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Pâques, l'Aïd et le danger de guerre
11:55 Bonsoir tout le monde. Je me confonds en excuses pour ces quelques instants de retard, mais il y a eu des petits ennuis électriques dans l'immeuble et qui ont retardé un petit peu nos retrouvailles. Voilà. Nous nous retrouvons le lundi de Pâques. Comme on vous l'a annoncé, il va être question de la quête du Graal ce soir, mais je ne vous cache pas que j'ai du mal à parler d'autre chose que de la guerre.
12:37 Le danger de guerre pour nous, parce que la guerre en acte, elle est hélas déjà en place, pas très loin de nous, n'est-ce pas ? Dans différents théâtres, aucun n'est très éloigné de nous. Mais nous allons voir que notre sujet, loin de nous éloigner de la question, ne cesse d'y ramener. à la saignée au carnage, un thème que j'avais développé lorsque nous avions fait la série d'Ulysse à Dédale.
13:17 Mais avant de rentrer dans ces détails, qui peuvent paraître confus pour ceux qui prennent le train en marche, que je les rassure, je reviens au fait qu'on est le lundi de Pâques, Et donc on a surmonté le pire, le pire c'est le Vendredi Saint, la crucifixion n'est-ce pas ? Et je remercie Pierre-Hélène de vous avoir proposé ce magnifique carton qui est emprunté à un tableau qui est dans un musée que je vous recommande le jour où vous passerez par là, Ou sur les bords du Rhin.
13:51 Il s'agit de Colmar en Alsace, à mi-chemin entre Strasbourg au nord d'Alsace et Mulhouse au sud. Vous avez la merveilleuse Colmar, la Venise rhénane, avec ces magnifiques vieilles villes. Et vous avez là ce... Rien que le musée en lui-même, le musée Unterlinden, vaut le déplacement. Et à l'intérieur de ce musée, qui est un magnifique écrin, Ce bijou qui est le retable en trois parties, vous voyez, c'est des portails en bois qui se déplient comme ça, ce retable dramatisé dans la séquence La Crucifixion que vous avez vu dans le carton, La Résurrection, et entre ces deux extrêmes, on l'a sauté, parce que ça aurait fait un écran un peu encombré, il y a pendant ces heures mystérieuses qui se passent, entre le paroxysme de la souffrance au Vendredi Saint et le rayonnement de la résurrection, le rayonnement au sens propre, l'irradiation, vous avez entre les deux, sur le retable d'Issenheim, une tentation de Saint Antoine qui rappelle un petit peu les monstres qui pullulent dans les tableaux de Bosch,
15:19 C'est à peu près à la même époque. Du peintre Altdorfer, ce qui veut dire mot à mot le vieux villageois. Altdorfer, peintre rhénan. À l'époque, les notions comme France-Allemagne ne sont vraiment pas très fixées. Et là, vous avez dans cette région, qui a fait ce magnifique retable. Alors, on baigne dans le christianisme. Eh bien, je veux commencer par rendre un hommage à mes anciens élèves, mes anciens élèves dont certains nous suivent au Niger actuellement, avec une histoire qui fait l'actualité pour la planète, celle de ces pays du Sahel qui sont en train, non pas seulement, D'entamer une deuxième vague d'indépendance. Je dirais même qu'ils sont en train d'emprunter une route qui va de ce qui était en place depuis les indépendances officielles dans les années 60, depuis cette indépendance formelle, pendant lesquelles, au lieu que ce soit la France qui fasse la pluie et le beau temps
16:44 comme c'était le Le cas à l'époque coloniale, c'est devenu la Banque mondiale et le FMI qui sont devenus les maîtres de ces régions-là. Et c'est l'émancipation de ces puissances qui en dernière instance sont atlantistes bien sûr, mais c'est au service de la géopolitique atlantiste, je vais vite, c'est pas notre sujet, Ils empruntent la route qui va de l'indépendance formelle à la souveraineté réelle.
17:16 C'est quand même une aventure extraordinaire qui est en train de se passer. Pourquoi je leur rends hommage ? Parce que, au moment où le carême est fini pour les chrétiens, aujourd'hui on casse le jeûne dans l'islam. Oui, le ramadan se termine aujourd'hui. C'est pourquoi j'ai choisi ce lundi, n'est-ce pas ? Parce qu'on fait tout pour nous opposer. Alors j'équilibre un peu en montrant tout ce qui rapproche les enfants d'Abraham. Et oui, Abraham, c'est le premier prophète dont on parle, enfin le premier patriarche dont on parle dans l'Ancien Testament, dans la Bible, Mais il est reconnu avec une éminence au moins aussi importante dans l'islam, Ibrahim.
18:04 Et comme l'Afrique noire aime bien ajouter des voyelles pour adoucir la gutturalité de nos langues méditerranéennes ou sémitiques, Ibrahim qui devient Brahima, comme Ahmed devient Amadou ou Mohamed devient Mamadou. C'est la fête. Et de même que la tradition du lundi de Pâques veut… Vous ne croyez pas que mon rapprochement soit artificiel. Ça se fait un peu moins maintenant, mais je veux dire que les familles sortent de chez elles quand la météo s'y prête.
18:38 C'était le cas aujourd'hui dans pas mal de régions de France. Et vous devinez bien qu'il y a du printemps dans tout ça, dans toutes ces traditions du renouvellement. Et on allait manger l'agneau, l'agneau pascal, celui qui a été sacrifié sur la croix, n'est-ce pas ? On a pris l'agneau à cause de sa blancheur et donc de sa pureté. On va le déguster à la campagne, au pique-nique, où vous voulez, à l'extérieur.
19:08 Eh bien, en ce moment, ce soir, vous allez voir dans les foyers de Bamako, de Niamey, de Ouagadougou, les trois grands pays qui sont en train d'opérer progressivement une fusion qui a déjà son sigle, l'AES, L'alliance des États du Sahel. Ils ont échappé de peu à l'ignoble guerre qu'on voulait leur faire au pays parmi les plus pauvres du monde, n'est-ce pas ?
19:38 Simplement parce qu'ils rejettent la tutelle que j'ai dénoncée à l'instant. Et on voulait en plus leur faire la guerre, bien sûr, par Africains interposés, par le CEDEAO, vous voyez. C'est un peu comme on fait en Ukraine. On fait la guerre aux Russes, mais en prenant soin de se servir des cadavres ukrainiens pour progressivement affaiblir la Russie.
20:12 Et si possible, l'anéantir avant qu'on se retourne, une fois qu'elle est vaincue, vers la Chine, qui nous rappeut son allié principal. Vous ne pensiez pas qu'on allait parler de tout ça pendant la quête du Graal ? Vous voyez, ça ne vous éloigne pas tellement. Alors vous me direz quand même, quand même, quand même, quand même, le christianisme, l'amour du prochain, Dieu est amour, et surtout, surtout au moment de Pâques, n'est-ce pas ?
Chrétien de Troyes et la matière de Bretagne
20:44 Oui, oui, oui, mais je vais commencer tout de même. La quête du Graal connaît mille adaptations, une quasi infinité de variantes. Dès l'époque, je fixe un petit peu des chronologies, vous voyez, au XIIIe siècle, le premier de nos plus grands poètes, Chrétien de Troyes, Des romans, des poèmes, appelez ça comme vous voulez, en tout cas c'est des poèmes en langue romance, comme on disait à l'époque, proche de notre français actuel, s'inscrit dans le cycle qu'on a C'est la coutume d'appeler « soi ».
21:42 Les romans de la table ronde, mais ça c'est un peu people, mais en termes littéraires, c'est ce qu'on appelle surtout la matière de Bretagne, par rapport à l'imitation de l'Antiquité ou au cycle germanique, la matière de Bretagne. Une Bretagne étant prise ici au sens extensif, donc ça comprend notre Bretagne et la Grande-Bretagne actuelle, n'est-ce pas ? Ce sont les mêmes héros avec les rois légendaires.
22:12 Il y en a qui auront trouvé des existences historiques, mais laissons-le-le-la. Et surtout, on va s'attarder sur le remaniement qu'en fait Wagner à l'époque moderne. Le Parsifal est représenté pour la première fois en 1882, Wagner meurt en 1883, c'est son testament, la même année que Marx.
22:42 C'est son testament. Je croyais que Wagner, ce n'était pas la matière de Bretagne, c'est Siegfried, c'est des héros germains. Oui, oui, ça c'est le ring. Je vous renvoie sur notre site à des cycles qu'on a fait là-dessus, sur l'anneau du Nibelung. Mais justement, qu'est-ce qui lui prend à Wagner au moment de son testament de se détourner de la donnée germanique, lui qu'on prend pour le pan germaniste par excellence, n'est-ce pas, et païen, avec les dieux qui s'entretuent, et d'en arriver à la quête du Graal.
23:22 Je vais quand même vous lire très rapidement, parce qu'après il y a des textes qui vous seront projetés pour que vous les suiviez en même temps que moi parce qu'ils sont denses, mais pour l'instant c'est trois lignes, que Chrétien de Troyes adresse à ses lecteurs, à son public, parce que c'était oral, et il commence par passer de la pommade en bon... troubadour, ce que font les griots aussi en Afrique, avec les chefs, à la tradition, les huiles ou les ministres maintenant.
24:03 Et les poètes bouffons, etc. Ils se font ensemble dans ces cultures-là. Et ils viennent faire l'éloge de Philippe de Flandres, qui était un de ses patrons, si vous voulez, un de ses sponsors, etc. Mais ce qui m'intéresse moi, c'est la manière… Il sait très bien que dès qu'il y a un troubadour, il y a la cour qui est là, il va réciter son poème, il y a les nanas, les femmes, les jeunes filles qui sont là. Ce qu'on a dit, on appelait les pucelles autrefois. Pas tout à fait le même sens qu'aujourd'hui.
24:42 Et je vous lis les quelques lignes où il finit son éloge du comte de Philippe de Flandres. Et vous allez voir. Il faut savoir avec quelle solennité il introduit ce nouveau thème car il est le premier à faire surgir le syntagme de Graal. Encore maintenant on n'est pas sûr de ce que ce mot désigne. Vous voyez, c'est pour vous dire, il y a eu des spécialistes, des médiévistes, des spécialistes de littératures médiévales qui ont cherché partout.
25:14 Il faut même remonter ça à une étymologie arabe, que ce serait les croisades qui auraient ramené ce Kral. D'autres qui le rapprochent de Graillon, oui de Graillon, parce que le Graal c'est une nourriture aussi qui rend invincible au combat. Laissons les sens pour l'instant. Un nouveau texte tout à l'heure sur la notion de sens. Mais regardez, regardez, écoutez plutôt, voilà la fin de sa présentation avant de commencer son poème, de son exorde.
25:53 « Sachez donc en vérité que les dons du comte Philippe sont bien de charité, mais jamais n'en parle à personne, Sinon à son cœur généreux qui l'incite à faire le bien. Le flatin. Ne vaut-il pas mieux qu'Alexandre, qui jamais ne se soucia de charité, ni de nul bien, certes, n'en demeure pas, et chrétien, donc il parle de lui à la troisième personne, Chrétien de Troyes, et chrétien s'y perdra en peine.
26:40 Lui qui, par le commandement du Comte, s'emploie à rimer. Écoutez bien, la meilleure histoire jamais écrite en cour royale, ce est le Conte du Graal. L'introduction est solennelle. Alors, on va faire un Pagani sans détour quand même là, parce que je voudrais vous dire quand même le pitch, parce qu'il y en a qui prennent l'histoire à zéro.
Le Graal et le soleil de Platon : lumière et nourriture
27:10 Donc le Graal, bien sûr si j'interroge le tout-venant, va me dire mais oui, je crois me souvenir que c'est le vase qui a recueilli à l'origine le sang du Christ, qui est donc un objet sacré, quasi miraculeux, et qui irradie une lumière éblouissante à ceux pour qui il apparaît. Et quand il apparaît, c'est… La fin de toute quête. Remplacez-le par l'absolu, par Dieu, par ce que vous voulez, parce qu'il met fin à toute quête une fois qu'on a trouvé le Graal. Toute quête est finie.
27:46 Ça c'est la version chrétienne, mais cette version chrétienne, christianisée, prend en fait le relais de traditions païennes celtes qui existaient avant, je vais vite, avant que Robert de Boron, le moine qui est le premier, a fait une reprise chrétienne de cette tradition. Au début, ce qui est sûr, la continuité, c'est que le Graal est lié à de la nourriture.
28:17 Et je suis sûr que déjà parmi vous, ceux qui sont attentifs et qui nous suivent depuis bien longtemps et régulièrement, se rappellent que j'ai cité à plusieurs reprises ce qui me semblait être un des temps forts, non pas seulement de de l'histoire de la pensée de la philosophie. Pas seulement des dialogues de Platon, mais même dans toute l'histoire de la pensée, les extraordinaires dernières lignes du sixième livre de la République de Platon.
