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Plan de la séance et question du particulier et de l'universel
0:00 Avant de vous présenter le plan, il faudrait vous dire toute ma gratitude pour le fait de bien vouloir distraire deux heures de ce temps splendide pour venir vous enfermer avec vous. Franchement, à votre place, j'aurais hésité. Bon, sérieusement, c'est donc notre avant-dernière séance. Pour l'instant, je vais me mettre compte, c'est pour ça que je voulais que ce soit distribué le plan cette fois, parce que je reprends le plan de la dernière fois.
0:31 Certains d'entre vous l'ont peut-être encore en tête. Et surtout les points que je n'ai pas eu le temps de développer la dernière fois, ou en tout cas que je n'ai développé que très partiellement, par rapport à ce qu'il y a à en dire, à savoir récurrence de diverses problématiques philosophiques. Quels sont les problèmes ? On arrive un peu au bilan, n'est-ce pas, de notre lecture suivie de cette nouvelle, puisque ce sera fini dans un mois. Donc, je vous rappelle pour ceux qui n'étaient pas là, non, je vous rappelle pour ceux qui étaient là, et je signale pour ceux qui n'étaient pas là, que nous avons accompagnés Nerval jusqu'à ses derniers pas, au dernier pas de la promenade à laquelle il nous a conviés dans cette nouvelle, mais que nous n'avons pas fini d'en faire le commentaire, justement, parce que nous avons laissé derrière nous pas mal de choses sur lesquelles il faut revenir.
1:22 Donc, récurrence de diverses problématiques philosophiques sur lesquelles je vais revenir. Et parmi celles-ci, je vous le dis oralement, c'est pour ceux qui veulent noter, illusion et vérité de l'esthétique. C'était déjà dans le plan dernière fois, mais je l'ai à peine développé. Illusion et vérité de l'esthétique. Entre parenthèses, symbole et surface. Et quelque chose que je vais intituler « Destinalité politique de la poésie moderne ».
1:54 Destinalité politique de la poésie moderne. C'est une chose qui devrait s'éclaircir lorsqu'on va en parler. Voilà. Et ça n'empêchera pas de revenir sans doute sur quelques points comme les brumes de l'histoire. C'est un peu lié à ce que je viens de dire. Les brumes de l'histoire. Voilà. Le reste, c'est bon. C'est le détail du texte. Voilà. Je voudrais commencer, du point de vue chronologique, là, tout de suite, par la reprise.
2:27 On s'était interrompu là-dessus un peu en queue de poisson, c'est pour ça que je voudrais reprendre là-dessus. Oui, sur la question que m'avait posée Erwan en fin de séance la dernière fois, et qui me semble fondamentale par rapport à tout ce que je viens d'annoncer et tout ce qu'il y a à dire. Tu peux me rappeler la question ? Nous rappeler la question. La question, c'était de savoir pourquoi on est en train de lire Nerval. Et est-ce que la lecture de Nerval, ça ne parlait pas juste de Nerval ? Et pourquoi ? Qu'est-ce que ça pouvait dire de l'universalité ? Enfin, universellement, grosso modo.
2:59 En quoi ça nous parle ? C'est juste peut-être, simplement, les états d'âme de Nerval... Quel intérêt pour nous lecteurs, en dehors de l'intérêt littéraire pour ceux qui apprécient le style, etc. ? Ils sont nombreux. Quel intérêt philosophique ? On est bien d'accord, c'est ça que tu veux dire. En quoi on est concerné ? Est-ce que c'est la quête de sa maman ? Ou est-ce que... En quoi on est concerné ? Le problème du particulier universel qui est quand même fondamental dans cette histoire, n'est-ce pas ? Bon.
La portance : la mère est celle qui porte
3:29 Je rappellerai, je ne dis pas ça pour t'accabler, que j'ai souvent répondu à cette question, n'est-ce pas ? Indirectement. Et dans d'autres contextes. Je rappelle, pendant tout ce que j'ai dit sur la portance. Ce n'est pas le mot que j'avais choisi, c'est un terme. Un terme qui vient de quel domaine, la portance ? De l'aviation. Je dis donc, bravo, on voit les ingénieurs, là. Mon chapeau, hein ? C'est bien, je trouvais que j'avais qu'un auditoire littéraire à sa chance. Non, non, j'ai des mathématiciens.
4:01 Oui, oui, c'est clair. Oui, la portance, tu peux nous le dire en deux mots. C'est la distance que parcourt un aéroplane. En fait, c'est le quotient de la distance horizontale sur sa hauteur. Je suis sûr qu'il serait incompréhensible. Les scientifiques, c'est ça aussi le problème. Non, c'est jusqu'où plane l'avion, lorsqu'il n'y a plus le moteur qui le tire. En gros, c'est ça. Et alors, c'est parce que moi, j'ai appris ce mot-là quand j'étais au Niger. D'accord. Parce qu'il y avait un pilote amateur comme toi, qui nous faisait faire des petits tours sur les boucles du Niger.
4:31 D'accord. Et qui était par ailleurs excellent, saxo-ténor en jazz. Il était agrégé d'anglais. Enfin, je ne vais pas raconter sa vie. Mais pilote très avisé, excellent d'ailleurs. D'ailleurs, sur sa page Facebook, il vient de raconter un atterrissage en catastrophe sur une plage. C'est remarquable. Il s'en est sorti sur des plages caillouteuses. Et il avait dit, il faut qu'on parte tôt au Niger où il y a une chaleur épouvantable. Parce que la portance est meilleure quand on a quelques degrés de moins. Par exemple.
5:01 Oui. Alors, pourquoi je parle de portance ? Parce que la quête par Nerval de sa maman n'a rien à voir avec ce qui nous intéresse, nous. C'est la quête de la mère, pas de sa mère ou de la vôtre ou de la mienne. La Vierge qui porte l'enfant Jésus, Isis, récoltant dans l'eau du Nil qu'elle incarne les fragments sanglants et meurtris en 14 morceaux, si je me rappelle de ma mythologie égyptienne, du phallus d'Osiris.
5:36 Être porté. Je vais même rappeler le vers de Racine. Souveraine des mers qui vous doivent porter. Notre amour pour les navigations, les nefs avec les égyptiens de l'antiquité. Les égyptiens de l'antiquité, on le voit encore dans leur... Dans ce que ça a laissé dans la peinture égyptienne, les fameuses barques solaires qui emportaient le défunt vers la terre de Pount, vers le paradis, vers l'au-delà. Vous voyez, c'est encore une navigation, c'est une nef. Nef, navigation, aéronef. Partout où l'on a surmonté la castration.
6:12 Mais oui, non, je suis sérieux. L'érection vers le haut, la castration vers le bas. C'est les choses fondamentales. On est loin du particulier, là, parce que ça ne concerne pas de Nerval, ça. La mère, ce n'est pas seulement celle qui sécurise ou qui est tendre, c'est aussi celle qui porte. Or, le traumatisme de la naissance, pour reprendre un thème célèbre d'un célèbre disciple de Freud, Otto Rank, n'est-ce pas ?
6:42 Je crois que... Christian, tu me corriges, je crois qu'il était avec Freud sur le bateau quand ils sont arrivés à New York, Otto Rank. En face de la statue de la liberté, quand Freud a dit nous leur apportons la peste. Oui, d'ailleurs, il a abandonné la psychanalyse après, il a fait fortune en jouant en bourse. Ça, j'ai appris, oui, depuis. J'ai remis son traumatisme. Donc, oui, le traumatisme de la naissance, c'est pas seulement...
7:12 C'est plusieurs éléments qui vont tous compter dans la symbolique après. C'est passer de la température idéale. 37 degrés. Qui dit mieux ? Enfin, 37 ou 27, on s'en fout. Ce qui compte, c'est que c'est la température, celle du milieu est égale à celle que j'ai. Premièrement. Deuxième, donc on passe de ça au froid, on passe de l'obscur à la lumière, comme le prisonnier de la caverne dans Platon. Vous savez qu'il titube, Platon insiste beaucoup là-dessus.
7:43 Et les autres rigolent en disant qu'il est fou. C'est bien la peine d'aller se gâter. Et puis quand il revient, il titube aussi, parce que maintenant, il est tellement habitué à la lumière qu'il ne voit plus dans les ténèbres. Donc il titube tout le temps, le prisonnier de Platon. C'est intéressant. Grand artiste de la pensée, Platon. Et donc, du chaud au froid, de l'ombre à la lumière, à l'aveuglement, à l'éblouissement.
La mère absente et la voix féminine
8:14 Et de la portance à la chute, au problème d'avoir à se maintenir par rapport à la pesanteur. Ça fait beaucoup. Je réponds à partir de la question ou pas ? Ça ne concerne pas que Gérard Labrunie dit de Nerval. D'accord ? Maintenant, les raisons pour lesquelles lui développe cette thématique-là d'une manière exhaustive jusque dans une esthétique, une poétique accomplie, ça, il faut voir sa biographie.
8:52 Vous en avez suffisamment d'éléments dans ce que j'ai dit, le fait que, je répète pour ceux qui n'étaient pas là, mais le fait que, dès sa naissance, pratiquement, sa mère l'a laissée là pour aller suivre le père qui était dans les campagnes napoléoniennes. Et du coup, elle est morte dans une ville qui est maintenant en Pologne, n'est-ce pas ? des fièvres attrapées pendant les campagnes en traversant des ponts chargés de cadavres, dit Nerval, elle est un peu une légende familiale, enfin, peu importe, en tout cas, elle est morte là-bas, elle n'est jamais revenue.
9:23 Et ce qui me fait penser d'ailleurs que, très rapidement, le fait que Nerval soit aussi prégnant et sensible à la voix féminine, vous savez, on a vu plein de passages, certains parmi les plus célèbres, comme le chant d'Adrienne dans Sylvie, n'est-ce pas ? Vous savez, à mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, elle se tut, personne n'ose rompre le silence. C'est des longs développements chaque fois que le narrateur soit explicitement lui-même, quand c'est autobiographique, soit des récits, à chaque fois qu'il est en contact avec une certaine forme de voix féminine, pas n'importe laquelle, il précise bien, beaucoup de détails, que c'est ces voix qui n'ont pas encore perdu la fraîcheur de la première intonation et, comme il dit, qui n'ont pas été encore gâtées par les leçons du conservatoire.
10:19 Je crois que le passage où c'est le plus détaillé, c'est dans les nuits d'octobre, je vous le conseille tout ça c'est dans Wikisource, les nuits d'octobre, sinon vous allez tomber sur la belle nuit d'octobre d'Alfred de Musset, c'est autre chose, dans les nuits d'octobre, vous avez un chapitre qui s'appelle Pantin. Je ne peux pas empêcher de vous dire la première phrase, parce que c'est une des rares errances nocturnes de Nerval, c'est la nuit, tout le monde dort et lui, il va au Halle, le seul endroit de Paris où à l'époque, on ne dormait pas, il y avait le marché.
10:54 Et il y avait la soupe à l'oignon, il y a quelques cheveux blancs, il y a des gens qui ont connu ça, ils étaient connus, toi, la gratinée au Halle. C'est bien, hein ? Quand on avait une insomnie, on allait au Halle. N'est-ce pas, Jean ? voilà. Voilà. Et donc, après, avec un ami, toujours un double, un peu comme Sylvain dans la nouvelle que nous travaillons, un double qui est en fait lui-même, qui lui dit, on va aller à Pantin, il y a des endroits, imaginez un boui-boui à 2h du matin à Pantin en 1840.
11:28 Voilà. À un moment donné, dans une arrière, une arrière-salle, ce boui-boui, il tombe par effraction, les deux, dans une cérémonie visiblement maçonnique. Enfin, on est en train, un banquet républicain comme on faisait l'époque, ils sont en train d'introniser de nouveaux louveteaux. Et il dit, à l'entrée, il y avait quelqu'un qui nous dit, êtes-vous du bâtiment ? Mon ami fit les signes et il nous laissa rentrer. Après, je me suis dit, c'est vrai que nous sommes du bâtiment ? Pardon de rire, mais parce qu'il dit Amphion, poète grec de l'Antiquité, Amphion qui jouait de la lyre pendant qu'on construisait le Parthénon pour encourager les ouvriers du Parthénon, le poète était du bâtiment.
12:09 Et nous sommes du bâtiment. Bref, nous sommes maçons par le simple fait que nous sommes poètes. Voilà. Plus sérieusement, à ce moment-là, c'était inattendu. Le président demanda de l'indulgence pour une jeune fille qui allait se produire pour la première fois en public. Et là, jusqu'à là, c'était le ton de la plaisanterie, d'un persiflage nocturne de deux parisiens en goguettes. Et là, tout d'un coup, il y a ces véritable poèmes en prose que Nerval développe dès qu'il est la proie de cette voix. Et c'est là qu'il donne le plus de détails lorsqu'il dit « Puis dépouillant peu à peu sa voix comme me fit remarquer un voisin connaisseur »
12:42 Vous voyez, en termes de dépouiller, elle arriva à des fioritures hardies , etc. Voilà. Donc, je suis en train de dire quoi puisque je parlais ça en relation avec la mère ? que Nerval fait allusion d'une manière très fugitive dans « Promenades et souvenirs » un texte que je vous recommande. C'est ses ultimes textes. Il a mis beaucoup de temps à parler de lui. Je me répète. Parce que sans que plaisir, il y a toujours de nouveaux venus. Donc, je me répète, Nerval a mis beaucoup de temps à parler de lui à la première personne. Autant il était prolixe pour faire des comptes rendus des pièces de théâtre médiocre de l'époque de Boulevard.
13:14 C'est comme si quelqu'un, aujourd'hui, faisait des comptes rendus des séries télévisées. Il a mis beaucoup de temps à parler de lui-même, encore plus à faire des récits de longue durée. Pardon. Il va jusqu'à « Dans promenade et souvenirs » qui était à peine terminé lorsqu'il s'est suicidé. C'est l'ultime texte achevé avant Aurélia qui est inachevé. Le récit de sa maladie. « Dans promenade et souvenirs » il fait même allusion à sa mère. Je n'ai jamais vu ma mère.
