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L'hubris de parler de Mozart et ses imageries
0:00 Bonjour à tous, alors, Musicosophie reprend avec aujourd'hui un véritable Everest à gravir qui est Mozart. Dominique me donnait ce thème au téléphone et effectivement, c'est assez intimidant, mais j'espère qu'on va développer en deux heures au moins des choses intéressantes et inédites et certainement inouïes. À toi, Dominique. Tu as raison d'insister dès le départ sur l'hubris, tu n'as pas dit le mot, mais en fait, l'hubris qu'il y a à prétendre parler de Mozart en deux heures.
0:42 Tout respect, componction respectueuse, académique, mis à part. Il ne s'agit pas, comment peut-on parler de Mozart, n'est-ce pas, sacrilège déjà ? Est-ce que Mozart n'est pas au-delà des mots ? Tout ça, on le laisse de côté, je veux dire. Ça, c'est les paresseux. Est-ce que Bach n'exprime pas Dieu quelque part ? Non, non, non, mais c'est une très bonne entrée en matière.
1:15 Mais avant de franchir cette entrée que tu me proposes, dans quelques secondes, je persiste à m'excuser auprès du public de prendre à bras-le-corps, non pas cet Everest, c'est ton image, parce que pour Mozart, c'est un peu massif, c'est le cas de le dire, mais à la fois la somme de discours qu'a sur Mozart, qui est quand même sans doute le musicien classique le plus vendu, en gros, le plus distribué, pour prendre un terme quantifiable.
2:00 Et puis après, et surtout sur lequel, dont la réalité de son œuvre, de sa musique, est encombrée par un record, par un encombrement d'imagerie, au pluriel, d'imagerie au pluriel, parce que des imageries très différentes, quelquefois même contradictoires. Tantôt, c'est l'enfant chéri des muses, le Raphaël des sons, enfin, je veux dire, le côté un peu séraphique et éthéré.
2:37 Tantôt, dans un film célèbre, n'est-ce pas, de Miloš Forman, Mozart apparaît sous les traits d'un jeune californien, visiblement d'après sa tronche et sa manière de parler plus habituée aux boîtes de nuit de San Francisco, qu'à un voyage en calèche de Salzbourg à Rome. Mais, donc voilà, toujours, puis le Mozart des romantiques, celui d'Hoffmann, qui est un émeuilleur, parce qu'on oublie souvent que Hoffmann, l'écrivain, celui des contes, était aussi un excellent compositeur, je le dis, puisque la musique est quand même notre foyer d'intérêt principal, et je cite comme ça très rapidement son opéra Ondine, sur un texte de Friedrich von La Motte-Fouqué, un nom huguenot possible, un des rares textes romantiques que Goethe révérait, en disant c'est une perfection.
3:46 Pourquoi il avait la dent dure, contre les romantiques ? Oui, vous, là, là, là, là, là, là, bien sûr. Il y a un côté un peu pré-nietzschéen, au niveau, je parle esthétique pure, pas du tout, il n'a pas du tout les, j'allais dire, excusez-moi les conneries de Nietzsche, il va en faire hurler plus d'un, mais on en a bien parlé la dernière fois, je crois que je lui ai rendu justice, il vaut quand même mieux que les Nietzscheens, soyons clairs. Mais Goethe, il partage tous les deux cette méfiance à l'égard quand même du romantisme et des Allemands.
4:18 Nietzsche a une très belle formule, je crois que c'est dans « Par-delà le bien et le mal », oui, c'est ça. Il dit « Goethe sera toujours au-dessus des Allemands, il ne leur appartiendra jamais ». C'est ce qui est quasi sacrilège quand on voit, l'étendard que présente Goethe pour la Deutschkultur ou le Kulturkampf, comme on voudra. Mais enfin, revenons à Mozart, que Goethe révérait par-dessus tout, encore que, je ne sais pas si Goethe est une bonne référence en musique.
4:58 Nietzsche, oui, connaît bien la musique, mais Goethe, je veux dire, était plus tourné vers les arts plastiques. Ça a été… C'est pour me rapprocher de Mozart que je fais toute cette approche précautionneuse où je ne nomme pas Mozart ni une de ses œuvres. Mais allez, soyons-y. Ce n'est pas une légende que Goethe a supporté par Schubert et c'est la mise en musique de ses poèmes ? Non, mais bien sûr, rien. Et quant à Beethoven, ce n'est pas qu'il n'aimait pas, c'est que Beethoven le terrifiait.
5:30 Mais pour parler de deux de ses plus grands contemporains, Schubert et Beethoven, il a des goûts classiques, bien sûr, Goethe, ce qui confirme l'antiromantisme, son antiromantisme que nous évoquions. Mais laissons cela, parce qu'il apparemment nous éloigne de Mozart, mais apparemment… Mais en fait, pour montrer à quel point on est très proche, rappelons quelques chronologies. On oublie souvent ça au propos de Mozart. Les œuvres les plus jouées de Mozart, je pense, je ne sais pas moi, Don Giovanni, Cosi, ses derniers concertos pour piano, etc., sont presque tous postérieurs à la prise de la Bastille.
Des œuvres postérieures à 1789, entre style savant et galant
6:12 Oui, il y a deux ans, en fait. Alors, l'enfant chéri des muses, le petit Mozart avec une perruque à Versailles, faisant le baisemain à Marie-Antoinette. Oui, pourquoi pas ? Ce n'est pas ce qu'on écoute, en fait. Mais ce n'est pas sa musique. C'est son enfance, c'est son milieu. Les perruques sont restées plus longtemps, on s'en doute, en Autriche. N'est-ce pas ? Je rappelle que Rousseau est le premier à jeter la perruque. Et ici, je nomme Rousseau parce que je vais me servir de texte de Rousseau, parce que ce n'est pas Mozart, mon sujet.
6:48 Allez, soyons clairs, parce que sinon, ce serait vraiment, sinon un Everest, en tout cas… On décourageait tout le monde. Oui, oui, non, non, non. C'est un sujet. Je ne serai pas à la hauteur. Et à double titre, je le dis une dernière fois, pour que ce soit bien clair, non pas seulement à cause de tout ce qu'il y a à dire sur Mozart, mais presque au contraire de la gajure apparemment infranchissable, qu'il y a à vouloir restituer l'impondérable, ce qu'il y a de plus important de Mozart, par des mots.
7:24 Voilà, je dis des banalités. Mais enfin, on sait bien que les partisans de l'indicible, de l'ineffable, sont paresseux. Si tous les écrivains, tous les poètes et tous les musiciens avaient pensé que l'essentiel ne va pas être exprimé, on serait bien embêtés. On n'aurait ni les musées, ni les enregistrements qui sont notre constellation, en attendant, n'est-ce pas, une alternative au capitalisme, quand même.
7:54 Non, non. C'est la même contradiction qu'il y a pour les sceptiques, qui noircissent des milliers de pages pour dire qu'on ne peut pas dire la vérité. Bonjour. Merci. Il faut couper une seconde. Oui. Oui, c'est la même contradiction qu'on rencontre chez les sceptiques, qui noircissent des milliers de pages, disais-je, pour dire qu'on ne peut pas exprimer la vérité.
8:36 Donc, voilà, c'est un double titre. Parce que dans le cas de Mozart, on a vraiment… Et là, je plonge un peu dans son œuvre pour quitter cette introduction un peu embarrassée. On va voir tout de suite pourquoi. C'est que bien des œuvres de Mozart, on va voir qu'elle est beaucoup plus diversifiée qu'on ne le pense. Mais bien des œuvres de Mozart, en tout cas, s'il y a quelque chose qui est vraiment, on disait autrefois, idiosyncrasique chez lui, vraiment, qui lui appartient en propre, c'est le fait que des fois, ces plus hauts chefs-d'œuvre ne sont pas liés à une harmonie spécialement recherchée, à un rythme spécialement subtil ou complexe.
9:29 Je veux dire, ce qu'on trouve pratiquement chez tous les compositeurs, il en est parfaitement capable. On va voir qu'il y a des œuvres… Je ne suis pas en train d'opposer l'hypersimplicité d'une mélodie de Mozart. Je ne suis pas en train d'opposer ça à un savant contrepoint de chez Bach. Dans la mesure où Mozart, dans la dernière partie… Toutes les variations, monsieur.
9:59 Oui, bien sûr. Dans la dernière partie de son œuvre, Mozart montre qu'il est un maître du contrepoint. Je dirais même, on y arrivera tout à l'heure, ce sera, je crois, un temps fort dans notre approche de Mozart. C'est que… Et le parallèle avec Rousseau revient. Ils sont peut-être les deux seuls à essayer de tenir deux choses qui n'avaient jamais été synthétisées. Je prends un mot vilain exprès, enfin vilain pour exprimer ce qu'on est en train de dire, à savoir, je pense au final de sa dernière symphonie, la symphonie Jupiter, qui est une gigantesque fugue, justement.
10:39 Et on dit que ce final scelle l'union, on dit les musicologues, du style savant et du style galant. D'accord, oui, c'est ça. Or, Rousseau est quelqu'un qui vient de l'Ancien Régime et qui fonde le nouveau régime esthétique. Les deux sont dans la bascule. Aussi, je vais faire deux introductions pour Mozart, pour essayer d'exprimer l'essentiel, car mon thème, encore une fois, j'y reviens, c'est pas Mozart, point.
Saint-Just et l'écoute du concerto pour flûte et harpe
11:19 Ce serait mégalomane de ma part. Mais, de manière un peu plus ciblée, un thème que nous avions traité, plus à travers des musiciens plus récents, le thème du bonheur, on avait traité à travers Debussy, à travers les Russes, en particulier à travers les musiciens qui réagissent contre l'omniprésence du romantisme dans la seconde moitié du XIXe siècle.
11:50 Alors là, au contraire, je reviens un siècle en arrière et je rappelle qu'un exact contemporain de Mozart est lié à la jeunesse comme lui. Je pense à Saint-Just, est quand même connu entre autres choses pour avoir dit cette phrase qui reste plus que jamais d'actualité, pas dans le malheur des temps que nous vivons, à savoir que le bonheur est une idée neuve en Europe. Plus le capitalisme n'en finit pas d'agoniser, plus cette phrase est urgemment vraie, si je puis dire.
