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Mémoire et oubli ne vont jamais l'un sans l'autre
0:28 Chant.
1:33 Eh bien, très heureux de vous retrouver, malgré ce rythme hebdomadaire effréné, qui fait qu'à peine ai-je le temps de répondre aux questions qu'on m'a posées sur la dernière séance, que j'en suis à préparer la suivante, c'est-à-dire celle de ce soir. Mais enfin, ce genre de fatigue, vous pensez bien qu'au fond, j'en suis demandeur. Donc encore merci à tout le monde, ceux qui veulent bien continuer à nous suivre d'être là, d'être fidèles puisque j'ai parlé de la fidélité la dernière fois en liaison avec la mémoire, tout de même le plus fidèle étant celui dont la mémoire remonte le plus loin.
2:16 J'en profite aussi pour rappeler un petit infléchissement de mon approche de la matière qui continue de nous occuper, anamnèse, amnésie, mémoire et oubli. Non pas d'abord la mémoire puis l'oubli ou l'inverse, mais le fait qu'il n'y a jamais l'un sans l'autre, c'est sur quoi nous allons revenir aujourd'hui, C'est l'aspect le plus difficile à saisir, donc ça mérite d'y passer et d'y repasser.
2:51 100 fois sur le métier, à savoir qu'il n'y a pas seulement des causes externes, extérieures, qui viennent limiter notre mémoire. Le vieillissement des traces, l'effacement des lettres en archéologie sur les monuments, Le monde, c'est l'être de pierre. La détérioration des mémoires, à commencer par les miennes, n'est-ce pas ?
3:26 Oui, alors vous me direz, ça va, tu dis ça puisque tu vas nous réciter par cœur trois pages de… Oui, sans doute, Mais regardez à quel point la mémoire est sélective. Parce que ce même soir de la même journée où je vous ai récité ça par cœur, cette mémoire-là, je la garde, heureusement. Mais je veux dire, j'ai oublié 40 fois tel code dont j'ai besoin, tel mot de passe qu'on m'a répété 15 fois, de rappeler quelqu'un à qui j'avais pris les engagements. Vous connaissez tous ça.
4:06 La mémoire, ce n'est pas... Un magnétophone, je le dis en passant, parce que si j'avais à faire des élèves de terminale, j'aurais commencé par là, la mémoire du point de vue physiologique. Béhavioriste, comme on dit chez nos amis anglo-saxons, qui ont fait des recherches très utiles, très précieuses et très précises. La mémoire c'est… Ce n'est pas un magnétophone plus une caméra. Et l'oubli, ce serait le fait que la bande devient un peu vieille et obsolète. Non, ce n'est pas ça.
4:45 Sinon, on ne comprendrait pas pourquoi. Et ça, chacun d'entre vous le sait. Ce que vous avez fait hier entre 9h et 9h15, il y en a qui auront du mal à le retrouver dans le détail. Mais un événement qui vous est survenu dans votre quatrième année, vous pouvez le raconter d'une manière palpitante avec tous les détails encore aujourd'hui. C'est très sélectif. Donc ça veut dire que ce ne sont pas des choses en nous seulement qui font la mémoire. Ce ne sont pas des quelque chose, c'est la mémoire de quelqu'un.
5:20 Je le rappelle au passage. Donc, à cause de tout cela, je disais que je vais passer et repasser sur cette problématique sans doute la plus intéressante philosophiquement dans toutes celles, je les aborde pas toutes, tant s'en faut, qui concernent la mémoire, mais celles qui me semblent la prioritaire et la plus importante dans l'optique philosophique du « connais-toi toi-même », c'est quand même ça l'essentiel, C'est que ce qui limite notre mémoire, ce n'est pas seulement, j'y reviens, des causes externes, obsolescence, vieillissement des traces, c'est aussi des causes internes, c'est-à-dire qu'il y a une force en moi, maintenant c'est un moi général, en chacune d'entre nous, il y a une force qui ne veut peut-être pas remonter.
Le souvenir matriciel de Proust et les deux fontaines de Pausanias
6:10 Vous en avez vu la dernière fois dans le très beau texte de Proust, que je vous ai relu pour une deuxième fois, celle où il dit que les souvenirs qui lui reviennent, ou les souvenirs qu'il a, dont vous avez un très bel échantillon dans le texte qui vous a été envoyé pour ce soir, l'eau qui jouait à l'or au soleil, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, Tous ces souvenirs dont il dit qu'ils ont traversé tant d'années alors qu'autour d'eux se sont effacés, les souvenirs de ceux qui foulèrent ces chemins, bref, que tous ces souvenirs-là sont enveloppés par un souvenir matriciel, au sens presque strict et propre, avec le côté maternel dans matriciel, effacés par les sanglots qui n'ont jamais cessé, Les sanglots de chagrins soulagés qui ont éclaté lorsqu'il s'est retrouvé seul avec sa maman qui, à son goût, avait mis un peu de temps à venir lui dire bonsoir dans son lit parce qu'elle avait des invités.
7:24 Je ris parce que je suis à l'extérieur, je ne suis pas le petit Marcel, mais bon sang, vu de l'intérieur, ce sont des tragédies, nous le savons tous, soit parce qu'on a été enfant, soit parce que nous avons des enfants. Il faut prendre tout ça au sérieux. Donc, vous voyez bien, comment pourrait-on spontanément, tout le monde n'est pas Proust, tout le monde n'a pas la force de se faire déployer sa mémoire jusqu'à ce passé le plus lointain, le plus matriciel, c'est le cas de le dire, n'est-ce pas ?
8:01 Je vais revenir sur cette ambivalence de la force mnésique qui explique l'alternance d'amnésie et d'anamnèse dans les deux sens, et qui font qu'on a bien fait de commencer par cette donnée mythologique que nous rapportait Pausanias, n'est-ce pas, le géographe naturaliste, chroniqueur de l'Antiquité grecque, Thierry, grecque tardive, qui disait, qui rappelait que les rituels du défunt, n'est-ce pas, après le moment où il vient de mourir, on le conduit vers deux fontaines, une qui donne l'oubli, c'est le fameux fleuve du Léthé, vous savez, un des fleuves qui nous sépare du royaume des morts, où il doit oublier tout le passé, Et un autre, la fontaine où coule Mnemosyne, une source qui coule, qui procède de Mnemosyne, la fontaine de Mnemosyne, où au contraire, il doit se rappeler de tout ce qu'il va voir dans sa vie nouvelle.
9:04 La vita nuova pour parler comme Dante, dans la Divine Comédie précisément. Donc, c'est sur cette problématique que je vais insister. Et pour ça, je vais commencer. Le premier texte que nous allons travailler d'un peu plus près, ça ne va pas être celui de Proust, là ça va être celui de Senancour.
9:36 L'extrait d'Obermann qu'on vous a donné, alors qu'il n'y est pratiquement pas question de… Mémoire et de souvenirs. Vous me direz où je veux en arriver encore. Eh bien, c'est bien simple. Je veux en arriver à puiser dans le texte de Senancour, et là il est irremplaçable parce que je connais peu l'auteur qui soit allé aussi loin que lui, on l'avait déjà vu pour autre chose.
Mnémosyne de Hölderlin : immortels et éternels, l'écho qui change
10:14 Dans l'analyse quasi clinique du mal du siècle, comme on va l'appeler à partir de son époque d'ailleurs, et l'espèce de néant auquel il aboutit, font comprendre par contre-coup les passages du poème de Hölderlin, de Mnémosyne, sur lequel je suis passé un peu hâtivement en fin de séance la dernière fois, Je vais commencer. Enfin, le passage, on ne va pas relire le texte, on n'a pas besoin, je pense ici à Mnemosyne, deuxième version, celle qui commence par un signe tel nous sommes et nul de sens.
11:01 Je pense, j'isole donc ce passage capital dont je vous avais dit que philosophiquement c'est le plus important. Car ils ne peuvent pas tous, pardon, car ils ne peuvent pas tous les immortels, les dieux donc, n'est-ce pas, ils ne peuvent pas tous les immortels, C'est-à-dire vous et moi avant eux, ils ne peuvent pas tous les célestes, pour ne pas répéter le mot, c'est ce qu'il y a dans votre texte d'ailleurs, les mortels avant eux, avant les dieux, atteignent l'abîme.
11:36 Et oui, et oui, les mortels par définition, ça meurt. On se déplace sur un plan horizontal jusqu'à un bord de falaise et plouf, il y a une chute. Alors que par définition les dieux ce sont des immortels. Attention, ce n'est pas des éternels. Ne confondez pas les religions de la transcendance du dieu d'Israël qui va devenir le dieu du christianisme et qui est aussi dans l'islam une transcendance absolue.
12:07 C'est-à-dire qu'il n'est pas dans le temps, il n'est pas dans un temps indéfini et sans limite, car immortel ça veut dire simplement ça. En fait les dieux grecs, c'est des dieux qui ont pas mal de passions comme vous et moi, si vous voulez, Jupiter, ils courtissent pas mal de nymphes, n'est-ce pas, de muses, etc. N'oublions pas que c'est en fécondant Mnemosyne que les muses sont apparues, elles sont les filles de Zeus et de Mnemosyne.
12:43 Ils sont comme vous et moi sauf. Il y a une chose, la seule différence avec nous c'est que cette vie-là, elle dure sans limite. Ils sont immortels. Le mot dit bien ce qu'il veut dire. Qu'ils se prolongent sans terme assignable. Donc, il n'y a pas la mort et tout ce qui s'ensuit, les angoisses liées à la mort, c'est là que le texte de Senancour va nous être important.
13:14 Pour ça, il fallait que je revienne un petit peu à ce passage capital, et pas tellement évident, car en première lecture, après c'est beaucoup plus simple. Ils ne peuvent pas tous eux-mêmes les célestes, les mortels avant eux, donc nous, atteignent l'abîme, ainsi avec eux, l'écho change, car il est long le temps, mais il survient le vrai. J'ai eu quelques remarques et quelques questions. Selon les traductions, c'est avec eux cela change et non pas l'écho. J'ai besoin de l'écho pour un raisonnement, après vous allez voir, qui s'efforce d'avoir de la rigueur logique.