28:51 Ce n'est pas un détour au loin de là, je suis en train de commenter ce que le Graal connote, la fin de toute quête. Or, vous savez que le mythe de la caverne l'illustre bien. Tout le platonisme est une procession, comme on dira après lui chez un néo-platonicien comme Plotin, une procession qui part du plus bas, le fond de la caverne, le café du commerce, l'opinion. Je répète à chaque fois que je n'ai pas du mépris du café du commerce. Ce n'est pas le lieu de la connaissance claire et distincte, ni non plus. Ce n'est pas le lieu où se déploie la vérité.
29:26 C'est le lieu où on paye la tournée aux copains, où on se la fait payer et où on s'affronte sur des opinions, des doxas, et non pas sur de l'épistémè du savoir. Voilà, c'est pas notre sujet donc. Le plus bas degré de la connaissance est ce fond de la caverne, un monde d'ombre, d'illusions, de billevesées, de ce que vous voulez. C'est un peu ce qui reste des rêves quand on se réveille. Et progressivement, on monte, ça fait mal, parce que la connaissance fait mal.
30:05 Et oui, de perdre ses illusions, ce n'est pas toujours très agréable. De passer de la certitude… Moi, je suis certain que je suis en train de fouler le plancher des vaches. Oui, en fait, la Terre se déplace à 30 km secondes. Vous voyez, cette certitude n'exprime pas la vérité. Donc ce chemin raboteux, que l'on insiste beaucoup sur le fait que la pente est difficile, ça fait mal, qui va de l'opinion à aller gestionner les étapes, les mathématiques, la dialectique, le dernier degré du discours épistémique, et puis tout d'un coup ça s'arrête, il n'y a plus de discours du tout, on arrive au soleil, C'est ce qui est censé représenter.
30:50 Et l'idée de bien, c'est Platon qui parle, ce n'est pas moi, c'est pas moi qui donne un sens au soleil en l'interprétant. Platon dit que le bien est tellement au-delà de tout discours, de toute idée, pour que Platon dise qu'il y a des choses au-delà de l'idée, c'est assez solennel. Et comme ses interlocuteurs lui disent « dites-moi ce que c'est que le bien ». Il dit que c'est un sacrilège, on ne peut pas en parler, c'est au-delà des mots.
31:20 Je peux vous parler de ce qui lui ressemble le plus dans le monde sensible, toujours l'humour et peut-être en mise en scène de Platon, je ne vous parlerai pas du bien directement, j'en suis incapable, mais je peux vous parler de son rejeton, c'est son expression, dans le monde sensible c'est le soleil, on imagine, qui est le symbole visuel. Parce que le soleil a l'avantage de permettre à l'œil de voir et à l'objet d'être vu, mais le soleil n'est ni l'œil ni l'objet. Il est ce qui rend possible la relation. Il est une troisième chose, un tertium quid, dira Freud quand il parlera de l'ordre symbolique.
32:01 Quand même, quelle profondeur Platon l'a ! Sauf que, ce soleil-là, il n'y a plus de logos, il n'y a plus de discours. C'est ce qu'on appelle en grecque une théoria, au sens propre c'est ça, c'est une contemplation. Il est un peu passif, quand même. C'est le coup de génie de Platon. Car il ajoute ces quelques lignes où il fait tout d'un coup un incroyable saut en profondeur, qui nous rapproche du Graal.
32:34 Vous croyez que j'ai perdu mon fil ? J'ai dit que le Graal a un rapport nécessaire à la nourriture. Vous vous rappelez ? Et voilà ce qu'ajoute Platon à propos du Soleil. Vous remarquerez que le Soleil n'est pas seulement ce qui permet à l'œil de voir et à l'objet d'être vu. Je creuse un peu. J'ai un œil qui voit très bien, excellente qualité oculaire, j'ai un objet qui existe, qui a toutes ses qualités, je ne vois rien, je suis dans les ténèbres.
33:04 Vous voyez bien qu'il faut un troisième terme, ça s'appelle la lumière, en l'occurrence ici donnée par le soleil, et qui n'est ni l'œil ni l'objet. Un troisième terme qui renvoie dos à dos les deux. Et c'est là qu'il a... J'ajoute, vous remarquerez que le soleil ne se contente pas de permettre, je fais exprès de répéter, c'est solennel, à l'œil de voir, et à l'objet d'être vu, mais il donne en outre aux êtres croissance et nourriture. Et nous revoici au repas du lundi de Pâques, où nous sommes partis.
33:42 Et je le dis en hommage à mes jeunes anciens élèves, amis du Niger, et à travers eux, aux Africains en train de s'émanciper, aux Subsahariens en train de s'émanciper, Et en particulier à ceux des États du Sahel et de l'Alliance des États du Sahel. C'est ce qu'ils appellent en arabe, c'est l'Aïd el-Kébir, la fin du carême.
34:14 C'est une fête où on va dans les maisons offrir des morceaux d'agneaux grillés, etc. Et ça s'appelle en Afrique subsaharienne la Tabaski. Voilà, je tenais, non pas à déchristianiser, mais à déconflictualiser, pardon pour ces barbarismes, le rapport christianisme-islam ici, je ne parle pas d'islamisme, christianisme-islam, de même qui n'est pas écrit dans l'évangile, qu'on doit couler du plomb fondu dans les yeux et l'anus des juifs comme l'a fait l'inquisition catholique, c'est pas dans l'évangile ça.
34:57 De même, n'est-ce pas, Il faut toujours rappeler que les musulmans qui célèbrent aujourd'hui leur fête, c'est la plus festive si je peux me permettre, cette redondance, sont les principales victimes statistiquement vérifiées, de l'islamisme en nombre de victimes. Donc je leur rends hommage aussi à cela, aux enfants d'Abraham.
35:29 Alors, j'ai fait ce détour parce que j'étais très ému par les commentaires que j'ai reçus suite à mon intervention justement sur ce qui se passe actuellement au sud du Sahara, dans le cadre de l'invitation que le café marxiste a eu la bonté de m'envoyer pour en parler. J'étais très ému. Pour la première fois, j'ai vu des réactions de la région, de gens que je ne connais pas. Donc je tenais à ce détour. Maintenant, je reviens au Graal. Est-ce que c'est un vase ? Avant que ce soit un vase, certains disent que c'est un plat.
36:07 Chez Chrétien de Troyes qui est le premier à en parler. S'il n'y avait pas eu Chrétien de Troyes, on ne parlerait pas de Graal. Quand on fait des recherches pour savoir d'où il a tiré ce mot-là, alors là les recherches continuent. Il y a des prédicats qui sont là. On doit servir le Graal à quelqu'un qui s'en nourrit, mais est-ce que c'est une assiette, un plat, un vase ?
Siegfried contre l'idiot : le troisième ordre de Pascal
36:38 Mais l'image du vase, on va la garder, vous allez voir pourquoi. Parce que je vais me concentrer maintenant sur la reprise. On fait Wagner, donc, à la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais qu'est-ce qui se passe dans cette deuxième moitié du XIXe siècle ? Comment Wagner se détourne de Siegfried ? C'est le contraire de Parsifal. Siegfried, il a l'épée à la main, il casse les enclumes, Avec lesquels il a forgé son épée, il casse les lois des dieux, il brise la lance de Wotan, du chef des dieux, la bête blonde, comme on dira plus tard en géopolitique. Il ne faut pas trop le chercher. Quel rapport avec « je te frappe sur une joue, tu me tends l'autre » et les balbutiements de l'idiot.
37:33 Car c'est bien ça qui était tranché dans cette deuxième moitié du XIXe siècle, pratiquement en même temps et sans se concerter. Dostoïevski écrit l'idiot. Or Parsifal est désigné tout le long dans le poème de Chrétien de Troyes et ça, Wagner le reprend comme reiner Tor en allemand. Le fol, on dirait, en termes de médiéviste, le pur idiot de reiner Tor.
38:09 Et au même moment, Flaubert écrit Saint-Julien l'Hospitalier, celui qui commence par un carnage, un chasseur qui détruit et trucide qui se manifeste et qui, un jour, je vais pas raconter toutes les histoires, pas raconter trois histoires simultanément, mais, ensuite, saisi par la pitié, devient un saint, quoi, je veux dire, abrite un lépreux, le couvre avec son propre drap.
38:44 Et Flaubert, c'est pas le genre de grenouille de bénitier, qu'est-ce qui prend à ces trois-là, sans se concerter, de converger vers ce que Pascal aurait appelé Le troisième ordre, c'est un des temps forts de Pascal, donc je ne vais pas le mettre entre parenthèses, je le rappelle ici, trois ordres, l'ordre des corps. L'ordre des corps, c'est ce qu'étudient la géométrie, les sciences, l'ordre des corps. Je parle comme Pascal.
39:20 Infiniment au-delà des ordres du corps. Infiniment veut dire ici, pas seulement en éminence, mais ça veut dire qu'on quitte l'ordre des corps. Ce n'est pas physique, c'est métaphysique. L'ordre des esprits est dans la même mesure où l'ordre des esprits est infiniment au-delà de l'ordre des corps, il y a un troisième ordre qui est infiniment au-delà de l'ordre des esprits. C'est l'ordre de la charité qui va jouer un très grand rôle dans le Parsifal de Wagner, qui est traversé de bout en bout musicalement et textuellement par le thème de la Cène.
40:04 C'est le moment où il est dit « prenez et mangez ceci, mon corps, prenez et buvez ceci, mon sang ». Je ramasse des matériaux et maintenant je vous développe le pitch dans sa linéarité chronologique. Le drame lyrique de Wagner, je rappelle quand même que Wagner ne fait pas des opéras mais des anti-opéras qu'il a baptisé lui-même, Drame lyrique, Tondrama, Tone, et tout ce qui est sonore musical en allemand, Ton, T-O-N, comme dans tonalité.
40:45 Tondrama, Drame lyrique. Pour Parsifal, il y a encore un autre intitulé « Vous savez que je suis très attentif aux différences de genre ». C'est plus l'opéra au sens belkantiste que j'adore, attention. C'est une question. Et puis Wagner connaissait très bien le belkanto, il avait une admiration folle pour les airs de Bellini. Il a écrit là-dessus, qui n'a jamais écrit des airs aussi suaves que ceux de Giovanni Bellini, avec son homonyme Le Peintre.
41:16 Mais là, pour Parsifal, il dit « Bühnenweihfestspiel ». Je vais dire en allemand d'abord, parce qu'il y en a quelques-uns qui comprennent. Mot à mot, Bühnen, c'est la scène pour un théâtre. Festspiel, festival, c'est pas ? Bühnenweihfestspiel, festival scénique sacré. Ça veut dire un drame lyrique, mais dont le sujet est religieux et sacré, disons, parce qu'on verra après, c'est tout le thème de ce soir.
41:49 On est vraiment dans ce que dit l'homme religieux, où on est dans des transgressions à la limite du scandale sacrilège. Vous voyez ? Bühnenweihfestspiel, festival scénique sacré. Mais on a l'équivalent français. C'est ce qu'on représentait au temps fort, à la semaine de Pâques entre autres, mais pas seulement, devant sur le parvis des cathédrales, les mystères. Les mystères c'est une représentation, c'est un spectacle déjà, c'est les arts du spectacle.
42:24 C'est une représentation, donc ça c'est pas là pour la tragédie, la comédie classique, romantique, drame bourgeois, tout ce qu'on veut, mais le drame sont des représentations, là, devant un public. Comme un cinoche, mais oui, mais qui privilégie un sujet sacré, pas comme Tristan et Iseut, un amour profane. Wagner avait songé, à un moment donné, quand il compose Tristan, de faire surgir le personnage de Perceval, de le faire surgir au troisième acte de Tristan, quand Tristan ne cesse d'agoniser sur le rivage de Kareol son petit royaume perdu dans les brumes.
43:18 De Cornouailles. Et qu'il attend désespérément à la voile au large, que se manifeste un navire qui annonce l'arrivée d'Iseut. Et elle va arriver, mais quand ça vient sur la chaise, il pensait à faire arriver Parsifal, le représentant de l'amour divin, auprès du héros de l'amour humain.
43:48 Et puis il a vu, à juste raison, son talent de dramaturge l'a empêché d'alourdir son propos que ça ferait trop de matière pour l'unité de la forme dramatique. Donc là il s'agit d'un festival scénique sacré. Alors le pitch, ça commence dans le domaine du Graal, Le château, le domaine, parce qu'il y a un lac, il y a des forêts, mais centré autour d'un château qui abrite cette relique, le vase qui a recueilli le sang de Christ, qui a été ramené d'Orient.
Un domaine qui dépérit : le Graal privé de la lance
44:34 Tout ça, il racontait en détail dans le plan. Ça veut dire il emprunte à la donnée médiévale, c'est pas lui qui est là. Par contre, c'est le seul où on commence. La quête du Graal c'est qu'on le voit à la fin. Là c'est l'inverse. Nous sommes dans le domaine du Graal. Mais le domaine du Graal va beaucoup l'autre. Voilà ce qui va parler. Tout dépérit. C'est la société où nous vivons.