13:44 On dit qu'elle ressemblait à un portrait d'après Prud'hon qu'on appelait la modestie. C'est assez évasif comme ça. Et donc, je vous dis ça parce qu'on va en avoir besoin pour le texte que je vous ai distribué. Oui, il est question d'un tableau. Bon. Donc, et j'en parle à cause de ça. Il dit « On me lisait souvent ces lettres qu'elles m'ont envoyées des bords du Danube ou du Rhin ou de la Sprée. » Bref, elle suivait son mari dans les campagnes napoléoniennes. Vous voyez, la Sprée, c'est ce qui coule à Berlin. Ça fait loin.
14:15 L'Allemagne, c'est tout près. à Strasbourg, c'est sous la main. Mais Berlin, c'est loin. À Berlin, on est à 60 km de la frontière polonaise. Après, c'est la steppe jusqu'à la Chine. Non, je suis sérieux. Il y a un film qui s'appelle « Un soir, un train ». Peut-être que vous l'avez vu de Delvaux, cinéaste belge étrange qui a mis deux récits de Julien Gracq au cinéma. Ça n'arrive pas souvent à des choses comme ça. Et dans Le Roi Cophetua ou le rendez-vous de Bray, c'est pas celui dont je fais allusion, et l'autre qui s'appelle « Un soir, un train ».
14:46 Avec Yves Montand qui est très mauvais acteur mais là, il est assez bien dirigé. Et à un moment donné, tout le film est en flashback à partir d'un accident de train. C'est quelqu'un qui a le héros principal à un évanouissement et tout le film est un petit peu en flashback avec Steve A. Tu le connais, non ? Non, du tout. Et on entend des voix dans le train un petit peu dans le coltard comme ça, vous voyez, dans un état second et on entend des voyageurs qui sont en arrêt comme ça dans le paysage belge et par la vitre il y en a un qui dit « Et vous voyez, cette plaine-là, elle ne s'arrête pas jusqu'à la Sibérie. »
15:22 Oui, je ne vous dis pas n'importe quoi. Regardez sur la carte. Elle vient même jusqu'en France. C'est les fameuses plaines de l'Artois pour lesquelles on s'est battus pendant tout le Moyen-Âge parce que c'est riche. Les plaines à blé de la Picardie et de l'Artois. Il y avait le textile dans les Flandres et, n'est-ce pas, Catherine ? Et les blés. Il n'y a pas un magnifique poème qui parle de ça ? Porteur de blé flamand et de cotons anglais.
15:52 Allez, c'est connu ça. Oui, Rimbaud. Eh, vous êtes bon, hein ? Je peux mourir tranquille. Oui, dans le bateau. Oui, il va dès le début, le bateau. C'est lui qui parle. Porteur de blé flamand et de cotons anglais. Les blés flamands, c'est l'Artois. Blé des ch'tis. Les lettres qu'elle me lit d'elle, de sa mère, se lient avec la mère, c'est des voix féminines de cousines, de gouvernantes et de servantes qui viennent « Ta maman t'écrit ». Vous voyez ? J'essaye d'imaginer.
16:24 D'accord ? Intéressant. Donc ça, ça explique pourquoi lui est particulièrement prégnant à cela avec la distance. Mais le drame, nous le partageons avec lui. S'il y en a qui s'en sortent mieux que lui, tant mieux. Tant mieux pour nous, tant mieux pour eux. D'accord ? Mais enfin, comme disait Sénèque à un ami voyageur, n'est-ce pas ? Il disait « Tu peux aller où tu veux ou que tu ailles la distance aux enfers est toujours la même. » N'est-ce pas ?
Lecture d'un rêve d'Aurélia
16:54 Voilà. On n'est jamais à l'abri, n'est-ce pas, d'une réactivation de la scène primitive, comme on dit ailleurs, n'est-ce pas ? Donc, je vous ai distribué ça justement pour aborder ce problème d'une manière un peu plus précise que ce que je viens de dire. Là, j'ai été apéritif pour l'instant. Il faut qu'on passe à table. C'est un rêve extrait d'Aurélia. C'est pour ça que je vous ai distribué le texte, parce qu'Aurélia, nous avons les Filles du feu et les Chimères dans le livre sur lequel nous travaillons depuis le début, mais n'en avons pas Aurélia.
17:24 Donc, je vous rappelle qu'Aurélia, le récit, on le doit à son médecin. Son médecin, il lui avait dit « Si vous pouvez mettre vos rêves par écrit, ça vous ferait peut-être du bien. » C'est une excellente idée. C'est à lui qu'on doit tout ça. Bon médecin. Il a une rue à Paris, dans le 16e, rue du docteur Émile Blanche. Et c'est... Alors, une des phrases les plus célèbres de Nerval qui est dans Aurélia, d'ailleurs, dès le début, ici, a commencé ce que j'appellerais pour moi l'épanchement du songe dans la vie réelle. Belle prose, hein, Nerval, quand même.
17:54 À chaque fois, le mot exact, l'épanchement. Comme un épanchement de synovie, comme on dit. Vous savez, quand on s'est fait mal au genou. L'épanchement, un épanchement, c'est souvent d'un liquide. L'épanchement du songe dans la vie réelle. Et oui, le rêve est une névrose, pas grave, ce n'est pas une névrose pathologique. Le rêve, l'acte manqué, c'est une névrose. Tu me corriges, Christian. Il y a une psychose. Il n'y a pas, voilà, absolument. Il y a des hallucinations. Je vois même ma grand-mère qui est morte il y a, je ne sais pas combien d'années, je n'ose pas le dire.
18:26 Je vais la voir comme si elle était là. Je suis content de la revoir. L'alucination, c'est grave, au point de vue clinique. Donc, je dis ça parce que, premier mot, c'est un soir, je crue. Il ne dit pas je rêvais de... Le chant d'Adrienne dans Sylvie, c'est je me représentais un château du temps. Je me représentais. La représentation, nous l'avons vu, c'est ce qui est commun à la mémoire, au rêve, à l'imagination. C'est le champ de l'imaginaire en général qui est le champ de la Vorstellung, comme on dit dans la philosophie allemande.
18:59 La représentation est en même temps commun au théâtre. Quel terme important. Mais aussi à la diplomatie. Et voici le représentant de la République islamique d'Iran. Et oui, quand on représente, c'est qu'il n'y a pas de présence. C'est que le pays n'est pas là, on n'est pas là. La représentation, ce n'est pas la présence. S'il y en a qui travaillent la logique de Hegel, je leur rappelle que la représentation, c'est ce qui est de l'ordre de l'essence et non pas de l'être.
19:33 C'est l'être disparu. Vous savez qu'en allemand, l'essence, c'est Wesen, c'est-à-dire ce qui a été. C'est le participe passé du verbe être. On ne peut pas être plus clair et plus simple. Qu'est-ce qui est ? C'est le monde des Grecs et puis, le divin est là. Il ne faut même pas trop s'approcher parce que sinon, après, il y a la punition de l'hubris, la tragédie. On ne sait jamais quand est-ce qu'on rentre dans le bois sacré et puis, il ne faut pas dire, je vous l'ai déjà dit, il ne faut pas dire que je n'ai pas fait exprès, je ne savais pas. On ne parle pas.
20:03 Vous rentrez dans le bois sacré, vous êtes coupables. On s'en fout de l'intention. Ça, c'est moderne, c'est chrétien. Voilà. Comme dit Hegel, ça me paraît un peu barbare. C'est moins profond que notre conception, mais c'est plus courageux. Bon, voilà. Je répète, un soir, je crue. Je crue quoi ? Alors, on y va. Je le lis avec vous. Je crue avec certitude. Nous avons vu que la certitude n'est pas la vérité en philosophie.
20:35 Grande dichotomie hegelienne. Nous sommes certains que le plancher des vaches ne bouge pas. Nous sommes emportés autour du soleil. Un soir, j'ai cru avec certitude d'être transporté sur les bords du Rhin. D'abord, je le lis d'une traite. En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective s'ébauchait dans l'ombre. J'entrais dans une maison riante dont un rayon du soleil couchant traversait gaiement les contre-vent verts que festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus d'un siècle.
21:07 Les tableaux, ébauchés, étaient suspendus ça et là. L'un d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante que j'appelais Marguerite et qui me semblait connaître depuis l'enfance me dit « N'allez-vous pas vous mettre au lit car vous venez de loin et votre oncle rentrera tard. On vous réveillera pour souper. » Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grande fleur rouge. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au mur et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une personne.
21:41 Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet oiseau. Mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. L'oiseau me parlait de personnes de ma famille vivantes ou mortes en divers temps comme s'ils existaient simultanément et me dit « Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire son portrait d'avance. Maintenant, elle est avec nous. » Je portais les yeux sur une toile qui représentait une femme en costume ancien à l'allemande penchée sur le bord du fleuve et les yeux attirés vers une touffe de myosotis.
22:21 Cependant, la nuit s'épaississait peu à peu et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se confondaient dans mon esprit sombre. Alors, pourquoi j'ai sélectionné ce texte ? Vous allez me dire parce qu'il est bien beau. Enfin, c'est moi qui vous le fais dire. Mais, enfin, c'est presque toute la prose de Nerval. Je ne sais pas. Non, c'est pas ça qui l'aurait distingué. Je vous rappelle que Goethe, pour montrer que je n'ai pas, c'est pas seulement subjectif quand je parle de la beauté de la prose de Nerval, lorsque Goethe tombe sur la traduction faite par Nerval à 19 ans en sortant à peine du collège et connaissant tout juste l'allemand de Frechdat, la traduction que Nerval venait de faire de Faust, Goethe a dit, ce qui a un hommage assez rare d'un auteur à son traducteur, depuis que j'ai lu cette traduction française, je ne peux plus le lire en allemand tellement que c'est beau.
23:14 Vous voyez, quand même. Donc, ce n'est pas seulement ça. Et, ce n'est pas seulement qu'on y trouve des thèmes récurrents. Alors, on va les voir maintenant. Un soir, je crus... Ah, écoutez, c'est vous qui allez les voir, voir un petit peu un exercice d'application de ce que nous faisons. Un soir, je crus avec certitude d'être transporté sur les bords du Rhin. Rien à dire ? Ce n'est pas sourire idiot, c'est un truc à dire, dis-le.
Le thème du bord, du Rhin à Phèdre
23:47 Salut. Bonjour, Benjamin. Non ? Oui ? Croire avec certitude, ça paraît contradictoire. Oui, non, ça, j'ai fait le boulot pour je crue, c'est bien, pour relever je crue, c'est ni je rêvais, ni je me souviens que, c'est bien. Mais, je ne parle pas de ça. Je parle de thèmes qu'on a vus, d'illustrer les thèmes qu'on a vus. Oui, le Rhin, quoi le Rhin ? Sur un bord. Bien, avec le Rhin, il y a le thème du bord.
24:18 Rappelons-nous que Nerval est un auteur des Lisières. Quelqu'un a dit cette belle phrase de lui, c'était quelqu'un pour qui les frontières ne sont pas des lignes, mais des espaces. Je vous rappelle que lorsqu'il nous invite d'Angélique que nous travaillons depuis cette année, lorsqu'il se débrouille dans le dédale des bibliothèques parisiennes à la recherche jamais satisfaite du livre sur lequel il est tombé par hasard à la foire du livre de Francfort et qu'il avait négligé d'acheter faute d'argent et qu'il pensait trouver à Paris, Paris, capitale du livre, et qu'il se débrouille.
24:53 On ne le trouve pas. Et tout d'un coup, le récit se déplace au sens aristotélicien du déplacement local de Paris vers le Valois où nous étions dimanche dernier, n'est-ce pas ? C'est ça pour rendre les autres jaloux, c'est un temps splendide. Vous avez vu le parc où on saute ? Non, je ne peux que vous encourager à y aller avec ces beaux jours qui viennent. Donc, qu'est-ce qu'il dit pour nous enjoindre ? Il dit, allez, pour nous séduire, si vous voulez, parce que ça fait déjà dix fois qu'il change de sujet, d'objectif au récit, la vieille France provinciale est à peine connue.
25:30 De ces côtés surtout qui cependant font partie des environs de Paris, 38 kilomètres de Notre-Dame à Voldozen, au point où, je parlais de lisière, n'est-ce pas, de bord, au point où l'île de France, la Picardie et le Valois se rencontrent. Il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde. Au point. C'est un point. Tout à l'heure, on disait, surface, ligne, là c'est un point. Vous vous rendez compte ?
26:01 Lors de l'imaginaire, ça, à une limite. La limite du champ, c'est la forêt, la limite de la forêt, c'est le champ. La limite, si vous connaissez votre logique de Hegel, c'est là où la chose n'est plus ce qu'elle est. C'est là où la chose n'est plus ce qu'elle est. Il y a toujours un côté positif et un côté négatif dans la notion de limite. Or, le Rhin, et Dieu sait si c'est une limite surdéterminée, n'est-ce pas ? A l'époque, on y revêtait ça, il y avait le poème de Musset, très à la mode, suite aux premières guerres qu'on avait avec la Prusse, l'Allemagne n'existait pas comme nation.
26:38 Ce poème, Musset dit, nous l'avons bu, votre Rhin allemand, il a tenu dans notre verre. Vous voyez, c'est la guéguerre, un peu français-allemand. Ça ne va pas très loin. Enfin, voilà. C'est pas... Donc, frontière sûre déterminée s'il en est. Mais, de quoi on parlait avant ? On parlait de sa mère. Il faut bien franchir le Rhin pour aller à la tombe de la mère, qui est là-bas, à l'est, en Pologne. A l'époque, c'était encore, les pays germaniques, c'était Glogau.
27:09 Wrocław, ça s'appelle maintenant, n'est-ce pas ? Je crois que c'est la troisième ville de Pologne, quelque chose comme ça. Bon. Dans l'ancienne Silesie, qui était une province allemande jusqu'à la dernière guerre, Schlesien, n'est-ce pas ? Donc, vous voyez, tout ce qu'il y a à dire sur simplement sur les bords du Rhin. Alors, je continue de répondre à ta question, d'accord ? Il n'y a pas que pour Nerval que la notion de bord est sensible. Là, nous basculons dans l'en-soi et dans l'universel que de fois, pendant toute l'année où nous avons travaillé, Phèdre de Racine, vous vous rappelez, combien de fois le mot bord intervient, à d'occurrence dans le texte de Phèdre.
27:54 Au hasard, ce qui me donne à l'esprit, quand on apprend que Thésée est en train de rôder du côté du royaume des morts, où il va du dieu des morts déshonorer la couche, quel charme l'attirait sur ces bords redoutés. Nous en avions même analysé que tout bord est redoutable en tant que bord, car un bord, c'est là où tout change, c'est un switching, un bord, c'est là où la falaise passe à la verticale. C'est ça un bord, oui ou non ? C'est là où la terre ferme devient liquide, le bord de la rivière.