12:30 Donc, ce bonheur-là, très spécifique, je vais l'introduire de deux manières. D'abord, par l'oreille, c'est-à-dire, je vais donner deux extraits très courts d'une œuvre que Mozart écrit il a à peine 20 ans. Je pense au concerto pour flûte et harpe et je pense à son Andantino, ce sont des œuvres très connues, son mouvement lent, son mouvement médian, comme on voudra. Le tout début, l'exposé du thème, une fois à l'orchestre, puisque c'est un concerto, je rappelle ici qu'un concerto, c'est une catégorie d'œuvres, donc un genre qui est le plus souvent investi dans la forme sonate, on voit ici la différence entre genre et forme, le genre étant ce qui distingue cette catégorie, des autres catégories comme la symphonie ou la messe ou la cantate, je n'en sais rien, et la forme étant ce qui l'organise de l'intérieur, au contraire.
13:38 Bon, ce qui caractérise un concerto, c'est un dialogue, on se concerte, comme l'italien, c'est ça, concerto, on discute entre n'est de gens, entre agressions, entre quoi ? Entre un orchestre et des solistes. La plupart du temps, c'est les concertos pour piano, pour violon, pour violoncelle, pour flûte, et puis après, il y a même Mozart qui était un maniaque des timbres, qui a essayé tous les timbres tellement qu'il avait une oreille extrêmement sensible à la matérialité même du son, a fait des concertos pour orgue de barbarie, pour harmonica de verre, et j'en passe.
14:18 Bon, donc, pour y revenir ici, on dit quelquefois un double concerto quand il y a deux solistes, c'est le cas chez Brahms, c'est son double concerto pour violon et violoncelle, par exemple, mais ici, c'est flûte et harpe. Donc, je donne deux versions de l'introduction où le thème est simplement exposé, d'une part à l'orchestre, on n'entend pratiquement que les cordes, en général, l'orchestre à l'époque, c'était un grand quatuor à cordes, c'est Mozart qui va l'enrichir avec un babille des instruments à vent qui lui est propre, et après, la même introduction avec les deux solistes, la flûte et la harpe.
14:56 Donc, d'abord, l'introduction à l'orchestre et ça donne ceci. Je déplace l'objectif un instant pour que vous soyez près des hauts parleurs. voilà. Pardon, excuse-moi pour ce départ. Voilà. C'est ici.
15:59 Voilà, pardon, c'est très court, mais cette bouffée de bonheur, il faut qu'elle reste une bouffée. Je la répète donc cette fois avec les solistes.
16:29 Voilà, bien sûr, c'est frustrant, mais enfin, si on pouvait garder à l'oreille ce parfum de bonheur, c'est-à-dire qu'il y a ces deux bouffées qui, je crois, sont ici et évidentes, et qu'elles puissent planer comme un nuage tout au long de notre causerie. Ce serait l'idéal pour moi.
17:00 Et j'ai envie de dire comme Hölderlin, puisse-je ne pas perdre le chemin qui m'a conduit jusqu'ici. On va dire que c'est concerto pour flûte et harpe en ut majeure, pour que les gens puissent le... Oui, et deuxième mouvement, andantino, parce qu'on indique souvent le tempo, par une nuance andantino, ou allegro quand c'est rapide, ou adagio quand c'est plus lent, voilà. Donc, c'est ma première introduction, et puisqu'on est dans le thème du bonheur, je passe maintenant à un extrait des Confessions de Rousseau.
Le chef-d'œuvre, rencontre d'un individu et d'un destin collectif
17:45 Pour pas que notre public s'y perde, je dis à l'avance, où je veux en arriver une fois n'est pas coutume, je veux en montrer que le bonheur qu'exprime Mozart là, comme tout ce qui est le plus important dans l'histoire de l'art en général, et la musique en particulier, résulte d'une conjonction exceptionnelle entre le destin d'un individu et celui d'une collectivité.
18:16 Je veux dire par là que… On reste dans le concerto là, finalement, la dialectique de l'individuel. On s'est bien compris. Je veux dire, je précise au passage, en reprenant ce que je viens de dire, que le côté individuel, pour l'instant je le laisse de côté, la biographie de Mozart détaillée, chacun peut la trouver, tout ça est très bien documenté. Je ne sais pas, c'est un avis d'adolescent. De Jean Massin notamment. Oui, c'est de loin, mais merci de le citer, Brigitte et Jean Massin, d'ailleurs d'une manière générale, leur Schubert, leur Beethoven, leur Mozart sont des monographies, qui sont des modèles du genre, inégalés en francophonie, à ma connaissance, en tradition francophone.
19:01 Donc, vous êtes un ailleurs, je crois. On a le droit de parler d'un confrère, Aymeric, n'est-ce pas ? Je sais que tu es des morts, un très bon catalogue musical chez Fayard. Le texte de Rousseau que je vais lire, c'est ça qui est commun.
19:35 Quand je parle de cette double conjonction, je m'attarde un peu. Je crois que le chef d'orchestre, Furtwängler avait dit ça aussi. Lui, il disait que les chefs-d'œuvre, lui, il ne parlait que de la musique, bien sûr, il disait que tout chef d'œuvre a deux faces. C'est sa manière à lui, un peu plus allemande et métaphysique, de parler. A deux faces, une qui est en rapport avec l'époque qui a vu éclore cette œuvre, et l'autre avec l'éternité, il disait. C'est un peu structurellement, de la même manière que je dis, que les œuvres les plus essentielles de l'histoire de l'art en général et de la musique en particulier, je répète presque mot pour mot, ont pour caractéristique de conjuguer ce qui n'est explicable que par la biographie du créateur.
20:31 Et là, je remplace l'éternité de Furtwängler par le destin collectif, historial, comme on voudra, qui s'exprime à l'insu même de l'auteur. La ruse de la raison. Voilà. Et pour cela, je vais l'illustrer à travers un des textes les plus heureux de Rousseau. Je sais si Rousseau sait aussi se lamenter, et surtout dans les dernières œuvres où il est atteint par ce que certains appellent d'une manière un peu légère sa paranoïa.
21:02 Je rappelle au passage que ce qui caractérise la paranoïa en pathologie, c'est que le sujet s'angoisse et se peut dire pour des persécutions imaginaires, alors que là, Rousseau, c'est quelqu'un qui est poursuivi par les polices des trois plus grandes puissances de l'époque, la Prusse, la France, l'Empire d'Autriche, etc. Il y a l'affiliation de Môtiers. Je ne parle même pas du consistoire protestant de Genève, n'est-ce pas, qui brûle ses livres en public.
21:32 On brûle ses livres en public, il est chassé de domicile en domicile, sa maison est lapidée à moitié. Bon, à part ça, c'est bizarre, ce monsieur a des idées. Oui, c'est vrai qu'à force de subir ses avanies, il a eu l'esprit un peu dérangé sur la fin. C'est vrai que des fois, il dit du mal de ceux qui sont le mieux prévenus à son égard, n'est-ce pas ? Et voilà, bref. Donc, il décourage quelquefois les meilleures volontés et ses meilleurs amis.
22:05 Mais enfin, ici, je sais que c'est un de ces textes les plus heureux et les plus lumineux dans les Confessions. Les Confessions ont été écrites dans les années 70, disons, pour aller vite. C'est-à-dire quoi ? Une vingtaine d'années avant le concerto qu'on vient d'entendre. Bon, et on sait bien que la musique a toujours un léger décalage, n'est-ce pas, avec les autres arts pour exprimer comme si… Je croyais que c'était la fin des années 70, le concerto, c'est quand même une œuvre, ce n'est pas une œuvre très tardive, ce que tu as fait.
22:35 Le concerto, là, pour flûte et harpe, je ne crois pas que ce soit une œuvre tardive. Non, ce n'est pas une œuvre tardive, mais Mozart a une vie très courte. Oui, de toute façon, c'est sûr. Il meurt à 35 ans, hein ? Bien sûr. Et il meurt en 92, à ma connaissance. Oui, en 91, je crois. Oui, en 91, voilà. Donc, c'est quand même frappant de voir que dans les deux cas, chez Mozart comme chez Rousseau, il va y avoir, je le dis à l'avance, parce que le texte devrait parler de lui-même, tout ce que, tout ce que une approche, allez, disons-le, non marxiste, pourrait, à juste titre, y recueillir, je veux dire, sans, avec d'une manière très pertinente, ce mélange de, un bonheur qui n'est pas du tout contradictoire avec la sensualité, avec, on est bien, là, on est dans l'ordre, dans le champ psy, dans le champ psychologique, dans le,
Lecture des Confessions : « il me fallait des demoiselles »
23:45 mais, je commence tout de suite par un texte où Rousseau pose le problème de la mise en rapport de toutes ces formes de bonheur avec les différences de classe sociale. C'est tellement rare que je commence par là. On verra après comment Mozart joue sur le même registre. et donc, voilà.
24:20 Il fait, il parle des, il parle de, de ce qui l'attire chez les jeunes femmes en général. Je dis chez les femmes, chez les jeunes femmes en particulier en général. Et alors, trêve de commentaires, je crois que ça c'est clair. D'ailleurs, les couturières, les filles de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guère. Il me fallait des demoiselles.
24:50 Chacun a ses fantaisies. Ça a toujours été la mienne. Et je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n'est pourtant pas du tout la vanité de l'État. Je rappelle qu'à l'époque, l'État veut dire la classe sociale, penser aux tiers-États. Ce n'est pourtant pas du tout la vanité de l'État et du rang qui m'attire. C'est, et là on devient concret, un teint mieux conservé.
25:20 Comme s'il en fallait de la richesse et la praxis pour conserver le teint, quand même. de plus belles mains. Alors, en hiver, rougis et boudinés et crevassés, ce n'est pas la même chose. De plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s'exprimer, une robe plus fine et mieux faite.
25:53 On entend la musique de Mozart. Une chaussure plus mignonne, des rubans de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préférerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. Là, je fais une interruption, je ne peux pas m'empêcher de penser à Nerval, à Nerval pour rebondir sur le syntagme tout cela.