45:09 Il y a presque dix ans maintenant, j'ai commencé tous mes cycles de conférences avec le titre générique « Entre crise et guerre, philosopher ». Jamais nous n'avons été si proche de la guerre, j'espère, comme l'est sera proche, mais sans jamais l'atteindre. Et puis je ne suis pas là pour prophétiser. Mais je constate au présent, et malheureusement je ne suis plus seul maintenant à attirer l'attention, comme je le fais depuis dix ans, sur le fait que c'est le sujet principal, Qu'on a essayé de couvrir en parlant tantôt du féminisme d'écologie, je parle du féminisme bourgeois, j'ai assez parlé n'est-ce pas de l'émancipation de la femme malienne ?
45:49 Pour vous dire que je prends ça très au sérieux, mais la femme malienne on s'en moque dans les MeToo et compagnie. C'était pour ne pas parler pendant ce temps-là, pendant qu'on était affairés avec des sujets de plateau télé. Pendant ce temps, ça couvrait le cliquetis des armes. Et maintenant notre pays, la France, qui était de toutes les puissances dites occidentales, Vous savez à quel point je remets ces grandes questions ? Celle qui était la moins atlantiste, mais qui était très mal vue à cause de ça. Surtout quand c'était De Gaulle. Anti-européiste, anti-atlantiste, anti-européiste.
46:45 La France se veut maintenant à l'avant-garde de la guerre. Première. Les autres occidentaux ne sont pas plus pacifistes, je ne suis pas en train de dire ça. Ils sont bien contents de voir qu'il y a un idiot qui se dévoue, n'est-ce pas, pour encourager à ce qu'on envoie des troupes, mais ils n'en prennent pas la responsabilité politique ils laissent Macron faire, en somme. Vous ne pensiez pas qu'on allait parler de tout ça en parlant de la quête du Graal ?
47:15 Et pourtant, vous allez voir que le sang joue un grand rôle. On commence par là. Nous sommes dans le domaine du Graal dans lequel il y a une relique, la plus grande relique de la chrétienté, le vase qui contient le sang, le sang du martyr, le sang du Christ. Alors, qu'est-ce qu'il y a ? D'abord, je rappelle le Ritmen de la communauté de moines soldats, en gros, ce sont un peu comme des templiers, si vous voulez, qui sont autour de cette relique, et qui habitent le château et gèrent le domaine qui est autour.
47:55 Domaine auquel nul ne peut accéder si la grâce ne lui offre pas le chemin qui y mène. C'est-à-dire que les gens comme vous et moi ne peuvent pas, comme ça, accéder au domaine du Graal. Vous allez voir pourquoi c'est important pour la suite immédiate. Tous les vendredis, on doit célébrer le rite de la Cène, prenez buvez ceci est mon sang, prenez mangez ceci est mon corps.
48:29 Et donc à ce moment-là, le chef de cette communauté, le roi du Graal, qui s'appelle dans le cadre, Ce sont des noms que Wagner emprunte à la donnée médiévale. Amfortas découvre le Graal qui irradie toutes les communautés de ses rayons et s'en nourrissent. C'est un peu mystérieux, ne me demandez pas d'être plus clair. Comment on peut se nourrir d'une lumière, d'une irradiation ? On en a vu d'autres.
49:01 Et surtout, cette nourriture les rend invincibles au combat. Car ce domaine du Graal… Il n'est pas situé en Allemagne. Mais non, je dis que c'est la matière de Bretagne. Mais ni en Angleterre, ni en Bretagne ! Où Wagner le situe-t-il ? Sur une crête, un des sommets des Pyrénées, à la limite de la chrétienté du monde des infidèles. Donc c'est un lieu de combat. La Chanson de Roland, c'est censé être les Sarazins qui sont venus trucider ce pauvre neveu de Charlemagne.
49:41 On sait très bien qu'historiquement, c'est une bande de pillards sans doute basques. Je suis corse, je veux dire, les Montagnards. Il n'y a pas de bien et de mal dans tout ça. Il n'y a pas les bons et les méchants, il n'y a pas dans un western, mais... Mais ils passent leur temps à combattre et ce qui les rend invulnérables au combat, cette élite de la chevalerie que sont les chevaliers du Graal, enfin l'élite de la Table ronde d'ailleurs, à la cour du roi Arthur, imaginez la cour du roi Arthur transplantée sur un sommet des Pyrénées.
50:14 Et ce domaine s'appelle Montsalvat. Montsalvat, S-A-L-V-A-T. Certains y ont vu une trace cathare. On sait que Wagner a travaillé toutes ces sources-là. Il a étudié la doctrine de la grâce chez Saint Bernard, toutes les doctrines cathares. Ce n'est pas plus qu'on parle du sud-ouest et des Pyrénées. Et chez les cathares, il y a un symbole du christianisme qui a une importance considérable, c'est la lance qu'on voit, qu'au foie gravée, Sur les murs, sur les barrièves, les églises dans lesquelles se sont déroulés le culte cathares.
50:51 Or, voilà ce qui ne va pas, c'est que le Graal est là, mais la lance a disparu, car le château abritait, vous voyez pourquoi je tiens à l'image du vase, l'élément féminin, le ventre, ce qui recueille, comme la Madone soutient l'enfant et le protège, « Den Waffen fern, der Männer Kampf und Wüten » comme dira Kundry au deuxième acte de Parsifal, quand elle révélera au héros.
51:27 Parce qu'elle a eu des vies antérieures, elle a vu un nourrisson près de sa mère dans la forêt. Et il a été mis à l'abri des chocs, des guerres et des haines pour y combattre, à l'intérieur même de la quête du Graal. Non, non, je ne traînais pas les pieds en parlant de la guerre parce que je n'arrive pas à m'en défaire.
52:06 La lance a disparu. Comment a-t-elle pu disparaître ? La lance et le Graal étaient là. Bon, vous n'avez pas besoin d'être grand psychanalyste pour voir que la lance est un peu plus phallique que le vase. Quand les deux sont co-présents, tout va bien. Mais s'il n'y a que l'un ou que l'autre, le Graal ne nourrit plus les chevaliers. Ce monde dépérit et comment la lance a pu disparaître ? Alors j'y viens, deuxième étape. Il y a parmi les chevaliers du Graal, plutôt, il y avait l'un de ces chevaliers qui a tout fait pour essayer de supprimer en lui la libido.
Klingsor, le jardin des sortilèges et la blessure d'Amfortas
52:52 On ne disait pas comme ça, on disait la concupiscence, n'est-ce pas ? Et comme il n'y parvient pas, il ne la fayirait pas. Il a porté sur lui une main criminelle, comme on dit laborieusement, et avec une paraphrase dans le texte, il se châtre. Je vous ai dit que c'est une œuvre où il n'arrête pas d'y avoir du sang, et des sangs de différentes origines. On a commencé par le sang le plus éminent, le sang du Christ. Et voilà que maintenant qu'on est là, Le sang du pécheur de celui qui se mutile. Ce crime abominable le fait chasser par ses co-religionnaires du domaine du Graal.
53:36 Ça c'est un souvenir de la théologie qui dit que le diable est un ange déchu, un ange tombé du ciel, Satan est un ange déchu. Et pour préparer sa vengeance, il s'établit dans le désert. Je vous ai dit que tout un chacun ne peut pas accéder au Graal, parce qu'entre le monde et le domaine du Graal, il y a une séparation occupée par un désert. Mais le lieu n'était autre que le désert.
54:08 Dieu le déroulue dans un fragment. Le lieu n'était autre que le désert. Quel lieu ? On y revient. Le lieu des religions monothéistes et transcendantes. Donc je rappelle qu'elles sont trois. Et pour ne fâcher personne que je déroule dans leur ordre chronologique, le judaïsme, le christianisme, l'islam. Mais toutes les trois sont apparues dans un mouchoir de poche géographique qui est le désert.
54:43 Vous comprenez pourquoi je pensais à mes jeunes camarades du Sahel, tout de même à la frange du désert, puisque Sahel veut dire « rivage, bordure, l'océan » étant le Sahara qui veut dire « grand désert » Et les chameaux étant appelés les chameaux dans la région, les vaisseaux du désert, ce sont de belles métaphores créées dans la langue arabe.
55:14 Donc, celui, je vous donne son nom, Klingsor, le moine, qui est la deuxième source de sang, Un jardin ruisselé sur cette œuvre étrange décide de s'établir dans le désert et transforme le désert en jardin des sortilèges. Quoi de plus opposé au désert qu'un jardin luxuriant. Et Wagner nous n'osait pas les états et les didascalies, avec des broderies orientales, comme par hasard.
55:48 Nous étions au sommet des Pyrénées. Le monde arabe n'est pas loin. Et à l'époque, c'était un peu comme l'Amérique, c'était bien plus développé en raffinement. Sous Charlemagne, vous savez, les campagnes de la Gaule, mais par contre, je veux dire, l'Égypte, ça a 4000 ans déjà, et là, ce n'est pas des huttes en fumée.
56:19 Et puis, bien sûr, suite à la conquête, le djihad à la conquête, par laquelle l'islam a quitté la péninsule pour se diffuser à l'est, jusqu'aux frontières de la Chine et à l'ouest, jusqu'à Poitiers, n'est-ce pas ? On croit toujours que, après le Poitiers, ça n'est plus un musulman en France. Non, non, ils sont restés très très longtemps, encore au sud, à Narbonne par exemple.
56:49 Et en Espagne, ils sont restés 700 ans. Et c'est un affinement, une épée magnifiquement ouvragée, avec des dessins dessus, sur l'acier, des arabesques, on appelait ça une épée damasquinée, de Damas. Je vous dis, c'était onirique à l'époque, c'était le luxe et surtout le plaisir. Mais oui, c'est le monde à l'envers. Aujourd'hui, on dit que les Arabes, ce n'est pas des rigolos, ce n'est pas les Arabes, c'est les islamistes.
57:20 Que l'OTAN envoyait pour emmerder les musulmans et les pays qui refusent de se plier à sa domination planétaire. C'est tellement plus pratique. De faire combien ? 150 morts à Moscou et de dire c'est l'État islamique. Ça fait rigoler tout tiers monde. La majorité de l'humanité qu'on apprenne sait très bien que quand on dit État islamique, ça veut dire le Pentagone. Les talibans en Afghanistan ont été armés par les Américains pour chasser les pauvres. Dans leur point de vue, c'est une bonne guerre, je ne dis pas. Je ne sais pas si les guerres sont bonnes, mais voilà, quand même.
57:57 On voit des choses là, attendez, attendez, Klingsor fait pousser une oasis, bon si c'est ça, c'est bien, une oasis après tout, des chevaliers qui sortent du domaine du Graal pour aller guerroyer là-bas vers le sud, pour faire une étape et boire un coup d'eau. Cette oasis, ce qui pousse, ce sont les fameuses filles-fleurs. Ce sont des êtres étranges. Le bas du corps, c'est une tige, une corolle, comme pour une fleur. Et hors du calice, il y a un buste de femme. Et pourquoi il fait ça ? Pour séduire. Car il n'est pas le seul à avoir de la libido, Notre chevalier sait aussi qu'ils sont sensibles à la tentation pour séduire le chevalier du Graal.
58:53 Lorsqu'ils sont enivrés dans les bras d'une des filles fleurs, il les attrape et il en fait une armée des ombres, des morts vivants, une armée souterraine avec laquelle il compte un jour attaquer la communauté du Graal et ravir le Graal et surtout l'éteindre. C'est cette lumière irradiante qui est insupportable à sa plaie. Alors, pour mettre fin, je continue le pitch, pour mettre fin, parce qu'il y a de plus en plus de chevaliers qui succombent au charme des filles-fleurs, Le roi du Graal, le responsable de la communauté du Graal, Amfortas, décide d'aller régler son compte à Klingsor.
59:44 C'est là que vous comprenez pourquoi la lance a l'esprit. Il prend la lance, la lance qui a percée le flanc du Christ. Il y a le vase qui recueille le sang et il y a la lance qui a fait la blessure. On n'est pas loin du premier texte que je vais vous lire. C'est pour ça que je m'attarde un petit peu. Il prend la lance et à ce moment-là, voyant que c'est quand même du gros gibier, Klingsor lui envoie la séductrice en chef.
1:00:17 Kundry, alors ne venez pas qui est Kundry, c'est 2000 ans d'avatar, de réincarnation. Qu'est-ce qu'il lui dit, Klingsor ? Tu fus, Hérodiade, tu fus, voyez. On apprendra plus tard qu'elle a assisté au Golgotha, elle a assisté au calvaire du Christ et elle a ri. Non, pardon, elle a... Oui, c'est ça, elle a ri de sa souffrance, donc il s'est retourné, et son regard a fait qu'elle est condamnée à rire.