13:56 Je le dis à ceux qui ont remarqué la présence, l'absence de ce mot selon les traductions, que ce n'est pas du tout une fantaisie des traducteurs. C'est qu'en fait, ça intéresse les érudits, il y a trois versions de ce poème. Le manuscrit d'Hölderlin s'est repris trois fois. On a trois versions. Donc, quand on connaît les textes de près, il y a Mnémosyne 1, Mnémosyne 1, Mnémosyne 2, Mnémosyne 3.
14:31 Alors, je précise tout de suite que le cela devient écho, avec le mot écho en allemand, le même mot qu'en français, d'origine du grec, dans la deuxième version. Pour ceux qui veulent se reporter aux originaux, aux germanistes, on ne sait jamais, je ne sais pas, c'est dans Mnemosyne 2, donc vous allez voir pourquoi c'est intelligible qu'on n'est pas en train de couper les cheveux en quatre. C'est dans Mnemosyne 2 qu'il dit bien, donc je reprends maintenant et je conclue sur l'écho, car ils ne peuvent pas tous les célestes, les mortels avant eux atteignent l'abîme, Ainsi, avec eux, l'écho change, car il est long dans le temps, mais il survient le vrai. Vous voyez, problème.
15:20 Problème avant de logique. Comment l'écho peut changer ? Sinon, dans le sens habituel, vous savez tout ce que c'est, vous avez déjà enfant à crier dans un endroit où il y a de l'écho pour entendre d'autres voix répétées, ça fait du bien. Ça me rappelle ce passage de l'esthétique de Hegel qui parle de l'enfant, qui s'amuse à jeter des cailloux dans l'eau et qui est ravi de voir les ondes concentriques. Lui qui est dans cette partie très faible de son pouvoir sur le monde dans l'enfance, comme ça, de voir qu'il y a toute une partie du réel qui lui obéit à volonté, comme ça.
15:55 C'est un peu le même genre de jouissance que nous avons lorsque nous ne nous lassons pas quelquefois enfants d'entendre l'écho répéter notre voix. Oui, si, l'écho change, chacun peut en faire expérience, mais il change toujours dans le même sens, c'est-à-dire qu'il est de moins en moins fort. Autrement dit, l'écho physiquement parlant, donc si j'écarte toute poésie du point de vue, en restant un moment dans les sens propres sans aucune figuration, L'écho est au plus égal au son initial, plutôt inférieur, mais jamais supérieur. Et voilà que Hölderlin bouleverse cette inéquation. Avec eux, l'écho change, car il est long le temps, mais il survient le vrai.
16:44 C'est ça la fin de cette période de quelques heures. Il en faut du temps et de la patience, ce qu'Hegel appelait la patience du concept. Il en faut du passé accumulé pour produire des jouissances toutes simples, apparemment, comme celles qui abondent dans le texte de Proust par exemple. Si je prends, alors attendez, parce que là on ne l'a plus, ah si si celui d'aujourd'hui on l'a, alors on va en profiter.
17:33 Moi je ne l'ai plus, c'est curieux. Alors je ne sais pas si je peux le récupérer ici en direct. Le texte aujourd'hui, oui. D'accord, bon alors je vais essayer de le… bon sang, pourtant je pensais l'avoir. Ah oui, ben non, je vais faire ça. Pardon pour cette courte suspension, parce que je vais retrouver tout de suite. Voilà. C'est pareil. Voilà, voilà, c'est bon, c'est bon.
Combray et son clocher : des terres reconquises sur l'oubli
18:19 Je rappelle donc dans le texte de Proust qu'on vous a envoyé pour la séance de ce soir, qui est extrait de la première partie de la recherche qui s'appelle Du côté de chez Swann et dans la première partie de cette première partie qui s'appelle Combray, le village dans lequel les parents de Proust allaient souvent en vacances. Chez Tante Léonie, qui s'appelle en réalité Illiers, dans l'actuel Beauce, sur la route entre Paris et Orléans.
18:57 Et ce village dont personne ne parlait à l'époque est devenu tellement célèbre depuis que maintenant il s'appelle, vous le voyez quand vous arrivez sur la route, le panneau, Illiers-Combray. Les autorités municipales vont être forcées par la littérature, ça n'arrive pas tous les jours, à changer le toponyme. Et je remercie Philippe Moreau d'avoir eu la gentillesse et la patience de trouver dans les archives de l'INA, je présume, ce court-métrage, on me rappelle d'ailleurs, sur le décor dans lequel se déroulent certains passages de Combray, avec la maison de la famille Proust et tout ça, un petit film en noir et blanc, une petite séquence.
19:44 Il a très bien fait de sucrer le commentaire qui n'avait vraiment pas grand intérêt. Et de le remplacer par une musique qui n'est rien d'autre que le Obermann de Liszt, qui me permet d'avoir la musique faite pour le texte de Senancour tout en regardant le film sur Proust. Bravo Philippe. Mais je retiens pourquoi je m'attarde un peu sur ce film. Parce que la dernière image pour ceux qui l'ont vu, c'est quelqu'un qui tourne un coin.
20:16 On voit de dos, n'est-ce pas, qui tourne le dos au spectateur et qui prend une petite ruelle qui tourne un coin. Oh ! Oh, c'est quand même extraordinaire ! Parce qu'il y a un passage dont je vous parle oralement ici, dans Combray, où il parle de l'église de Combray, Souvenu pendant toute sa vie du clocher de l'église de Combray, tout ça. Et il dit ceci, n'est-ce pas ?
21:00 Et aujourd'hui encore, si dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m'a remis dans mon chemin, me montre au loin comme un point de repère, tel beffroi, C'est un petit clocher d'hôtel de ville. Tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent, levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelques traits de ressemblance avec la figure chère et disparue, celle du clocher de son village à Combray, donc, à Illiers-Combray, donc pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelques traits de ressemblance, regarder sa fidélité avec la figure chère et disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare, Vous savez, il y a des fois celui à qui on a un renseignement qui se retourne pour voir si on n'est pas en train de se tromper.
21:49 Peut à son étonnement m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là devant le clocher pendant des heures immobiles, « Essayant, et essayant de quoi ? De me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent. » C'est une métaphore, je fais une parenthèse, non pas dans la parenthèse car je suis un peu dans le sujet, mais je fais une parenthèse dans la lecture du texte parce que cette métaphore de la mémoire en lutte contre un écoulement, Vous voyez, qui s'assèchent et se rebâtissent. Comme si Proust était un de ces Hollandais qui assèchent les polders occupés par la mer pour qu'il y ait un sol pour l'homme, conquis pour l'homme, n'est-ce pas ?
22:46 Les terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent. Un des textes les plus célèbres de Proust, il dit que la mémoire c'est comme un ouvrier qui travaille sur l'eau, n'est-ce pas ? Je suis à faire des fondations sur le liquide, ce qui paraît presque contradictoire. Donc je continue et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, plus anxieusement, il ne s'agit plus de demander là où est la rue, où il avait rendez-vous avec un médecin, je ne sais pas quoi, non, mais plus anxieusement je cherche encore mon chemin, je tourne une rue, et là il y a un point de suspension, mais repoint de suspension, Mais c'est dans mon cœur.
23:30 C'est un formidable passage, n'est-ce pas ? Voilà, comme je l'ai entrecoupé, je renvoie juste la fin. « Me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent, et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure, quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue, mais c'est dans mon cœur. » Alors, tous ces souvenirs isolés, pourquoi ? J'ai commencé par le fragment de Hölderlin qui met en relation la mémoire, allez allons-y, et la mort. Car il s'agit de cela.
24:21 On a déjà un commencement de réponse avec cette métaphore de l'oubli, les terres reconquises sur l'oubli qui s'assèche et se rebâtisse. Parce que ce qui figurerait la mort ici, c'est l'écoulement, c'est la disparition. D'ailleurs, vous savez, tous ceux qui essaient de conserver les choses savent très bien que le pire ennemi de la conservation, c'est l'humidité. N'est-ce pas ? C'est un domaine culinaire, ou dans des cas où il ne faut pas que les livres moisissent, il faut protéger, les empacter dans du plastique, dans ce que vous voulez.
24:58 Mais voilà, c'est compliqué de lutter contre les ravages du temps. Je sais pas. Or, où je veux en arriver ? Je n'ai pas encore dit l'essentiel. Je vais avoir besoin de ce lancourt pour nous ancrer effectivement dans l'essentiel. Mais on commence à voir quelque chose ici qui est une lutte, une reconquête, c'est le mot qui prend d'ailleurs, n'est-ce pas ? Des terres reconquises.
25:31 Une reconquête comme il y a une réminiscence. Et comme l'anamnèse c'est un retour de la mémoire de ce qu'on avait d'abord oublié, il y a une reconquête de ce qui semblait à jamais gagner par la faux du temps, par la mort figurée par le temps, avec une faux. Un vieillard avec une faux, ou alors, comme on l'a vu encore dans l'épouvantable tableau de Goya, chef-d'œuvre de peinture mais épouvantable, le temps qui dévore ses enfants, en quoi Goya est fidèle à la lettre du mythe grec.
L'enfant mémorialiste et le griot mandingue
26:08 Et pour ça, je passe donc au texte qu'on vous a confié pour aujourd'hui, celui de Proust. Et ce n'est pas hasard s'il conclut la première partie de la recherche du temps perdu, après avoir multiplié les souvenirs, parce que Combray, c'est la partie de sa vie la plus ancienne, celle de sa petite enfance, d'où le coucher avec sa mère, tout ça. Il y a une espèce de prise de recul et ce texte admirable commence ainsi.
26:39 « Et certes, quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet enfant qui rêvait, comme l'est un roi par un mémorialiste perdu dans la foule. » Magnifique image, n'est-ce pas ? Ce gamin ne sait pas qu'il est supérieur au roi, parce que le roi va disparaître, peut-être son souvenir même va s'effacer ou qu'il va être maudit, n'est-ce pas ?
