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Les textes envoyés et la préface des Filles du feu
1:46 Mais voilà, donc je vais répondre à Jacques, mais auparavant, je voudrais lire tout de même quelques-uns des textes qui vous ont été envoyés au préalable sur notre page Facebook, en rapport bien sûr avec les thèmes de l'amnésie et l'anamnèse, la mémoire et de l'oubli, si vous préférez. On commentera ces différences, mais je vais commencer par lire ces textes dont, pour la plupart, ce n'est pas le cas de tous, pour la plupart plongent dans la donnée de la mythologie grecque.
2:37 Il est question en particulier de la figure de Mnemosyne. Mnemosyne, si vous voulez prononcer le Y en grec, c'est-à-dire avec un U. J'avais un beau-père allemand qui disait qu'il était allé de Paris à Nice par Lyon. Donc, je vais commencer par lire quelques-uns de ces textes et en laissant de côté pour l'instant les poèmes de Hölderlin, je vais y venir très rapidement après, et d'abord justement parce qu'ils ont souvent des côtés en première lecture qui paraissent obscurs ou hermétiques comme on voudra, ou difficiles, Ça n'empêche pas d'y goûter des beautés incomparables. Oui, on pourrait dire de Hölderlin ce que Nerval demande à Alexandre Dumas à la fin de sa préface aux Filles du Feu, pour ceux qui s'en souviennent.
3:38 J'avais cité cette fin lorsque j'avais fait ma série sur Angélique, qui consistait au Nerval dit très précisément à Dumas. Et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets, il parlait des chimères, qui ont la réputation d'être hermétique, la série de poèmes de Nerval, n'est-ce pas ? Et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composée dans un état de rêverie supernaturaliste, comme disent les Allemands, c'est écrit dans les années 1850, Et le mot surréalisme, vous vous en doutez bien, n'existait pas, c'était presque un siècle trop tôt. Mais je trouve que l'expression est encore mieux appropriée.
4:22 Dans un état de rêverie supernaturaliste, comme disent les Allemands, vous les trouverez tous à la fin du volume, vous verrez ils ne sont guère plus obscurs, là il ironise un peu, sachant que Dumas il ne comprendra pas grand-chose, ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique de Hegel, vous voyez qu'il n'est pas un modèle de transparence non plus, Ou les mémorables de Swedenborg, un mystique suédois, et perdraient de leur charme, et là j'en arrive à Hegel, et perdraient de leur charme à être expliqués si la chose était possible, concédez-moi du moins le mérite de l'expression.
4:56 Je ne peux pas empêcher d'aller jusqu'au bout, la dernière phrase qui fait la chute de la préface, parce que d'abord elle s'applique, hélas, à Hegel, mais elle est tellement appropriée. La dernière folie qui me restera sera de me croire poète, c'est à la critique de m'en guérir. On n'a jamais vu un fou avec un tel contrôle et aussi raisonnable, si vous voulez, et aussi pertinent, dans un sens qui n'est pas incompatible avec l'impertinence.
5:27 Donc, pour ne pas ajouter aux difficultés propres au texte d'Hölderlin, il y a des difficultés qui viennent de l'ignorance, où sont pas mal de nos auditeurs, comme de juste, parce que ce n'est plus la base de la scolarité, la mythologie, avant, c'était ça faire ses humanités, ça veut dire apprendre le latin et le grec pour aller très vite. Et la mythologie jouait un grand rôle. Donc, je cite ici les rares passages qui se rapportent à la figure de Mnemosyne. Je commence tout de suite par le texte d'Hésiode. Vous voyez ?
Hésiode : Mnémosyne, mère des Muses, et l'ordre de Zeus
6:14 Vous l'avez... C'est le texte qui a le numéro 2 dans ce qu'on vous a envoyé. Je vous lis la traduction en français, bien sûr. C'est en Piérie qu'unis au Cronide, je ne commente pas, hein, c'est en Piérie qu'unis au Cronide, Zeus, leur père, les Enfanta Mnémosyne, Mnémosyne, reine des coteaux d'Éleuthère, pour être l'oubli des malheurs, la trêve aux soucis. À elle, neuf nuits durant s'unissait le prudent Zeus, monté loin des immortels dans sa couche sainte.
6:49 Et quand vint la fin d'une année et le retour des saisons, elle enfanta neuf filles au cœur pareil, qui n'ont en leur poitrine souci que de chant et gardent leur âme libre de chagrin, Près de la plus haute cime de l'Olympe neigeux, là sont leurs chœurs brillants et leurs belles demeures, les grâces et désirs près d'elles ont leur séjour. Voilà, je crois qu'on vous a laissé la référence sur Facebook, un extrait de la plus importante des œuvres d'Hésiode qui nous soit parvenue en dehors des travaux et des jours.
7:23 Il s'agit de la Théogonie qui raconte un peu toute la genèse des divinités du monde hélénique depuis le chaos primordial jusqu'au demi-dieu et au héros, plus tardif. Et ceci est extrait de la Théogonie vers 67-79 et 135-136. Je me permets d'ajouter ces précisions pour vous enjoindre, pour vous objurguer, même pour en termes un peu plus de pression, comme on dirait aujourd'hui, de prendre connaissance de ces textes qui ont…
8:07 Hésiode, c'est presque aussi ancien qu'Homère, c'est du grec archaïque, c'est miraculeux que ça nous soit parvenu, et nous l'avons. Nous l'avons en Wikisource, bien sûr, tous ces textes-là, enfin vous cherchez, Hésiode, Théogonie, vous ne serez pas déçus. Tout ce dont la plupart d'entre vous ont entendu parler, soit entièrement, soit ça leur est familier, soit quelques-uns ou quelques-unes, au moins par morceaux, par lambeaux.
8:41 Comme les rapports de Zeus et de son père Kronos, de Kronos et de son père Ouranos, c'est là que vous entendrez parler de Gaïa. Et maintenant tout le monde connaît Gaïa, n'est-ce pas ? Et là vous voyez comment elle est engendrée, et surtout comment elle engendre à peu près tout ce qui suit, n'est-ce pas ? Les titans et les dieux et tout ce qu'on voudra. Donc, je reviens maintenant sur ce texte que je n'avais pas commenté de l'intérieur. C'est en Piérie unie au Cronide, le sujet c'est Mnémosyne, la phrase est un peu inversée. C'est en Piérie unie au Cronide, alors pourquoi le chronide entre parenthèses Zeus ?
9:22 Parce que Zeus est le fils de Cronos. Comme les dieux de l'Olympe. Ne confondez pas les dieux avec les divinités. Nous allons insister là-dessus aujourd'hui puisque vous avez vu que dans mon plan, le plan que je vous ai proposé, qui a pour titre global du mythos, donc de la mythologie au logos, c'est une dichotomie assez classique en philosophie, Je parle de l'origine fabuleuse qui confond langage et mémoire dans la figure de Mnemosyne, mais surtout après, je parle du chaos, du titanique au divin et de chaos, non pas du chaos, ce n'est pas un nom commun chez les Grecs, c'est quelqu'un, ce n'est pas quelque chose, même si c'est quelqu'un de très frustre, de chaos à Zeus.
10:15 Alors, pourquoi je tiens à faire ces rappels ? D'abord parce que celle qui nous occupe en priorité Mnémosyne, qui n'est pas une déesse olympienne, bien qu'elle soit fille de Zeus, pardon, bien qu'elle se soit unie à Zeus, mais elle est issue des Titanides.
10:45 C'est-à-dire d'un... Les dieux de l'Olympe, les Olympiens qui sont une génération super dans la mythologie grecque, je tiens à le préciser. En gros, le désordre, chaos, a précédé l'ordre. L'indéterminé a précédé le déterminé, car Zeus, c'est aussi celui qui est le gardien des lois, des cités. C'est pour ça que sa fille préférée, c'est Athéna, la cité par excellence, et qui bien sûr, sous le nom de Minerva en latin, c'est la même, est en même temps déesse de la sagesse.
11:27 Vous savez, c'est en faisant allusion à elle que Hegel conclut la préface de la philosophie du droit en disant, et j'y reviendrai tout à l'heure, parce que certains d'entre vous pressentent déjà le rapport de cette citation, pour ceux qui la connaissent, Avec la mémoire, ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerva prend son vol. Minerva étant la déesse de la sagesse, tout le monde le savait à l'époque, où Hegel a publié, enfin, le monde lettré quand je dis tout le monde, c'est pas la majorité de la population.
12:01 Même si depuis la naissance de l'imprimé à la renaissance, il commençait à y en avoir pas mal. La chouette de Minerve, Minerve est la sagesse, c'est la philosophie tout simplement. La philosophie, dit Hegel, prend son vol en fin de cycle, quand c'est trop tard, comme il dit lui-même. Ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol. Or, pourquoi j'insiste sur cette citation ? Parce que, elle est de saison. Nous achevons le cycle des saisons avec l'automne. Mais oui, je ne plaisante pas. L'automne est la saison du souvenir et de la mémoire. C'est tellement évident que vous l'avez oublié.
L'automne, saison du souvenir : le jour des morts chez Nerval
12:47 Et ceux qui ont suivi le feuilleton que nous avions fait autour de la nouvelle de Nerval Angélique doivent se rappeler que j'avais fait remarquer que Nerval, je passe sur ses digressions, moi c'est rien à côté, Nerval, dans ce texte-là, passe son temps à changer d'intrigue. Et les digressions au sens courant, c'est la rupture de la diégèse, comme on dit en littérature, c'est-à-dire, on dirait du pitch aujourd'hui, n'est-ce pas, de l'intrigue, voilà.