1:00:53 Elle ne peut plus pleurer pour l'éternité. C'est celle-là qu'on envoie, et c'est bien sûr la plus captieuse, la plus belle, c'est Amfortas qui succombe dans ses bras, Et pendant qu'il est dans les bras de Kundry, Klingsor, le magicien, surgit de son antre, prend la lance, la retourne et lui fait au flanc. Alors, je ne veux pas être plus précis que ne sont les données, ce serait malhonnête, mais la blessure, on sait qu'il a une blessure, le roi pêcheur, qui ne se referme jamais, qui est inguérissable.
1:01:30 Mais elle est où, cette blessure ? Tantôt on dit à l'aine, c'est un peu bizarre, à la hanche, toujours est-il qu'il ne peut plus marcher. Et souvent on le voit sur une barque en train de pêcher, et il y a un jeu de mots sur le roi qui a pêché, qui a fait des pêchers, et le roi pêcheur qui va à la pêche. C'est le moyen âge, ça. Mais toujours est-il que sur une barque il est assis, il n'a plus besoin. Et donc, tout au long de l'œuvre, ça dure cinq heures, ça dure trois heures, sur une litière comme ça, ne pas marcher, le roi méhaigné avec sa blessure et ses linges toujours pleins de sang, car la blessure ne cesse de saigner.
Gracq contre Nietzsche : bondieuserie ou sacrilège
1:02:09 Dites donc, alors, attendez, résumons, parce que le sang là, il y a le sang du Christ, il y a le sang de la castration de Klingsor, et maintenant il y a la blessure du roi pêcheur. Et c'est la plaie qui ne se referme jamais. Et c'est un fond de Nice, et l'Ist. Alors, vous me direz, écoutez, Pagani on préfère quand tu es marxiste quand même, parce que là, ces bondieuseries, ça commence à nous saouler. Alors écoutez, je vous ai dit que des bondieuseries, je ne suis pas sûr qu'on soit dans l'orthodoxie, dans tout ce que je viens de dire.
1:02:42 Et là, je vais me servir d'un immense écrivain, d'un immense romancier, sans doute un des plus grands romanciers de toute l'après-guerre, Je pense à Julien Gracq et à sa première grande publication, que je ne saurais trop vous recommander, au château d'Argol, qui se passe en Bretagne. Dans sa préface, il dit ceci, et je lui donne la parole pour réfuter votre objection, si j'ose dire.
1:03:14 L'œuvre de Wagner se clôt sur un testament poétique que Nietzsche a eu le grand tort de jeter trop légèrement en pâture aux chrétiens. Nietzsche, le christianisme, ça n'inspire pas trop. Alors quoi il fait allusion ? Je vous lis un passage que j'ai déjà lu dans d'autres séries, donc je le rappelle ici pour les nouveaux ceux qui prennent le train en marche. Nietzsche commence par rendre hommage à Wagner parce qu'il y a les Nietzscheens, je n'en parle même pas, c'est des ignares, ils ne connaissent rien à la musique pour eux. Nietzsche, c'est une bonne raison de détester la musique de Wagner. Ce n'est pas le cas de Nietzsche.
1:03:55 Mais il a ses préférences, Nietzsche. Ses préférences, c'est plutôt Siegfried, c'est ce que je vais vous lire maintenant. Alors, euh... Donc, voilà, c'est ça. Je ne demande pas une page parce que mon livre part en morceaux.
1:04:26 Je sens que je vois... Attendez, attendez... Oui, oui, c'est bon, excusez-moi. Donc, peut-être en poussant plus loin la comparaison, découvrira-t-on à l'honneur de Wagner, donc là c'est incroyable, mais il ne parle pas de Parsifal, vous allez voir. Il était, à l'honneur de Wagner et de son germanisme, qu'en toute chose il est allé plus haut, il s'est montré plus hardi, plus fort, plus dur, c'est des valeurs nietzschéennes, plus grands que n'aurait pu le faire un français du 19e siècle, bref un décadent, un socialiste quoi, je parle en nietzschéen, là, pour la raison que nous autres allemands sommes restés plus près de la barbarie que les français.
1:05:17 Peut-être que nous en arrivons à Siegfried, la création la plus étonnante de Wagner demeurera-t-elle toujours, et non pas à présent seulement, inaccessible, étrangère, inimitable pour la race latine à son déclin ? Nietzsche est celui qui fait résonner le meilleur allemand littérairement parlant à l'époque, dans sa prose, pour lui rendre cette justice, et il le savait. Donc qu'est-ce que cette création inaccessible, étrangère, inimitable pour la race latine à son déclin ? C'est le personnage de Siegfried, que je veux dire.
1:05:53 Siegfried, l'homme très libre, le mot est souligné, et peut-être en effet trop libre, trop dur, trop jovial, Ce contraire de l'idiot du temps à l'autre, ce contraire du sang qui ruisselle de partout. Trop jovial, il fait prouver le sang des autres écrits. Trop bien portant, trop anti-catholique, c'est souligné, pour le goût des vieux peuples civilisés affaiblis.
1:06:23 Mais oui, vous croyez que c'est aujourd'hui l'Occident qui se vautre dans la consommation, mais c'est vieux comme l'Occident. Ah là là, ces gens qui croient que tout a commencé avec eux, il faut dire que on peut, sinon leur pardonner, Vous pouvez au moins les comprendre parce que toute l'idéologie dominante est faite pour que rien ne soit réfléchi en fonction de l'histoire mais de la nature, de ce qui est intemporel. Donc peut-être même est-il un péché contre le romantisme, le romantisme christianisme, ce Siegfried antipathique au peuple roman, Mais Wagner, au jour de sa petite vieillesse, on arrive à Parsifal, a largement racheté ce péché.
1:07:12 Anticipant sur un goût qui est devenu plus tard une politique, il s'est mis sinon à suivre, du moins à prêcher avec la fougue religieuse qui lui est propre, le chemin de Rome. Vous ne comprenez pas toutes les allusions si on ne connaît pas bien l'histoire. Est-ce que tu es vraiment dans le chemin de Rome ? Le plus grand événement de l'histoire allemande, c'est la réforme de Luther. C'est de s'être libérée de la tutelle de Rome. Et il y avait sans doute des raisons à cela. Je ne tranche pas, je ne dis pas qu'il y en a un qui a raison, l'autre qu'il y a des choses que j'admire dans la réforme, il y a des choses que je trouve dommageables, en particulier dans son incarnation puritaine anglo-saxonne, qui ensanglante le monde avec la bonne conscience.
1:08:02 Par contre, je veux dire, le grand conflit de tout le Moyen-Âge, c'est le conflit des papes et des empereurs, les papes de Rome, les Italiens et les empereurs du Saint-Empire romain germanique. Jusqu'à, comme il dit le dernier, la douleur errante à Canossa. Lorsque l'empereur du Saint-Empire romain germanique est venu demander pardon au pape, Et que le pape a refusé de le faire. Le recevra dans ce petit village de Canossa et qu'il la condamnait à rester toute la nuit dans la neige et ne l'a reçue que le matin et la douleur errante à Canossa.
1:08:41 Donc, quand Nietzsche dit qu'il a suivi avec la foule qu'il connaît le chemin de Rome, il y a tout ça, « Pour couper court à toute équivoque, J'aurais recours à quelques vers bien frappés qui trahiront même aux oreilles les moins subtiles ce que je veux dire, ce que je reproche. » Au Wagner des dernières années et à la musique de son Parsifal. Et voilà le poème, c'est rapide. « Serait-ce encore allemand ceux-là ? Ces gémissements sourds viendraient-ils d'un cœur allemand ? Et serait-ce des corps allemands qui se macèrent ici ? Allemands, ces gestes de prêtres bénisseurs ? »
1:09:18 C'est vrai qu'il y en a trois œuvres de Parsifal. « Et cette lubricité au vague relant d'encens » Vous avez remarqué qu'il a repéré de la libido, cette lubricité au vague relent d'encens, ces brusques génuflexions, ces pamoisons, ces allures titubantes, et ce brimbalement incertain de cloches. Il y a des vraies cloches. Ces œillades de nonnes, ces tintements d'Angélus, ces extases truquées dont l'élan prétend dépasser le ciel même.
1:09:48 Fin de citation. Donc vous comprenez, je reprends. Je reprends le texte de Julien Gracq, on n'aurait pas pu comprendre cette allusion. L'œuvre de Wagner se clôt sur un testament poétique que Nietzsche a eu le grand tort de jeter trop légèrement en pâture aux chrétiens, c'est autrement plus compliqué que ça, prenant ainsi la grave responsabilité d'égarer les critiques vers une autre recherche C'est plus difficile que la gêne violente que l'on éprouve à entendre encore aujourd'hui parler de l'acquiescement du maître au mystère chrétien de la rédemption, alors que l'œuvre de Wagner, et voilà, vous allez voir maintenant, la version sacrilège et non plus bondieuserie de Parsifal, alors que l'œuvre de Wagner a toujours si nettement tendu à élargir davantage les orbes de sa recherche souterraine, ou plus exactement infernale.
1:10:47 Eh bien, c'est difficile. Elle seule finirait par nous donner à entendre que « Parsifal » signifie, contrairement à ce qu'en dit Nietzsche, tout autre chose que l'ignominie de l'extrême-onction sur un cadavre d'ailleurs encore trop sensiblement récalcitrant. Donc voilà où nous en sommes. Je reprends le pitch dans une société qui est en plein dépérissement. Le Graal privé de la lance, la substance privée du concept.
La substance privée du concept ; Gracq et Hegel
1:11:23 Ça ne le cherchez pas, c'est votre serviteur qui traduit. Ce n'est pas une interprétation, je traduis, je modélise, c'est différent. C'est-à-dire que vous pouvez vous en passer, je n'impose pas comme un sens. Mais si vous regardez bien, le concept a toujours quelque chose de pointu. Le concept c'est combatif, c'est un peu agressif. C'est pointu comme une pointe d'épée ou de lance. Je fais l'allusion. Non, non, ce n'est pas une interprétation, c'est l'étymologie. Le concept vient de capere, capture. Il faut remonter au chasseur-cueilleur pour comprendre que c'est le concept. Le concept, c'est qu'il faut aiguiser le silex pour obtenir un caillou qui peut permettre d'opérer des captures. Et puis après, les lances, les flèches, les épées, Il élance tout ça et pointu. C'est le contraire du vase, n'est-ce pas ?
1:12:27 Retenons bien ceci, donc, privé de ce qui fait mal, le Graal perd. Il perd ceux qui ont les chevaliers invulnérables, donc un an de moins en moins, et l'armée des morts-vivants.
1:12:57 Et voilà la situation. Quand l'œuvre des mâles perds, quand le rideau se lève au premier acte, tout ce que je viens de vous dire est raconté. C'est long, c'est long, c'est des œuvres techniques à l'image. C'est exactement l'inverse de l'exact contemporain de Wagner. Je pense à Giuseppe Verdi, qui est l'équivalent italien, c'était complètement opposé, à Wagner, mais c'est vraiment l'équivalent parce que les deux sont strictement contemporains, les deux sont nés en 1813 par exemple, et les deux sont contemporains de l'unité politique de leur peuple.
1:13:54 L'unité italienne se fait autour du Piémont, dont le roi était Victor Emmanuel, l'unité allemande se fait autour de Bismarck et donc du roi de Prusse. L'équivalent de Bismarck en Italie étant l'homme politique Cavour, qui a joué un grand rôle dans l'unité italienne. Et c'est pour ça que Verdi était si populaire auprès de la gauche italienne et de chemise rouge, comme on les appelait les garibaldistes.
1:14:26 Parce qu'il se trouve que son nom, heureux hasard, faisait les initiales de V.E.R.D.I. Victor Emmanuel, roi d'Italie, Il est allé unifier. Unifié, sous la bannière du piémont de Turin. On en revoit des choses quand même. Donc, je vous ai dit, on dit souvent que chez Verdi, je montre toujours le contraste entre le rythme de l'action wagnerienne et celui de l'action chez Verdi.
1:15:03 On dit que chez Verdi les personnages surgissent sur scène comme un coup de pistolet. Là on est loin. Tout ça est raconté, c'est des récits qui racontent des récits. Une musique envoûtante, ensorcelante, qui dilue le temps encore, qui l'allonge des mesures immenses. Je vais peut-être vous passer une première illustration sonore, mais d'abord je voudrais tout de même suivre mon ordre.
1:15:43 Avant de l'illustration sonore, je continue quand même la lecture de Julien Gracq avec un passage après celui que je viens de vous lire. Donc je vous ai dit que tout ça est extrait d'un roman qui s'appelle « Le château d'Argol ». Vous trouvez ces textes en PDF sur un site que j'ai mis ici, vous trouverez le lien, qui permet d'avoir les premières pages largement, tant qu'il contient en tout cas ces textes-là, du début du château d'Argol.