28:26 On peut donc se noyer, pas. Narcisse se penche trop sur le bord du rocher. Donc on peut multiplier comme ça, mais la notion de bord exprime toujours un péril et une attirance en même temps. C'est Rimbaud qui dit dans un beau poème « Admirer la force ou le péril de Psyché ». Psyché qui a voulu voir la figure de son amant qui lui avait dit « Il ne faut pas chercher à me voir ». Je vous rappelle que c'était Dieu Éros quand même son amant et qu'elle a tout perdu en voulant le voir.
29:01 « Admirer la force ou le péril de Psyché ». Je vous rappelle aussi pour ceux qui ont fait le grec que Psyché c'est l'âme. Psychologie. Au sens très large. Tout ça pour la notion de bord. Lorsqu'on dit à... Lorsque le confident d'Hippolyte dans Phèdre dit « Allez, allez, ne me racontez pas des histoires que vous partez parce que vous êtes un bon garçon, vous êtes sans nouvelles de votre père, vous avez peur, vous allez le chercher. Moi, je l'ai fait, j'ai déjà cherché, on ne l'a pas trouvé.
29:33 Puis qui vous dit que Thésée a envie qu'on le trouve, c'est un coureur, votre père, il ne dit pas tout ça comme ça. C'est très clair. Qui sait, même qui sait, si le roi, votre père, veut que de son absence on sache le mystère et si lorsqu'avec vous nous tremblons pour ses jours, tranquille, nous cachant de nouvelles amours. Et quand Hippolyte dit je m'en vais aussi parce que je ne veux plus rester ici et depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence de ces paisibles lieux si chers à votre enfance ?
30:08 Je vous rappelle que ça se passe dans un endroit qui est par rapport à Paris, ce que serait Versailles à l'époque, c'est-à-dire une résidence de chasse, de Thésée, ce n'est pas à Athènes même. Et dont je vous ai vu préférer le séjour aux tumultes pompeux d'Athènes et de la cour, quel péril, plutôt quel chagrin vous en chasse ? Réponse, cet heureux temps n'est plus tout a changé de face depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé la fille de Minos et de Pasiphaé. Oui, le bord revient à chaque fois apportant un problème, une difficulté, un danger.
30:41 Je n'invente rien. Je suis en deçà de la vérité. Quoi que je rajoute ? Lisez, vous verrez que c'est encore plus fascinant. Donc, plus on lit, plus on a la preuve. Thomas, ce n'est pas la dernière fois que je le répète, il n'est pas la première. Souvent, il est un immense mathématicien. La seule différence entre la poésie et la mathématique, c'est que la poésie est une science exacte. il sait que c'est un hommage mathématique quand je dis ça.
La maison maternelle et l'oncle bienveillant
31:13 Sinon, je ne le répéterai pas. Je ne suis pas un obscurantiste et je ne milite pas de concert avec le retour de la barbarie anti-scientifique qui se répand tellement en même temps que se répand le néo-positivisme. Je renvoie les deux dos à dos. Ce n'est pas notre sujet. On va y revenir dans pas longtemps. Donc, vous voyez tout ce qu'il y aura à dire sur les bords. Un soir, j'ai cru avec certitude être transporté sur les bords du Rhin. En face de moi se trouvaient des rocs sinistres. Ben oui, les bords du Rhin, l'Allemagne romantique, donc le roi des aulnes, les choses sombres, ce n'est pas le monde de la Grèce et tout ça.
31:50 Donc, des rocs sinistes, comme ça qu'on voit l'imagerie du Rhin, dont la perspective s'ébauchée dans l'ombre. Et là, tout de suite, contraste, j'entrais dans une maison riante, rocs sinistres, maison riante, dont un rayon du soleil couchant évent les contrevents verts que festonnait la vigne. Alors là, tout lecteur de Nerval reconnaît que c'est la maison maternelle de Mortefontaine. Donc, il y a un plaquage de la maison maternelle du Valois, elle est à 40 km d'ici, n'est-ce pas, sur les bords du Rhin. Mais vous, vous avez compris pourquoi ?
32:20 Peut-être pas aussi clairement que je vais le dire, mais vous avez maintenant le matériau pour le deviner. C'est que le chemin vers la mère passe par les bords du Rhin. Donc, c'est normal que la maison maternelle apparaisse envers. Je veux dire que le rêve avait une logique ahurissante. Quelque part. Il me semblait que je rentrais dans une demeure connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus d'un siècle. Donc, je ne veux pas, ce serait trop long de commenter tout ce qu'il y a à dire.
32:50 Mais enfin, l'oncle maternel, je n'y reviens pas, ça confirme ce qu'on vient de dire, n'est-ce pas, que le rêve ici met en scène, disons, le domaine maternel dans l'imaginaire de Nerval, il ne s'est pas le seul. Nous avons vu que cet oncle tient une place capitale dans les récits à posture autobiographique de Nerval, le peu qu'il y a, cet oncle tient une place capitale, n'est-ce pas, ça a été un peu son tuteur, celui qui l'a initié.
33:21 Et je vous ai dit qu'en anthropologie, de nouveau, je passe du particulier Nerval à l'universel. En anthropologie, il est bien connu d'un anthropologue que l'oncle maternel est toujours une figure positive dans la mythologie. Lisez Lévi-Strauss, lisez Frazer en Océanie, Lévi-Strauss en Amazonie, et vous verrez toujours la figure bienveillante de l'oncle maternel. Pensez à la figure du jaguar dans les mythes d'origine du feu, dans le cru et le cuit, par exemple. N'est-ce pas ? Le jaguar va jusqu'à proposer à celui, au gamin, qui est le héros du mythe, qu'il a sauvé d'une mort certaine, il est en train de mourir et de se décomposer sous les immondices et sous les excréments des oiseaux, je passe.
33:55 Et le jaguar le lèche, le lave. Dans la réalité, il n'y a pas plus terrible que le jaguar pour les Indiens. C'est un mythe fait par les Indiens. Mais c'est que c'est le jaguar avant que l'homme ait la maîtrise du feu. Si nous avons le feu, c'est que le jaguar nous l'a donné. Et c'est pour ça que maintenant, il mange cru. J'ai dit qu'il y avait une logique du rêve chez Nerval, il y avait une logique de l'imaginaire collectif dans le mythe. C'est extraordinaire de dire que celui qui a donné le feu aux hommes, c'est l'animal qui mange cru par excellence dans la jungle amazonienne.
34:32 N'est-ce pas ? Mais il y a une logique de ce que Lévi-Strauss appelle la pensée sauvage. Pour réagir contre la mentalité prélogique comme disaient Lévy-Bruhl juste avant lui de l'ethnologie traditionnelle et ethnocentrée pour laquelle les sauvages n'avaient pas de logique. On voit bien si le jaguar mange cru c'est parce que le feu mais il ne l'a plus puisqu'il nous l'a donné. Et c'est sur le don. Donc l'oncle maternel c'est une figure bienveillante.
35:04 Et dans Sylvie, dans Promenades et souvenirs, dans l'introduction à cette compil qui s'appelle Les Illuminés, Nerval dit qu'il a fait toute sa culture de gamin dans le grenier de son oncle où il y avait des tas de livres qu'on n'aurait peut-être pas mis à l'exposition des gamins. Je ne parle pas de choses licencieuses. Je parle de, comme on disait à l'époque, mais des récits des philosophes du 18e siècle donc qui étaient un peu impies n'est-ce pas par rapport à la bonne éducation catholique qui était de règle à ce moment-là. Et vous avez une allusion d'ailleurs aux croyances de l'oncle lorsque dans Sylvie, dans Aurélia pardon, quand il a tout d'un coup une crise qui lui est très angoissée il essaie de se raccrocher à son enfance à des idées religieuses et il dit un jour mes croyances sont un peu vieilles je vais dire mais un jour j'ai demandé à mon oncle qu'est-ce que Dieu m'a répondu c'est le soleil.
35:50 Vous voyez, c'est des choses qui me paraissent bien innocentes mais à l'époque c'est une notion et même un peu avant l'époque de Nerval on vous aurait brûlé pour moins que ça. Bon, voilà. Donc, l'oncle maternel figure positive. Je vous rappelle pour ceux qui voudraient poursuivre l'aspect anthropologique de la chose que quand on dit beau frère, oncle, il faut toujours distinguer le beau frère receveur de femmes et le frère donneur de femmes. Relation d'hostilité ou relation positive.
36:22 Réfléchissez, ce n'est pas très compliqué. Mort depuis plus d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus, ça et là. Je vous ai dit tout à l'heure que dans Promenades et souvenirs qui a été achevé juste avant Aurélia, la première fois qu'il fait allusion dans un écrit publié à sa mère, il dit, je n'ai jamais vu ma mère, on dit qu'elle ressemblait, donc vous voyez, il n'a même pas un visage dans la tête, on dit qu'elle ressemblait à une peinture, à un portrait d'après Prud'hon intitulé La Modestie.
36:53 La gravure, c'est une gravure d'ailleurs, est représentée dans la version Garnier et Garnier jaune, les classiques Garnier, je crois, ça s'appelle de Nerval, des Œuvres de Nerval. Voilà, ça vous intéresse. Donc, le fait que tout d'un coup il y ait des tableaux par là, n'est-ce pas, dans ce champ maternel n'est pas tout à fait un hasard. Une vieille servante, donc on reste dans le domaine archaïque de l'enfance familiale, une vieille servante, que j'appelais Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis l'enfance, me dit, n'allez-vous pas vous mettre au lit, vous voyez, la mise au lit, tout ça, c'est des archaïsmes, c'est Garnier, Garnier, Nerval qui va finir, n'est-ce pas, cette nuit extraordinaire où il gelait à pierre fendre, il faisait moins 15 en Paris, il frappe un hospice de nuit, on ne lui ouvre pas.
37:36 Le suicide a été un peu brusque, si on lui avait ouvert, peut-être qu'il serait encore avec nous, sans me parler, mais oui. Voilà, je veux dire, il faut faire la part aussi de la contingence, mais quand même, juste avant de sortir, il avait laissé, il était passé chez sa tante qui n'était pas là non plus, mais qui l'avait hébergé pendant quelques jours, il était sans domicile fixe à ce moment-là, si vous voulez, vous voyez, par opposition à cette demeure-là, accueillante, tout de suite, on va le mettre au lit, il était sans domicile fixe, il passe chez sa tante et quand elle n'est pas là, il laisse ce mot qui est son dernier texte écrit.
38:09 Ma chère tante, alors attendez, dire à ton fils, car elle avait des grands enfants, que tu es la meilleure des mères et des tantes. Quand j'en aurai fini avec tous mes ennemis, tu auras ta place dans mon Olympe comme j'ai ma place dans ta maison. ne m'attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche. Je vous rappelle que Nerval veut dire le Val-Noir et que c'est un nom d'emprunt, donc ce n'est pas tout à fait un hasard. Voilà. Et là, c'est le contraire. Ah là là, comme c'est rassurant, bon sang, à l'époque où il écrit ça, un peu comme Rousseau souffrant terriblement dans les derniers moments de sa vie de la maladie de la pierre, des coliques néphrétiques, avec ses sondes et que c'est dans l'urètre, etc.
38:53 Je veux dire, s'enchantent au sens propre, incantar, incantation, s'enchantent en écrivant les plus beaux moments de sa vie, les Rêveries, l'île Saint-Pierre je ne sais pas, ou il dit lui-même ce qui est peut-être ce qu'il y a de plus moderne de tout ce qu'il a écrit. Il dit, en écrivant, en imaginant que j'y suis, c'est comme si j'y allais et encore plus, c'est encore plus quand j'y étais, j'avais des pensées, j'avais des soucis, je ne voyais pas les choses aussi nettement que maintenant dans l'écriture, c'est extraordinaire, ce passage, voilà.
39:23 Donc, c'est un peu la même chose que fait le rêve ici, n'est-ce pas ? N'allez-vous pas vous mettre au lit, car vous venez de loin, grand voyageur, vous venez de loin, voyage en Orient, dites donc, ça fait loin à l'époque, surtout quand on n'a pas le sou. Et oui, loin, ce n'est pas seulement des kilomètres. Et votre oncle rentrera tard, on vous réveillera pour souper. Tout va bien, je m'endors, on ne va pas dîner sans moi, on me réveillera. C'est pas la même chose. Je m'étendis, regardez la précision hallucinante de tout ce qu'est le rêve.
L'horloge et l'oiseau prophète
39:54 C'est là que Christian, tu as raison de parler de Picos, cette précision qu'il y a dans l'hallucination. Je m'étendis sur un lit à colonnes drapées de perse à grandes fleurs rouges. Il y avait en face de moi une horloge. Voilà la figure du temps qui est apparaissée. Je dis ça, je me permets, parce que j'avais l'air de plaquer du sens, de faire de l'injection de sens, comme on dit. Bonsoir, Tristan. Non, c'est parce que la figure de l'horloge, si vous êtes lecteur familier de Nerval, vous lisez Sylvie, je ne sais pas, lorsqu'il a ce souvenir à demi-révé, il n'y a que Nerval pour trouver des choses comme ça.
40:28 C'est réel, c'est imaginaire, c'est rêve, il débrouille où avec ça ? Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi-révé. Tout d'un coup, il prend la décision d'aller dans le Valois en pleine nuit. Quelle heure est-il ? Je n'avais pas de montre. Devant moi se trouvait une horloge dont le mécanisme était arrêté depuis plus d'un siècle. Vous voyez, il y a toujours la figure de l'horloge arrêtée. Il y avait en face de moi une horloge rustique, donc sans doute en noyer, accrochée au mur et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler comme une personne.
41:02 Je t'en veux là, tu as fait exprès, parce que ta question est profonde. Là encore, ce n'est pas du Nerval à titre particulier ça. Toi qui connais bien la musique, il y a un morceau pour piano de Schumann qui s'appelle L'oiseau prophète. L'oiseau est toujours prophète. Regardez dans l'Antiquité les augures, les romains, ils fouillaient dans le foie les entrailles des oiseaux pour prédire l'avenir, oui ou non. Et qui emmène Siegfried à sa perte dans le Rhin, enfin dans la mythologie germanique en passant de la mer ?