13:26 Il suspend l'intrigue pour dire, ça me fait penser à quelque chose que je vais vous raconter, une digression au sens courant. Mais la digression est encore plus grave lorsqu'elle réside non pas seulement dans l'intrigue, dans la continuité de l'action, mais dans le ton. Or, la première digression dans le ton, où jusque-là il avait un ton journalistique, amusant, amusé, avec sa verve un peu ironique, et voilà que tout d'un coup, au moment où il quitte Paris, où il n'a pas trouvé le livre qu'il recherche depuis Francfort, car la nouvelle a commencé sur les bords du Main à Francfort, s'est continuée sans succès pour chercher ce livre qu'on ne trouve pas sur les bords du Main à Francfort, Le bord de la Seine et continue sur les bords des rivières valoisiennes, l'Oise, l'Aisne.
14:18 Voilà qu'au moment où il quitte enfin l'agglomération parisienne, avec beaucoup de difficultés, car comme un trou noir, l'agglomération parisienne a une telle densité qu'elle s'oppose à ce qu'on en parte. Encore maintenant, vous savez que quand vous voulez partir en premier mois de week-end, le plus long, c'est de sortir de Paris, avec les feux et la circulation. Donc, soyons sérieux, lorsqu'il quitte enfin l'agglomération parisienne et qu'il est enfin dans la campagne, il dit tout d'un coup « c'est le jour des morts que je vous écris, pardon de ces idées mélancoliques ».
14:52 Pour la première fois ici, Nerval devient grave alors qu'il avait encore une fois le ton amusé et amusant et la verve du style journalistique. Et quand il dit vous, il parle au directeur du journal à qui il a envoyé cette nouvelle qui, je vous le rappelle, apparue en feuilleton dans un journal qui s'appelait Le National. Voilà. Donc, qu'est-ce que je suis en train de rappeler à la mémoire de ceux qui avaient suivi ce séminaire ?
15:23 Car je m'étais attardé sur cette digression qui altère non plus l'intrigue mais le ton. Quand le romantisme était en train de passer de mode et quand Nerval écrit, il était déjà cuit. Vers le milieu du 19e siècle, le romantisme a laissé la place au réalisme dans le roman, au Parnasse en poésie. Je vais très vite. Bref, dans les deux cas, il y a un retour aux choses, à l'objectivité, à ce qui est dur et non pas mou, comme le sentiment, comme l'auto-introspection. Je vais très vite. Au point, c'est tellement passé de mode que Nerval éprouve le besoin de s'excuser.
15:57 D'avoir un ton qui est déjà vieilli au moment où il l'écrit. Seulement voilà, comment peut-on s'excuser, demander pardon au lecteur ? D'avoir un ton mélancolique, pour le citer exactement, le jour des morts, ça devrait tous nous concerner. Vous voyez comment on revient à la mémoire ? Je vous dis tout ça parce que demain, dans quelques jours, C'est un demain... c'est un demain métaphorique.
16:32 Demain, on va fêter la Toussaint. Non, je ne suis pas fétichiste, je ne vais pas aller sur un cimetière, mais c'est le jour des morts que je vous écris pardon de ces idées mélancoliques. Comment peut-on s'excuser d'être mélancolique le jour des morts ? Tout ça pour vous rappeler que c'est la saison du souvenir. Tenez, je vais faire encore un coup de griffe à Philippe qui est très patient parce que je vais encore citer un texte qui n'a pas été envoyé mais je vous rassure, si je devais envoyer tous les textes qui rapportent à notre sujet, il y aurait 2000 pages.
Chant d'automne de Baudelaire, Proust, Chateaubriand
17:09 Donc c'est pour ça, mais je vais vous le dire oralement. Il s'appelle « Chant d'automne ». Vous allez voir à quel point il est de saison. Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres. Adieu vive clarté de nos étés trop courts. J'entends déjà tomber avec un choc funèbre le bois retentissant sur le pavé des cours. Eh oui, c'était le bon temps. Je fais une parenthèse anti-écologique comme d'habitude. C'était le bon temps, le bois retentissant sur le pavé des cours. On décimait les forêts à l'époque au moment où c'était le bon temps d'après nos écolos.
17:48 Tous les malheurs seraient venus avec l'industrie, mais avant l'industrie, on se chauffait au charbon de bois. Et c'était autrement plus polluant que toute l'énergie qu'on utilise de nos jours. Même la plus sale que vous pouvez trouver aujourd'hui, des énergies fossiles, même le charbon qui est bien plus sale que le pétrole, lequel est plus sale que le gaz, même le charbon est plus propre que le charbon de bois. Et quand Rousseau, je finis ma parenthèse, vous inquiétez pas, Rousseau arrive pour la première fois à Ermenonville, invité par le marquis de Girardin, ne sachant pas qu'il est en train de vivre ces dernières semaines.
18:26 D'ailleurs, il est extasié de voir les arbres en pleine forêt parce qu'il dit « à Paris, tous les arbres sont noirs ». Mais ce n'était pas une image. Il n'y avait pas encore la révolution industrielle. Il dit ça en 1770-80, disons, maximum. Il n'y avait pas d'usine qui noircissait les murs de Paris. C'était le charbon de bois. Voilà, donc c'est pour expliquer le vers de Baudelaire. J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres, le bois retentissant sur le pavé des cours.
18:57 Tout l'hiver va rentrer dans mon être, frissons, haine, labeur dure et forcée. Et comme le soleil, c'est pas Nerval, Baudelaire est un peu plus violent, et comme le soleil dans son enfer polaire, mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé. J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe, l'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. C'est comme si on clouait un cercueil quelque part. Je reprends le texte. Pour qui ? C'était hier l'été, ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
19:37 On y revient. L'automne, saison de... Pourquoi ? Du souvenir, de la mémoire, parce que c'est toujours un départ de ce souvenir. On décolle de ce à quoi on avait affaire. Pas n'importe quel souvenir. Pas ah bon sang, c'est vrai que j'ai rendez-vous avec Martin. Non. Non. La réminiscence, l'heureux souvenir, celui auquel on n'attendait pas, celui qui nous fait tout d'un coup penser à tout à fait autre chose que le contexte dans lequel on a été plongé, comme on a vu avec l'admirable texte de Proust la dernière fois, au moment où il est horripilé par les gens qui l'entourent, par cette mondanité où personne ne connaît Odette, où elle ne risque pas d'arriver ce soir-là, tant s'en faut, et à qui ne peut même pas confier son chagrin parce qu'il l'aurait pris tous comme un enfantillage, vous savez, chaque personne est bien seule, comme dit Proust ailleurs d'ailleurs, en parlant de sa grand-mère.
20:36 Et quand tout d'un coup, et Proust ajoute, mais tout d'un coup, ce fut comme si elle était rentrée, parce que les musiciens invités pour la soirée viennent d'attaquer une petite phrase musicale qui tout d'un coup, il ne s'y attendait pas, le pauvre Swann. Je dis le pauvre Swann parce qu'il la reçoit en plein cœur, c'est le cas de le dire, la phrase musicale qui vient en quelques secondes, sans pitié, comme dit Proust, pour son cœur et pour son âme, lui restituer les plus beaux jours de sa vie précédente.
21:06 Je sais pas. Et qui venait s'écouler, mais comme sur le fond, n'a jamais plu. Sur le fond, on n'a jamais plu, n'est-ce pas ? Donc ces départs dans ce sens-là ont décollé de l'ici et maintenant qui était plongé dans une action comme nous sommes tous, avons le devoir. Ces actions, comme dit Rousseau, nous prescrivent le devoir, l'obligation nous prescrive le devoir. Je pourrais vous multiplier les exemples. Prenez Chateaubriand. Chateaubriand parle de l'automne, il parle de la saison et il dit il voit passer les oiseaux migrateurs. Là en Bretagne, s'il connaissait bien sa région, n'est-ce pas, s'il était en harmonie avec l'automne breton, il voyait passer les oiseaux sauvages et il disait emportez-moi, n'est-ce pas, emportez-moi loin d'ici.
22:03 Le souvenir, le départ, la mémoire. Il y a un lien dans tout ça. Il y a un lien. Alors, je vais reprendre ça d'une manière plus serrée au niveau philosophique. Je vous avais la dernière fois que j'avais circonscrit notre problématique par des flagrants délits des textes, des expressions à la plupart littéraires. Et là, vous en avez eu une musicale avant de commencer. J'y reviendrai tout à l'heure.
22:35 Mais je vais tout de suite, je reviendrai après à l'exégèse de ces textes, je vais tout de suite revenir encore aux lectures de textes. Donc je reviens aux commentaires d'Hésiode. C'est en Piérie, unie au Cronide, Zeus fils de Cronos, leur père, les enfanta Mnemosyne. La phrase est inversée. Mnemosyne enfanta les dieux, pardon, enfanta les muses, excusez-moi, les neuf muses, lorsqu'elle a été fécondée par Zeus, le Cronide, le fils de Cronos.
23:15 Alors qu'est-ce qu'on apprend ? Il y a des gens-là que la mémoire, Mnemosyne, est la mère des muses, dont les muses c'est l'ensemble des arts, mais avec une dominante très nette, des arts qui parlent presque tous à l'oreille. C'est la musique et la danse qui de loin dominent lorsqu'on regarde de près les compétences de Calliope, Euterpe, Cassiopée, Clio, Erato. Vous savez, il y a une marque de disques classiques, ils appellent Erato.
23:49 Donc c'est un rapport à la musikè, je ne dis pas à la musique, mais à la musikè au sens grec, c'est-à-dire à l'union de la poésie, de la prosodie, du rythme, de la mélodie, de la danse. Et c'est comme ça qu'il faut comprendre la suite du texte lorsqu'elle dit « Et quand vint la fin d'une année et le retour des saisons, elle enfanta Mnemosine, neuf filles et neuf muses, au cœur pareil, qui n'ont à leur poitrine... souci que de chant, C-H-A-N-T, et garde leur âme libre de chagrin près de la plus haute cime de l'Olympe neigeux. Là sont leurs choeurs, les chorales, leurs choeurs brillants et leurs belles demeures. Les grâces et désirs près d'elles ont leur séjour.