1:16:17 Et là, il présente son héros, Albert. Ça se passe à l'époque contemporaine, Albert qui va prendre possession de son manoir de Bretagne, qui est acheté, bien loin de Paris. Je me passe sur le portrait physique du personnage, c'est un beau blond, un personnage assez romantique. Julien Gracq appartenait au mouvement surréaliste. Il y a occupé une place très très importante. Il n'a pas du tout le côté provocateur des surréalistes, mais c'est celui qui lui est resté peut-être le plus fidèle au mouvement. Et j'en parle parce que le romantisme est le dernier soubre.
1:17:04 Vous voyez mon lapsus ? Le surréalisme est le dernier en date, le plus grand des grands soubresauts en date du romantisme. C'était surtout, comme on l'a vu, maintenant il fait son portrait intellectuel, aux recherches philosophiques, on ne va pas laisser ça de côté, que son esprit s'était tout d'abord appliqué. À vingt ans, laissant de côté toute considération de succès ou de carrière, il s'était fixé pour tâche de résoudre les énigmes du monde des sens et de la pensée.
1:17:37 Donc, sensible, intelligible, tout est là. Il lut Kant, Leibniz, Platon, Descartes, la liste pourrait être longue, mais la pente naturelle de ses goûts le poussait vers les philosophies plus concrètes et certains osèrent dire plus courageuses. moins abstraites, qui prenant le monde à bras le corps et généreusement et non contentes de faire pénétrer le rayon de telle ou telle lumière particulière, lui demande au monde sa vérité et son explication totale en le dénombrant en ses parties composantes comme Aristote et non plus Platon, comme Plotin, comme Spinoza à l'époque de Descartes, juste après.
1:18:30 Mais surtout il s'était pris d'une curiosité passionnée pour le prince des génies de la philosophie, Hegel, à ce roi de l'architecture et de la science des ensembles, à celui qui a découronné, sous-entendu à jamais, toute connaissance de sa gloire, à celui pour qui les plus brillants systèmes philosophiques, tous ceux qu'on vient de voir, quand la ministre des Gars, non ils ne sont pas annulés, la ministre, tout au contraire, Cet appauvrissement que serait une annulation de jeter ses systèmes à la poubelle ne sont que pour lui que les nébuleuses dont il compose sa gigantesque voie lactée.
1:19:11 Il venait de vouer une prédilection énergique. Il tenait la dialectique de Hegel pour ce levier demandé par dérision par Archimède. L'Archimède avait dit « Donnez-moi un levier, une fois qu'elle trouvait le principe de levier, donnez-moi un point d'appui et je vous soulève le monde ». Il comparait la dialectique à ce levier demandé par dérision par Archimède et qui soulèverait le monde. Et il emportait Hegel dans son manoir solitaire de Bretagne pour y remplir surabondamment les journées qu'il prévoyait mornes et arides du monde contre Mélanclé.
1:19:54 Je connais comme Julien Gracq arrive à perçure l'abstraction philosophique dans la trame d'un roman palpitant sans que ça vienne interrompre la dramatique. C'est assez étonnant, la fusion du genre spéculatif et du genre romanesque de la fiction. Donc, comme je le peux que je viens de vous résumer, mais c'est essentiel sur ce qui précède le commencement vraiment de l'action, on en est quand un brave chevalier qui fait le catéchisme aux jeunes, aux catéchumènes, aux écuyers, là, au domaine du Graal, à quelques pas du lac où tous les jours, « La litière emporte le roi pêcheur se rafraîchir à la brise du lac ». C'est inguérissable, mais il a sinon des guérisons, des soulagements. Et la brise du lac en fait partie. Il faudrait écouter toute l'œuvre, ça dure cinq heures, mais ça passe vite.
La promesse du pur idiot et le cygne abattu
1:21:07 Donc il est en train comme ça, avec les jeunes gens un peu à l'écart, de leur raconter tout ça devant eux émerveillés, n'est-ce pas ? Klingsor, etc., qu'il prend la lance, qu'il la retourne, qu'il fait la blessure du roi pêcheur. Il leur dresse ce tableau négatif, négatif à 100%, pas tout, car son récit se termine par le seul élément positif qui reste.
1:21:40 C'est le thème, vous savez que toutes ces idées que je fais intervenir dans le pitch sont illustrées musicalement, Wagner, dans son système musical, par ce qu'on appelle les leitmotifs. Il y a un leitmotif de la lance, on la reconnaît tout de suite, comme notre ascendante, comme ça, ascendante. Il y a le motif du Graal, beaucoup plus mystique, beaucoup plus paisible. Il y a le motif du rire de Kundry, une espèce de ricanement, de hennissement de cheval comme ça, chromatique, compulsif.
1:22:14 Et il y a ce dont on va parler maintenant, le seul point positif, il est un jour qu'Amfortas était en prière une fois de plus près de l'autel, en train de supplier qu'un jour sa blessure se ferme, Un jour, une vision lui est apparue, une vision avec audiovisuel, non mais c'est dit dans le texte. Il y avait la vision, la lumière et une voix qui lui disait, et voilà le texte de la promesse qui va traverser toute l'œuvre, « Instruit par la pitié arrivera le pur idiot, sache attendre celui que j'ai choisi ».
1:22:56 Donc je veux vous passer le passage où il vient, où il énonce cette promesse. Lui c'est une basse, parlons musique un petit peu quand même. Parsifal est un ténor, lui est une basse, mais c'est lui qui de très loin occupe musicalement, en temps musical, la plus grande durée de l'œuvre. Au point que certains disent que les trois actes de Parsifal sont une immense rhapsodie pour basses et orchestres.
1:23:27 Ne négligez pas le personnage de Gurnemanz qui fait le catéchisme aux jeunes, mais ce n'est pas lui qui amène le salut, mais il l'annonce. Et donc, on est au moment où il vient d'énoncer la promesse, émerveillé les écuyers reprennent encore avec les harmonies étranges. Avec Wagner, la tonalité se dissout et bientôt il y aura la musique contemporaine, il y aura Debussy, Schoenberg. L'unité organique de la forme sonate. Donc, à quelques exceptions près, comme disait Prokofiev, il ne faut pas encore faire de la belle musique en blanc majeur, en ut majeur, pardon, et il reprenne en chœur, il reste émerveillé sur le mot « Tor », l'idiot viendra, le pur idiot, la note se prouve, et à ce moment-là, contraste.
1:24:20 Vacarme, rumeur venant du lac jusqu'ici, je vous disais, c'était une action prise à la glu d'une lenteur lancinante, fascinante, mais désespérément lente. Et voilà que tout d'un coup, on amène un cygne, un oiseau, un cygne qui d'habitude se mire sur les eaux azurées du lac, un cygne éclaboussé de sang. Et on amène ce jeune homme qui vient d'envoyer une flèche dans ce domaine du Graal où il est interdit de toucher au moindre animal.
1:25:02 Mais oui, tout n'a pas commencé avec les végétaliens, etc. Wagner était végétarien. Il était inscrit dans des institutions contre les dissection des animaux. Ça n'a jamais été une garantie d'être progressiste par ailleurs, je remarque au passage. Voilà, il faut être contre. Donc ce cygne est éclaboussé de sang. Et je vous en dis, c'est comme si le chevalier, voilà le coupable, les écuyers amènent ce jeune homme qui est là avec son cheval, un gamin.
1:25:43 Je lui dis « c'est toi qui as tué le cygne » et l'autre lui répond et on voit tout de suite, dès ses premiers mots, que c'est un idiot. Et oui, je tire au vol tout ce qu'il vole. Nous, d'abord, là je traduis le mot d'abord. Im Fluge treff' ich, was fliegt. Je tire au vol tout ce qu'il vole. Et là on se retrouve. Ils ne se sont pas concertés, c'est moi qui fais le rapprochement. Flaubert à la même époque, Saint-Julien l'Hospitalier, qui renoncera à la chasse après avoir fait le carnage de tous les animaux.
1:26:15 Et puis l'idiot, alors là, c'est le contraire. Lui, il arrive avec toute sa douceur, avec toute son option christique, si vous voulez, et il ne produit que des désastres autour de lui. C'est la même chose, mais à l'envers, en chronologie. Donc voilà, on va voir la scène où surgit enfin le personnage de Parsifal.
1:26:45 On n'a pas le temps. Regardez déjà le temps qu'on a passé, je vous ai à peine présenté le livre. Mais ce n'est que le début d'un cycle, je vous rassure, ce n'est pas aujourd'hui qu'on va cesser de parler de la quête du Graal. Mais ce qui est important, c'est que je suis obligé de vous sucrire un extraordinaire dialogue qui commence. Il voit bien qu'il a fait râgner. « Qui est-tu ? Je ne sais pas. Qui t'a montré le chemin ? Je ne sais pas. » Parce qu'il sait que le vieux chevalier, c'est lui que personne ne peut arriver là, si ce n'est pas la grâce qui a ouvert le chemin.
1:27:19 « Qui est ton père ? Je ne sais pas. » Il ne sait rien. On le culpabilise à mort. On amène le cadavre du cygne. Il dit « Regarde ses yeux, regarde le sang qui a figé les ailes ! » Et le rouge sur le blanc. On avait vu ça avec Nerval. Le moyen terme étant le rose, les broderies sur les tuniques. Vous voyez comme ça va loin tout ça. Le blanc, la pureté absolue, mais... C'est beau, l'ail électique. Mais stérile.
1:27:56 Tant que la fille est vierge, elle n'a pas d'enfant, tant qu'elle est blanche. La reine blanche comme un lys qui chantait la voix de sirène. Et Jeanne, c'est la Pucelle d'Orléans, Jeanne la bonne Lorraine, et Jeanne la bonne Lorraine qu'anglais brûlèrent à Rouen. Où sont-ils vierges souveraines ? Mais où sont les neiges d'antan, ça c'est le blanc, le rouge c'est la fécondité mais c'est la violence aussi.
1:28:35 Et voilà les deux qui sont là sur ce cygne animal par excellence. Bachelard a fait de très belles études dans l'eau et les rêves sur le cygne qui est l'image de la nudité en fait parce qu'il se mire tout le temps, il regarde son image narcissiquement dans les flots, dans l'ordre symbolique, on n'est pas en zoologique. Il intéresse le cygne quand il plonge son col sous l'eau. C'est pour chercher des vers dans la vase, dans la réalité zoologique. Mais il glisse comme ça. Et donc ce contraste des deux extrêmes, du blanc et du rouge, il culpabilise.
1:29:09 Regarde ses yeux vitreux, il y a tout ça, je n'invente rien. Je suis en deçà du texte. Et le jeune homme, tout d'un coup, qui ne dit rien. Il a répondu, la seule chose qu'il dit, c'est « je ne sais pas, je ne sais pas, toutes les questions ». Et devant cette culpabilité, il prend son arc et il le casse. C'est joli. Donc, on ne le verra pas ça, mais je vous montre quand même son arrivée. C'est-à-dire, les derniers moments de lenteur, comme ça, à la promesse, et tout d'un coup, le vacarme qui accompagne l'arrivée de celui qui va jouer un si grand rôle, du pur idiot.
1:29:47 Je vais demander à Pierre-Lin de bien vouloir nous passer un premier extrait vidéo. Ah oui, quand même que je vous le disais même avant, que toutes ces vidéos sont extraites d'un film que je ne saurais trop vous recommander, là aussi je vous laisserai le lien, si ce n'est pas ce soir, je le ferai des points, ne vous inquiétez pas sur notre page Facebook, Mais ce film, c'est Parsifal, vous cherchez sur YouTube, il y a 10 000 versions de Parsifal, Parsifal film, c'est pas un opéra filmé, c'est un film de Syberberg, S-Y-B-E-R-B-E-R-G, Syberberg.
1:30:30 Je passe des thèmes. Vous voyez, l'importance de ce film, c'est une telle richesse de matériaux que je ne ferai soit que bâcler, soit prendre des longueurs qui nous empêcheraient de traiter notre sujet de ce soir. Mais je constate que le domaine du Graal est encombré de gravats, ce qui nous ramène à Gaza et à ce qui reste de Bakhmout.
1:31:10 Ou de Mariupol avant que les Russes les reconstruisent. On en a vu. Non, on ne s'éloigne pas de notre souci premier. Je m'étais si près de ce souci-là. Donc, comment voulez-vous qu'on le quitte ? Mais, voilà, on va passer la séquence où, pour l'instant, il ne fait que surgir en disant « je tire au vol tout ce qui vole ».
1:33:18 Der König grüßte ihn als gutes Zeichen, als überm See kreiste der Schwan, da flog ein Pfeil. Schön, schön, schön, schön, schön, in der Borde für den Fein, dein Blei.
