surface ou le droit, sa réflexion sur le droit, sur les écrits. Quand il dit le code d'Hammourabi, c'est la première fois. Ce n'est pas que ce n'est pas l'arbitraire du souverain comme ça qui décide de la peine et du crime et du châtiment.
35:33 C'est écrit, c'est une référence pour tout le monde. C'est l'expression, l'extériorisation, le passage à l'extérieur. L'idée n'est vraiment idée que lorsqu'elle est extérieure à ma tête. Enfin, quand même, que lorsqu'elle s'incarne, lorsqu'elle se réalise et je pense au Marx disant ce qui distingue tout de suite l'architecte le plus malhabile de l'abeille la plus experte, c'est que l'architecte a sa maison dans la tête avant de la réaliser à l'extérieur parce qu'on ne dort pas vraiment bien dans une maison sur papier, sur plan.
36:11 Voilà. voilà. Donc, je rappelle. Donc là, cette dialectique qu'il est en train de faire entre le fond et la surface est profonde. Il faut prendre profond ce qu'il dit ici des musiques, on va le voir, anti-nordiques, anti-allemandes, à la limite extra-européennes, auquel il impute de la profondeur, profondeur dans ce sens-là, n'est-ce pas, pas au sens lourd, n'est-ce pas, de ce qui pèse, comme dans la musique allemande, mais au contraire, de ce qui exprime ce qui vient vraiment du fond.
Une musique sœur du palmier : vers l'Afrique
36:45 Un méridional, voilà, entendra en lui les premiers accents d'une musique plus profonde, plus puissante, plus cruelle. Là, il y a tous les côtés ambivalents de Nietzsche qui se précipitent, n'est-ce pas, plus cruelle et plus, et peut-être, et plus secrète. Une musique, et là, c'est souligné, plus qu'allemande, donc on commence à sortir de la Mitteleuropa, du centre, de l'Allemagne, c'est-à-dire du centre européen. Plus qu'allemande, qui, une musique, qui, cette nouvelle musique dont il entend les premiers échos, qui, en présence de la, pardon, la musique allemande, laquelle, en présence de la mer bleue et voluptueuse, que Nietzsche a devant les yeux à Nice, à Gênes, etc., à Naples, à Sorrente, qui, en présence de la mer bleue et voluptueuse et de la clarté du ciel méridional, cesserait d'apparaître expirante, fanée, palie, comme le fait toute musique allemande.
37:47 Il dit quelque part ailleurs que Wotan est le dieu du mauvais temps. Une musique plus qu'européenne, donc, cette fois, c'est explicite. Et donc, il anticipe, ce que nous avons déjà vu, c'est que le renouveau de la musique européenne au moment de son épuisement, je reprends un peu tout, dans l'ordre, va se faire par les deux limites géographiques de l'Europe, par l'Espagne, limite africaine, par la Russie, limite asiatique.
38:18 Et quand l'Afrique va être réduite en esclavage et transportée aux États-Unis, il faut intégrer le futur jazz dans cette musique plus qu'européenne. On va y revenir. C'est bon ? Et on verra. surtout après, je risque un peu ironique, que ce n'est pas la meilleure manière de s'opposer à Wagner, car ceux qui ignorent tout de la problématique qu'on est en train de voir entre Nietzsche et Wagner, qui ne s'occupent que de Wagner musicologiquement, de ses partitions, disent qu'il y a justement des treizièmes mineurs diminuées chez Wagner avec la tierce retardée en appoggiature qui annonce toute l'harmonie jazzistique.
39:02 C'est comme si on n'en sortait pas. C'est pas qu'on veut trancher. Non. Je continue mon texte. Une musique plus qu'européenne qui affirmerait sa valeur même en face des couchants mordorés du désert. On est arrivé de l'autre côté de la Méditerranée. On est arrivé au Maghreb ou en Égypte ou en Libye, peu importe. D'accord ? Ça y est, on est ailleurs ? Non, pas tout à fait. C'est encore trop familier. La Méditerranée n'a jamais été une frontière entre l'Europe et l'Afrique. Croyez quelqu'un qui l'a survolé en avion pour des raisons professionnelles.
39:36 Presque une fois par mois pendant toute une période et pendant de nombreuses années. La Méditerranée, en moins d'une heure, c'est terminé, on l'a survolé. Mais par contre, après, ça n'en finit pas, c'est le Sahara. La séparation, elle est là. Donc, pour l'instant, si on arrive qu'au Maghreb à la plaine verdoyante de la Mitidja ou de la région de Carthage au nord du Tunis, on n'est pas encore dans cet éloignement requis par Nietzsche.
40:06 Donc, il faut arriver d'abord au désert et ne pas s'arrêter là. Regardez bien la progression. Une musique plus qu'européenne qui affirmerait sa valeur même en face des couchants mordorés du désert. Une musique sœur du palmier. Voilà que dans le désert, on laisse tomber les dunes et on va à l'oasis. N'est-ce pas ? Donc, on sent venir l'Afrique au sud du Sahara. N'est-ce pas ? Où les palmiers se multipliaient la verdure aussi. Une musique qui se sentirait chez elle parmi les grands et beaux fauves solitaires.
40:38 Eh bien, nous y voilà. On est passé au Kenya maintenant. N'est-ce pas ? Bon. Vous avez vu la progression. C'est rigoureux. Les beaux fauves solitaires et s'en iraient rôder avec eux. On imagine le pauvre Nietzsche, n'est-ce pas ? Louchant à travers ses lunettes. Vous savez qu'il est… Je ne sais pas, Sartre disait avec une coquetterie qui n'est qu'à lui mon léger strabisme alors qu'il a un œil qui dit merde à l'autre pour parler français, n'est-ce pas ? On imagine Nietzsche, on s'imagine, rôder dans un tableau de… Comment il s'appelle notre merveilleux…
41:09 Du douanier Rousseau, n'est-ce pas ? Du joueur de flûte au milieu de la jungle comme ça, n'est-ce pas ? Bon, je ne sais pas si avec son frac et son nœud de papillon… En pensant à la bête blonde dont tu parles. Oui, bien sûr, bien sûr. De toute façon, allez, soyons clairs puisqu'on en est là. À l'époque dont nous parlons, fin du XIXe siècle, l'Afrique noire et subsaharienne n'est pas entièrement explorée. Il y a des taches blanches comme on dit.
41:40 Là où la main de l'homme blanc n'a jamais mis le pied pour reprendre une vieille plaisanterie qu'il y a dans Tintin, n'est-ce pas ? Là où la main de l'homme blanc n'a jamais mis le pied, il y a des taches blanches. Ça travaille l'imaginaire. On s'imagine que l'essentiel se passe au centre de la fête, au Congo. Au cœur des ténèbres. C'est là qu'il doit y avoir ce qui nous tracasse depuis toujours, le missing link, le chaînon manquant entre le singe et l'homme.
42:10 Bon sens, c'est les grandes problématiques du XIXe siècle, ça. Le missing link, il faut le chercher là dans ces zones inexplorées qu'on ne connaît pas encore donc c'est là qu'il doit être. Et il y est ! Et on le trouve et c'est un Allemand ! C'est Tarzan ! Non mais c'est extraordinaire ! Vous vous rendez compte de la séquence ? L'acteur qui a joué Tarzan et qui l'a immortalisé à l'écran, Johnny Weissmuller, ça ne s'invente pas ! Le meunier blanc ! Un grand nageur d'ailleurs. Ça veut dire ça Weissmuller, mais voilà, on ne peut rien de cacher.
42:42 Qui, ne pouvant plus descendre en dessous de la minute, il a été le premier à descendre en dessous de la minute aux 100 mètres nage libre aux Jeux olympiques, s'est reconverti, n'est-ce pas ? Pour notre bonheur et pour sa fortune, à Hollywood ! D'accord ? Donc, qu'est-ce qu'il y a au cœur là ? L'homme singe ? Mais oui ! C'est un Allemand, je vous dis ! On ne va quand même pas mettre un nègre ? Quand même ! Enfin, quand même ! D'accord ? Mais cet Allemand est le maître de la brousse.
43:12 Les animaux lui obéissent, n'est-ce pas ? C'est le nouvel Orphée. D'accord ? Il dompte, non pas avec des accords harmonieux de sa lyre, ça, ça sent le monde grec, non, mais avec ses hurlements. Je ne sais pas. Oh ! C'est extraordinaire ! Enfin, on dira après que les sciences humaines sont au moins aussi rigoureuses que les mathématiques. C'est sûr. Et puis, même dans ce délire-là, est presque annoncé dans le texte que tu disais. Oui, oui, oui.
Parenthèse : positivisme et néopositivisme
43:42 Comme c'est mon programme tous les mercredis soirs, je peux me permettre de faire de la publicité, pardon pour mon feuilleton de mercredi soir, sur notre page Facebook où je suis en train de montrer qu'il, contre le néopositivisme envahissant, depuis qu'on croit s'être débarrassé de ses avancées que furent Marx et Freud, c'est-à-dire, justement, de ce qui ruine l'empirisme positiviste. Non, pas tout empirisme, ni toute positivité. Le positivisme fut un progrès. Moi, je le défends. Je préfère le positivisme à l'obscurantisme.
44:14 Je préfère Auguste Comte à Schopenhauer au XIXe siècle. Par contre, le néopositivisme est une régression et non pas ce progrès que fut le positivisme. C'est une régression après les avancées de Marx et de Freud, après la mise en évidence de l'ordre symbolique, après que les sciences de la nature, ayant fait leur parcours physique, chimie, biologie, on passe aux sciences humaines, aux sciences de l'histoire. Et là, toute la profondeur de la boutade de Clouscard, que c'est sciences humaines, c'est soi-disant sciences humaines, sont apparus Durkheim, Weber, enfin les pères fondateurs, au moment où, comme par hasard, pour verrouiller le marxisme naissant.
44:54 Oui, alors justement, le marxisme, c'est la fusion dialectique de toutes les sciences humaines. Exactement. Ce qui est intéressant, par exemple, chez Auguste Comte, c'est qu'il y a déjà une classification des sciences qui va inspirer, même qu'ont pris les soviétiques dans la planification. C'est très important. Il n'a pas tout à fait tort de dire qu'on ne va pas perdre son temps avec les causes premières et les causes finales. C'est ce qui sépare de certains marxistes qui continuent à faire de la métaphysique pour savoir si l'esprit est avant la matière ou la matière avant l'esprit. Auguste Comte, sagement, et Kant l'avait dit, et même de manière plus utile, et plus complexe, presque un siècle auparavant, il faut laisser tomber les causes premières et les causes finales où on croit qu'on parle du monde alors qu'on parle des antinomies qui sont dans notre tête, pour parler d'une manière un peu simplifiée, des antinomies de la raison, comme dit Kant, il faut laisser tomber ça et, pour une fois, je cite Voltaire à charge et non pas à décharge et non pas à charge comme dans ses propos vénimeux contre Rousseau, il faut cultiver son jardin.
45:54 Entre les causes premières et les causes finales, occupons-nous de l'ici et du maintenant et développons-le. Voilà, je veux dire, voilà. Il manque la lutte des classes chez Rousseau, mais visiblement. Non, non, et puis surtout, comme tu dis très bien, c'est un progrès. Et puis, il manque la fusion dialectique de sciences de la nature, de sciences physiques, ça, pour lui, il limite à nous, justement. Voilà, et c'est d'autant plus pertinent ce que tu viens dire que pourtant, il n'a pas l'excuse d'ignorer la problématique puisque c'est le premier à employer le syntagme sociologie.
46:30 Oui, exactement. Ce n'est pas le premier à nous livrer un traité de sociologie, il faudra attendre Durkheim. Il évoque la nécessité de faire un jour, je ne sais pas, pour couronner, sinon c'est une sociologie. Parce qu'en attendant, on a que la philosophie et Comte dit du philosophe qu'il est, belle formule d'ailleurs, le spécialiste des généralités. On oppose le généraliste et le spécialiste. Bon, il faut en sortir. Je reviens, le problème de Comte, je crois, c'est l'histoire de la spectroscopie.