Diodore de Sicile : Mnémosyne impose des noms aux êtres
24:35 Voilà, je saute sans plus commenter et je passe à Diodore de Sicile, géographe, historien, naturaliste, qui laisse une œuvre considérable. Tous ces auteurs sont disponibles sur le net, libres de droits, après 2500 ans quand même, pour la plupart. Donc, lui il dit ceci, toujours en parlant de Mnémosyne, parmi les Titanides, vous voyez il dit pas les Olympiens, elle est antérieure aux Olympiens, parmi les Titanides on attribue à Mnémosyne l'art du raisonnement car Mnémosyne est la fille d'Uranos et de Gaïa, d'Uranus et de Géa la Terre, n'est-ce pas, du ciel et de la Terre.
25:23 Elle est donc antérieure aux dieux car Ouranos et Gaïa n'ont rien des dieux, ils n'ont pas le côté harmonieux de l'Olympe, équilibré. C'est chaos, ce n'est pas encore cosmos. Car dans la notion grecque de cosmos qui n'est pas du tout ce que retient l'univers des astronomes d'aujourd'hui, parce qu'il y en a qui sont dans le délire de la cosmologie harmonieuse, c'est à peu près comme si on faisait de l'alchimie à la place de la chimie, ou de l'astrologie à la place de l'astronomie.
25:53 Non, la notion de cosmos, chez les Grecs, indiquait quelque chose d'harmonieux. Et ça vient même de… Et d'ailleurs, leur notion de phusis, la nature, vient d'un radical, d'un verbe qui veut dire croître, comme si l'univers était un végétal, ou en tout cas un être vivant. Voilà, donc, parmi les titanides, donc ce monde informe, chaotique, vous comprenez, tout à l'heure je vais parler en philosophie de l'indéterminé qui a précédé le déterminé.
26:23 Le monde des mots et du langage, de la détermination et du logos, vous comprenez mieux maintenant pourquoi je vais de mythos à logos. Mais dans le mythe, on ne commence pas par l'ordre, la rationalité, non. Ça c'est une conquête plus tardive, de haute lutte. Tout a commencé, nous sommes nés dans les vagissements, pas dans l'ordre et la lumière. On se rappelle notre enfance de manière lumineuse. Mais ce souvenir est ce qu'on appellerait du côté de chez Freud un souvenir écran qui cache quelque chose de plus ancien que notre souvenir, qui est la véritable toute première enfance qui est une détresse vagissante.
27:10 Donc quand on dit les titanides, les titans qui ont d'ailleurs été en guerre avec les dieux, il y en a qui avaient cent bras, vous savez, enfin je passe, renseignez-vous tout ça, vous lisez Hésiode, au début de la cosmogonie, on vous raconte tout ça. Parmi les titanides, on attribue à Mnémosyne l'art du raisonnement. Tiens donc, elle imposa des noms à tous les êtres, on savait qu'elle était la divinité, je ne dis pas la déesse, la divinité de la mémoire. Voilà que maintenant elle est celle du langage.
27:41 Elle imposa des noms à tous les êtres, ce qui nous permet de les distinguer. On n'est plus dans chaos. Il y a de la distinction. Il y a un haut, il y a un bas, il y a une droite, une gauche. On est dans l'ordre. Non, non, ce n'est pas l'ordre physique. Ce n'est pas l'ordre qu'étudient les astronomes. Ils ont déjà fort à faire pour y introduire le métron, la mesure. Ce n'est pas cet ordre-là, car dans l'astronomie scientifique, il n'y a pas de haut et de bas. Vous le savez bien, il n'y a pas de gauche et de droite. Retournez-vous, la droite et la gauche sont inversées, ce ne sont pas des choses qui sont des substances, ce sont des relations. Les relations, c'est ce qui n'existe que par, comme le nom l'indique, que par le rapport à autre chose. C'est ce qui n'existe pas par soi, comme le sujet ou la substance, on avait vu ça il n'y a pas si longtemps.
28:37 Donc, je répète ce passage capital de Diodore de Sicile. Parmi les titanides, on attribue à Mnemosyne l'art du raisonnement. Elle imposa des noms à tous les êtres, ce qui nous permet de les distinguer et de converser entre nous. On doit aussi à Mnemosyne les moyens de rappeler la mémoire des choses passées dont nous voulons nous ressouvenir, ainsi que son nom l'indique déjà. Oui, parce que dans Mnemosyne, vous savez que mémoire elle-même, le mot français mémoire est une contraction, on a supprimé l'endem, n'est-ce pas ?
29:15 On a supprimé le N, pardon, n'est-ce pas ? Et vous le retrouvez dans Amnésie, dans Anamnèse, par tout ce qui se rapporte à la mémoire, à son retour ou à sa perte, n'est-ce pas ? Donc, je relis la deuxième ligne, elle imposa des noms à tous les êtres. Là, on est chez les Grecs, mais ça nous rappelle l'Ancien Testament. Dieu donna à Adam le privilège de nommer les créatures.
29:47 Il faut attendre l'homme, l'animal qui parle, pour que les créatures aient un nom, pour que ceci soit un âne et ceci soit un bœuf. Ce n'était pas le cas dans Chaos, tout est mélangé, n'est-ce pas ? Et ne croyez pas que j'en rajoute. Le monde de chaos quand vous lisez Hésiode et la Théogonie, le monde antérieur aux Olympiens, avant que Zeus se vienne mettre de l'ordre dans tout ça, quitte employer la foudre quand le désordre résiste à l'ordre, voir sa guerre contre les Titans.
Ouranos, Gaïa, Cronos : le monde pré-olympien et la naissance de Vénus
30:34 Si vous n'imaginez pas, je ne peux pas m'empêcher de vous donner quelques exemples de ce qu'était le monde pré-olympien. Tenez, on va parler d'Ouranos, l'un des tout premiers, Ouranos, le ciel. C'est en fécondant la terre que sont nées les autres divinités titanides, titaniques. Seulement, ne croyez pas qu'il lui faisait la cour gentiment. Non, non, il la violentait toutes les nuits.
31:19 Et je vais vous lire ce passage, voilà. Voilà. Et comme Gaïa à la Terre, c'est le seul exemple que je vais prendre pour vous montrer ce que c'est qu'un monde pré-humain. L'homme ne veut pas dire... Il n'y a pas pire bestialité que celle de l'humanité quand elle fait le mal. Je ne suis pas en train d'idéaliser l'homme. Je suis en train de montrer que c'est un concept, c'est une tendance vers laquelle toute l'histoire tend. Comme dit magnifiquement Rousseau, personne n'a dit aussi clairement que lui, en parlant d'Émile, du roi qui est indifférent au fait de perdre sa couronne, mais celui qui la perd et s'en passe est alors au-dessus d'elle.
32:11 Du rang de roi qu'un lâche un jour. Un fou, un méchant peut remplir comme un autre. Il, le roi, il monte à l'état d'homme que si peu d'hommes savent remplir. C'est de cet homme-là dont je parle, que si peu d'hommes savent remplir. Et ce n'est pas un homme idéalisé, c'est toute l'histoire qui travaille à l'incarner, à le réaliser. Et ça commence dès les titanides. Mais écoutez plutôt, comme elle est fatiguée d'accoucher pour rien et d'être violentée tous les soirs par vous imaginer, Je n'ose même pas vous demander de vous représenter visuellement ce que ça peut donner, la violence d'Uranos et du ciel.
32:48 Et donc elle se plaint à ses enfants, qui tremblent dans les profondeurs de chaos, là elle se plaint et parmi eux il y a le subtil Chronos. C'est le temps bien sûr, c'est le temps, qui bientôt sera le père de Zeus, mais on n'en est pas là. Donc, de tous les enfants nés de Gaïa et d'Ouranos, ils étaient les plus puissants, ils étaient odieux à leur père dès l'origine. Bon, et comme ils naissaient l'un après l'autre, ils, Ouranos, ils ensevelissaient, oui, ces enfants, regardez ce monde, ils ensevelissaient les privants de la lumière dans les profondeurs de la Terre.
33:25 Alors voilà, quand vous idéaliseriez Ouranos, le ciel et le cosmos, n'est-ce pas ? Il commençait par ensevelir les enfants qu'il avait enfantés, n'est-ce pas, en se méfiant de leur violence. Et il se réjouissait de cette action mauvaise et la grande Gaïa gémissait en elle-même pleine de douleur. Il y a déjà la Mater Dolorosa, comme on dira plus tard dans le christianisme en parlant de la douleur de la Vierge Marie, n'est-ce pas ? La Mater Dolorosa. Puis elle conçut un dessein mauvais et artificieux. Dès qu'elle eut créé la race du blanc acier, l'arme blanche, elle en fit une grande faux et avertissant ses chers enfants, elle les excita et leur dit, le cœur plein de tristesse, bon, je ne vais pas vous faire perdre trop de temps, elle dit à ses enfants, il faut, mais oui, il faut les couper à votre père.
34:15 Une contre-castration, les enfants vont castrer le père avec l'arme que va leur donner la mère, avec une faux. Quand je vous dis que je ne suis pas en train d'idéaliser ce monde pré-olympien, pré-rationnel, parce qu'un homme, vous savez, pour qui le rationnel, Heidegger, c'est le commencement de la fin, n'est-ce pas ? C'est l'éloignement de l'être, on va en apprendre de belles sur l'être, n'est-ce pas ? Et Cronos, donc, parmi les enfants à qui la mère fait cette demande, répond « Mère, certes, je le promets, j'accomplirai cette vengeance, je n'ai plus de respect pour notre père, car le premier, il a médité un dessein cruel. » On est loin de honneur famille-patrie.