Herzeleide et le Bouddha : l'enfant tenu loin des armes
1:34:00 Donc, devant, après que Gurnemanz qui dirige les opérations, il a dit aux écuyers d'aller enterrer ce pauvre cygne. Parsifal, il n'a toujours rien dit d'autre que je ne sais pas, je ne sais pas toutes les questions qu'on lui pose sur ses origines, sur son père, sur comment il a trouvé le chemin. Le chevalier revient à l'attaque et lui dit « Dis-nous au moins une chose sur toi, quelque chose de précis sur ton identité. » Et tout d'un coup, avec un visible, il dit « Ich habe eine Mutter. » J'ai une mère. Elle s'appelle Herz Leid. Alors Herz, c'est le cœur. Leid, c'est la souffrance.
1:34:53 Mot à mot, c'est l'équivalent de ce qu'on appelle en théologie Mater Dolorosa. J'avais une mère, Herzeleide, elle m'élevait dans la forêt. Et là, on apprend. Le vieux chevalier remarque qu'il a des manières de noble, alors qu'il a une arme vile. L'arc s'était considéré comme pour les gamins, c'était juste une arme, ou pour les braconniers. Les armes nobles, c'est l'épée et la lance à l'époque, pour la chevalerie.
1:35:28 Et il dit « oui, oui, c'est moi qui ai les forgé ». On apprend que sa mère, dont l'époux était un des chevaliers les plus valeureux de toute la matière de Bretagne, Elle est devenue veuve, a perdu son époux, enfin un orphelin de père si vous voulez. Elle l'a élevé seule dans la forêt. Pourquoi dans la forêt ? A l'écart. C'est à l'écart au sens propre et figuré la forêt, vous voyez. A l'écart pour que jamais, jamais ce qui lui reste de l'amour qu'elle avait pour son mari, de l'amour qu'elle avait pour Gamuret, C'est à dire, c'est...
1:36:07 Cet enfant, ce garçon, pour que jamais il ne soit tenté d'aller en chevalerie où elle a déjà perdu deux frères, son mari. Elle dénonce ce monde où chacun, où tous s'entretuent celui de la chevalerie. Et elle l'a mis en forêt, loin de ce que Kundry nommera tout à l'heure, je vous l'ai dit pour la deuxième fois, « waffenfremd » loin des armes, « waffenfremd » Von Männer des hommes, Kampf, des combats, und Wüten et des rages.
1:36:41 L'aleka. Ça vous rappelle quelque chose ? Moi aussi, je sais qu'il y en a qui se disent ça rappelons quelque chose. Quel est un autre, dans une autre religion, un personnage comme ça qui a été élevé à part ? Ça y est, vous avez compris que je parle de Siddhartha Gautama, dit le Bouddha. Wagner est un lecteur de Schopenhauer et de bouddhisme comme Nietzsche. Or, vous savez que le Siddhartha Gautama à l'origine est le fils d'un maharadjah, qui avait tellement d'amour pour son fils qu'il voulait l'impossible, c'est-à-dire que son fils ne connaisse rien de cette misère que le monde.
1:37:22 Je ne dis pas des malheurs du monde, mais c'est le malheur qu'est le monde, de ce monde qui est une vallée de larmes, comme on dit dans la Bible. Mais oui, on oppose les religions les unes aux autres, mais tout raconte la même chose. Et donc, pour préserver, donner des instructions à toute sa cour, de son immense domaine, pour que jamais Jamais il ne voit de signe qui connotent la maladie, la mort, la pauvreté, la misère, etc.
1:37:55 Et l'adolescent croit, il perd sa croissance, et un jour il est devenu assez fort pour escalader un mur, un mur qui est à la limite du domaine, à la dérobée du personnel de son palais, et il voit tout l'un coup de l'autre côté. Côté du mur, à une métonymie de l'Inde, un mondial, comme il y en a millions.
1:38:25 Les Indes. Et il voit d'un coup, d'un coup, lui saute aux yeux ceux qui n'avaient jamais soupçonné jusque-là, en même temps, la laideur, la maladie, la saleté, la mort, la vieillesse. Donc il renonce à tous ses privilèges de nobles et il commence à prêcher à travers ce continent qu'il l'a. Il recherche la lumière de la flèche, la rivière de la flèche.
1:38:58 Voilà, donc vous voyez, il y a… ne me dépendez pas un sens, Wagner emprunte aux cathares, au bouddhisme, c'est son testament. Il a tout, tout, tout, tout filtré, tout remué, tout… le personnage féminin de Kundry, la grande séductrice, Celle qui a fait que la lance n'est plus dans le domaine du Graal puisqu'elle a suborné le roi du Graal lui-même, n'est-ce pas ?
1:39:32 Amfortas, ça va être une autre paire de manches. Elle va maintenant faire la grande séduction, ce sera le deuxième acte, on ne peut pas tout le voir. Sans doute la plus grande scène de séduction de l'histoire de la scène lyrique, où je vous l'ai dit comme ça, sans illustration, Sonore, mais vous avez le temps ? Vous vivez une époque extraordinaire, on peut avoir en streaming à peu près tout ce qu'on veut, à condition d'avoir des sources quand même.
La monstration du Graal et la question non posée
1:40:05 Parsifal commence avec, on va le voir quelques instants ça, il commence par entrer dans le domaine du magicien, mais comment ça se fait ? Pour l'instant, il était un idiot. Il répondait à peine aux questions et la seule chose qu'il a dit en fin de précise c'est « j'avais une mère, ça va pas loin ». Et bien justement, je reviens un peu en arrière, le chevalier, celui qui enseigne aux autres, qui raconte l'histoire sainte, si vous voulez, voyant qu'il a affaire à un personnage hors du commun, dit « c'est peut-être lui l'envoyé, il a une intuition ».
1:40:43 Et il l'emmène, il le prend par l'épaule et il l'emmène, le jeune homme, loin de le châtier, il l'emmène au domaine du Graal, car c'est vendredi il va assister à une scène qui stupéfie l'œil et l'oreille et par laquelle va se terminer le premier acte, la monstration du Graal. Mais cette scène est terrifiante parce que le roi du Graal Amfortas est là, sur sa litière, avec les draps souillés de sang, parce que la blessure n'arrête jamais de se renouveler.
1:41:24 Et jamais il ne souffre autant de sa blessure que lorsque le Graal irradie sa lumière. Donc quelque part il est à contre-fils. Son rêve ce serait qu'on l'autorise à démissionner qui ne s'occupent plus du Graal, alors que normalement son travail c'est de dévoiler au sens propre, d'enlever le voile qui recouvre le Graal pour qu'avec sa lumière il puisse se répandre parmi tous les fidèles. Et donc, partons !
1:41:55 Parsifal va assister à cette scène terrible avec une lenteur infinie, une progression vers le paroxysme de la souffrance jusqu'au moment où il s'évanouit. Et au moment où il s'évanouille, il y a une voix de la coupole comme une voix d'ange qui répète « Instruit par la pitié viendra, le pur idiot sache attendre celui que j'ai choisi ». Sauf que le vieux chevalier attendait impatiemment que pendant la cérémonie, Parsifal parle, pose la question qui lèverait la maléfice sur le monde.
1:42:34 Et ça, c'est un souvenir de Chrétien de Troyes. Car dans Chrétien de Troyes, Parsifal est reçu à la cour du roi Arthur. Là, il est tout content, il a réalisé son rêve, il a quitté le château de sa mère, elle en est morte, il se retournait, il a vu qu'elle tombait en pamoison, mais il est passé outre, il est parti. C'est ce que nous faisons tous en naissant.
1:43:04 Un prud'homme, c'est-à-dire un ermite, lui apprendra plus tard que c'est la culpabilité d'avoir « tué sa mère » et qui fait qu'il reste muet, qu'il a la bouche nouée. Donc, il ne pose pas cette question, le chevalier espérait qu'il serait celui qui est annoncé, qui va poser la question « à qui on sert le Graal ? Quel est ce roi ? Pourquoi est-il blessé ? » Et lui, il est là, il a la main sur sa poitrine comme si la blessure était pour lui. Et le vieux chevalier, furieux, le chasse avec cette formule un peu énigmatique qui sont les derniers mots du premier acte.
1:43:46 «Tu n'es qu'un idiot, à l'avenir laisse les cygnes tranquilles et cours après les oies, oison que tu es. » Et le chat, c'est l'immense coupole que les chevaliers ont quittée. C'est pas parce que tout ça est un attirail, c'est le côté négatif de la religion instituée avec ses traditions, ses dogmes. Je ne trouve pas de meilleur mot que l'attirail. Vous savez, dans toute la religion, quelle qu'elle soit, la pesanteur des objets du culte, bref, tout ça se vide, la salle se vide.
Deuxième acte : Klingsor et les filles-fleurs
1:44:19 Il ne reste plus que le chevalier, le chevalier le chasse, il ne reste plus que le chevalier. Et là, une voix tombe de la coupole et instruit la promesse. Ceci dit, dès que le deuxième acte commence, alors là, ce n'est plus la lenteur, la musique prise à la glu, C'est un déchaînement de paroxysme. Nous sommes entre le maquereau et la prostituée. Mais oui, je n'exagère rien. On voit enfin ce fameux Klingsor.
1:45:00 Et nous apprenons que la messagère du Graal, la Kundry, celle qui parcourait le monde entier pour trouver des baumes, qui soulagent, sinon guérir, qui soulagent un peu la blessure, Jusqu'à dire, sans doute souvenir de Macbeth, que tous les parfums d'Arabie ne suffiront pas à fermer cette blessure, mais enfin elle fait ce qu'elle peut, que c'est elle, c'est la même qui a séduit le roi, elle change d'apparence. Tantôt c'est une sauvageonne dans les buissons, qui sert les chevaliers du Graal, qui essaie de soulager leur malheur, de leur venir en aide.
1:45:38 Tantôt, c'est la quintessence du glamour et la séduction, lorsqu'elle est envoûtée, Klingsor. Et là, quand on arrive, Klingsor est en train de lui dire « Allez au boulot ! » Mais c'est comme ça, au boulot ! Elle dit qu'elle n'en peut plus qu'elle s'amuse et dormir, s'anéantir, je ne vous passe tout ça, vous le verrez. Il dit « Oui, mais c'est vrai qu'aujourd'hui, tu as un drôle de travail parce que, là je vous dis la situation exacte, plus difficile est à séduire celui qu'aujourd'hui protège le bouclier de l'idiotie. » Et pour cela, bien sûr, elle ne veut pas.
1:46:22 Bien sûr, il lui dit « Mais tu n'as pas le choix, je suis ton maître, Alia, bon ? » Et avec quel pouvoir allusion sardonique au fait qu'il est castré ? Furieux. Klingsor s'enfonce dans le sol avec sa tour magique. On va enfin voir le jardin des sortilèges, avec sa tour cachée, avec les filles fleurs. Vous allez y voir, messieurs les filles fleurs.
1:46:53 Une moiselle aussi. Et avant de disparaître, il y a un passage assez étrange, je le signale pour ceux qui ne néglige pas les détails peut-être les plus signifiants. On a remarqué que Wagner a toujours des passages où il montre l'extrême sensibilité et l'humanité profonde de ces personnages les plus négatifs. Il est censé être le diable, le Klingsor. Et quand il voit Parsifal franchir ses remparts, massacrer tous les chevaliers qu'il avait amassés depuis des années, et se rapprocher de lui, mais Parsifal n'a pas vu qu'il ait vu.
1:47:31 Mais comme il est beau le jeune homme, et comme les roses fleurissent sur ses joues quand il contemple le jardin d'un solitaire. Je vous livre le texte avec ses mystères, sans l'interpréter, il s'enfonce dans le sol, et à ce moment-là surgissent enfin les filles-fleurs qui vont chacun chercher à séduire Parsifal. Et je vous dis d'avance que lui, il est émerveillé, comme un jeune gamin en pleine puberté, mais il a quand même cette mission, on a compris qu'il est venu chercher la lance.
1:48:04 La vision de la blessure, la vision de la terrible souffrance du roi pêcheur fait qu'il a pris la résolution. Il a été touché par la pitié d'aller récupérer la lance. Et quand il s'aperçoit que les filles fleurs sont un peu envahissantes et le détournent de sa quête, tout d'un coup, une voix l'appelle le nom. Je ne vous l'ai pas dit, ça fait une heure et demie que l'œuvre a commencé et on n'a pas encore entendu son nom. On l'appelle le pur idiot et on entend tout d'un coup par une voix de femme.
1:48:38 Kundry commence sa grande scène de séduction. N'allons pas jusque là, voyons le moment où tout d'un coup il entre dans le jardin magique, le jardin des sortilèges, dans le jardin des filles-fleurs, qui inspirera à Proust bien plus tard. Son merveilleux titre par lequel il a eu enfin le prix Goncourt, À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Deuxième extrait.
1:49:54 Chantononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononon Je resterai bien longtemps avec les filles fleurs. Il paraît qu'à la Générale, la première répétition qu'il y a eu, le vieux Wagner, là, assis dans la salle vide à vide avec l'orchestre et les musiciens. Après la scène des filles fleurs, il était là-haut, sur le balcon, et il a fait « Bravo ! ».
