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Socrate et l'apolitisme : la question posée
0:00 Bonjour Dominique. Bonsoir Philippe. Merci d'être à nouveau en ligne ce soir pour compléter les réponses à toutes les questions qui sont venues après l'atelier 2. Alors on va commencer tout de suite par une question de Bachir Shanker qu'il a posée le 22 novembre 2018.
0:32 J'ai une question qui me turlupine. Socrate, et pas seulement le Socrate platonicien, voire à ce sujet le livre de Jean Humbert par exemple, est généralement regardé par nombre de rationalistes progressistes comme un des fondateurs de leur attitude mentale dans son historicité, comme dans sa typologie éternelle pour ainsi dire. Or Socrate, bien que considérant son action dans la cité comme éminemment politique, se voulait neutre et passif politiquement, introduisant donc en apparence l'idée que la vraie politique n'est pas dans l'activisme politisé, selon les codes hérités et constitués de son temps, mais une façon de porter le débat sur les discours constituants ayant cours dans la cité.
1:18 Est-ce qu'on ne peut pas en conclure que ce qu'on appelle l'apolitisme, aujourd'hui, y compris l'abstention, le rejet des modalités admises de l'engagement politique, ne peut être plus politisé que le militantisme stéréotypé ? Quel est le point de vue d'un Hegelien et d'un marxiste comme M. Pagani sur cette façon de poser le problème ? Socrate et l'apolitisme. Merci d'avance.
1:48 Merci Philippe, merci Bachi, je crois. Oui. Et pour cette longue question bien creusée, bien circonstanciée. Alors, ce n'est pas pour écarter d'un revers de main une partie de la question, mais je dis tout de suite, parce que je l'ai dit à titre liminaire au début de cette saison, sur la pensée révolutionnaire de Rousseau et Lénine, que je ne me plaçais pas, une fois de plus, dans le genre histoire des idées.
2:22 tout en disant que j'ai le plus grand respect pour cette discipline. Donc, ce n'est pas du tout à titre… à titre… ce n'est pas en tant que contempteur que je dis ça, il n'y a aucun mépris loin de là. Simplement, ce n'est pas du tout… d'abord parce que ce n'est pas ma compétence, il y a une foule de spécialistes, là, à chaque fois. Bon, il y a quelques notions là-dessus, mais je veux dire, personne n'est spécialiste de l'histoire des idées, on est spécialiste de Leibniz, on est spécialiste de Saint-Augustin, de Spinoza, de qui vous voulez, de Maine de Biran, mais pas de l'histoire de la philosophie en général, il ne faut pas être mégalomane.
3:12 Donc, ce n'est pas mon… je vais parler comme dans les CV, ce n'est pas mon domaine de compétence. D'autant que le personnage de Socrate, le personnage auquel Bashy fait allusion, c'est-à-dire, puisqu'il cite des travaux de recherche à ce niveau-là, confronté à celui de Platon, à celui de Xénophon, puisque ce sont les deux principaux témoignages écrits qu'on a, Platon et Xénophon, mais il y a aussi Aristophane, etc., est un personnage dont peu de connaissances historiques que j'en ai me convainc que c'est la question extrêmement complexe et qu'elle aboutit à des résultats extrêmement contradictoires.
4:00 Par exemple, le Platon d'Aristophane, qui, à ma connaissance, est le plus ancien dans la doxographie socratique, lorsqu'il s'est écrit comme témoignage sur le personnage Socrate, puisque lui-même, comme on le sait, il n'est jamais inutile de le rappeler, n'a rien écrit. Cet homme qui a fait couler dans la discipline qu'il initie, la philosophie, pendant des millénaires, a fait couler plus d'encre que bien d'autres disciplines, n'a pas laissé une demi-ligne écrite. Et pas comme c'est mon cas, n'est-ce pas à cause d'une impuissance ou d'une faiblesse ou d'une attitude un peu rétractile à l'égard de l'écriture, mais d'une manière très délibérée, enfin exposée en tout cas par Platon dans pas mal de passages.
4:48 Que l'écriture sert moins à la mémoire qu'à la remémoration, par exemple. Ce n'est pas un autre sujet, je ne m'attarde pas. Donc, le Socrate historique, je veux dire, m'importe peu, y a-t-il une histoire en dehors de l'écriture ? C'est là qu'on le voit, le problème, comme il rebondit, n'est-ce pas ? Et donc, quand je cite Socrate, je suis dans Platon. Voilà. Platon a quand même fréquenté Socrate pendant une longue période. Je ne dis pas que son témoignage est fiable à 100%, mais enfin, je veux dire, je ne vois pas pourquoi il serait plus suspect que celui de tous les autres témoins qui nous ont laissé les traces.
5:27 et surtout, je veux dire, je parle du Socrate de Platon, comme de, je ne sais pas moi, comme du Sherlock Holmes de Conan Doyle ou du Hercule Poirot d'Agatha Christie. Je veux dire, je pousse un peu loin le bouchon là, mais exprès pour rappeler. Alors là, je réponds maintenant sur le fond à la question qui est extrêmement intéressante, puisqu'il s'agit de l'engagement politique du philosophe, en gros. Je dis bien le philosophe, mais pas tel ou tel philosophe.
La septième lettre : la philosophie naît d'un échec politique
5:58 Avec Socrate, c'est le philosophe. C'est là où je suis d'accord avec moi. Et je rappellerai ce que j'ai déjà mentionné dans plusieurs ateliers, de manière un peu dispersée, mais c'est le cas de le réaffirmer avec minimum de force. C'est que le premier système de philosophie écrit, qui nous soit parvenu, c'est-à-dire le corpus platonicien, comprend, outre les dialogues, une série de lettres, et dans ces lettres, la fameuse septième lettre, lettre écrite au sien, où il raconte, bien sûr, son odyssée politique, son odyssée malheureuse et dramatique en Sicile, puisqu'il est allé là-bas faire le consultant auprès du roi de Syracuse, du tyran de Syracuse, comme on disait à l'époque, mais qui n'a pas encore la connotation péjorative qu'il aura par la suite, Denys, qui l'avait appelé sur sa réputation pour lui servir de conseiller, et puis quand Platon est entré dans les choses concrètes, Denys a vu que ça lui coûtait beaucoup d'être platonicien, et pour aller très vite,
7:10 il s'est fâché, et il a vendu Platon comme esclave, ce n'est pas sympa pour le consultant. Bon, allez, ce n'est pas tout à fait dramatique, puisque Platon fait partie d'une famille aristocratique, à Athènes, il avait de l'argent, ses amis l'ont racheté, je vais très vite, et à la limite, tant mieux pour nous cette histoire, dirais-je égoïstement, puisque c'est cet échec, j'y arrive maintenant, cet échec politique, que Platon détaille avec force, précision, dans sa fameuse septième lettre, et où il dit très explicitement que c'est à partir de cet échec politique, qu'il s'est, comme il dit, tourné vers la philosophie, et tandis que mes yeux restaient rivés vers le politique, j'ai été comme contraint de me détourner vers la philosophie.
7:57 Voilà. Donc, il n'y a rien de moins apolitique, pour moi, que la pensée de Platon. Mais non, et ça, je ne le... Il y a une ambiguïté, je ne dis pas comme reproche, nous sommes dans le langage ordinaire, celui dont je me sers, dont tous les philosophes se servent, le langage naturel, pour parler comme les linguistes, qui est un des codes les moins codifiés qui soit, plein d'ambivalence, n'est-ce pas ? Je ne parle pas de la langue, je parle du langage, de ce qui est commun à toutes les langues.
8:28 Dans toutes les langues, on dit quelque part que le jour se lève, alors que c'est une métaphore, c'est la poésie, on n'est pas dans l'astronomie. Ce n'est pas le soleil qui se lève, il ne s'est pas couché, c'est plutôt nous qui bougeons. Bon, soyons sérieux. Dans l'ambiguïté dont je parle, et qui est immanente au langage naturel, fait que je reste dans l'imprécision de la question de Bashy pour savoir si, par le politique, il entend l'élément dont je viens de parler, qui fait que Platon, et la préoccupation de Platon est éminemment politique, en amont, il n'y aurait pas eu son activité de philosophe et d'écrivain de dialogue s'il n'y avait pas eu son échec politique, et en aval, puisque ces dialogues aboutissent dans un premier temps à la République, qui clôt les dialogues de jeunesse pour aller très vite, et qui aboutit, ultime dialogue aux lois, les lois, ultime dialogue du vieux Platon.