47:01 Pour lui, ce n'était pas possible d'étudier la composition chimique du soleil. Tu as dit scopie, je n'ai pas entendu. Au moment où s'invente la spectroscopie qui va étudier la spectroscopie du soleil, il met un oukase justement à cette étude. Pour lui, une sorte de fusion entre le physique, la chimie et la biologie, c'était quelque chose d'impossible. On ne peut pas avoir une approche chimique du vivant, pour justement. ce qui est déjà un symptôme de sa manière métaphysique.
47:31 Au sens, les sciences les unes à côté des autres. Il y a déjà cette volonté de classification des sciences. Il n'y a pas, comme tu as dit très bien, l'unification dialectique. Par contre, un Claude Bernard qui connaît mieux la biologie que personne puisqu'il la fonde à la biologie d'aujourd'hui. Exactement. À l'époque d'Auguste Comte, un Claude Bernard, lui, loin de faire cette frontière intangible entre le chimique et le biologique va jusqu'à dire le vivant, c'est le mort.
48:05 Soyons clair. Ça a des connotations romantiques. Il n'a pas dit non. Il aurait dit le vivant, c'est la mort. Je te donne raison. C'est un peu agressif ce qu'il dit. Mais il dit à quoi ? Que c'est qu'une molécule organique ? Le virus. Vous voyez comment on y revient ? Le virus qui nous menace plus à travers le MEDEF que par rapport à sa propre létalité. C'est quoi un virus ?
Ignorer le bien et le mal : l'escapisme du siècle
48:35 On discute pour savoir si c'est un être vivant, c'est un truc chimique ou organique, c'est compliqué. Tout ça. Allez, laissons ces questions de seuil et de savoir où on met le curseur. comme on aura toujours l'occasion d'y revenir, on peut lui donner un congé et revenir à notre propos. Donc, je finis le texte. une musique donc, sœur du palmier qui se sentirait chez elle parmi les grands et beaux, fauves, solitaires et s'en irait rôder avec eux.
49:05 Ah, ce rêveur imaginerait une musique dont le charme le plus rare serait de tout ignorer, c'est souligné du bien et du mal. Il ne s'agit plus par un effort de volonté du surhomme d'être par-delà le bien et le mal mais simplement on se contente de l'ignorer. Allez, je lâche le mot. Là, il est victime, Nietzsche, je le dis dans son dos, du principal mal du siècle. Non pas au sens de la mélancolie, au sens littéraire, c'est très profond mais c'est autre chose. Non, c'est moi qui introduis une autre exception.
49:37 N'est-ce pas ? Le mal, la faute, la faute morale de ce siècle, c'est l'escapisme. Rimbaud, lui, qui est bien plus lucide que Nietzsche à 17 ans, Rimbaud a 17 ans qui est bien plus lucide que Nietzsche au bord de l'effondrement, que Nietzsche grisonnant, Rimbaud dit, en parlant de lui dans le plus grand portrait qu'il ait fait de lui dans délire un Vierge folle dans la saison en enfer où il réussit ce tour de force de virtuosité littéraire et en même temps spéculative de faire son portrait par la bouche d'un Verlaine qu'il imagine parlant de lui.
50:14 Il fait dire à Verlaine parlant de lui, Rimbaud, je n'ai jamais compris cette rage qu'il avait à vouloir s'évader. N'inquiète ton prison. Baudelaire commence par le vin, le hachiche, les paradis artificiels, l'éros. D'accord ? Et surtout la mort. Ô Mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre, ce pays nous ennuie.
50:44 La voilà, l'escapisme. Ô Mort, appareillons. Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons. Bon, je vais jusqu'au bout parce qu'il ne reste plus que deux vers, mais c'est tellement adéquat à ce que je suis en train d'essayer de glisser sur l'escapisme de ce siècle. Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte. La santé, la maladie. Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte. Le contraire de Nietzsche. Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre Enfer ou Ciel, qu'importe.
51:15 Alors là, voilà, comme Nietzsche, on s'en fout, c'est la métaphysique. Enfer ou Ciel, qu'importe, au fond de l'inconnu pour trouver. C'est le dernier mot des fleurs du mal, du nouveau. Du nouveau. Poème en prose, il faut être toujours ivre, tout est là. De quoi ? De vin, de vice ou de vertu à votre guise, l'essentiel est de s'évader. Nietzsche, le voyageur et son ombre. Tu pourras plus bien, bien sûr. Je continue, parce que c'est fécond.
51:47 On ne veut pas le voir, le voyageur et son ombre. Instaure une espèce de dialogue entre le lecteur et le héros romantique qui passe. Qu'as-tu, voyageur, tu as l'air d'être… C'est un peu comme celui de Baudelaire, n'est-ce pas ? Tu as l'air effondré, angoissé. Enfin, bref, que cherches-tu ? Veux-tu ceci ? Le nord, le midi ? Comment il dit ? Ragon, le pays des vignes ? Bon. Choisirais-je le nord ou le pays des vignes ?
52:18 C'est une merveille. Qu'est-ce qu'il répond, le voyageur ? Je cherche un masque, vite un autre masque. Tout ça se fait écho. plutôt le mensonge, n'est-ce pas ? On revient à des thèmes nietzschéen, n'est-ce pas ? Classique. Ce n'est pas la surface plus profonde que le fond, ce n'est-ce pas ? Le masque plus vrai, mais au sens nietzschéen, c'est-à-dire moins malsain que la vérité. La belle individualité, individuation apollinienne, l'effort d'unification individualisante venant masquer l'insoutenable, le fond dionysiaque avec ses masses, une espèce de salopard de prolétaire qui grouille et qui menace au XIXe siècle.
53:03 Le lumpen. Ben oui, le lumpen, le carnaval, tout ce qu'on veut. Il n'est pas carnaval, Dionysos. Il est saturnal. Non, mais il y a une... Oui, mais oui. La tradition parisienne du bœuf gras, tu as entendu parler ? Oui, c'est le XIXe siècle. Oui, en plein. Oui, oui. Non, mais bon, allez, je ne vais pas m'interroder sinon il faudrait un fusil pour m'arrêter. C'est Nerval, lui. Comme par hasard, lui, il n'arrête pas une. Je rappelle que ça remonte au bœuf Apis des Égyptiens.
53:36 La tradition du bœuf gras des bouchers de Paris qui est liée au carnaval. C'est sans doute lui qui fait un lien symbolique parce qu'il faudrait ça. Et qu'on sacrifie au moment de... Non, mais il y a toujours eu un culte du bœuf. Je n'ai jamais compris pourquoi bovin... Si il n'y a pas un peu d'Égypte et d'esprit frappeur, ce n'est pas drôle. Non, mais je n'ai jamais compris pourquoi bovin était un épithète, n'est-ce pas, péjoratif. Ah oui, il est... Quoi de plus noble qu'une vache. Quoi de plus noble qu'une vache. Mais oui, c'est ça.
Une musique hospitalière et profonde : Nietzsche et les femmes
54:06 Allez dire ça à un Massaï, n'est-ce pas, ou un Peul, n'est-ce pas, que c'est péjoratif, un bovidé quand même. Mais oui, quand même. Allons. Les vaches sacrées. Donc, ce rêveur imaginerait une musique dont le charme le plus rare serait de, souligné, tout ignorer du bien et du mal et évadons-nous d'un monde où j'ai des responsabilités à exercer, après tout, du bien et du mal. Si ce n'est que peut-être une vague nostalgie de vagues ombres dorées et de tendres faiblesses l'effleurerait parfois.
54:44 Alors, il s'imagine au fond du Congo où lui viendraient des souvenirs de crépuscules sur la forêt noire. C'est étrange, n'est-ce pas ? Si ce n'est que peut-être une vague nostalgie de vagues ombres dorées et de tendres faiblesses l'effleurerait parfois. Une musique, il reprend son propos, qui absorberait en elle, venue de très loin, de l'Allemagne qui est devenue lointaine, les teintes d'un monde moral déclinant, devenue presque inintelligible, une musique assez, c'est la chute, assez hospitalière et assez profonde pour accueillir ces fugitifs attardés.
55:26 Sous-entendu, donc je suis fugitif, je n'invente rien. La seule différence entre la poésie au sens poïein, créer, littérature, expression, l'expression, bref, ce qui est à l'œuvre dans les sciences humaines, dans l'esthétique, la seule différence entre la poétique et les mathématiques, c'est que la poésie est une science exacte. Oui. D'accord ? Non, je dis ça à mes amis mathématiciens qui savent, eux, que c'est un hommage aux mathématiques.
55:57 Oui, oui, oui. Ils font beaucoup mieux que de se limiter à la seule exactitude. N'est-ce pas ? Ils sont beaucoup plus opératoires, n'est-ce pas, et pragmatiques. Une musique qui absorberait en elle, venu de très loin, une musique assez hospitalière et assez profonde. Je veux quand même réfléchir à cette dernière phrase. Ça ne te rappelle rien, ces épithètes ? Allez, une musique assez hospitalière et assez profonde pour accueillir ce fugitif attardé. Je ne sais pas, moi j'imagine les images de la Grèce, d'autres hospitaliers.
56:29 Allez, allez, Aymeric, on est entre Français. On est entre mecs et entre Français. Allez, allez, je te guide. Vas-y. La bagatelle, allons. N'est-ce pas ? Oui, bien sûr. Une musique assez hospitalière et assez profonde. Non mais d'accord, oui, j'ai compris. Comme me disait un médecin qui disait je n'aime pas les grossièretés, je ne veux pas dire qu'il est con car il n'en a ni le charme ni la profondeur. La profondeur, oui.
56:59 Pardon, on est avec Rillard, on est entre mecs, on est entre Français, entre Gaulois. Surtout moi, avec mon nom Pagani, je ne sais pas si je suis vraiment Gaulois. Parce que c'est la chose du monde la mieux partagée avec le bon sens. Non mais quel aveu, Nietzsche, si maladroit avec les femmes, bon sens. Je ne vais pas revenir incessamment sur cette terrible photo où il est là, au Tibet, le Tibet de l'Europe, c'est-à-dire près de Sils Maria dans l'Engadine, à 3000 mètres d'altitude, j'y ai été. Avec Paul Rée, c'est ça ?
57:29 Oui, oui, la photo où il tire la petite charrette qu'on donne aux touristes, vraiment, c'est une caricature. Nietzsche, premier des grands masses touristiques, n'est-ce pas ? Des touristes allemands. En Suisse, déjà. Bon, la médiation entre l'Italie et l'Allemagne, c'est la Suisse, c'est que je vous dis. Le Saint-Empire romain germanique, c'est l'école alpine, d'où la bataille de Pavie. Nietzsche, et Paul Rée, tire la carriole dans laquelle se trouve la Russe, comme disait Cosima, n'est-ce pas ?
58:07 Ou la sœur de Nietzsche, qui ne pouvait pas la blairer, Elisabeth Förster, quand ils disent la Russe, quand un Allemand dit la Russe, vous voyez, c'est un mec de Ku Klux Klan qui dit le nègre, c'est pareil. La Russe, n'est-ce pas ? Qui a envoûté son frère, n'est-ce pas ? Donc, qui est là, qui a un fouet à la main. C'est extraordinaire, cette photo, enfin, ça ne s'invente pas. On dirait qu'il y a un fouet de Sacher-Masoch avec sa Casabaïka. Mais exactement, fouette cocher, en train de fouetter nos deux comparses, dont l'un, Paul Rée, à qui, mais je n'invente rien, je vous dis qu'on est en plus, encore dans la rigueur mathématique, et on est presque en train de la dépasser, où Paul Rée, à qui Nietzsche avait confié le soin de demander à Lou Salomé si elle voulait bien l'épouser.
