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Musicosophie : présentation et écoute d'un concerto
0:00 C'est l'heure tout. D'accord. Voilà, on s'enregistre. Tu peux y aller, Dominique. Bonjour à tous. Oui, bonjour à tout le monde. Très heureux de retrouver tout le monde, à commencer par Emeric, et nos fidèles auditeurs, et suiveuses, si j'ose dire, pour ces nouveaux chapitres. Oui, ces nouveaux chapitres sur la… J'ose pas dire entretien sur la musique, parce que le titre existe déjà en librairie, et comme ce sont les entretiens de Furtwängler avec Abendroth, je me sens un peu écrasé.
0:46 J'ai bien pris le provisoire, j'appelais ça Musicosophie, mais c'est l'un livre, donc c'est pas… J'ai trouvé que ça résolvait à peu près tous les questions qu'on pouvait se poser, parce que l'histoire de la musique, ça va pas non plus, parce que c'est un genre… Enfin, la manière dont nous le traitons est plus transversale que les stricts histoires de la musique, qui, comme tu l'as signalé très bien dans le premier épisode, sont trop souvent des géographies de la musique confinée à la musique dite occidentale.
1:17 Par exemple, donc voilà, Musicosophie tombe très bien. Simplement, je voudrais cette fois-ci, à l'inverse de ce que nous faisons d'habitude, commencer par l'exemple sonore, que je vais délivrer tout de suite, et enchaîner après… Je le dis tout de suite, il n'y a pas de… Où est-ce que je le dis ? Ou non, je le dirai après, c'est très court.
1:47 Je le dirai après ce que c'est, pour qu'il n'y ait aucune influence représentative, et que ceux qui vont le découvrir soient tout ouïe. C'est un morceau très connu, c'est un tube de la musique classique. Au fait, Dominique, je me rends compte, parce que je suis tellement concentré sur l'audio, mais on ne te voit pas. Donc, je ne sais pas si ça change quoi que ce soit. Comment ça se fait, ça ? Vous pouvez faire ça aussi en émission de radio. Ah, attends, je n'ai pas dû appuyer sur le caméra. Oui, je n'ai même pas pensé, je vais te le dire. Voilà, voilà.
2:18 C'est bon, là ? Oui. Le cadre, ça va ? Oui, oui. De toute façon, je répète que le but est d'aboutir à un livre. Oui, oui, non, bien sûr, bien sûr, bien sûr. Mais effectivement, oui, c'est vrai que ce qui est tout à fait dommage, c'est de ne pas pouvoir faire écouter, mais je pense aussi que, comme tu disais, ça pourrait être utilisé par l'exemple et avec extraits musicaux. Oui, et ce sera remplacé par Alexis, par Alexis, par Pierre-Alain, par une vraie illustration musicale online, et non pas comme ça, par là, tu vas l'entendre par le haut.
2:49 Non, mais c'est très bien de faire au piano, parce que tu vas quand même à la certaine. Je sais que tu n'as pas les basses, il te manque quoi ? Il te manque les dernières octaves, c'est ça, sur ton piano ? Il manque une octave et demie en bas, voilà. Quand même. Les extrêmes graves, oui, dès qu'on est postérieurs à Beethoven, ça manque beaucoup, quand même. Oui, je vais mettre un peu fort, voilà, pour qu'on entende quand même. Oui, alors voilà, c'est un morceau très connu. Enfin, c'est un concerto très connu, j'en dis pas plus pour l'instant, sinon que le mouvement que je vais passer est un peu moins populaire que le premier.
3:27 Mais voilà, musique d'abord et commentaires après, ça ne va pas durer longtemps, je rassure. Alors, voilà. Pardon, c'est pas ça. Excusez-moi, c'est ça. Voilà. Là, on doit entendre un peu mal, c'est des pizzicatis.
4:25 C'est ça. Voilà, c'est cool. Alors, il s'agissait bien sûr du célébrissime concerto numéro un en si bémol de Tchaïkovski, qui est le cheval de bataille de tous les jeunes pianistes qui rêvent un jour remporter le prix du concerto.
L'andantino de Tchaïkovski, un bonheur sans ambivalence
5:00 Le prix Tchaïkovski à Moscou, le prix Marguerite Long, peu importe, je veux dire. Le prix Elisabeth de Belgique me fait tous les grands prix de piano, ce concerto est toujours en général très bien placé. J'ai mis le second mouvement andantino. Voilà. Exprès parce que il nous permet d'enchaîner sur les considérations extra-musicales que nous avons développées longuement.
5:30 Certains me t'aimeront trop longuement sur Rousseau, sur le thème du bonheur dans les lumières. La dernière fois, c'est pour ça que j'ai commencé cette fois par l'illustration sonore directement, parce que comment classer cette musique dans la question de moderne ou ringard ? D'accord. C'est typique. Si on fait une mise en scène contextualisante, je m'explique.
6:07 Si j'interviens dans la chambre d'un jeune homme ou d'une jeune fille, j'interviens invisible, rassurons-nous, heureusement pour eux, comme le génie d'Aladin. D'accord ? Et au moment, quelques secondes avant qu'il se réveille, je passe cette musique. Un peu comme Wagner avait fait la surprise à sa femme comme cadeau de Noël, de lui faire jouer Siegfried-Idyll par des musiciens cachés dans l'escalier au réveil, comme il n'y avait pas de chaîne hi-fi à l'époque, ça a dû faire un effet assez extraordinaire quand même.
6:37 Bon. Il avait fait des répétitions en secret avec les musiciens de l'orchestre de Zurich. Et Nietzsche faisait partie des invités d'une période bénie qu'il n'a jamais retrouvée. De toute façon, donc si je leur passe ça, je me réveille au paradis terrestre. Une espèce de fraîcheur, d'innocence, de côté paradisiaque, sans même le côté mélancolique et déchirant de Schubert, avec un bonheur, sans ambivalence, sans côté mortifère.
7:17 On a l'impression qu'en sortant du lit, on va faire deux pas dans le verger au premier beau jour du printemps. Alors comment classer cette musique-là dans la temporalité ? Dans l'axe de la temporalité. Quelque part, elle n'a absolument rien de moderne au sens de transgressif, d'audace, harmonique. Je parle des quelques mesures que j'ai mises. Dans la partie centrale, il y a un déchaînement inouï d'innovation pré-stravinskienne.
7:48 Là, je ne parle que de ce passage, d'accord ? Qui est un chant, qui est un lied. Qui n'a pas pris une ride en même temps ? La mise en scène que je viens d'évoquer, imaginaire, peut s'effectuer dans l'Oregon, en Sibérie, je veux dire, à N'Djamena. Elle sera aussi gratifiante et de la même manière pour tout un chacun.
8:20 J'ai fait l'expérience quand j'étais au Niger. C'est assez extraordinaire. C'est Tchaïkovski qui est à la fois le plus rude et le moins rude des contradictions des compositeurs. J'ai choisi exprès un musicien qui est souvent l'objet d'un léger ou même d'un mépris significatif de la part des soi-disant connaisseurs. Ou plutôt de ceux qui avouent par là. Et aussi le fait que c'est de la musique de ballet aussi.
8:50 De ceux qui avouent par là qui ne sont pas concernés. Non, mais les Russes en général sont les champions du ballet. C'est un peuple de danseurs comme les Espagnols. Je remarque au passage que les deux écoles, au sens géographique du terme, comme on dit l'école italienne, l'école allemande, les deux écoles musicales où la danse est la plus présente dans la musique, dans la partition, se situent aux deux extrémités, aux deux limites du monde européen. La limite africaine avec l'Espagne, la limite asiatique avec la Russie.
9:27 Je remarque au passage et je referme la parenthèse. Je suis sûr qu'on aura l'occasion d'y revenir. C'est pas un hasard, oui. Bien sûr. Donc, oui, on a souvent l'habitude de dire « Tchaïkovski, bon, il y a quelques trucs pas mal, mais alors qu'est-ce qu'il y a comme mauvais goût, avec sentimentalité ? » Et puis ce côté slave qu'on passe de l'extase à la déprime, là, en permanence. Bon, l'inconstance de l'âme slave, pour rester dans les images.
9:57 Dans les clichés, oui. Oui, dans les clichés. J'en profite pour en caser… C'est Nietzsche qui a écrit « Peuple et patrie », c'est le roi du cliché, sur « Par-delà le bien et le mal ». Il y a que ça, il y a que ça. Mais j'en profite pour caser une anecdote qui se rapporte à Mayakovsky en visite à New York. Et il est interviewé, et il commence à être exaspéré. Il le dit à son interprète en russe pour que les autres ne comprennent pas.
10:28 Et j'en ai ras-le-bol, qu'on dise que dans ma poésie, qu'on retrouve des constantes de l'âme slave. Ah oui, mais tu peux parler de « russkaïa doucha », ça les énerve. Voilà, voilà, voilà. Or, les seuls mots qu'il savait dire en anglais, c'est « I would like a cup of tea ». Oui, effectivement, pour exprimer la visite, c'est quand même plus… Alors, il explose tout d'un coup, et les journalistes, comprenant qu'il se passe quelque chose, demandent à son interprète « Que dit M. Mayakovsky ? »
11:01 Et l'interprète répond « I would like a cup of tea ». Je referme la parenthèse. Voilà, Tchaikovsky, quand ce n'est pas cucul, mièvre, c'est des concessions au mauvais goût. C'est presque, on dit, vous dire des fois, il y a qu'à voir le succès de la musique américaine dans les masses mal élevées américaines. De la musique russe, j'admets mon lapsus. Je veux faire remarquer que les plus grands musiciens de western sont presque tous slaves, russes.