27:10 Vous savez que Louis XV, qui avait commencé sa carrière, il n'est pas une carrière en roi, son règne, n'est-ce pas ? L'appellation de Louis le bien-aimé, il y avait beaucoup d'espoir qui s'était mis en lui après la Régence, avait tellement déçu le royaume qu'à la fin, quelqu'un, on ne sait pas très bien qui, est venu souffler la bougie qu'on avait mis au moment où le roi est mort, quand il est allumé, le roi est mort, qui était l'objet d'une déception jusqu'à la haine. Donc, le souvenir des rois peut s'effacer, mais pas la mémoire de l'enfant qui rêvait, tel un mémorialiste perdu dans la foule, le contraire d'un roi, pas le centre de l'attention que toute la foule regarde, non ? Un mémorial, vous comme moi, perdu dans la foule.
28:00 Et vous voyez, ça me fait penser à mon griot, et oui, qui lui crut, Proust, un milieu de rentier fortuné de l'establishment parisien de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, quel rapport, n'est-ce pas, avec le griot ouest-africain, je dis ouest-africain parce que je le connais mieux que d'autres régions subsahariennes, Parce que l'épopée mandingue dont j'ai cité quelquefois dans d'autres ateliers il y a bien longtemps le magnifique début et dont je profite de cette occasion pour vous enjoindre à la lire, ce texte qui joue le rôle en Afrique de l'Ouest à peu près de l'Iliade dans nos mémoires collectives européennes.
28:50 Alors bien sûr, pendant très longtemps il n'y avait pas de traces écrites, ce sont des griots qui répétaient oralement, en slamant, en chantant, en rappant comme vous voulez, mais tous les soirs dans toute la région, Bamako, mais pas seulement, n'est-ce pas, en nord-Guinée, en sud-Burkina, presque tout, dans le nord de la Côte d'Ivoire, tout ce que vous voulez, et même pas mal de quartiers d'Abidjan. Dans toute l'aire mandingue, en gros, enfin linguistiquement, le soir, dès que le soir tombe, ça soulage un peu, vous savez, dans les grandes chaleurs, le soir tombe, les gens sortent avec les boubous et vous avez la musique dans les quartiers.
29:29 Vous entendez les balafons, vous entendez, je parle de musique traditionnelle là, pas de musique sympathique dans les bars, je parle de musique traditionnelle. Et presque toujours, les paroles, pour ceux qui les comprennent, chantent les mille et une variations que l'on peut encore faire sur les exploits de Soundiata Keïta, l'Achille ouest-africaine, extrait de l'Épopée mandingue. Alors pourquoi je n'en parle à propos de la mémoire ? Parce que dans l'exorde de l'Épopée mandingue, que nous avons la chance de connaître grâce à sa transcription par un Guinéen qui a longtemps vécu au Sénégal, je pense à Djibril.
30:06 J'ai bien. Gabriel. Gabriel, ça devait être prononcé plus proche de Djibril que de Gabriel à l'époque de l'Évangile, croyez-moi. D'époque d'Évangile, en tout cas. Djibril, chez les musulmans comme chez nous, est celui qui est messager. Djibril Tamsir Niane, ça tombe bien pour les qui sont messagers, c'est celui qui nous a permis, grâce à sa transcription par écrit, que vous trouvez aux éditions Présence africaine, je vous le recommande, ça coûte rien, c'est un petit fascicule qui devrait servir de référence scolaire.
30:44 Ça plaît beaucoup aux enfants en plus. Le tout début d'exorde, la toute première phrase commence comme ceci, où le griot se présente. Je suis Griot, ce sont les premiers mots. Je m'appelle Djeli Mamadou Kouyaté, fils de Djeli Kédiang Kouyaté et de Bintou Kouyaté, Griot de père en fils. Depuis des générations, les Kouyatés sont au service des princes mandingues. Sans nous, les noms des rois tomberaient dans l'oubli.
31:19 Bon sang ! Comme chez Proust, sans nous, sans nous les griots, qui sont un peu, bien sûr, des historiens, poètes, musiciens, mais enfin aussi des bouffons, qui sont très bas dans l'échelle sociale, qui sont quelquefois méprisés parce qu'ils sont un petit peu prêts à n'importe quelle flatterie par rapport aux souverains pour manger. Et bien, le griot supérieur aux princes et aux rois, sans nous, les noms du roi tomberaient dans l'oubli.
31:56 Voilà ce que je retrouve ici au cœur du texte de Proust. Donc, et certes, quand ils étaient longuement contemplés par certains humbles passants, par cet enfant qui rêvait, comme l'est un roi par un mémorialiste perdu dans la foule, Et enfin le sujet de la phrase, ce coin de nature, ce bout de jardin, n'eussent pu penser qu'il eût cru que ce serait grâce à lui, à ce gamin, qu'il serait appelé, et voici la victoire sur la mort, à survivre en leur particularité les plus éphémères.
32:29 Là où apparemment ça… parce que vous me direz oui mais on retient bien une leçon qu'on a appris quinze fois, on finit par le savoir par cœur. Je me rappelle ce qui est marqué sur la devanture d'un café devant lequel je passe tous les matins pour aller à l'école ou pour aller au bureau. Donc la répétition, l'habitude. Non, non, c'est le contraire. Ici, il s'agit de souvenirs qui se rapportent à des choses qui ont duré peut-être moins d'une seconde. Mais écoutons Proust, n'est-ce pas ? Et pourtant, ce parfum d'aubépine qui butine le long de la haie, Où les églantiers qui le remplaceront bientôt, et tout ça est fugace, un bruit de pas sans écho sur le gravier d'une allée, une bulle encore plus courte, une bulle formée contre une plante aquatique par l'eau de la rivière et qui crève aussitôt.
33:20 Mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d'années successives, tandis qu'alentour les chemins se sont effacés, et que sont morts ceux qui les foulèrent, et le souvenir de ceux qui les foulèrent. Il faut du courage pour avouer qu'il se souvient plus d'un parfum d'aubépine que de personne qui l'a connue. Parfois ce morceau de paysage, ici intervient le discontinu, le discontinu de tout le reste de ma vie, ce morceau de paysage, amené ainsi jusqu'à aujourd'hui, se détache, si isolé de tout, je vous rappelle qu'en italien une île ça se dit isola, se détache si isolé de tout qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie. Delos est une des plus belles des îles, des cyclades grecques, n'est-ce pas ?
34:21 Où il y a un temple célèbre voué à Apollon, qui était bien sûr le siège de la ligue de Délos. Laissons cela, mais très belle image, ce n'est pas une île paradisale, n'est-ce pas, flotte incertain dans ma mémoire comme une... Si isolé de tout, qu'il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel pays, virgule, de quel temps, tiret, peut-être tout simplement de quel rêve.
La Vie antérieure de Baudelaire
35:01 Alors comme cette séance est partie pour être un dialogue entre des textes qui à force se frotter les uns aux autres, vont apparaître la problématique philosophique à laquelle j'essaie de donner un contour de plus en plus déterminé, en lisant avec vous, en espérant que vous le discernez, que vous finissiez par le discerner de manière de plus en plus nette, J'enchaîne ici sur un texte évoqué d'ailleurs par Philippe, juste avant que nous commencions cette séance en direct, il évoquait ce très beau poème de Baudelaire qui s'appelle « La vie antérieure ».
35:43 « J'ai longtemps habité sous de vastes portiques que les soleils marins teignaient de mille feux ». On n'est pas dans le Proust, ou dans le roman, ou dans la prose, on est vraiment dans le fantastique, dans la poésie, une vie avant la mort. Et ce Baudelaire qui habite à l'époque où il écrit ça, misérable, sous pente, dans un Paris plus ou moins sordide, voici qu'il se voit comme un prince d'Orient, n'est-ce pas, qui a habité des palais dans la vie antérieure. Donc, j'ai longtemps habité sous de vastes portiques que les marins teignaient de mille feux et que leurs grands piliers drois et majestueux rendaient pareil le soir aux grottes basaltiques.
36:24 Le basalte, ça résiste au temps, c'est la pierre dure, c'est du volcanique. Et jusque-là, ça ne bouge pas, c'est des colonnes, n'est-ce pas ? Les vastes portiques, les piliers droits et majestueux, on n'est pas vraiment ni dans le romantisme, enfin pas du tout, ni même encore dans la fluidité musicale symboliste, à partir de Verlaine, on est vraiment encore dans le Parnasse. Et tout d'un coup, la musique intervient, le mouvement, et tout d'un coup on passe, n'est-ce pas, du Parnasse à carrément aux harmonies wagneriennes, mais j'ai plutôt les houles, deuxième strophe, Roulant les images des cieux, mêlés d'une façon solennelle et mystique les tout-puissants accords de leur riche musique aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
37:17 Bon, voilà la vision qu'il nous donne. Et là, les tercets commencent, c'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, au milieu des nuages, des fêtes, des splendeurs et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs. Imagine un souverain entouré par des esclaves, un petit côté érotico-exotique, n'est-ce pas, très à la mode. Deuxième partie du XIXe, la vogue de l'Orient en vizir. Et pensez à un tableau d'Ingres comme le bain turc. Cherchez dans Google, le bain turc, vous m'en direz des nouvelles.
37:52 Et des esclaves nus tout imprégnés d'odeurs qui me rafraîchissaient le front avec leurs palmes, excusez du peu, et dont l'unique soin, quoi, le soin, le ménage, la cuisine, les esclaves, qu'est-ce qu'ils font ? Non, non, les femmes sont là pour ça. Et dont l'unique soin, et cette vie antérieure, était d'approfondir le secret douloureux qui me faisait languir. Bon sang ! Non, cette vie antérieure n'est pas un paradis perdu.
38:23 Elle en avait toutes les images, de vastes portiques que les soleils marins teignaient de mille feux. Mais déjà, le ver était dans le fruit, déjà l'inquiétude, n'est-ce pas ? Le secret douloureux qui me faisait languir dans cette vie antérieure, j'étais déjà hanté par une langueur mortelle. Et même les esclaves qui me rafraîchent le front avec leurs palmes et dont l'unique soin était d'approfondir le secret douloureux qui me faisait languir.