59:00 C'est-à-dire, il demande ça à qui ? À celui qui va l'épouser, Paul Rée. Elle s'appellera… Ah oui, ça, j'ai oublié ça. Mais oui ! Je sais qu'elle a s'étitroué d'autres mentors avec Rilke. Ce sera pas celui-là après. Il se trouve que votre serviteur a connu quelqu'un qui a connu tout ce monde-là. C'est quand même… Bon, je suis vieux, mais quand même, j'ai connu une merveilleuse Anna Schwartz. Elle était déjà une bien vieille femme quand je l'ai connue. Dans la Drôme, elle s'occupait d'enfants handicapés. Une femme remarquable dont le père avait été diplomate.
59:32 Et elle avait connu petite Lénine. Bukharine. Elle parlait de Bukharine vraiment très familièrement. Elle avait connu Mahler. Elle avait connu les post-diplomatiques à cette époque-là. Bien sûr. Rilk. Elle disait Rilk d'une gentillesse que vous n'imaginez même pas, mais tout tombait. Les paupières, les yeux. Tout tombait. Elle a dû le connaître un peu vieux. Voilà. Oui. Et Lou Salomé, bien sûr.
1:00:02 N'est-ce pas ? Donc, cette photo, elle seule, elle est un programme. Je ne veux pas faire parler une image plus que ce qu'elle peut donner, mais quand même. Or, sur cette photo, Lou Salomé et Paul Rée, regarde le photographe. Nietzsche, regarde la ligne d'horizon, c'est le seul qui ne nous regarde pas, avec un strabisme prononcé comme jamais sur aucune de ces photos. un nœud papillon, une redingote, on est à 3000 mètres d'altitude. On croit avoir à faire aux Zarathoustra dansants, n'est-ce pas ? On a en fait droit à une raideur, comme je comprends qu'il y a besoin de se croire en train de rôder parmi, comment il dit, les beaux, fauves, solitaires, dans la jungle subsaharienne.
Déplacer le problème : Wagner, le blues et Siegfried-Idyll
1:00:43 Voilà. j'ai essayé de déplacer la position habituelle du problème où on fait Nietzsche un progressiste, Wagner un antisémite, ce qu'il est plus qu'indéniablement, et donc un réactionnaire. Ce serait tellement simple qu'il y ait un bon, un méchant, un progressiste, un réactionnaire, comme si Nietzsche n'était pas au moins aussi réactionnaire. Je rappelle, puisqu'on est dans ce dossier que je ne tranche pas, il est trop...
1:01:14 Une des plus grandes louanges de Wagner que je n'ai jamais vue vient du plus grand chasseur de nazis, Wiesenthal. On ne me croit pas sur parole, je n'ai pas le temps de lire le texte parce que j'ai pas mal de références à fourguer ici, mais je le mettrai si vous voulez sur notre site Facebook ou quelque part, mais je veux dire, il faudra y penser. Il y a un éloge de Wagner, de la part de quelqu'un qui connaît bien ses dérives antisémites et tout, mais qui rappelle tout de même tout son passé révolutionnaire, progressiste, et bien voilà, bref, c'est beaucoup plus compliqué qu'on ne croit.
1:01:56 Et je rappelle que cette musique sort du palmier, Wagner est aussi un des premiers à la faire résonner. Et là, je fais allusion à quelque chose, je reviens au cœur de la musique, à quelque chose très précis, à savoir de ce qui est fondamental et de plus peut-être, allez, de ce qui est le centre stratégique de la culture jazzistique. puisqu'on parle de musique sort du palmier.
1:02:28 Je veux dire le blues et dans le blues la fameuse blue note. Vous voyez, je suis très précis là tout d'un coup. Voici un accord de mi majeur. C'est-à-dire mi, sol, dièse, si. Une tierce majeure suivie d'une tierce mineure, ça s'appelle l'accord parfait. C'est tellement fondamental que même les plus profanes ou ceux qui disent « Ah, mais moi, je ne connais pas le solfège. Tout le monde comprend ce que c'est qu'un accord parfait.
1:02:59 C'est les notes du clairon. Les notes basiques. On a déjà vu, par ailleurs, que le propre de ce qu'amène le blues avec un brouillage et un redémarrage de l'harmonie musicale, c'est que la dichotomie, c'est ce qu'on a vu la dernière fois, entre majeur, mineur, le même accord, Do majeur, Do mineur, ou comme ça, c'est le même.
1:03:34 Et trois renversements du même accord. Donc, que le blues, lui, se payait le luxe de faire les deux en même temps, un accord qui est à la fois majeur et mineur. C'est-à-dire que mon Mi bécarre ici, dans l'accord de Do majeur, si je fais le Mi bémol, et si je fais les deux en même temps, ça me fait et maintenant, vous avez un accord jazz. Ça, ce n'est pas un accord classique.
1:04:04 Tout de suite, on est dans ce qui va être le blues bientôt. Je reviens. Là, j'étais en Do, je reviens à Mi. Pourquoi je privilégie Mi ? parce que c'est la tonalité de Siegfried-Idyll. Un des rares chefs-d'œuvre… Que Nietzsche sauvait, d'ailleurs, je crois. Justement, un des rares chefs-d'œuvre instrumentales de Wagner, car c'est une des énigmes de la Wagnerologie. D'accord ? Wagner n'a jamais réussi une œuvre dite de musique pure.
Le drame wagnérien : la mélodie indéfinie et la mousikè grecque
1:04:35 Il a fait une vague symphonie quand il était jeune, il a fait des vagues d'essais de musique de chambre. Il n'y a rien de convaincant, ça n'arrive pas à la cheville de ce qui se faisait à la même époque. Parmi ses contemporains, je ne parle même pas de Brahms qui l'enfonce complètement à ce niveau-là. Non, non, bien sûr. Par contre, dès qu'il est saisi de son idée du drame, c'est-à-dire non pas du théâtre, mais de la fusion, je ne sais pas, où on ne peut plus séparer ce qui est le texte et la musique, l'action et le lyrique et le dramatique.
1:05:09 Drama, c'est action, en grec. C'est ça aussi que Nietzsche lui reprochait, c'est un peu, on retrouve la même méfiance vers le théâtre que tu trouves chez Rousseau, par exemple, ou de Platon vers les poètes, c'est le pain qui est trop lié au drame, justement. C'est pour ça aussi. Bien sûr, bien sûr, tout à fait, mais c'est un peu cruel ce que tu dis pour Nietzsche, là, parce que tu es en train de dire Nietzsche, en fait, il est plus proche de Rousseau, là, qu'il détestait, quelque part. Oui, exactement. Il est plus proche, mais oui, bien sûr. Et puis, on revient à mes régressions de tout à l'heure.
1:05:41 Est-ce que c'est vraiment renouveler la musique que de revenir à l'aria d'opéra ? Moi, j'adore Carmen, qui ne l'aime pas. Je ne m'engage pas beaucoup. Ce n'est pas un hasard si c'est l'opéra le plus joué au monde, quand même. Vox Populi, d'accord ? Le comble de la confusion dans tout ce qu'on est en train de dire, de la confusion pas à pas dans ce que j'essaye de clarifier, mais dans toutes les littératures qui tournent autour de notre problème, c'est que les premiers critiques de Bizet ont dénoncé Carmen comme ayant trop de relents de wagnerisme, comme se ressentant trop de cette nouvelle influence.
1:06:21 Mais oui, qui l'eût cru. Vous voyez comme c'est complexe tout ça. D'accord ? Trop d'importance de l'orchestre. Enfin bref, merveilleuse écriture. Seulement, les arias sont classiques. L'action s'arrête et tout d'un coup, la fleur que tu m'avais jetée, et il y a un air, on revient à l'aria, alors que Boulez, qui est peu suspect de conformisme musical, dit que ce qui est peut-être de plus moderne chez Wagner, c'est sa mélodie indéfinie. Pour mieux dire mélodie indéfinie qu'infini. C'est-à-dire une psalmodie mélodique qui n'a ni commencement ni fin, qui n'est pas carrée, c'est pas pam, pam, pam, pam, pam, padam.
1:06:57 J'adore aussi. D'accord ? Mais ça, c'est la tradition italienne de la forme dite arioso. Là, on est dans les formes. La forme arioso. Que ce soit aria, arieta, un thème, une mélodie, un tune, un standard, tout ça, c'est la forme arioso. D'accord ? Alors que Wagner, renouant avec une immense et très ancienne tradition, celle qui fusionne le langage et la musique, la parole et la musique, je pense au théâtre grec.
1:07:30 n'oublions pas que l'ensemble des arts réunit la plastique, le décor, le théâtre, la danse, qui était importante dans le théâtre, le chœur, l'alternance chœur-soliste dans la tragédie grecque. N'oublions pas que tout ça était réuni chez les Grecs par un seul syntagme, mousikè. Mousikè, on le traduit mal par musique chez les Grecs. lorsque Socrate dans le Phédon dit que juste la nuit qui vient de passer qui est sa dernière nuit d'homme vivant, il a vu un personnage vêtu de blanc, une divinité qui lui disait Socrate, fais de la musique, compose.
1:08:14 Ah oui, c'est vrai. Et au réveil, je me suis demandé ce que voulait dire cet oracle jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'il me demandait de continuer à faire ce que j'ai toujours fait en ce sens que la musique est la plus haute philosophie et que c'est bien de philosophie que je m'occupe. Superbe, Platon. Mais ici, si on traduit par musique, on fait un peu un contresens. On croit que ça veut dire faire un quatuor à cordes. Non. Ça veut dire faire comme Sophocle, faire comme Eschyle, n'est-ce pas ? Et à juste titre, les vers, la psalmodie, les syllabes longues, les brèves, les iambes, les trochées, les dactyles, les spondées.
1:08:50 Avec ce rapport à la mathématique et à la poétique qui est... Voilà. Pythagoricien, bien sûr. C'est sa première école à notre Platon. Voilà. Donc, Wagner renouant avec cette vieille tradition de fusion intime dans le drame. Donc, le drame, ce n'est pas le texte de Wagner qu'il faudra après mettre en musique. Le drame, c'est justement la fusion intégrale où musique et parole deviennent inséparables.
1:09:21 C'est-à-dire où la parole retrouve ce que les linguistes y ont mis de côté explicitement, ce qu'ils appellent les variables continues. Le ton, l'accent, intéressant. Je parle pas de l'accent tonique, ça, les linguistes l'étudient, sa place, etc. Mais quand on étudie le français, peu importe si je parle en montant ma voix ou en la descendant. Oui, c'est la différence entre phonétique et phonologique. Voilà, exactement. Alors que la poésie ne joue que là-dessus, pratiquement.
1:10:00 Quoi, votre âme à l'amour en esclave a servi ? Un, deux, un, deux, trois. Un, deux, trois. Un, deux, trois, c'est du Racine, c'est on dirait une valse. Bon, indépendamment du sens, voilà ce que je suis en train de dire. Le sens, c'est le concept, c'est le langage. Mais il y a une partie musicale, la poésie, la grande poésie unifie toujours les deux. Donc, ce qui fait dire à Verlaine de la musique avant toute chose, le reste est littérature. Bon, ça, c'est le privilège de la poésie.
Les nietzschéens français et leur ignorance musicale
1:10:31 Dossier inextricable où quand on croit les opposés, on les retrouve ensemble et quand on les voit ensemble, on voit tout ce qui les sépare, n'est-ce pas ? Donc, je vais ici restituer quelques propos de Nietzsche moins connus que ce texte, même si c'est dans des ouvrages assez courants. Je pense, par exemple, à Ecce homo ou à quelques correspondants obligés fréquents de Nietzsche, je pense à Overbeck, à Gersdorff, surtout à Peter Gast qui était un musicien médiocre mais que Nietzsche s'est choisi comme ça pour dire tout le mal de Wagner, n'est-ce pas ?
1:11:12 Il était lui-même, il composait lui-même, Nietzsche. Oui, bien sûr. Alors, je vais en parler à la fin de ces compositions, justement. Mais, pardon, parce qu'il faut que je refasse un petit code, voilà, que je vous lise ça, on ne va pas en croire nos oreilles, je veux dire, pour ce qui est de la congruence de ce qu'on va lire par rapport aux propos qu'on vient de tenir sur le fait que, dès le début de ce texte qu'on vient de voir, la dichotomie santé-maladie est venue coiffer toutes les autres dichotomies cognitives, du vrai et du faux, ou morale, du bien et du mal, ou esthétique, même du beau et du laid, tout ça est dépassé au profit du sain, le malsain, pour en revenir à l'actualité, n'est-ce pas ?