9:33 Donc, est-ce que c'est dans ce sens-là qu'il prend la politique, ou bien dans le sens politicien, que je ne connote pas nécessairement d'une manière péjorative, ou pas pourquoi je reprocherais, puisque Bashy me traite d'hégélien, ce n'est pas une insulte, je ne crois pas dans sa bouche du tout, mais je veux dire, je rappelle quand même que je ne suis ni hégélien, ni marxiste, ni rousseauiste, même s'il y a peu de penseurs dont je me sens aussi proche que de ces trois-là, par exemple. Ce n'est pas ? On est bien d'accord.
Détermination antique et indétermination moderne chez Hegel
10:03 Mais je veux dire, je ne prends pas chacun à 100%. Sinon, je serais dans l'histoire de la philosophie précisément. Je ne ferais que faire le répétiteur. ce qui est un autre genre que je respecte. Ce n'est pas le mien. Donc, je précise ici que dans la pensée politique de Hegel, que Bashy a l'air de bien connaître, il me semble, Hegel revient souvent sur cette opposition entre la conception antique et la conception moderne de la détermination.
10:36 Où je vais en arriver ? Prendre parti, s'inscrire dans un parti. Là, je passe à la politique politicienne, au sens qui est parfois défendable, tout de même. Hegel ne prend pas parti pour l'un ou pour l'autre. Quels sont l'un et l'autre ? Soyons clairs en termes de contenu. Il y a le positionnement moderne associé par Hegel, on ne va pas revenir sur tout ça, il faut voir le système, à l'ère chrétienne, au romantisme, etc.
11:10 Tout ça va du même côté chez Hegel, en gros. C'est-à-dire qu'il est caractérisé par l'indétermination, détermination caractérisée par l'indétermination et l'infinité. C'est, disons, un point de vue plus proche de la catégorie de l'essence, je suis ici dans les catégories logiques, que dans la catégorie de l'être. Alors que dans l'Antiquité, en particulier l'Antiquité grecque et athénienne, c'est quand même précis, loin de cette indétermination, la valeur est du côté de ce qui est fini, déterminé, achevé, dont la cité donne le meilleur exemple.
11:51 Non seulement parce qu'un temple est toujours plus carré, rectangulaire, déterminé, que l'air, la mer, le soleil et la lumière, le monde humain, celui de la cité en général, survolons l'Amazonie en hélicoptère et on voit d'abord la canopée jusqu'à l'infini, c'est magnifique, ce n'est pas une question de valeur. Et puis tout d'un coup, on voit une clairière avec un ovale ou un cercle. à gauche, la case des hommes, à droite, la case des femmes, toute une systématique et d'état de détermination qu'on ne trouve pas dans la profusion indéfinie du foisonnement naturel.
12:33 Donc, pour en revenir au point de vue antique, tout se passe comme si, pour Hegel, le point de vue classique, en esthétique, grec, du point de vue historique, même s'il ne dit jamais pratiquement le mot, parce qu'il appelle ça le monde éthique, se caractérise, à l'inverse du romantisme, du christianisme et de l'infinité, par l'affirmation d'une détermination, ce qui va s'appeler dans notre théâtre classique, je pense au théâtre français du XVIIe siècle, par exemple, qui, dont personne n'ignore, si je prends l'exemple de Racine, c'est encore plus évident, que pour ce théâtre, les Grecs sont un modèle indépassable, voire inatteignable.
13:13 On peut au mieux les égaler, comme on se rapproche d'une asymptote, mais certainement jamais les dépasser, les anciens, comme il disait. Or, qu'est-ce qui caractérise ce théâtre ? C'est le caractère. Chaque personnage est bien enfermé dans un caractère. La jalousie d'Hermione, la fidélité pour Andromaque, la passion jusqu'à l'aveuglement de Phèdre, la timidité à l'égard de tout l'élément mondain chez Hippolyte, etc.
13:54 À chaque fois, le héros est dans une identité quasi atemporelle, un peu comme les caractères de La Bruyère. On voit bien l'Ancien Régime où il y avait une place pour chaque chose, chaque chose a sa place, et cette place est, pour une espèce d'éternité, dans son contour définitif. Ça, c'est vraiment... Je force la dose exprès. C'est dans les limites qu'on voit mieux les choses. Donc, pourquoi je fais ce long détour ? Parce que prendre parti, c'est se confier, c'est s'investir dans une partie.
Prendre parti : Tartuffe, Timbaud et la prudence de Descartes
14:26 Je joue exprès sur le mot. À une voyelle près. Dans une partie, au détriment du reste, sous-entendu. Prenons le tartuffe, qui est le caractère du dévot, du faux dévot, bien sûr, du dévot. Quand il dit, pour être dévot, on n'en est pas moins homme, c'est une bonne illustration de ce que je suis en train d'essayer de distinguer. Parce que mon caractère, c'est d'être dévot, mais enfin, il y a en moi, au-delà de cette détermination bien précise, le fait que je suis un peu comme tout le monde.
15:00 À ce niveau-là, je suis quand même un homme. Bon. Avec sa libido envahissante. Et inavouée. Donc, et répressive à l'égard de la libido des autres. Comme l'écologie d'aujourd'hui. Je dis ça parce qu'on parle beaucoup dans les rues de notre peuple qui se réveillent d'écologie punitive. Ça me fait plaisir qu'il y ait cette épithète maintenant qui me permet de faire un procès de l'écologie qui n'est pas le procès de toute écologie.
15:32 Loin de là. Voilà. C'est pas un autre sujet, donc je referme la parenthèse. Mais il était bon de sortir du puritanisme qui nous vient des pays à culture puritaine, protestante et qui domine le monde. Je veux dire, c'est pas tout à fait un hasard, mais enfin, je veux dire, pur, intègre, intégrisme. Intégrisme religieux, intégrisme catholique, intégrisme protestant, intégrisme musulman, peur de la pollution en écologie, c'est-à-dire de la tache, de la souillure.
16:07 Bon, j'ai dit que je refermais la porte. S'investir dans un parti, dans ce sens-là, et là c'est la fin de ma grande parenthèse sur la dialectique de l'indéterminé et du défini et du caractère, dans ce sens-là, il n'est pas nécessairement péjoratif de pratiquer, non pas seulement en tant que philosophe, la réflexion politique, je crois avoir montré avec Platon que c'est essentiel même au principe, au double sens chronologique de l'origine de Platon et de ce qu'il a fait rebondir pratiquement à chaque moment de son histoire, de la pensée, mais en plus, politique politicienne, qui peut parfois même être héroïque.
16:53 Je pense à Jean-Pierre Timbaud, militant communiste, qui devant le peloton d'exécution nazi, je dis exprès nazi, vous allez voir pourquoi je ne dis pas allemand, a eu une des plus belles phrases peut-être de l'histoire de la politique. Là, au moment où les balles allaient crépiter, vive le parti communiste allemand. Voilà un exemple d'engagement. Alors, on peut très bien comprendre qu'on soit anticommuniste, je ne suis pas en train de... Mais je dis, quelle leçon de politique ! Je ne vous en veux pas comme allemand, je ne vous traite pas de boche, d'accord ?
17:26 Je me bats contre le nazisme et un jour d'autres allemands me vengeront. Vive le parti communiste allemand. Magnifique ! Donc, ce genre d'engagement-là, oui, oui, en tant que... en tant que la part d'hégélianisme qu'il me prête et que j'accepte volontiers pourvu qu'on ne m'y enferme pas et ou de marxisme, voire de léninisme. Chacun sait que je vais peu au-delà.
17:59 Même si mes deux chefs d'État préférés au XXe siècle, avec ses... mes trois, disons, il faut en dire, c'est Hô Chi Minh, Castro et Sankara. Voilà. Je vous montrerai que quand je parle de léninisme, ça va au-delà de la mort de Lénine, bien sûr. Voilà. Voilà comment je lui réponds. Il y a pour moi une complicité essentielle, qu'elle soit aperçue du philosophe ou pas. Je pense à Descartes où ça n'apparaît pas tout à fait, avec autant de clarté, chez d'autres philosophes.
18:30 Il a bien botté en touche à son histoire de morale provisoire, avec cette subtilité qui n'est qu'à lui. Et puis, le discours de la méthode paraît en 1637. En 1636, Galilée a été condamné. Je comprends qu'il ait quelque prudence. Il savait par qui il était fliqué. Ça ne s'appelait pas encore les écoutes, la NSA ou les services spéciaux. Ça s'appelait à ce moment-là à l'Inquisition.
19:01 Le parti des dévots, qui me préférait. Donc, en dehors même de cette complicité, je rappelle, inhérente à la philosophie tout au long de son parcours, je ne récuse point le fait qu'on puisse être philosophe et s'engager d'une manière partielle, partielle, je joue exprès sur le radical, sur la partie, et donc sur le parti, à condition que ce soit à titre héroïque.