34:56 Il parla ainsi et la grande Gaïa se réjouit dans son cœur. Elle le cacha dans une embuscade et elle lui mit en main la faux aux dents tranchantes et elle lui confia tout son dessein. Et le grand Ouranos, le ciel, vint amenant la nuit et sur Gaïa, sur au sens propre, par-dessus elle, plein d'un désir d'amour. Il s'étendit tout entier d'amour, il faut entendre Eros ici, il s'étendit tout entier de toutes parts et hors de l'embuscade. Son fils le saisit de la main gauche et de la droite, il saisit la faux horrible, immense aux dents tranchantes, et les parties génitales de son père, il les coupa rapidement et il les rejeta derrière lui, et elles ne s'enfuirent point en vain de sa main.
35:39 Toutes les gouttes, je sais où je vais m'arrêter, vous inquiétez pas, à la naissance de quelqu'un que vous connaissez, toutes les gouttes qui ont coulèrent sanglantes, Gaïa les recueillit, et les années étant révolues, elle enfanta les robustes Érinyes, les déesses de la vengeance, et les grands géants aux armes éclatantes. Je vais à la phrase suivante. Et les parties qu'il avait coupées, Cronos les mutila avec l'acier et il les jeta de la terre ferme dans la mer aux flots agités. Elles flottèrent longtemps sur la mer et une blanche écume jaillit du débris immortel. Et voilà celle que vous connaissez, mais vous n'auriez imaginé que les conditions qui ont présidé à sa naissance. Et une jeune fille en sortit.
36:24 Et d'abord vers la divine Kiteré, celle-ci fut portée et de là dans Kupros, entourée des flots. Alors je vous traduis, Kiteré c'est l'île de Cythère en Grèce et Kupros c'est Chypre bien sûr. Et vous avez reconnu Vénus. Mais vous, vous la connaissez, peinte par Botticelli, sortant de l'onde sur une coquille, blanchâtre déjà la coquille. Vous voyez ce que Freud appelle une sublimation. Il y a de l'horreur derrière tout ça, mais qui a été sublimé. Qu'est-ce qu'il dit Baudelaire à Paris, qui lui a inspiré ses plus beaux poèmes ? « Tu m'as donné la boue et j'en ai fait de l'or ». C'est ça la sublimation.
Réponse à un auditeur : Max Planck et le Zadig de Voltaire
37:03 Voilà, c'était pour vous dire, quand je parle, je reviens à ma dichotomie, je ne perds pas l'essentiel. Du mythos au logos, du mythe au langage. L'importance de Mnemosyne qui enfante à la fois la mémoire et le langage. Et maintenant, je vais commencer à répondre à Jacques Carsin. Je ne pouvais pas le faire avant ce point précis sur lequel nous a éclairé Diodore de Sicile quand il nous rappelle que notre héroïne, C'est la question principale de ce soir.
37:48 La titanide Mnemosyne, je le dis une dernière fois, elle imposa des noms à tous les êtres, ce qui nous permet de les distinguer et de converser entre nous. On doit aussi à Mnemosyne les moyens de rappeler la mémoire des choses passées dont nous voulons nous ressouvenir. Quel rapport avec les questions de Jacques Carsin ? Alors, premièrement, je réponds à sa dernière question. Voilà. Il me demandait les références de deux citations que j'avais prononcées dans un atelier précédent.
38:27 J'avais cité la phrase de Max Planck, le père de la théorie des quanta, qui disait dans un texte qu'appelle-t-on une loi physique ? Je vais très rapidement, j'interromps pour dire tout de suite. Le bilan philosophique, qu'appelle-t-on, c'est la question de l'essence ? La définition, qu'appelle-t-on une loi physique ? On est dans les mots. Et il répond, un bon physicien, une loi physique est une constante établie entre deux variables. Très bien. La chaleur dilate les corps.
39:05 Et tout d'un coup, il va à la ligne et il dit, ceci dit, existe-t-il des lois physiques ? Et là, on passe de la question de l'essence à la question de l'existence. On peut très bien définir une chose sans qu'elle existe. Ou sans qu'on se préoccupe de savoir si elle existe ou pas. Je peux dire un ange est un personnage divin qui a la forme d'un homme et qui a des ailes. Je définis, ça ne veut pas dire que ça existe. On est dans le monde des mots, de l'essence. Je peux imaginer un polygone de 12 millions de côtés, réguliers. Pourquoi pas ? Je ne peux pas le voir. Il serait trop petit à côté, mais je peux le concevoir, c'est très facile. C'est pas plus compliqué qu'un carré à concevoir qu'il ait 12 millions de côtés.
39:50 Donc, en disant « existe-t-il des lois physiques ? » on passe à l'existence. Deuxième référence que j'avais faite, c'était ce roi dont Jacques Carsin me demandait dans quel texte je l'avais trouvé, Ce roi qui, tous les matins, n'est-ce pas, était gratifié de louanges, toute une cour obséquieuse lui disait qu'il était le meilleur, le plus beau, le plus savant, le plus intelligent, ce qu'il trouvait délicieux car il était très vaniteux et qui lui est devenu insupportable au bout de deux, trois, quatre jours.
40:32 Comme le plat que vous préférez en cuisine, je veux dire, si je ne vous sors que lui pendant tous les jours, pendant un mois, vous allez commencer à tordre le nez. Et plus ça dure, plus ce sera vrai. Je réponds tout de suite pour le deuxième texte qui s'agit du Zadig de Voltaire. Donc ça aussi ça existe en Wikisource, je renvoie Jacques. Je lui remercie d'avoir demandé des précisions, ça veut dire qu'il est bien attentif à ce qu'il se dit.
41:06 C'est des contes philosophiques. Voltaire en profite pour égratigner au passage le côté vain de la vanité. Je fais un jeu de mots exprès auquel le français se prête très bien. Sur Wikisource, vous avez toute l'œuvre complète de Voltaire, pratiquement, même une bonne partie de sa correspondance. Et vous avez bien sûr en priorité ses contes philosophiques et son zadig, qui n'est pas le moins connu d'entre eux. Quant à la première question, c'est-à-dire dans quel texte Max Planck parle de l'essence d'une loi physique et met en question et dit Il est possible, n'est-ce pas ?
41:46 Qu'un beau jour, les corps tombent un demi de GT4, il ne dit pas comme ça, mais qu'un beau jour, bref, la nature n'obéive plus aux lois que nous avons dégagées. Je suis désolé de dire à Jacques que je ne peux pas lui donner la référence exacte parce que ce texte m'a été gentiment présenté par un de mes collègues dans une salle de professeurs. C'est quand j'enseignais un professeur de physique, un agrégé de physique, c'était en Côte d'Ivoire d'ailleurs, un français, et un coopérant qui me l'avait montré pour illustrer nos discussions qui étaient très très fécondes, enfin je lui devais beaucoup.
42:33 C'était dans une anthologie de textes pour les terminales scientifiques en philosophie. Je crois me souvenir, vous voyez, j'ai fait un cours sur la mémoire et ici elle devient incertaine. Je crois me souvenir que c'était Hatier, mais je ne peux pas vous dire l'année exacte. Ce qui est sûr, c'est que c'était avant 1985, ça c'est sûr, dans les années 70-80, une anthologie de texte philosophique pour les terminales, Hatier, voilà.
L'appétit est esclavage, l'institution rend la liberté possible
43:07 C'est maigre comme bilan, mais je ne peux pas en dire plus. Ceci dit, ça c'était pour son dernier message, mais dans un message précédent, Je sais pas. Il me dit ceci, Jacques Carsin, vous voyez, il fait allusion à un passage où j'avais cité « Je est un autre » de Rimbaud, et j'avais rapproché de la phrase de Rousseau, n'est-ce pas, L'impulsion du seul appétit est un esclavage. L'impulsion du seul appétit, bref, quand je mange uniquement parce que j'ai faim, sans autre considérant, c'est pas à ce moment-là que j'exprime ma liberté, au contraire. Je montre que je suis esclave de la loi naturelle.
44:06 Par contre, quand je mange avec des baguettes plutôt qu'avec des fourchettes à 19 heures plutôt qu'à 21 heures, aucune société humaine ne mange sans une de ces règles lorsqu'elle en a la possibilité. Je ne parle pas de ceux qui, dans le désert, tout d'un coup, trouvent de l'eau, n'est-ce pas ? Ils disent, la tienne d'abord. Non, non, non. Encore. Voilà. Donc, c'est très important, et il avait très bien compris l'importance anthropologique. Écologiques de ce passage de Rousseau et il avait très intelligemment rapproché, pardon de faire du jugement de valeur, mais je suis très heureux qu'il ait fait le rapprochement, avec la phrase de Rimbaud, « Je est un autre ».
44:47 Parce que chacun d'entre nous, en tant qu'homme, est à la fois plongé dans la nécessité naturelle, dans l'esclavage de l'instinct, et dans la liberté rendue possible par l'institution. Je ne dis plus instinct. La faim est un instinct, le repas est une institution qu'on peut modifier. Donc, il y a un espace pour la liberté. Et il fait allusion à mon fameux feu rouge, n'est-ce pas ? Je dois respecter le feu rouge, c'est pas du tout comme je dois manger pour vivre. Je ne peux pas vivre sans manger, mais je peux transgresser le feu rouge. Mais dites donc, on s'éloigne de la mémoire là. Tiens donc, pas du tout. Et là, je vous cite la fin de la question de Jacques.