11:32 Je pense à Dimitri Tiomkin, qui a fait la musique des principaux westerns, commencé par Rio Bravo, par exemple, et tellement d'autres. Je pense, bien sûr, à tout seigneur, tout honneur, à Gershwin, qui est un juif russe et qui a créé la musique américaine contemporaine. Bon, voilà. Donc, et on peut remarquer qu'il y a des éléments de l'ordre, des conditions de la praxis qui sont communes. Je fais allusion aux grands espaces. Ce n'est pas la vieille Europe avec le bocage normand.
12:04 Ce n'est pas ça, ou poitevin. C'est d'immenses espaces, que ce soit en Ukraine, en Sibérie ou dans le Middle West, découpé par le cheval, par le chariot ici, par la troïka là-bas, peu importe. Je veux dire, qui donne cette espèce d'obsession rythmique, il y a quelques éléments structurels communs. C'est intéressant. Mais laissons cela pour l'instant. Je reviens à ce paradoxe curieux. Le public, mais pas seulement le public, les critiques, les musiciens, quelquefois, contemporains, ont tendance à faire la moue avec Tchaïkovski et dire qu'il y a quand même beaucoup plus innovants et puis surtout beaucoup plus profondément russes.
12:48 Parce que Tchaïkovski fait trop de concessions à l'Occident, sous-brahmsien, bref, à l'influence germanique, à ce qui reste, le romantisme attardé, où on sait que l'Allemagne et l'Autriche ont joué à... On disait ça de Rachmaninoff aussi. Mais exactement, exactement. Donc, il y avait une problématique générale là. Sauf que qui ça scandalise le plus, ce discours-là ? Pas seulement le fan club de Tchaïkovski.
13:18 Ça scandalise ceux qui sont les moins susceptibles d'être conservateurs, rétro et d'avoir des sympathies pro-romantiques. Je pense à Stravinsky. Stravinsky dit c'est parce que Tchaïkovski est le plus profondément russe de tous les compositeurs qu'il échappe complètement aux occidentaux amateurs de pittoresques moscovites. Je cite. Tout à fait. Vraiment. Et... Pourtant, celui qui justement a fait dans le pittoresque ou incarne ce pittoresque-là, ça a été Stravinsky pour l'Occident.
13:50 Ça a été... Voilà. Alors, justement, ce qui est admirable dans Tchaïkovski, c'est précisément ce qu'on lui reproche. Et en même temps, j'y vois un symptôme... Alors là, je généralise maintenant bien le nom de Tchaïkovski. Du dilemme que le compositeur doit résoudre depuis l'apparition de la modernité musicale. Je vais être plus précis maintenant. Avec Beethoven, se rejoignent deux axes qui jusque-là étaient complètement séparés.
Beethoven, la mélodie de danse et la fin du mélange interdit
14:20 la musique savante au sens le plus sévère. Donc, par définition, antonyme de la musique populaire. La grande polyphonie d'église ou la polyphonie tout court ou les œuvres dans le style de l'art de la fugue ou de l'offrande musicale. Le contrepoint. Ou bien la musique symphonique de l'école de Mannheim, je ne veux pas...
14:51 Sans ce qui fait l'ingrédient qui facilite l'audition populaire, l'opéra, une histoire, un pitch, la voix et surtout la circonstance. Musique pour une... parce qu'on a remporté une bataille ou parce qu'il y a un mariage. La musique pure, en général, est un peu plus dure d'accès. Dite pure. Tous ces mots-là sont approximatifs. Ça, c'est l'axe de la musique savante. Et puis, il y a l'axe de la musique populaire qu'on appelle en analyse dans les conservatoires qui ont donné ce nom la mélodie de danse.
15:28 C'est-à-dire la mélodie qu'on fredonne et qui souvent était accompagnée d'une gestique. D'accord ? Et Beethoven est le premier qui fait résonner la musique, la mélodie de danse, c'est-à-dire ce qui est l'essence même de la musique populaire, au sein de la musique la plus construite et la plus composée. Autrement dit, la jonction... Si je comprends, parce que les suites de Bach sont des suites de danse, donc tout est quand même des...
15:59 Oui. Mais tu veux dire, elles sont travaillées. Oui, voilà. Elles ne sont pas telles quelles. Oui, oui. On y reconnaît. Je ne vais pas revenir, j'ai développé ça la dernière fois. On y reconnaît, bien sûr, des structures rythmiques familières aux oreilles même du paysan. La gigue, la bourrée, la gaillarde, ce qu'on voudra. Par contre, par contre, je veux dire, l'élaboration de Bach est d'une telle sophistication, je veux dire, ce n'est pas ce qu'écoutait, on s'en doute bien, quotidiennement, ce que je viens de citer.
16:29 tandis que là, je veux dire, il y a dans Beethoven des vulgarités exprès, je veux dire, très calculées, je veux dire, qui sont comme collées et plaquées sur un extraordinaire fugato qu'on vient d'entendre dans une symphonie ou dans un quatuor. Je pense au deuxième mouvement du trio l'archiduc. C'est une chansonnette viennoise d'un couple qui batifole dans une guinguette aux alentours de Vienne.
17:17 C'est une chansonnette viennoise avec une cadence parfaitement classique retour à tonalité. Mais le traitement de ce mouvement qui comporte des développements fugués et chromatiques est un contraste saisissant avec la veine populaire que je viens d'illustrer. Je suis en train de dire quoi ? Que Beethoven exprime ce qui vient de se passer historiquement.
17:49 À la révolution, arrivée aux tuileries, le peuple de Paris a demandé à Louis XVI de mettre le bonnet rouge sur le balcon. Ce télescopage sans précédent... Il y a un vrai mélange des genres là. Oui, mais justement, le mélange des genres suppose un brassage des classes qui implique lui-même qu'on est sorti de l'ancien régime dont l'essence était qu'il y avait une place pour chaque chose mais que chaque chose restant bien à sa place. Exactement.
18:19 On a tous appris dans les écoles sans faire de marxisme très loin de tout ça. On a tous appris quelque chose qui confirme n'empêche ce qu'on vient de dire. C'est que ce qui caractérise le classicisme par rapport au romantisme, on peut autrement dire le critère esthétique de l'ancien régime, c'est d'interdire le mélange des genres. Dans Racine, ou bien il y a de la tragédie, ou bien exceptionnellement une comédie, je pense aux Plaideurs, ça lui arrive, d'accord ?
18:49 Ou bien il fait une épître au roi parce qu'il a besoin de pognon et il fait un ode à madame, la femme de monsieur pour la guérison de sa fièvre. Voilà. Mais ce sont des genres bien distincts à chaque fois, qui ont chaque fois leurs exigences, leurs règles respectives, etc. Il n'y a pas de télescopage. Et même à l'intérieur, par exemple, la confession ne peut être donnée que par Œnone n'est pas parfaite parce que c'est celle qui cache un morceau parce que sinon c'est une épame de ne pas le faire.
19:22 Très bon exemple, comment une princesse peut-elle se livrer vu le caractère gracieux de son état, si je puis dire, état veut dire classe sociale dans la langue de l'époque, un tiers état, comment une princesse de haut rang peut s'abaisser à la calomnie ? Il faut mettre la calomnie dans la bouche de la boniche, enfin la servante, de la duègne. Très bon exemple. Confident comme on dit poliment, mais c'est ça en fait. Voilà, je reviens à mon télescopage.
19:52 La preuve que c'est un symptôme d'époque, c'est qu'un peu avant Beethoven, Beethoven le systématise, mais un peu avant Beethoven, un Mozart dans La Flûte enchantée arrive à superposer tout au long d'un opéra un genre, peut-être le plus éminent, le genre sacré, le genre oratorio. Certains voient même une symétrie entre la flûte enchantée et Parsifal, deux rituels initiatiques, deux temples, deux communautés sacrées, celle du temple de Sarastro et celle, bien sûr, du Graal.
20:30 Seulement ça, c'est un aspect de la flûte enchantée, mais parallèlement au personnage de Tamino, le prince qui va suivre les étapes initiatiques, il y a Papageno qui passe son temps à dire, moi ce que je veux, c'est une tranche de jambon, un verre de bière et si je pouvais avoir une petite femme de temps en temps, elle serait la bienvenue. Autrement dit, et là j'y arrive, commence à émerger une réponse à la remarque, une des plus sublimes des acteurs de la révolution française, je pense à Saint-Just, le bonheur est une idée neuve en Europe.
Le bonheur, idée neuve en Europe
21:10 Il y a une exigence de bonheur au sens le plus populaire du terme. C'est ce que je viens de vous illustrer avec le morceau de Tchaïkovski. D'accord ? Et je vais le remettre une seconde, n'est-ce pas, pour qu'on comprenne, surplombé par ce nuage du mot bonheur, qu'on comprenne mieux ce que je veux dire. voilà. Donc, je répète, un premier concerto, en si bémol, et tout simplement, andantino, un deuxième mouvement.
21:50 Alors voilà, je reprends ma version, parce que voilà. Voilà. Bonheur, pur, sans mélange. Une fraîcheur des premiers âges.