38:56 Donc, j'ai interrompu le texte de Proust avec cette très belle image du souvenir qui flotte incertainement. C'est un, dans sa pensée, donc je répète, dans ma pensée, comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps, peut-être tout simplement, de quel rêve il vient. C'est là que la comparaison avec Baudelaire s'impose. Est-ce que vraiment j'ai vu ça ou est-ce que c'est ? Je ne viens pas d'une vie antérieure, oui, presque fantastique, le rêve. Et il y a cette chute quand par les soirs d'été, alors là on revient au présent, Non, ça peut être à Paris n'importe où, quand par les soirs d'été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l'orage.
39:40 C'est aux côtés de Méséglise, c'était un des secteurs de Combray, n'est-ce pas ? C'est aux côtés de Méséglise que je dois, sous-entendu grâce au souvenir de rester seul, en extase, à respirer à travers le bruit de la pluie qui tombe, de respirer quoi ? L'odeur d'invisibles et persistants lilas. Une odeur de fleurs qui ne sont pas là. Donc, je tenais à revenir à ce texte, mais qui ne répond pas encore à la fameuse question, Il ne donne pas une solution au problème que le fragment de Hölderlin, a posé.
40:28 Ils ne peuvent pas tous les célestes, les mortels, avant eux, atteignent l'abîme. Jusque-là, on comprend, admettons-le bien, à force que Pagani le répète, on veut bien se persuader que nous avons un savoir supérieur au Dieu. C'est un peu sacrilège, mais enfin, c'est vrai qu'après tout, ils savent parce que c'est les dieux toutes ces émotions que nous n'aurions pas si quelque part la vie, Si nous ne savions pas au fond, nous n'avions pas tout le temps devant nous. Et si nous n'évaluions pas tout ce que nous vivons à travers le crible du temps qui passe. Comme si la vie la plus intéressante ne se formait que dans la mémoire, ce que Proust répète souvent.
Syracuse de Bernard Dimey : voir pour s'en souvenir
41:15 Mais vous savez, je cite Proust, je cite Nerval des fois, je ne croyais pas que ce soit, je me limite à quelques auteurs fustiles très bien référenciés. Dans la chanson française, vous avez les paroles d'une des plus belles chansons de toute l'après-guerre, chacun le connaît, c'est « fameux Syracuse », créé par Henri Salvador, Pour ce qui est de la musique.
41:49 J'aimerais tant voir Syracuse, l'île de Pâques, et Kairouan, 11 oiseaux qui s'habillent dans le vent. Là, ce n'est pas de mémoire où je vais vous embarquer encore. Non, c'est quelqu'un qui est là et qui aimerait au contraire, sous-entendu dans un avenir, qui peut-être ne viendra jamais, mais qui n'espère pas trop lointain si possible, un jour voir Syracuse, le Fujiyama. On ne s'appuie très bien tout ça. Je ne sais pas ce qu'il y a dedans, mais les paroles sont magnifiques.
42:19 Seulement voilà, à la fin, je crois que je l'ai ici, oui c'est ça. Je vous dis juste la chute. Voir le pays du matin calme, aller pêcher au cormoran et m'enivrer de vin de palme en écoutant chanter le vent. Et c'est là la dernière... Avant que ma jeunesse s'use et que mes printemps soient partis, on parle toujours de l'avenir apparemment là, j'aimerais tant voir Syracuse, dernier vers, pour m'en souvenir à Paris.
42:59 Peut-être le plus beau de Syracuse sera dans sa conscience lorsqu'il évoquera ses vacances à Syracuse, de retour à Paris. C'est compliqué la mémoire, c'est intéressant mais c'est compliqué. Elle mélange les temps de verbe, la mémoire, entre l'avenir, le passé et le présent. Donc, j'en étais là, n'est-ce pas, de ma réflexion et donc je repars de la problématique énoncée par Hölderlin, pourquoi, jusque-là, chacun peut être un peu plus de temps.
43:39 Limite que nous avons accès à un savoir que les dieux ignorent du fait de notre mortalité. Mais en quoi cela autorise ? Hegel, Hölderlin, à poursuivre en disant ainsi avec eux, l'écho change. Je reviens à mon étrange inéquation. Comment l'écho peut-il donner encore plus que le son initial ?
44:14 Comment l'homme qui a traversé toute une histoire, c'est valable aussi bien pour Néandertal, une vie d'homme à l'époque de Néandertal, c'est une durée. Comment d'avoir traversé toute une histoire ajoute une valeur à la vie humaine ? Je dis bien humaine ici, parce qu'il y a des mémoires d'éléphants, c'est autre chose. Et vous avez la réponse, et c'est pour ça que j'y arrive maintenant, dans le texte, et on y arrive, de Senancour, que j'avais cité il y a à peu près trois ans, lorsque nous commencions à parler dans nos causeries de l'apparition de la modernité.
Senancour, pré-romantique, et Obermann, lettre XVIII
45:06 C'est le sujet auquel je reviens toujours. Celle qui, pardon de me répéter, mais il y a des nouveaux parcours touche pour eux, n'est-ce pas ? C'est une modernité que je périodise en essayant d'être le plus précis possible par les deux grands craquements, je répète toujours ce mot-là comme il y en a tous les 20 siècles, La révolution industrielle anglaise et la révolution politique française, les deux se produisant dans un mouchoir de poche temporel, à l'échelle historique, qui est le siècle des Lumières, le 18ème siècle, sa dernière partie surtout.
45:45 Et Senancour est justement quelqu'un qui écrit à la lisière du 18e, 19e, donc qui est un représentant, on ne peut mieux indiquer, pour illustrer ce qu'on appelle dans les manuels de littérature le pré-romantisme. Aux côtés de Chateaubriand, par exemple, des gens comme ça. C'est-à-dire qu'on ne parle pas encore du romantisme, le mot n'est pas encore répandu. Officiellement, il va commencer bien plus tard que ce texte écrit au tout début, dans 1805 par là. Officiellement, le romantisme comme courant littéraire va commencer à se répandre à partir de la publication en 1821.
46:22 C'est presque trop précis, des méditations poétiques de Lamartine, vous voyez, en France, en Allemagne et en Angleterre, on sait bien que la lumière nous vient du Nord, le romantisme a commencé d'abord dans les pays nordiques. Mais enfin, là, il est très à l'avance, c'est dans le cours. Et pourquoi je fais ce petit détour par la situation et la mention du pré-romantisme ? Parce que la formule m'agace un peu. C'est un peu comme quand on dit que Rousseau est un précurseur du romantisme. Après tout, le premier des pré-romantiques, c'est Rousseau. Indéniablement, quand on lit la Nouvelle Héloïse, les Rêveries du promeneur solitaire, bien des passages des confessions, et j'en passe.
46:58 Non, non, mais je... Je ne dis pas qu'il n'a pas apporté du nouveau, comme disait la célèbre formule de Goethe, avec Voltaire un monde fini. Voltaire a détruit l'ancien monde, en particulier son pilier d'intolérance religieuse, etc. Avec Voltaire un monde fini, avec Rousseau un monde commence. Non, non, bien sûr, mais le mot précurseur implique, dans sa logique sémantique, Le précurseur est celui qui a fait le premier un peu ce que les autres vont poursuivre à une plus grande échelle.
47:34 Ce n'est pas du tout le cas. Bien souvent, les pré-romantiques sont plus profonds que le romantisme lui-même. Comme si le surgissement de cette nouvelle sensibilité à la faveur des deux grands craquements dont je vous ai parlé, qui sont de la modernité dans laquelle nous continuons à nous débattre, qui vont apparaître la société industrielle, les classes moyennes, ben oui, ben oui, mais il faut des repères. C'est un problème de la terre, tout d'un coup, pour voir à quel point tout ceci n'est pas si loin, si on y réfléchit.
48:06 Alors, voilà, c'était pour vous mettre en garde. Attention, quand je vous dis que Senancour est un pré-romantique, ce n'est pas pour dire qu'il y a mieux après. Dans ce domaine du mal du siècle, personne ne l'a cliniquement analysé comme lui. C'est ce qu'on va voir. Je vais après commenter ce qui se rapporte au problème non résolu posé par Hölderlin. Le roman par lettres. Il s'adresse à un ami à qui il parle en toute confiance. Le roman commence au moment où il change un peu de vie. Je rappelle que M. Étienne Pivert de Sénancour est un jeune aristocrate à l'époque, dans la réalité, qui a du bien. Il y en a de bien plus fortunés que lui, mais disons, ça va. Il est largement aisé, surtout par rapport à la moyenne des populations de l'époque.
48:55 Il a d'ailleurs possédé le domaine de Châalis à une époque où se déroulent des parties importantes des nouvelles de Nerval dans les filles du feu, soit dit en passant. Nerval le nomme dans les noms célèbres de ceux qui se sont succédés au souper célèbre d'Ermenonville juste avant la Révolution. C'est un aristocrate, mais très très à l'avant-garde de sa classe sociale, fervent partisan de Rousseau. Pas du tout contre-révolutionnaire, au contraire. Et voilà, je le situe rapidement et je passe tout de suite à son texte. Donc, il va changer de vie. Il était à Lyon et il dit « Ma prochaine lettre vous trouvera en Suisse ».
49:38 Et il est Rousseau, il est en passant. Il s'attendait à jouir des paysages, tout ça, et il dit ceci. Ma situation est douce et je mène une triste vie. J'insiste, elle est douce. Il n'a pas les problèmes, bien sûr, pour la majorité des gens, ce temps-là, les problèmes matériels, les soucis pécuniers, et encore moins le souci quant au travail, ni commercial, ni manuel. Ma situation est douce et je mène une triste vie. Je suis ici, on ne peut mieux, libre, tranquille, bien portant, ça compte la santé aussi, si vous avez une rage de dents, la volupté de la mélancolie, on repassera, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends à rien et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui.