41:34 Qui emmène ? L'oiseau. Lorsqu'il a tué le dragon, Siegfried, ça y est, c'est le roi du pétrole. Le dragon était le gardien du trésor, Siegfried va pouvoir s'emparer de ce tout le monde rêve de voir, il est devenu le seigneur des anneaux, de l'anneau. Sauf que c'est le seul qui n'a aucune conscience de la valeur de l'anneau. C'est un gamin, il rentre là-dedans, oui c'est joli. Donc, l'oiseau est là, le forgeron qu'il a élevé, c'est pas la mythologie Mime le forgeron, le forgeron qu'il a élevé, il attend avec un liquide empoisonné pour le liquider, ah tu es fatigué, tu es battu comme le dragon, voilà pour te rafraîchir, en fait il veut le liquider pour saisir le trésor, il avait besoin de la force Siegfried pour s'emparer du dragon, je vous dis ça, je vous rappelle que mon fils quand il était enfant, il disait, papa, ils ont tout piqué à Wagner dans le Seigneur des anneaux, c'est une mythologie germanique, donc américaine, ben oui, c'est ma femme allemande qui m'a révélé, qui connaît bien le jazz, donc l'Amérique, et qui connaît bien l'Allemagne, qui m'a dit, à quel point, c'est tellement évident qu'on ne voit pas, que tout le peuplement blanc,
42:45 wasp, white, anglo-saxon, protestant, des Etats-Unis, je ne parle pas des chicanos, est à une immense majorité germanique, chez nous, le terme anglo-saxon est trompeur, en tant que c'est les Anglais en un peu plus voyou, un peu plus vulgaire, ça c'est la droite française qui parle, il y a un antiaméricanisme de droite, et, non, le gros peuplement, regardez vos statistiques, c'est les grandes migrations de l'Allemagne, de l'Autriche, des pays scandinaves, tout ça, c'est germanique, et quant aux Anglais, c'est des boches un peu plus anciens, écoutez, franchement, enfin, à partir de Hastings, c'est ça, hein, Catherine, lorsque les Normands s'emparent de l'Angleterre, avant c'était les Celtes, je ne sais pas très bien ce que c'est, les Celtes, surtout, mais, tout d'un coup, c'est des Vikings, les Vikings, c'est quoi ?
43:40 C'est des Siegfrieds, hein, bon, non, pas Siegfrieds, on dit Sigurd, c'est pareil, on ne dit pas Wotan, on dit Odin, c'est pareil, Wut, c'est la rage, en allemand, c'est plus de la foudre, mais oui, bon, allez, donc, le oiseau, tout ça pour le oiseau, le oiseau a toujours, je n'ai pas terminé le oiseau, je franchis le Sahara maintenant, voyez, attention, parce que là, c'est loin, non, la Méditerranée, c'est rien, tout le monde croit que la Méditerranée nous sépare de l'Afrique, n'importe quoi, moi je suis corse, n'est-ce pas Alain, n'est-ce pas Christian, c'est des cousins, tout ça, il y a de la vigne, il y a des jolies filles brunes bouclées, il y a du raisin, il y a des chèvres, il y a du mouton, c'est des couches, la Méditerranée, c'est la famille, par contre, quand vous traversez, à 900 à l'heure, dans un Boeing, un Airbus, le Sahara, c'est encore le désert, ça dure des heures, la frontière c'est ça, pendant des siècles, l'Afrique noire a été isolée, vous voyez, avant que les premiers voyageurs arabes, Ibn Battuta, au 14ème siècle, traverse ça, ardiment, avec les vaisseaux du désert, c'est-à-dire les chameaux, vous voyez, pourquoi j'en parle, parce que dans la plastique africaine, les masques, regardez bien, il y a l'oiseau sur le casque, et c'est très précisément le cas là-haut,
44:52 le plus souvent, et j'ai souvent demandé à les Africains, pourquoi vous avez toujours des oiseaux sur le casque, il dit, parce que c'est lui qui va, qui va dire à l'autre ce que tu penses, exactement comme la reine de Saba, lorsqu'elle va rencontrer Salomon, est précédée par sa huppe messagère, c'est pas l'oiseau, et, voilà, son commentaire, non, si je parle de Nerval, c'est que c'est quelqu'un qui déploie d'une manière exceptionnellement, je résume l'essentiel, exhaustive, le chemin que nous avons tous à parcourir, c'est ça, d'accord, pour des raisons qui lui sont propres, ça, je suis d'accord, il a eu la faculté, ou la malédiction, ou la bénédiction, c'est un jugement de valeur, de pouvoir déployer, je pense que c'est une phrase de Hegel, qui devrait être un manifeste de toute esthétique sérieuse, n'est-ce pas, lorsqu'il critique les romantiques, qui disent la forme, c'est pas important, ce qui compte, c'est l'essence, ce qui n'est pas, ce qui est caché, c'est un esthétique un peu idiot, ce que l'esthétique montre quand même, vous faites entendre, vous faites voir,
46:02 et Hegel dit, c'est précisément, je vous cite mot pour mot, c'est dans la préface de la phénoménologie, c'est précisément parce que la forme, est aussi essentielle à l'essence, que celle-ci l'est à elle-même, on ne peut pas aller plus loin, que l'essence n'est pas concevable seulement comme essence, mais aussi bien comme forme, et dans toute la richesse de la forme développée, avec Nerval, on a cette richesse exceptionnelle, d'une forme exceptionnellement, « entwickelt », comme on dit en allemand, développée. Excuse-moi, est-ce qu'il permet de distinguer entre justement quelque chose d'essentiel, quelque chose de plus contingent, par exemple, je ne sais pas moi, une figure d'oiseau sur le globe, ou quelque chose de plus spécifique, quoi, ça permet de faire le lien ?
46:43 Je ne sais pas si j'ai compris la question. Parce qu'on peut rapprocher la figure de l'oiseau, en parlant d'autres peuples, d'autres contrées, quelque chose de plus essentiel, qui symbolise quelque chose de plus universel. Oui, l'invariant, ce n'est pas l'oiseau, c'est l'oiseau comme messager, dans l'imaginaire collectif, l'oiseau prophète. Est-ce qu'il permet ici, justement, de faire appel à quelque chose de plus universel ? Eh bien, on continue. La réponse est dans le texte, c'est pour ça que je préfère que ce soit Nerval. Mais une très bonne question, très bonne question, justement.
Le myosotis et le brouillage final
47:13 Revenons au signifiant, n'est-ce pas ? Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au mur, et sur cette horloge, comme chez les Africains, juché sur le casque, donc sur la tête, vous voyez, c'est au-dessus, un oiseau qui se mit à parler comme une personne. Tu as raison, je n'étais pas arrivé là, tu as raison. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était en cet oiseau. Mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. Il me parlait de personnes de ma famille vivante ou morte en divers temps.
47:43 Il voit le passé, il voit l'avenir. Et il me dit, vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire son portrait. Le oiseau sait ce que nous ne savons pas. Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire son portrait d'avance maintenant, maintenant à l'avenir vous pouvez être tranquille, vous pouvez dormir, vous réveillez, elle est avec nous. Elle n'est plus dans sa tombe froide, et glacée dans la lointaine Silésie. Alors, je n'ai pas encore dit la raison principale pour laquelle je vais donner ce texte. Vous diriez tout ce baratin pour nous dire ça quand même.
48:13 Mais oui, mais oui. C'est intéressant quand même ce qu'on a dit. C'est Nerval. Je portais les yeux sur une toile qui représentait une femme en mon costume ancien à l'allemande, ce qui manifeste bien que le portrait a un rapport avec la mère, n'est-ce pas ? Penché sur le bord du fleuve, et voilà encore le bord qui revient. Penché sur le bord du fleuve et les yeux attirés, la femme, sur le portrait, vers une touffe de myosotis. Comment on dit myosotis en anglais ? Bravo, forget me not, ne m'oublie pas.
48:48 Nerval, traducteur de l'allemand, en allemand, vergiss mein nicht. Pareil. Et comme Freud, et c'est peut-être ce qui est parmi les choses les plus géniales de Freud, a dit, je vous dis, pour ceux qui croient, pour comprendre le rêve, il faut je ne sais pas quoi, soit chercher dans les organes, soit... Les rêves, c'est des énoncés. On ne peut pas se représenter des phrases, avec des mots, avec des interlignes, non. On prend des images, je prends un exemple qui n'arrive jamais dans le rêve parce qu'il est trop simple, n'est-ce pas ?
49:19 Mais, je crois que vous l'avez déjà dit, mais si je marche, non, je foule en rêve un champ de pâquerette et que j'ai une petite sœur qui s'appelle Daisy, ce qui veut dire pâquerette en anglais, n'est-ce pas ? Et que je lui dis dans la journée où celle-là, je la pilerai avec ses criailleries pendant que je bûche mon examen, je foule un pré de pâquerette, ça veut dire que je la foule des pieds, n'est-ce pas ? Je mets ça à exécution, mais sous forme d'image parce que dans ma tête, j'ai l'énoncé, celle-là, je la pilerai. Voilà. Vous voyez, c'est traduction plastique.
49:49 En l'occurrence, le rêve souvent visuel, le plus souvent, mais il y a aussi des sons, des paroles, des énoncés. Et ici, c'est quoi, n'est-ce pas, qui est représenté ? L'énoncé, c'est « Ne m'oublie pas ». Alors, avec Nerval, elle peut être tranquille, là. Il aurait mieux fait de l'oublier un petit peu de temps en temps, je ne sais pas, c'est un jugement de valeur, je sais. Mais, voilà.
50:21 C'est un peu plus clair ? Je reviens à ta question. Oui, j'ai vu qu'il y avait plusieurs indices qui permettent de faire ce rapprochement. Voilà, c'est Badeau qui sait, voilà. Je signale que l'allusion que j'ai faite à la huppe messagère de la reine de Saba, Salomon, est contenue dans l'histoire, dans le voyage en Orient de Nerval, je ne me permettrai pas de le plaquer de l'extérieur, lorsqu'il a instillé au cœur du voyage en Orient, la énième variation sur le thème de la rencontre de Salomon et de la reine de Saba et de la reine d'Émilie.
50:58 Voilà. On est précédé par l'oiseau. Je n'ai toujours pas dit l'essentiel. Vérine, tout le champ. Je reviens à ton mot essentiel. Je le commente, parce que c'est bien interrogé là-dessus. Peut-être qu'il est essentiel pour lui, parce que pour moi, c'est bien. Oui, ce n'est pas forcément parce que dans sa vie, il a vécu des choses avec des oiseaux même qui racontent, que forcément, ça symbolise pour lui d'intérieur. Voilà, voilà, voilà. Il peut y avoir aussi une différence. Voilà, justement.
51:28 On arrive ici à l'essentiel pour ce qui est de son roman personnel. C'est-à-dire que le rêve est exceptionnellement, voilà où je veux en arriver, explicite. Jamais, dans aucun texte, Nerval, est arrivé si proche de la figure maternelle. À ma connaissance, je crois que je les connais à peu près tous. Or, qu'est-ce qui se passe là, je n'arrive à l'essentiel pour moi maintenant. Pour nous, pour nous, ou en soi, comme dit Hegel au lecteur de la phénoménologie, pas un pour moi subjectif.
51:58 Regardez, les trois dernières lignes. Pourquoi je vous dis que c'est l'essentiel pour nous ? Regardez-les bien. Cependant, la nuit s'épaississait peu à peu et les aspects, les sons et les sentiments des lieux se confondaient dans mon esprit. Tout le monde a le droit de répondre sauf Christian. Parce que lui, il doit déjà avoir compris. C'est familier sur le divan, ça. qu'est-ce que je viens de vous dire ? Que jamais il n'était si proche de sa vérité.
52:28 Mais elle n'est pas formulée. C'est nous qui formulons, qui parlons de sa mère. Ce n'est pas lui. D'une part, il y a le mot mère ici. Mais encore moins de la sienne. Aucune idée ? Bravo. Qui a dit ça ? Est-ce que vous êtes bon ? Mais oui, mais c'est ça.
52:58 On a une bonne oreille d'un analyste. Oui. Il faut avoir l'oreille. Quand c'est trop proche, ça devient insoutenable, la vérité. On est au bord de se réveiller. C'est Novalis qui disent dans un fragment nous sommes prêts de nous éveiller quand nous rêvons que nous rêvons. Ça, vous le savez tous. Quand on commence à rêver que nous rêvons, ça ne va pas durer longtemps. Pas trop demander, non. Le beurre et l'argent du beurre.
53:31 Et là, comme par hasard, quand tout devient clair, tout se brouille. Voilà ce que je sens. Ces trois lignes, tous les coups, tout se brouille. Regardez, je ne l'invente pas. La nuit s'épaississait. La nuit, ce n'est pas la lumière. Peu à peu. Et les aspects, les sons, les sentiments des lieux se confondaient dans mon esprit somnolent. Et je ne vous dis pas la suite. Il est entraîné vers le centre du globe parmi le canaux chimiques. C'est terminé le rêve. Complètement. Rideau. C'est pour ça que j'ai tenu à commencer ce soir par ce texte. Parce que je ne finis pas de répondre à ta question.
Entre crise et guerre, philosophie ?
54:01 Parce que nous sommes à l'heure des bilans. Je n'arrête pas de répéter la même chose depuis quatre ans. Mais ce n'est pas évident de s'en apercevoir avec les quelques détours qu'il m'arrive de faire. Parfois. C'est seulement depuis cette année que nous travaillons un texte de Nerval. Mais j'assume toutes les années précédentes que c'est le même sujet. La première année, c'était quoi le titre de notre premier cycle de cause règle ? C'était ? Oui.
54:33 Entre crise et guerre, virgule, philosophie, point d'interrogation. La crise ne s'arrange pas d'après les économistes d'environ. Au contraire. Chaque fois qu'on dit ça y est, on en est sorti, c'est qu'elle s'est aggravée. Si vous regardez bien. Et quant à la guerre, elle n'a jamais été si proche. J'ai 70 ans passé, je n'ai jamais vu la guerre aussi proche. J'ai vécu la guerre froide. Je n'ai pas dit qu'elle arrivera. Je ne suis pas prophète. Je n'en sais rien. Mais en tout cas, ça reste d'actualité comme titre.