19:40 Oui, il y a aussi des combines, et des copains et des coquins, comme on a dit ailleurs. Mais, voilà, j'en profite pour rappeler ceci au passage, parce que, à condition que le philosophe, que sa pensée, sa réflexion, le mouvement, ce qu'il y a de dynamique dans son parcours, ne soit jamais enfermé dans ce parti. Et là, il y a, je ne renvoie ni à Marx, ni à Hegel, ni à Platon, ni à Rousseau, je renvoie ici à Merleau-Ponty qui a écrit des choses définitives, c'est un mot stupide en philosophie, mais admirable dans son éloge de la philosophie, précisément.
Merleau-Ponty : le moi, le vrai, les autres
20:22 Où il revient longuement sur le rapport de Socrate et de la cité. Je suis sûr que Bashy connaît ce texte. Où il dit bien, où il fait bien le bilan des rapports complexes de Socrate avec la cité. Socrate est quand même condamné à mort par la cité. Paradoxe, scandale, scandale pour le jeune Platon. C'est pour le jeune Platon le fait que l'homme le plus juste d'Athènes ait été condamné par Athènes et le scandale qui l'a détourné de la politique et l'a amené à faire cet immense détour, mon cher camarade, comme il dit dans la République qui s'appelle la recherche philosophique.
21:08 Or, Socrate, le paradoxe, monte à son comble quand on voit qu'il passe son temps à défendre la valeur de la loi, de la loi de la cité, pas de la loi de Galilée. Je fais un anachronisme exprès, il n'y avait pas encore de lois physiques à l'époque, mais enfin, ce que Calliclès dans le Gorgias appelle la loi naturelle qui l'oppose à la loi commune. La loi commune, c'est déjà pré-nietzschéen, n'est-ce pas, ce que dit Calliclès, c'est pour les pauvres esclaves, enfin, cette pensée d'êtres inférieurs que nous avons, nous, les démocrates, les progressistes, tout ça, les collectivistes, nous sommes, il faut lire le Gorgias, le Calliclès, je ne suis pas en train d'interpréter ou de solliciter, à l'Élysée, et avec la même argumentaire que Nietzsche, que la menace d'un châtiment après la mort et tout sont des sortilèges qu'on nous envoie pour nous menacer comme des enfants à qui on fait peur pour les dissuader, de quoi ?
22:07 D'exercer leur force car les meilleurs sont les plus forts. Bref, Calliclès, lui, affirme une continuité entre la loi naturelle et la loi de la cité. Pour Calliclès, petit nazillon, les lois de la cité doivent être dans la prolongation des lois de la nature, c'est-à-dire avant tout de la force, même s'il bafouille quand Socrate essaie de l'interroger sur ce qu'il appelle la force, ce qui est en train de faire la force physique. Et quand Platon lui montre que la cité dans son ensemble est physiquement plus forte qu'un seul individu, « Ah oui, c'est vrai, alors, mais non, mais il n'y a pas que de physique il y a la force de l'intelligence, il est plus malin, vous voyez, c'est très actuel ça, les gagneurs, les losers, bref.
22:45 Donc voilà, la loi que défend Socrate pendant toute sa période de prédication, si je puis dire, je le prends ici au sens logique, pas seulement au sens religieux, c'est la loi de la cité opposée à cette loi-là, dite de la nature précisément, comme l'ensemble du monde grec. J'avais un ami architecte qui est malheureusement décédé maintenant et qui m'avait dit, j'étais très jeune, à l'époque, il m'avait dit « L'angle droit, la plus noble conquête de l'homme ».
23:17 Il parlait en architecte, mais c'est très grec. La plus noble conquête de l'homme, c'est l'angle droit. Allez trouver ça dans la nature. Voilà. Je maintiens cette position. Le philosophe a un double rapport aux politiques. Il l'a essentiellement en tant que philosophe, au sens droit du mot « philosophie », comme dirait Platon. Et Merleau-Ponty, donc je termine en me servant de ces belles pages de l'éloge de la philosophie qui existe en version de poche, soit dit en passant, Merleau-Ponty résume tout ce rapport de Socrate et de la cité dans une superbe alternative.
24:00 il dit « Il y a trois pôles, le moi, le vrai, les autres. » Le moi, le vrai, les autres. Si on ne prend pas les trois, si on ne prend que un, deux, a fortiori un, mais même deux, en les isolant, en laissant un troisième de côté, c'est l'échec total. Alors, détaillons un petit peu ça rapidement. ou bien, on va par l'absurde, on va prendre deux et on va montrer que ça ne correspond pas à ce qu'est le philosophe. Prenons le moi et les autres, mais sans le vrai.
24:32 Ah ben, ça existe, ça s'appelle l'opinion. Voilà, je suis au café, je bavardais avec les copains, le problème, là, ce n'est pas la vérité, c'est de flamber un peu, de frimer, de faire une tournée, de draguer, de parler du match Marseille-Bastia, c'est très bien, moi je n'ai rien contre, loin de là. Mais ce n'est pas le lieu où se déploie la vérité, ni scientifique, ni philosophique, ni ce qu'on voudra. Elle peut, elle peut surgir de temps en temps, ici ou là, il peut y avoir l'orthè doxa, comme on dit, n'est-ce pas, l'opinion droite, par hasard, par contagion, mais ce n'est pas le but poursuivi dans ce genre de réunion.
25:04 Voilà pour ce qui est du moi et des autres, sans le vrai. Mais non, le moi et le vrai, mais sans les autres, ah, ça existe aussi, c'est le sacré, c'est le yoga, en contemplation pendant des heures au pied de l'Himalaya. « Allah, in su re, in su got, comme dit dans l'Unazanim, oasie, tes puissants, homères, qui les premiers avaient su cela, parlaient seuls avec Dieu. » Je le respecte, ça s'appelle le religieux. On n'est pas en philosophie.
25:34 J'ai une vision dans le désert, je ne suis pas dans la philosophie. Je suis là, moi, avec le vrai, parce qu'il me semble être l'absolu et le vrai, au-delà de toute vérité même. Les autres ne sont pas là. Ce qui me fait penser que même Zarathoustra, ce sont les premières lignes. Lorsqu'il eut atteint sa à 31e année, Zarathoustra se retira dans la montagne. Là, il vécut longtemps en compagnie des chèvres et des chevriers. Puis, un jour, il monta au sommet de la montagne et s'adressa au soleil en ces termes, au grand astre.
26:08 Mettons que le soleil soit le vrai, dans la démonstration de Merleau-Ponty. Au grand astre, quelle serait ta gloire si tu n'avais ceux que tu éclaires ? Les Zarathoustra redescendis vers les autres. Il est vrai que, comme c'est Nietzsche qui écrit, il conclut, ainsi commença le déclin de Zarathoustra. Donc, voilà, le moi, le vrai, les autres. J'ai parlé du moi et des autres sans le vrai, l'opinion, le café du commerce. Le moi et le...
26:39 Pardon, le moi et les autres sans le vrai, le café du commerce, l'opinion. Le moi et le vrai sans les autres, le sacré, le religieux, la contemplation. Respect, on n'est pas en philosophie. On a trouvé. On n'est pas à la recherche. On n'est pas en train d'interroger les mots. Il reste une seule combinaison. C'est-à-dire, les autres et le vrai sans le moi.
27:09 Ça existe, ça. Je ne m'attarderai pas, mais c'est la folie. Un moi qui est écarté et des autres et du vrai. Le fou étant l'alienus, l'autre, celui qui ne peut pas entrer en communication. Voilà. Donc, je remercie Bashy de sa question essentielle puisqu'elle touche d'après ma réponse, mais je comprends très bien qu'on puisse la discuter, à l'essence même de philosophie.
Une fin que l'homme s'assigne lui-même
27:40 Voilà. Je crois que... Tu veux passer à la deuxième question ? Sur Skype, oui, mais si tu regardais Facebook, tu la verrais. Voilà. Oui. Alors, c'est une question, en fait, c'est un complément, c'est une question que tu as déjà travaillé la dernière fois et tu voulais, en réécoutant la réponse que tu avais donnée, tu voulais donner un complément.
28:15 Alors, je répète rapidement la question que Raphaël a posée le 22 novembre 2018. Je serais intéressé de connaître l'avis de M. Pagani sur un phénomène qui semble réunir en théorie une assez large part des philosophes dont se compose le découpage historique et philosophique qu'il a opéré, à savoir le Bildungsroman. On y compte bien sûr l'Émile de Rousseau, auquel le Wilhelm Meister de Goethe semble constituer une réplique bourgeoise, mais aussi la phénoménologie de l'esprit de Hegel, selon le mot d'Hyppolite, et, quoique plus lointainement, le Que faire de Lénine, dont le titre reprend celui du fameux ouvrage de Tchernychevski, dont la lecture et la relecture auraient joué un rôle de premier plan dans la radicalisation de Lénine.