1:11:59 Qui nous tracasse. Donc, justement, voilà, vous voyez ? Il parle de Zarathoustra, de son ouvrage, après l'avoir publié. Si à compter de ce jour, je me... C'est dans Ecce homo, alors, c'est ça ? Oui, exactement, bravo. Si à compter de ce jour, je me reporte quelques mois... Donc, on est le dernier Nietzsche, les dernières publications. Je me reporte quelques mois plus tôt, je trouve comme signe prémonitoire, une modification soudaine et radicale de mon goût, surtout en musique.
1:12:32 Peut-être Zarathoustra appartient-il tout entier à la musique d'une tombe. Il est en tout cas certain qu'il présuppose une véritable renaissance de l'art d'écouter. Nous voici prévenus. Je dis ça, je ne cesse de critiquer le nietzschéisme de la guerre froide, les nietzschéens français en particulier, les mêmes qui admirent Heidegger, précisément celui qui nous a fourgués le pire des Nietzsche. Alors, celui qui a souillé Hölderlin, qui voudrait faire oublier que Hölderlin est un ardent partisan de la Révolution française et un admirateur de Rousseau et qui voudrait faire oublier Hölderlin qui a écrit sur un aphorisme tellement étincelant que Adamov me l'a piqué.
1:13:21 Oui, Arthur Adamov, j'étais chez lui, il était en train d'écrire une anthologie de la poésie violente. D'accord ? Et je lui sors, moi j'étais un groupie, Adamov, j'étais un jeune plein d'admiration et je lui lis cet aphorisme. Alors, je le cite, Hölderlin, je hais la tourbe, tu le connais bien, je hais la tourbe de prêtraille. De prêtraille. De la prêtraille. Mais par-dessus tout le génie qui s'acoquine avec eux, avec ça, d'amite.
1:13:52 Qu'est-ce qu'on est loin de Heidegger ? Bon sang ! Hein ? Bon. Donc, ce Nietzsche-là, je suis en train de jeter des pierres dans leur jardin, mais oui, parce que je suis en train de montrer que c'est une tradition française que Baudelaire dénonce d'un admirable projet de lettre à Jules Janin où il dit que même tous les musiciens français, ce n'est qu'un piètre clavecin à côté de l'orchestration allemande.
1:14:25 Baudelaire, hein ? Donc, je suis en train de leur montrer que c'est leur ignorance de la chose musicale qui fait qu'ils ne comprennent rien ni à Nietzsche ni à Wagner. Ils ne comprennent pas Wagner. Je veux dire... Des fois, d'abord, il y a aussi un... Si je peux me permettre, parce qu'il faut vraiment tordre le cou à cette idée de Nietzsche qui est un anti-antisémite, pourquoi il se sert, en fait, de sa lutte contre... Oui, oui. C'est que d'un seul coup, alors qu'il baigne dans un milieu antisémite, il ne se rend compte que Guillaume II, lui, a une politique plus sociale que Bismarck et c'est une manière de s'opposer à Guillaume II parce que Nietzsche était déçu par la mort de Frédéric III qui, lui, était tenant de l'école anglaise.
1:15:09 C'est-à-dire, l'école anglaise, c'est-à-dire, on laisse vraiment le problème qui est impitoyable. Le problème pour les faire crever. Donc, quand il attaque les antisémites, il attaque Guillaume II mais il l'attaque dans sa politique sociale. Mais bien sûr. Parce qu'en fait, ce qu'il voudrait, c'est... Ou alors, même la manière dont il parle d'une fusion des Juifs et des Junkers mais pour en faire une race supérieure européenne. Oui. On reste dans les délirations. Oui, oui. Croiser les... Comment il appelle ça ? Les purs-sangs prussiens avec les juments juifs.
1:15:40 Oui, voilà. Un truc comme ça. De toute façon, le... C'est une citation, hein ? Exactement. Losurdo a fait tout le... On va dire, le contexte historique. Il l'a bien décrit. Voilà. Mais effectivement, comme tu dis, on n'a pas des grands... Déjà, c'est important de le lire mais après, il y a le potentiel musical qui lui sur-exprime, j'allais dire. tous les enjeux dont on parle. Bon, là, tu reviens à l'ordre politique. Là, je revenais à l'ignorance musicale de la plupart des Français qui mettent Nietzsche au pinacle, ce qui est encore autre chose. Comment tu peux comprendre Nietzsche en étant si loin de la musique ?
1:16:11 Soyez-t'en présents. Même chez ceux qui se targuent de mélomanie chez eux, n'est-ce pas ? Ils sont dans la mélomanie de Monsieur Tout-le-Monde, de France Culture, c'est-à-dire qu'ils sont... Ils sont dans le répertoire du néo-baroquisme. Bref, je pense à Lacoue-Labarthe, je ne sais pas si tu vois ce genre de... Jean-Luc Nancy, c'est des gens intelligents, fins et cultivés. Il n'y a que ça à Paris, des gens intelligents, fins et cultivés. Ce n'est pas pour ça qu'on n'est pas aveuglés idéologiquement, surtout dans la chose musicale. Ce n'est pas un hasard si Heidegger est nul en musique.
1:16:43 Autant il a dit des propos sur la poésie, sur la peinture, sur Cézanne, tout ce qu'on veut. Encore Cézanne, il a dû emprunter à René Char à peu près tout ce qu'il en dit. Mais alors, dans ses jours au Thor près d'Avignon et près de l'île-sur-Sorgue, je recommande une photo de Heidegger en train de lancer la boule, la pétanque. Elle existe. Oui, oui, j'ai des documents comme ça du côté de notre camarade Michel Clouscard qu'il a publié sur Facebook. Renseignez-vous. Avec un... Michel Clou...
1:17:13 Oui. C'est pas notre ami, malheureusement. Je pense à notre camarade, Alexandra Tricoté, bien sûr. On ne va pas, on va laisser la vraie identité. Voilà. Si, si, non, mais elle le mérite. Donc, c'est extraordinaire, le document qu'elle envoie. Elle est dégarde. On a jeté le carreau, comme on dit à Avignon. Bon. Tu reviens au terrain politique et là, tu brouilles l'ordre que je voulais suivre. Et je vais sauter sur l'occasion. Grâce à toi, tu cites Losurdo.
Losurdo : l'antisémitisme de Nietzsche et la lettre caviardée
1:17:45 Losurdo a définitivement résolu documents à l'appui, cette histoire de l'antisémitisme, oui ou non, l'un, l'un philosémite, Nietzsche, donc il est avec nous et l'autre antisémite, Wagner, donc c'est le diable. Je dis à l'avance la conclusion pour ne pas brouiller les cartes. Wagner n'a rien du nazisme sauf, et ce n'est pas rien, deux thèmes fondamentaux, l'antisémitisme et le nationalisme allemand.
1:18:17 Et une certaine xénophobie, surtout antifrançaise d'ailleurs. Sauf que son côté nationaliste, il a que depuis qu'il a été snobé à Paris où il aurait aimé triomfer. Parce qu'avant d'avoir été snobé et d'être en échec à partir de la cabale de Tannhäuser, au contraire, il n'a que des propos où il ridiculise tous les orchestres et les interprètes allemands par rapport à la perfection des musiciens français, je rappelle, pour ceux qui connaissent un peu. D'accord ? Et quant à Nietzsche, il ne devient philosémite, du moins dans quelques déclarations bien choisies et bien connues, qu'après sa rupture avec Wagner.
1:18:58 Toi, tu dis que c'est plus contre Guillaume II, mais moi, je dis que c'est surtout contre Wagner, ça revient au même chez lui. Parce que Losurdo a très bien montré, la démonstration, elle est là, c'est que quand il était reçu chez les Wagner, c'est-à-dire jusqu'à 1973, 18... Oui. J'ai dit oui, pardon, pour mon lapsus. 1800, oui. Lorsqu'il est professeur à Bâle, qu'il trouve le temps long à Bâle, bien que plus tard, il ira plutôt professeur à Bâle que Dieu.
1:19:32 Lorsqu'il trouve le temps long, parce qu'il attend le week-end, oui, où il est de nouveau invité chez les Wagner, c'est... Jusqu'à la fin de sa vie, au moment des pires écrits contre Wagner, il ne cessera de dire que les jours qu'il a passés à Tribschen, dans l'île heureuse, comme il l'appelle. Seront les jours les plus heureux de sa vie, jusqu'à la fin de sa vie, il ne cessera de le répéter. Je t'aime quasiment signer Dionysos. Bien sûr, bien sûr, non, mais je vais en citer d'autres, c'est fou, c'est le cas de le dire. Mais en 72, et là, Losurdo est incontournable avec son génie de sourcier, de trouver le document décisif.
1:20:07 Il envoie un texte rarement commenté ou alors, lorsqu'il est cité, il est caviardé, Losurdo l'a prouvé, dans l'édition de référence Colli et Montinari, je dis tout de suite, le titre, c'est la fameuse lettre sur le théâtre. Pardon, lettre sur la tragédie, exactement. Pas la lettre sur la musique, la lettre sur la tragédie, envoyée en 72, par Nietzsche, qui n'était pas encore brouillé avec le couple Wagner, qui ne rêvait que d'une chose, c'était de retourner les voir le week-end et d'apporter des cadeaux sur commande aux enfants dont il était le tonton, tant attendu.
1:20:40 Il déplore, il se rejoint à ce que tu viens de dire sur Guillaume II. Il déplore, la dérive où va le pouvoir allemand, l'Allemagne va à vau-l'eau, elle est sensible aux sirènes démocratiques, tout ça. Et à la fin, il y a cette phrase, tout ce malheur est dû à la presse juive. Mot à mot à la presse juive, Judenpresse, on ne peut pas être plus clair.
1:21:11 Et voilà que dans l'édition officielle, la Colli... De sa soeur ? Non, non, non, non. Non, non, mais d'aujourd'hui, d'aujourd'hui, l'édition qui fait autorité, l'édition des oeuvres complètes de Nietzsche, la plus savante, ce passage est caviardé et la presse juive est remplacée ? La passe socratique. Bravo, tu connais ton Losurdo. Oui, mais justement, j'ai passé mon temps à relire la traduction, je la connais bien, plusieurs fois, je l'ai relu plusieurs fois, mais je crois que c'est l'édition de la volonté de puissance de la soeur où cette soeur est censée être plus antisémite que son frère, on voit bien qu'elle atténue son antisémitisme.
1:21:52 Justement, parce que le socratisme, c'était un nom de code, déjà à l'époque, pour ne pas dire juif. C'est là où je voulais en arriver. On voit bien la critique de Socrate, de Platon, surtout de Socrate, parce que Nietzsche dit très clairement que dommage que ce bel aristocrate de Platon se soit fait gâter par ce journaliste de Socrate. Les journalistes, déjà, les juifs qui règnent sur les médias. Il est devenu, quant à sa soeur, qui est l'alibi, de ceux que je critique, moi, Losurdo m'a confié, et je crois que personne ne connaît aussi bien les archives nietzschéennes, il m'a confié qu'il était encore plus antisémite que sa soeur, et que sa soeur corrigeait des fois ses manuscrits, parce qu'il était trop, franchement, antisémite.
1:22:41 Elle venait écaliser, c'est trop tôt, il faut être politique, elle était plus politique que lui. J'ai dit une bêtise, quand j'ai parlé, j'ai dit que Guillaume II, c'est le contraire de Bismarck. Guillaume II voulait revenir au système de Bismarck, de légère sécurité sociale, y compris pour... Oui, du livret, du fil ouvrier, de l'ambiance, de la sécurité sociale. Nietzsche, son rêve, c'est ça, dans tes allusions. Parce qu'en fait, le rêve de Nietzsche aurait été suivre Frédéric III, et son épouse, qui était anglaise, et donc, qui avait tous les préjugés anglais de son époque, d'un point de vue social.