55:04 La philosophie ne vaut pas une minute de peine si on n'y parle pas du mal. Pas une minute de peine. La guerre, ce n'est pas la forme de la plus innocente ou la plus bénigne du mal quand même. Le mal. Maman, j'ai mal à le bobo. Dans tous les sens, le mal physique, la maladie, le malaise, le mal.
55:37 Donc, la philosophie, c'est un court intervalle où on peut parler entre la crise, deux choses qui peuvent nous couper la parole, la crise et la guerre. rappelez-vous ? Rappelez-vous le gorgias de Platon quand tout d'un coup surgit la figure du petit nazillon, la Calliclès, le pré-nietzschéen. non, je dis celui qui rassemble en trois pages génial de Platon tous les thèmes que les pseudo-nietzschéens, parce que le pauvre Nietzsche, il faut avoir du respect et même de la pitié, ce qu'il a détesté, mais enfin, la pitié qu'il a eue pour le cheval maltraité quand il s'est effondré à Turin.
56:16 Mais oui, tous les thèmes, oui, tous les doctrines collectivistes, socialistes, progressistes, chrétiennes, toutes ces conneries-là, c'est les morales d'esclaves dont on se sert pour nous faire peur, c'est des sortilèges, c'est exactement mot pour mot ce que dit Calliclès à Socrate. Maintenant, tu nous bassines. Ça, c'est des hommes inférieurs, tes histoires-là, qui vaut mieux subir l'injustice que la commettre. Et quoi encore ? Moi, je suis un citoyen grec, un maître, je ne suis pas un esclave. Le jeune fils de famille, attention.
56:46 Or, il dit quoi à Socrate ? Si tu n'étais pas vieux, tu mériterais les verges. Il y a une limite du dialogue qu'est la violence. Quand je découpais la parole, je suis sérieux. Alors, on n'est plus dans Nerval, là. Je fais le bilan philosophique. Entre crise et guerre philosophique, je voulais dire ça. C'est ce qu'on a le mieux à faire. Pas pour sortir de la crise et pour ne pas rentrer dans la guerre. La philosophie. Je dis ça parce qu'il faut justifier. Justifier qu'on philosophe. Je ne le fais pas de gaieté de cœur.
Marx et la préface de 1859
57:17 Je ne suis d'aucun auteur, je ne suis aussi proche que de Marx. Je vous le dis clairement, pour une fois. Pas à titre personnel, au contraire. Ce n'est pas tout à fait ma tasse de thé. Moi, je préfère qu'on parle de la musique de Schubert, je ne sais rien, ou des westerns des années 50. Ça n'a rien à voir. Voilà. Tout ça, ce n'est pas marxien. Je reconnais que Marx a raison. Laissons là le personnel. C'est l'anecdote de chacun. Je continue à répondre à ta question. Or, Marx a écrit Misère de la philosophie.
57:50 Voilà pourquoi je reparle de Marx. Et on est encore là à philosopher combien de temps après sa mort on vient de fêter sa naissance. Ah oui, la première quinzaine de mai, c'est quand même quelque chose. Et donc, le 1er mai, c'est un petit carnage aussi, l'origine du 1er mai, ou pas, aux Etats-Unis, en 81. Le 8 mai, l'armistice après 50 millions de morts. Le 9 mai, à Moscou, 30 millions de morts de Russes. Pas grave, c'est des Russes.
58:22 Slaves, slaves. J'ai vu quelqu'un une fois qui m'a dit oui non, mais il y avait l'alcool aussi. Je vous jure. Bon, alors, comme on dit la Bible, quelle vallée de larmes. le 9 mai, j'ai oublié, j'ai une curieuse année, il y a un truc très important.
58:54 En tout cas, le 8 mai, les massacres de Sétif en Algérie. Ça, je ne l'ai pas oublié, vous voulez le dire après. Quand même, ça fait, le mois de mai, c'est quelque chose. Et tout de même, c'est un peu plus positif la naissance de Marx. Misère de la philosophie. La philosophie, on révise là, chez Marx, fait partie, c'est une espèce du genre, une espèce, c'est une sous-section du bien. Ça fait la troisième fois que je vais dire que je vais mourir tranquille.
59:25 Oui, de l'idéologie. Les formes sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit, conflit entre les forces productives et les rapports de production, je cite mot pour mot, la fameuse préface de 1859 à la critique, à la contribution, à la critique de l'économie politique. Je vous rappelle que si on enlève le mot contribution, la critique de l'économie politique est le titre du capital. Donc, ce n'est pas le Marx du début de machin, on ne va pas faire du Althusser, la coupure, non, c'est une Marx définitive.
59:56 C'est pour ça que les marxiens d'aujourd'hui n'aiment pas ce texte parce qu'il est clair. Parce qu'avec ce texte, on ne peut pas dire oui, mais il y a autant de marxistes qu'on le veut, d'ailleurs, Marx a dit je ne suis pas marxiste, il n'y a plus de marxistes. Il y a le tien, il y a le sien, il y a le mien. La conception que Hitler a de Marx, elle est bonne aussi, c'est le sien. Tant qu'on y est, pourquoi pas ? Là, tout y est. Parce que pour une fois, Marx dit le résultat auquel j'arrivais peut brièvement se résumer ainsi. C'est comme ça que s'introduit ce texte extraordinaire.
1:00:26 Parce que Marx est comme Hegel, il n'aime pas trop dire de l'essentiel. Que l'essentiel, lorsqu'on le résume à l'essentiel, n'est plus l'essentiel. Si on le coupe du détail, je veux dire. Voilà. Je reviens à cette belle phrase de Hegel, c'est précisément parce que la forme est aussi, la manière dont l'essentiel se manifeste. La forme est aussi essentielle à l'essence que celle-ci est à elle-même, que l'essence n'est pas concevable simplement comme essence, mais aussi bien comme forme et dans toute la richesse de la forme développée. Donc, je reviens à Marx.
1:00:59 Ce texte si célèbre, je ne vais pas vous le lire en entier, mais même s'il est court, commence par dire le marxisme faux. Mais oui, Marx commence par faire du marxisme abstrait, celui auquel en reste l'imagerie, l'infrastructure et aussi la superstructure. Infra, super, ça veut dire quoi ? Dessous, au-dessus. Moi, je n'interprète pas. J'analyse les mots. On est dans quoi là ? En dessous, au-dessus ? On est dans le temps ou dans l'espace ?
1:01:31 Dans l'espace. Ce n'est pas le vrai Marx. Marx, c'est l'histoire. Depuis Kant, le problème de la pensée, du détour théorique, c'est le problème du temps. Alors que jusqu'à Kant, depuis Platon, c'était le problème de l'étendue et de l'espace. C'est intéressant, ces problèmes. les arts plastiques et les arts du temps, la musique, la poésie, le cinéma aujourd'hui. Le cinéma, il fait les deux. Il y a des arts plastiques, on joue et on entend. Le cinéma, il y avait déjà ça dans l'opéra.
1:02:01 Allez, Zagaromba, il y a des décors, le classique, la danse, le geste. Donc, il parle des forces productives par-dessus lesquelles, n'est-ce pas, se déploient les superstructures et tout d'un coup, il va à la ligne et il dit à un certain degré de développement, à un certain degré de leur développement, les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production.
1:02:32 Ah, voilà, bon. Tout d'un coup, il dit le contraire du paragraphe d'avant. Fantastique. Jusque-là, les superstructures, ce qu'il y a dans nos têtes, pour être très simple, n'est-ce pas, étaient le reflet, comme on dit dans le marxisme un peu mécaniste, n'est-ce pas, étaient le reflet, à condition d'être assez réducteur pour le terme de reflet d'ailleurs, de ce qui est en dessous, du matériel. Et voilà que maintenant, non. Je ne sais pas. Ça se contredit. le dessus et le dessous.
1:03:04 Ah, écoutez, ou bien ça l'exprime ou bien ça le contredit Entrent en contradiction avec les forces productives. Et là, il enfonce le clou. Attention, parce que la phrase est prise à l'envers. De forme de développement des forces productives qu'ils étaient, ils en deviennent des entraves. Voilà la phrase. Jusque-là, c'était les formes de, donc, l'expression de, on reste dans l'espace. Et voilà que maintenant, ça en devient des entraves. Alors, dit Marx, s'ouvre une époque de révolution sociale. texte capital.
1:03:34 Je répète, je rappelle pour ceux qui veulent s'y référer et qui oseraient avouer ici qu'ils ne l'ont pas encore lu et que c'est, il y a des tas de raisons qu'il n'est pas encore lu, on ne les encourage pas beaucoup. que c'est la préface ou l'avant-propos, ça dépend des traductions, à la contribution à la critique d'économie politique de 1859. Comme ça, vous savez tout. C'est court, profitez-en, on n'a jamais fait autant de marxisme en si peu de ligne. Pour ceux qui ne veulent pas se taper le reste, ça tombe bien.
1:04:05 Voilà. On ne va pas tout faire en même temps. Or, lorsqu'il parle, justement, de superstructure, il nous faut, il dit, à l'époque de tel bouleversement, donc quand il y a contradiction entre le haut et le bas, entre la base matérielle de la société, comme il dit, et ce qu'il y a dans nos têtes, je dis ça pour simplifier, lorsqu'il dit, il faut bien distinguer le bouleversement dans la base matérielle qu'on peut constater d'une manière scientifique. On peut dire, voilà, cette table, il faut tant de minutes, je ne sais pas, avec une machine pour la faire, alors qu'à l'époque de ma grand-mère, il fallait tant de temps.
1:04:39 Ça, on peut mesurer, c'est rigoureux, le changement dans les choses matérielles. Distinguer de quoi ? Des formes juridiques. Regardez l'énumération. Philosophique. Voilà. Politique. Esthétique. Religieuse. Bref, c'est Marx qui dit. Bref, il y a donc un mot, un terme générique pour dire tout ça. Bref. idéologique. Jamais Marx n'a été aussi clair.
1:05:10 Jamais Marx n'a confondu. Je parle dans la Bible, n'est-ce pas ? Dieu a confondu les puissants. Il a confondu ses ennemis. Il y en a qui parlent d'idéologie marxiste. Il ne peut pas y avoir d'idéologie marxiste. Marx est en train de dire, justement, que l'idéologie, c'est toujours ce qui est déterminé. Ça s'oppose aux scientifiques. Donc, la philosophie, on ne devrait plus en faire. Si j'en fais malgré tout avec vous, c'est un malheur.
Philosopher en attendant, comme Hölderlin
1:05:40 C'est ce que je suis en train de dire depuis tout à l'heure. C'est en attendant. Et donc, je fais de la philosophie comme Hölderlin faisait de la poésie, en plus de simplicité. quand Hölderlin dit que les Grecs, nul n'était seul à supporter la vie. Il parle du monde grec, mais c'est des Grecs antiques. Voilà ce qu'il regrette, Hölderlin. Ce n'est pas un Schwärmer, comme on dit en Allemagne, un géniard, qui dit, ah oui, c'était bien, la beauté, Apollon, ce n'est pas ça, ce n'est pas cette Grèce-là, ce n'est pas Heidegger, ce n'est pas Nietzsche.
1:06:14 En gros, quand même, la Grèce est un prétexte à faire une coupure avec le monde des métèques, les sémites de l'Orient et d'avoir des blonds aux yeux bleus et des héros hollywoodiens. C'est pas ça. Je simplifie. Mais il vaut mieux pour équilibrer un peu tout ce qu'on veut baver dans le 19e siècle et jusqu'au 20e siècle, les gens passent et ça continue à la Sorbonne. Non, les historiens savent très bien que la Grèce est un produit de l'Orient, ça va. Ça n'en a rien, ce qu'il y a de remarquable et de magnifique dans le monde grec et de spécifique, mais tout de même, Astarté et Ishtar, la déesse babylonienne.
1:06:47 Réfléchissez. Voilà, et le déluge, c'est Gilgamesh. Enfin bref, on a déjà vu ça. Donc, lorsque Hölderlin évoque la Grèce, c'est parce que nul n'était seul à se porter la vie, le collectif. Mais il sait très bien que c'était réservé à une minorité. Donc Hölderlin est pris entre une promesse qu'on a eue grâce au monde grec et qui doit être réalisée cette fois pour tout le monde. Il y a un fragment où il dit tout ça d'une manière remarquable.
1:07:19 Un fragment de l'époque de la folie. Je vous le dis parce que c'est très court. Mot pour mot dans la traduction. Il voulait, il y a lait, c'est le grec. Il voulait fonder un empire de l'art. Vous voyez comme il est proche de Hegel. Hegel, quand il parle de la Grèce en Phénoménologie, il appelle ça la religion esthétique. Il voulait fonder un empire de l'art. Mais le national par eux fut chômé. C'est assez elliptique. Le national n'est pas le national. C'est pas le national sinon il l'aurait dit. Il y a le mot national en allemand. C'est en gros la manière dont un paysage nous émeut et on croit que c'est la nature alors que c'est l'histoire qui est en train de se refleter.
1:07:53 Voilà, en gros, en gros. Je ne vais pas en dire plus. Mais le national par eux fut chômé, le national est grec. Et la Grèce, beauté sublime, sombra. Les grecs ont négligé leur propre fondement. Donc, pourquoi j'en parle ? Parce qu'il dit en attendant, en attendant que ça revienne et pour tout le monde, en attendant, donne-moi de pouvoir tourner ma pensée vers les heures de fête et pour qu'une paix me soit rendue vers les morts.
1:08:23 Tu peux répéter ? Je n'ai pas entendu la phrase. En attendant, donne-moi de pouvoir tourner ma pensée vers les heures de fête et pour qu'une paix me... et par le lecteur, je ne sais pas qui... et pour qu'une paix me soit rendue vers les morts. Car il est mort jadis. Je peux commenter. Si tu me tentes, j'en ai pour trois pages. Car il est mort jadis, bien des capitaines, des femmes belles et des poètes. Je le dis comme énumération. Des capitaines, des femmes belles et des poètes. Il y a de nos jours si grande foule d'hommes mais je suis tout seul. Le dernier nous dit qu'au jour grec, le monde d'Apollon a succédé la nuit chrétienne.
1:08:53 Ce n'est pas du tout une critique, ce n'est pas Nietzsche, au contraire. Il sait que c'est un approfondissement le monde chrétien. En attendant, il faut que la liberté qui était pour quelques-uns... Vous connaissez la formule de Hegel. Les orientaux savaient qu'un seul est libre, le pharaon, l'empereur de Chine, le roi des rois en Éthiopie. Celui qui bat tous les records dans les intitulés. Négus, empereur d'Éthiopie, roi des rois, lion de la tribu de Juda, descendant du prêtre Jean.