26:26 Ça fait beaucoup penser aux descriptions des jeunes filles en fleurs par Proust. En plein, bien sûr. On voit bien que c'est un jeune homme qui a été comme ça. Je préférerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. C'est ce tout cela qui m'intrigue, ce n'est pas ce tout cela qui résume l'extraordinaire précision qui vient de se déployer. Je pense à Nerval qui est à Vienne comme par hasard, à la fois dans Le Voyage en Orient et dans Aurélia, mais passons, ou dans la Pandora et qui écrit à Théophile Gautier.
27:07 c'est des mecs, je vais exprès de dire mecs, c'est des mecs qui entre eux parlent de nana, de jeunes gens. Je rappelle qu'il était avec Théophile au lycée Charlemagne, c'est des potes à ce niveau-là. Nerval lui fait part, il est en soirée avec trois femmes et il y en a une qui est un petit peu on dirait en début de retour d'âge. Il a décrit, il montre toute la séduction qu'elle exerce et puis après avoir décrit ses dentelles un peu comme Rousseau, c'est Françoise Luch, Nerval dit, on ne sait pas trop ce qu'il y a au milieu de tout cela mais tout cela est si bien arrangé.
27:47 Je crois que ça explicite parfaitement ce que veut dire Rousseau. Apologie du fétichisme. Vraiment, oui. Non, et puis du décor sans sujet. On ne sait pas très bien ce qu'est au milieu de tout cela mais tout cela est si bien arrangé. Eh bien voilà, le tout cela c'est précisément ce qui suppose à un certain niveau social ici quand même. C'est quand même fou, n'est-ce pas ? Donc, fut-elle, comme il dit, la moins jolie ?
28:21 On ne peut pas être moins naturaliste et plus clair. Ce n'est pas les amours ancillaires. Voilà, c'est tout le contraire. Je répète ce passage incroyable. d'ailleurs, des couturières, des filles de chambre, voilà pour les ancillaires, de petites marchandes, ne me tentaient guère. Il me fallait des demoiselles. Chacun a ses fantaisies, celle-là a été la mienne. Ce n'est pourtant pas du tout la vanité de l'État et du rang qui m'attire. C'est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse.
28:53 Voilà. Je rappelle ce passage essentiel. Or, j'imagine le lecteur des confessions ou notre public, parmi eux, il y en a certainement quelques-uns qui découvrent ce passage de Rousseau qui disent « Mais pour qui il se prend ? » Enfin, d'où il sort ? Non, mais ce serait le marquis de Carabas, je veux bien. D'accord ?
Sortir de la nature dans la cité : le siècle des révolutions
29:23 Mais, enfin, c'est un vagabond sur les routes, il sort du petit artisanat de Genève, n'est-ce pas ? Il fait l'exhibitionniste devant des jeunes filles au puits dans des villages au point qu'il échappe de peu à la raclée du père qu'il surprend en train de… Il faut voir ça dans les confessions, c'est un thalas comme passage. Et là, tout d'un coup, monsieur ne sélectionne que les marquises, c'est quoi cette histoire ?
29:57 C'est justement l'essentiel de là où je vais en arriver. C'est que ce bonheur contemporain, pardon, commun qui s'exprime doublement chez Mozart et chez Rousseau, je rappelle que Rousseau est le plus grand musicien de son époque au niveau de sa prose. Je rappelle. Parce qu'au niveau des notes de musique, il n'arrive pas à la cheville de Rameau comme compositeur de notes, mais comme élaborateur de phrases, n'est-ce pas ?
30:31 Je pense aux confessions, aux rêveries, n'est-ce pas ? Ou à la nouvelle Héloïse, n'est-ce pas ? Il s'est le premier à faire retentir la musique moderne à ce niveau-là. Donc, ce qu'il y a de commun, c'est tellement gros ce que je vais dire, je ne crois pas que je sois à la hauteur de l'importance d'un tel contenu, donc je vous le dis comme ça, comme on peut le résumer, si étant donné que ce soit possible, c'est un bonheur qui exprime le passage historiquement déterminé d'une société qui commence à avoir les moyens de s'évader de la nature dans la cité.
31:14 Nous sommes là exactement entre deux révolutions. La révolution industrielle anglaise commence à propager ses effets dans l'Europe et la révolution politique française et contemporaine. Pas pour Rousseau, elle est très prochaine, encore qu'elle est tellement contemporaine dans l'air, comme on dit, c'était dans l'air que Rousseau dit bien dans l'Émile nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Attention ! Si jamais quelqu'un fut prophète, ce fut bien ce soi-disant paranoïaque qui vit dans l'imaginaire, non, non, s'il n'y en a qu'un seul qui voit le réel à ce point-là à son époque, et il ne dit pas nous approchons du siècle de la révolution.
31:58 Nous approchons de l'état de crise, c'est très actuel, et du siècle des révolutions. Comme s'il voyait venir et 89, et 1830, et 1848, et la commune, et 1917. C'est quand même extraordinaire. Je rappelle que dans nos manuels et dans notre scolarité, on a toujours associé les chiffres et les lettres. Je plaisante un peu, je veux dire 18e siècle, voilà un chiffre, c'est le siècle des Lumières, voilà les lettres. 16e siècle, c'est un chiffre, la Renaissance, le siècle de l'humanisme, voilà les lettres.
Contre le naturalisme ; Haydn et le classicisme de Vienne
32:32 Le 17e, le grand siècle. Le 19e, c'est quoi ? On a les chiffres, est-ce qu'on a les lettres ? Le siècle des révolutions, oui. Si on parlait des lettres, et Rousseau lâche le morceau, c'est bien le siècle des révolutions. C'est curieux qu'on ne le dise pas, peut-être qu'on n'a pas assez de recul encore, je ne sais pas, c'est encore trop proche, mais quand même. Bon, donc, c'est cette thèse qui semble énorme, et même scandaleuse, à une époque qui se veut écolo-naturaliste, autant j'ai du respect pour l'écologie collective, démocratique, et basée sur une planification démocratiquement constituée, autant, n'est-ce pas, je combats la régression, n'est-ce pas, qui diabolise l'homme et divinise la nature, ce qui est, en rappelant que les premières réserves de protection de la nature apparaissent dans le Troisième Reich et dans les années 30, n'est-ce pas, sur le territoire de l'Allemagne, Naturschutzgebiet, donc, ça paraît scandaleux, mais, je ne peux pas m'empêcher de penser aux dernières symphonies de Haydn,
33:42 je commence à montrer que ça circule dans l'air à l'époque, Haydn, pour lequel Mozart avait tant d'affection filiale, puisqu'il l'appelait Papa Haydn, c'est pas, hein, Haydn qui est né bien avant Mozart et qui meurt bien après, Mozart ayant une vie si courte, en général, le génie n'aime pas le génie contemporain, c'est bien connu, il faut voir les rapports de Wagner et de Brahms pour ne parler que de cela ou de Schoenberg et Stravinsky, passons, mais, pour le cas de ces deux-là, c'est quand même exceptionnel, Haydn disant au père de Mozart « Votre fils est le plus grand des compositeurs dans tous les arts et dans tous les temps, et je vous le dis devant Dieu et en honnêt homme, c'est assez rare, n'est-ce pas, et quand à Mozart, il va dédicacer à Haydn ces six « Quatuor »
34:33 les plus élaborés, n'est-ce pas, Haydn ayant joué le rôle qu'on sait dans l'existence même et dans le surgissement, n'est-ce pas, du « Quatuor » à corde. Donc, « Or », pourquoi je parle de Haydn ici ? Ces dernières symphonies, on les baptise Londres et la grande forme classique dont ces symphonies constituent avec celle de Mozart et avec le Beethoven première et seconde manière, l'apogée de ce qu'on appelle le classicisme musical ou encore la première école de Vienne, je rappelle que dans la musicologie germanique, le classicisme, c'est Haydn, Mozart, Beethoven, c'est pas Racine et Corneille, c'est Haydn, Mozart, Beethoven, c'est-à-dire l'apogée de la forme classique où toutes les tensions restent disciplinées, où jamais le lyrisme qui va venir après envahissant avec le romantisme, où jamais le lyrisme n'aspire la totalité de l'œuvre au détriment du récit.
35:43 Dramatique, pas du tout au sens tragique, ça peut être très gai, très, très heureux, je pense, à bien des œuvres de Haydn, c'est Furtwängler qui disait « je n'ai jamais compris pourquoi Wagner n'a pas compris Haydn, c'est Furtwängler qui parle qui dit Haydn, c'est la joie de vivre, c'est le bonheur de vivre en grappe ». Bon, mais il y a à chaque fois un récit, des interruptions, des épisodes qui sont caractéristiques de la forme sonate avec son bitématisme, avec son alternance de thèmes actifs, décidés, on dit virils, à cause de la distribution des sexes au cours des anciens âges et intériorisés, tendres, dont on dit qu'ils sont féminins.
La rupture mozartienne et la tristesse voluptueuse de Rousseau
36:30 Cette alternance d'humeur, ces épisodes, ces ruptures qui n'existaient pas dans le répertoire baroque, où il y a une espèce de continuité métrique et rythmique, ce n'est pas la même chose, mais les deux, tout au long de l'œuvre, lorsqu'il y a une exception, je pense par exemple au quatrième Brandebourgeois, où il y a ce final-là.
37:07 C'est une fugue, comme je ne peux pas faire les quatre voix, d'un bout à l'autre, elle n'arrête pas. Ça n'arrête pas jusqu'à la fin, sauf à un moment donné à la fin. C'est un moment d'humour, ça dure quelques secondes, c'est suspendu et tout de suite.
37:37 Et ça reprend jusqu'à la fin et ça conclut. C'était pour dire je plaisante, je fais semblant de m'arrêter, je plaisante. Ce n'est pas une rupture comme dans Schubert ou dans Mozart où tout d'un coup il y a un découragement, où il y a une tentation tout d'un coup d'arrêter. À quoi bon ? J'en vois une occurrence très significative dans le final du dernier concerto de Mozart, la fin d'une fin. Son concerto pour clarinette.