22:29 Entrée du piano. Les cordes derrière le piano qui font comme un chœur d'ange. Là, c'est bien moderne.
23:18 Voilà, beaucoup plus discontinu. J'ai remis exprès ce passage pour illustrer ce que j'appelle bonheur. Et je vais creuser ce mot. Et comment, sans perdre de vue la musique cette fois, comment, sans m'embarquer dans une problématique abstraite, au contraire, pour, je le dis à l'avance, ça va poser un problème aux compositeurs modernes à partir de cette époque-là. C'est toujours pareil. Les deux grands repères de la modernité, révolution industrielle anglaise, révolution politique française, c'est le passage 18e, 19e, où ça se décide et qui produit le monde dans lequel nous nous débattons encore.
23:56 Donc, il va y avoir cette exigence, un appel au bonheur, à la jouissance simple, non puritaine, qui n'est pas obligé de passer par une écriture savante, qui n'est pas obligé, qui vient de la croissance des couches populaires, je dis exprès des couches pour avoir un terme plus extensif que classe, d'accord, qui découvrent, alors aujourd'hui, on dirait qu'ils découvrent dans le tiers monde l'eau courante, l'électricité, il n'y a qu'à voir le prodigieux, peut-être une des plus grandes mutations de l'histoire de l'humanité, c'est celle qu'est en train de produire la Chine, à une échelle sans précédent, il n'y a rien qui m'exaspère plus que quand je vois les écologistes dire que si les Chinois se mettent à avoir des machines à laver, il faudra six planètes pour, voilà, ça veut dire que nous on peut se laver, pas eux, enfin on peut laver nos habits, mais pas eux,
25:06 qu'ils aillent expliquer ça là-bas et se faire lyncher par une foule de ménagère. Mike Pompeo dit la même chose. Pardon ? Mike Pompeo dit la même chose. Mais bien sûr ! Encore lui, c'est un peu plus cohérent parce qu'il est perdant dans l'affaire, il est mauvais perdant mais il est pas. Voilà, ouais. Bon. Mais que les gens qui se prétend transgressifs et anticapitalistes disent ça, c'est... Alors, ils confondent anticapitalistes et anti-industriels et anti-bonheurs, j'y reviens.
Alternance et collage : le quatuor de Bartók
25:39 Bon. On peut enfin se diriger vers des valeurs qui valent la peine de vivre quand on ne passe pas toute sa journée au lavoir, quand même, à se rougir les mains et à attraper les maladies qu'on imagine. Donc, je m'attarde sur ce thème-là parce qu'il va y avoir et ça donne des pistes pour ce qui serait une histoire de la musique bien différenciée tenant compte de tous ces facteurs.
26:09 Cette piste, ce serait qu'il y a une alternance à partir du surgissement de la modernité entre des progressions formelles, des progressions dans la forme, dans l'écriture sur laquelle on va revenir et en même temps, je veux dire, des retours d'une demande populaire beaucoup moins sophistiquée. Sans exclure, on vient de le voir, le plaquage de l'un sur l'autre, ce que, je le répète, Beethoven n'est le premier à faire systématiquement. On trouve, alors là, il faudra l'insérer dans ce qu'on est en train de dire mais on s'en chargera après au montage, mais il y a un quatuor de Bartók, pardon, de mémoire, tout d'un coup, j'ai un brouillage, c'est à voir si c'est le quatrième ou le cinquième, c'est un des deux, je rassure.
26:59 Je crois bien que c'est le quatrième. Oui, dans le final, c'est du Bartók, ça casse les oreilles comme tout ce qui est musique contemporaine à celui qui en est resté à, ma foi, au Clair de lune de Debussy comme ce qui serait le plus moderne. Vous voyez, il y en a pas mal de gens, il y a des millions de gens comme ça pour qui en classique ça va pas au-delà des premières brisures, n'est-ce pas, de la forme sonate. Donc, là c'est du Bartók et tout d'un coup, la musique s'interrompe une fraction de seconde et on entend une mélodie d'une niaiserie comme un enfant qui chante un peu faux.
27:39 Bien sûr, tout ça est admirablement calculé, d'accord ? Repris en polytonalité, la polytonalité, ce n'est pas la tonalité, ce n'est pas l'absence de tonalité, c'est la superposition de deux tonalités mais qui fait une dissonance terrible. Je prends un exemple hyper simple, je vais faire en do et je fais en do dièse c'est-à-dire la même mélodie mais je fais le deux en même temps.
28:10 Alors là, ça casse les oreilles. Bartók fait ça mais avec une mélodie d'une niaiserie, ça. C'est vraiment un air populaire tout d'un coup. Sauf que c'est Voilà. Donc, il y aura cette dialectique, je ne vois pas d'autres mots là, entre le populaire et le savant qui va animer toute la musique dite moderne historiquement parlant.
Les écoles nationales, un apport de sang frais
28:44 Si je fais un découpage à l'intérieur de cette problématique, on comprend à quel point elle a été nourrie par l'explosion dans la deuxième moitié du 19e siècle surtout des musiques dites nationales, des écoles dites nationales. On a fait allusion à Grieg pour la Norvège la dernière fois, Enesco pour la Roumanie et à chaque fois, il y a bien sûr un background local d'une grande richesse comme partout.
29:18 Je mets les Russes à part, bien sûr, qui sont les plus diversifiés, mais un Kodály ou un Liszt d'abord, puis un Kodály, puis un Bartók en Hongrie. Et puis même, cette exigence dont tu parles d'une sorte de thème populaire et puis tout de suite sa variation ou la musique savante, c'est le jazz effectivement une programmatique. On va arriver au jazz qui va être, alors là, je répète, la formule, elle semble usée jusqu'à la corde mais elle n'a jamais été aussi pertinente.
29:52 C'est que le jazz est la plus savante des musiques populaires et la plus populaire des musiques savantes. En même temps. Exactement, simultanément, on va y revenir. Mais avant même, le jazz, je parle vraiment deux ou trois générations avant, je reviens à la deuxième moitié du XIXe siècle, je pense à l'Espagne, le surgissement d'un Manuel de Falla, d'un Rodrigo, des Albéniz, des Granados, etc. Je signale que chez Granados, il y a une série de danses qu'on appelle les danses espagnoles, c'est un petit recueil dans lequel je recommande la sixième danse qui s'appelle Andaluza.
30:32 Je n'ai pas une très bonne prononciation ibérique, mais à UZ à la fin et qui était... S'il y avait une métonymie de l'Espagne sonore, ce serait ce petit morceau. C'est prodigieux. Mais là, on est vraiment à la fois comme synthèse parfaitement réussie de la musique populaire et d'une écriture savante, classique, dirait le profane. J'en parle uniquement parce qu'à l'origine, ça a été composé par Granados pour le piano. Bien sûr, c'est devenu un morceau fétiche des guitaristes.
31:05 Ça s'y prête très bien, guitare, piano, ça va, c'est des instruments qui peuvent faire des accords et les transcriptions sont très courantes de l'une à l'autre. Pourquoi j'en parle ? Uniquement, et je termine ma parenthèse, pour signaler une version exceptionnelle où l'immense guitariste qui a ressuscité tout le patrimoine guitaristique espagnol, je pense bien sûr à Andrés Segovia, joue ce morceau-là en duo avec Yehudi Menuhin. Voilà, le violoniste classique, je recommande.
31:35 On le trouve bien sûr sur le stream, sur le streaming. Andaluza, danse espagnole, Granados, Menuhin, ça suffit, on tombe dessus. Donc, cette floraison miraculeuse des écoles dites nationales va être pour une part un afflux de sang nouveau, de sang frais dans une musique plus élitiste, plus savante, mais qui commençait un peu à s'étioler et à sentir le salon.
32:16 ou simplement à un apport de sang frais au niveau, cette fois, de la psyché, psychologique, parce que la musique peut être sublime, mais mortifère. On a vu ça pour Schubert. Je pense à Brahms qui n'en finit pas de finir le romantisme. Brahms, ça va presque sur les premières années du XXe siècle, il vit longtemps. et il ne veut rien savoir, Brahms, des innovations. Pour lui, Wagner, tout, exactement.
32:46 Pour lui, Wagner et Liszt, tout ça, c'est des mecs qui sont en train de foutre la musique en l'air avec leur histoire de musique de l'avenir qui nous en mettent une formule de Liszt et de Wagner. Mais laissons cela qu'il reste très attaché, Brahms, au canevas classique de la forme sonate, de la symphonie, du concerto et de la veine populaire tout de même, mais de la veine populaire du piano-bar qui a été son métier quand il était dans la misère, il a commencé par là. Alors, c'est magnifique, ce n'est pas la question.
33:17 Mais cette musique avait besoin d'être boostée, cette musique allemande agonisante qui viennent essayer de réchauffer la fin d'automne et l'hiver naissant, les derniers soleils d'un romantisme agonisant. Je pense aux années 1880, il y a plein d'exemples, les post-wagnériens, Mahler, Bruckner, je ne parle pas de Strauss qui lui a une dynamique à chaque fois, une espèce de côté protéiforme, une espèce de Haendel post-wagnérien, une santé, bref, qui vient contraster avec tout ça.
33:55 Mais bon, Mort à Venise a choisi un mouvement de Mahler comme par hasard, au cinéma, ce qui était très bien trouvé, qui est une espèce de mort extatique qui dure 20 minutes. Bon, donc quand je parle d'apport de sang frais ou d'appel d'air, ce n'est pas des métaphores au hasard. Et là, les écoles populaires avec, je parlais de booster tout à l'heure, je prends ce néologisme exprès, avec ce, ce, ce supplément d'âme, non, ça, ça vient nourrir encore la nostalgie.