1:09:23 Faites-en autant. Les orientaux savaient qu'un seul est libre. Ce ne sont pas les orientaux géographiques, c'est historique. Il y a des Chinois, Shanghai, qui sont plus modernes que moi aujourd'hui. Bien plus modernes que moi. Les grecs surent, on passe de l'imparfait au passé simple, car c'est un événement, le miracle grec, un peu ponctuel dans le temps. A midi, ça ne dure pas longtemps, ce n'est pas quoi le matin ou le soir. Les grecs surent que quelques-uns sont libres.
1:09:53 Les modernes savent que tous sont libres, en puissance. Mais le temps que ça prend, ce que Hegel appelle la patience, le calvaire du concept, pour que la liberté de quelques-uns soit étendue à tous. En attendant, donne-moi de pouvoir tourner, c'est comme ça qu'il faut faire de la philosophie, un peu presque, c'est dommage, mais moi j'aimerais bien qu'on n'en fasse plus, qu'on se mette dans la société sans classe, mais ça ne tient pas qu'à moi. Tu nous en as fait réviser des trucs avec ton histoire de particulier universel.
L'illusion, vérité inversée
1:10:28 Voilà, mais je tiens beaucoup aux trois dernières lignes. Ce se brouille, allez, maintenant je vais passer à, je vous ai annoncé dans le plan, n'est-ce pas, le rapport de l'esthétique, vous voyez, je l'ai intitulé illusion et vérité de l'esthétique. Comment peut-être à la fois illusion et vérité ? Je ne dis pas que l'art est faux, je ne dis pas que l'art dit la vérité, je dis que l'art c'est une illusion. Sans doute, c'est plus belle.
1:10:59 Or l'illusion, c'est une vérité, ce n'est pas comme le faux. 4 plus 5 égale 11, ça n'a aucun rapport avec la vérité. Je prends une tasse de café et je corrige, j'étais distrait, c'est tout. Mais l'illusion, c'est la vérité, mais à l'envers. Ce n'est pas n'importe quelle erreur. Parmi toutes les erreurs, il y en a une infinité. Je fais juste celle qui est la vérité multipliée par moins 1.
1:11:30 C'est curieux quand même, j'avais le choix. à 360 degrés, j'ai pris le point diamétralement opposé à moi. Je suis au centre de l'univers, avant Copernic, par exemple. Ce n'est pas seulement que c'est faux, c'est que c'est l'inverse. Je suis une périphérie. Vous savez qu'on n'aime pas avouer qu'on est banlieusards. On préfère ailleurs qu'on habite l'île Saint-Louis. Ben oui, pour draguer, c'est mieux quand même. Je dis ça parce qu'il paraît que c'était plein du point de vue immobilier. L'île Saint-Louis, tout était déjà pris dès la construction d'Henri IV. Alors je le comprends. Donc le prix était déjà élevé.
1:12:04 L'illusion, c'est ça. C'est l'inverse du vrai. Et je creuse maintenant le concept d'illusion. Travaillez-le dans Spinoza. Spinoza est un maître pour ça. Peu de philosophes ont aussi bien compris ce qu'est que l'illusion que Spinoza, n'est-ce pas ? D'ailleurs, si vous regardez bien ces phrases les plus célèbres, c'est toujours une illusion remise à l'endroit. Nous ne désirons pas les choses parce que nous les jugeons bonnes. Ça veut dire qu'on a la pensée d'abord, on a le jugement, et après, je trouve que ça, c'est bon, donc je vais le désirer.
1:12:36 Non, non, non. Nous les jugeons bonnes parce que nous les désirons. C'est le désir qui est premier. Et je pense après. L'idée que Pierre a de Paul, j'adore celle-là, exprime plus l'état du corps de Pierre que l'état du corps de Paul. Eh oui, c'est lui qui me dit, monsieur, moi, je n'aime pas Mozart. Il ne dit rien sur Mozart. Il parle de son corps à lui. J'en ai assuré, moi, son corps. Oui, vous faites bien de rire parce que j'avais, je crois que c'était avec vous, je me l'ai raconté Gustave Moreau, vous savez, quand il était directeur des beaux-arts, le peintre.
1:13:11 Un élève lui avait dit ça. Monsieur, moi, je n'aime pas Raphaël. Vous savez ce qu'il a répondu ? C'est en gros, quelqu'un se rappelle ? Oui, bravo, merci. Moi, je me serais énervé, j'aurais dû m'enfermer. Tu exagères, mais quand même, il a trouvé la bonne réponse. Il dit, ce n'est pas grave, mon petit, ce n'est pas grave. Il ne fait rien du tout. Voilà, Spinoza, c'est bien. Parce que c'est tout simple, ces phrases-là, l'idée que Pierre a de Paul enveloppe plus l'état du corps de Pierre que l'état du corps de Paul. Illusion, c'est ça.
1:13:43 Donc, il faut la prendre au sérieux. Parce que, dites-donc, il y a beaucoup de vrai dans l'illusion. S'il suffit de... Vous avez compris, c'est le miroir. Mettez-vous devant un miroir, vous avez tout compris. Ce qui est à gauche est à droite, ce qui est à droite est à gauche. Il faudrait que le bas et le haut... Compliquons pas. Mais quand même, vous voyez ? Pourquoi forcément l'inverse ? Pourquoi pas à haut ? C'est la côté d'un autre. Je n'ai pas entendu. Pourquoi forcément l'illusion ? Tu inverses. Il me dit que tu parles moins un.
1:14:13 Je ne suis pas trop vite. L'illusion ? Oui. Je me dis que tu parles moins un, donc j'inverse. Pourquoi je ne pourrais pas aller autour ? Parce que l'illusion inverse toujours. Dans le miroir, ce qui est à gauche est à droite. Moi, je suis dans les choses simples. Il n'y a aucune vocabulaire, ce qui est à droite. Ce n'est pas vocabulaire, c'est ça l'illusion. Ce n'est pas du tout ce qui n'existe pas. Oui, non, je suis en fait. C'est ce qui existe, mais c'est un terme freudien, mais qui n'est pas à sa place. C'est un déplacement.
1:14:44 Le centre va à la périphérie, la périphérie va au centre. Oui. Plus fort. En fait, l'erreur ou l'illusion ? Est-ce qu'on fait une erreur ? Aller mettons de l'ordre. C'est bien, vocation, c'est bien. Ça me permet de mettre de l'ordre. Dans les deux cas, l'erreur comme l'illusion, on est dans ? L'errance. Dans le faux. Il ne faut pas qu'on fouille avec les mots. Dans les deux cas, c'est faux. Il ne faut pas oublier quand même qu'il y a du vrai et du réel qui nous attendent. Mais tandis que dans le cas de la simple erreur, le faux est simplement différent du vrai.
1:15:15 Dans le cas de l'illusion, il en est exactement l'inverse. Il y a un peu plus d'ordre maintenant. Voilà. quelques illusions matricielles emblématiques comme celle du géocentrisme, par exemple, qui joue un si grand rôle, n'est-ce pas, dans l'histoire des sciences, au point que Kant lui-même, n'est-ce pas, intitule sa propre initiative une véritable révolution copernicienne. N'oublions pas. Ce n'est pas un hasard tout ça, n'est-ce pas. Voilà. Or, je dis que l'esthétique, c'est ce monde-là. Donc, je suis bien obligé, ici, de replacer Hegel à sa place.
La place de l'art dans le système hégélien
1:15:51 Car c'est quand même le premier philosophe qui nous laisse une esthétique détaillée. Ce n'est pas le premier qui parle de l'art et du beau. Le phèdre et le banquet de Platon sont des sommets de l'esthétique. Mais ce n'est pas un système, un système de beaux-arts. Comment on dit ? Je veux dire par là que c'est l'œuvre la plus développée de Hegel en nombre de pages, ici. C'est quand même pour quelqu'un qui dit que l'art est fini, qu'il y a des choses supérieures à l'art qui s'appellent la religion et la philosophie.
1:16:24 Je le rappelle, pour ceux qui ne sont pas bien au courant, c'est simple, le système. Ça marche toujours par trois. Le logos, la nature, l'esprit. Allez, je détache uniquement l'esprit. Pour l'instant, je laisse le logos et la nature. Mais dans chacun, c'est en trois. Dans le logos, vous avez la logique de l'être, la logique de l'essence et la logique du concept. Je ne développe pas tout ça. Dans la nature, vous avez la nature mécanique, la nature organique. La nature inerte, la nature mécanique, la nature organique, le vivant.
1:16:56 Et puis l'esprit. En gros, l'histoire, tout ce qu'on appelle maintenant la culture, le monde humain, tout ce qui est rupture avec la nature. À partir des siles, il s'éclatait l'esprit. L'esprit subjectif, l'esprit objectif, l'esprit absolu. Je vous rappelle les grandes divisions hegeliennes. Je ne dis pas, c'est vrai, c'est faux. Voilà. Où se situe l'art ? Quelqu'un le sait parmi vous ? Dans le système hegelien ? Dans l'esprit subjectif, dans l'esprit objectif ou dans l'esprit absolu ? Surtout pas subjectif.
1:17:28 L'esprit subjectif, c'est la psychologie, la conscience. Tiens, moi je trouve... Objectif. Alors l'esprit objectif, c'est l'esprit incarné dans ses actes. C'est des outils, c'est une constitution. Vous voyez ? Le code d'Hammourabi qui est au Louvre, vénérable stèle, qui est le premier système juridique écrit qui nous soit parvenu, n'est-ce pas ? C'est l'esprit objectivé là. C'est pas moi par caprice qui décide que le voleur on va lui faire ça, il y a un code. Et Hegel dit que c'est un grand progrès, même si ça me semble barbare qu'on coupe la main au voleur, c'est quand même mieux que le caprice du prince.
1:18:03 Non, il est dans l'esprit absolu l'art. Place éminente de l'art chez Hegel. Parce qu'il y en a qui disent que Hegel n'a rien compris à l'art. Du moment qu'on dit que l'art ce n'est pas l'absolu, donc il n'a rien compris. On voit l'esthétisme du bourgeois. J'ai rencontré... J'étais dans le business à une époque, oserais-je vous l'avouer. Et oui, grâce à vous. Parce que c'était l'Union européenne qui finançait, c'est-à-dire vos impôts. Je n'ai jamais bien gagné ma vie qu'avec votre argent. Donc, soyons sérieux.
1:18:33 Que de fois j'ai vu des bêtes. Non, mais j'ai travaillé pour Hachette avant. C'est terrible ma vie. Des hommes d'affaires qui me savent « Ah, si c'était à recommencer, maintenant moi je ferais de l'art, je ferais de la musique. » Ben oui, il est bon le mec. Il extorque la plus-value pendant 40 ans et au moment où il a un pied dans la tombe il me dit « Ah, mais c'est à recommencer, je ferais de l'art. » Bon, bref. Non, Hegel, il n'est pas réducteur pour l'art. Esprit absolu. Mais dans l'esprit absolu, il y a encore trois trucs. Ah, ben voilà. Et là, l'art c'est le premier, ce n'est pas le dernier. L'art, la religion, la philosophie.
1:19:06 Hegel enseigne ça à l'université. Il est employé par qui ? Par le ministère de l'Éducation nationale. Ça n'existe pas à l'époque. Oui, bien. Par le ministère des cultes. Il est fliqué par l'État prussien et par le ministère des cultes. Alors pour ceux que ça intéresse, c'est ce côté-là de Hegel. Hegel, en son temps, c'est le titre d'un de ses ouvrages lisez. Domenico Losurdo, c'est bien aussi. Mais Jacques D'Hondt, n'est-ce pas, le spécialiste de ces problèmes-là. Du regretté Jacques D'Hondt, qui est mort il y a quelques années et qui avait fondé l'Institut des études hégéliano-marxistes à Poitiers.
1:19:41 Homme remarquable, s'il en fut. Et vous saurez tout. Les idées politiques du ministre qui a recruté Hegel à Berlin pendant la courte époque où la Prusse était à l'avant-garde politique. Très au courant. Et cette nuit extraordinaire, je ne m'arrête pas, pour les anecdotes, cette nuit où Hegel, ça y est, il est dans la gloire, il est à Berlin, il a mis du temps. On se moque, les étudiants de son accent souabe. Ça, c'est des trucs intra-allemands, c'est terrible. C'est rien. Nous, l'accent de Marseille, ça fait rigoler un peu, mais c'est rien. Une éminence de biologie bavaroise ne peut pas se faire prendre au sérieux dans un amphi à Berlin.
1:20:15 Tout le monde éclate de rire. Et alors, on se moquait, on l'appelait Absolutus von Hegelingen. Ingen, c'est les mots souabes, c'est le sud. C'est pas Tübingen, etc. Sackingen. Absolutus, Absolut Hegelingen. Hegelingen. Voilà comment on l'appelait. Donc, cette nuit extraordinaire où un de ses élèves, un de ses étudiants a été interné en prison pour menées subversives. C'est appréciable. Et d'autres étudiants lui dirent, pour le soutenir, de venir le voir la nuit dans la prison.
1:20:48 Et la prison est dans une marche de pont sur la Spree la nuit et entouré avec un masque et un manteau la nuit à leur rendre visite à cet étudiant et lui disant, en latin, me vides, tu me vois. C'est extraordinaire. Ça, c'est Jacques D'Hondt. Ça vous intéresse ? Vous lisez. Ça vaut le coup. Mais, justement, l'art, la religion, la philosophie, Jacques D'Hondt dit qu'une partie, partie, il ne faut pas trop être réducteur, de la difficulté que nous avons tous, toutes et tous, en lisant Hegel, une grosse partie est due au fait qu'il essayait de semer la censure.
1:21:23 Mettez-vous à la place du censeur. Qu'est-ce qui l'intéresse du censeur ? Une question et une seule. Est-ce que ce monsieur croit en Dieu ? Car après tout, nos enfants sont dans ses mains. Eh bien, moi, pauvre censeur, je le plains pour le coup parce que, comme ça a été la logique de Hegel, pour trancher s'il aille croire en Dieu ou pas, bonne chance. Ce n'est pas entre le sujet, le prédicat, l'être, la mesure, le concept. Bonne chance. On va être une partie. Une partie. viendrait de là.