38:07 en la majeure. Je crois que c'est 623 ou quelque chose comme ça. Plus de 600 dans ces dernières œuvres. Et on a souvent remarqué que la clarinette est l'instance de la sensualité chez Mozart comme timbre. et par ailleurs, il y a une tonalité qu'on associe à la sensualité chez Mozart, c'est le la majeure. Et voilà que ce concerto pour clarinette est en la majeure.
38:39 D'accord ? Il baigne dans cette espèce de volupté, de sensualité crépusculaire avec cette mélancolie voluptueuse. Ça paraît contradictoire. Mais là encore, on voit à quel point l'échange, l'aller-retour entre Mozart et Rousseau est fécond, cette ambivalence du ressenti pour parler comme les météorologues d'aujourd'hui, on la voit apparaître pour la première fois à ma connaissance dans une lettre, dans la troisième lettre de Rousseau à Malesherbes.
39:26 Lorsque parlant de son agitation dans la forêt de Montmorency, de ses extases dans les bois pour répondre à ce brave homme de Malesherbes qui essayait de faire l'interface aujourd'hui entre les adversaires du même. Enfin, expliquez-vous, vous vous défendez mal. C'est un brave type, Malesherbes. Et puis, il était opposé à certaines formes de censure. C'était quand même quelqu'un de bien pour un grand aristocrate comme lui. Et il disait à Rousseau « Qu'est-ce que vous trouvez dans la forêt ?
39:59 On est quand même mieux avec des tapis, un bon feu de cheminée, une belle musique de jolie femme. » Et Rousseau raconte ses journées dans l'Hermitage. Et il arrive à ce passage où il dit que ses extases quelquefois arrivaient à une limite en disant « Je sentais bientôt le néant de mes chimères qui venaient contrister mon âme tout d'un coup. » Eh bien, monsieur, ce n'était sa jouissance car j'en étais pénétré d'une tristesse que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.
40:37 Là, on voit poindre cette forme de sensualité heureuse qu'on trouve peut-être portée à sa perfection disons dans les œuvres pour clarinette du dernier Mozart. Je parlais du concerto et il y a bien sûr l'admirable quintet pour clarinette et corde qui pousse ça encore plus loin ce sentiment-là. Alors, pourquoi j'en parlais pour la rupture quand je disais que tout d'un coup la métrique s'interroge mais pas du tout par humour pour montrer que ça pourrait continuer comme ça indéfiniment comme chez Bach qui maîtrise parfaitement le procédé mais presque comme un commencement de…
Du final du concerto pour clarinette au 22e concerto
41:18 Il y a un terme anglais que j'ai du mal à traduire en français « Dejection » « Découragement » on dit souvent quoi. C'est le titre d'un très beau poème de Coleridge fait sous un accès de déprime on dirait plus familièrement aujourd'hui. Or, c'est déjà le spleen baudelairien en plein mais qui n'a pas encore disons les symptômes physiques somatiques presque inquiétants de…
41:54 de Baudelaire il y a un plus de plaisir alors que chez Baudelaire le spleen et le prolongement bien sûr du mal du siècle mais avec cette… une dose d'angoisse beaucoup plus prononcée jusqu'à l'hallucination auditive comme dans le spleen lancent vers le ciel un affreux hurlement bref donc il y a des images morbides comme la chauve-souris qui se cogne la tête avec des grands corbillards voilà sans tambour de musique voilà c'est ça bon alors je repense à ce final de concerto pour clarinette où Mozart tout d'un coup interrompt quoi ?
42:44 le final de son concerto un rondo il n'y a rien de moins mélancolique qu'un rondo en principe on doit laisser je le rappelle j'ai déjà dit pour d'autres oeuvres on doit laisser le public après l'approfondissement un peu mélancolique du mouvement lent du mouvement médian qui est idéal pour exprimer certains états d'âme ah oui c'est dans la forme sonate il faut laisser sur une bonne impression voilà ensuite un appel d'air frais je ne sais pas celui que lancera Valéry pour sortir Paul Valéry pour sortir du romantisme dans le cimetière marin avec la fameuse invocation non non debout dans l'ère successive il faut tenter de vivre de vivre voilà on a rarement été aussi classique néoclassique au sens post-romantique n'est-ce pas bon mais là on n'en est pas là on est au classicisme proprement dit et avec cette tentation romantique dans laquelle on ne va pas on est bien élevé on veut laisser l'auditeur sur une impression heureuse et c'est ce final avec ces petits chromatismes
43:55 dans Mozart le secret et donc ils saquillent son en doux le clarinettiste fait des cabrioles des arpèges des gammes comme il n'a pas eu l'occasion de pousser à ce point sa virtuosité dans les mouvements antérieurs tout va bien et tout d'un coup le propos s'arrête il y a un silence il essaie de réamorcer et ça s'interrompe de nouveau deuxième silence je ne sais pas combien d'anges passent et puis ça reprend et ça conclut or Mozart en a presque fait un genre de cette rupture on le retrouve dans son 22e concerto pour piano en mi bémol dans le final pareil on ne va pas faire plus un thème tout simple heureux qui a l'air de batifoler après un mouvement lent très recueilli d'accord et voici
45:06 que alors là l'orchestre s'interrompt et arrive alors là non pas un silence mais une séquence musicale qui n'a rien à voir avec le propos du final le propos antécédent du final sur un tempo beaucoup plus lent avec presque uniquement les instruments à vent on entend une mélodie qui vient de loin et qui exprime une certaine une lassitude heureuse et quand je dis une lassitude je fais exprès un mot je ne dis plus mélancolie parce que ça concerne autant le corps que l'âme une lassitude et donc je ne peux pas mieux la comparer qu'à celle des enfants vous savez les enfants tous ceux qui ont des enfants savent que pour les arracher à l'eau c'est difficile que ce soit à la plage au torrent à la piscine à la mer au bain n'est-ce pas les enfants ils sont bien dans l'eau vous voyez quand ils ont joué toute la journée à la plage etc et qu'on leur dit qu'il faut aller à la maison il y a un moment de mélancolie il y a un moment où ils sont gavés de gestes de courses folles
46:16 et tout d'un coup il y a le soleil qui décline ils savent que c'est l'heure de rentrer et c'est cette lassitude-là où le corps est à la fois comblé heureux et un peu las de tout ce bonheur qui s'exprime dans ce passage dont je parle dans le final du 22e concerto pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce passage qui voudraient à juste titre au lieu de m'écouter bavarder et écouter la musique de Mozart à laquelle je fais allusion je me permets une fois n'est pas coutume de renvoyer à un commentaire que j'en fais dans des courts-métrages réalisés par Alyosha Allard que je salue ici qui a fait le court-métrage la fausse note sous forme d'interview de votre serviteur et qui par ailleurs a enregistré pas mal de séquences il appelle ça des enfin moi j'appelle ça des entrées je ne me rappelle plus son terme qui est parfaitement approprié mais à un moment donné je choisis ce concerto ce passage
47:26 dans le final du 22e concerto pour en parler vous le trouvez dans une série de petits extraits qui s'appelle il n'y a pas que la pop voilà je vous le livre en un mot commençant il n'y a pas que la pop Alyosha Allard à deux ailes à Erdé à qui je rends hommage ici et à qui j'exprime toute ma gratitude et parce que là vous entendez l'illustration sonore c'est intercalé par une très belle interprétation de Robert Casadesus et de George Szell vous entendez ce thème qui vient tout d'un coup mais on a l'impression de non pas de rentrer au paradis mais d'avoir le regret à peine rentré de déjà devoir en sortir et à peine on s'est mis cette phrase incroyable dans l'oreille que la phrase reprend mais cette fois avec le soliste avec le piano qui jusque-là avait été muet pendant l'énoncé de la phrase à l'orchestre et enfin le thème énoncé a tellement d'affinité
L'opéra mozartien, l'ambivalence et les ensembles
48:36 avec ceux qui à la même époque se multiplient dans son opéra sans doute le plus accompli du point de vue strictement musical ça ne sert à rien de dire le meilleur le plus beau je rappelle qu'il y a l'opéra italien comme genre bien déterminé avec beaucoup de sous-genres dedans rien n'est plus différent que que le vérisme de Mascagni et que l'humour de Rossini ou la mélancolie de Bellini enfin il y a l'opéra italien avec sa primauté accordée à la forme ariose au chant à la mélodie bien sûr à l'aria je n'apprends rien ici il y a l'opéra français Rameau étant un des plus grands représentants mais enfin je veux dire le XIXe siècle les Carmen et les Gounod ça va vous montrer jusqu'au pour ne parler que des plus connus il y a l'opéra allemand il y a l'opéra russe ce sont des manières
49:47 de faire sonner le genre opéra de manière très différente à chaque fois et puis il y a l'opéra mozartien beaucoup de musicologues s'accordent à dire que l'opéra mozartien c'est encore autre chose il n'y a rien de comparable aux opéras de Mozart il n'y a pas d'équivalent Mozart est sans doute le plus grand compositeur germanique le plus grand compositeur italien et l'un des meilleurs compositeurs français voilà parce que je fais allusion à Così fan tutte qui sont dans le genre créés en Italie en particulier par l'école napolitaine opéra bouffe et bien on retrouve dans ce final du 22e concerto en mi bémol précisément des thèmes et des mélodies très apparentés à Cosi et c'est là où je voulais en arriver à Così fan tutte je reviens toujours à ces ambivalences sur lesquelles je me déplace depuis tout à l'heure je n'ai pas dit les ambiguïtés ça fait pardon de parler français ça fait un peu faux cul ce type là est ambigu ça veut dire il n'est pas clair en Afrique francophone
50:57 on dit le type là n'est pas clair ça veut dire il ne nous dit pas vraiment ce qu'il pense l'ambivalence c'est différent c'est des contradictions qui sont à l'insu même du sujet c'est plus profond pas hasard si c'est une notion très importante dans le champ freudien par exemple l'ambivalence et donc bonheur sensualité mélancolie on vient de voir que c'est une de ses formes d'ambivalence et j'en arrive à Cosi pourquoi parce que le sujet est un chef-d'œuvre de sujet pour opéra bouffe.