34:32 Mais avec ce véritable coup de fouet, je cherchais, puiser dans l'élément rythmique immanant aux musiques de danse et présent dans toutes les musiques populaires et qu'on retrouve aussi bien dans une musique aussi sophistiquée, aussi écrite que celle en Finlande à la Sibelius. Et à 40 ans, le tout début de la 5e symphonie. Ça commence par, on est très loin de tout ça, ça commence par des paysages que seule la Scandinavie peut montrer, l'espèce d'ailleurs hors temps et pas hors espace d'immensité, de sauvageté, je ne dis pas de sauvagerie extraite, de sauvageté, sauvagerie suppose qu'il y ait des sauvages et là, il n'y a personne.
35:19 C'est des fjords à l'infini, des lacs, des forêts, donc on est à l'opposé de la... Et tout d'un coup, et tout d'un coup, on entend plaqué dessus, comme ça, on entend presque un chœur issu d'une taverne, n'est-ce pas, d'Helsinki ou de je ne sais quel bord de lac. Voilà, donc je veux dire, ça, ça va se multiplier.
35:49 Et donc, c'est un, c'est une des modalités de cette dialectique à laquelle je fais allusion. il y a une musique qui est apparemment moins innovante, mais qui a l'avantage de rajeunir, de donner un appel d'air frais, et donc de convertir des millions d'individus appartenant aux nouvelles couches moyennes, de les convertir à autre chose qu'à la soupe que leur propose la variété, la musique qu'on dirait commerciale, même si c'est un mot idiot, une musique peut très bien marcher commercialement et être excellente.
36:24 Enfin, aux musiques nulles, on en a suffisamment parlé que les ghettos sonores la dernière fois, je ne vais pas y revenir, d'accord, à chaque époque, il y a eu quelque chose qui en a tenu lieu, même si ça n'a jamais eu le côté cancérigène que nous avons à notre époque, que j'ai dénoncé la dernière fois, au point qu'elle a envahi aussi bien la même musique se faire entendre, j'ai déjà dit, à Tokyo, en Floride, à Abidjan et à Paris entre 23h et 2h du matin.
36:54 Voilà, ça, c'est vraiment un nouveau et contemporain, c'est une crise, mais sinon, il y a toujours eu, y compris en littérature, partout, Béranger, ce n'est quand même pas Victor Hugo, c'est très populaire, d'accord, plus personne ne lit Béranger, les chansons de Béranger. Si c'était qu'un cancer, c'est une partie de la métaphore, il y a aussi celle de la drogue, c'est-à-dire que ça t'empêche de vivre une vie pleine et entière, de même que la drogue te met à l'écart. Ce dont tu parlais, c'est aussi que ça pervertit la capacité d'écoute, d'une certaine manière.
37:26 Oui, oui, mais inquiétant, c'est que la drogue t'isole, te met à l'écart. Il y en a qui agonisent sur leur tapis avec de l'opium ou avec du shit, peu importe, surtout avec de l'héroïne, ça c'est le plus grave de tout, les alcaloïdes, mais, tandis que là, c'est des millions de masques qui au contraire se retrouvent et se socialisent à l'intérieur de ces ghettos sonores, ce qui est vraiment le degré zéro de la sociabilité.
37:57 Et quand on voit 500 jeunes en train de faire comme ça dans une salle debout face à un pianiste qui joue debout un accord et demi parce qu'il n'en connaît pas beaucoup d'autres et qui s'agite d'une manière frénétique avec son corps alors que sa musique ne bouge pas. Tu parlais de jazz tout à l'heure, je pense à Parker. on a très très peu de documents filmés malheureusement de Parker mais il y a un document hallucinant où il est dans un studio et il s'occupe du bec de son saxo pendant que son illustre prédécesseur de l'époque du jazz juste avant lui Coleman Hawkins, un des plus grands saxos ténors pour Rémy Doljias fait un solo.
38:36 Parker le regarde comme ça à la fois respectueusement et narquoise et un peu narquois et tout d'un coup Parker fait un solo mais on entend 40 notes à la seconde ça module à peu près sur chaque temps de mesure moduler ça veut dire changer de tonalité c'est un tour de force on voit à peine ses doigts bouger alors que le pianiste rock là se tord dans tous les sens mais sa musique ne bouge pas voilà donc je maintiens mon histoire de cancer mais je reviens à la manière dont le XIXe siècle a réussi bon gré mal gré à frayer un chemin à la progression de l'histoire musicale en faisant alterner donc là c'est l'ordre de la succession ou en plaquant l'un sur l'autre en forme de collage comme on dirait à l'époque cubiste dans le même morceau comme je l'ai illustré avec Bartók et Beethoven tout à l'heure l'écriture la plus savante et les refrains
La périphérie européenne, de Bach à l'Europe de l'Est
39:46 les plus spontanés et les plus populaires et ça on doit beaucoup à l'éveil des écoles dites nationales or c'est pas un hasard si pour l'essentiel ces écoles nationales se manifestent à la périphérie de ce qui jusque là était l'Europe culturelle car lorsqu'on parle de la Finlande de la Hongrie de la Pologne de la Russie de la Roumanie c'est pas des pays qui avaient laissé une trace glorieuse dans l'art et dans la littérature auparavant sauf pour quelques connaisseurs encyclopédiques je veux dire mais sinon je veux dire l'intelligentsia française anglaise allemande italienne ignorait superbement les productions littéraires et artistiques qu'elles soient populaires ou savantes de ces pays là d'ailleurs ce qui est intéressant c'est que dès l'époque de Bach justement on était déjà à la limite puisqu'il y a déjà suites françaises suites anglaises concertos italiens c'est déjà en fait ils se tiennent au courant de tout ce qu'on fait en Europe alors il y a des gens qui ont dit que les suites françaises sont en fait des suites anglaises etc et comme tu dis il n'y avait pas encore ces marges qui allaient apparaître
40:56 après je suis bien content que tu prennes cet exemple parce que tu es en train de dire quoi tu es en train de dire que Bach à la jonction du XVIIe et du XVIIIe siècle c'est ça son floruit comme on dit en latin Bach occupe deux siècles auparavant la position de ses musiques de l'Est européen c'est que l'Allemagne c'était déjà la limite être musicien pour un Allemand à l'époque c'était surtout pas faire de la musique allemande et ils l'ont admirablement faite mais Bach a passé toute sa jeunesse à copier note pour note des concertos de Vivaldi pour se faire la main très belle dialectique en copiant il acquiert une originalité on reconnaît tout de suite que c'est Bach au bout de trois notes au bout de trois mesures d'une oeuvre de Bach on voit que c'est lui avec son écriture incomparable pour se faire une originalité incontestable il faut commencer par travailler les autres oui pardon dans le le petit livre d'Anna Magdalena
42:06 qui lui donne à jouer du coup c'est-à-dire les modèles de l'époque bien sûr mais bien sûr et pour exister ils font comme leur souverain un petit un petit duc de Saxe je pense à le Fort c'est pas Auguste le Fort comment il s'appelait de Dresde enfin bref ils avaient tous des musiciens la plupart du temps italiens dans leurs cours ou français des conflits des musiciens allemands ne trouvaient pas d'emploi en Allemagne bien sûr oui pas assez d'emploi prestigieux oui pour les noces les banquets oui ça oui Bach fait une cantate du café une cantate des noces pour un ami qui vient de se marier c'est les rares cantates profanes qu'il a faites ou une cantate de la chasse on entend beaucoup de cors bien sûr mais par contre je vais dire tout qu'il s'agit des gens nobles c'était occupé par les grandes écoles ouest européennes c'est intéressant
43:16 ce qu'on est en train de dire parce que ça veut dire que la guerre froide elle est déjà en germe géopolitiquement dans l'inégalité de développement économique de l'Europe de l'Est et de l'Europe de l'Ouest l'Europe a mis des siècles et des siècles à faire oublier que l'Europe de l'Est et surtout les pays slaves étaient la grande réserve à esclaves de l'Antiquité oui puis surtout il va y avoir le deuxième servage dans tout ce très jumeau bien sûr et même plus tard de l'Empire Ottoman et comme tu dis très bien jusqu'à quasiment l'époque moderne le servage même un gars comme Tolstoï il en a libéré pas mal mais il avait des centaines de serfs sur ses propriétés tout à fait en fait le servage a été augmenté pour justement faire face à la ruée du capitalisme la concurrence oui exactement oui oui cette classe est sans pitié voilà donc que la musique exprime tout cela
Le XIXe siècle mal aimé : Hugo, Rimbaud, Beethoven
44:26 suppose une richesse un foisonnement un siècle extraordinaire c'est pour ça que je m'attarde sur ce siècle mal aimé de la post-modernité pas de la vraie modernité qui se moque bien de tout ça mais le post-moderne le baroqueux par exemple pour lui le 19ème siècle c'est l'éruption définitive du mauvais goût à qui on tourne le dos la révolution française a achevé de faire basculer les masses dans le mauvais goût c'est bien connu et là on retrouve la vieille critique conservatrice et réactionnaire de Victor Hugo en littérature il faudra attendre le courage d'un Aragon avant-gardiste par excellence membre du mouvement surréaliste avant que le surréaliste il ne fasse des excommunications politiques il faudra attendre Aragon pour dire oui oui vous êtes anti-Hugo parce que Hugo il était populaire parce que Hugo c'est l'exilé dont on lit les textes à la lumière de la bougie le père de famille des misérables dans les foyers ouvriers voilà donc on retrouve la même chose pour la musique c'est pour ça