1:23:15 C'est-à-dire... Le personnage le plus nazi de Bayreuth, c'était Winifred Wagner, c'est-à-dire une Anglaise. Oui, c'est... Celle qu'avait épousé Siegfried, le fils de Wagner. Il ne faut pas négliger le goût nazi de toute une certaine aristocratie britannique. Oui, tout à fait. Mr. Hitler, he's a gentleman. Voilà, c'est ça. C'est quand même la phrase de Chamberlain à son retour de Munich. N'est-ce pas ? Et je rappelle que Roosevelt était tellement effaré par les sympathies que son ambassadeur, l'ambassadeur américain à Londres, juste avant le déclenchement de la guerre, à savoir le père Kennedy-Joseph, je n'invente rien, il avait tellement dans ses rapports et ses lettres de l'ambassade, le poste le plus important du State Department, c'est-à-dire quand même le poste, l'ambassade américaine à Londres.
1:24:06 Il était tellement pro-nazi qu'il a été obligé de le rappeler et de le changer, Roosevelt. Roosevelt accusé par ailleurs de bolchevisme par l'extrême droite américaine simplement parce qu'il planifiait. Oui, c'est ça. Il a même planifié l'invasion de la France, mais ça avec… Oui, oui, oui. L'opération Overlord. Et la mise sous tutelle, oui, oui, non, bien sûr. Ça, il planifiait bien. Puisqu'on en est là au point que De Gaulle a été obligé d'envoyer un télégramme à Leclerc en disant « Prenez la deuxième DB et allez avec les communistes soulever Paris avant que les Américains n'arrivent.
Bizet comme antidote : la chance africaine
1:24:36 Sinon, on va avoir l'AMGOT. » Oui, c'est sûr. Ça ne peut pas ça. Donc, oui, oui, tout à fait. On va en voir. La bataille de Paris. Non, non, mais je cite. Deuxième citation. « De l'énorme domaine de l'art qui est anti-allemand et le demeurera » Donc, on revient au texte qu'on vient de voir, une musique plus qu'allemande. « De l'énorme domaine de l'art qui est anti-allemand et le demeurera et dont une fois pour toutes les jeunes Allemands, les Siegfried, cornus et autres wagneriens sont exclus. »
1:25:06 Je pense au gars qui a pris le capitole d'assaut le plus célèbre avec ses cornes. C'est curieux comme tout ça est actuel. Oui, c'est curieux comme tout ça est actuel. Capitoesque. « De l'énorme domaine de l'art qui est anti-allemand et le demeurera et dont une fois pour toutes les jeunes Allemands, les Siegfried, cornus et autres wagneriens sont exclus. » Le trait de génie de Bizet, voilà l'antidote. Je reste dans les métaphores médicales, l'antidote. Le trait de génie de Bizet lequel a prêté résonance à une nouvelle si vieille sensibilité qui jusqu'alors n'avait encore trouvé aucun langage dans la musique cultivée de l'époque.
1:25:47 Et il explicite, écoutez bien cette phrase, rarement il a été aussi précis, sensibilité plus méridionale, plus brunâtre, plus hâlée. Le hâle qui n'est sans doute pas compréhensible à partir de l'humide idéalisme du Nord. On avait déjà Nietzsche contre Wagner, donc le midi contre le Nord, maintenant on a le brun contre le pâle. Métier Blanche quand même cachet d'aspirine, dit Marie Chantal, n'est-ce pas, à Madame de Villeparisis sur la plage de Juan-les-Pins, n'est-ce pas, ou de l'Éden-Rock à Antibes, au Cap d'Antibes, pardon, on ne va pas se mélanger avec le prolétariat à Antibes même, donc, et qui n'est sans doute pas compréhensible à partir de l'humide idéalisme du Nord.
1:26:35 La chance africaine, la chance africaine, là il y avait une musique qui sort du palmier, maintenant c'est explicite géographiquement. La chance africaine, la gaieté fataliste avec des yeux séducteurs profonds, épouvantables, on retrouve la cruauté, la mélancolie lascive de la danse mauresque, mais toutes les musiques du XXe siècle qui passent, Mambo, Cha-Cha-Cha, la dimension latino, mais oui, il y a une succession, mes grands-parents étaient fous de la rumba, je suis vieux moi, c'est vieux cette histoire, mais oui, ça remonte à Nietzsche, ça remonte à une époque dont Nietzsche est un contemporain.
1:27:13 Il y a la fameuse variation rumba, ça c'est par métaphore. non mais tu ne crois pas si bien dire, puisque tu en es là, on sait peu que la sonate à Kreutzer, au départ, n'était pas dédiée à Kreutzer. Oui, il a cherché un autre, oui, c'est par... Ah mais il a trouvé, c'était un noir, il n'y avait pas beaucoup des noirs à Vienne, un fabuleux violoniste qui fascinait les salons de l'époque, qui fascinait les salons de l'époque, il y a un nom germanique, je vais le retrouver, parce que j'ai Kaiser Grubber dans la tête, mais c'est un philosophe marxiste, et ça me fait fourcher ma mémoire, qui, avec qui Beethoven, au dernier moment avant la création de la sonate à Kreutzer, s'est fâché, parce que le métis en question avait dit du mal d'une femme que Beethoven, assez puritain sur les bords, voulait, au-dessus de tout soupçon, donc une brouille anecdotique, et du coup, il a changé, il a pris Kreutzer comme dédicace, Kreutzer qui ne l'a jamais joué, et finalement, à la création,
1:28:23 c'est bien le mulattre qui l'a joué, sans l'avoir répété, alors que c'est une partition épouvantablement difficile pour le violon, en déchiffrant, en direct, par-dessus l'épaule de Beethoven au piano, donc, tu ne crois pas si bien dire, et il y avait déjà dans les salons du 18e siècle français, un chevalier de Saint-George, qui était aussi, comment il dit, Nietzsche, brun, hâlé, même plus que ça, noir comme Senghor, qui était un excellent compositeur, Rococo, je recommande, écoutez, sur YouTube, vous avez le chevalier de Saint-George, qui a fait des musiques, ceux qui ne connaissent pas vont croire que c'est du Mozart, entre Haydn et Mozart, d'accord, mais des chefs-d'oeuvre dans le genre, et il était connu comme incomparable danseur, ben voyons, donc oui, ça remonte à loin, cette histoire, après tout, le 18e siècle, c'est le commerce du triangle, le triangulaire, le sucre, les Antilles, bon, ce n'est pas encore le zouk, mais enfin, c'est quand même les musiques d'origine africaine, soyons-le, puisqu'on est parti de ce mot, transporté aux Etats-Unis,
1:29:34 et qui vont donner cette fabuleuse richesse des musiques brésiliennes où se télescope la tradition occidentale, la mélancolie portugaise, le fado qui va se retrouver dans la bossa nova avec ses mélancolies, ces thèmes qui sont tous qui ont une espèce de tristesse incurable, comme même The Girl from Ipanema, même Desaffinado, tout ça, bon, ça c'est l'origine portugaise, la mélancolie atlantique, si je puis dire, mélangée, Desaffinado, c'est aussi la rupture de la tonalité, justement, ça va être désaccordé.
1:30:06 Exactement, exactement, c'est bien, comme on le dit pour une corde de violon, justement, et mélangée à des rythmes des esclaves d'origine africaine qui n'ont jamais nulle part aussi nombreux que dans le nord-est de la région de Bahia, avec ses 74 églises et l'apogée du délire de l'architecture baroque, quoi, je veux dire, le baroque latino-américain qui est déjà plus profus qu'aucun, même en Autriche, ou en Espagne, explose comme nulle part ailleurs à Bahia avec un syncrétisme, n'est-ce pas, païen, chrétien, animiste, animalier, tout ce qu'on veut.
1:30:49 Donc, la mélancolie lascive de la danse mauresque, la capoeira, la salsa, tout est là déjà. La danse lascive de la danse mauresque. Les Corses, ils se connaissent en matière de Maures, n'est-ce pas ? C'est notre emblème à la tête de Maure, premièrement. Deuxièmement, j'ai des oncles qui s'appellent mort au mauresco. Allez, alors, ils ne vont pas me bassiner mes compatriotes en disant c'est les Arabes qui viennent nous prendre. Non, allez, laissons tomber. Parce qu'il y en a qui mettent les Français dehors et en dessous les Arabes dehors.
1:31:21 Il faut être honnête. Les officiels des autonomistes corses récusent ceci et ont mis un point d'honneur à proposer aux bateaux des réfugiés qui erraient à la Méditerranée scandaleusement snobés par nos élites de les accueillir. Il faut être juste. Ce sont des politiques. Ils ne veulent pas qu'on dise qu'à la base de l'autonomisme, il y a un fond raciste xénophobe. Et tant mieux qu'ils s'en distinguent.
1:31:52 Donc, encore une fois, je lis « La gaieté fataliste avec des yeux séducteurs profonds, épouvantable, la mélancolie lascive de la danse moresque ». Alors, je reste encore sur cette citation sur la cible de la danse moresque. Comment ne pas penser aux innombrables scènes dans les films d'Hollywood, y compris les plus mauvais, de la scène qui est censée être un peu plomb de la fameuse danse du ventre.
1:32:24 à chaque fois, l'Orient est connoté à la danse du ventre, joué par une actrice, entre tous, c'est Yvonne de Carlo, Maureen O'Hara, peu importe à l'époque, ce n'est pas des monstres sacrés. Il peut y avoir des chefs-d'oeuvre là-dedans, comme des navets, mais enfin, c'est un must, n'est-ce pas ? Vous savez que l'Amérique ramène tout à une caricature sommaire. Le Français, il a un béret et une baguette de pain sous le bras. Et à l'Orient, elle a danse du ventre, le loukoum, mais je ne sais quelle perfidie comme dans l'homme qui en savait trop.
1:33:05 Pourquoi je m'attarde à ce que dit Nietzsche ici et Hollywood, la mélancolie lascive de la danse mauresque ? Samson et Dalila, tenez pour reprendre un grand peplum d'Hollywood. Pourquoi ? Parce que ceux qui défendent Nietzsche contre Wagner nous font croire que Wagner est le père de la people music à Lombond maintenant.
1:33:35 On lui reproche tout et son contraire, d'être la musique allemande boursouflée, élitiste, le grand tragique, n'est-ce pas, qui remonte au grec. Mais il est en même temps le père du rock'n'roll populaire, oui, il dit qu'il est hollywoodien. Avec son œuvre d'art total, on voit où ils veulent en venir. Alors que c'est Nietzsche ici qui est hollywoodien, qui en appelle à une musique, je cite, où s'exprime la mélancolie lascive de la danse mauresque. allez, allez apprendre la musique et les textes de Nietzsche.
1:34:08 Et non pas quelques idées comme ça extraites de leur contexte, mais la littéralité de son expression. Je continue. La passion étincelante, aiguë et soudaine, tel un poignard et des odeurs, on a tout là, et des odeurs émanant du jaune après-midi, en plein, période américaine, du jaune après-midi de la mer à l'approche desquelles le cœur s'effraie comme souvenir d'îles oubliées là où ils séjournaient jadis.
1:34:44 Citation, je saute un passage, citation, quelques lignes plus loin, on trouvait dans la musique de Wagner, insinuante par sa sexualité cachée, un liant pour une société où chacun poursuivait ses plaisirs. Ça, c'est la coulabarte. Wagner, sur l'expression de la libidinalité populaire, il y a une hantise des masses, voilà ce qu'ils aiment chez Nietzsche. Voilà où ils communient comme les écolos, comme tout le monde, on est trop nombreux et les masses, yes, vous voyez tout d'un coup comme tout s'éclaire.