51:43 Mozart a son meilleur librettiste, un curé défroqué d'ailleurs, Da Ponte, n'est-ce pas, qui finira sa carrière aux États-Unis, soit dit en passant, une vie d'aventure. C'est avec Da Ponte qu'il va faire la fameuse trilogie qui sont les sommets de l'opéra chantant italien. Je ne dis pas d'opéra italien, l'opéra chantant italien à savoir, dans l'ordre chronologique, Les Noces, Don Giovanni et Cosi.
52:14 Et Cosi, bon, je ne suis pas le seul à le dire, les connaisseurs, si tant est que ce mot a un sens, disent que c'est bien le jardin secret de Mozart. En tout cas, ce qui est sûr sur l'objectif, maintenant, est mesurable. Dans aucun autre opéra, il y a autant d'ensemble. Je rappelle que dans un opéra, il y a des airs pour les solistes, l'air de Figaro, l'air de la Comtesse, l'air de Don Giovanni, l'air de Leporello, tout ce qu'on voudra. Et puis, il y a les ensembles, quand simultanément, il y a plusieurs personnages qui chantent.
52:46 Oui, on appelle ça. Alors, ou bien, ils chantent en suspendant l'action, et c'est typique, non pas de l'opéra bouffe, mais de l'opéra sérieux, sérieux étant le contraire de Bouffon. Mozart excelle dans les deux genres. Il a commencé par Idoménée et Mitridate, roi du Pont, qui sont des opera seria. C'est un peu plus emprunté, c'est un peu plus solennel.
53:17 Et là, chaque fois qu'il y a un ensemble, c'est un moment pur lyrique. Donc, on suspend l'action dramatique. Ce que Mozart est le premier à inaugurer, en particulier, dans le premier de notre grande trilogie Da Ponte, à savoir dans les Noces de Figaro, c'est que l'action continue pendant les ensembles. Alors, je renvoie ici ceux qui veulent en savoir plus, et surtout l'illustrer musicalement, par l'extraordinaire deuxième acte des Noces de Figaro, qui est un espèce de flow musical, non-stop, faudra attendre Wagner pour voir une séquence musicale sans interruption comme ça, non-stop, où l'action est haletante, il ne faut pas oublier c'est « La folle journée », avec des rebondissements, des péripéties, des reconnaissances.
Così fan tutte et le quintette des adieux
54:10 Et à quel point le nombre d'ensembles qui se télescopent, tantôt à trois, tantôt à quatre, tantôt à cinq, trio, quatuor, eh bien, Cosi, c'est l'apogée de ça. Dès le lever de rideau au premier acte, on a affaire, j'introduis là le passage dont je voudrais parler, où il y a l'apogée de l'ambivalence dont je parlais, pour rappeler mon fil, mais je contextualise ce passage en présentant Cosi en général, quand le rideau se lève, on voit trois mecs, je dis exprès des mecs, parce qu'il n'y a aucune femme, on est dans un bistrot sans femme, n'est-ce pas, un bistrot à Naples, avec deux jeunes gens, deux officiers du roi, deux jeunes hommes, dont chacun dit la plus fidèle, la plus belle, c'est la mienne, etc., ils ont chacun leurs copines, très bien, et puis, à un âge un peu plus mûr qui leur dit, oui, écoutez, vous êtes bien gentils, mais enfin, je veux dire, elles sont toutes les mêmes, Cosi, fan, toutes, mot à mot, elles font toutes la même chose, n'est-ce pas, ne m'imputez pas, ne m'imputez pas des idées propres au libertinage de l'époque,
55:22 je ne fais que restituer, et alors, les autres se fâchent, mais comment, ils sortent l'épée, attention, fuor la spada, et pardon pour mon accent corse, je suis désolé, remarquez à Naples, ce n'est pas très loin, de l'accent corse, qui doit beaucoup à l'accent napolitain, et puis, bien sûr, ça se calme, il dit, je suis un homme de paix, entrez les épées, écoutez, on va faire un pari, ça va être, l'action va commencer, je vais vous faire un pari que vos demoiselles, qui sont des anges, qui sont des perfections, tout ce que vous voulez, elles vont vous tromper dans la journée si vous faites ce que je vous dis, alors, n'importe quoi, eh bien, on parie cent sequins, vous voyez, Freud aura remarqué l'enjeu d'argent, quand même, n'est-ce pas, bon, surtout que l'homme mûr, là, va mettre la bonne, la bonne, la femme de ménage, de compagnie des deux jeunes femmes, en question, en disant, on donnerait la moitié si tu fais ce que je te dis, tu m'aides à, tu m'aides à arriver à ce qu'elle trompe leur, ces messieurs, vous voyez, bon, donc, j'en arrive à la scène dont je veux parler,
56:34 le, Don Alfonso, l'homme mûr, leur dit, qui est leur amie de longue date, et qui donc connaît les filles aussi, parce qu'il va souvent prendre le thé chez elles avec ses deux amis, Don Alfonso leur dit, voilà, vous faites exactement ce que je vous dis, vous allez disparaître en prétextant que le roi vous appelle à la guerre, très mauvaise nouvelle pour les jeunes filles qui pensent que, d'un jour à l'autre, ils vont leur annoncer plutôt le mariage, alors que là, ça va être qu'ils vont pratiquement à la mort, vous allez à la guerre, et vous revenez déguisé, j'aime bien, parce que la bonne va dire, oh là là, quel mousse au four d'elle lousse, c'est joli, n'est-ce pas, qu'est-ce que c'est que ce visage, or, oh, dont on n'a pas l'habitude, en fait, elle dit, est-ce que ce sont, il y a tout le problème, il y a tout le problème des Balkans qui est déjà là, est-ce que ce sont des Valaques, des Turchi, Valacchi, bon, des Bashi Bouzouk, si vous voulez, si vous voulez parler en termes tintinologiques, donc, c'est ce qu'ils font, et la scène, non, je ne vais pas me mettre, maintenant, j'y arrive, c'est celle où elles annoncent à leurs bien-aimés,
57:44 à leurs deux bien-aimés, où Don Alphonse, l'homme mûr, vient leur dire, je suis désolé d'être le porteur de mauvaises nouvelles, mais vos deux amis, le roi les appelle au champ de Mars, à la guerre, donc, il les fait venir, ils arrivent honteux en traînant les pieds, n'est-ce pas, et, pendant que, une barque, tout ça est payé par l'homme mûr, une barque avec une fausse armée, n'est-ce pas, leur dit, allez, on n'a pas beaucoup de temps, il faut embarquer, aller sur le champ de bataille, et donc, ce passage s'appelle, en musicologie, le quintet des adieux, nous sommes cinq, les deux jeunes gens, leurs deux quasi-fiancés, et leur ami Don Alphonse, nous sommes en plein d'opéra bouffe, nous on rigole, on sait que c'est faux, qu'ils ne vont pas à la guerre, n'est-ce pas, et voilà que, dès que le quintet commence, dès que l'action s'arrête, et que les cinq commencent à chanter, Mozart écrit la musique la plus bouleversante, comme si,
58:56 tout à coup, quelque chose d'onirique, un nuage de rêve, ça commence par des onomatopées, comme des larmes entrecoupées, il est introduit, si vous cherchez sur Youtube, par Di scrivermi ogni giorno, promets-moi de m'écrire chaque jour, n'est-ce pas, et bien sûr, ces phrases sont entrecoupées de sanglots, très sobres, de petites onomatopées, les voix s'éloignent, se ramènent, divergent, convergent, avec une science d'écriture, ahurissante, on arrive à ce qu'il y a de plus, je finis juste ça, je prends la parole, on arrive juste à ce qu'il y a de plus difficile à exprimer, et peut-être le plus important, c'est que dans une scène où on est censé faire semblant, car tout ça est faux, nous, nous savons, nous, spectateurs, comme dirait Hegel dans la phénoménologie en s'adressant à un lecteur, pour nous, ou en soi, nous, nous savons que, mais la conscience, elle, elle ne le sait pas, n'est-ce pas, nous sommes spectateurs de ce qui arrive à cette malheureuse conscience qui ne sait pas qu'elle va au casse-pipe, n'est-ce pas, donc, pour nous, en soi,
Watteau, Fragonard et les Fêtes galantes de Verlaine
1:00:06 on est en pleine bouffonnerie, mais alors, pourquoi faire cette musique bouleversante, comme jamais, la plus belle, peut-être, qu'on ait jamais écrite, dans le quintette des adieux, je te rends la parole. Non, non, non, je suis absolument, je m'excuse même de t'interrompre, parce que c'est passionnant, mais, moi, ce qui me frappe, justement, dans ta manière, justement, c'est que tu dialectises, en fait, ce rapport entre style galant et le côté Sturm und Drang ou le Empfindsamkeit, aussi, on parle pour les musiciens de cette époque, tu montres bien que ce n'est pas, contrairement à ce que certains écrivent, ce n'est pas tel morceau qui est écrit dans ce style-là, ça se mélange tout le temps, c'est pas, évidemment, il y a des morceaux emblématiques, symphonies, Don Giovanni, le Requiem, où là, vraiment, le côté dramatique est plus évident.
1:00:52 Oui, et j'allais dire, pour faire un anachronisme, ce Mozart romantique, alors qu'il est pré-romantique, effectivement, il se dérange le plus à l'esprit, mais ce qui est le plus poignant, comme tu dis, c'est qu'il tient les deux bouts, c'est cette ambiguïté-là, mais dans cette esthétique que tu parles du quintette de Così, et je ne sais pas, moi, j'ai l'impression que c'était l'illustration musicale d'un tableau de Watteau, avec ce côté embarquement pour Cythère. Alors là, tu me combles, on dirait que tu m'as espionné pendant que je préparais le…
1:01:22 parce que je comptais bien faire un parallèle avec les fêtes galantes. Oui, c'est peut-être aussi parce qu'on se connaît, ça va être aussi des réminiscences. Ah non, non, mais non, mais c'est parce que tu connais, si on connaît, on ne peut pas ne pas faire le rapprochement. C'est l'esthétique de cette époque aussi, voilà, mais c'est pour se pousser au point de se connaître. Comme dit très bien Verlaine dans un recueil de poèmes au titre éponyme, les fêtes galantes, n'est-ce pas ? Donc inspiré par cette atmosphère unique qui dégage de la peinture de Watteau, qui est si différente à la même époque de celle de Fragonard.