45:28 Et vous allez voir comme en parlant. Le plan du langage, on revient dans la mémoire. Ce qui justifie que Mnémosyne ait présidé aux deux. Écoutez plutôt, c'est Jacques qui parle, qu'il me pardonne si je le cite. Dans la cité, on fait ce qu'on peut, dans la nature, on fait ce qu'on veut. C'est encore un on et non un je, c'est ce qui le trouble Jacques, c'est pour ça qu'il m'interrogeait. Ce on est un peu indéfini, il a raison, c'est même en grammaire ce qu'on appelle un pronom indéfini. En ce sens, la liberté individuelle, décidée de traverser ou non alors que le feu est rouge, Il ne pourrait exister que dans le cadre préalable d'une liberté collective.
46:07 Pardon de faire encore des jugements de valeur, mais je me réjouis de la pertinence de la lecture et de la réflexion de Jacques. Tout le monde ne voit pas aussi clairement à quel point la liberté, notre liberté individuelle, celle de chacun d'entre nous, suppose et présuppose Des institutions, c'est-à-dire un préalable de liberté collective. Sinon, c'est la force qui règne, ce n'est pas le droit. Donc, je répète, je continue la lecture de Jacques Carsin, en ce sens, la liberté individuelle, je souhaite la parenthèse, ne pourrait exister que dans le cadre préalable d'une liberté collective, celle qui a voulu la règle du jeu. Il a souligné « voulu ». Ceci recoupe encore l'analogie de la langue. Vous voyez qu'on arrive au langage.
46:57 Pour pouvoir dire ce que je veux, je dois bien me plier aux règles d'une langue singulière qui me préexiste. Eh oui ! Si je dis « passez-moi le sel à table » et pour pas qu'on me donne le sucre, il faut que je parle la langue qui préexiste. Il faut que je me soumette, mais pas comme à la faim, comme à l'instinct de devoir manger. Il faut que j'ai appris à parler une langue que l'autre comprend, n'est-ce pas ? Sinon il ne me passera pas le sel. Donc une langue singulière qui me préexiste et qui n'est pas une invention ponctuelle d'éminents académiciens, il le voit très bien Jacques, le français n'a pas été créé par l'académie française, elle est créée par vous, par moi et par nos enfants qui la modifient à chaque instant. Et c'est comme ça que la parole fait évoluer la langue, n'est-ce pas ?
47:48 Et qui n'est pas une invention ponctuelle, je le dis parce qu'avec les modes inclusifs, tout ça, vous savez, il y en a qui voudraient instituer. Non, aucune langue ne vient de l'institution. L'institution peut codifier, recommander, interdire quelquefois. Elle n'arrive pas à empêcher que la parole transforme l'institution. Langage, langue, parole. Je dois bien me plier aux règles d'une langue singulière qui me préexiste et qui n'est pas une invention ponctuelle d'éminents académiciens mais plutôt une sorte d'ordre apparemment spontané. J'aime beaucoup l'embarras de Jacques.
48:25 Je vais faire se rejoindre problématique sur laquelle je vais revenir. D'où le on plutôt que le nous ou le je. Rousseau ne dit pas l'impulsion, l'obéissance à la loi que je me suis prescrite est liberté, il dit l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite. Dès lors, qu'est-ce qu'un triangle pouvoir vouloir décider, superposer à un autre nature, humanité, individualité serait pertinent ?
48:56 Pour l'instant, je m'en sors de cette manière. Vous voyez quelqu'un qui doute et qui hésite comme ça sur les mots. C'est les moments les plus féconds. C'est ce que Socrate appelait les douleurs de l'enfantement. C'est fécond. Un enfant va naître. Une nouvelle connaissance. Pour l'instant, je m'en sors de cette manière, mais vous l'aurez compris, je reste dans les brumes quant aux relations entre le « on » et les « je », d'où ma question. Donc, je reprends cette question. Oui, il a très bien vu. Je reviens au milieu de sa citation. Pour pouvoir dire ce que je veux, je dois me plier aux règles d'une langue singulière qui me préexiste, mais qui n'est pas une invention.
Nature ou convention : le pacte et la mémoire des noms
49:31 Alors qu'est-ce que... Je lui demande de se rappeler, s'il a assisté à cet atelier, je n'en suis pas sûr, mais il semble qu'il en ait assisté à pas mal, où je rappelle que la vieille position du problème de l'origine du langage est-il par nature ou bien par convention ? Est-ce que le langage imite les bruits naturels ? C'est pas là pour quelques mots comme plouf et encore, vous savez, les Allemands entendent kikeriki, là où nous on entend kokoriko, alors qu'on a les oreilles constituées à peu près de la même manière.
50:09 Et quant aux Anglais qui font jamais rien comme tout le monde, ils disent koukou guldou, pour parler du chant du coq. Donc, vieille problématique que Platon étudie dans le Cratyle, C'est un mode quasi humoristique, mais très savant et très documenté. Le Cratyle ou des mots ? Par nature ou par convention ? On a vu, par exemple, tout à l'heure, que la sexualité, c'est quelque chose qui vient de la nature, mais le mariage, par exemple, est une institution.
50:42 La faim, ça vient à la nature, le repas est une institution, donc ça suppose des conventions. En convention, il y a C-O-N qui vient du cum latin, qui suppose, comme le dit très bien Jacques, que je suis en relation à une communauté, que je le veuille ou non, qui me préexiste. Or, j'avais dit que tout ce qui est essentiel dans l'histoire humaine, tout ce qui est concret, n'est jamais tranché, n'est jamais purement naturel, ni purement conventionnel.
51:12 À part quelques trucs comme le code de la route, bon. Mais je parle de ce qui vraiment nous a pétris pendant des millénaires. Mais entre les deux, j'avais, si vous vous rappelez, suggéré la notion de pacte. Le pacte est plus ténébreux que le contrat ou la convention qui sont des choses claires, faites au grand jour. On sort le contrat pour voir à quel article, à quel numéro il a été stipulé que si un esclave meurt, pardon un débiteur, un de mes débiteurs, moi je suis le créancier, ça m'arrive pas souvent, meurt avant d'avoir réglé ses dettes, ses créanciers peuvent le couper en morceaux, c'est dans le droit romain, j'invente rien, peuvent le couper en morceaux et se distribuer à qui une cuisse, un bras, etc.
51:58 Bon, c'est clair, c'est dans la loi, et nul n'est censé ignorer la loi. Mais moi je parle du pacte, de la connivence, vous voyez des mots moins clairs que contrat ou convention, mais qui, loin de la nature, suppose que les hommes entre eux ont fait naître un nouveau monde. Mais un monde qui n'ose pas se nommer. Vous voyez pourquoi je m'attarde ? Pourquoi Mnemosyne et Mère à la fois est du langage et de la mémoire dans l'ordre et du langage ? Parce qu'il faut de la mémoire pour dire tiens, une biche a traversé la route. Et il en faut encore plus pour dire pas seulement une biche mais un cob de Buffon, je suppose que je suis au Kenya, ou bien une antilope cheval.
52:49 Ou bien un cob defassa, ou bien un waterbuck, un cob des roseaux si vous préférez en français, ou bien une gazelle de Thomson ou une gazelle de Grant. Plus les mots sont différenciés, plus on voit des différences qui étaient noyées dans la généralité, dans la grisaille du mot biche. Qui zoologiquement est une grisaille, en poésie c'est autre chose, mais ça suggère d'autres détails très précis.
53:21 Donc encore une fois, ça suppose la mémoire. Je vois un Teckel et après je vois un Saint-Bernard et je dis les deux sont des chiens bon sang. J'ai de la mémoire. C'est pas mon œil qui a vu un point commun là. Ah non. Je me souviens qu'ils font partie de la même espèce et que j'appartiens à une communauté qui les appelle tous les deux des chiens et qui doivent avoir certaines raisons. Vous voyez ? Donc, qu'est-ce que je suis en train de dire ? Je suis en train de dire qu'on n'éclaircira jamais tout à fait les problèmes que nous soulevons en philosophie. Non pas parce que c'est tellement difficile qu'il nous faudrait un temps infini. Ça, c'est du Kant.
Une force qui ne veut pas se souvenir : Soudain l'été dernier
54:06 On se rapproche asymptotiquement du bonheur mais sans jamais l'atteindre lorsqu'on suit la loi morale. C'est un devoir être à l'infini. Non, non, non, non, c'est plus grave ce que je dis. Et en même temps, moins sombre, je suis en train de dire qu'il y a en nous une force qui ne veut pas clarifier les mots du langage, qui ne veut pas se souvenir. Et c'est pourquoi Diodore de Sicile avait bien raison de dire que Mnémosyne a inventé la mémoire des choses dont nous voulons nous souvenir.
54:43 Car il y a des souvenirs qu'on n'aime pas nous rappeler, que nous n'aimons pas nous rappeler, n'est-ce pas ? La preuve, c'est qu'il y en a qui sont depuis 20 ans en analyse, qui n'arrivent toujours pas à les faire affleurer. Et ils ont dépensé une fortune. Oui, je sais. J'ai des amis et j'y pense. Voilà. Je leur dis pas du tout d'arrêter. Je rappelle que c'est très difficile alors qu'on fait des efforts en suant à grosses gouttes. Allez, je vais donner un exemple cinématographique, un film saisissant, que les cinéphiles connaissent bien mieux que moi. Je suis un piètre cinéphile.
55:23 Par rapport à ceux qui sont incollables, mais Suddenly Last Summer de Mankiewicz, soudain l'été dernier, avec une Liz Taylor qui a 17 ans, pardon de commencer par elle, mais elle n'était pas encore Liz Taylor, elle n'était pas encore un monstre sacré. Elle jouait à merveille le rôle d'une fille enfermée dans un asile psychiatrique et Montgomery Clift, à qui j'en veux un peu parce qu'il était l'acteur préféré de ma femme. Le même qui joue à merveille, le même qui joue admirablement dans « Tant qu'il y aura des hommes » dans « From Here to Eternity ».