Siegfried contre Parsifal : le chemin de Rome
1:35:18 Non, mais j'en m'en viens à mon Nietzsche-Wagner, je l'actualise. Là. Allez, et maintenant, on va passer aux aveux. Je ne parle pas du fameux texte sur Parsifal, je l'ai cité tant de fois, où Nietzsche, à la veille de l'effondrement. Je ne suis pas sûr qu'on en ait parlé dans ces entretiens. Oui, c'est vrai que c'est important. Je vais commencer par là et je vais terminer par le texte que j'allais lire. Mais je vais commencer par là, n'est-ce pas ? Alors là, je suis obligé de changer de navigateur. Voilà, et je l'ai ici.
1:35:48 de... Eh bien alors, eh bien alors, le voilà. Ah ben mince ! Ah non, ne me dis pas que je l'ai perdu. Non, alors, une seconde, je prends juste mon petit histoire. Pendant que tu cherches, je prends tout ça. Je t'en prie, je t'en prie, je t'en prie. Je disais ce que Wagner a de... Le seul... Wagner a de nazi, c'est son côté nationaliste allemand, mais justement, là où Nietzsche, dans son opposition à Wagner, fait nazi au carré, enfin, vous prenez nazi au carré, c'est son appel à l'Europe, c'est la grosse Europe du Reich.
1:36:27 C'est là où justement, ce qu'on mécomprend, c'est que justement, son refus du nationalisme allemand, c'est déjà le passage à une dictature sur plus grande échelle, en fait. Donc, il est anticipateur de toutes ces unifications antidémocratiques de l'Europe, du Troisième Reich, jusqu'à l'Union européenne. Bien sûr, pardon, j'avais l'air de regarder le côté. Effectivement, je m'aperçois que j'ai un bug sur mon écran où j'ai mes références, mais j'ai le texte peut-être, je vais essayer de retrouver le texte, je l'ai, si vous me donnez, trois secondes, je l'ai ici, dans mes archives.
1:37:02 Je suis sport. Oui, alors attends, rappelle-moi, j'étais censé illustrer quoi là ? je crois qu'on parlait de la lettre sur Parsifal, en fait. Oui, bien sûr, non, mais je veux dire pour venir illustrer, ah oui, on passe aux aveux, voilà. Voilà, c'est ça. Et donc, là, ça filme, et donc, Dominique, tu as retrouvé les textes que tu voulais nous montrer. Oui, oui, pardon, que je m'y retrouve dans cette botte de foin.
1:37:32 je rappelle que Wagner est l'homme sur lequel on a, célèbre, sur lequel on a le plus écrit immédiatement après Jésus et avant Napoléon. Il y a de quoi s'y perdre un peu des fois. Et je les ai tous lus. Non, ça là, j'exagère un petit peu, mais j'en ai lu pas mal. Et donc, je dis qu'on passait aux aveux, que Nietzsche allait enfin passer aux aveux et confondre tous les Nietzséens de la guerre froide. Je me les appelle pour bien distinguer de Nietzsche lui-même qui a assez de défauts par lui-même, mais aussi des qualités qu'eux n'ont pas.
1:38:07 Donc, pour résumer, c'est quoi les aveux ? Bon, il y a d'abord, c'est célèbre pour ceux qui, enfin, c'est célèbre, c'est connu de ceux qui connaissent le dossier, ça ne fait pas beaucoup. Et même parmi ceux qu'ils connaissent, il n'y en a pas beaucoup qui le signalent. Comme si ça venait, justement, c'était censé venir compromettre toute la thématique bien pensante du rapport Nietzsche-Wagner, n'est-ce pas ?
1:38:37 À savoir que Nietzsche nous a délivré de la musique réactionnaire allemande, antisémite, chrétienne, enfin bref, j'en passe. En fait, le texte le plus, peut-être le plus anti-wagnerien est sans doute le plus anti-chrétien ou, comme on va voir, plus précisément, le plus anti-catholique, ce qui, de la part de notre Allemand, n'est pas tout à fait indifférent comme nuance, n'est-ce pas ? Se trouve, justement, dans Par-delà bien et mal, alors ça, c'est un texte célèbre, je le rappelle, n'est-ce pas ?
1:39:13 À ceux qui auraient l'audace de ne pas le connaître, n'est-ce pas ? Je rappelle que excusez-moi, c'est le début de Peuples et Patries, mais j'ai un livre qui part en morceaux. Alors, les éditions Delga sont mieux reliées que les éditions 10-18 qui partent toujours en morceaux. À l'époque, il y avait c'était l'époque des livres comme ça. Oui, c'était collé, c'était pas cousu.
1:39:43 Oui. Bon, voilà. Donc, voilà. Donc, ici, on dit souvent que la brouille entre Wagner et Nietzsche, pour y revenir, elle couvait, mais elle éclate à partir du moment où Wagner écrit son testament, sa dernière œuvre, n'oublions pas qu'il est bien plus âgé que Nietzsche, Parsifal.
1:40:24 curieusement, c'est un peu plus âgé. curieusement, la brouille, la brouille ne vient pas d'une œuvre germanique de Wagner. En général, il emprunte au vieux fond des Nibelungen, de la littérature, des Eddas islandaises ou des sagas scandinaves ou du Nibelungenlied, n'est-ce pas, de la vallée du Rhin, mais ou du manuscrit de Saint-Gall en Suisse, n'est-ce pas. Au lieu de ça, là, dans Parsifal, comme il avait fait une seule fois avant dans Lohengrin, qui est censé être son père d'ailleurs, son fils, le fils de Perceval, il emprunte à ce qu'on appelle la matière de Bretagne.
1:41:03 Tiens, trait curieux, bref, à ce que les Allemands nationalistes désignent dédaigneusement comme le welsch, ce qui est welsch, n'est-ce pas. Petite remarque au passage pour montrer comme tout ça est plus complexe que ceux qui en parlent, n'est-ce pas. Donc, effectivement, Nietzsche tombe sur le texte de Parsifal, le livret. Le livret. Je ne parle pas de la musique. Et il écrit ceci. Je ne sais pas.
1:41:37 Bon sang, je l'avais là. Allons, bon. Voilà. Début de la peuples et patries. Voilà. ben oui, mais oui, c'est ça que je ne comprends pas. Je l'avais là. Ah, ça y est, ça y est. Voilà, cette fois, je l'ai. Donc, peut-être en poussant plus loin la comparaison, découvrira-t-on à l'honneur de Wagner et de son germanisme qu'en toute chose, il est allé, Wagner, plus haut, s'est montré plus hardi, plus fort, plus dur et plus grand que n'aura pu le faire un Français du 19e siècle pour la raison que nous autres Allemands sommes restés plus près de la barbarie que les Français.
1:42:26 Donc, on fait toujours plus. Je rappelle que Nietzsche passe, je ne vais pas vous dire toutes ces citations, il y en a 500 où il dit je critique Wagner comme personne mais j'interdis à quiconque d'avoir un aussi grand nom dans la gueule. Il se réserve le monopole de la critique de Wagner. Soit dit en passant. Peut-être même la création la plus étonnante de Wagner, il va opposer, allez, je vous dis à l'avance, à Parsifal qui est vraiment le symbole de l'effondrement chrétien de Wagner, il va opposer la belle figure du païen Siegfried qui avec son épée casse les lois, n'est-ce pas ?
1:43:03 Comme le marteau de Zarathoustra. Peut-être même la création la plus étonnante de Wagner demeurera-t-elle toujours et non pas à présent seulement inaccessible, étrangère, inimitable pour toute la race latine à son déclin. Dites donc, ce n'est pas du Nietzsche progressiste à la race latine à son déclin. On va réentendre Mme Merkel parlant des Grecs. Après la victoire de la Prusse contre la France, je dirais que les Grecs ne sont pas des latins. Enfin, tout ça, moi je l'ai entendu quand je travaillais pour la Commission européenne, l'Europe pizza.
1:43:34 Oui, c'est charmant. Les pigs aussi. Oui, encore, je m'enlève de la bouche. Ou encore les pigs. Alors, rappelle-moi les initiales de Portugal, Italie, Spain, Irlande, le seul pays. Il n'y a pas Italie et Grèce. Ah, c'est Italie. Italie, Grèce et Spain. Qu'est-ce que je mélange ? Voilà, voilà, voilà. Enfin, bref, bref. Ça n'est pas. Allez, les médec, soyons clair. Bon, au sens où seul un homme de droite peut donner à ce mot, donc, les extrêmes droites.
1:44:04 Donc, la création la plus étonnante de Wagner demeurera, il fait allusion à Siegfried, demeurera-t-elle toujours et non pas présent seulement inaccessible, étrangère, inimitable pour la race latine à son déclin. On retrouve le déclin, la maladie, l'impuissance, le côté pâle, les fanées, loin du sol des Méditerranéens. C'est le personnage de Siegfried dont je veux parler. Siegfried, l'homme très libre, peut-être en effet trop libre, trop dur, trop jovial, trop bien portant.
1:44:41 Ben voilà, on y revient à la santé. Trop bien portant, trop anti-catholique, c'est souligné. Pas parce qu'il est protestant, mais parce qu'il est païen. Trop anti-catholique pour le goût des vieux peuples civilisés affaiblis. Peut-être même est-il un péché contre le romantisme, ce Siegfried, comme si Wagner, en écrivant Siegfried, c'est toujours pareil, Nietzsche. Ce n'est pas si mal vu, quelque part, à l'oreille. Car c'est vrai que Siegfried, dans la tétralogie, troisième partie de l'anneau du Nibelung, un prologue plus une trilogie, l'or du Rhin, le prologue, la Valkyrie, Siegfried, et enfin le crépuscule des dieux.
1:45:18 Le crépuscule des dieux étant très long, le milieu, c'est Siegfried. D'accord ? Et dans Siegfried, au milieu de Siegfried, on devient maquille, la fameuse scène de la forêt des oiseaux, le Wagner le plus écologique, qu'on ait vu, le plus détendu, le plus gai, le plus solaire, le plus à l'opposé de Tristan. Ce n'est pas bon. Donc, peut-être même est-il un péché contre le romantisme, ce Siegfried, comme si Wagner avait frôlé ce qui va être le post-romantisme et ce qui va nous guérir, le texte qu'on a vu tout à l'heure, comme s'il avait flairé une musique sur du palmier, presque.
1:45:51 Peut-être même est-il un péché contre le romantisme, ce Siegfried, antipathique au peuple roman, décidément. Mais Wagner, au jour de sa triste vieillesse, donc on arrive à Parsifal, a largement racheté ce péché. Anticipant sur un goût qui est devenu plus tard une politique, il s'est mis sinon à suivre, du moins à prêcher avec la fougue religieuse qui lui est propre le chemin de Rome. Il faut être allemand pour comprendre les connotations d'une telle accusation. Le chemin de Rome !
1:46:21 Attendez, les empereurs, et les empereurs ! On est en plein combat de Bismarck contre le Kulturkampf. Tu es en plein ! Contre les catholiques ! Je vois que tu es, toi qui détestes la distinction marxien-marxiste, en quoi tu as raison sur le fond, je vois que tu es très marxien. Je te taquine. Non mais c'est vrai, parce que quand Marx dénonce les Robinsonades, tu es en train de montrer que tous ces gens croient parler de l'Afrique, de ceci, de l'Asie, de l'Orient, en fait, ils parlent de leur présent historique.
1:46:54 C'est le Kulturkampf qui se déroule à ce moment-là. Je ne sais pas. Et d'affirmer quelque chose de nouveau dans l'identité germanique. annonçant un renouveau, un terrifiant renouveau de l'Europe à son déclin. Qu'est-ce que c'est actuel, tout ça, mon Dieu ? Qu'est-ce qu'on passe son temps à nous dire pour nous en sortir ? Ça a l'air d'avoir aucun rapport, de nos défauts, de la crise, de la dette. Il faut le modèle fédéral allemand. Les gamins, il ne faut plus les envoyer au lycée. Il faut que ce soit un apprentissage à 14 ans.