50:37 Dites-donc ! C'est pas gai le bilan là ! Ceux qui sont attentifs au dernier silence, je suis sûr qu'il y en a chez qui ça fait quitte, doivent se rappeler dans Hölderlin, en avant, en arrière, nous ne voulons point voir, mais nous laisser bercer comme un vacillant canot sur la mer. La fin du premier Mnemosyne. Je reprends à partir justement de ce point-là, n'est-ce pas ?
51:08 Indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas. Voilà le mal du siècle qui est parmi ses toutes premières expressions. C'est un besoin que je ne connais pas. C'est d'abord un sentiment d'incomplétude avant d'être une réflexion. C'est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables. On commence à voir la mort se profiler.
51:45 Vous vous trompez, il parle à son ami, sous-entendu il anticipe le genre, ce qui vous manque c'est une jolie jeune fille, bon sang, Mariez-vous on n'en parle plus. Vous vous trompez et je m'y étais trompé moi-même, ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré, c'est un jeune homme qui parle. Mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est immense, il n'est point infini.
52:19 Le romantisme, lui, il ne va jamais aller jusque-là. Jamais vous ne ferez dire à un romantique que l'amour n'est pas infini. Si vraiment il y a la plus belle expression de l'infinitude de l'église. C'est bien le deuxième acte de Tristan à la personne de Wagner, l'acte le plus fou qu'on ait jamais écrit, qu'un musicien ait jamais composé. Pendant près de deux heures, n'est-ce pas, cette infinitude ouvre les portes de la nuit.
52:50 Donc, sinon, une lucidité implacable, n'est-ce pas ? On dirait, en termes plus familiers aujourd'hui, auto-destroy, n'est-ce pas ? Quand il dit « indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui, ce n'est aucun cadeau ». Et quand il parle de son inquiétude, et qu'il dit que ce n'est pas un manque d'amour, l'amour est immense, ce n'est pas infini.
Pascal : le fini s'anéantit devant l'infini
53:20 Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré, mais il y a l'infini, l'infini opposé à bien grand, je vais y revenir, on commence à être abstrait, il faut qu'on soit un peu. Mais il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être. Ici je fais une coupure. Enfin tout en rappelant la chute à l'amour est immense, il n'est pas la vie. J'ai le couplir là. Ces coupures vont nous ramener un siècle en arrière par rapport à Senancour et à Pascal.
53:52 Là je vous demandais surtout à mes amis mathématiciens d'être très attentifs à la rigueur du développement de cet immense mathématicien que fut le créateur du calcul de probabilités, le concepteur du triangle qui porte son nom, le triangle de Pascal, quand même. Cet effrayant génie pour parler de Chateaubriand, qui avait retrouvé la totalité des théorèmes d'Euclide à 15 ans et qui, à 17 ans, nous laisse un traité sur la section des coniques.
54:28 Donc on ne le fait pas en matière de raisonnement. Et il fait ce rédic. Il écrit dans les pensées, je vous dis d'abord ce qui sonne comme un théorème, si vous voulez, même s'il se fait avec des mots de langage courant et non pas des algorithmes, le fini s'anéantit devant l'infini. On ne peut pas faire plus proche de ce que dit Senancour dans le passage. Le fini s'anéantit devant l'infini.
55:04 Non, pas le petit auprès de l'infini, bien sûr, une bougie devant le soleil, vous ne la voyez pas. Non, non, non, pas le petit. Le fini, ça peut être un fini gigantesque pour nous. Il est zéro. C'est Pascal qui parle. Petite parenthèse pour mes amis mathématiciens, mais je ne vais pas insister longtemps pour ne pas faire un détour. Pascal écrit ça au moment où, de l'autre côté de la Manche en Angleterre et de l'autre côté du Rhin en Allemagne, Newton d'un côté et Leibniz de l'autre sont en train de finaliser la modélisation de ce qui va être bientôt le plus grand événement mathématique de l'époque classique, la création du calcul infinitésimal.
55:54 Et dans cette création, la notion d'anéantissement, le fini, de l'anéantissement devant l'infini, va jouer un rôle capital. Je continue ma petite parenthèse pour mathématiciens, mais là je demande à ceux qui ne sont pas des spécialistes d'être attentifs, parce que, moi même je ne vais pas très loin dans le calcul algébrique, mais simplement dans ce qui va suivre, l'enjeu est capital, Le problème de la question mondiale, c'est qu'il y a une petite querelle de priorité, c'est un problème d'histoire, pas de mathématiques. Si c'est Leibniz ou Newton le premier, on sait maintenant que ça ne veut rien dire, ils l'ont trouvé un peu près en même temps, sauf que la formulation de Leibniz a été retenue.
56:32 C'est la plus élégante et la plus pratique, cette formulation. Vous la connaissez tous, parce que vous l'avez appris dès la seconde, dès le tout début du calcul infinitésimal, quand on a commencé avec la dérivée. C'est Delta Y sur Delta X. Que devient Delta Y lorsque X, bon sang, tend vers zéro, s'anéante ? Je reviens au raisonnement de Pascal. Donc je prends ça comme un théorème.
57:02 1000, 10 000, 100 000, 1 million, 1 milliard, 100 milliards, tout ça c'est zéro au prix de l'infini. Je reviens à ce que j'ai dit des dieux grecs tout à l'heure, on voit mieux maintenant à travers ce qu'il y a de vertigineux, c'est qu'un dieu grec fut-il immortel, même s'il avait une vie, mettons, à l'aide de plus d'un milliard d'années, il est immortel. C'est rien à côté de l'éternité. L'immortalité, c'est pas l'héternité. C'est la même distance qui est entre les dieux de la religion de l'immanence, qui nous ressemblent beaucoup à l'immortalité presque, c'est pour ça qu'ils ont un petit côté deur, et les dieux de la transcendance dont on ne peut pas dire grand-chose.
57:56 Irreprésentable, imprononçable. Vous savez que quand Moïse est en premier fois devant l'Éternel sur le Sinaï, on croit que Dieu lui dit « Je suis celui qui suis ». Oui, le sens de ce qu'il dit, c'est ça, mais il ne le dit pas comme ça, ou plutôt il ne l'entend pas comme ça, Moïse, parce que c'est imprononçable. Et dans la langue juive, comme dans la langue russe d'ailleurs, dans l'hébreu, comme dans la langue russe, il n'y a pas de conjugaison du verbe être au présent. Vous ne pouvez pas dire « je suis russe ». Vous dites « ya russkiy ». « Je russe », en hébreu pareil.
58:37 Donc le terme Yahvé, on a rajouté le A et le E pour que ce soit prononçable, mais Dieu lui se contente de faire, vous savez, le tétragramme IHV. La transcendance, ça n'a rien à voir avec l'immanence. Donc le fini s'anéantit devant l'infini. Maintenant qu'on a bien compris les enjeux de ce théorème, regardons maintenant le raisonnement qui se produit à part. Or, l'homme est fini, je continue la logique de Pascal, dans l'espace par son corps, dans le temps par la mort. Donc l'homme est, appliquons le théorème bêtement, l'homme est néant, il n'est rien.
59:28 Il dit strictement dans le fameux passage sur les deux infinis, c'est les pensées. C'est le passage vertigineux où Pascal, n'est-ce pas ? Les découvertes toutes récentes à l'époque de la nouvelle astronomie qui montre que la Terre n'est qu'une poussière, n'est-ce pas, perdue comme ça dans l'univers. Et après, nous leur donnait le vertige avec l'immensité et l'infinité de l'univers nouveau à l'époque. Et même pas rassurant avec toutes ces coupoles qu'on s'est dans l'antiquité dans l'univers d'Aristote ou de Ptolémée.
1:00:00 Après, il nous donne un autre vertige avec l'infiniment petit, c'est un passage célèbre dont je passe très vite, qu'il imagine aussi un homme avec des organes dans son corps, des veines dans son sang, des gouttes dans ce sang, Il y a des humeurs dans ses gouttes et divisant encore ses gouttes. Il parvient, on pourrait croire qu'on est arrivé à l'infiniment petit, mais pas du tout. Je vais lui faire voir là-dedans, dans ce qu'on peut voir comme microscope, un abîme nouveau où il verra de nouveau des mondes.
1:00:37 Il conclut ce passage en disant qu'est-ce que l'homme, je pourrais revenir à l'homme Qu'est-ce que l'homme dans l'infini ? Un rien devant le tout, pardon, un néant à l'égard du tout, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Je retrouve la formulation mot pour mot Pascal, le style de Pascal est éblouissant, donc il ne faut quand même pas rater une syllabe. Qu'est-ce que l'homme dans la nature ?
1:01:10 Un tout à l'égard du néant, un néant à l'égard du tout, un milieu entre rien et tout. Voyez ? Oh ! Je continue, le raisonnement n'est pas terminé. Si l'homme n'est rien, parce qu'il est non pas dans son être, mais dans sa conscience de lui-même lorsqu'il sait, lorsqu'il est conscient de la mortalité de sa condition. Je vous passe, je ne vais pas répéter.
1:01:42 J'ai connu tout de même le cas plus célèbre chez Pascal, c'est son analyse du divertissement pratiquement. Misère de l'homme sans Dieu. Lorsque j'ai examiné les hommes, les périls auxquels ils s'exposent, les guerres, d'abord, j'ai aperçu que tous leurs problèmes viennent de ne pouvoir rester en repos dans une chambre. Pascal analyse ici une notion dont l'importance ne va cesser de croître dans la modernité la plus aiguë. C'est l'ennui. Je ne vais pas vous donner le vertige avec multiples références, au contraire, c'est une ligne très homogène.
L'ennui, de Pascal à Baudelaire ; la chasse et non le gibier
1:02:26 Je vous rappelle que le premier poème des Fleurs du Mal de Baudelaire, dont on dit qu'il a inauguré la poésie moderne en français, qui s'appelle « Au lecteur », une dédicace au lecteur. Il commence par dire parmi les monstres qui nous entourent, il y en a un plus terrible que tous les autres. Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, l'ennui. En un baillement avalerait le monde, dit Baudelaire. Je le connais, ce monstre délicat, hypocrite, lecteur, mon semblable, mon frère, l'ennui.