45:37 qu'on retrouve souvent dans les prédicats anti-béthovéniens des isomorphismes par rapport aux prédicats anti-hugoliens c'est curieux pensée sommaire d'accord? saillie de mauvais goût cliché même le jeune Rimbaud c'est à Gesson Pitié qui quand il parle de Hugo il dit Hugo a bien vu dans les derniers volumes Stella très beau poème donne à peu près la mesure de la vue de Hugo parce que Stella a un début admirable mais après lorsque Hugo dit je suis l'ange liberté le géant lumière avec ses emphases Rimbaud dit trop de Belmontet de Lamennais de Jéhovah de colonnes vieilles énormités crevées bon avec cette bon mais mais il reconnaît le génie et tout d'un coup Rimbaud qui montre qu'il n'est pas dans le rang de ceux qui critiquent Hugo d'un point de vue conservateur comme ceux qui le font à son époque et qui se propagent jusqu'à aujourd'hui Rimbaud ajoute tout d'un coup j'ai sous la main dans le même texte j'ai sous la main
46:47 les misérables un vrai poème ce qui trouve grâce aux yeux de Rimbaud d'une sévérité extraordinaire qui vient dans cette lettre à son professeur de rhétorique de lettre à Paul Demeny de faire l'historique il se permet l'élève de faire un cours de littérature à son maître c'est ça un cours de littérature qui en deux pages va des grecs jusqu'à lui d'accord où il contient à peu près tout le monde avec Baudelaire bon ça se réveille premier voyant roi des poètes un vrai dieu mais la forme si vantée sur lui est mesquine il a vécu dans un milieu trop artiste enfin tout le monde en prend un peu pour son grade d'accord et quand il arrive à Hugo j'ai sous la main les misérables un vrai poème voilà que le vrai poème pour Rimbaud c'est l'oeuvre en prose de Hugo bon sang donc tout ça s'exprime musicalement par le chant l'extraordinaire chant qu'un Beethoven ouvre à l'expression sonore et qu'on ne comprend vraiment que depuis le 20ème siècle au niveau du public je veux dire au niveau de la critique parce que les musiciens ont vu très tôt que c'était une source
47:57 d'inspiration incomparable mais les compositeurs et surtout les meilleurs mais sinon on parle de Beethoven depuis un demi-siècle avec une pertinence une connaissance d'abord on n'en est plus alors ça c'est toujours les mêmes quelques oeuvres qui passent partout qui n'existaient pas auparavant les derniers quatuors de Beethoven sont plus proches de la musique du 20ème siècle que bien des oeuvres romantiques qui ont postérieur à Beethoven par exemple je suis en train d'insister sur la complexité historico-musicale du 19ème siècle quand je dis le 19ème je lui donne une grande extension jusqu'à la guerre de 14 jusqu'au déclenchement de la guerre de 14 cette complexité ne s'arrange pas après qu'est-ce que ça veut dire quelle est l'inspiration pour un musicien des années 20 ou des années 30 je vais m'inspirer des grandes coupures faites par les impressionnistes français qui viennent de bouleverser l'harmonie les forêts Debussy-Ravel des écoles nationales essentiellement des russes n'oublions pas que le sacre du printemps c'est 1913 et déjà
49:11 en 1911 il y a eu la caméra de Schoenberg il y a donc une palette extraordinaire sans compter les traditions nationales qui continuent à hésiter entre l'utilisation très positive et savante du fond populaire et sa réduction à un simple folklore sonore comme c'est très souvent le cas trop souvent voilà j'ai résumé un petit peu la cartographie temporelle si je peux me permettre cet oxymore la cartographie temporelle du grand rideau musical qui nous sépare du reste de l'histoire de la musique disons jusqu'à l'apparition du nouveau régime c'est-à-dire ce 19e 20e siècle très complexe avec tous les courants qui le traversent voilà il se passe un peu la même chose on dit que les demoiselles d'Avignon sont la naissance de la peinture d'avant-garde regardez la complexité il y a Avignon Avignon c'est déjà le midi et pas n'importe quel midi
50:22 il y a le mistral qui souffle fort il souffle nulle part aussi fort qu'Avignon c'est-à-dire une lumière crue on est sorti de l'impressionnisme et du flou Île-de-France du flou de Honfleur et de c'est fini un coup de mistral à balayer tout ça les couleurs sont crues que ce soit chez Cézanne Cézanne c'est Aix c'est pas loin d'Avignon d'accord donc le fait de descendre de l'île de France pour les peintres que Van Gogh le ch'ti descende en Arles en plein mistral Cézanne à Aix remettant sans cesse sur le tapis la montagne Sainte-Victoire n'est-ce pas Picasso Avignon Picasso Avignon Vallauris la côte d'Azur et carrément Gauguin jusqu'à Tahiti un changement de lumière il y a toujours cette espèce de tentative de fuir quoi ?
Tristan et l'ambivalence politique du romantisme
51:24 la pulsion de mort voilà la dialectique commence à se préciser avec la mort d'Isolde avec Tristan avec les 4h30 de Tristan quelque chose s'est produit dans la musique on n'a jamais allé plus loin dans la pulsion de mort tu parlais de malheur de mort de la polise je vais revenir au rapport malheur-Wagner ça va nous permettre de raffiner cette histoire des formes et des genres dont je n'ai pas parlé la dichotomie forme-genre mais pour l'instant il ne faut pas que les arbres nous cachent la forêt je reste dans la forêt l'expression de la modernité la première expression jusqu'à aujourd'hui c'est le romantisme le romantisme n'est ni réactionnaire ni conservateur pardon j'aime bien moi l'absurde il n'est ni réactionnaire ni progressiste ça me fait penser à ce professeur d'anatomie auquel Freud fait allusion pour illustrer la notion de l'absurde il dit on avait un professeur d'anatomie à Vienne qui disait la cavité nasale c'est compliqué
52:34 et dans tout Vienne je vous mets au défi de trouver enfin ceux qui connaissent sa cavité nasale d'une manière pertinente on peut les compter sur le doigt d'une seule main le doigt d'une seule main oui quoi non oui le romantisme peut donner la pire des réactions et au contraire ce qu'il y a de plus novateur c'est son essentiel ambivalent ce qui est typique de la modernité et de ses contradictions je vais donner une illustration non musicale pour eux et même idéologique je pense aux admirables textes de Lukács sur la relation des théoriciens nazis et de l'époque de Hegel et de son époque or quand on lit ces textes de Lukács l'article de Lukács s'appelle le fascisme allemand et Hegel on le trouve sur les réseaux aussi dans la destruction de la raison bien sûr mais là je me concentre sur ce qu'il dit là c'est-à-dire qu'il fait un panorama
53:44 de théoriciens dont on a plus entendu parler depuis les Baeumler les Krieck je ne sais pas si vous voyez les Krieck bon bref il y avait Richard Kroner aussi oui exactement mais ils disent tous que l'ennemi c'est Weimar l'ennemi c'est l'humanisme allemand c'est Goethe, Schiller, Hegel et que le tort de ces gens-là c'est d'avoir été anti-romantique donc ça c'est la version la plus réactionnaire du romantisme c'est-à-dire une glorification de tout ce qui est et ce sera repris par Heidegger le terme abgrund oh l'abîme surtout l'abîme pour les autres parce que moi j'ai ma maison avec mes géraniums aux fenêtres je ne suis pas dans l'abîme et puis il y a une récupération par le fascisme italien de Hegel aussi bien sûr un contre tu veux dire Croce et Gentile un contre-sens qui a marqué tout le fascisme c'est le cas tout à fait Victor Cousin a même cru pouvoir se servir de Hegel pour dire bon c'est pour mater un peu les révolutionnaires français ou les anarchistes voilà il faut la rationalité une contre-sens
54:54 extraordinaire bon donc y compris le combat de Hegel contre les romantiques qui là en plus c'est un combat politique là progressiste puisque ces romantiques alors voilà Hegel combat le côté nocturne et mortifère des romantiques d'accord il le décrit surtout ce qui est encore plus mais quand il dit que la révolution française fut une merveilleuse aurore dans ses dernières lettres lettres à sa femme quand il va à Paris c'est le vieux Hegel il est resté d'une fidélité indéfectible aux glorieuses journées de juillet 89 quand il dit ça tu entends la neuvième de Beethoven et son finale donc c'est important où l'on retrouve d'ailleurs ma dichotomie ou plutôt ma trichotomie entre l'ancien régime le nouveau régime voilà une dichotomie et j'intercale entre les deux ça c'est un c'est un de mes dada je suis désolé j'intercale entre les deux la période de transition qui va de la prise de la Bastille à Waterloo où les jeux ne sont pas faits où on ne sait pas comment ça va tourner avant que les anglo-saxons deviennent la dominante jusqu'à aujourd'hui à peu près
Trichotomie historique, ruse de la raison et pulsion de mort