Le baiser de Kundry et la reprise de la lance
1:51:18 Je continue le pitch avant de vous donner les derniers éléments qui enrichissent ces données déjà extrêmement denses. Il va y avoir la grande scène de séduction. L'élément le plus important à retenir de cette scène au niveau dramatique, c'est qu'au lieu de faire comme les filles fleurs, de montrer ses seins, ses hanches, ses jambes, etc. Elle a compris que c'est un gibier différent. Elle le trouble et l'attendrit en lui rappelant sa genèse, en rappelant l'amour de son père et de sa mère.
1:51:57 On assiste carrément à ce qu'on appelle en psychanalyse. La scène primitive, presque la copulation de ses parents qu'elle lui décrit car elle a eu une vie antérieure et surtout elle s'identifie de plus en plus à sa mère. Elle dit en fait tu ne t'es pas aperçu parce que tu as fui, tu t'es éloigné donc elle reprend la culpabilisation mais elle dit mais il est bouleversé parce qu'il réalise tout d'un coup qu'il a été le meurtrier de sa mère.
1:52:27 Il dit « oui, il y a une consolation ». C'est que tu connaisses le baiser par lequel tu as été conçu. Elle le prend dans ses bras et le grand retournement de la pièce est là. Elle le prend dans ses bras et le contact du baiser rappelle tout d'un coup à Parsifal qui s'était enivré dans les bras de Kundry pendant quelques instants ce pour quoi il était venu, la souffrance du roi Pêcheur. Il la repousse. Et là, bien sûr, vous imaginez bien, du coup, pour la première fois, elle tombe amoureuse de sa victime. Elle supplie de rester au moins une heure avec lui. Et voilà, l'autre lui fait comprendre que c'est la damnation pour l'éternité s'il reste une heure avec elle. Bref, la tension grandit. Elle le condamne, c'est important pour comprendre le troisième acte.
1:53:21 Puisque elle voit, vous retrouvez toute la colère des grandes tragiques de Médée, n'est-ce pas, d'Hérodiade, de Phèdre, lorsqu'elle dit : Ah, cruel, tu m'as trop entendu, écoute Phèdre, dans toute sa fureur. C'est un coup, elle déchaîne sa fureur contre lui, et pour le châtier de se refuser à elle, elle lui dit tous les chemins. Notre thème de ce soir, c'est le chemin qui mène au Graal. Tous les chemins seront brouillés, tu ne retrouveras pas le Graal.
1:53:52 Tu ne pourras pas fermer la blessure du roi pêcheur. Tous les chemins te seront irrés. Irrénalement, c'est des leurres, des leurres, des tromperies. Il y en a des choses à voir dans Parsifal. Et donc, qu'est-ce qui reste attiré par ce vacarme, puisque le ton monte ? Enfin, Klingsor de sa cachette. Enfin, nous on l'avait déjà vu dans la scène avec Kundry, mais personne du monde extérieur ne l'avait vu.
1:54:22 Admettons que ce soit l'inconscient qui n'apparaît jamais à la surface, qui n'est pas dans l'extérieur, admettons. Vous devinez qu'il est en train de vivre ces derniers moments. Lorsque l'inconscient se montre à l'adversaire, c'est qu'il est déjà fichu. Bref, il sort avec la lance, et la lance sur Parsifal s'arrête miraculeusement sur lui, il la prend, il fait un immense signe de croix, et tout se désagrège. Le jardin, le château de Klingsor les filles-fleurs, et le décor devient le désert.
1:54:59 Fin du deuxième acte sur un énorme roulement de timbales. Donc voilà, on ne verra pas cette grande scène de la séduction ni non plus. Il se passe à un moment où Parsifal récupère la lance et nous passons au troisième acte. Vous devinez la suite. Il n'y a plus qu'à aller au château du Graal et toucher avec la lance La lance, la blessure, de sorte que la blessure se referme car la prophétie avait dit la main qui inflige la blessure, la lance, la lance, la lance fait mal et la main qui guérit.
1:55:43 C'est la même chose. La connaissance, ça fait mal. Je vous abandonne. Trois secondes. Julien Gracq reprend cette dialectique précisément dans le château d'Argol. Vous voyez où il dit ceci.
Hegel et la chute : la main qui blesse est celle qui guérit
1:56:14 Alors, pardon. Voilà. J'espère que je vais y voir, parce que là, c'est écrit petit. Voilà. Après, on aura un dernier extrait qui sera les derniers moments de l'œuvre. Mais avant, il faut absolument ... que... on prenne conscience de ceci. Voilà, alors...
1:56:54 ... le livre s'est refermé, comme c'est les pages de la Pléiade, c'est un peu volatile. Voilà.
1:57:28 Alors, J'y vois à peine, voilà. Ça alors ? Ah, attendez. Il ne manque pas les pages quand même. Voilà, pardon, excusez-moi.
1:57:59 Il travaillait cependant, toujours Albert, avec ardeur, déchiffrant les pages difficiles de cette logique, où le système hegelien entier semble prendre tout à coup son vol auguste et angélique. Albert portait une riche curiosité aux mythes qui ont bercé l'humanité dans sa longue histoire. On va arriver à la connaissance. Vous savez, Adam et Ève ont touché un arbre, au fruit de l'arbre de la connaissance. Vous savez, on rappelait ce que dit le démon, le serpent. C'est le seul moment où le menteur dit la vérité. Belle dialectique.
1:58:44 « Si vous goûtez ce fruit, eritis sicut Deus, scientes bonum et malum, vous serez comme Dieu connaissant le bien et le mal. » L'animal, il s'en fout. Il fait ce qu'il peut, mais non pas ce qu'il doit. Donc ça introduit une souffrance, mais c'est seulement la connaissance qui peut nous sortir de cette souffrance, sinon pas le fait de revenir en arrière. Car comme dit magnifiquement Nerval, mais je voulais souvent citer cette phrase, mais elle est de plus en plus vraie à chaque fois qu'elle revient, l'ignorance ne s'apprend pas.
1:59:20 Vous n'êtes pas persuadé maintenant que la Terre est cubique. Alors, voilà le... Il y a justement un passage où Hegel aborde ce problème, n'est-ce pas ? « Albert portait une riche curiosité aux mythes qui ont bercé l'humanité dans sa longue histoire. Il en recherchait avec passion la signification intime. Aussi un matin fut-il tout à fait surpris de voir que Hegel, malgré son aversion déclarée pour les exemples, s'était attaché à donner une explication du mythe de la chute de l'homme. »
1:59:52 On y arrive au jardin, au premier jardin. « Si nous examinons de plus près l'histoire de la chute, disait-il, nous trouvons, comme je l'ai dit déjà, qu'elle met en lumière le retentissement universel de la connaissance sur la vie spirituelle. Dans sa forme naturelle et instinctive, la vie spirituelle porte la robe de l'innocence et de la confiance et de la simplicité. »
2:00:22 L'absorption de cette condition immédiate en quelque chose de plus élevé. Le spirituel est distingué du naturel et plus spécialement de la vie animale dans ce qu'il s'élève à la connaissance de lui-même et d'un être à lui propre. C'est le fameux connaître toi-même, n'est-ce pas ? Cette division doit à son tour s'évanouir et être absorbée. Négation de la négation. La connaissance seule peut supprimer les malheurs apportés par la connaissance, mais en allant à l'infini.
2:00:53 Vous avez vu ça aussi avec le texte de Kleist sur les marionnettes, je suis sûr qu'il y en a qui ont pensé, et je les en remercie. Donc pas de régression, mais au contraire, il faut aller plus loin et à l'infini dans la connaissance. La main qui inflige la blessure est la même que celle qui guérit. Donc je finis ce passage. Cette division doit à son tour s'évanouir et être absorbée et l'esprit peut s'ouvrir à nouveau d'une route victorieuse vers la paix.
2:01:28 Donc Happy End, la concorde alors est spirituelle, c'est-à-dire que le principe du rétablissement est trouvé dans la pensée et dans la pensée seule. Et là, c'est souligné, la main qui inflige la blessure est aussi celle qui guérit. Donc, je vous dis, c'est fini, il a récupéré la lance, on va revenir, fermer la blessure avec la pointe de la lance.
Troisième acte : le Vendredi saint et la fermeture de la blessure
2:01:59 C'est bizarre, comme il dit, fermer une blessure avec une pointe. Et non, ce n'est pas si rapide. Entre le deuxième acte et le troisième acte, on va apprendre au début du troisième acte qu'il s'est passé dix ans. Mais qu'est-ce qui s'est passé ? Lorsque le vieux chevalier, un matin de Pâques, vous voyez pourquoi j'ai choisi cette date ? Le matin du vendredi saint Gurnemanz, le vieux chevalier qui a encore vieilli depuis, n'est-ce pas ?
2:02:35 Il ne supporte plus la souffrance d'Amfortas, le dépérissement de ses frères chevaliers, de cette décadence de la société qui était la sienne. Il est devenu un ermite qui habite à proximité du domaine du Graal, dans la forêt, dans une clairière. Il sort par ce matin de printemps et il entend un gémissement. Il dit « c'est pas une bête ça ». Il reconnaît Kundry, la sauvageonne qui venait leur apporter des remèdes.
2:03:12 Et à leurs blessures au chevalier, il voit Kundry inanimé dans les buissons. Il la revigore, il la frictionne et il s'aperçoit qu'elle a complètement changé sa démarche, sa voix et surtout les seuls mots qu'elle dit, servir, servir. C'est tout le contraire de la sauvageone un peu provocatrice qu'elle était jusque là. Et l'autre mélancoliquement dit « Vous servir à quoi ? Parce que maintenant, je ne vois plus d'issue. » Et à ce moment-là, à la clairière arrive un chevalier, le mouillon clos, le heaume fermé, et avec toutes ses armes. Or, on ne porte pas d'armes le vendredi saint dans la chrétienté. Le chevalier le fait observer aux jeunes. Il ne dit surtout pas aujourd'hui « Schnell, ab die Waffen »
2:04:08 Laisse tomber les armes. Et l'autre dit « Tu vois quel jour on est aujourd'hui ? » Et l'autre fait « Non ». Il dit « Mais par quelle terre païenne es-tu passé pour être le seul chrétien de la chrétienté qui ne sait pas qu'on est aujourd'hui le Vendredi Saint ? » Et à ce moment-là, quand il s'agit bien sûr de Parsifal qui a mis 10 ans, mais on ne sait toujours pas pourquoi, enlève son heaume, le vieux chevalier dit à Kundry, Tu le reconnais ? C'est celui qui avait tué le cygne, celui que j'ai chassé. Et dans ce matin de printemps, où le pré va refleurir, et c'est ce qu'on appelle l'enchantement du vendredi, Parsifal revient, et ça fait dix ans qu'il cherche à retrouver le domaine, il vient de le trouver, et lorsque je lui demande « mais où est-tu pendant tout ce temps ? », il répond simplement « je suis passé par Et dans des sentiers périlleux.
2:05:09 Ça à mon avis c'était encore un souvenir, Wagner connaissait tous ces textes-là, je ne fais pas d'hypothèse oiseuse, un souvenir de d'Eschyle, de la tragédie grecque et de l'Orestie en particulier. Car lorsque Oreste subit un procès, toute la cité d'Athènes, les juges d'Athéniens se réunissent pour juger si c'est plus grave de tuer son père ou de tuer sa mère. Quel est le crime le plus grave ? Puisque Oreste a tué sa mère pour venger son père qu'elle a tué, au profit du couple qu'elle fait avec son amant.
2:05:52 Le peuple d'Athènes se partage en deux, c'est très grec, en deux là-dessus, il y a autant de raisons de trouver que le crime dans tous les cas est épouvantable. Et pour faire pencher la balance, et c'est le cas de le dire, en faveur d'Oreste, Athéna, la patronne d'Athènes et en même temps la déesse et la sagesse, Elle décide, et l'expression en français vient de là, de mettre son poids dans la balance. Et donc, Oreste est acquitté.
2:06:24 Il n'y a pas quel rapport avec les dix ans qui séparent le deuxième acte de Troisième acte de Parsifal ? Je ne perds pas mon fil. C'est à ce moment-là qu'Apollon, le dieu prophète, lui dit « bon, ça y est, tu es sauvé, mais va-t'en, va loin maintenant. » Parce que les Euménides, là, les déesses des mères, les déesses maternelles, vont se venger. Car tu as choisi de venger ton père, elles vont se venger pendant dix ans moins, restez moins. A mon avis c'est un souvenir de ça. Voilà donc, Parsifal revient au domaine du Graal, accompagnant le chevalier, il vient au moment où c'est de nouveau la cérémonie de monstration du Graal.