55:56 Et tout le film consiste à essayer de dire au clair, mais qu'est-ce qui s'est passé l'été dernier ? Seulement, la semeur tout le long du film, pendant près de deux heures, on est au bord de se rappeler la fille Liz Taylor dans l'asile psychiatrique Du coup elle est enfermée. Par une tante, etc. Alors qu'elle n'est pas folle du tout, mais qu'elle a assisté à des paroles terribles de son frère et dont la mère ne veut pas que quiconque se souvienne, parce qu'elle adorait son frère, qui est mort d'une manière tragique. Mais je ne vais pas raconter tout le film.
56:33 Tout le film, pendant tout le long du film, le pitch, l'essentiel, c'est qu'elle est au bord et qu'à chaque fois d'y arriver, ça se brouille, qu'elle sue à grosses gouttes et qu'elle a des crises d'angoisse. Je ne vous dis pas la fin. Mais c'est pour vous illustrer que si nous ne clarifierons jamais les mots du langage courant, et vous comprenez pourquoi les mathématiciens, dès l'Antiquité, ont choisi un autre mode d'expression, lorsqu'il ne s'agit non pas de nous connaître nous-mêmes, mais de connaître le monde qui nous entoure pour pouvoir agir sur lui, pour nous rendre comme maîtres et possesseurs du monde qui nous environne, de la nature pour parler comme Descartes.
57:11 Vous comprenez pourquoi dans notre langage à nous, qui n'a rien à voir avec la maîtrise de la nature, le langage qui est une maîtrise à peine assumée de nous-mêmes, puisque nous l'utilisons, mais pas jusqu'au bout. C'est ça, Mnémosyne. Vous voyez, il y a une ambivalence. Je me rappelle jusqu'à un certain point. D'accord ? Et ça, ça vous explique que dans le plan qu'on vous a fait parvenir, je tiens beaucoup.
57:45 Je tiens beaucoup dans le plan à ces items, la mémoire et l'oubli. Je n'ai pas encore cité le texte de Pausanias, dernier texte de l'Antiquité que je vais citer, et je pose la question, peut-il y avoir une mémoire sans trou ? Vous comprenez mieux maintenant. L'effort que je fais pour me souvenir me fait passer sous silence autre chose, comme dans les mots croisés, il y a des cases noires.
58:15 Pour que je vois apparaître celles qui sont blanches, il faut que je cache comme une grille, ce n'est qu'une grille. On la pose, on la passe sur quelque chose, elle révèle certaines choses et on en occulte d'autres. Au prix d'en occulter d'autres. Dans l'effort que je fais pour me souvenir, ce même effort, n'est-ce pas, que je fais avec ma main droite, en me prenant la tête, je ne vois pas que pendant ce temps ma main gauche enfonce le ballon dans la baignoire sous l'eau là, en l'empêchant de remonter à la surface et de me sauter au visage. Peut-il y avoir une mémoire sans trou ? Est-ce même souhaitable ? Voyez, je parle ici au niveau individuel, je n'ai pas encore parlé au niveau collectif.
58:56 Je suis en train de vous dire que je n'arrête pas depuis sept ans de vous parler du même sujet, c'est-à-dire de la philosophie, qui est une réflexion sur les mots, c'est-à-dire sur le domaine de Mnemosyne. Et Platon disait « Toute connaissance est remémoration, tout progrès dans la connaissance est un re-souvenir, pas un souvenir, un re-souvenir, quelque chose qu'on avait su, qu'on avait oublié et qui revient. Bon sang ! Vous comprenez mieux pourquoi j'ai mis ce… Je lui ai demandé à Philippe. Et je le remercie d'avoir mis cet admirable extrait du sublime trio mi bémol de Schubert, qui est utilisé.
Le trio en mi bémol de Schubert et le retour du souvenir
59:38 C'est pour ça que je l'ai mis, parce que je sais qu'il y en a pas mal qui vont dire, mais j'ai déjà entendu cette mélodie admirable quelque part, la phrase du violoncelle, qui n'est pas tout de suite, je fais exprès, au début la musique est brillante, ce qui est très rare chez Schubert. C'est qui montre toutes les possibilités de l'instrument admirablement. Non, non, non, non. Schubert, c'est peut-être le plus intégralement lyrique de tous les compositeurs, strictement lyrique, qui n'a pas le courage dramatique d'un Beethoven, n'est-ce pas, qui évite de s'enfermer dans un seul sentiment et qui fait triompher la victoire au moment où on s'envait le plus désespéré, les grands finales en majeur de Beethoven.
1:00:19 Le Beethoven est un héros qui nous conduit collectivement à un salut commun. Non ! Schubert, il est ou dans l'extase ou dans l'abattement, n'est-ce pas ? Et là, pourquoi je vous ai passé ce passage ? Parce qu'il commence, il fait un final comme il n'en a jamais fait. Pour une fois, il est solaire, apollinien, heureux, léger, viennois, maîtrisé, comme jamais. Et tout d'un coup, remonte, revient, lancinante, cette mélodie au violoncelle qu'on avait découvert avec stupeur, tant elle est belle au deuxième mouvement, et qui revient à la fin du quatrième mouvement et du final. Je vous demande d'écouter ce trio de Schubert.
1:01:01 Et surtout dans cette interprétation, elle est ancienne, mais avec une excellente prise de son pour l'époque, parce que c'est des membres du Quatuor Busch, avec Serkin qui avait épousé la fille de Busch. Et oui, ça ne s'invente pas tout ça. J'en parle parce qu'il y a un bouquin qui est paru sur Busch, n'est-ce pas ? Un juste parmi les justes, c'est un des rares héros de la musique allemande. La plupart des grands violonistes sont slaves, slaves, juifs slaves. Je vous prends du premier au dixième, on reste encore dans les juifs slaves. David Oïstrakh, Yehudi Menuhin, Jascha Heifetz, Leonid Kogan, Nathan Milstein. Là, on reste sur les sommets. Encore maintenant, Vadim Repin. Et voilà qu'il y a un Allemand en pleine époque nazi, Adolf Busch.
1:01:56 Qui dit c'est la barbarie que nous vivons, alors que les nazis voulaient lui vouer un culte, voulaient en faire le héros national, il s'est exilé. Pardon pour cette parenthèse, mais si j'ai choisi cette version, c'est d'abord parce que les connaisseurs, comme on dit, disent tous que c'est de loin la plus belle, musicalement, la probité de Busch. Voilà, donc je vous recommande le livre d'un très grand musicologue, dont le nom ne me revient pas tout de suite parce que je me suis énervé, mais que je retrouverai avant.
1:02:28 André Tubeuf, excusez-moi, Tubeuf comme un bœuf, B-E-U-F, pardon, que les auditeurs de France Musique connaissent bien et qui est un de nos plus grands musicologues sur Busch. Donc, encore une fois, dans cette version, montre bien le retour, n'est-ce pas, de cette mélancolie lancinante qu'on pensait avoir refoulée dans la gaieté du final.
1:02:59 Car le but d'un final dans la forme sonate, je ne veux pas vous saouler, mais vous voyez ça chez les classiques, Haydn, Mozart, Beethoven, classique, au sens de l'histoire de la musique. Il y a une sensibilité romantique, parfois je métaux, mais ce n'est pas romantique. Et dans la forme sonate, le final, le dernier mouvement, qui est le troisième ou le quatrième, selon qu'il y a un interlude ou pas, doit laisser, c'est une règle, doit laisser l'auditeur sur une détente, sur un sentiment plutôt dénoué, n'est-ce pas ? Et non pas sur quelque chose de tragique.
1:03:34 La seule exception dans tout Mozart, c'est la fameuse symphonie en sol mineur que vous connaissez tous parce que les Samsung et les iPhones prennent comme jingle, et qui se termine par un violent accord en mineur, ce qui est extrêmement rare dans le classicisme. Voilà, je m'arrête sinon il va falloir m'arrêter avec un fusil quand je parle musique. Ce souvenir dont je croyais être débarrassé, n'est-ce pas ? Rappelez-vous Proust, le texte de la dernière fois, quand tout d'un coup il entend les musiciens attaquer la petite phrase de Vinteuil, au moment où il s'y attardait le moins, tout d'un coup il dit « Mon Dieu, c'est la petite phrase de Vinteuil, n'écoutons pas ». N'écoutons pas, mais c'est trop tard.
1:04:21 Et ça nous vaut une des plus belles pages de l'histoire de la littérature. Donc voilà pourquoi j'ai mis la mémoire et l'oubli dans le plan, vous voyez ? Si l'origine du mythe est fabuleuse, au sens de la fable, le mythe, donc elle n'est pas claire, l'origine fabuleuse, les confond dans la figure de Mnémosyne, c'est pour ça que j'ai tout centré sur elle. Elle est à la limite. Du rationnel, le langage, le logos et du mythe. Elle descend d'Uranos et Gaïa. Et elle est antérieure à l'ordre olympien, bon sang.
Pausanias : boire au Léthé puis à Mnémosyne
1:05:01 Et donc, je peux vous lire maintenant, toujours dans le texte de l'Antiquité, le texte de Pausanias, pareil, géographe, historien, naturaliste, Qui parle des rites liés bien sûr à la mort, au passage, vous savez que chez les Grecs, mourir c'est toujours franchir une rivière, ou un lac, ou une eau, vous savez, Charon, le nocher, Charon, Charon, le nocher, lorsque Don Juan fut descendu à l'onde souterraine et lorsqu'il lui donnait son obole à Charon, C'est un poème de Baudelaire qui commence comme ça, Don Juan aux enfers. Donc, mourir, c'est faire une traversée, une traversée sans retour. Il n'y a que Orphée qui a essayé d'en revenir, n'est-ce pas ? Ou plutôt d'en faire revenir celle qu'il aimait et qui était morte, parce que lui n'était pas mort, Eurydice, n'est-ce pas ? Et elle lui a été ravie parce qu'il s'est retourné. Or, Pausanias dit, on vous conduit, vous, celui qui est mort.