29:04 On a d'ailleurs souvent comparé la conception hégéliano-marxiste de l'histoire à la forme du Bildungsroman. Ma question est donc la suivante. Outre le concept du devenir qui se loge au cœur même de la forme du Bildungsroman, en même temps que de l'esprit révolutionnaire, quelle peut être l'importance du concept de Télos, tout aussi central à cette forme littéraire, dans l'activité et la mentalité révolutionnaire ? Le rêve de Lénine, que vous avez mentionné dans votre exposé, en est pour moi un exemple flagrant.
29:40 Pourriez-vous élaborer ? Mais dont je ne retiendrai que la dernière partie, parce que j'ai assez développé, là je ne prends que la suite, je continue la réponse à cette question, c'est-à-dire que je me reconcentre sur l'approche de la problématique téléologique soulevé, je confonds les prénoms maintenant, C'est Raphaël, cette fois-ci.
30:10 Voilà, voilà, merci, pardon, soulevé par Raphaël, la dernière fois, à l'atelier déjà, et la dernière fois, j'ai repris ce point qui me semble quand même, je m'engage, pour reprendre ce que j'ai dit précédemment à Bashy, je m'engage en disant, en m'efforçant de réhabiliter le concept de fin, mais non pas de refourguer une vieillerie qui a fait son temps, et qu'il y ait une période pré-scientifique, en gros, idéologique, pré-scientifique, anthropomorphique, tout ce qu'on voudra, il n'y a qu'à penser à la physique d'Aristote ou à la cosmologie d'Aristote pour en avoir un idéal type emblématique pour parler de la journaliste.
30:53 Non, je réhabilite cette notion de fin en l'inversant, c'est-à-dire que la fin, par excellence, dans le finalisme antique, c'est une fin qui est un déjà-là réalisé dans l'être, naturel. La religion, même après l'Antiquité, prolongera ce point de vue en disant que c'est Dieu et non plus la nature, mais enfin, qui a arrangé les choses de certaines façons et qui a assigné à chacun sa fin.
31:23 alors que la téléologie que je voudrais réhabiliter ici n'est pas différente et elle est exactement l'inverse. Il s'agit bien de réaffirmer une fin, celle à laquelle Marx fait allusion quand il dit, je rappelle, que ce qui distingue immédiatement l'abeille la plus habile du architecte de l'architecte le plus maladroit, c'est que l'architecte a sa maison dans la tête avant de la faire réaliser dans l'être là, n'est-ce pas ?
31:57 Donc, dans l'existence, elle se déploie d'abord comme représentation, comme essence avant qu'elle entre, qu'elle passe grâce au travail du maçon, soit dit en passant des maçons collectifs, tous ceux qui sont du bâtiment, qu'elle passe à l'existence. c'est cette projection. Projection. Il fait bien de parler de Lénine et du rêve. Raphaël prouve qu'il a très bien mis tout ça en rapport.
32:28 Pardon, je me permets de faire des jugements de valeur, je n'ai aucun titre à évaluer les uns et les autres, mais ça me fait plaisir de voir qu'on voit bien le rapport parce que je me disperse parfois dans mon exposé. Et malgré cela, Raphaël n'a pas perdu le lien. Il a bien vu qu'entre le texte de Marx sur l'abeille et l'architecte et le texte de Lénine où il dit rêver est nécessaire. Il est important de se projeter au-delà de l'immédiat sans quoi, et là, il réplique une conception étroite du militantisme de ses contemporains de son propre parti, qu'il critique ici, gentiment, lorsqu'il dit sens, s'il n'y avait pas cette possibilité de se projeter au-delà de l'immédiat, on n'aurait rien de l'art, de la science et de la philosophie.
33:14 De l'art, de la science, et il y a une troisième chose, enfin, il y a des réalisations magnifiques de la culture de l'humanité. Voilà. Donc, sauf que cette fin-là, c'est l'homme qui se l'assigne à lui-même. Elle ne lui est pas imposée par un ordre des choses, par un déjà-là, j'y reviens toujours, par un déjà-là proposé soit, point de vue matérialiste, naturaliste, par la nature, point de vue positiviste, néo-positiviste aujourd'hui, soit par Dieu, par la surnature.
33:52 Mais dans les deux cas, je rappelle que j'ai fait exprès de dire qu'il n'y a rien n'est plus dialectique que de repérer ce qui est commun dans une opposition apparemment irréductible, de montrer les points communs qu'il y a entre deux adversaires qui prétendent s'affronter point par point. Or, qu'est-ce qu'il y a de commun entre le fait de dire c'est la nature qui fait l'homme ou bien c'est Dieu qui fait l'homme, c'est que l'homme est fait de l'extérieur. Les jeux sont faits avant même qu'ils commencent.
34:23 n'est-ce pas, à avoir sa propre autonomie. Et donc, la synthèse, c'est-à-dire celle qui rompe avec ce qu'il y a de commun dans la thèse et l'antithèse, à savoir le déjà-là, est celle qui dit ce n'est pas la nature qui fait l'homme, ce n'est pas antithèse la surnature qui fait l'homme, c'est l'homme qui fait l'homme. Autrement dit, dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports nécessaires, déterminés, indépendamment de leur volonté, rapports, etc. Je ne vais pas citer ce passage de Marx, archi célèbre, mais tout de même, je veux dire, on y apprend que l'existence de l'homme, elle n'est pas innée, elle est produite dans la production sociale de leur existence.
Critique du finalisme et finalité de l'être fini
35:01 Donc voilà, je tenais à bien insister sur cette réhabilitation de la finalité et surtout sur le fait de dire que si on n'affirme pas la fin, les antifinalistes arrivent à des contradictions insurmontables. Car la notion de finalisme a été à juste titre discréditée à la Renaissance, je pense à Bacon, mais surtout, dans le passage de la Renaissance à l'âge classique, c'est-à-dire le mécanisme galiléo-cartésien, pour aller très vite sur des notions familières à ceux qui connaissent un peu l'histoire des idées, que ce soit en science ou en philosophie ici, à savoir que ce qui a été ruiné, c'est un finalisme qui serait immanent aux herbes et aux pierres, in herbis et lapidibus, je traduis mot à mot, et aux astres.
36:01 Ce n'est pas par affection pour la Terre que la Lune tourne autour. Il faut cesser de dire, comme dans la physique d'Aristote, que si les corps accélèrent dans leur chute, ce qu'Aristote avait très bien vu et qu'on savait, même avant lui, ça avait été observé que les corps accélèrent dans leur chute empiriquement, mais l'explication était un peu fantaisiste, très finaliste, au sens le moins défendable, c'est-à-dire que c'est l'image d'Aristote, de même que les chevaux, quand ils sentent l'odeur de l'écurie, quand ils retournent au bercail, accélèrent, parce qu'ils savent qu'ils vont bientôt avoir l'avoine ou le foin, de même, les corps, quand ils se rapprochent du bas, qui est le lieu naturel des corps lourds, tout ça n'a rien de scientifique, bien sûr, on sait bien qu'il n'y a pas de haut et de bas, et qu'il y a la même loi qui régit le mouvement de la fumée et celui de la bille de plomb qui tombe, n'est-ce pas ?
36:46 Les mêmes lois des dynamiques. Donc, de même que les chevaux qui sentent leur chez-soi, l'écurie, accélèrent, impatients, de même, les corps graves, les graves, comme on dit, les corps lourds, accélèrent dans leur chute quand ils sentent que le bas se rapproche, le bas étant leur écurie, si je puis dire, le lieu naturel des corps lourds. Voilà. Ce finalisme-là a été ruiné. On ne comprend pas comment on a pu y être si longtemps, impliqué, si on ne va pas jusqu'au bout de cette réfutation.
37:20 Je ne veux pas dire que c'est faux. Et voilà maintenant le vrai. C'est Y égale F de X et F égale M gamma. Moins un demi de G T2 dans le cas de la chute. Non. Il faut maintenant montrer comment on a pu si longtemps être prisonnier de l'erreur. C'est tout le travail d'un bachelard, par exemple, de montrer cette magnifique phrase qu'a dans Le Rationalisme appliqué de Bachelard. C'est qu'il faut faire rentrer beaucoup de psychologie dans la physique pour qu'une physique débarrassée de tout psychologisme en acte puisse se développer.
37:55 c'est-à-dire que c'est plus confortable, bien sûr, d'être dans l'illusion que dans la vérité. Car l'illusion correspond toujours à ce qui m'arrange, à un intérêt. Et donc, l'illusion, par excellence, l'illusion géocentrique, anthropocentrique, me mettre, moi, l'homme au centre de l'univers, l'illusion pré-copernicienne est plus rassurante, que de penser qu'on est quelque part perdu, comme Pascal, postérieur à la révolution galiléenne, a bien vu.