2:07:01 Plus que jamais la souffrance d'Amfortas est insupportable, le chevalier Amfortas, lui-même est au paroxyme de sa souffrance, il enlève tout d'un coup les linges, Sanglant de sa blessure, il disait « Allez, finissons-en, plantez vos lances et vos épées dans la blessure et qu'on en finisse ». Et au moment où il est au paroxysme de sa douleur, surgit l'immense porte, s'ouvre, et surgit Parsifal, accompagné de Gurnemanz et de Kundry, qui va clore l'œuvre en fermant la blessure. Avec ce que Badiou, oui Badiou, le marxiste qui est allé à Bayreuth quand il avait 15 ans, emmené par sa maman, je lui ai dit une fois dans son autobio, Badiou dit très bien que…
2:07:43 C'est une espèce de sauvetage par la douceur dans la fin de Parsifal. Ce n'est pas un happy end dans le style « et il est heureux, il y aura beaucoup d'enfants ». C'est avant tout un apaisement de toutes les tensions. On va mettre la coda de Parsifal. Et après, je serai heureux de répondre à vos questions.
2:08:41 ...et es, der Scheru, der sich schlug. ... etsündigt, unentzünd' ... ... wenn ich verwalte nun dein Amt ...
2:10:47 ... du nachts durches Glück, der deine Hunde nur verschließen, in sich eines Bluts entfliessen.
2:15:21 Chantanonononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononononon
Question du public : le Graal du capital
2:17:13 Merci d'être resté jusque-là, Hippolyte. Quant à mon jeu, je lui concède très volontiers que l'épithète d'expressionniste convient très bien. Ça a été fait à la musique de Wagner. Ce n'est pas un hasard si le musicien le plus expressionniste, C'est-à-dire le jeune Schönberg, Il sera le premier à reconnaître cette dette, avec un côté paroxystique, que ce soit dans la souffrance ou dans la volupté.
2:17:55 Et non pas dans les demi-teintes de l'analyse. Tout ça est à grandes enjambées, ça mérite de nuances. Alors, où est la question ? Il y a vraiment un problème, j'espère que ça ne va pas continuer chez moi. Je suis sûr qu'il y a une connexion quelque part qui n'est pas bonne.
2:18:43 Claude Debris, que je salue, je ne crois pas l'avoir déjà vu, mais ma mémoire devient peu fiable. Le Graal du Capital n'est-il pas notre râle ? En voilà des assonances, ça fait plaisir. Ployant sous le faix du travail mort et de la valeur d'échange. Oui, actuellement, oui, tout à fait, très bon rapprochement, mais à condition d'en faire une espèce dans un genre. Je veux dire par là, je ne vais pas rester mystérieux, que le…
2:19:26 C'est mon volume. Voilà. Le côté mort très bien utilisé ici par Claude du Capital a eu des équivalents dans d'autres sociétés. Je suis en train de réagir contre ceux qui disent que la théorie de la plus-value ou de la valeur travail n'est valable que dans le monde moderne, le monde industriel. Bref, je sens une nostalgie de ce qu'il y avait avant.
2:19:56 Et ça, ce n'est pas marxiste du tout. Que Marx soit sévère comme personne n'a été avec monstruosité du Capital, et là je crois qu'il rejoint ce que dit Claude, on est d'accord. Mais enfin, je veux dire, c'est en même temps, quand on regarde les premières pages du Capital, il y a de longues pages, des dizaines de pages où il fait l'éloge de ce que la bourgeoisie a fait par rapport au monde féodal et au monde esclavagiste quand même.
2:20:26 Donc, où je veux en arriver pour répondre à la très intéressante question de Claude ? Je vais répondre par un texte qui reste dans la mouvance, dans les connotations chrétiennes. L'auteur ne l'est pas, il s'agit de Julien Gracq, qui est un surréaliste, mais qui, cette fois, non pas dans « Château d'Argol, mais dans le rivage des Syrtes », le roman pour lequel il a eu le prix Goncourt, Et qui nous ramène à notre propos initial, et c'est pour ça que je le retiens ici, car ce roman se termine au moment où la guerre commence.
2:21:03 C'est une guerre qui est… Le héros principal a franchi la limite des patrouilles pour les bateaux, que de deux côtés on s'abstenait de franchir depuis trois siècles, mais la paix n'avait jamais été signée. Alors, nous ne nous égarons pas dans le détail, il assiste dans une ville méridionale de la Seigneurie d'Orsenna, c'est sa patrie, qu'il a envoyé là-bas comme observateur sur ce qu'on appelle le front des Syrtes par dérision, car il n'y a plus de guerre depuis longtemps, plus personne ne pense à la guerre, c'est à ce moment-là qu'elle est la plus dangereuse.
2:21:41 Et là, il y a une ville qui agonise un peu sur les lagunes, une sorte de petite Venise, si vous voulez, en face. Alors, les héros ont tous des noms italiens, donc vous voyez, ça peut être Lampedusa, ça peut être Malte, ça peu importe, on s'est exténué à trouver où c'était. C'est tous ces coins-là où il y a rupture totale entre un bord et l'autre, c'est pareil, dans les Balkans, on passe. De l'islam à la chrétienté, de l'orthodoxie au catholicisme, je pense aux croates ici, aux serbes.
2:22:21 Et c'est le soir de Noël et il assiste à un sermon dans l'église de Saint-Damase, C'est pas ce qu'est l'Église, c'est pas où. Le peuple qui lui sent venir ce qu'on ne lui dit pas dans la propagande du pouvoir, il y a des changements importants qui sont en train de se faire et que ça bouge en face de l'autre côté. Et il assiste à cette extraordinaire prêche dont je vais, pour répondre à Claude, lire cet extrait.
Le sermon de Noël du Rivage des Syrtes ; Clouscard
2:22:59 D'abord il entend le chœur des fidèles, des tournures orientalisantes, etc. « Elle était poignante, cette voix qui reprenait l'étrange et funèbre cantique venue du fond des temps, pareil au claquement d'une voile noire sur cette fête de joie. » Comme pour Pag tout à l'heure, cette voix d'entraille qui se posait, c'est souvenir, ça se dit pour une voix, si naïvement dans la tonalité lugubre de son passé profond, et je ne pouvais l'écouter sans tressaillement, pour tout ce qu'elle trahissait de sourde, de panique, comme un homme en péril de mort, à qui le nom de sa mère monte aux lèvres, À l'instant des obscurs dangers, Orsenna, c'est sa patrie, Orsenna, ça peut être Malte, se retranchait dans ses mers les plus profondes, pareil au vaisseau dans la bourrasque qui d'instinct se présente tout debout à la lame. Elle réinvestissait dans un cri toute sa longue histoire et se l'incorporait.
2:24:13 Le chant cessa. Un silence plus attentif, allant seulement dans un signe intelligible, et que l'officiant allait prendre la parole. Je le regardais maintenant avec une attention aiguë. Il portait la robe blanche des couvents du Sud, et quelque chose en lui, son regard miope et voilé, D'une douceur lointaine et en même temps d'une concentration maniaque, parler de ses redoutables visionnaires.
2:24:48 Pareil à des charbons à demi-mangés par la flamme des mirages et le feu des sables qu'Orsenna avait vu surgir si souvent de la frange du désert. Vous voyez que je parle en harmonique avec ce qu'on disait tout à l'heure. Marchant vers la chaire, la chaire, la chaire où l'on prêche, Il ondulait entre les rangs sans les toucher comme une flamme blanche, puis quand il gravit les marches, le buisson de cierge l'éclaira par-dessus et fit jaillir de ses mâchoires une dure ombre carnassière.
2:25:23 La face entière sembla venir affleurer à la surface indécise de la nuit. Il se fit dans l'assistance un resserrement imperceptible, aussi intime que des mains qui se touchent et je compris que le temps des prophètes était revenu. Et là, je vous dis maintenant la réponse qu'attend Claude. Il y a quelque chose de profondément troublant et pour certains d'entre vous il y a comme une dérision amère à songer que cette fête Noël, De l'attente comblée et de l'exaltation divine de l'espérance, il nous est donné de la célébrer cette année sur une terre sans sommeil et sans repos, sous un ciel dévoré de mauvais songes et dans des cœurs étreints et angoissés comme par l'approche de ces signes même dont l'annonce redoutable est écrite au livre.
2:26:24 Et cependant, dans ce scandale de notre esprit auquel notre cœur n'a point de part, je vous invite à lire, frères et sœurs, une signification cachée et à retrouver dans le tremblement ce qui nous est permis de pressentir du profond mystère de la naissance. C'est au plus noir de l'hiver et c'est au cœur même de la nuit que nous a été remis le gage de notre espérance. Il faut passer par le négatif.
2:26:58 En ce jour qu'il nous est donné maintenant de revivre, la création toute entière était prostrée, muette. La parole ne se levait plus. Il parlait tout à l'heure de l'occurrence sur le poids du travail mort et de la valeur d'échange. Quant aux écologistes, ce n'est pas le cas de Claude Maffin-Dix. Il n'y a plus rien à tirer cet Occident qui se vautre dans la consommation. C'est comme si c'était ça le problème. C'est un symptôme, ce n'est pas la cause.
2:27:30 « En ce jour qu'il nous est donné maintenant de revivre, la création tout entière était prostrée et muette. La parole ne se levait plus. Et le son même de la voix ne trouvaient plus d'écho dans cette nuit où les astres s'inclinaient de plus bas de leur course. Il semblait, je reviens à ce que dit Claude, que l'esprit de sommeil pénétra toute chose, et que la terre, dans le cœur même de l'homme, se réjouit de sa propre pesanteur.
2:28:07 Il semblait que la création même pesât à sa fin de toute sa masse comme une pierre écrasante sur le souffle scellé de son créateur, et que l'homme se fût couché de tout son long sur ses pierres, comme celui qui tâte dans l'ombre vers la place de son sommeil, car il est doux à l'homme de tirer le drap sur sa tête. Et qui d'entre nous n'a pourchassé plus avant ses songes et pensé qu'il pourrait mieux dormir s'il se faisait de son propre corps même une couche commode et de sa tête à nourrir ? Il y a aussi des lits clos pour l'esprit.
2:28:45 Ici, en cette nuit, je maudis en vous cet enlisement. Je maudis l'homme tout issu aux choses qu'il a faites. Je maudis sa complaisance. Je maudis son consentement. Je maudis une terre trop lourde, une main qui s'est empêtrée dans ses œuvres, un bras tout engourdi dans la pâte qui la pétrit. En cette nuit d'attente et de tremblement, en cette nuit du monde la plus béante et la plus incertaine, je vous dénonce le sommeil et je vous dénonce votre sécurité.
2:29:24 Il se fit dans l'assistance comme un frémissement d'attention et d'étoucement à tout faire dans l'ombre. Vous voyez, je vous parle de celui qu'on n'attendait pas, je vais sauter une page, de celui, il s'agit de la naissance bien sûr du Christ à Noël, Je vous parle de celui qu'on n'attendait pas, de celui qui est venu comme un voleur de nuit. Je vous parle de lui ici en une heure de ténèbres et sur une terre peut-être condamnée. Je vous parle d'une nuit où il ne faut pas. Je vous apporte la nouvelle d'une ténébreuse naissance et je vous annonce que l'heure maintenant nous est présente où la terre, une fois encore, sera toute entière sous-pesée dans sa main et le moment proche où à vous aussi vous serez Il sera donné de choisir.
2:30:18 Où puissions-nous ne pas refuser nos yeux à l'étoile qui brille dans la nuit profonde, et comprendre que du fond même de l'angoisse, plus forte que l'angoisse, s'élève dans le ténébreux passage, la voix inextinguible du désir. Ma pensée se reporte avec vous comme à un profond mystère vers ceux qui venaient du fond du désert, adorer dans sa crèche, le roi qui apportait non la paix, Et bercer le fardeau si lourd que la terre a tressaillit sous son poids. Je me prosterne avec eux. J'adore avec eux le fils dans le sein de sa mère. J'adore l'heure de l'envoi sans passage. J'adore la voie ouverte et la porte du matin.
2:31:05 Voilà, Clouscard, on est très loin des références chrétiennes, sans doute le marxiste le plus pertinent de l'après-guerre. Clouscard, lorsque, dans son débat avec Séguéla à l'émission Apostrophes, lorsque Séguéla dit « Mais je ne raconte pas des mensonges de ma publicité, mais j'ajoute une part de rêve ! » Et Clouscard dit « Ce n'est pas du rêve, c'est de la pacotille. » Ce que le texte que je viens de vous lire annonce, c'est que notre désir a une autre ambition que d'être satisfait par la pacotille. Et là, je donne raison à Claude.
2:31:44 La pacotille que nous sert le capital. Merci pour cette intervention. Bon, on a été exceptionnellement longs ce soir. Heureusement, il n'y a pas trop de questions, donc je ne sacrifie pas trop à votre attente. Mais, bonne nouvelle, nous avons commencé un cycle, on n'en a pas fini, avec l'extraordinaire ambivalence de tout ce qui touche au Graal, et donc avec la dialectique. Merci de votre présence et à très bientôt. Et joyeux ce Pâques, même si c'est un petit peu les dernières heures.