1:47:25 Oui ou non ? C'est bien ce qu'on nous dit. Ce n'est pas de... Ce n'est pas le collège unique. Voilà. Tu as compris qu'il lui est propre le chemin de Rome et encore moins le tronc commun. Pour couper court à tout équivoque. Ah, Nietzsche qui coupe court à tout équivoque. Saisissant la balle au bond. J'aurais recours à quelques vers bien frappés qui trahiront même aux oreilles les moins subtiles. Ce que je veux dire, ce que je reproche au Wagner des dernières années et à la musique de son Parsifal.
1:47:57 Écoutons bien. Serait-ce encore allemand ceux-là ? Ces gémissements sourds viendraient-ils d'un cœur allemand ? Donc ici, il se niche le nationaliste. C'est Wagner. Allemand qui se macère ici. Il n'a pas tort. Ça se macère tout le temps dans Parsifal. La blessure qui ne guérit pas. Lorsqu'il a vu le livret, il a dit trop de sang et je n'aime pas les femmes hystériques. Plus tard, il dira nous autres contre un écho du Wagner on est à l'hôpital. Et pour le dire une bonne fois pour toutes, ça ne nous déplaît pas tout à fait.
1:48:28 Le dossier n'en finit jamais. Et ce brimbalement incertain de cloches, ces œillades de nonnes. Il y a des vraies cloches dans Parsifal. Comme il y a des vrais enclumes dans l'or du Rhin. Ces tintements d'Angélus, ces extases truqués, on ne peut pas faire texte plus impitoyable, dont les lampes prétend dépasser le ciel. même est-ce encore allemand tout cela ? Réfléchissez, il est en train de dénoncer des bondieuseries. Vous n'avez pas encore franchi le seuil. Ce que vous entendez, c'est Rome.
Nietzsche n'avait lu que le livret : la préface de Gracq
1:49:01 C'est la foi romaine sans son credo. Voilà, comme Nietzsche descend en flamme, le testament, sans doute, même ceux qui sont antiwagnériens reconnaissent que c'est un chef-d'œuvre Parsifal. Debussy, avec la subtilité qui n'est qu'à lui, en déduira le Martyre de saint Sébastien, sa seule œuvre para-religieuse, le Martyre de saint Sébastien, sur un texte de D'Annunzio, soit en passant. Or, quand Nietzsche écrit ceci, parce qu'il y en a qui s'autorisent de ce que je viens de lire de Nietzsche pour dire que Wagner c'est nul, Parsifal étant le plus nul d'un Wagner, ils oublient ou bien ils n'ont jamais su, choisissaient, que Nietzsche n'avait pas entendu une note de la partition de Parsifal lorsqu'il écrit ça, il n'avait vu que le texte.
1:49:56 Et là, pour le texte, je lui donne raison, trop de sang, il n'est pas hystérique, attention, le texte de Parsifal, le sang du Christ qui se mélange au sang du cygne éclaboussé par une flèche, ce sang rouge qui jaillit sur le plumage immaculé du cygne, la plaie du roi pêcheur qui n'arrête pas de pourrir, ce n'est pas comme l'Europe décadente, tous ces sangs qui se mélangent, le sang du sauveur, le sang du pêcheur, c'est épouvantable. Il n'avait pas entendu par Knappertsbusch en 1952, je ne sais plus quoi, parce que c'est...
1:50:29 qui le porte à la suprême incandescence, n'est-ce pas ? Et il n'avait pas écouté à ce moment-là Parsifal. Je retarde encore ma lecture de Parsifal, parce que j'y pense tout d'un coup pour vous lire le texte d'un de ceux des Français qui n'est pas tombé dans ses contresens. Et on est pourtant dans les avant-gardes littéraires, puisqu'il ne s'agit rien moins que de Julien Gracq. lequel, dans sa première publication au château d'Argol, bon sang, il faut que je le trouve, dit ceci.
1:51:09 Rendez-moi mon château d'Argol, s'il vous plaît. Deux points. Ouvrez les guillemets. Oui, écoutez, il arrive. Le voilà, il était caché par mon réveil matin. Donc, qui n'a pas fonctionné. Voici donc ce que dit Julien Gracq dans la préface au château d'Argol et vous verrez qu'on est en plein. On revient à notre propos. Pardon.
1:51:40 L'œuvre de Wagner, préface de Julien Gracq au château d'Argol. L'œuvre de Wagner se clôt sur un testament poétique Parsifal. Que Nietzsche a eu le grand tort de jeter trop légèrement en pâture aux chrétiens. On dirait qu'il vient d'entendre le texte que je viens de lire et qu'il réagit. Prenant ainsi la grave responsabilité d'égarer les critiques vers un ordre de recherche visiblement superficiel. que la gêne violente que l'on éprouve à entendre encore aujourd'hui parler de l'acquiescement du maître au mystère de la rédemption.
1:52:17 Et là, il y a la phrase capitale. Alors que l'œuvre de Wagner a toujours si nettement tendu à élargir davantage les orbes de sa recherche souterraine. Le contraire de la hagiographie catholique, n'est-ce pas, de la bondieuserie. Alors que l'œuvre de Wagner a toujours si nettement tendu à élargir davantage les orbes de sa recherche souterraine ou plus exactement infernale, à elle seule nous finirait. Finirait par nous donner à entendre que Parsifal signifie tout autre chose que l'ignominie de l'extrême onction sur un cadavre d'ailleurs encore trop sensiblement récalcitrant.
Le prélude de Parsifal à Monte-Carlo : les lettres de 1887
1:52:55 Ceci était merveilleusement écrit, n'est-ce pas. Donc maintenant, passons aux aveux. Nietzsche découvre enfin la musique de Parsifal ou du moins le prélude, c'est déjà ça, quand il est à Monte Carlo, en hiver. Quel bon rythme ! L'été, 3000 mètres d'altitude dans la Haute Engadine à Sils Maria, n'est-ce pas, et l'hiver, Turin, Nice, Gênes, n'est-ce pas, la cuisine du vin, la culture du vin enfin opposée à la culture de la bière étant bien entendu que toute la métaphysique allemande est un ressentiment contre une mauvaise digestion.
1:53:34 Et trop de patates. Voilà, on revient toujours à les problèmes de prophylaxie et de diététique. Donc, il entend et il en fait le compte-rendu, n'est-ce pas, à notre ami, à son correspondant, Peter Gast, compositeur médiocre. Enfin, j'ai récemment entendu pour la première fois l'ouverture du Parsifal, c'est-à-dire à Monte Carlo. nous sommes en 1887 quand il écrit ça. C'est vraiment la veille de l'effondrement.
1:54:05 Oui, c'est 1888. Il n'y a plus beaucoup de temps à vivre d'une manière consciente. Oui, en 1888. Voilà. 1888, c'est Ecce homo. Quand je vous reverrai, je vous dirai exactement ce que j'y ai compris. Compris et souligné. Au reste, mis à part les questions qui ne s'y rapportent pas, là, il a raison, à quoi une pareille musique peut ou doit servir. Et en s'inspirant du point de vue purement esthétique.
1:54:36 Wagner a-t-il jamais fait mieux ? Bon sang, c'est la pire de ses œuvres, celle qui foutait tout en l'air par rapport à ses fins. Voilà, maintenant que c'est ce qu'il y a de mieux. Mais ça, c'est Nietzsche. Quand on le connaît un peu. La suprême lucidité psychologique. On sait ce que veut dire psychologique, c'est Nietzsche. C'est son point faible, son psychologisme, soit dit en passant. Et en même temps, c'est, on voit bien qu'il n'y a pas eu de rencontre entre Nietzsche, Freud et Bergson. C'est l'époque de Bourget en France ?
1:55:07 Oui, le disciple de Bourget qui avait eu un succès énorme. Le roman psychologique. Bref, exactement. Et le théâtre aussi. Donc, les Strindbergs. Wagner a-t-il jamais fait mieux ? La suprême lucidité psychologique et l'exactitude, toutes les qualités que n'est pas censé avoir Wagner, d'habitude, sur la plume de Nietzsche, au sujet de ce qui doit être ici dit, exprimé, communiqué, c'est souligné, avec la forme adéquate, la plus brève.
1:55:42 Bon sang, je croyais que c'était la boursouflure, Wagner. La plus brève et la plus dense et la plus directe, pardon. on croirait qu'il parle de la musique de Bach. Chaque nuance du sentiment étant développée jusqu'à, écoutez bien, jusqu'à l'épigramme. Wagner et l'épigramme, il y aurait une thèse à faire, n'est-ce pas ? La forme la plus condensée, la plus elliptique, l'épigramme. Voilà. Voilà que Parsifal, qui était censé être… C'est parce que ça a l'esthétique à lui, en fait.
1:56:13 Un torrent de vomi, de boue, de tout ce que vous voulez, n'est-ce pas, de caniveau, voilà que maintenant, c'est à la perfection de l'épigramme. Et une netteté de la musique comme art qui fait penser à un bouclier, on pense bien sûr à un philologue grec comme lui au bouclier d'Achille, n'est-ce pas, il connaît bien ses classiques. Mais quel… quelle autocontradiction ce qu'il y a de moins romantique et de plus archi-classique, le bouclier d'Achille.
1:56:44 Je ne sais pas. Chez Homère, chez Homère, bien sûr. Avec la forme adéquate à chaque nuance du sentiment, une netteté de la musique qui fait penser à un bouclier d'une facture achevée, achevée, parfait, en latin, et en grammaire. Et pour finir, un sentiment sublime au croix… Oh, à l'adresse de ceux qui auront été à une perfection dans l'art du beau, au sens qu'ancien. Non, voilà qu'il y a aussi une sublime, n'est-ce pas ?
1:57:15 Un sentiment sublime et extraordinaire, une expérience, une sensation de l'âme dans le fond même de la musique qui fait le plus grand honneur à Wagner, 1887. Une synthèse d'états qui a beaucoup d'hommes, même à des hommes supérieurs, c'est les ignars dont je parlais, sembleront inconciliables. synthèse d'une rigueur implacable, d'une élévation, le mot est entre guillemets, vous savez que c'est un moment de la messe chez les catholiques, l'élévation, lorsqu'on monte le corpus Christi et qu'il faut baisser la tête.
1:57:51 La tête se baisse, le corpus Christi s'élève. Je peux raconter une anecdote ? J'avais… J'avais eu 5 ans. J'étais chez ma tante en Corse, très traditionnelle, qui m'avait mis à Jeanne d'Arc, l'école catholique. C'était une école de filles, mais qui acceptait des garçons dans les petites classes. J'étais au cours préparatoire, deuxième année, ça n'existe plus. Maintenant, il y a plus qu'un CP. J'étais en onzième, on disait, après la douzième. Et, bien sûr, messe tous les matins, avant les cours.
1:58:24 Ce n'est pas à 6 heures. Donc, à peine réveillé, il fallait mettre ses genoux un peu endoloris en hiver, là, sur le marbre froid et écouter la messe. C'est un très bon souvenir de gamin. Et au moment de l'élévation, j'en avais marre que chaque fois, on baisse la tête alors que je sentais que c'était le moment le plus important. Tout d'un coup, je passe au sacrilège. Je lève la tête et j'ai dit, je le vois, je le vois. Je ne sais pas. La soeur se retourne comme ça.
1:58:54 Oui, oui, oui, c'est très bien, c'est très bien. Bon. Et après, on rentre en classe à la file indienne. Chaque fois, celui qui est en premier, c'est pour le récompenser d'un bon point de ce qu'il a fait dans la journée. Et là, elle m'a dit, c'est Dominique qui passe devant aujourd'hui car il a vu Dieu. Bon, franchement. Vous voyez, l'élévation, je connais. Je suis un des rares à l'avoir eue. D'où, d'ailleurs, ton enthousiasme au sens étymologique du terme. Habité par Dieu. Ça doit être ça. Je le savais. Altitudo, altitudiniste, n'est-ce pas ?
1:59:26 Bon. Donc, exaltation. Donc, une rigueur implacable, une élévation, attention, là, il est profondé, au sens redoutable du mot. Avec une connaissance et une pénétration, nous sommes à l'inverse d'une nature hospitalière et profonde. Ça, c'était le côté féminin et maternel. Là, c'est le couteau, n'est-ce pas ?