38:27 N'est-ce pas ? Cette phrase, le silence éternel de ces espaces infinis m'effraient, cette angoisse-là, typiquement, typique de l'homme moderne, ne peut apparaître, ne peut émerger que là où s'est écroulée l'illusion d'un monde bien rassurant. Vous voyez, quand je disais psychologie, ce n'est pas la psychologie de boulevard. Si on va jusqu'au bout de ces raisonnements, on comprend pourquoi pendant longtemps on a privilégié le centre à la périphérie, de même qu'on a cru longtemps que c'était le centre de l'encéphale et du cerveau où il y avait les fonctions essentielles, cognitives, alors qu'on sait maintenant que c'est sur le cortex, à la surface du cerveau.
39:05 De même, dernier exemple, que les alchimistes cherchaient à retourner le mercure. Ben oui, s'il est rapide, s'il échappe, quand on veut l'attraper comme ça, c'est qu'il a, est-ce qu'il est si brillant ? Je suis dans l'imaginaire, pas dans la science. Je parle comme un alchimiste, pas comme un chimiste. C'est qu'il a à l'intérieur de lui, une chaleur, un foyer, des braises, et on essayait de le retourner. Pas surprise, essayait de retourner une boule de mercure, on m'en dirait des nouvelles. Pas avec les mains, ça peut être dangereux. Voilà. Vous voyez, il y a ici une visée qui est de l'ordre de la libido, pas de l'épistémé.
39:40 La même qui pousse les enfants à fouiller dans l'armoire des parents, quand les parents ne sont pas là, comme si c'était à l'intérieur, dans le caché, qu'on allait trouver la vérité de mon désir. Bon, voilà. Lorsqu'on a fait cette analyse très sommairement, je suis obligé d'aller très vite, on comprend tout d'un coup que la finalité n'est pas supprimée, on l'a replacée dans son lieu. C'est pour celui qui désire qu'il y ait une finalité. c'est pas pour le caillou qui ne poursuit rien.
40:14 Il n'y a aucune finalité, là. Il y a une fonction, mais qu'un être habité de fin, celui qui a fabriqué ce piano, je ne sais pas, lui a assigné en fonction d'autres fins qui sont celles du pianiste qui veulent jouer dessus. Mais l'objet lui-même, il ne poursuit pas une fin. En fait, il n'y a de finalité que chez un être fini, précisément. Et là, je retourne comme un argument, non seulement ce n'est pas mystique, la téléologie, celle dont je parle et que je réhabilite, mais au contraire, c'est la seule digne de la finitude et donc du matérialisme bien compris.
40:50 Car le caillou ne poursuit aucune fin. À l'autre extrême du caillou, l'être parfait, si tant est qu'il existe, je fais l'hypothèse que c'est le cas pour le raisonnement, Dieu ne poursuit aucune fin. Si Dieu poursuit une fin, c'est qu'il lui manque quelque chose. Comment voulez-vous qu'il soit le bienheureux si il lui manque quoi que ce soit ? Car enfin, si on le dit tout-puissant, c'est bien ce qu'on dit, ce n'est pas moi, c'est ceux qui y croient, s'il est tout-puissant et s'il existe depuis une éternité, ça fait une infinité de temps qu'il peut faire tout ce qu'il veut. Comment voulez-vous qu'il lui manque encore quoi que ce soit ?
41:21 Donc, c'est ni dans le caillou ni dans Dieu qu'il peut y avoir la poursuite d'une fin, une projection, mais seulement chez l'être qui est... Et je reviens à mon propos par lequel je voudrais continuer car je voudrais regrouper la question de Raphaël, c'est bien ça ? Avec les deux dernières questions de l'atelier, et j'en finirai là pour ce soir, mais qui sont très importantes, c'est des questions que m'a posées sur la mort et la médiation, car j'y suis là. Je suis en train de dire que c'est seulement l'homme, l'être, médiation par excellence.
Lecture de la préface de la Phénoménologie : l'entendement
41:55 C'est comme ça que j'ai achevé l'atelier dans les murs de l'ENS, en disant, c'est peu dire que l'homme fasse des médiations, qu'il s'agisse du langage ou de l'outil, j'en passe de la mémoire, c'est peu dire qu'il fasse des médiations. L'homme est médiation. Il est passage. Il est passage entre ces deux extrêmes, n'est-ce pas, de l'inertie, du caillou et de la toute-puissance imputée à Dieu. Il est dans cette dynamique.
42:27 Pourquoi, maintenant, j'y reviens ? Parce que les deux dernières questions étaient des questions qui tournaient tous les deux autour d'un concept décisif dans toute la pensée hégélienne qui est la négativité. Les deux questions disaient « je n'ai pas bien compris ». C'était surtout la dernière qui disait « je n'ai pas bien compris le rapport qu'il y a entre la négativité et la médiation ». Et l'autre, la question précédente, disait « je pensais que Hegel c'était le penseur de la liberté, très juste, et même de la libération ».
43:01 C'était la question posée. Bravo. La libération est beaucoup plus proche de l'acte d'effectuer une médiation que la liberté qui est un petit peu déjà là. Mais, tout d'un coup, d'après Dominique Pagani, ce serait plutôt la mort qui serait centrale dans la pensée de Hegel comme s'il y avait une incompatibilité. Et là, je suis obligé de lire mon point, enfin obligé, cela me pousse à lire le premier texte qui illustre cette problématique.
43:36 Bon sang, j'ai mis ce volume. Ah, ben voilà. Donc, voilà. C'est un passage bien connu, mais que, dont je me sers ici pour illustrer ce point précis du rapport entre la médiation, la détermination et la mort. Voilà. C'est dans la préface de la phénoménologie.
44:06 Lorsque Hegel parle, réhabilite, je suis en train de réhabiliter la téléologie et voilà que lui réhabilite la faculté qui est à l'œuvre dans les sciences qui bannissent toute téléologie. Je pense à l'entendement qui est à l'œuvre par excellence dans les sciences de la nature. Nous savons depuis Kant, n'est-ce pas, ce n'est pas la raison. La raison, au contraire, il lui arrive souvent de dire des bêtises quand elle est dans l'ordre de la nature. Je parle comme Kant, par contre, l'entendement, si, alors, Y égale à 2X, ce que Platon appelle la dianoïa, la discursion.
44:37 Voilà. L'entendement, c'était le grand ennemi dans les trois facultés kantiennes, la sensibilité, l'entendement et la raison. Je fais remarquer au passage que l'entendement occupe une position médiane. Donc, il y a la faculté par excellence de la médiation. Je fais remarquer que dans le romantisme allemand, ce terreau dans lequel a baigné toute la jeunesse de Hegel, l'entendement est l'adversaire par excellence.
45:12 Il peut arriver qu'en romantique allemand, on dise du bien de la raison et encore, en traînant les pieds, plutôt du côté de la sensibilité, mais certainement ne pas de l'entendement qui est vraiment le côté terre-à-terre, n'est-ce pas, où c'est la rationalité mais au sens de l'ignard qui confond la raison et l'entendement. Bref, ce qui est à l'œuvre dans les laboratoires et dans les sciences qui est méprisé par celui qui s'estime bien au-delà de tout ça, celui auquel Goethe, qui n'est pas un physicien, se permet de dire, c'est à Faust, se permet de faire observer si tu méprises la science et la raison les dons les plus élevés de l'humanité, tu te donnes au diable et tu es perdu.
45:49 C'est leur Faust, n'est-ce pas, et Hegel aime souvent le rappeler. Donc, Hegel, aux surprises, réhabilite dans la préface de la Phénoménologie l'entendement si maltraité par ses contemporains romantiques et en particulier par son ami Schelling dont il est en train de se séparer. Et il dit ceci, l'activité de diviser est la force et le travail de l'entendement. La chose est soulignée Verstand.
46:19 en allemand, je dis ça par opposition à raison qui est Vernunft. L'activité de diviser est la force, on va y arriver, est le travail de l'entendement, virgule, de la puissance la plus étonnante et la plus grande qui soit, ou plutôt de la puissance absolue. Difficilement, elle est plus solennelle qu'un tel passage, je ne sais pas. c'est plus qu'une réhabilitation. Le cercle, alors là, il va prendre maintenant l'image inverse de la division.
46:51 Le cercle qui repose en soi, fermé sur soi et qui comme substance, peut-être le mot le plus opposé à entendement, la substance, tient tous ces moments ensemble et la relation immédiate, le contraire de médiation, le cercle, qui ne suscite aucun étonnement. mais, la différence de ce cercle, c'est moi qui ajoute, que l'accident tel comme tel, séparé de son pourtour, vous voyez, je prends ça, je montre ça, d'accord, ça s'appelle la marque page et j'isole, j'isole, là, ce côté-là en haut, la petite arête là, la ligne droite, elle n'est pas isolée là-dedans, elle est rattachée à tout le reste.