1:01:52 Les deux sont des sommets de la peinture, mais Fragonard respire. Fragonard, c'est plutôt les noces de Figaro. C'est vraiment… C'est une flopée de bonheur sur trois actes, pratiquement, ça n'arrête pas. Alors que je pense au verrou, l'escarpolette, vous savez, ça fait un balançoir dans la chaussure, ça envole. Là, c'est un peu ce que tu disais sur les fameux rubans qui sont plus importants que la beauté de la fille, finalement. Exactement, exactement.
1:02:22 Alors que chez Watteau, c'est plus crépusculaire et plus mélancolique. Et Verlaine, personne ne l'a exprimé au plus près comme Verlaine lorsqu'il dit tout en chantant sur le mode mineur, l'amour vainqueur et la vie opportune. Ensemble, le mode mineur, ce n'est pas fait pour exprimer l'amour vainqueur et la vie opportune. Voilà, Do majeur, voilà Do mineur. Ce n'est pas possible, n'est-ce pas ?
1:02:52 Tout en chantant sur le mode mineur, l'amour vainqueur et la vie opportune, ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur. et leur chanson se mêle au clair de lune, au calme clair de lune, tristes et beaux qui fait rêver les oiseaux dans les arbres et sangloter d'extase les jets d'eau. Vous voyez de nouveau, sangloter d'extase. Vous voyez l'oxymore, sanglotés d'extase les jets d'eau, les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
1:03:23 Et là encore, c'est un peu oxymorique cette manière de rapprocher le plus fluide les jets d'eau du marbre, du plus dur. Il y a ici quelque chose qui tient à ce que j'appelle moi la bascule historiquement parlant. On n'est plus tout à fait dans l'Ancien Régime, on n'est pas dans le Nouveau. Le Nouveau, ce sera après Waterloo. Il va commencer à s'échapper jusqu'à nous, pratiquement, avec la domination du monde anglo-saxon et puritain sur le monde.
1:04:00 Je mets au défi qui que ce soit de contester qu'à partir de Waterloo, on est en train de passer la main avec l'émergence de la Chine, mais pour l'instant, toute la période depuis Waterloo est évidée par une domination anglo-saxonne, où l'Angleterre passe la main après aux États-Unis. Il faut être clair. On n'est pas dans ce temps-là du Nouveau Monde, mais de nombreux éléments dont ceux que je viens de signaler, en particulier l'ambivalence, font qu'on n'est plus dans l'Ancien non plus.
Les Noces de Figaro et la vraie nature à fuir
1:04:37 Et là, j'en arrive, je reviens aux Noces de Figaro après mon incursion dans Cosi, pour parler du personnage de Suzanne. Pour faire remarquer, vous me direz, tu parles de Beaumarchais ou de Mozart ? Eh bien, attendez, justement, est-ce un hasard ? Ces trois opéras, cette trilogie Da Ponte et Les Noces de Figaro, toujours dans l'ordre chronologique, Don Giovanni et Cosi, sont tous les trois incroyablement corrosifs et subversifs pour l'époque.
1:05:11 Beaumarchais, oui. Et les empruntes acquis à l'avant-garde française à Beaumarchais qui réalise ce tour de force de faire applaudir par son public d'aristocrates la ruine de leurs privilèges. Car Les Noces de Figaro, c'est quand même le comte Almaviva qui est ridiculisé d'un bout à l'autre qui n'arrive pas à imposer son droit de cuissage. Et le héros, le couple de héros, Figaro et Suzanne et sa fiancée bientôt femme, viennent de la roture et même un barbier, c'est même pas parce que dans la roture, il y a aussi, je ne sais pas moi, un président du Parlement de Dijon.
1:05:57 On en est loin. On sort vraiment, on n'est pas loin de la ruralité. C'est ce que j'appelle la bascule. Vous commencez à comprendre quand j'ai dit que le bonheur dont je parle et qu'à exprimer sont les ennemis baufalés, des demoiselles avec des dentelles, etc. On est à l'opposé du naturalisme écologique d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas de fuir la cité pour aller dans la nature, mais de fuir la nature véritable qui est la mort, la maladie, la souffrance, la misère, pour aller vers ce que les progrès de la praxis commencent à proposer au vivre ensemble quelque chose de vivable, justement.
1:06:40 Je sais que je vais très vite pour des choses très concrètes et très complexes. Mais sinon, quand et où le dira-t-on ? C'est en tout cas exactement l'époque où ça se décide. Et quand Saint-Just, je répète toutes ces références qui se conjuguent, dit le bonheur est une idée neuve en Europe. Parce que c'est un peu intriguant cette phrase, on pourrait dire mais enfin quand même, je ne sais pas, vous lisez le roman de Chrétien de Troyes, il y a des moments très heureux. Oui, oui, oui, bien sûr, oui, pour la princesse à sa tour qui a des nattes qui tombent du troisième étage jusqu'au rez-de-chaussée, des tresses, pardon, et qui attend que son bien-aimé revienne de Jérusalem où elle l'a envoyé s'il veut mériter son amour.
1:07:23 Je veux dire, je veux bien, mais ce n'est pas les paysans, ça. Les paysans, c'est quelques galois qu'on croise de temps en temps entre ces grands chevaliers vikings normands, n'est-ce pas, et qui sont des sous-hommes, qui sont noirs et petits. Pardon ? Dans Yvain, le chevalier au lion de Chrétien de Troyes, il y a une description du manant, en fait. Mais voilà. C'est quasiment un personnage fantastique. C'est saisissant. Et là, on est au 13e siècle, et même au 12e, d'ailleurs.
1:07:54 Je ne parle même pas, au 17e encore, il faut voir l'incroyable texte de La Bruyère sur les paysans. On voit dans la campagne d'étranges animaux, lorsqu'ils se redressent, on s'aperçoit, malgré leur face noire, que ce sont des hommes qui murmurent, je ne le dis pas par cœur, qui murmurent quelques syllabes à peine compréhensibles. La Bruyère. On voit les tableaux de Le Nain aussi. Voilà, exactement. C'est la même veine. Les tableaux de Bouches et Danté.
Espérance de vie, tiers-monde et fin de la préhistoire
1:08:27 Non, non, mais on est tellement en train de vivre une époque où de Michéa à je ne sais quelle type écologie, ce qui n'est pas le cas de Michéa, il faut être juste. On se cite commun que c'était mieux avant, quelque part, qu'il faut tout de même en train de vivre. L'espérance de vie d'un paysan sous Louis XV, c'est 35 ans, c'est-à-dire l'âge où est mort Mozart et on considère que c'est un scandale. Retrospectivement, évidemment. Écoute, tu parles à quelqu'un qui a vécu 34 ans de sa vie dans des pays où l'espérance de vie encore aujourd'hui est de 42 ans.
1:09:03 Oui, au Niger. Oui. Il bat aussi le record du taux de natalité parce que là-bas, c'est neuf enfants la moyenne. C'est quand même hallucinant. Mais pour en garder deux. C'est le 18e. Entre le palu, le choléra, chaque saison sèche, etc. Mais bien sûr, arrêtons d'opposer l'identité africaine et l'identité européenne. En fait, c'est des différences dans le temps et non pas dans l'espace, ces choses-là. C'est des différences de moments historiques si on veut comprendre les problèmes où se débattent nos frères et nos camarades de ce qu'on appelait le tiers-monde.
1:09:41 Il faut voir nos ancêtres et non pas à chaque fois être dans un exotisme qui n'avoue pas son nom. Ce n'est pas ex, c'est in, nous l'avons dedans. C'est comme une obscure réminiscence. Et j'en profite pour examiner d'un peu plus près cette notion qui nous éloigne quelques instants de Mozart, celle de tiers-monde. En constatant, soyons très rigoureux maintenant, qu'ici, tiers est un nombre ordinal.
1:10:11 Ça ne veut pas dire qu'il y a trois mondes, ça veut dire qu'il y en a un qui est le tiers-monde qui vient en troisième. Ça veut dire quoi ça ? Il y en a deux avant, oui. Il y a le monde capitaliste et le monde communiste à l'époque. Et tout ce qui n'était ni l'un ni l'autre, on le mettait dans le tiers-monde. Ce qui est ridicule, c'est une notion imaginaire. Cuba, on va le mettre où ? Le Vietnam, on va le mettre où ? L'Allemagne fédérale, on va la mettre où ? Ils ont parlé de tricontinentale. Pardon ? C'est pour ça que avec Cuba, c'est la tricontinentale. Mais bien sûr.
1:10:42 Déjà, les non-alignés, c'est déjà plus objectif comme appellation, n'est-ce pas ? Je referme la parenthèse. Donc, quand je dis sortir, nous commençons à peine à sortir des ténèbres. Voilà ce que je veux dire. Et je n'oublie pas le plus grand Marx peut-être, celui qui, au lieu et à la place et au moment où Hegel parle de la fin de l'histoire, parle de la fin de la préhistoire.
1:11:15 Dans la préface de 1859 à la contribution à la critique de l'économie politique, il dit que si on se débarrasse du mode de production capitaliste, alors, non, ce n'est pas la fin. Ce n'est pas la fin des temps. Ce n'est pas... Alors, ils se mariaient et vécu heureux avec beaucoup d'enfants. Ce n'est pas la fin de l'histoire où il ne se passe plus rien. Non. C'est le début. C'est le début, oui. Parce qu'avant, c'était la préhistoire. On sort des ténèbres. Je ne suis pas en train de faire l'éloge du capitalisme en disant qu'il nous a sortis de l'ancien régime.
1:11:48 Non. C'est des ruses de la raison qui font que la raison a choisi la classe qui était le plus avant-garde à ce moment-là par rapport à la féodalité. Mais immédiatement après, le conflit qui régnait depuis des siècles entre la paysannerie et l'aristocratie va surgir entre la bourgeoisie et le monde ouvrier. Donc, on est en train de voir des choses essentielles. On ne croyait pas comme ça qu'à travers les dentelles et les boucles et les fanfreluches de Rousseau et de Mozart.