De la représentation à l'idée absolue : Lénine lecteur de Hegel
1:21:55 Voilà. Donc, l'art, c'est pour ça que la religion vient en second quand même. Mais, audace de Hegel, même fliquée par la censure, le système ne se termine pas par la sphère religieuse. La philosophie est au-dessus de la religion. L'esprit est indigne de lui-même tant qu'il n'est pas dans la conscience de soi et tant qu'il n'a pas quitté définitivement la sphère de, j'ai dit le mot tout à l'heure, de la Vorstellung ou de la représentation. Or, l'art, l'esthétique, comme le religieux, est encore dans la sphère de la représentation.
1:22:28 Le paradis terrestre, tout ça, on a des images, c'est une représentation. Il y en a qui cherchent si ce n'est pas l'archipel du Cap Vert, le paradis terrestre, parce qu'il y a des bananes et ce serait le fruit d'Eve et non pas la pomme de vos bruits. C'est la représentation. Et la science, pour lui, c'était... le savoir, Wissen en allemand, même si Wissenschaft veut dire science, le savoir, qui permet à la philosophie et à la science, pour lui, à la philosophie hegelienne, c'est ce qui nous permet de sortir de la représentation. Enfin, de ne pas se réduire à la représentation, ça ne veut pas dire qu'on n'a plus de représentation.
1:23:03 Vous avez une bonne question. Parce que Hegel dit lui-même le propre de l'idée. On a l'opposé à la représentation. L'idée, c'est le sommet du savoir hegelien. L'idée avec un grand I. Alors, pour ceux qui me disent « Tu nous embarques où ? Tu nous dis que tu es marxien, tu es en plein d'idéalisme. » L'idée absolue, mais quoi encore ? Les bondieuseries, ça. Eh bien oui, Lénine, lorsqu'il a enfin le temps, un militant comme lui, il n'avait pas beaucoup de temps, mais là, il est en exil, il est en Suisse, il est coincé, il a échappé à la police du tsar et il a enfin le temps de bûcher ce fameux Hegel dont il a entendu parler.
1:23:36 Il a longtemps qu'il est marxien, mais parmi les philosophes, il a entendu dire par Marx surtout que Hegel n'est quand même pas comme les autres. Bon, il y a de la mystification chez lui, mais enfin, il vaut quand même tous les autres philosophes bourgeois. Donc, allez, cette fois, je vais voir ce qu'il en est. Et il attaque quoi ? La logique le plus difficile. Lui, qui est un autodidacte. Et il fait moins de contresens que tous les lecteurs, je vais dire, de la Sorbonne, je ne vise pas spécialement la Sorbonne, de Cambridge ou de... de me faire les rilles. Il arrive au dernier chapitre de la logique qui s'appelle précisément l'idée absolue.
1:24:12 Ça va faire éclater de rire un marxiste, surtout en militant comme Lénine, vous vous rendez compte ? Et au début de sa lecture, il est comme ça. Il dit, oh là là, on sent le mystique, le cagot, le mystifié, le curé, pas loin. Au début, c'est ça. Et puis, au fur et à mesure qu'on progresse, je vous recommande le texte, les cahiers philosophiques de Lénine. C'est la prodigieuse lecture d'une lecture qu'on fait. Car ce sont des annotations dans le texte de Hegel. Donc, au début, c'est ça, c'est des critiques. Puis après, il dit, ça, c'est pas mal. Ça, c'est très bien. Et puis après, bim bam, comme ça, bim bam, dans sa castagne.
1:24:44 C'est pas quand il y a l'argument. Excellent. Et là, il arrive à l'idée absolue et Lénine dit aussi. Alors là, je vous dis mot pour mot, je caricature pas. Ce chapitre sur l'idée absolue est archi remarquable. Deux points. C'est le passage le plus idéaliste et le plus matérialiste du Hegel. C'est contradictoire, mais c'est un fait. C'est pas fini. À la ligne. Encadrer, c'est lui qui encadre. Aphorisme, il écrit, aphorisme, deux points. Pour comprendre tout le capital de Marx et en particulier sa première section, il faut avoir lu toute la logique de Hegel.
1:25:17 Donc, par un marxiste un demi-siècle après lui. Ne me croyez pas sur parole. Lisez. Je vous dis ça parce que tout le marxisme parisien s'est vautré dans l'althusérité. Glorieuse époque du structuralisme et Althusser, lui, a passé son temps à vouloir découpler Marx de Hegel. C'est peut-être lui qui a raison. Je ne tranche pas le fond. Je fais de la logique. Parce que je n'ai pas fini avec Althusser. Il dit, tout le monde s'est planté. Il dit comme Lénine. Tout le monde s'est planté dans la lecture de Marx mais lui, il dit l'inverse. Faute d'avoir eu une lecture hegelienne de Marx.
1:25:47 Voilà ce que dit Althusser. En gros, tout ce qui est à l'instant, il ne s'est pas que je ne trahi pas sa pensée loin de là. Il a passé toute sa vie à découpler le plus possible Hegel de Marx. Sauf un, il dit. Lénine. C'est hallucinant quand même. Il y a des trois qui mentent ou qui se plantent. Je ne sais pas. Alors, je prends Lénine lui dit la même chose mais il ne faut pas comprendre Marx si on n'a pas le plus. Y compris la première section du Capital. Surtout, il dit, si on n'a pas lu toute la logique de Hegel. Voilà. Donc, je suis sérieux pour répondre à ta question.
1:26:19 Le savoir, c'est ça. Mais l'idée, vous voyez, comme c'est important chez Hegel, l'idée absolue. Pour Lénine aussi, l'idée n'est digne d'elle-même que lorsqu'elle s'extériorise. Hegel revient tout le temps à ça. Le propre de lui, pour ne pas fâcher, la censure, il traduit en termes chrétiens. C'était peut-être sincère. En tout cas, la censure ne peut rien dire. À savoir que Dieu s'incarne. Si Dieu ne s'incarne pas, ce n'est pas Dieu, pour Hegel.
1:26:52 Si le Père reste là-haut, je veux dire, s'il n'y a pas le Fils et l'incarnation, c'est que le Père, il n'existe pas. Vous trouvez ça dans Hölderlin. Mais oui, il y a des hymnes. Je pense par exemple à l'hymne des Trois Frères. Telot, Haute-Mar, et le Troisième, je ne sais plus, où il dit car si la communauté n'était pas là pour le chanter en chœur, le Père n'existerait pas et ne serait nulle part manifeste chez les vivants. Vous voyez, on voit qu'il y a eu entre Hegel et Hölderlin de grandes discussions dans la piaule, n'est-ce pas, lorsqu'ils étaient étudiants en théologie à Tübingen.
Crise, Baudelaire et la modernité qui se déteste
1:27:28 Et oui, je l'ai déjà dit que j'aurais bien voulu être petite souris pour les écouter. Mais voilà, le plus grand poète de son temps, certains disent de tous les temps, et le plus grand philosophe de son temps, quand même, et Schelling, qui vient le rejoindre après. Pas mal, ça devait fumer dans la chambre. Autre figure. Voilà. Donc tout ça, il faut vous dire, ce bilan, pourquoi ça refoule ? Je reviens à mes trois dernières lignes. Je fais une interruption parce que je manque de temps.
1:28:02 Je vais sucrer les questions parce qu'il faut que j'achève l'analyse de ce que nous dit ce texte aujourd'hui. Et pour vous montrer que ce n'est pas du tout parce que j'aurais dû votre temps de parole, je vous propose que la dernière séance, c'est-à-dire la prochaine, la dernière séance de ce cycle, parce qu'après, vous allez tous aller chez moi en Corse, la prochaine séance, on ne la consacre uniquement aux questions. Sur le séminaire de cette année, en commençant par où vous voulez. Voilà. Je reviens aux trois dernières lignes, plutôt aux deux lignes, un quart.
1:28:35 Ici. Cependant, la nuit s'épaississait peu à peu et les aspects, les sons et les sentiments des lieux se confondaient dans mon esprit somnolant. Et nous avons vu, je le répète, que ce n'est pas un hasard si la confusion surgit au moment où la clarté était exceptionnelle. Alors maintenant, je reviens à ta question, Erwan. Vous avez très bien dit c'est du refoulement. Oui, mais qu'est-ce qui est refoulé ? Est-ce que c'est Nerval qui refoule ça, vérité singulière ? Je viens de voir, je ne sais pas qu'il y a peu de singularité dans tout ça, il y a beaucoup de choses partagées.
1:29:09 Je rappelle maintenant tout ce que je dis depuis quatre ans. Quand est-ce que j'ai utilisé un texte littéraire pour la première fois dans ce séminaire de philosophie ? J'ai commencé par rappeler les origines de la philosophie et son principe en rappelant que la philosophie toujours surgit dans le cadre d'une crise. C'est des rappels que je fais. Crise de la cité grecque, Platon, Aristote, Socrate. Socrate, Platon, Aristote. Crise de tout l'ancien régime, de plusieurs siècles d'ancien régime et de féodalité et de monarchie. Les Lumières.
1:29:44 Crise du Moyen Âge, Montaigne. Que sais-je ? Plus beaucoup de choses qui restent là. Moyen Âge, c'est l'époque des certitudes. Que sais-je ? Le Moyen Âge, ce n'est pas un siècle, c'est presque dix siècles. Dix siècles où la relation essentielle est verticale, c'est celle de l'homme à Dieu. Ça s'appelle la religion. À partir de la Renaissance au XVIe siècle, la relation fondamentale, celle qui fait réfléchir Rabelais, Montaigne, et plus tard, la France des Lumières, c'est la relation horizontale d'homme à homme, c'est le politique.
1:30:19 C'est intéressant. Je n'exclus pas l'autre. Simplement, je vous montre comment l'axe s'est incliné. Donc, à part ce début sur l'essence de la philosophie, la première fois que j'ai été intervenir à un texte, c'était la cloche fêlée de Baudelaire, si vous vous rappelez bien. Je rappelle que ce texte très court a sonné de quatrains, de tercets. Tercets, tiercé. Mais pas au PMU.
1:30:51 J'ai pris exprès un texte court parce que c'est d'autant plus incroyable qu'en 14 vers, c'est rien du tout, c'est pas une grande épopée, c'est pas une tragédie, en 14 vers, Baudelaire nous fait passer de la volupté, de la mélancolie romantique, on a envie d'y être. Il est amer et doux pendant les nuits d'hiver, d'écouter près du feu qui palpite et qui fume les souvenirs lointains, lentement s'élever au bruit des carillons qui chantent dans la brume. Ah ! Un bon feu, là, une bonne servante, Marguerite, là, qui nous prépare la purée de petits pois.
1:31:23 Ben oui, c'était le bon temps, le sexisme, on s'en fout. Les cloches qui sonnent les heures, le paradis. Non, je dis ça parce que maintenant, il y en a qui protestent, qui entendent les cloches dans leur résidence secondaire et ils écrivent à la mairie, c'est scandaleux, j'ai payé cher. J'aime bien, on est au village, on me dit, on est plus à la ville. Ils sont bizarres les gens, ils sont plus écolos que moi, ceux qui protestent contre les cloches. Donc, ça commence bien, ça termine dans le cauchemar, en 14 vers, bienheureuse, je ne parle pas dans son dos, la cloche au gosier vigoureux, c'est du bronze, qui malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux, ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente, la cloche, l'église, le soldat, l'armée, Freud, l'église et l'armée, deux exemples de foule sans femme, bienheureuse, la cloche au gosier vigoureux, qui malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement ses balises, ses repères, son cri religieux, ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente, et oui, c'est le populaire qui dirigeur, ah, ne jamais sortir des nombres
1:32:33 et des êtres, point à la ligne, fini pour les quatrains, moi, mon âme est fêlée, une cloche qui est fêlée, c'est foutu, une cloche qui n'est pas portée au loin le son, et lorsqu'en ses ennuis, elle veut de ses chants, peuplé l'air froid des nuits, attention, crèche un nouveau, il semble, il semble que sa voix affaiblie, soit le râle épais d'un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, et qui meurs sans bouger dans d'immenses efforts, chumas, thriller intégral, vous vous rendez compte, laissez-le bouger peu pas, cadavre au-dessus, en 14 vers, je vous avais dit que c'est le poème de la modernité, ce qui commence là, et on va voir quand, je les rappelle, je fais un bilan, pour ça, je tenais à remettre les questions un peu plus tard, parce que je vous dois de la clarté, après tout, c'est des détours que nous avons faits, et on pourrait compenser les efforts que vous avez faits d'essayer de suivre, vous voyez que c'est plus facile maintenant.
1:33:44 Cette modernité qui apparaît chronologiquement, soyons clairs, à partir de grands craquements comme il y en a une fois tous les 20 siècles, que sont la révolution industrielle anglaise et la révolution politique française, c'est-à-dire dans un mouchoir de poche qui est la fin du 18e siècle, le début du 19e, tout ça n'est pas si vieux. La modernité, je dis bien, le contemporain, vous allez au ministère de la Culture à propos de musique, vous voyez, le département des musiques actuelles, actuelles, modernes, musique moderne, musique contemporaine, musique actuelle, allez vous y retrouver.
1:34:14 Je parle de la modernité, soyons sérieux. Le début de ce que nous sommes, vous et moi, c'est ça que nous refoulons. Car le propre de la modernité, je vous l'ai déjà dit, mais je me répète, parce que maintenant vous le voyez dans l'ordre, c'est de se détester elle-même. Le propre de la modernité, c'est d'aimer la musique baroque, et non pas la musique d'aujourd'hui. Ben oui ! Mais Bach, il ne faisait pas la musique de trois siècles avant lui, c'est pas ça qu'il écoutait.
1:34:47 Je vous ai déjà dit, qu'en revenant de l'Unigère, une fois en mission, je vois un jeune, en sortant du métro, qui joue à la perfection, à des thèmes les plus compliqués de Charlie Parker, Donna Lee, qui connaît Donna Lee. Ben, ben, c'est épouvantable pour jouer ça sans faute. Il paraît qu'ils étaient des thèmes compliqués comme ça, parce qu'il y a plein de jeunes qui voulaient jouer avec eux pour faire le tri. Et je lui dis, je suis en admiration, mais quand même, c'est bien, il a 18 ans, le gamin, le petit ampli, vous savez, là dehors, c'est bien, ils connaissent ça, ils maîtrisent, le répertoire, ils ne se laissent pas avoir par les plateaux télé, et la soupe, la soupe, c'est comme ça qu'on appelle ce qui n'est ni jazz, ni classique, ni musique du monde.