1:06:13 Celui qui est en train de mourir. On vous conduit d'abord pendant la nuit à la rivière Hercyna. Arrivé là, deux enfants nés de citoyens, âgés environ de 13 ans, qu'on nomme les Hermès, vous lavent. Vous voyez, grâce à Pausanias, on apprend des coutumes. Vous oignent d'huile et font tout ce qui est de leur ministère. C'est les rites, on est dans les rites. Les prêtres vous prennent ensuite et vous conduisent non à l'oracle, Mais il y a des fontaines qui sont très près l'une de l'autre. Il faut que vous buviez premièrement de l'eau appelée « eau du Léthé », bon sang de l'oubli, pour vous faire oublier tout ce dont vous vous êtes occupés jusqu'alors. Mourir, c'est ça.
1:06:59 Vous buvez après de l'eau de Mnemosyne pour bien vous rappeler de ce que vous verrez en descendant. Vous vous rendez compte ? Mourir, c'est se souvenir et oublier. Quand je vous le disais, qu'il y a des trous dans la mémoire... Mais des trous nécessaires, pas des trous comme ça parce que je n'ai pas laissé de traces, j'ai oublié de noter. Non ! Non, c'est peut-être parce que quelque part au fond de moi, je le vois très bien que je ne veux pas le savoir et que je ne veux pas le voir. Je remercie Jacques sans lequel je n'aurais pas pu creuser tous ces développements dans l'ordre où je viens de le faire.
Rimbaud : la langue se souvient pour nous
1:07:42 Lorsqu'il nous a rappelé que c'était un problème de mots, j'avais lié, quand je vous dis que je passe mon temps à dire la même chose, bon sang, dans mes toutes premières interventions enregistrées, je pense à entre crise et guerre philosophie, numéro 2, le numéro 1, on ne le récupérera jamais, car la bande son a été très abîmée. Donc, numéro 2, si vous regardez sur notre chaîne YouTube, entre crise et guerre, philosophie numéro 2.
1:08:12 Je donne un exemple d'inconscient linguistique avec un vers de Rimbaud, extrait du bateau ivre, l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de Colombes. C'est le bateau qui parle. J'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir, j'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques illuminant de longs figements violets, pareil à des acteurs de drame très antiques, les flots roulant au loin leurs frissons de volets.
1:08:44 Bon, je passe et tout d'un coup, l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de Colombes. J'ai essayé d'analyser ce vers, pas l'interpréter malheureux, comment on va interpréter une splendeur pareille, l'analyser. Tel qu'il est, il y a marqué l'aube exaltée ainsi que, j'analyse ainsi que, et je dis c'est un élément comparatif, c'est pas l'interprétation, c'est de la grammaire. Ce qui veut dire qu'à droite et à gauche d'ainsi que, il doit y avoir quelque chose de commun, sinon ça n'a pas de sens. Or si je dis il est noir comme l'ébène, je ne vais pas réfléchir longtemps sur pourquoi il y a un comme à cet endroit-là.
1:09:21 On est bien d'accord ? Si je dis qu'il est pointu comme une aiguille, il est calomniateur comme une vipère, ça va, je n'ai pas besoin que ce soit au propre figuré d'expliquer les éléments de la comparaison et pourquoi il y a un lien entre le comparant et le comparé que tout le monde s'écute tout de suite. Mais là, c'est quoi ? À gauche, il y a l'aube exaltée, à droite, il y a un peuple de Colombes. Vous voyez un rapport, vous ? Consciemment, non. Immédiatement, non. Et pourtant, et merci Jacques Carsin, je vous fiche mon billet, que la langue que nous parlons se souvient. Il avait raison. Je relis ce que disait Jacques. Non, non, parce qu'il faut vraiment regarder ça. Après, regardez.
1:10:10 Ceci recoupe encore l'analogie de la langue. Pour pouvoir dire ce que je veux, je dois bien me plier aux règles d'une langue singulière, le français c'est pas l'anglais, d'une langue singulière qui me préexiste, c'est pas moi qui ai inventé le français, et qui n'est pas une invention ponctuelle des mineurs académiciens, mais plutôt une sorte d'ordre apparemment spontané. L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes. Allons-y très vite maintenant. Les éléments communs. Ceux qui en ont la mémoire, c'est le cas de le dire, se souviennent que l'aube est une variation, A-L-A-U en français, de Alba.
1:10:45 Et donc connote la blancheur. Vous dites mais qu'est-ce que vous allez chercher là ? Vous trichez. Enfin quand même tout le monde n'a pas fait du latin. On n'a pas besoin de faire du latin. La langue française sait ce que c'est qu'un albatros, un albinos et de l'albâtre. Et la perfide albion, vous savez, notre allié à l'Angleterre, comme on voyait de loin les falaises de craie et de la région de Douvres, les chevaliers français se sont habitués à parler de l'Angleterre comme la perfide blanche, la perfide albion.
1:11:20 La langue le sait, vous l'avez oublié, nous l'avions oublié, pas tout le monde mais la plupart, mais la langue est là comme un dépôt, elle s'en souvient pour nous puisqu'elle le fait varier avec des mots que nous ne pouvons pas aider tous les jours. Tenez, je vous ai offert un cendrier en albâtre, regardez comme il est blanc, comme il est beau. Tenez, vous êtes passé des vacances en Normandie, ne confondez pas les mouettes, les goélands et les albatros. Vous voyez ? à la blancheur. Et un albinos et ainsi de suite. Donc, Saussure, les linguistes ont très bien montré que chaque locuteur à chaque instant a un computer dans sa tête. Oui, un ordinateur qui au fur et à mesure que l'autre parle ou que je parle, n'est-ce pas, fait le tour de toutes les possibilités comme un moteur de recherche, mais que ceux qui travaillent sur un déjeuner artificiel, J'aimerais bien trouver un aussi performant. Oui, oui, oui, oui. Si je dis, faut-il dire radiologiste ou radiologue ? Notre oreille, dès que je dis radiolo, sait très bien par l'ordinateur de chacun, de tout locuteur francophone. Je n'ai pas dit français, ça peut être un Togolais, ça peut être un Chinois agrégé de français à Pékin.
1:12:46 Mais tout locuteur francophone sait très bien qu'après radiolo, il n'y a plus que deux possibilités. Radiologue ou radiologiste, et donc on va choisir le plus économe. C'est comme ça que ça marche la langue. Elle a de la mémoire et elle en a même plus que les moteurs de recherche, incomparablement plus, car elle plonge dans les millénaires et elle plonge à une époque où il n'y avait pas l'écriture. Bon sang ! Donc préhistorique.
1:13:16 Rappelez-vous quand je vous avais dit c'est incroyable que le genre littéraire par excellence, la poésie, le genre vraiment littéraire, parce qu'il y a des tas de genres en littérature qui sont à la limite de la littérature que dessert l'universel reportage, comme disait Mallarmé, n'est-ce pas ? Mais là, vraiment, on ne peut pas nier qu'un intérêt proprement littéraire, c'est la poésie, qui est d'ailleurs la plus ancienne. Or, pendant des millénaires, la poésie a été orale avant d'être écrite, avant d'être transcrite. Le poème du peuple, merci Jacques Carsin, le poème collectif, le mythe, le muthos, a précédé l'écriture singulière.
1:13:58 Avant Homère, avant le barde, avant l'aède, avant le griot, il y a la transmission orale. Il faut avoir vu en Afrique comment un griot transmet à son disciple la musique, les textes, les poèmes, en le faisant répéter à l'oreille, de bouche à oreille. Donc vous voyez quand je suis... Je disais, cette mémoire plonge. Comment voulez-vous avoir dans la clarté d'une eau qui sort de la neige ? Quand même, je veux dire. C'est pour ça que je dis, peut-il y avoir une mémoire sans trou ? Je reviens à ma problématique.
1:14:46 Et donc je tiens beaucoup à ce texte de Pausanias où il dit qu'il faut à la fois boire le fleuve de l'oubli, le Léthé, et boire, il y a plusieurs versions sur les traductions, la rivière ou le lac de Mnémosyne, n'est-ce pas ? Dans un cas on oublie tout, dans l'autre on se souvient de tout. Je vous rappelle que lêthê, vous le retrouvez dans le mot grec alêtheia qui veut dire la vérité. Le a étant privatif, alêtheia veut dire littéralement dévoilement. Il y a du côté des heideggériens, des développements parfois très intéressants, il faut être juste, sur cette manière de lever le voile qui signifie la vérité, qui consiste à dévoiler tout en recouvrant. Je ne vais pas m'attarder, vous trouverez ça ailleurs.
1:15:41 Mais la lêthê, c'est le voile. Donc, ce n'est pas un hasard si ici, le voile de l'oubli, le mortel, doit boire le fleuve de l'oubli. Et ici, je fais une petite prolongation. Tout ça, c'est bien joli, mais c'est la mythologie. Ah bon, mais non, c'est du sérieux. C'est du sérieux. Tout ce qui est religieux exprime sous une forme fantasmée qu'il faut retourner parfois à renverser.
Le paradis et l'oubli : la Walkyrie de Wagner
1:16:17 Exprime des vérités profondes, mais à l'insu même de celui qui les prend au premier degré. Je fais allusion à quoi ? Je fais allusion à la notion de paradis, ou plutôt de vie éternelle. Si on me dit écoute, Dominique, j'ai une martingale, tu me donnes 100 dollars et je te donne la vie éternelle. Ça vaut le coup franchement, c'est pas cher. Eh bien moi j'hésite, même pour 100 dollars, même pour un dollar, parce que je poserai des questions préalables.