1:03:04 Donc je reviens à Pascal, à notre raisonnement. A partir du moment où l'homme sait que son terme est limité, aucune satisfaction limitée ne peut le satisfaire. Et on comprend mieux, beaucoup mieux, pas ce que les moralistes, comme on ne dit pas du tout au sens de ceux qui font la morale, ça c'est la moraline pour parler comme Nietzsche, ceux qui nous donnent des leçons, non non non non, ceux qui te disent les mœurs, au sens de mores.
1:03:37 Donc la grande tradition des moralistes français, ceux qui ont une analyse quasi clinique, Senancour ne serait pas arrivé à cette précision chirurgicale s'il n'y avait pas d'arrivée d'une tradition qui remonte au moins jusqu'à Montaigne. Montaigne s'analysait presque quand il avait ses coliques, ses calculs du pancréas, et croyez-moi c'est douloureux. Et Pascal a écrit « prière à Dieu pour le bon usage des maladies ». Donc, c'est une tradition de l'analyse. Ceux qui ont étudié les mœurs savent bien que c'est presque une banalité de dire que ce qu'on cherche à la chasse, ce n'est pas le gibier.
1:04:20 Un vrai chasseur, si au matin, quand la fraîcheur est là, tu boucles mes guêtres, comme dirait l'autre, n'est-ce pas ? Mes camarades sont prêts à partir avec moi, les chiens aboient impatients et qu'on s'en va. Je ne suis pas chasseur, je vous rassure, je ne supporte pas d'avoir une bête blessée, mais j'ai étudié les mœurs, je ne suis pas en train de faire la morale. Pendant des siècles ça a été comme ça. On ne va pas satisfaire le chasseur. Il dit « Non, non, non, tu n'as pas besoin de bouger, tu peux rester chez toi, regarder le match. Tiens, j'ai un lièvre que j'achetais hier, il était en trop, je l'ai mis dans le congélateur, il est pour toi. »
1:04:59 Un chasseur, c'est la chasse qui fait un châssis. C'est compliqué ce que je suis en train de vous dire aujourd'hui. C'est la chasse, mais je ne dois pas savoir que c'est la chasse, je dois me persuader que c'est le gibier. Parce que si je dis que ce n'est pas vraiment le gibier mais la chasse, dans la forêt, il va s'emmerder, le chasseur. Si je lui dis, alors, on ne va pas là, c'est magnifique, regarde, c'est l'automne, les feuilles sont belles, il n'y a pas un animal ici, tout a été tiré. La forêt perd de son charme s'il n'est pas dans l'attente de voir un coin sanglier qui va traverser le chemin, ou qui va faire aboyer les chiens avant même qu'on le voie. Comme la chasse me déplait autant qu'à certains d'entre vous, mais pas pour les mêmes raisons, je ne suis pas vegan du tout.
Le divertissement : nous fuyons ce qui est derrière nous
1:05:48 Passons au jeu du… C'est Pascal qui prend ces deux exemples, c'est pas moi. Quand il analyse ce qu'il appelle le divertissement, tout ce que nous faisons, allez, je vais dire l'essentiel philosophiquement, après je reviens à mon exemple du jeu, tout ce que nous faisons, les positivistes l'expliquent par quelque chose de positif. Je me précipite à mon invitation chez mon ami Gilbert qui m'invite à dîner, sa femme fait très bien la cuisine, ou même lui-même fait très bien la cuisine.
1:06:25 Et tout ça. C'est ça qui me motive parce que la faim, l'alimentation, la satisfaction, les papilles, ta-ra-ta-ta. La faim explique que je dois manger indéniablement. Jusqu'à la fin de notre vie, nous ne cesserons pas d'être animaux en ce sens-là, au sens qu'il faut manger pour vivre, par exemple, êtres vivants, les êtres biologiques, et en particulier animaux.
1:06:56 C'est-à-dire qu'ils ne pourront pas tirer notre nourriture de l'inerte comme les plantes, il nous faut du déjà vivant pour vivre. Ça se prend de salade. Donc, qu'est-ce que je suis en train de dire ? Enfin, je rappelle que Pascal nous dit, qui est vertigineux, c'est que c'est l'inverse. Ce qui motive nos actions, ce n'est pas quelque chose qui est devant moi, l'appétit, qui m'entraîne, qui me détermine.
1:07:29 J'ai quelque chose qui est derrière moi et que je fuis. C'est ça le divertissement. Parce que je ne vous ai pas dit je vais manger. Je vais manger chez mon ami Gilbert. On va être cinq ou six entre copains, on va discuter, je ne sais pas moi. Ouh là cinq, on n'a pas le droit d'être cinq, qu'est-ce que je suis en train de dire ? Faites attention là. On va discuter du confinement, il y a de l'orage dans l'air. Donc on va prendre d'abord l'apéro, ce n'est pas nécessaire à la survie, ni à la nourriture.
1:08:07 Puis après on va passer à table, oh non, non, on ne va pas se précipiter à un territoire, il y a d'abord les hors d'oeuvre. Ah non, on n'est pas français pour rien. Quand on peut, la France est la plus grande nation agricole pendant toutes les époques classiques, jusqu'à une période plus récente, avant la révolution industrielle, les engrais azotés, les tracteurs et tout ça, la France est de loin, le pays le plus riche à ce niveau-là. Or, la fameuse cuisine française est bien du fait qu'un pays qui est traversé en son milieu par le 45e parallèle qui passe à Bordeaux, c'est-à-dire à égale distance entre 0 et 90, entre le pôle et l'Équateur, l'Équateur et le pôle, le pays idéal béni des dieux, qui est au sud de la région où il va commencer à faire trop humide et trop froid, Et au nord, d'une région où il fera faire trop chaud et trop sec et trop caillouteux, la France est à la Castille.
1:09:02 Il ne faut pas trop s'étonner qu'il y ait cette abondance. On aime bien le bien-vivre. J'y reviens, l'apéritif, les petits pickles, les tapas pendant l'apéritif, puis le plat de résistance et les entremets. C'est ma femme allemande qui me faisait remarquer ça. Elle avait travaillé au pair ses premières années en France quand elle était étudiante. Elle avait travaillé chez un ingénieur, un chercheur de chez Suchard, c'est un peu dur à prononcer, oui, de chocolat. Pour elle qui sortait les privations des civils allemands de l'après-guerre, c'était une espèce de bénédiction.
1:09:36 Parce que les enfants, tout le monde en avait marre de goûter les échantillons. Elle les prenait, elle m'a dit j'ai pris 10 kilos en un an. Elle disait je ne comprenais pas, les plats ne se succédaient chez nous. Vous savez, en Allemagne, une demi-saucisse, du pain qu'on coupe en rondelles à 18 heures, et puis voilà quoi. Et puis de la saucisse à tartiner, basta. Et du faux fromage sous Vache qui rit. Que les amis allemands me pardonnent, ils savent que j'adore l'Allemagne.
1:10:06 Et qu'il y a d'excellents plats, en Souabe en particulier. Donc, tout ça n'est pas nécessaire physiologiquement, biologiquement. Et je n'ai pas parlé du café, du pousse-café, oui, par un apéritif, on en est à peine au pousse-café. Tout ça, c'est du temps gagné. Si j'avais été chez moi tout seul à manger, je ne sais pas si j'aurais eu autant d'appétit.
1:10:37 Enfin, dans mon corps, je suis certain que non. N'est-ce pas ? Et j'en connais beaucoup qui disent qu'ils mangent plus et mieux quand ils sont en compagnie. Et très important de comprendre ce que dit Pascal ici, ce qui est déterminant, ce n'est pas une carotte devant moi, carotte opposée au bâton, que je poursuis comme un lapin, stimulus, réflexe, ça c'est binaire, non, il y a quelque chose derrière moi que je fuis.
1:11:12 Il y a même une réflexion sur la condition des rois chez Pascal. Il dit que l'un des plus grands avantages, c'est qu'on passe son temps à les divertir. La cour passe son temps à essayer de divertir. Quand on a en plus des divertisseurs comme Molière et Racine, ou Lully en musique. Lully et Molière ont collaboré pour écrire cette comédie musicale magnifique que Le Bourgeois Gentilhomme. Ça permet au roi de s'acheminer vers la mort avec moins d'anxiété, n'est-ce pas ? Que ce qui est ignoble dans la misère. Oui, dans la misère au sens courant, ce qui est ignoble, c'est pas seulement la misère matérielle et du social et odieuse.
1:11:48 Aujourd'hui, à notre époque, au XXIe siècle, dans les pays les plus riches, de la misère matérielle, de la détresse, des gens qui demandent de quoi manger. Le pire, c'est qu'ils n'ont même pas tout ce qui fait penser à autre chose que la maladie, que la mort, que le besoin, que la détermination, que la dépendance. Les murs d'une belle maison, des murs épais, confortables, qui vous protègent du froid avec un chauffage central. Ah oui, j'en veux aux décroissants. Il faut vraiment que ce soit une idéologie de privilégiés, tout ça.
1:12:26 Donc c'est énorme ce qu'a vu Pascal là. Je reviens maintenant à Hegel, on commence à avoir une piste grâce à ce détour, c'est dans le cours Pascal. Mais je finis d'abord, avant de revenir à Hegel, le texte de Senancour lui-même, n'est-ce pas ? Ce n'est pas tous les jours qu'on voit un texte comme ça. Alors, comment ça se fait ? Oui, pardon. Voilà.
Fin d'Obermann : des illusions sans bornes
1:13:03 Je l'ai arrêté, donc, il y a « l'amour est immense, il n'est pas infini ». Vous avez bien compris le raisonnement de Pascal. Je termine quand même avant de reprendre ce texte tout de même. Il manquait juste la conclusion du raisonnement. Si l'homme est néant dès l'instant, c'est tout ce qui est satisfaction limitée par manger le même plat tous les jours, pardon de tourner autour de la cuisine, mais votre plat préféré, le plus délicieux, celui que vous rêvez de manger, si on vous le sert tous les jours, il va devenir écœurant.