47:33 Moi, je la mets à part, je me figure un segment et vous la représentez aussi facilement dans votre tête. c'est l'entendement qui vous permet, regardez bien, mais que l'accidentel comme tel séparé de son pourtour, ce qui est lié et effectivement réel seulement dans sa connexion à autre chose, obtienne un être là propre et une liberté distincte, j'isole, dans ma pensée du marque page, j'isole le haut du marque page et uniquement l'arête du haut, n'est-ce pas, obtienne un être là propre et une liberté distincte, c'est là la puissance prodigieuse du négatif, l'énergie de la pensée du pur moi.
Abstraire : distinguer sans séparer
48:15 J'interromps, pour l'instant, ce texte, j'interrompe, on n'a pas encore dit l'essentiel, mais on a dit le plus clair, c'est qu'il y a bien un rapport entre l'entendement, le négatif, l'énergie de la pensée. Pourquoi négatif ? Parce qu'il me faut nier tout le reste de l'objet pour isoler seulement ceci. Nous sommes dans l'abstraction au sens positif parce qu'il y a aussi une mauvaise abstraction, mais ça, c'est la bonne. C'est-à-dire le fait de faire abstraction d'eux, d'isoler, qu'est-ce que c'est que abstraire ?
48:48 C'est isoler par la pensée, sous-entendu ce qui, dans la réalité, n'est pas isolé du tout. Lorsque je dis ce livre est en papier, voilà pour ce qui est de la matière, et il a une forme rectangulaire, voilà pour ce qui est de la forme. Je distingue, j'isole la forme à part et la matière à part. Sauf que nulle part, la forme existe comme ça, sans aucune matière. Sinon, dans la métaphysique d'Aristote, on ne peut jamais se représenter une forme qui ne soit pas incarnée quelque part dans une matière.
49:24 Même un amoncellement de glaise dans la boutique du potier qui n'a pas commencé à lui donner une forme. Même cet amoncellement a une forme, une forme chaotique mais une forme. Exister, c'est toujours un mélange de forme et de matière. Donc, on ne peut pas les séparer, la forme et la matière, mais on peut les distinguer. Aristote nous a appris à faire cette différence entre distinguer et séparer. Il faut distinguer la matière de la forme puisqu'avec cette forme rectangulaire, je peux la voir aussi dans la tablette, pas seulement dans le livre, donc c'est indépendant complètement de la matière du livre.
49:57 On doit les distinguer, mais on ne peut pas les séparer. Je ne peux pas avoir dans ma main gauche le rectangle pur et dans ma main droite une masse informe de papier. Donc, le fait de pouvoir isoler par la pensée, c'est ça, abstraire. isoler par la pensée, le plus important, ce qui sous-entendu dans la réalité n'est pas isolable. Autrement dit, arracher, on va y arriver tout à l'heure, vous allez voir, arracher au flux éternel du monde sensible, du fond de la caverne, du devenir et donc de la mort, mort et renaissance permanente de l'être, arracher tout d'un coup une stabilité, faire flotter au-dessus de ce flux perpétuel qui fait se dire à Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, faire tout d'un coup émerger quelque chose qui reste stable.
La mort et la beauté sans force
50:48 Donc, je répète, mais que l'accidentel comme tel, séparé de son pourtour, ce qui est lié, effectivement réel, seulement dans sa connexion à autre chose, obtienne un être-là propre et une liberté distincte, c'est là la puissance prodigieuse du négatif, l'énergie de la pensée, du pur moi, il a commencé à parler de l'entendement et on voit l'entendement à l'œuvre. Et là, j'enchaîne. La mort, si nous voulons nommer ainsi cette irréalité, est la chose la plus redoutable et tenir fermement ce qui est mort est ce qui exige la plus grande force.
51:24 Réhabilitation, cela naît de l'entendement et de son côté, mortel pour une certaine vision illusoire que j'avais soit du monde, soit encore plus grave de moi-même. Et là, il y a bien sûr l'antithèse de l'entendement qui apporte la mort. Il y a l'idole de toute la génération romantique, la beauté. La beauté sans force, dit Hegel, la beauté romantique, la beauté sans force a de la haine pour l'entendement parce que l'entendement attend d'elle ce qu'elle n'est pas en mesure d'accomplir.
51:59 nulle part, Hegel, n'a rompu, non pas avec l'esthétique, au contraire, des années plus tard, il va faire son œuvre la plus longue, n'est-ce pas, une esthétique où s'affirme son prodigieux intérêt pour la sphère de l'art. Non. Mais contre l'esthétisme, contre la prétention de faire à l'esthétique le dernier stade de la connaissance, n'est-ce pas. La beauté sans force hait l'entendement parce que l'entendement attend d'elle ce qu'elle n'est pas en mesure d'accomplir. Ce n'est pas cette vie, sous-entendu narcissique, qui recule d'horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort et se maintient dans la mort même qui est la vie de l'esprit.
52:40 L'esprit conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l'absolu déchirement. Voilà. Je voulais rappeler ce texte capital que j'ai déjà lu dans d'autres contextes, mais ici je le lis pour quelque chose de précis, pas pour des grands tremblements existentiels sur la mort, mais très précisément sur la mise en perspective de concepts qu'on n'était pas habitué à mettre en phase. L'entendement, ça a commencé par là, l'activité de diviser, de séparer, de pouvoir isoler par la pensée une détermination. Dans le sucre, j'isole la couleur blanche.
53:14 Je me moque de la saveur de tout ça, du fait qu'ils fondent dans l'eau, des autres propriétés, j'isole la couleur, par exemple, ou l'inverse, que la saveur. Donc, l'entendement séparateur, donc, qui porte la mort. Si je sépare, je divise, je détruis ce qui était un. On sait bien qu'il n'y a d'anatomie que d'un cadavre. Il n'y a de division des parties du corps que pour un cadavre, que pour un être mort.
53:46 L'entendement, la mort, la médiation, la négation, ces concepts ont une implication mutuelle. Je voulais rappeler ceci. Maintenant, j'ai l'impression que je n'annonce que des mauvaises nouvelles. C'est un peu, je crois, ce qui avait décidé nos deux jeunes amis à poser leurs questions. Moi, je croyais que c'est la liberté. Voilà, maintenant qu'il y a la mort. Attendez, on a vu ici que si je puis dire la négativité du négatif, si je me permets ce pléonasme.
La positivité du négatif et la conscience de la finitude
54:18 Maintenant, il faut voir, nous sommes en dialectique, la positivité du négatif. Je finis la lecture de cet extrait, la préface, à ce passage, n'est-ce pas ? L'esprit est cette puissance seulement, en sachant regarder le négatif en face et non pas, on dirait, en termes psychanalytiques, en le refoulant, si vous voulez, une représentation plus familière aujourd'hui, en le niant, on dirait Hegel, en le refoulant en termes freudiens. Donc, l'esprit est cette puissance seulement en sachant regarder le négatif en face et en sachant séjourner près de lui.
54:55 Ce séjour est le pouvoir magique qui convertit le négatif en être. et voilà la positivité du négatif. N'est-ce pas ? On a l'impression que le négatif, c'était la disparition de l'être, oui, mais au profit d'un nouvel être. La nature devient histoire avec l'homme. À partir du moment où l'homme prend conscience de sa finitude, je reprends l'ensemble de mon propos du dernier atelier, et quand il s'aperçoit qu'il y a un néant dans la nature, je ne parle pas au nom de Marx ou de Hegel ou de Pascal, je prends Pascal, je l'avais pris la dernière fois.
55:29 Rappelez-vous un passage bien célèbre, c'est le passage sur les deux infinis où il dit qu'est-ce qu'un homme dans l'univers un tout à l'égard du néant, un néant à l'égard du tout, un milieu entre rien et tout. Donc, à partir du moment où l'homme prend conscience de sa finitude, c'est d'ailleurs Pascal que j'avais cité qui avait dit le fini, quelque dimension qu'il ait, quelque grandeur qu'il ait, qu'il s'agisse de l'Himalaya ou d'une fourmi, le fini s'anéantit devant l'infini. À partir du moment où l'homme prend conscience de sa finitude, il prend conscience de son néant.