1:59:57 Et une pénétration qui transperce l'âme telle des couteaux. Là, c'est un peu plus mâle, au contraire. N'est-ce pas ? Je parle au niveau, vraiment, de la symbolique sexuelle, n'est-ce pas ? Et même quasiment génitale, presque ici, n'est-ce pas ? Donc, à l'insu complètement du pauvre Nietzsche. Et avec une compassion, mon Dieu, mais enfin, Nietzsche, la valeur la plus antinietzschéenne, c'est la pitié. Enfin, quoi de plus dégradant pour le surhomme que de ressentir de la compassion.
2:00:27 Enfin, ça, c'est bon pour les décadents chrétiens, allemands, nordiques, pour l'humidité pâle de ces cachets d'aspirine qui ne sont pas encore allés à la plage. Enfin, quand même, la compassion. Actuellement, il n'y a que ça. C'est l'émotion, l'actualité. Tu vois ? Je me rappelle à Frédérick Lemaître dans Les Enfants du Paradis, acteur qui a existé, bien sûr, qui arrive sur scène et qui entend les auteurs dire à l'acteur principal « Vous ne pouvez pas répéter ça avec un peu plus d'émotion ? »
2:00:57 Et on voit Pierre Brasseur, magnifique, qui arrive en haillons parce qu'il vient de se battre en duel et qui dit « C'est ça ! De l'émotion ! Encore de l'émotion ! Toujours de l'émotion ! » On n'en est pas sorti par les temps qui courent. Bon, donc, une élévation au sens redoutable du mot avec une connaissance et une méditation qui transperce l'âme telle des couteaux et avec une compassion pour ce qui est vu ici et jugé du tout. C'est unique ça ! Ces choses se retrouvent chez Dante, pas ailleurs.
2:01:27 Et voilà encore un des sommets de la littérature chrétienne. La Divina Commedia quand même ! Jamais peintre a-t-il peint un regard aussi chargé de la mélancolie et de l'amour que Wagner aux derniers accents de son prélude. Donc, il avait lu que le prélude, mais oui. Le même jour, il écrit à sa sœur. Attention, avec sa sœur, il est en confiance. Et là, ça va encore plus loin. D'accord ?
2:01:58 Prélude de Parsifal. Il écrit un peu à le télégramme. Deux points. Le plus grand bienfait qu'il m'ait été accordé depuis longtemps. la puissance et la rigueur du sentiment indescriptible. On retrouve la puissance, le côté mâle dont je fais allusion et la rigueur qui est contre le côté mou et décadent qui reproche à Wagner en général. Je ne connais rien qui saisisse le christianisme à une telle profondeur et qui porte si âprement à la compassion.
2:02:28 Non, il est atteint là. Il faut lui rendre justice si… C'est pour ça que c'est un penseur réactionnaire génial. Oui, je suis en train de lui rendre justice. Non, mais lui, il a saisi le christianisme dans toute sa profondeur précisément. Il a compris que l'esprit progressiste devait être éradiqué jusque dans le christianisme. Mais il est terrassé comme Saül. Voilà, oui, ça aussi. Il est en train de tomber de cheval. Oui, c'est ça. Et bientôt, il va embrasser le cheval. C'est le combat avec l'ange. Oui, c'est ça. Mais bien sûr, mais jugez plutôt.
2:02:58 Totalement sublime, il parle de lui, totalement sublime et ému. aucun peintre, même comparaison que dans lettre à Peter Gast, n'a su rendre comme Wagner une vision aussi indescriptiblement mélancolique et tendre. Et là, il y a cette phrase incroyable. Comme je vous dis qu'on passe au saveur. comme si, après de nombreuses années où j'ai écrit des conneries, ça c'est moi qui rajoute, quelqu'un me parlait enfin, très bien écrit, personne n'écrit aussi bien que Nietzsche à son époque en Allemagne, comme si, après de nombreuses années, quelqu'un me parlait enfin des problèmes qui m'inquiètent.
2:03:33 Non pas naturellement pour leur donner justement les réponses que je tiens prêtes à mes lecteurs français, ça c'est moi qui rajoute, mais les réponses chrétiennes. qui ont été en fin de compte les réponses des âmes les plus fortes qu'ont produit les deux derniers siècles. Allez-vous rhabiller. Oui, c'est tout cas. Non, non, c'est extraordinaire. Et maintenant, je vais dire, je voudrais conclure par là si tu le veux bien, le texte peut-être le plus beau qu'il ait écrit dans cette veine.
Le Chant des tombeaux : Wagner, chanteur meurtrier
2:04:03 Et là, je rejoins, il faut que je mentir de tous ces parasites là, voilà. J'ai plein de... Voilà. Donc, je retrouve mes références favoris, voilà. Non, non, historiques, pardon. Voilà. C'est un texte extrait de Zarathoustra. Comment ça se fait ? Pourquoi ça bug comme ça ?
2:04:34 Attendez, excusez-moi, voilà. Ah oui, d'accord, voilà, voilà. Voilà. Musique, Emmerich, ben voilà. J'ai préparé les textes et je ne les trouve plus, bon sang. Alors, je ne comprends pas très bien. vous trouvez ça, mais si je ne le trouve pas, je le retrouve par Google très rapidement, je vous rassure. Voilà, voilà, ça y est.
2:05:04 Donc, Élise, la mort du, c'est pas ça, Facebook, de Atelier, enfin, c'est où ? Attends, je vais suspendre. Voilà, ça reprend et nous avons trouvé la référence. Oui, ben, notre dernière, extraite à tout seigneur, toute honneur, extraite de Zarathoustra, dans un passage où Nietzsche parle de Wagner sans le nommer, là. Sans le nommer, mais on va tellement le reconnaître. Et avec une sincérité, peut-être en dehors des lettres que je viens de lire, mais là, ce n'est pas des lettres, là, c'est une œuvre, c'est élaboré, c'est Zarathoustra, c'est un immense poème.
2:05:45 Et il a même dit, dans le texte que je lis précédemment, un poème qu'il faut entendre musicalement. Et, je vous le dis, parce qu'il est très long, je saute la plus grande partie où il dit, où ils passent son temps à dire, je vais voir les tombeaux de ma jeunesse, tous les idéaux auxquels j'ai cru et que j'ai vu mourir, en moi. Ce n'est pas. Et tout ça avec une nostalgie poignante, ce texte. Par exemple, un jour, j'ai voulu soigner les maux de l'humanité, vous avez semé sur mon chemin des ulcères, etc., vous m'avez dégoûté de la charité.
2:06:16 À chaque fois, vous, il s'adresse, on ne sait pas à qui a des esprits diaboliques, à tous ceux qui ont tué ce à quoi il a cru. En fait, il s'adresse à lui-même, si vous regardez bien. Donc, un jour, j'ai voulu ceci et vous m'avez fait cela. Alors, je vais donner quelques échantillons. C'est vers ce que j'avais de plus vulnérable que l'on a lancé la flèche. Vers vous, dont la peau est pareil à un duvet, il parle aux choses qu'il aimait et plus encore au sourire qui meurt d'un regard.
2:06:48 Mais je veux tenir ce langage à mes ennemis. Qu'est-ce que tuer un homme à côté de ce que vous m'avez fait ? Le mal que vous m'avez fait est plus grand qu'un assassinat. Vous m'avez pris l'irréparable. C'est ainsi que je vous parle, mes ennemis. N'avez-vous point tué les visions de ma jeunesse et mes plus chers miracles ? Vous m'avez pris mes compagnons de jeu, les esprits bienheureux. En leur mémoire, j'apporte cette couronne et cette malédiction. Et là, il franchit la mer et il va à l'île des tombeaux de sa jeunesse. Donc, un jour, j'ai voulu ceci.
2:07:19 Tous les jours, devait être sacré pour moi. Ainsi me parlait un jour la sagesse de ma jeunesse. Mais alors, vous, mes ennemis, vous m'avez dérobé mes nuits pour les transformer en insomnies pleines de tourments. On sait qu'ils souffraient terriblement de migraines et d'insomnie, n'est-ce pas ? Un jour, j'ai fait le vœu de renoncer à tous les dégouts. Alors, vous avez transformé tout ce qui m'entoure en ulcère. Hélas, où donc s'enfuirent alors mes vœux les plus nobles. Voilà, je vous saute à trois pages comme ça. Et on arrive à la musique. Un jour, je voulais danser.
2:07:49 Là, on retrouve l'idéal de la légèreté contre l'esprit de pesanteur de Zarathoustra, danseur de Dionysos. Un jour, je voulais danser comme jamais encore je n'avais dansé. On croit entendre Siegfried dans l'acte des oiseaux. Ce Siegfried-là. Je voulais danser au-delà de tous les cieux. Mais alors, vous avez corrompu mon chanteur préféré.
2:08:19 Et il entonna de son chant le plus lugubre, le plus sombre. On voit très bien et ça a été une ligne pour beaucoup de musicologues. Qu'est-ce qui fait qu'on est passé du côté solaire époustouflant de Siegfried qui pète de jeunesse ? On a souvent dit que Siegfried, si la tétralogie était une immense symphonie, c'était le Scherzo. Scherzo, et en italien, se sont moqués. Le zénith, oui. Le zénith, en même temps, le plus bondissant, le plus dansant. Il y a même de l'humour quand Siegfried taille son truc dans un roseau et fait un couac parce qu'il n'arrive pas à chanter comme l'oiseau.
2:08:51 Et un jour, je voulais danser comme je n'avais encore jamais dansé. Je voulais danser au-delà de tous les cieux. Alors, vous avez corrompu mon chanteur préféré. Et il entonna de son chant. Comment Wagner est passé, c'est-à-dire une espèce de musicologue, de la gaieté joyeuse et solaire de Siegfried au sombre crépuscule des dieux où tout se brouille, y compris l'intrigue avec ses filtres qui enlèvent et qui rendent la mémoire et le tout sombre dans la catastrophe.
2:09:26 Comment Schopenhauer a fini par l'emporter sur Dionysos et l'allemand sur le grec ? Et il entonna de son chant le plus lugubre et le plus sombre. Hélas, il corna en allemand, corna, c'est horn, c'est les cors, c'est l'instrument wagnerien par excellence. Il corna à mon oreille des sons qui avaient l'air de venir du cor le plus funèbre.
2:09:57 Et là, il y a ce passage bouleversant où il s'adresse directement à Wagner. On retrouve Tristan, là, justement. Bien sûr, bien sûr. Et là, il s'adresse à Wagner, chanteur meurtrier, instrument de malice, toi, le plus innocent. Déjà, j'étais prêt pour la meilleure danse. Alors, de tes accords, tu as tué mon extase. C'est drôle, ça s'appelle l'innocence. En plus, il y a déjà une meilleure Parsifal c'est le niais.
2:10:29 L'idiot, le niais, le pur, le fol, l'innocent. D'ailleurs, il est intéressant de voir que dans ces dernières années, Nietzsche découvre Dostoïevski. Ah oui, l'idiot. Et qui sent très bien le parallèle qu'il y a entre l'idiot et Parsifal. Parsifal n'est-il pas nommé par Wagner « der reine Tor », le pur idiot ? Ben, on conclura là-dessus. N'est-ce pas ? Oui. Avec une injonction, n'est-ce pas, à nos anti-Wagneriens Nietzscheens de la guerre froide, je me répète et je ressasse, n'est-ce pas, relisez bien Nietzsche et écoutez un peu plus de musique parallèlement.
2:11:10 Wagner ou autre, ça n'a aucune importance. C'est pas, mais éduquez un peu votre oreille. Vous serez plus Nietzscheens au meilleur sens. Bravo pour cette pathologie. On revient dans le médical, mais c'est ça, ça fait… Oui, j'ai prescrit un peu de musique. Bon, ben voilà, ça me tenait à cœur avec cette pandémie et cette médicalisation permanente. Voilà. Je coupe, alors. oui, tout à fait, tout à fait.
2:11:43 À la semaine.