56:04 même si ça va prendre du plomb dans l'aile sur la planète alors là c'est des découpages et les découpages les plus commodes sont les plus pertinents j'impose pas le découpage prise de la Bastille Waterloo on peut s'arrêter avant Waterloo à Thermidor pour ça que Napoléon donne la nausée je pense à notre cher comment il s'appelle l'historien là Guillemin oui mais justement même les jacobins ce qu'on ne sait pas c'est que les jacobins étaient en train de revenir à la fin du directoire on ne s'intéresse pas assez au directoire on pense que tout est foutu après Thermidor et justement on se rend compte que les jeux n'étaient pas joués au directoire c'est aussi pour ça qu'il y a eu Brumaire mais voilà le problème a été définitivement réglé par Hegel avec son concept de ruse de la raison c'est pas un hasard s'il prend toujours l'exemple de Napoléon pour l'illustrer c'est-à-dire que je m'en fous moi de l'individu Napoléon d'un petit corse ambitieux et vaniteux c'est pas la question mais ce qui compte c'est que la raison se sert de la raison moderne se sert du démonisme de l'individu Napoléon
57:14 pour mettre en place l'état moderne et puis après le balance à Sainte-Hélène il a rempli sa fonction historique ciao je veux dire voilà ça résout le problème par contre on peut affubler Napoléon de tous les épithètes les plus réactionnaires qu'on voudra en particulier au niveau sociétal n'est-ce pas sa position sur la femme en bon corse méditerranéen dans son processus mais les adversaires de Napoléon redouter en lui la propagation de la révolution française moi c'est ça qui compte si l'Angleterre finance les boucheries qui vont se déchaîner après la paix de Lunéville et la paix d'Amiens je rappelle tout de même que Bonaparte avait réussi je ne dis plus Napoléon Bonaparte avait réussi miraculeusement à enfin faire la paix depuis les guerres de la révolution on n'avait pas vu ça une paix la paix d'Amiens c'est 800 depuis Lunéville où le monde vacille tout d'un coup on pense qu'une ère paradisiaque va s'ouvrir et c'est ce qui occasionne
58:24 à Hölderlin un de ses plus beaux hymnes Fête de la paix c'est pour ça qu'il va dire qu'on a fait la guerre voilà Bonaparte prend des dimensions il se mélange aux côtés de Dionysos et du Christ enfin on voit les anciens théologiens de Tübingen mais il faut comprendre que si la guerre a recommencé après c'est ce que l'Angleterre c'est bien connu de tous les géopoliticiens et les historiens n'a jamais toléré qu'une puissance reste agrandie sur le continent c'est pas Napoléon qui a recommencé les guerres lui ça l'arrangeait le statu quo je ne sais pas pourquoi il l'aurait modifié bon donc je suis en train d'expliquer ce que j'appelle ma trichotomie il y a l'Ancien Régime le Nouveau Régime entre les deux ces périodes où les jeux ne sont pas faits c'est quand même pas un hasard si c'est la période de Beethoven et dans son ombre Schubert dont on a vu la dernière fois qu'il est beaucoup plus moderne qu'on ne le pense bon donc je reviens à mon histoire de Tristan d'accord il y a la pulsion de mort que je prends très au sérieux
59:34 au sens où Freud l'a très bien développé quand il l'a soumet à un matérialisme pas historique au-delà du principe de plaisir c'est ça par deux fois mais voilà mais un matérialisme radical sans appel il dit qu'au fond de la de Trieb vous connaissez bien l'allemand de la pulsion du désir comme on voudra il y a quelque part ce qui est visé en dernière instance c'est l'extinction du désir c'est-à-dire le retour à la matière inerte on ne peut pas être plus radicalement matérialiste laquelle a précédé la matière vivante ça tout le monde de la science est d'accord pour l'affirmer le cosmos n'a pas commencé par les bactéries il a commencé par des amas de galaxies bon bref et et par les étoiles donc et les réactions nucléaires donc je suis en train de de rappeler que cette pulsion de mort jamais n'a été autant développée qu'à partir du romantisme parce que
Définir le bonheur : salut, joie, plaisir
1:00:45 l'exigence de bonheur je commence à tenir mon fil depuis le début que à dire que c'est un droit. Mais c'est énorme, l'expression, le droit au bonheur. Je rappelle ici, petite parenthèse philosophique, mais qui est claire sur bien des aspects des musiques qui vont illustrer notre propos. C'est que, pour clarifier un terme, il faut le distinguer de tous ceux qui lui ressemblent avec lesquels on pourrait le confondre.
1:01:17 On ne va pas s'attarder sur la différence qu'il y a entre ce piano et une motte de terre. Bon, pas la peine, personne ne va les confondre. Par contre, entre un éléphant d'Asie et un éléphant d'Afrique, il faut préciser ce qui permet de les reconnaître. Entre un guépard, un jaguar et un léopard, voilà, c'est dans ce qui se ressemble qu'il est le plus urgent de pointer des déterminations différentielles. Or, le bonheur, il y a le plaisir avec lequel on peut le confondre.
1:01:48 Il y a le salut. Le salut, concept religieux, un siècle avant le siècle des Lumières, Pascal, lui, son problème, ce n'est pas le bonheur. Il y a la joie qui est biblique. Il y a la laetitia. Il est moyen d'être mal. Je le garde en dernier parce que la joie va donner jouissance. Mais pour l'instant, je reste au salut. Le salut, c'est sacré, c'est au-delà de la mort. Alors que le bonheur a une dimension terrestre. Voilà ce qui est révolutionnaire. Je ne vais pas attendre l'au-delà. Moi, c'est ici et maintenant que je veux changer de condition.
1:02:20 D'une part, première détermination, il a un rapport positif au monde, le bonheur. Je ne méprise pas le salut. Je ne méprise pas la paix. La paix qu'on peut avoir en prison. La paix, l'accord à soi-même. C'est autre chose. Les admirables lettres des condamnés à mort à leur famille en disant « Je meurs heureux pour la cause du communisme et la libération des peuples ». Je ne vais jamais dire un mot contre ça. Mais ce n'est pas le bonheur. Le bonheur, c'est une relation positive au monde.
1:02:52 Première détermination. Deuxième, une certaine durée, une épaisseur temporelle. Sinon, c'est la jouissance ou la joie. Joie, joie, pleurs de joie, comme dit Pascal dans sa vision. C'est une citation nocturne du 23 novembre dans le mémorial. Mais la jouissance peut-être d'une intensité quasi infinie, mais elle est évanescente. Donc, le bonheur, double détermination. Une certaine durée dans le temps. C'est pour ça qu'en littérature, il s'exprime toujours à l'imparfait.
1:03:25 Le temps, pour la longue durée, pour les répétitions. C'était l'époque où j'allais à l'école accompagné par ma gouvernante. Bon, je ne suis pas un bon écrivain, je ne vais pas dire n'importe quoi. Mais voilà, c'est l'imparfait qui suppose que ça a occupé une certaine durée dans le temps. Soit par la durée tout simplement, soit par la répétition. Et deuxièmement, le rapport positif au monde. C'est-à-dire qu'il ne faut jamais dire un mot contre le plaisir. Il ne faut pas réduire le bonheur au plaisir, mais il n'y a pas de bonheur sans plaisir.
1:03:57 Comme dit admirablement Hölderlin dans Andenken, qu'on traduit par souvenir, alors que souvenir, c'est Erinnerung. Moi, je préfère dire évocation, penser à, mot à mot. Andenken. Ou les souvenirs de Bordeaux. Évocation, Andenken, c'est plus l'évocation. Voilà, moi, je préfère le traduire. Le souvenir, c'est une sorte d'intériorisation. Exactement. Et la preuve, c'est que c'est les souvenirs de Bordeaux qui le hantent. Il vient de revenir, la folie est en train de se déclarer, et il est hanté par les souvenirs, disons, de la Grèce dans sa tête.
1:04:27 Parce qu'il a déclaré. Pour nous, Bordeaux, c'est le Grand Nord. Pour nous, les Corses. Mais pour un Allemand comme Hölderlin, il découvre le citron, il découvre les oliviers. Il le dit à l'étranger délicieux, au pays des oliviers, là où les femmes brunes foulent un sol doux comme la soie. Je rappelle au passage que Heidegger a eu le culot de dire que dans ce passage, il parlait des femmes allemandes. Oui, bien sûr. Là, il faut féliciter Adorno de l'avoir redressé les bretelles. Bon. Donc, Hölderlin dit dans ce poème, « Il n'est pas bon de n'avoir dans l'âme nulle périssable pensée. »
1:05:04 Attention, il y a trois négations. « Il n'est pas bon de n'avoir dans l'âme nulle périssable pensée. » Il faut avoir dans l'âme des pensées périssables. Boire un pot avec les copains, juste après les vendanges, au coucher de soleil, au-dessus de Bordeaux, ça devait être pas mal. Ça changeait un peu la rigueur protestante quand même. Voilà. Donc, le bonheur, ça, cette dimension-là, rapport positif au monde, qui n'est jamais une négation du plaisir. J'insiste parce que la plaie de notre époque, c'est le puritanisme, qui est dû au fait que ce sont des puissances de culture puritaine qui ont des avantages par ailleurs.
Le puritanisme, plaie de l'époque
1:05:42 Je ne dis pas que tout est négatif dans l'initiative de Luther. Je veux dire, il y a des choses. Le ressource, le fait de traduire la Bible en allemand, de ne pas passer par les curés qui disent « hors de l'Église, point de salut », tout ça, c'est un progrès. Bon, le massacre des paysans, un peu moins. Donc, j'insiste. La planète… Pourtant, lui, il autorise la musique, justement, Luther. Ah ben oui. Il la promeut, donc ce n'est pas qu'elle va… On y reviendra. Comment la musique peut être une contre-censure à l'insu même des censeurs ?