Féminisme bourgeois, jouissance et personnage de Suzanne
1:12:21 On est arrivé à ces considérations. Mais on y est enfin à tout cela. Ce que Rousseau appelait le tout cela. Je préférais toujours la moins jolie ayant tout cela. Ayant tout quoi ? Mais tout ce qui nous sort de l'horreur. Et c'est pourquoi quand je vois le féminisme bourgeois car il y a un féminisme dont je suis un fervent partisan, quand on voit encore le décalage qu'entre les salaires des hommes et des femmes, il y a beaucoup à faire pour la cause du féminisme encore.
1:12:54 Mais le féminisme bourgeois, celui pour qui l'ennemi, c'est l'homme et non pas les femmes et les hommes qui exploitent les millions d'autres femmes et d'hommes. Parce qu'on ne va pas venir que Madame Lagarde, Madame de Bettencourt, que la terre lui soit légère, vivante, ou Condoleezza Rice, n'est-ce pas, fassent partie des pauvres malheureuses exploitées par leur salopard de mari. Et elles ont eu la peau. Quand Madame Lagarde est passée en Estonie, les retraites des vieilles sont tombées à 50 ans.
1:13:24 Ah, excusez-moi, à 50 euros. Oui, je n'arrive même pas à le dire tellement que c'est gros. Donc, elles ne sont pas tendres ces femmes-là pour les femmes, n'est-ce pas, dans le discours ? Oui, oui, bien sûr. Elles vont justifier l'intervention en Afghanistan pour dévoiler les femmes. Maintenant, c'est pire que jamais les régimes. Ils sont en train de s'entendre avec ceux qui lapidaient les femmes. Et les vitrilles au LMM. Pardon ? Et les vitrilles au LMM. Voilà, au passage. Et ils appuient les mêmes en Syrie, ceux qui lapident sur la place publique ou qui égorgent les enfants de 14 ans.
1:14:02 Non, c'est grave ce qu'on est en train de voir. Ce que je reproche au féminisme bourgeois avant tout, c'est, entre autres thèmes, celui de la femme objet. C'est un scandale, n'est-ce pas, de faire de la femme un objet. Mais attendez, le rêve de la femme malienne qui fait 10 kilomètres tous les matins pour chercher l'eau et 10 kilomètres après pour chercher le bois pour chauffer l'eau, c'est d'être une heure dans sa vie femme objet alors qu'elle a le dos cassé en deux.
1:14:36 N'est-ce pas, par les 10 grossesses qu'elle a subies pour, encore une fois, pour en garder parce qu'elles vont dire oui, c'est leur mari qui n'ont, elle aussi. Une femme qui n'a pas d'enfant là-bas, elle est haïe d'abord par les femmes, elle est méprisée par les femmes. Enfin, qui n'a pas d'enfant, qui n'a que des garçons, qui n'arrive pas à le dire, qui n'a que des filles, elle est déjà très mal vue. Et si elle n'a pas d'enfant, il vaut mieux qu'elle quitte le village. Vous voyez, bon. Donc, son rêve, c'est d'être, de pouvoir être cette femme objet.
1:15:11 Quelle chance d'avoir comme seul problème, c'est qu'on vous sers d'un peu trop près dans le métro. Si c'est ça, je veux dire, c'est détestable. Mais je veux dire, quand on n'a que ces problèmes à dénoncer, c'est qu'on est sauvé. de quoi des ténèbres dont je parlais ? Il me fallait des demoiselles, des mains plus mignonnes, n'est-ce pas, et une chevelure mieux ajustée. Je reprends tout ce que dit Rousseau. Et je reprends ce que dit Saint-Just.
1:15:44 Regardez comme tout s'ajuste maintenant. Le bonheur est une idée neuve. C'est-à-dire, le bonheur qui n'était le privilège que de quelques-uns, et du coup, ce n'était pas du bonheur, c'était de la jouissance. Regardez bien les libertins, c'est l'apogée de la jouissance. C'est l'époque de Mozart. C'est l'époque de Rousseau, c'est l'apogée de la jouissance. J'ai son expression littéraire, d'ailleurs, que ce soit les Liaisons dangereuses ou autre chose, ou marquis de Sade, ce n'est pas ça qui manque, n'est-ce pas.
1:16:18 Et ça commence déjà dès le XVIIe siècle, il y a des textes de La Fontaine qui sont excellents, n'est-ce pas, ou même à la Renaissance, la Galerie des femmes de Brantôme, mais il y a toute une tradition libertine, n'est-ce pas, surtout dans notre douce France, n'est-ce pas, or, de qui je parle là, de M. Choderlos, de Laclos, du marquis de Sade, je ne le reproche pas d'être aristocrate, mais je constate qu'on prend le contre-pied de ceux qui ne croient qu'on a découvert la sexualité qu'à partir de mai 68, parce qu'on nous fait croire ça, la révolution sexuelle, non, ce qui est nouveau dès la fin XVIIIe et qui illustre le personnage de Suzanne dans Les Noces de Figaro, c'est que la jouissance, il n'y a pas que les aristocrates qui y ont droit.
1:17:08 Le personnage de Suzanne est la première bonniche, je fais exprès de prendre un mot, infamant, n'est-ce pas, qui a un rôle de premier plan, de prima donna, car il y a des bonnes chez Molière, et elles sont merveilleuses, la Martine, la servante, est inoubliable, mon Dieu, je n'avions point étudié comme vous, je parlons tout droit comme on parle chez nous, n'est-ce pas, elle est merveilleuse et elle a bien plus de bon sens que ses folles de maîtresses, n'est-ce pas, mais ça reste une bonne, elle est à sa place pour l'éternité, on n'imagine pas, n'est-ce pas, faire l'extraordinaire duo, alors là je passe du mariage de Figaro de Beaumarchais, de nouveau au noce de Figaro de Mozart, extraordinaire duo de Suzanne et de la comtesse, quand il faut faire la fausse, le faux rendez-vous, n'est-ce pas, à Figaro pour le piéger, le fameux duo sotto i pini, rendez-vous au clair de lune sous les pins, où c'est une espèce de, je cherche le mot, de babil, entre deux oiseaux surnaturellement inspirés,
Le triangle de Rousseau et les sciences de l'histoire
1:18:20 entre une mezzo et une soprano pour comment dire, voilà. Et là on retrouve aussi Rousseau, la nouvelle Héloïse, enfin sa sensibilité expo chez Beaumarchais, mais c'est préparé par Rousseau. C'est pas un hasard s'il le place dans ce milieu-là, Rousseau, c'est toujours la réponse à la question pour qui il se prend. Et bien Rousseau, c'est le challenger, oui, je vais prendre la femme là où elle est. La femme de la Bible, enfin la femme, je veux dire, ce n'est pas le sexe femelle, c'est la femme.
1:18:53 Il a fallu des millénaires pour la produire, cette féminité-là. Et donc, on retrouve ici le fameux triangle de Rousseau, je me suis permis de forger ce concept, je n'en suis pas l'auteur, c'est Nerval, le premier qui l'a formulé. Mais je revendique le syntagme, le triangle de Rousseau. Pour le résumer, Nerval dans Angélique, lorsqu'ils arrivent tout près de la tombe de Rousseau à Ermenonville, ils passent d'abord trois kilomètres avant Ermenonville avec son ami Sylvain, ils vont visiter en bon touriste l'abbaye de Chaalis.
1:19:34 Et là, il y a cet incroyable passage, ils arrivent devant le petit château où Henri IV a abrité ses amours avec Gabrielle d'Estrées. Vous voyez la continuité de notre propos. Et il dit le fils du garde, donc un paysan, le fils du garde qui nous faisait visiter les lieux, nous dit voici la tour de la belle Gabrielle. Gabrielle, la favorite d'Henri IV. Tous les soirs, Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre et le roi qui était jaloux a fini par le faire mourir.
1:20:07 Nerval commence par rire, comme vous et moi. Enfin, quand même, c'est bien les paysans ignares pour faire de tels anachronismes de ne pas comprendre que Rousseau, c'est deux siècles après Henri IV. Et Nerval met un point et va à la ligne et arrête de rire. Cette formule est peut-être plus vraie qu'on ne croit, dit-il. Rousseau, en refusant les 100 louis de Madame de Pompadour, a ruiné l'édifice fondé par Henri.
1:20:37 tout a croulé, son image immortelle demeure debout sur les ruines. Voilà le triangle de Rousseau. Henri IV, Gabrielle et le challenger. Alors, ça fait presque rire de voir Rousseau un peu en Casanova à l'échelle de soie venant pincer de la guitare sous la fenêtre de l'extorsion de la plus-value. Voilà où je veux en arriver. qu'est-ce que c'est que représente ici dans l'ordre symbolique Gabrielle, d'autres, les noms sont inépuisables.
1:21:09 Bref, l'instrument de jouissance du pouvoir. C'est bien de ça qu'il s'agit, du souverain. Qu'est-ce que ça symbolise ? Sinon, cette jouissance qui est le privilège précisément du pouvoir. et donc des millénaires d'extorsion de plus-value. Et ce n'est pas un hasard si le même Henri IV à qui on avait dit avant qu'il règne sur Paris, Majesté vous n'y pensez pas vous êtes protestant jamais vous pourrez régner sur la capitale de la fille aînée de l'Église, enfin je veux dire de la France, il faudrait se convertir.
1:21:50 Et alors, Paris vaut bien la messe. Alors, Paris avec les filles un cul comme ça et les cheveux bouclés je m'en fous de la religion. Pas con Henri IV, vous voyez, on voit des choses sérieuses. Il avait bien compris lui que c'était la jouissance l'enjeu. La poule au pot pour le paysan et Gabrielle pour moi. Pour la paysan le dimanche et Gabrielle tous les jours. Tu ne parles pas de lui. Le triangle de Rousseau, le souverain, la favorite.