1:13:38 Peu importe de combien de jours, ça dépend de personne, mais ça va être rapide, a fortiori si c'est toute une vie. Donc vous voyez, tout ce qui se répète, tout ce qui nous montre la finitude, la limite, est insupportable. Tout ce qui nous ennuie, tout ce qui finit par sombrer dans l'ennui. Vous remarquez que je parle ici de l'alimentation et non pas de l'amour. Pour en reparler. Et donc, l'amour est immense, il n'est pas infini, j'enchaîne. Je ne veux point jouir. C'est quelqu'un qui parle, un siècle de libertinage, à atteindre ses plus belles lettres de noblesse, c'est pas le siècle des liaisons dangereuses, du Marquis de Sade, et j'en passe.
1:14:22 Je ne veux point jouir, je veux espérer. Il y a encore quelque chose qui serait intéressant à atteindre. Je voudrais savoir. Il me faut des illusions sans bornes. Borne, limite, fin, qui s'éloignent pour me tromper toujours, alors que Hölderlin disait bien qu'on arrive à une limite. Les mortels avant eux atteignent l'abîme. Mais il me faut ne pas y penser. Il me faut penser quelque chose qui fasse reculer éternellement ces bornes.
1:14:53 Et sans doute la fortune sera cela, mais j'y reviendrai. Et oui, il y a des chemins. Il mène de Pascal, le chrétien janseniste, à Marx, le matérialiste. Qu'est-ce que vous voulez ? Il me faut des illusions sans bornes qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir, l'heure qui arrivera dans 60 années est là, près de moi, saint gentleman. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive et n'est plus.
1:15:27 Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que ce qui passe. Cette infinitude du désir humain, j'en avais besoin pour faire comprendre ce qu'il dit Hölderlin, pourquoi avec l'homme le temps cela change, pourquoi l'écho change.
Détresse matérielle et ennui : le Petit Prince, L'Assommoir
1:15:57 Senancour peut exprimer cette lucidité sur la condition humaine, mais parce que, comme il l'a dit en début de texte, du point de vue matériel, lui, ça va. Donc il n'est pas dans l'illusion de croire que ce qui mettrait fin à tous ces problèmes, c'est d'avoir la nourriture qui lui est insuffisante, le toit qu'il n'a pas, Ou alors par lequel la pluie tombe, ou dont il va être chassé par un huissier bientôt parce qu'il n'a pas payé ses loyers, et ainsi de suite.
1:16:29 Donc la détresse matérielle est épouvantable, elle a au moins ceci de positif. Négativement, c'est qu'elle me permet de retarder le moment où je vais goûter l'ennui. Et ça n'empêche pas de… Vous savez que quelqu'un peut être dans la détresse matérielle et connaître l'ennui. Vous savez dans le Petit Prince, les références que je fais rarement, dans le Petit Prince, il y a une planète sur laquelle vit un ivrogne. Vous vous rappelez le Petit Prince ? Et le Petit Prince comme un gamin qui demande toujours pourquoi, pourquoi tu bois ? Pour oublier. Réponse, pour oublier.
1:17:13 Pour oublier quoi ? Que j'ai honte. Mais honte de quoi ? Honte de boire. Et L'Assommoir de Zola est là pour me rappeler que lorsque l'ouvrier de l'époque, lorsqu'il est payé, lorsqu'il a le minimum de revenus qui lui permettrait s'il était animal, s'il n'était qu'animal, Mais s'il n'était qu'animal, s'il n'y avait pas de surgissement depuis ce savoir de la limite d'un genre humain, on commence à me suivre, qui fait intervenir une nouvelle ontologie ou peut-être la seule ontologie digne de ce nom, par-dessus le genre animal, sans que les deux se compénètrent, à ce moment-là, ils devraient filer chez les épiciers du coin, L'ouvrier de l'époque de Zola.
1:18:13 Pour s'acheter la quantité exacte et stricte, ce qui n'a pas à voir limité avec vous imaginez la paye de l'époque, le journalier sans doute, il n'a de quoi acheter la quantité de lipides, de glucides et de protides qui lui permettent le lendemain de retourner à l'usine et de continuer à perdre sa vie et à la gagner. Il ne fait pas ça. Il nous donne une leçon d'anthropologie. Il va retrouver les copains à L'Assommoir.
1:18:46 Ce n'est pas qu'il a de la nourriture en plus, au contraire, ce n'est pas bon pour la santé, ce qu'il lui fait. Il va savoir de boire et de boire. Mais il y a la relation à l'autre, les copains, le divertissement. Donc on a fait un progrès, on comprend mieux pourquoi, parce que si c'est depuis des millénaires, allez allons-y, et vous comprenez que tout se tient maintenant, dans les références que je vous donne depuis quelque temps. Depuis l'homme qu'on a trouvé au Maroc, ou ses cousins d'Afrique orientale, ou le Toumaï du Tchad, dérisoire les différences à ce niveau-là, par rapport à l'enjeu.
L'hominisation commence quand apparaît le superflu
1:19:28 C'est des querelles entre labos, entre équipes. Moi, le mien il a 10 ans de plus que le tien, ou 10 000 ans, ou 100 000 ans de plus, quelle importance. Surtout que depuis que ce remarquable savant, que j'ai fait parler la dernière fois, un documentaire diffusé par Arte, disait très bien que de toute façon, le processus continue, on vient de se discuter, de continuer à nous organiser. Je vais y revenir avec Rousseau.
1:19:59 Mais pour l'instant, pourquoi je reviens à l'homme de la préhistoire ? A ce qui déjà relève du genre homo dans la préhistoire, pour être plus précis, c'est-à-dire sans aller jusqu'aux Australopithèques, sans aller jusqu'à ces animaux qui utilisent des instruments, un caillou pour casser une noix, mais qui n'ont pas encore produit des outils, ce qui est bien différent.
1:20:30 Les outils qui supposent une forme, un type, il y a la civilisation des haches tombales au long du rivage de la Méditerranée et de l'Atlantique dans les tumulus, on trouve les mêmes formes de haches dans les tombeaux. Ce qui veut dire qu'il y a une forme, un modèle ! Ah ça y est, oui c'est bien, j'en entends, je vous entends penser, j'en entends dans la tête de quelques-uns qui se rappellent de la forme de Marx. Ce qui distingue immédiatement le plus malhabile des architectes et de l'abeille la plus experte, c'est que l'abeille, l'architecte, a sa maison dans la tête avant de la produire dans la réalité, ce qui prouve déjà qu'il y a une pensée, qui a cette forme typique.
1:21:09 Je renvoie de nouveau à notre camarade, notre Tran Duc Thao, admirable marxiste, qui a écrit aux éditions sociales, difficile à trouver, mais je recommande, Et c'est sur les origines de la conscience et du langage. Et qui remonte à la préhistoire aussi. Oui, qu'est-ce qu'il y a dès les premières manifestations dans le genre homo, pas dans le genre animal ?
1:21:41 Les sépultures. Quand on trouve une sépulture avec des rites funéraires bien déterminés, là on ne se pose plus la question de savoir si c'est un animal ou un homme. Les peintures sur les cavernes, dit-on. Ce n'est pas la nourriture en plus, ça. Ça ne sert à rien, dirait, un pragmatique cohérent. Un positiviste acharné, pragmatisme, ça ne sert à rien. C'est du temps perdu, faire la peinture sur les cavernes.
1:22:20 Je ne parle pas des musiques qu'il devait faire à l'intérieur de la caverne, puisqu'on en sait. Je suis en train de dire que ce processus d'hominisation commence, je l'ai déjà dit, et je sais que certains d'entre vous l'aura remarqué, l'homme commence quand le superflu apparaît. C'est donc scandaleux de parler du minimum vital, je reviens à des choses actuelles en matière sociale. C'est scandaleux qu'on continue à vouloir assurer un minimum de dignité, comme on dit avec des accents de tartuffes, comment de dignité ? Alors que déjà Cro-Magnon dépassait le minimum vital en peignant sur les cavernes.
1:23:11 Et sa femme, à Cro-Magnon, portait des parures de bijoux en os, en ivoire. On ne peut pas y voir, mais des parures. Quand il sculptait des femmes callipyges, des figurines de la fécondité, déjà à l'époque dite moustérienne, si vous voulez un peu plus de précision. Ça veut dire qu'il y a, derrière ces soucis apparemment artistique, il y a la vérification de ce que dit Pascal.
1:23:44 Si l'homme est néant, et là je termine heureusement Pascalien, je reviens au cœur de ce que disait Hölderlin, il faut donc que l'homme se fasse une autre nature, Elle est anéantie par son savoir, la précédente, sa nature naturelle, l'animal. Elle s'est anéantie comme pouvoir de jouissance, comme ce qui donne de l'intérêt à la vie, si vous voulez. Elle est toujours là, je vis biologiquement, mais c'est insupportable.
1:24:18 Et Verlaine qui dit « Il n'est de pire peine que de le savoir, sans amour et sans haine, pourquoi mon cœur a tant de peine. » Vous savez, il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville. « C'est bien la pire peine de ne savoir pourquoi, sans amour et sans haine, mon cœur a tant de peine. » « Cœur de l'homme désolable, Dieu l'a l'une dans un fragment. » Mais oui, bonne nouvelle ! Je ne suis pas en train de vous faire un pantragisme et de vous faire apitoyer et contrir sur la malheureuse destinée que nous avons, c'est le contraire.
La coutume est une seconde nature ; l'écho change
1:24:48 La bonne nouvelle, c'est que ça fait plus de 50 000 ans que l'homme le sait, et qu'il a mis au point des stratagèmes pour créer une autre vie, un autre monde, qui fait comprendre l'adage très courant « la coutume est une seconde nature ». Mais oui, on ne prend pas les expressions populaires sérieuses. Et on a raison, parce que comme système, elles se contredisent toutes. Une qui vous dit « Pierre qui roule, n'amasse pas mousse », et l'autre qui vous dit « les voyages forment la jeunesse ».