1:06:17 Je reviendrai quand on parlera des interprètes asiatiques aujourd'hui. Mais si, tu en avais fait allusion. Voilà, voilà, voilà. J'y reviendrai, parce que c'est contemporain, il faut qu'on le creuse. Mais quand je dis puritain, je veux dire, c'est essentiellement le monde anglo-saxon, d'origine protestante. Il ne faut pas oublier que les États-Unis ont été fondés par un noyau d'énergumène, je pense à ceux qui ont embarqué sur le Mayflower au XVIIe siècle, qui ont fui la Hollande parce que la Hollande protestante et puritaine ne l'était pas assez à leurs yeux.
1:06:51 Si on allait chercher une terre promise, on pouvait être encore plus radical. Et c'est ça que c'était d'abord New Amsterdam. Et que Wall Street, c'était vraiment la rue du mur et la mur contre les Indiens, déjà. Un mur en rondin, là. On dirait le beau-frère de Nietzsche qui va chercher des encore plus nazis que lui, qui va créer sa colonie de purs aryens. En Amérique du Sud, oui. Et sa soeur, ça avait exactement. C'est bien sûr le puritanisme anglo-saxon, avec son naturalisme, son anti-humanisme, bien sûr.
1:07:29 Mais aussi bien, et ce n'est pas un hasard si ce sont des alliés géopolitiques, l'intégrisme musulman, islamiste, pardon. Les premières victimes sont les musulmans. Statistiquement, et de très loin. À l'heure où je parle, combien de musulmans sont en train d'être déchiquetés par une bombe quelque part entre le Pakistan, l'Irak et… Bon. Posés par les gens que nous finançons. Enfin, nous, pas moi, pas toi. Non, non, non. On se comprend. Par l'atlantisme. Donc, quand on voit la vague de puritanisme, on comprend pourquoi je m'attarde sur le bonheur.
1:08:06 Parce qu'il est mal vu. Vous savez ce qu'on dit en Allemagne. « Glücklich, wie Gott in Frankreich. » Heureux comme Dieu en France. Il dirait « heureux comme Dieu au paradis ». Ma foi, ce ne serait pas très surprenant. Et si Dieu lui-même préfère la France au paradis, c'est qu'il se passe quelque chose. C'est qu'il y a du bon vin, c'est qu'il y a de jolies brunes bouclées ou des blondes craquantes, peu importe. Je veux dire, je pense à la tête de celui qui dit ça. Et surtout, 230 fromages. Je dis ça parce que les Alsaciens, tu vas savoir ça, disent tout le temps que les Allemands font la razzia tous les week-ends sur les fromages.
Fauré, Debussy, Ravel : la relève de la jouissance
1:08:43 J'en connais qu'ils ne se nourrissaient que de fromages, les étudiants allemands à Paris. Et donc voilà. Or, ça, ça se retrouve en musique. Ce n'est pas un hasard si la relève de cette floraison, mais sans précédent, qu'est le romantisme pianistique, le luxe que nous avons d'avoir à choisir, non pas à choisir, car l'un n'exclut pas l'autre, heureusement, mais d'avoir sur notre marché, pardon pour l'expression, quand on fait notre marché musical, de consommation musicale, entre Schumann, Schubert, ça n'a rien à voir.
1:09:21 Schubert est aussi étal et planant que Schumann est agité, inquiet et anxieux. Schumann fuit son ombre en marchant dessus. Alors que Schubert est tout entier, d'une manière étale, soit dans la déprime totale, soit dans l'extase ravi, au sens vraiment quasi-céleste. Bon, on a Schumann, on a l'œuvre de Schubert, ça ne suffit pas. Il y a Chopin, bon sang, beau comme Chopin. Il y a Brahms au piano.
1:09:51 Je ne parle pas du corpus beethovénien qu'il y a eu avant, de Mendelssohn. Il y a cette musique romantique. Mais au moment où tout d'un coup, justement, elle décline du coup de fouet dramatique que Beethoven maintient jusqu'à la fin de sa vie, dans la pulsion de mort du purement lyrique, qui n'a pas le coup de fouet dramatique, la relève, c'est quoi ?
1:10:21 C'est Fauré, Debussy, Ravel, historiquement. Il y a une logique. C'est algébrique tout ça. C'est-à-dire l'irruption du bonheur, de la jouissance. Quand on écoute les premières œuvres, Debussy aura presque honte de la suite bergamasque. Il dira que ça sent trop son massenet, il disait. C'est une œuvre de jeunesse, bien sûr. La fin des années 80. Et quel compliment ! Qu'est-ce qu'il y a massenet ? C'est très bien. Et surtout, je veux dire, quand on voit le succès d'un clair de lune, on ne s'y trompe pas.
1:10:53 Oui, c'est le coup du pasquier, par exemple. Mais il y a une sensualité, une jouissance. Alors là, ce n'est pas la musique puritaine du tout. Fauré, n'en parlons pas. Fauré déborde. Je n'ai pas dit dégouline. C'est très maîtrisé et très bien écrit. Mais Fauré déborde à chaque instant d'une jouissance maintenue par une science de l'écriture assez confondante, qu'on compare sa première sonate, pour piano et violon, à sa seconde. C'est intéressant, parce qu'il a fait la première jeune et la seconde, c'est une de ses dernières œuvres.
1:11:24 Qu'on regarde cette évolution. La seconde est une extraordinaire course-poursuite fugue entre des mélismes violonistiques et pianistiques qui concentrent toutes les jouissances apparues depuis l'éclosion de l'impressionnisme musical français. C'est quand même extraordinaire. Donc, il y a une logique de l'alternance. Pour ne pas céder à la pulsion de mort, ont surgit les Fauré, les Debussy, les Ravel. Je ne parle même pas d'un joyeux luron de génie comme Chabrier.
1:11:56 Ou Ernest Chausson aussi, peut-être ? Bien sûr ! Pierre-Nay ! Bien sûr ! Le concert en ré majeur de Chausson reste inégalé. Bien sûr ! Non, non ! Et puis, je n'ai pas parlé de Roussel. Ce n'est pas un hasard ? Si, on peut confondre… Je parle de Roussel. Il s'agit d'Albert, pas de Raymond. Officier de marine qui a 50 ans se met à composer.
1:12:27 Et qui a encore son tombeau en Normandie face à la mer. C'est magnifique ! Quelque part entre Veules-les-Roses et Saint-Valéry-en-Caux. Et Roussel, qui est dans la foulée de Debussy, Ravel, est un des rares musiciens qu'on peut pratiquement presque confondre des fois avec les musiciens slaves dits motoriques. Certains aspects de Prokofiev. Et bien sûr, les Tchèques…
1:12:59 Ah, mais non, mes chers… Janáček ? Pardon ? Tana ? Dvorak ? Non, pas toi ! Janáček ? Un peu après, un peu… Mais voilà, contemporaine de Janáček, il y a l'autre, ça va me revenir, un peu plus motorique. Oui, mais on peut les confondre, Janáček et Roussel. Ah, Martinů peut-être. Martinů, merci, voilà. Ça peut très bien se confondre. Ça peut très bien se confondre, bravo. Or, quand on écoute le Bacchus et Ariane de Roussel, c'est un chef-d'œuvre absolu.
1:13:30 C'est ça, c'est un deuxième suite d'orchestre, l'arrivée de Dionysos comme par hasard. Le dieu de l'ivresse et la jouissance quand même. L'arrivée de Dionysos à Naxos comme ça, à un moment, récupérant Ariadne au bord du suicide, et l'emmenant dans une course vertigineuse effrénée avec une rythmique pré-Stravinskienne, enfin Stravinskienne, parce que Stravinsky a déjà écrit « Sacre du printemps ». C'est prodigieux. Donc, tout ça empêche de céder à la tentation, à la terrible tentation de la Liebestod, de l'éternel mort d'Iseut qui va fasciner toute la modernité musicale.
Schoenberg ou Stravinsky : suivre ou quitter la mort d'Iseut
1:14:14 C'est là qu'on voit ce qui vraiment sépare un Schoenberg d'un Stravinsky. Donc, j'ai la main moins lourde qu'Adorno, même dans la critique du Stravinsky, il faut être juste, il a raison sur le fond, du Stravinsky, rétrograde, rétrograde par rapport à Stravinsky lui-même. Il était évident que la musique… Les forces telluriques, antédiluviennes… La musique du ballet Agon, etc., de Pulcinella, du jeu de cartes, est moins novatrice.
1:14:46 Même dans le Sacre, il est critique dès le Sacre. Oui, mais là, il a tort, parce que le Sacre, encore maintenant, il n'a pas pris une ride. Elle est moins novatrice que celle du Sacre. Ou même aussi agressivement dissonante et incroyable pour l'époque que le Sacre, pardon, la Suite scythe de Prokofiev, qui, comme l'épithète l'indique, ne cache pas son côté barbare.