56:00 Mais il n'en reste pas là, ce n'est pas une mauvaise nouvelle car ça fait plus de... Il faut remonter à l'origine de l'humanité pour comprendre que c'est ça qui caractérise l'émergence de l'homme, sa prise de conscience. Et à partir de là, toute l'activité humaine, je pense ici à la Tätigkeit, pour prendre le terme de Marx dans la quatrième thèse sur Feuerbach, où ils disent ce que Feuerbach n'avait pas vu et que l'on doit à l'idéalisme allemand, c'est la Tätigkeit, l'activité du sujet.
56:33 Mais ce n'est pas une activité au sens idéaliste. Marx l'arrache à cet idéalisme en affirmant la praxis. J'ai parlé de l'outil la dernière fois et j'ai cité ce texte dans la première philosophie de l'esprit. Vous voyez que ça se tient quand même. Ou Hegel, pour la première fois dans l'histoire de la pensée, on voit un philosophe mettre l'outil, la force productive au sens le plus matérialiste qui soit, comme l'une des trois puissances, pour prendre son vocabulaire de l'époque, trois puissances de l'esprit. L'esprit ne serait pas apparu, sous-entendu en acte, s'il n'y avait pas en puissance, comme une de ses trois racines, la mémoire, le langage, l'outil.
La praxis au service du désir infini
57:07 Alors, pourquoi je reparle de l'outil ? Pour en revenir à la médiation, je suis au cœur des deux questions que j'ai rappelées. Parce qu'on m'a dit qu'on n'a pas vu le rapport entre médiation et négation. À partir du moment où l'homme prend conscience de sa finitude, il est, son être devient passage. La praxis, si on lui assigne pour seule fin de subvenir aux besoins de l'homme, en ce sens, l'outil serait le prolongement de l'organe.
57:46 Pour manger, l'animal se sert de ses griffes, de ses dents, de son œil pour repérer les proies, puis de sa dent ou de ses griffes pour l'abattre et de son appareil digestif pour le digérer et ainsi de suite. Si c'était ça, la praxis, si c'était au service du besoin, il y a longtemps qu'elle serait achevée. Il y a longtemps qu'elle aurait plafonnée les besoins naturels de l'homme il y a très longtemps qu'ils sont satisfaits. Bien avant même que l'histoire ne commença, dès la préhistoire. Pensez à ce redoutable chasseur qui était Néandertal.
58:21 Si la technologie humaine semble ne pas s'assigner de limite, ne semble ne pas être susceptible de limites assignables de la massue de Néandertal à l'accélérateur de particules d'aujourd'hui, c'est que sans doute la praxis est au service de l'infinité, l'infinité de celui qui a pris conscience de sa finitude. Voilà la dialectique.
58:51 Elle est au service du désir infini. C'est important parce que nous… Il y en a qui parlent de décroissance aujourd'hui, il y en a qui parlent comme s'il y avait une époque où tout d'un coup la production aurait dû s'arrêter là, à ce stade-là, c'était l'année idéale, je ne sais pas quand est-ce qu'on la fixe. Voilà. Après, c'est des surplus. Mais attendez, ça veut dire quoi ? À partir de quand il y a un surplus ? Alors moi, je suis plus radical.
59:21 Moi, je peux dire que les peintures sur les cavernes, ce n'est pas du nécessaire au niveau vital, au niveau biologique, c'est du superflu. Ça arrangerait le patronat si on raisonnait comme ça, vous comprenez bien. Vous avez juste de quoi comme un animal qu'on tient en laisse dans une cage. Vous avez de quoi vous nourrir et respirer de quoi vous peignez. Tout le reste est superflu, après tout. L'homme commence avec le reste, avec ce qui est superflu, avec ce qui est superflu d'un point de vue strictement naturel, je m'entends.
59:51 Donc, il est bien passage, passage permanent de sa naturalité à laquelle il n'échappera jamais, c'est là qu'il faut être matérialiste, à la surnaturalité qu'il ne cesse, non pas comme dans le domaine religieux, de rêver, mais de produire. Car que je sache, les objets, les outils, fabriqués, ne pendent pas aux arbres, c'est le fruit d'un labeur, d'un travail. Tout se passe comme si l'homme avait un côté raton laveur, mais un raton laveur spirituel, pas naturel.
1:00:22 Je m'explique, pour le raton laveur, c'est parce qu'il paraît, je sais pas la spécialité, la zoologie, qu'il ne peut pas manger quelque chose qu'il n'ait d'abord trempé dans l'eau, c'est-à-dire qu'il est lavé, en quelque sorte. l'homme s'efforce de ne consommer que ce qu'il a produit. Et c'est ainsi que l'homme mange, cuit. Il faut que quelque chose, il faut que l'objet du désir porte une marque humaine pour qu'il devienne objet de désir. Donc, voilà pourquoi je rappelle ici, c'est la première partie de ma grande réponse à cette question sur le triptyque médiation, négation, la mort, plutôt la mort dans l'ordre, surmontant la mort, la médiation par la négation, la négation de ma naturalité.
1:01:15 Quand on dit à l'enfant, dans toute culture, mets ta main devant la bouche quand tu bailles, ne montre pas tes entrailles quand tu manges, etc. Je veux dire, c'est une manière à chaque fois de rappeler qu'une vie intersubjective entre sujets consiste à ne pas se présenter comme pure animalité seulement. Et ne pas se montrer seulement comme pure animalité. Je n'ai pas dit de se montrer comme un ange, car chacun sait que qui veut faire l'ange fait la bête et pas plus bestial que celui qui veut absolument se dégager de toute détermination naturelle.
1:01:48 Or, je reviens à la médiation que je creuse maintenant. j'avais donné trois moments de la médiation la dernière fois. Ce que Hegel déploie dans la première philosophie de l'esprit, la mémoire, par l'intermédiaire de laquelle je fais être là ce qui n'est plus là, on voit bien que ce n'est pas un immédiat l'objet de la mémoire. j'arrache au flux temporel quelque chose. Oui, c'est ça qui se maintient depuis tout à l'heure. J'arrache au devenir, au flux perpétuel, quelque chose qui est stable.
1:02:20 La mémoire, le langage, l'outil, il y a quelque chose de commun à chaque fois. C'est qu'à la production d'un être qui n'est plus un être naturel mais un être spirituel, c'est-à-dire un être médiatisé. Qu'est-ce que je suis en train de dire ? Je suis en train de rappeler que le mot, le langage, par exemple, procède par mort. Or. Si vous regardez bien.
Lecture de la philosophie de l'esprit de 1803 : le nom
1:02:54 Voilà. Je reprends la philosophie de l'esprit, pas celle où je faisais allusion, mais celle de 1803. Il y en a 1803, 1805. Celle dont je vais tirer le texte étonnant où Hegel parle de la nuit de l'être qui s'avance à la rencontre de chacun quand on regarde un homme dans les yeux, quand on regarde dans les yeux l'être qui a pris conscience dans sa finitude. Mais là, il ne s'agit pas de ça, il s'agit du passage au langage. Tout d'abord, le langage ne parle qu'avec ce Soi, qu'avec la signification de la chose.
1:03:27 Il donne un nom à la chose et exprime ce nom comme c'est souligné l'être de l'objet. Ainsi, il l'arrache au flux du temporel. Regardez bien. Qu'est-ce ? Nous répondons c'est souligné, le verbe être, c'est un lion, un âne, etc. Cela est. C'est-à-dire, c'est Hegel qui continue, ce n'est absolument pas quelque chose qui a une couleur jaune et des pattes comme le lion réel, comme le lion sensible, comme le lion que voit l'animal. Non, non. Et ainsi de suite, un être autonome propre, non, c'est un nom, un son.
1:03:59 Hegel souligne un son, S-O-N de ma voix, quelque chose de tout autre que ce que c'était dans l'intuition. Dans l'intuition, l'être n'est qu'une rhapsodie sans suite, comme dit Kant. C'est grâce au langage avec un nom que je l'isole. Vous voyez pourquoi j'ai lu d'abord le texte sur l'entendement. J'isole par le nom, j'isole l'animal que je vois là, je l'isole, je lui dis, c'est un lion. Tout d'un coup, j'en fais un genre. Vous vous rendez compte, un Teckel, un Basset, un Saint-Bernard, ça n'a rien à voir pour l'œil. Et je dis, c'est un chien. Puissance, c'est l'abstraction.
1:04:30 Nous répondons, c'est un lion, un âne, etc. Cela est, c'est-à-dire que ce n'est absolument pas quelque chose qui a une couleur jaune, des pattes, et ainsi de suite. Mais c'est un nom, un son de ma voix, quelque chose de tout autre que c'est dans l'intuition. Et tel est son être vrai. C'est seulement son nom. La chose elle-même est quelque chose d'autre. La chose. D'autre que le mot, n'est-ce pas ? Car le nom n'est lui-même d'abord que l'être spirituel le plus superficiel. Par le nom, donc, l'objet comme étant est né du moi. Telle est la première faculté créatrice qu'exerce l'esprit.