1:35:26 C'est ici, il y a quelques chansons françaises qui sont pas mal. Et puis, il y a tous les riches dans ce domaine de la chanson populaire, mais ça, ça fait partie de la musique du monde. On en va, la chanson populaire, c'est ce qu'il y a de mieux pour lui. Et tout d'un coup, je me dis, espèce d'idiot, tu es en train d'être bluffé par un mec qui joue le jazz il y a 40 ans. Mais Parker, il ne jouait pas le jazz de 40 ans avant lui. La modernité n'aime pas. Mais moi, moi en premier, j'ai invité une nana, je ne sais pas, on s'en passait lointain, je l'ai invité dans un petit moulin au bord de la rivière du 15e siècle.
1:36:00 Je me dis, vous voyez, je ne sais pas, je dis n'importe quoi, il y a un restaurant, je vous recommande, le Coupe Chou à Paris. Pas loin du Collège de France, il y a des caves gothiques, si vous voulez bluffer. La modernité n'aime pas la modernité. Racine fait jouer ses Grecs comme des contemporains. Lui, il est moderne. avec des plumes, plein de plumes. Oui, n'est-ce pas ? Et puis surtout, il parle comme des courtisans de Versailles.
1:36:31 Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. Vous n'imaginez pas héros homériques se parlant comme ça. Lui, un peu, si tu l'oses, c'était ça, au même, à la Méditerranée. Bon, enfin, je suis chouard. Ben oui, c'est ça. Tandis que, quand je suis tout de feu, je vois bien cette glace, je prends un des rares vers de Racine qui sont un peu la préciosité. Mais quand même, il est content pour un de lui-même. Le père Kircher, vous savez, celui qui avait fait des voyages en Chine et qui veut faire des reproductions, des gravures au XVIIe siècle pour nous montrer comment c'est la Chine.
1:37:04 Il montre le sphinx égyptien, il a fait l'Orient, etc. Il ne peut pas s'empêcher de mettre des décorations à la Versailles sur les temples égyptiens. Vous voyez ? Parce que ça aurait été incongru à l'époque de faire comme des photos d'aujourd'hui en montrant tel que c'est brut de coffrage. Il n'y a pas longtemps qu'on a une vision historique. C'est tout récent. C'est ça qu'on refoule par une histoire qu'on remplace par la légende. Lorsque Freud, il dit, datez vos souvenirs, datez-les.
Le savoir absolu et l'angoisse romantique
1:37:34 Donnez la date. Ce n'est pas un peu pour nous coincer, pour ne pas justement que l'histoire aille s'égarer en légende. Ça va si vite. Donc, qu'est-ce qui est refoulé dans cette dernière avion ? Allez, encore une fois, quelque chose qui apparaît fin 18e, début 19e, je vais finir là-dessus. C'est ce que l'homme refoule depuis l'origine de l'humanité, mais qu'on ne peut plus refouler à partir de la modernité.
1:38:04 C'est le savoir absolu. C'est ce moment-là qu'il apparaît. C'est le dernier chapitre de la phénoménologie, oui ou non ? Il y en a qui croient que les gars, ils se prennent des un mégalomane. Le savoir absolu, mais non, tout le monde peut y arriver. Après, c'est qu'il l'a écrit pour que tout le monde y arrive. Faire descendre la philosophie à la conscience commune et élever la conscience commune à la conscience philosophique. C'est en toutes lettres son programme. Parce que maintenant, les conditions historiques du savoir absolu sont enfin remplies. Parce qu'il y a eu un siècle de lumière et que la religion n'est plus là pour que les réponses précèdent les questions.
1:38:35 La mort n'est plus contournable. Pascal avait eu des intuitions prodigieuses. Nous sommes inconsolables. Si on n'est pas divertis, la condition humaine est insoutenable. C'est bien ça que dit Pascal. Quand je me suis m'examiné les hommes, je me suis aperçu que tout le malheur vient de ce qu'ils savent rester en repos dans une chambre. Avec ce style elliptique dont il a le secret, n'est-ce pas, de dire l'essentiel en si peu de mots, le grand art.
1:39:07 Eh bien oui. Et quant au roi, il serait malheureux tout roi qui... Le roi serait malheureux tout roi qu'il est. Il écrit ça à l'époque de Louis XIV. S'il n'était pas diverti, c'est pourquoi on s'emploie tellement à divertir les rois. Car il est mortel, lui aussi. Madame se meurt, Madame est morte. Oui, même Madame meurt. Qu'est-ce que vous voulez. C'est mal fait. C'est comme ça. Mais ce n'est pas grave. Même dans Pascal qui est un grand tragique.
1:39:37 Même dans Pascal, il y a quand même... Ça, c'est ici-bas. Mais au-delà, il y a Dieu, etc. Ah, vous voyez ? C'est terminé, ça. Et là, je ne peux pas empêcher de vous lire un extrait d'un romantique allemand. Je rajoute, vous dites des choses modernes. Quand même, à l'époque de Hegel, il n'y avait pas tout ça. Regardez. Il n'y avait pas Kafka, il n'y avait pas... Comment c'est ? En attendant Godot, de Beckett, il n'y avait pas l'angoisse. Vous allez voir ce que vous allez voir. Écoutez, je suis désolé, je ne le trouve pas, je ne vais pas vous faire perdre de temps, on n'en a pas beaucoup.
1:40:10 Donc, je vous donne la référence. C'est un auteur dont on ne connaîtra jamais sans doute le nom, on ne connaît que son pseudonyme, Bonaventure. C'est un romantique allemand, exact contemporain de Schelling, de Hölderlin, qui a écrit un ouvrage, un seul, qui s'appelle Les Veilles. Les Veilles de Bonaventure. Les veilles au pluriel. Parce que le narrateur, dedans, est un veilleur de nuit. Le veilleur de nuit est une figure emblématique du romantisme allemand.
1:40:41 Parce que pendant longtemps, dans les villes allemandes, dans l'Ancien Régime, c'était réellement un veilleur de nuit avec un cor qui allait sonner les heures. Ce n'est pas la cloche, qui sonnait les heures. Vous le retrouverez au deuxième acte, des Maîtres chanteurs de Wagner, la figure du veilleur de nuit, qui arrive quand il y a eu la grande bagarre, mais qui arrive trop tard. Bon, tout est calme. Après la bagarre dans Saloun, elle est magnée. Et c'est un veilleur de nuit qui écrit comme tout le monde dort. C'est un texte hallucinant, halluciné et hallucinant, où il dit dedans que tout n'est rien.
1:41:14 il énonce presque la négativité. Certains disent que c'était Schelling, l'auteur. Moi, je suis le seul à faire l'hypothèse que c'est peut-être même Hegel parce qu'il y a un énoncé de la négativité. Il dit, en fait, l'être passe son temps à s'avaler lui-même et il n'est pas jusqu'à cette auto-dévoration qui ne soit une illusion, je le cite là, comme s'il y avait quelque chose. Mais il n'y a rien. Mais ces choses-là, je ne les développe pas car ça nous enverrait à l'asile psychiatrique. C'est lui qui parle. Vous voyez à quel degré d'angoisse s'est arrivé l'homme moderne en quelques années.
1:41:47 C'est des choses impensables. Ça se trouve la plume d'un Voltaire. Voltaire, il en sait des choses. Mais c'est l'ancien régime. Il écrit merveilleusement bien, Voltaire, mais ce n'est pas Rousseau. Rousseau, c'est le début du nouveau régime. Je parle du niveau stylistique. C'est le romantisme. La modernité, c'est le romantisme. Pas Musset, pas le romantisme littéraire français qui est, comment il dirait un mot, étranglé par la forme vieille. Madame de Staël a raison, le romantisme, la lumière nous vient du Nord. Ça a été anglais et allemand d'abord le romantisme. Et là, il a fallu attendre Baudelaire, les symbolistes, puis les surréalistes pour voir tout d'un coup ces surréalistes, les premiers parlaient des romantiques allemandes.
1:42:23 Qui étaient totalement inconnus en France. Donc c'est important. C'est la première expression traumatisée. Traumatisée parce qu'ils finissent tous fous ou suicidés. J'y peux rien, c'est statistique. Donc là, on sort du psychologique. Je vais continuer à répondre à ta question. Il n'y a pas plus différent au niveau individuel. Sur un divan d'analyste, il n'y a aucun rapport entre la vie de Wackenroder, mort à 24 ans, la vie de Novalis, mort à 29 ans. Hölderlin, fou, mort psychique à 30 ans.
1:42:55 Büchner, 27 ans, l'auteur de la mort de Danton, vous savez, et de Woyzeck, qui va donner naissance à ce que je pense. C'est le plus bel opéra du XXe siècle sans doute. Le Wozzeck de Berg. Voilà. C'est une hécatombe. Quelque chose de collectif. On n'est plus dans le champ de Psy, on est dans le champ sociologique, socio-historique, comme vous voulez, quand c'est à ce point-là. Donc c'est ça qui est refoulé là. Et qu'il nous faut assumer maintenant. Nous avons besoin de l'art, mais pas pour faire de l'art.
La jeune fille aux fruits : notre rapport muséal à l'art
1:43:25 mais pour ne pas retomber dans la même illusion. Et donc je termine, encore cinq minutes, sur... Ah, j'aime bien terminer avec elle. Elle est tellement jolie. Vous avez dit de qui veut parler. Hein ? Je vais dire Antigone, mais... Ah non, mieux que ça. Enfin, mieux que ça. Plus jolie. Antigone sublime. C'est pas le mot.
1:43:56 Oui ? La jeune fille aux fruits. Merci. La jeune fille aux fruits. Ah, messieurs, ça vous intéresse, hein ? La jeune fille aux fruits. Des pommes, des poires et des scoobidous, chantait Sacha Distel. Après avoir été plantée par Brigitte Bardot. Ben oui, et pommes, des poires. Allez, soyez en sérieux. Donc, la jeune fille aux fruits, c'est... C'est... L'avant-dernier chapitre de la phénoménologie de l'esprit. Donc nous sommes à trois pages du savoir absolu. C'est du sérieux. On est encore dans le chapitre de la religion.
1:44:27 La religion elle-même se divise en trois. Religion naturelle, c'est l'animisme. Religion esthétique, c'est le monde grec. Et religion révélée, offenbare Religion, religion manifeste, révélée, etc. La christianité. Voilà, la grande division. Et là, ce texte-là, la jeune fille aux fruits, vient prendre place à la fin de l'Empire romain. Il ne donne jamais ces précisions. Il dit l'Empire du droit abstrait. On sait très bien que c'est Rome quand on connaît. Et... La Rome décadente, la Rome finissante, la Rome qui n'en finit plus de finir.
1:44:57 C'est pas... Il n'y a pas encore le christianisme qui a appris... qui va prendre la relève à partir de Constantin. Nerval. Cependant, la Sybille au visage latin est endormie encore sous l'arbre de Constantin et rien n'a dérangé le sévère portique. On n'est plus dans le grand empire romain. C'est en train de partir en quenouille et on n'est pas encore dans le christianisme. À ce moment-là, alors, il y a toute une longue page qui ressemble à Hölderlin sur un ton presque élégiaque, si c'était pas du Hegel.
1:45:27 Il n'y a plus les hymnes que la foi a quittés. Les Jeux, ce ne sont plus les Jeux olympiques à la grecque, c'est les gladiateurs qui, c'est un pauvre ours qu'on a, on pâture une panthère. Enfin, bref, c'est la déchéance et la décadence. Et il dit, et les fruits de l'art ancien, de l'art de la religion esthétique, les fruits grecs, c'est-à-dire que les Romains s'entouraient tout le temps d'objets grecs, n'ont plus la lumière qui les porta, le ciel, enfin, il fait toute une espèce de météorologie qui aurait environné l'art grec.
1:45:58 Et il dit, ils sont devenus ceux qu'ils sont pour nous, basculement tout d'un coup dans le monde moderne et contemporain. Les fruits, oui, les fruits de l'esthétique, les fruits de l'art. Et Hegel a compris que c'est le musée qui commence à son époque. Notre rapport à l'art, c'est un rapport au musée, nous, moderne. Vous avez chez vous, moi, j'ai chez moi, je suis le premier à l'avouer, un masque africain ici, un tableau de Giotto et ainsi de suite. et des tas de photos, des trucs, de diverses époques, de divers lieux. Jamais Racine n'aurait fait ça, ça ne va pas, on n'est pas 14 d'ailleurs.
1:46:32 On n'avait pas l'air de grand siècle, donc, j'insiste. Ils sont désormais ce qu'ils sont pour nous. Ils sont comme des fruits, on y arrive, que nous propose la jeune fille. Dans la rue, il y a des jeunes filles, des vendeuses qui ont mis au marché, en Afrique, elle a encore plein. Et elle dit, les fruits n'ont pas, l'aspect, etc., la lumière qui les avait engendrés, l'air, le souffle. Et tout d'un coup, il y a un renversement.
1:47:02 Mais ils sont plus que cela. Car la jeune fille qui offre ses fruits est plus que la naturalité immédiate de ses fruits. Notre rapport moderne à l'art, notre rapport un peu frustrant en apparence, muséique, ça n'existe pas le mot, mais muséologique, si vous voulez, est plus profond quelque part, même s'il est moins gratifiant, est moins foudroyant, je ne pense pas, que le rapport qu'avaient les anciens à l'art. Fra Angelico peignait la Vierge et les Saints à genoux.
1:47:33 Pour lui, c'était du premier degré, ce n'était pas la représentation. C'était le sacré. Vous voyez ? Les genoux presque en sang ils peignaient. Quand même. Vous voyez ? C'est un éclat. Et il a une très belle image, il dit, car la jeune fille a dans l'éclat de son oeil conscient de soi, si ça veut dire quelque chose, la conscience de soi, la conscience de soi a une lumière supérieure à la lumière du soleil qui avait engendré ses fruits.
1:48:03 Texte extraordinaire. Je vous le recommande, c'est pas dans la Phénoménologie de l'esprit, au chapitre de la religion, juste au début de la religion révélée. Voilà. Je termine là-dessus. 9h pile. Je vous souhaite bon appétit. Merci à vous.