1:22:25 le challenger. Et ce qui nous vaut dans ce que j'appelle la bascule fin 18e, c'est précisément qu'il y a un challenge. Avant, le rival, il était dans l'aristocratie. C'est tout des tragédies de Racine. Oui. Je suis je demeurai longtemps errant dans Césarée. Eh oui, je demeuré longtemps errant dans Césarée. Je rappelle qu'un grand communiste a été hanté par ce vers.
1:22:57 Je crois que c'est dans Aurélien, non ? Oui, c'est le début. Voilà. Vous voyez, au début, on était dans le champ psy, l'ambivalence, un mélange de mélancolie et de jouissance, etc. Et là, on arrive à un autre ordre. On passe du champ psy au champ H, je ne sais pas comment il faudrait dire, les sciences de l'histoire qui sont à faire. J'ai choqué quelques camarades marxistes-léninistes récemment, choqués, ce sont des amis, un des camarades, quand je leur ai dit que socialisme scientifique, on peut le dire rapidement comme ça, mais c'est une formule.
1:23:41 Moi, je préfère le mot discipline. Ça veut dire la discipline, ce n'est pas l'opinion, c'est plus que la doxa. Attention. Mais qui s'achemine, qui vise une expression scientifique collectivement. Marx est le premier à dire qu'il faudrait réunir pluridisciplinairement des économistes, des biologistes, des géographes, etc. C'est un travail d'équipe. C'est à faire, les sciences de l'histoire. Le grand mérite de Marx est d'avoir ouvert la porte qui y mène, enfin la porte de la route qui y mène, si je puis dire, d'avoir levé la barrière qui empêchait d'emprunter cette route.
1:24:20 D'ailleurs, le texte de Engels, il faut le rappeler, c'est du socialisme utopique au socialisme scientifique. Bien sûr. Si on parle en termes relatifs, moi l'expression ne me dérange pas socialisme scientifique. Si c'est en termes relatifs par opposition aux rêveries des, comment ça s'appelait, chez Proudhon, la lée, les... Des phalanstères. Mais oui, et autre rêverie utopiste que l'on connaît, je veux dire, il est sûr qu'à ce moment-là, l'épithète scientifique n'est pas usurpée, je veux dire, mais voilà.
1:24:55 Mais pour que ce soit élevé au niveau de rigueur et de formalisation qu'il y a dans les sciences de la nature, par exemple, c'est un travail collectif qui ne peut s'accomplir qu'en supposant qu'on s'est débarrassé du carcan des rapports bourgeois de production, capitalistes de production. J'ai l'air d'être un peu plus loin de Mozart, on y est en plein. Mozart choisit trois œuvres qui sont à l'avant-garde, sans propos.
Mozart combatif : maçonnerie, Flûte enchantée, bascule
1:25:25 Et encore, pour que ça passe à la censure, c'est Il dissoluto punito. Qui se termine mal, n'est-ce pas ? Mais enfin, c'est lui qui nous fascine d'un bout à l'autre. C'est Don Juan. Là, Rousseau avait raison de dire ce qu'on aime vous dire. Chez Molière, on admire quand même celui qui fait le mal. Et puis, n'oublions pas, le dernier Mozart, son inscription à la maçonnerie.
1:26:02 Et à l'époque, ce n'était pas une cooptation entre mafieux comme dans les milieux niçois. Bon, je m'arrête là. Si c'était connu, je m'arrêterais. Il y a de quoi ne pas s'arrêter, n'est-ce pas ? C'était à l'époque une formule d'entraide pour les plus démunis. Et Nerval… Mais lui, on s'est mis. Mozart a trouvé, justement, Mozart a trouvé auprès de… des frères, on ne dit pas des camarades, des frères en maçonnerie, je pense à Süssmayr qui va terminer son requiem, à Schikaneder qui va écrire…
1:26:40 Demander la… Qui va écrire le texte de la Flûte. Et à qui il va demander un drap pour enterrer un de ses enfants. Je reviens un peu à… Nous sortons des ténèbres. Je rappelle que les parents de Mozart ont eu six enfants. N'ont survécu que Wolfgang et sa sœur Anna-Marie dit Nannerl, n'est-ce pas ? Je rappelle qu'entre Wolfgang qui est le cadet l'aîné est mort nouveau-né, entre Mozart et sa petite sœur, il y a trois décès, trois enfants morts.
1:27:17 Que Mozart, à son tour, fait cinq enfants avec Constance, n'est-ce pas ? Il y en a trois qui meurent. Je dis ça pour revenir un petit peu à ma séquence nous sortons des ténèbres. Et dans les symphonies londoniennes de Haydn, on voit sur les toits, sur les clochers, un ciel de ville quelque part comme un profil d'avenir qui commence à être vivable.
1:27:48 Symboliquement, ce n'est pas l'affreux Londres qui va venir empester en 1840 et que dépeindra si bien Dickens, ce n'est pas celui d'Oliver Twist. C'est le Londres de 23 ans. C'est en tant que Londres est ici une métonymie de la cité, Civitas Dei, construite par les hommes. Pardon ? Non, non, c'est le Londres de Voltaire. Voilà. C'est le modèle anglais pour les plus avancés des Lumières, bien sûr. Le roman anglais. si la première publication importante de Voltaire, c'est les lettres anglaises.
1:28:23 Voilà. Donc, je ne suis pas en train de tourner le dos à Mozart et d'extrapoler. Mozart choisit les sujets qui sont les plus à l'avant-garde sociétalement, on dirait, aujourd'hui, premièrement, les libertins, corrosifs. En plus, avec la maçonnerie, je veux dire, il s'inscrit en plein dans l'idéal des Lumières, dans la laïcité et dans la critique. Et il n'a jamais cessé Mozart et ça a beaucoup nuit à sa carrière d'avoir un énorme – je n'aime pas le mot ressentiment parce que ce n'est pas très mozartien – il était implacable dans son rejet de la morgue et de l'injustice aristocratique.
1:29:15 Je rappelle tout de même que Mozart a été l'objet d'une haine épouvantable de l'aristocratie viennoise qui ne s'est pas arrangée lorsqu'il s'inscrit à la maçonnerie. Vous imaginez, dans l'Autriche, hyper catholique Mais déjà, par le fait qu'il voulait faire un opéra populaire et donc, en Autriche, allemand. Je pense à L'Enlèvement au sérail et à la flûte enchantée, alors que les Italiens régnaient à la cour.
1:29:48 Et voilà que la femme, comment ça s'appelle, la veuve de Paesiello dit à la cour de Léopold qui remplace Joseph II avait une certaine tendresse pour Mozart. Mais il meurt prématurément, d'ailleurs, Così fan tutte a un succès pour une fois à Vienne éclatant, manque de chance, n'est-ce pas, on confine. Parce que Joseph II casse sa pipe et donc, à cause des journées de deuil décrétées, tout concert est suspendu et lorsque le deuil est terminé, tout le monde a oublié Così fan tutte.
1:30:34 il y a comme ça des malédictions. Or, pendant ce temps, la veuve de Paesiello avec le nouveau souverain qui déteste Mozart dit en écoutant les noces de Figaro qu'elle est une porcherie musicale, une porcherie musicale. Ou une porcheria tedesca Musicale, tedesca, oui, excuse-moi. C'est justement à cause, vous voyez, on sent que à l'époque, vous savez, il y avait des musiciens italiens dans toutes les cours d'Europe.
1:31:10 Voilà. Donc, il y avait un préjugé pour l'Italien à l'époque. Oui, non, mais on sous-estime chez Mozart ce côté combatif à ce niveau-là et qui culmine. Et là, carrément Mozart est carrément rousseauien dans l'expression. Bien sûr, c'est Schikaneder qui a fait le texte « La Flûte enchantée », n'est-ce pas ? mais l'extraordinaire dialogue entre Sarastro et les trois prêtres du Temple Soleil, du Temple Solaire, n'est-ce pas ?
1:31:40 Lorsque l'un des prêtres, au moment où Sarastro leur annonce que Tamino va subir des épreuves, là, on est dans les rituels d'initiatique classique, lorsque Sarastro énumère les épreuves de l'eau, du feu, du silence, etc., il y en a un des prêtres qui dit « Est-ce que vous pensez que Tamino sera capable de les soutenir ? » Rappelez-vous, « Er ist ein Prinz » et Sarastro répond « Mais, Er ist ein Mensch ». Un prince plus, c'est un homme.
1:32:12 Voilà. Vous pensez qu'il pourra se tenir ses épreuves, car enfin, rappelez-vous que c'est un prince. Et voilà que Sarastro répond « Plus, c'est un homme ». Ça, c'est du Rousseau. Du rang de roi qu'un lâche, un méchant et un fou peut remplir comme tant d'autres, il monte à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir. Voilà. Je ne suis pas à la hauteur de la beauté de la musique de Mozart, qui le serait.
1:32:44 Mais je voulais montrer que cette bascule, et je finirai peut-être sur ton allusion à Watteau, et je ne veux pas négliger aussi le côté inédit, pas seulement à cette époque, mais jusqu'à aujourd'hui. C'est-à-dire d'essayer de vivre les toutes dernières années avant quelque chose qui peut mal tourner, avant une révolution qui peut être chouravée, qui peut être détournée. Et c'est ça les Fêtes galantes.
1:33:14 Et c'est pour ça qu'on prolonge les sérénades au clair de lune, qu'on essaie de vivre les derniers moments de quoi la Maillard à Trianon, oui, mais parce que quelque chose arrive et personne ne sait qu'il retrouvera ses petits là-dedans. La musique de Mozart est toute entière dans cette bascule. C'est pourquoi j'ai commencé par la bouffée de bonheur du concerto pour flûte et harpe, qui reste l'horizon, allez, je le dis, des masses populaires seulement à partir de cette époque-là.
1:33:47 voilà, ils n'ont plus le privilège d'une aristocratie confinée. Écoute, c'est magnifique, on est parti du génie pour arriver à l'humanité, comme programmatique, j'allais dire. Donc, Mozart n'a pas volé être le musicien classique le plus écouté, après tout. C'est bon, on comprend bien pourquoi. Voilà, grâce à toi. Et, écoute, on s'arrête là et on dit à la semaine prochaine. Avec grand plaisir, Aymeric. Merci. Je vous remercie pour sa fidélité.
1:34:18 Merci.