1:15:19 Donc, c'est ce côté barbare qui va le plus manquer dans la musique postérieure au Sacre du printemps. Un barbare qui connaît bien son histoire de l'écriture musicale. Donc, voilà. La dichotomie entre cette modernité-là et celle d'un Schoenberg qui, lui, au contraire, prolonge, dans toute la première partie de son œuvre, ponctuée par des chefs-d'œuvre comme La nuit transfigurée, La Kammersymphonie numéro 1, et bien sûr, l'énorme édifice des Gurre-Lieder, la plus grande formation symphonique qu'on ait jamais rassemblée.
1:16:00 Pareil, il y a dix cors. Dix cors ! Bon. Je ne sais pas combien de flûtes pour faire tout un accord rien qu'avec des flûtes. Bon, de toute façon. Même s'ils sont souvent traités en miniature et en musique de chambre, ce que Mahler sait faire admirablement. Mahler, on croit que c'est des grosses machines, mais quand on écoute ses Lieder pour voix et orchestre, ce qui est admirable, c'est que cette grande machine est traitée en musique de chambre. Ce qui n'est pas le cas d'un Bruckner qui est toujours un peu plus épais, ou d'un Strauss qui est toujours emporté par la bourrasque philharmonique, pour prendre les trois principaux post-wagnériens.
Harmonie du soir de Baudelaire, un crépuscule immobilisé
1:16:38 Donc, c'est cette hésitation entre tirer les conséquences logiques de la mort d'Iseut ou rompre avec elle, en sortir, lui tourner le dos, mais au prix de risquer la régression. Et ça, en littérature, je fais un va-et-vient entre littérature et musique pour que ce soit plus explicite pour ceux qui ont certaines œuvres à découvrir. Je les envie d'avoir à découvrir des chefs-d'œuvre pareils, d'avoir devant eux, même si après les avoir écoutés 527 fois, au contraire, c'est comme les bons vins, on les goûte encore mieux.
1:17:15 Mais Spinoza dirait qu'il y a des biens qui augmentent dans le partage, moi j'ajouterais qu'il y a des biens qui augmentent dans la répétition, il n'y en a pas beaucoup. Voilà un exemple. Il y a des théories sous-économiques sur l'homo economicus, avec les courbes de Pareto et le plaisir qui décroît avec la répétition. Non, mais c'est à creuser ces trucs-là, ce n'est pas idiot de modéliser. Mais la solution n'a pas été avancée, parce que le blindage idéologique vient forcer un petit peu ces modélisations-là pour l'instant.
1:17:49 Ça marche comme même avec le verre d'eau. Plus tu bois de verres d'eau, au début, effectivement, si tu n'as pas bu depuis deux jours, oui, forcément. Ah bah oui, le quatrième verre d'eau est moins agréable. C'est la torture, oui. Ah oui, quand tu sors de la plage, évidemment. Oui, oui. Bon, ce n'est pas un vieux Nigérien comme moi qui va dire le contraire. Oui, c'est ça. Le lieu le plus sec dans lequel je n'ai jamais vécu. Mais je reviens à cette découverte. Au risque donc de la régression, je regarde en littérature, où même ce risque-là peut provoquer un chef-d'œuvre.
1:18:25 Je m'explique, je prends l'exemple du poème de Baudelaire dans Les Fleurs du Mal qui s'appelle Harmonie du soir. Je le prends exprès. Un poème qui, et c'est une plaie, c'est le cas de le dire, depuis le début du romantisme, le coucher de soleil et ou l'automne, c'est-à-dire deux figures du déclin, en termes temporels, soit de la journée, soit de l'année, il faut être très précis, devient une figure obligée, disons.
1:19:00 Ça a commencé par Senancour qui, dès l'époque de Napoléon, disait même ici, en parlant de Fontainebleau, « même ici, je n'aime que le soir. L'aurore me plaît un moment, le jour qui va la suivre doit être si long. » Et qui ajoute, à la fin de cette lettre admirable, qui ajoute, « le printemps est plus beau dans la nature. » Mais l'homme a tellement fait, allusion à l'histoire, il y a la praxis, attention, le printemps est plus beau dans la nature, mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus doux.
1:19:31 Or, c'est exactement ça, c'est qu'on peut… C'est superbe ça, mais il n'y a pas le côté mortifère, chez notre rejeton des lumières, tout aristocrate qu'il fut, Étienne Pivert, de ce temps en cours. Par contre, chez Baudelaire, qui est un fieffé réactionnaire sur bien des thèmes, quand il dit « il n'y a de bon dans la cité que le poète, le prêtre et le soldat », même Marine Le Pen, elle n'oserait pas le dire dans une campagne électorale. Elle ne peut plus, à cause de 1945 et de victoire de l'Armée rouge.
1:20:01 Oui, voilà. Non, mais ça vient de de Maistre, de Burke et compagnie, je veux dire. C'était l'époque où la réaction n'avait pas peur de passer pour fasciste. Donc, j'y reviens, ce poème. Voici venir les temps où vibrant sur sa tige, chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir. Je ne vais pas faire l'analyse littéraire. Voici venir les temps, ça sonne un peu biblique. C'est le crépuscule, les sons et les parfums tournent dans l'air du soir, tout ça.
1:20:32 C'est super parce qu'il n'y a pas de pitch, il n'y a pas d'histoire, il n'y a aucune dramatique. Pas de beethovénien du tout. C'est que des impressions. Chaque vers exprime une impression qui se juxtapose à la précédente. Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige. Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir. Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. Voilà, voilà. Ensuite, on est en plein d'impressionnisme. Très bien. Mais à la fin, il y a une légère dramatisation. C'est-à-dire qu'un vers enchaîne sur l'autre. Un cœur tendre qui hait, du verbe haïr, un cœur tendre qui hait le néant vaste et noir.
1:21:06 C'est éliminé. Je veux dire. recueille tout vestige. Recueille tout vestige. Alors là, là, c'est rétrograde au sens propre. C'est explicité par l'auteur. Je tourne le dos à ceux qui sont devant moi. Au néant qui vient. À la mort, à tout ça. Donc, ce n'est pas de céder à la mort comme la mort d'Iseut. Ce n'est pas une mort voluptueuse. On tourne le dos et on regarde. On essaie d'immobiliser le temps. Voilà le compromis dans un éternel crépuscule. Un crépuscule.
1:21:36 Oui, oui. Tout à fait. Où le soleil s'arrête au moment du crépuscule. Oui, oui. C'est vrai. On ne peut pas... Par exemple, tu as donné la formule en mots de ce que tu décrivais là, de cette tentation. Voilà. On ne peut plus revenir à midi, à la matinée, etc. parce qu'on en sait trop. Comme dit Nerval, admirablement, à la même époque, l'ignorance ne s'apprend pas. à méditer, qui nous fait revenir à la décroissance, à la sobriété, l'ignorance ne s'apprend pas. Bon.
1:22:08 On ne se fait pas l'inquiétude moderne par l'à peu près et l'imposture pour paraphraser un très beau passage de Merleau-Ponty. Mais en même temps, en tournant le dos à ce qui vient. Donc, on immobilise le soleil. D'ailleurs, la magie rythmique de ce poème, la magie sonore, est peut-être un travail de sorcier pour arrêter la marche du temps. Comme il y en a qui chantent pour faire tomber la pluie. Et la preuve… Ô temps, suspends ton vol, ce n'est pas juste un programme, il l'a mis en haut. Tu m'enlèves de la bouche.
1:22:38 C'est que, quand je dis qu'il arrête le soleil, ce n'est pas de l'interprétation. Il est écrit littéralement à la fin, le soleil s'est noyé dans son sang, il se fige. Restons-en là. Comme ce tableau de Monet où l'on voit un soleil sanglant, sur la tamise, à côté de Westminster. D'accord ? Et heureusement qu'il a pris cette instantanée et que nous pouvons jouir de ce crépuscule éternel quand nous contemplons ce tableau. Voilà. Donc, la musique du 19e siècle jusqu'à aujourd'hui va tout le temps hésiter entre le retour à la chansonnette, au coup de fouet, soit par l'aspect le plus léger, le plus pauvre, en ingrédients, harmoniques, rythmiques, etc., le moins créatif, soit, au contraire, d'une manière extrêmement élaborée comme chez Stravinsky, et, au contraire, essayer de reprendre la jouissance mortifère qui est toute la postérité plus rare,
1:23:48 ce que plus difficile de Tristan. Voilà. Je crois qu'on peut en rester là pour cette fois-ci. parce que... Toi qui parles souvent de Hölderlin, tu uses vraiment ce poème qui est un de mes préférés, c'est qui a pensé le plus profond aime le plus vivant dans Socrate et Alcibiade. Mais exactement ! C'est parce que, justement, quand on est allé jusqu'au bout du schéma, il faut que les choses soient revivifiées, en fait. Je fais une autre citation de Hölderlin qui fait écho à ce que tu viens de donner.
1:24:19 Je suis content que Pierre-Alain Giraud, qui a la gentillesse de s'occuper de notre site et de l'aménager, elle a la très bonne idée de mettre une citation de temps en temps qui change. Mais une de celles qui est la plus récurrente en tête du site, c'est de Hölderlin très courte. Si tu as du cœur et de la raison, ne les montre pas ensemble, on ne te croira jamais. Ça fait contrepoint à celle que tu viens de dire. Oui, exactement.
1:24:49 C'est parce que la citature fait le contraire. Mais voilà. Et en tout fait, tu l'illustres à merveille. Et merci beaucoup, Dominique, je vais couper et puis on va se reprendre. Merci à toi. Et ça va continuer, évidemment. Merci à ton écoute. J'espère.