1:25:22 Une vous dit « faut pas trop voyager », et l'autre vous dit « on voyage, on peut améliorer assez ». Non, non, mais si vous les prenez une à une, chacune est un mouvement de profondeur. La coutume, une seconde nature, la coutume. Il n'y a pas de société humaine sans coutume, qui ne soit pas déterminée par une culture déterminée où l'on mange ici avec des baguettes, ici avec des fourchettes, ici avec des trois doigts de la main gauche, droite, pardon, voyez mon lapsus, qu'il ne faut jamais faire. Toutes ces choses-là ne sont pas utiles, ne sont pas nécessaires du point de vue vital, mais elles sont indispensables à une vie d'homme.
1:26:08 Merci. Merci. Bon, alors on me signale côté de la régie qu'on est arrivé à une heure et demie, donc je suis bien content cette fois d'être arrivé à cette fameuse heure et demie, à partir de là qu'elle avait toujours posé des questions, mais apparemment ça ne se bouscule pas pour les questions. Donc, je conclurai en revenant à Hegel, et à la mémoire et l'anamnèse. Non, non, pas artificiellement, on comprend mieux maintenant ce que veut dire pourquoi l'écho, L'écho change. Parce qu'à partir du moment…
1:26:43 Le moment de savoir se constitue, ne croyez pas que juste avant ce savoir, quelques instants avant j'étais un animal et tout d'un coup ça y est, je suis définitivement un homme. C'est un va-et-vient permanent et vous comprenez maintenant pourquoi aussi toujours entre un effort d'anamnèse et au contraire pour ne pas savoir, pour ne pas remonter qu'il lui gâche la vie. On commence à mieux comprendre. Aussi, je conclurai sur un texte que j'ai souvent cité pour d'autres raisons, mais qui est le chapitre 8 du premier livre du contrat social, qui porte pour titre ce chapitre 8 du premier livre, de l'état civil du fait de vivre en société, n'est-ce pas ?
Rousseau, Du contrat social : de l'état civil
1:27:42 Je rappelle très brièvement le passage essentiel. Ce passage de l'état de nature à l'état civil, dont je vous disais tout à l'heure qu'il ne s'est pas produit en un quart d'heure, produit dans l'homme un changement très remarquable. En substituant dans sa conduite la justice à l'instinct et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. Bon sang, c'est pas le Rousseau qu'on nous a enseigné, on m'a dit que c'est un naturaliste, et c'est que tout le mal vient de la société.
1:28:16 C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à celle de l'appétit, l'homme qui jusqu'ici n'avait regardé que lui-même, qui jusqu'ici n'était qu'un individu, se voit forcé d'agir sur d'autres principes et de consulter sa raison avant que d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans ce nouvel état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, sur la gauche à droite, donc je ne suis pas dévoré par un prédateur après tout, je ne vous conseille pas le sort des petites tortues, vous savez, qui à peine nées sont obligées de se précipiter vite à l'eau, alors qu'il y a 2000 oiseaux qui, comme des chasseurs à réaction, sont en train de les mitrailler, de les dépecer.
1:29:03 Bon, la liberté naturelle, elle est très vite une idée. Quoi qu'il se prive dans ce nouvel état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grand. Ses facultés s'exercent et se développent, je ne développe pas, je l'ai assez fait, la pensée devient un langage. Ses passions s'enoblissent, la sexualité devient un amour. Son âme toute entière s'élève à tel point que, c'est là que la phrase grave de Rousseau, C'est la première théorie du mal moderne et des horreurs qui vont arriver dans la modernité.
1:29:38 Si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradait souvent au-dessous de celle dont il est sorti, au-dessous de la bestialité, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux. Là, il contredit Rousseau. Il fait comme si c'était un instant où tout d'un coup on est passé grâce à la conscience de la mort de l'animal à l'homme. L'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, de quoi ? De l'état de nature. Pour jamais ! C'est irréversible.
Krasucki et la production au service du désir
1:30:10 Et qui d'un animal stupide et borné fit un être intelligent et un homme. J'ai commencé par quel mot de Rousseau ? Ce passage, c'est de ça qu'il parle. Ce passage de l'état de nature à l'état civil, cessons d'avoir l'illusion dont parlait le savant la dernière fois, de croire qu'il s'est produit il y a très longtemps et que maintenant on bénéficie du résultat. Attendez, ce passage ne cesse de continuer. Autrement dit, chaque fois que je dis à mon voisin, Tiens, je t'en prie, sers-toi d'abord, je suis en train de passer de l'état de nature à l'état civil.
1:30:43 Je prends un exemple dérisoire. Il y a des choses beaucoup plus graves que je prends sur moi, n'est-ce pas ? C'est pas comme ce... n'est-ce pas, puisqu'on célèbre la mort de Krasucki, d'Henri Krasucki, vous savez, de la CGT, l'ancien patron de la CGT, qui a succédé à Georges Séguy et auquel notre regretté ami Christian Riocher, c'est une admirable biographie dont on n'entend pas parler dans tous ceux qui commémorent la vie de Krasucki.
1:31:13 Soit dit en passant, j'en profite pour rendre hommage à notre ami Philippe Moreau, grâce auquel vous avez ses retransmissions, et leur montage, qui a fait un interview de Christian Riocher avant sa disparition, et au cours de laquelle Christian a évoqué cette biographie de Krasucki. Pourquoi je parle de Krasucki ? Parce qu'il crachait ses poumons dans une grande concentration nazie, ce juif polonais communiste. Trois raisons d'être torturés. Juif polonais communiste.
1:31:57 Et des petits cons vautrés dans l'abondance qu'il traitait de Staliniens à l'époque. Et qui sort du l'heure. Il se pensait à gauche de la gauche et qui était à droite de De Gaulle, qui est en train d'introduire l'intégration de la France à l'atlantisme, vous les connaissez. Parce que maintenant ils nous entraînent dans des guerres chaque fois qu'ils ont l'occasion pour poursuivre, par exemple, le pays arabe qui s'est débarrassé de l'intégrisme religieux et qui devient dangereux.
1:32:29 Je referme la parenthèse. Or, ce Krasucki, grand amateur d'opéra, cultivé alors que dans les caricatures qu'on en faisait, y compris dans les guignols, on le faisait passer pour un débile, puisque c'est un communiste, un solutiste, donc c'est quelqu'un qui est primitif, forcément. Voilà pourquoi ce qui est dit pour une amélioration matérielle, et je voudrais conclure sur cette idée, ça ne consiste pas à avoir de quoi manger, boire et se reproduire, parce que ça franchement peut faire l'économie même du moment anthropologique pour tout ça.
1:33:10 La libellule y arrive, quitte à être éphémère. La production et l'économie est au service du désir, et non pas du besoin, c'est-à-dire d'une infinitude. Il n'y a aucune raison de lui assigner une limite, que ce soit le patronat et la réaction ou l'Église, pour consoler les gens de leur misère, heureux les pauvres en esprit.
1:33:40 Pendant que ce Votrait, je ne parle pas, il y a Saint-François d'Assise qui luttait comme à la pauvreté, mais je parle du haut-clergé comme en Amérique latine, qui complice des pouvoirs et des dictatures. Si la production matérielle et économique est mise au service du désir, elle n'a plus de terme assignable, n'en déplaise, et je répète, aux réactionnaires, aux patrons qui ne veulent rien lâcher, aux religieux, aux écologistes, tous ont le même refrain. C'est qu'il ne faut pas trop de croissance.
1:34:12 Si tu reviens un certain seuil, paraît-il, je ne sais pas quand, il faudra mettre le curseur à partir duquel on a eu trop. Dis-donc ! Non, ce n'est pas mon cas. Je ne sais pas vous. Moi, je ne rentre pas dans un supermarché en ne regardant pas les prix, en prenant tout ce qui m'intéresse, en sortant et en faisant payer par je ne sais pas qui. Si eux, ils le font, tant mieux pour eux. Voilà ma conclusion. Je vous remercie. Alors je reprends la parole pour vous annoncer une grande nouvelle à laquelle Philippe me rappelle, mais elle vous sera présentée plus en détail par le principal acteur de cette nouvelle si je puis dire, c'est que nous allons de nouveau pouvoir avoir accès à un nouveau site où vous allez trouver tous nos rendez-vous Toutes nos causeries, ceci avait été admirablement préparé déjà, avec un système de référencement qui demandait beaucoup de travail, pour lequel je suis très reconnaissant.
1:35:18 Puis, le confinement et tout ça, les suspensions, les éloignements des uns et des autres, ça avait été suspendu, et voilà que maintenant le nouveau site, fait par Pierre-Alain Giraud, je vous dis son nom, Il va vous le présenter en détail et son fonctionnement dès la prochaine fois. Il a beaucoup plus d'entrées maintenant, parce qu'il y a eu des éléments nouveaux depuis en plus, beaucoup plus de documents. Et bien sûr, il a prolongé l'excellent système de référencement qui avait été amorcé. Ce qui fait que si vous voulez retrouver ce que je dis de Pascal Pagani, ça va l'air important sur le divertissement, vous pouvez retrouver tous les passages.
1:36:01 Depuis des années, en quelques clics et quelques fois en un seul, sur ce nouveau site. Donc je vous donne rendez-vous en compagnie de Pierre-Alain qui a la gentillesse de nous présenter. Je précise qu'il réside en Islande, tout français qui soit, et que c'est de là-bas qu'il va nous présenter. Vous voyez que la technologie ça a du bon tout de même, le fonctionnement et le mode d'emploi de cette nouvelle outil qui est à votre disposition.
1:36:40 Dès maintenant il suffit d'écrire Dominique Pagani.net, pas compliqué à retenir. .fr, merci, donc on me corrige. Dominique Pagani.fr, c'est important, j'ai toujours un temps de retard. J'étais à AOL.net avant d'être à AOL.fr. Donc voilà, Dominique Pagani.fr. Déjà, vous avez de quoi faire, mais en plus, si vous butez devant la manière de s'en servir, Pierre-Alain sera là pour en dire beaucoup plus la prochaine fois. Je vous remercie de votre attention.
1:37:15 J'aimerais tant voir Syracuse. L'île de Pâques et Kairouan, Et les grands oiseaux qui s'amusent A glisser l'aile sous le vent, Voir les jardins de Babylone, Et le Palais du Grand Lama, Rêver des amants de Vérone, Au sommet du Fujiyama.