1:05:03 Adam a donné un nom à toute chose. C'est dans l'Ancien Testament. Dieu a donné à Adam le privilège de nommer les créatures. Adam a donné un nom à toute chose. C'est le droit de majesté et la première appropriation de la nature entière ou l'acte de créer cette nature à partir de l'esprit. Logos est raison, essence des choses est discours. Donc, je réintroduis ici la médiation. Prononcer le mot, c'est supprimer tout ce qui est sensible dans la chose et ne garder que ce qui est son nom.
1:05:41 L'élever à la catégorie. Au genre. Par cette médiation, nous nous communiquons les uns les autres des invariants. Parce que sinon, on peut dire que chacun est enfermé dans sa bulle. on peut dire qu'après tout, il arrive à Proust de dire chaque personne est bien seule. Non pas on est bien seul, mais chaque personne est bien seule. Oui, mais pour des choses inessentielles. Je ne peux pas te communiquer, Philippe, ce que je vois là de la couverture de mon lit.
1:06:15 Mais même pour moi, ça m'isole de moi-même. Car si je fais ça, déjà, je ne le vois pas sous le même angle. Laissons cela, c'est la différence indifférente, comme dit Hegel. On s'en moque de cette diversité-là. Grâce au nom, je vais à l'essentiel. Je peux te dire augmente le son, baisse la lumière et on sait très bien de quoi on parle. On est en phase. Donc, le langage est cette première manière d'arracher une stabilité, lion, à un flux de sensations qui, sans cela, se disperserait dans la rhapsodie sans suite.
L'outil, le temple et l'implication mutuelle des concepts
1:06:48 Je reprends l'image de Kant. Mais alors, quid de l'outil ? Parce que Hegel dit que c'est comme ça qu'a commencé la maîtrise de l'homme sur la nature. Marx ne serait pas d'accord et il aurait raison. Marx dirait, ah non, c'est l'outil qui donne une stabilité. Rappelez-vous ce qu'on a vu d'ailleurs avec le jeune Hegel quand il dit que l'outil, c'est ce qui se maintient. Le travailleur meurt dans le procès de travail, l'objet disparaît dans le procès de travail, ce qui reste, c'est le moyen terme. C'est l'outil.
1:07:18 L'enfant de la génération suivante va pouvoir perfectionner l'outil de la génération précédente et c'est seulement avec l'outil qu'il y a progrès et qu'on passe, je ne sais pas moi, du silex éclaté à la pierre polie, de la pierre polie au bronze, du bronze au fer et ainsi de suite. à travers le calvaire de l'histoire comme dit Hegel. Donc, est-ce que la stabilité essentielle au monde humain a pour arracher l'univers à cette mort permanente qui l'habite ?
1:07:56 Il n'y a pas une cellule de notre corps, il y en a des milliards, il n'y en a pas une seule qui reste identique à elle-même à chaque instant du temps. Chacune est modifiée à chaque instant du temps, chimiquement, tout ce que vous voulez. Donc, cette stabilité que l'homme élève, comme j'avais parlé du temple de Poséidon qui est au cap Sounion à 50 km à l'est d'Athènes, n'est-ce pas, qui est posée devant l'immensité où tout se perd, où toute limite, toute détermination se perd, l'air, la lumière, le soleil, la mer, bien sûr, dans leurs infinités réciproques, et tout d'un coup, sont contredites par le parfait angle droit quadrangulaire du magnifique temple de Poséidon qui est devant, comme si on tournait le dos à l'infinité pour affirmer le monde de l'homme sur la terre ferme.
1:08:42 C'est ce qui fait dire au bateau ivre de Rimbaud dans le grand retournement du milieu du poème après avoir écumé toutes les mers du globe, toutes les infinités possibles et inimaginables, je regrette l'Europe aux anciens parapets. Mais est-ce le mot ou l'outil ce parapet qui retient fermement ce qui, dans l'être donné, est en flux perpétuel ? Car l'outil aussi donne la stabilité.
1:09:13 L'outil qui me permet de faire non plus la caverne que je trouve par hasard, mais la maison que je vais habiter, le home sweet home, pour passer du ventre maternel de l'utérus naturel et paradisiaque, paradis originaire, à un paradis spirituel, c'est-à-dire produit, mais pas seulement trouvé, les enfants d'hommes ne naissent pas comme des Mowgli, n'est-ce pas ?
1:09:46 N'est-ce pas comme Oedipe qu'on a trouvé en train de gémir les pieds percés dans les buissons près de Thèbes ou comme Moïse échappant de peu à la noyade dans les eaux du Nil ou comme Siegfried vagissant, le bébé Siegfried vagissant à deux pas de l'antre de la caverne du dragon dans la mythologie germanique puisque les héros fondateurs, il faut bien, pour qu'ils soient fondateurs, qu'ils ne soient pas fondés, qu'ils soient un commencement absolu, donc qu'on ne connaît pas leurs origines et leurs parents, ce sont les enfants trouvés.
1:10:18 Les enfants humains, eux, ils naissent entre quatre murs et dans ces quatre murs, dans un lit, dans un landau, dans une nacelle, dans une niche, quand même. oui, là où la mère la dépose lorsqu'elle a cessé de l'allaiter, le dépose. Voilà, donc, je voulais faire tous ces rappels pour montrer la complicité qu'il y avait entre des concepts qu'il ne faut pas compliquer, ils ne sont pas juxtaposés sinon on s'y perdrait.
1:10:48 Je suis le premier à être d'accord avec ça, mais ça se simplifie lorsqu'on les met en phase, c'est-à-dire qu'ils sont équivalents, un peu comme des triangles semblables, n'est-ce pas, qui gardent toujours la même proportion, la médiation, le langage, l'outil, la négation, la mort, tout ceci s'implique mutuellement. On a vu le côté fondateur, non pas de la mort, mais de la prise de conscience de la finitude, ce qui n'est pas du tout pareil, qui nécessite du coup, je résume tout, le passage à une autre ontologie que l'ontologie naturelle, le passage de la zoologie à l'anthropologie, et donc au langage, à l'outil, et ainsi de suite.
1:11:32 Voilà comment je tenais à regrouper ma réponse aux trois dernières questions. Merci beaucoup. Je vais remercier aussi, comme maintenant à l'habitude, toutes les personnes qui ont suivi tes propos, qui ont laissé des commentaires, qui ont partagé ce live. Oui, j'oublie toujours qu'on est en ligne, un peu emporté dans mes lectures. Pardon ? J'oublie toujours effectivement qu'on est en ligne, tu fais bien de le rappeler, emporté par mes lectures.
1:12:03 Oui, je te communiquerai tous les commentaires. Voilà, je rajoute, est-ce que je dis un mot du petit souci que l'on a pour trouver la salle de l'atelier du mois de décembre ? Oui, c'est comme tu veux, tu peux t'en charger, sinon je peux le résumer. Vas-y, vas-y. Bon, je dois dire à ceux qui sont impatients comme nous de retrouver nos bonnes habitudes au Centre Culturel Goscinny que nous attendons une proposition car ils sont toujours en train de se réaménager et on nous a dit qu'on n'aurait pas de nouvelles avant le mois de décembre.
1:12:41 Bon, on y est, donc ça ne devrait pas trop tarder. Si ça tarde trop et je ne voudrais pas qu'il y ait trop d'espacement entre nos ateliers, nous ne manquerons pas de proposer comme on avait fait dans les murs de l'école normale supérieure mais on trouvera un autre lieu. Nous ne manquerons pas de proposer un lieu et si à la limite on n'en trouve pas et qu'on est pris par le temps, parce que je tiens à ce qu'on a un calendrier à peu près, des intervalles à peu près réguliers pour nos causeries, au pire, nous le ferions comme on le fait maintenant en ligne, tout simplement, je veux dire en direct, via Facebook et Skype.
1:13:27 Donc, nous ne manquerons pas en tout cas de donner des nouvelles dès qu'on aura déterminé la salle qui voudra bien nous accueillir. j'en profite pour dire si d'aventure ça m'étonnerait en Ile-de-France où c'est quand même un luxe si vous avez une salle à nous proposer on est preneur. Voilà. Merci Philippe de me rappeler ce point qui n'est pas un point de détail. Ok, bon, alors à très très bientôt Dominique et puis, comme d'habitude, j'encourage tout le monde à envoyer ses commentaires, ses questions à l'adresse, je l'ai renoté dans les commentaires sinon elle est facile à trouver en allant sur le site dominiquepagani.net Voilà, merci à vous.
1:14:15 Merci beaucoup Philippe de le rappeler et puis merci à nos auditeurs, à nos fidèles en ligne. Voilà. Je vous dis à la prochaine fois.