1:16:57 Les questions que posent ceux qui sont attachés à d'autres êtres et qui demandent au moment de mourir si ces autres êtres vont les suivre dans la mort. Vous commencez à deviner où je vais en arriver. Ce n'est pas le paradis qui m'intéresse. Parce que si Saint-Pierre m'ouvre la porte et que je vois un paradis écologique, que du vert, qui n'a besoin d'aucun effort pour se nourrir, que tout ce que je désire me vient comme ça en termes… Oui, mais est-ce que je vais retrouver ce que j'aime ? Ah non, non, non, non, avec le Léthé tu vas les oublier, c'est une autre vie. Ah ben ça, ça ne m'intéresse pas. Vous voyez ? Vous voyez les enjeux de tout oublier ou de tout se rappeler ? Vous voyez les enjeux ? Ah non, ça ne m'intéresse pas.
1:17:48 Il y a plusieurs exemples. L'un des plus sublimes, c'est dans la Valkyrie, la deuxième journée de la Tétralogie de Wagner, quand la Valkyrie apparaît tout d'un coup au guerrier Siegmund pour lui dire qu'il va mourir dans le duel qu'il attend à l'aube, alors qu'il vient de passer une nuit avec celle qui sera bientôt la maman de Siegfried, Et bien oui, ce n'est pas très moral.
1:18:23 C'est comme ça dans la mythologie, qu'elle soit germanique ou grecque. Donc elle vient lui dire qu'il va mourir, parce que les Walkyries ne peuvent apparaître qu'aux yeux de ceux qui vont mourir. Les mortels ne peuvent pas les voir, ce sont des divinités. Et elles ont pour mission d'aller ramasser sur terre les guerriers qui sont morts, valeureusement au combat, pour les amener faire une armée d'élite pour défendre le Walhalla, c'est-à-dire l'Olympe grecque, le monde des dieux grecs, contre les manigances du monde souterrain. On n'est pas très loin de choses qui vous sont très familières, n'est-ce pas ?
1:18:57 Entre l'épée laser et la force obscure et la guerre des étoiles, vous savez, c'est pas très loin, il y a comme ça des galaxies où il y a des êtres lumineux, vous connaissez ça mieux que moi, et d'autres, n'est-ce pas ? Comment il s'appelle ? Dark, Dark quelque chose, Dark Vador, Dark, pas lumineux ça. Donc voilà, eh ben, la Valkyrie, c'est parce que c'est une vierge guerrière comme Athéna, elle n'a jamais connu l'amour, elle est sur les combats, c'est la fille préférée de son père Zeus, elle n'a jamais connu l'amour, elle est bouleversée, parce que pour la première fois, elle voit quelqu'un qui lui dit non, si je ne peux pas emmener celle que j'aime là, et parle moins fort parce que tu vas la réveiller, elle a besoin de dormir avant mon combat demain matin.
1:19:42 Si je ne peux pas l'emmener. Je préfère mourir sur place avec elle. Je ne vous raconte pas la suite, à vous de voir, mais c'est pour vous dire, le bonheur paradisiaque, ce n'est pas d'être dans un monde où je n'ai pas mes difficultés de la vie quotidienne qui se sont évanouies comme par enchantement, même si c'est possible. Admettons que ce soit possible, c'est déjà admettre beaucoup, parce que si c'est pour ne pas retrouver ce qui donne un sens à notre vie, je ne suis pas sûr que ce soit le lieu du bonheur, de la paix ou du plaisir, tout ce que vous voulez. Voilà, en tout cas ce sont des plaisirs bien fugaces.
La réminiscence dans le Ménon, une thèse démocratique
1:20:28 On en a combien là, Philippe, en durée ? Bien, j'ai tellement répondu aux questions de Jacques, on peut encore s'y attarder, je ne dis pas que j'ai trop répondu, mais enfin que j'ai empiété sur les questions qu'auraient pu poser les autres. J'en profite aussi pour saluer à qui j'ai envoyé, je ne me rappelle plus son prénom, qui m'a demandé… pareil, c'est une demande de référence, mais c'était pour, pour, pour, ça va me revenir, excusez-moi, je vous dis ça tout de suite.
1:21:24 Voilà, voilà, voilà, voilà, j'ai beaucoup de textes. Alors écoutez, d'abord je vous dis que les textes de Hölderlin que je n'ai pas voulu traiter au début, j'ai donné la priorité à ce qui permet de les éclairer, parce qu'il va faire allusion à Mnemosyne, mais vous comprendrez mieux maintenant ce qu'il en dit. Je les traiterai à la prochaine fois. Comme je vous l'ai dit, c'est un thème de saison. On a jusqu'au 21 décembre, fin de l'automne, pour parler de l'automne, donc de l'adieu, donc de la mémoire, donc du souvenir et donc du départ.
1:22:11 Voilà. Oui, volontiers. Je salue nos amis norvégiens d'Algarbra. Merci beaucoup. Je suis confondu par la pertinence des auditeurs que j'ai la chance d'avoir. N'est-ce pas ? Je ne sais pas si vous avez entendu la question de Philippe, donc par précaution, j'en répète la substance. Nos amis norvégiens rendent un hommage à la théorie de la réminiscence chez Platon. Non pas à cause de sa résonance mystique, comme en général on la cite pour ça, allusion aux vies antérieures, l'âme étant éternelle, de temps en temps dans cette vie quelque chose nous rappelle nos vies antérieures.
1:22:52 Ça, c'est le falbalat que développe Platon, qui est un immense politique, n'est-ce pas ? Et qui sait ce que c'est que travestir dans le mythe la vérité est inexprimable par ailleurs ? Non, non, je veux être beaucoup plus précis. Nos amis d'Algarbra disent que ce qui est extraordinaire, c'est que dans le passage peut-être le plus célèbre de Platon sur la réminiscence, c'est-à-dire l'interrogatoire de l'esclave dans le Ménon, c'est-à-dire, je présume qu'ils font allusion à cela, Pour faire comprendre à son interlocuteur, à Ménon, un sophiste, que toute connaissance est remémoration, c'est la thèse de Socrate, de Socrate-Platon.
1:23:32 Socrate, pour en faire la démonstration, là, in vivo, fait venir un esclave et lui dire voilà, tu vois, il ne connaît rien en mathématiques. Celui-là, n'est-ce pas ? Celui-là, il y a d'autres esclaves qui... à la géométrie, n'est-ce pas ? Mais je vais te montrer qu'en lui posant les questions qu'il faut, il va trouver tout seul le rapport de la diagonale, c'est pas simple vous savez en mathématiques, surtout à l'époque, le rapport de la diagonale du carré aux côtés.
1:24:04 C'est pas la loi de ce rapport. Et bien sûr l'esclave il parvient au fur et à mesure des interrogations de Socrate. Confirme ici qu'il est bien le fils de Maya. Sa mère était sage-femme. Maya, la maïeutique, l'art d'accoucher les esprits. C'est-à-dire non pas de créer un savoir. Le bon prof n'est pas celui qui prend le savoir qu'il a dans sa tête et la verse comme un liquide dans le crâne de son élève. Non, c'est celui qui aide l'élève à se ressouvenir du savoir qu'il a en lui.
1:24:43 Autrement dit, il y a une complicité entre la réminiscence de Platon et la première phrase du discours de la méthode. Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Et c'est pour ça que nos amis, et je les remercie, Norvégiens, Anne et Branco, que je resalue ici, très amicalement, disent qu'il y a une force démocratique dans cette théorie platonicienne de la réminiscence et qu'elle est liée à des acquis. Liés eux-mêmes à l'histoire de la praxis. Mais ça, pour les développer, nous le verrons la prochaine fois, comment, si les mots nous permettent de ne pas laisser le chaos du temps, la fuite du temps disparaître sans laisser de traces, mais comment grâce aux mots, d'abord, pendant des millénaires, de la parole, de la parole qui vole, puis de l'écriture qui la fixe, a fortiori, Nous avons pu nous dégager du chaos. Pour cela, il a fallu, et ils ont bien raison, nos Norvégiens de parler de Praxis, il a fallu l'outil, car l'outil est la première victoire de l'homme contre le chaos, contre le temps.
L'outil contre le chaos et la première philosophie de l'esprit
1:25:56 Car la forme de l'outil, un singe peut prendre un caillou pour casser une noix, ce n'est pas un outil, c'est un instrument, c'est déjà énorme dans l'évolution d'être capable de faire ça. Et ne croyez pas que c'est réservé aux mammifères, etc. Il y a des oiseaux de mer qui prennent un coquillage, qui montent dans l'air et qui le lâchent pour le casser et manger ce qu'il y a dedans. Mais il n'y a pas production préalable d'un outil ayant ce que l'immense communiste vietnamien et philosophe Tran Duc Thao, dans Essai sur l'origine de la conscience et du langage, appelle la forme typique.
1:26:34 Tous les tumulus de la Méditerranée à l'Irlande en passant par la côte atlantique, les tumulus néolithiques renferment les mêmes haches tombales. On pense qu'on parle d'une civilisation des haches tombales, bon sang ! Il y a une forme typique avec un manche, une lame d'un côté, etc. Vous voyez ? De même les flèches à partir d'une certaine date, c'est plus un caillou éclaté, il y a des flèches en silex avec des formes, Mais qui vont avoir un succès commercial prodigieux dès la préhistoire.
1:27:07 Voilà, je ne veux pas déflorer le sujet, mais je remercie nos amis norvégiens d'avoir réussi ce tour de force, nous permettre d'annoncer la suite, c'est-à-dire comment nous allons passer à un texte de jeunesse de Hegel, d'une richesse inouïe, que je vous recommande, ce qu'on appelle la première philosophie de l'esprit, un peu dur à trouver, mais renseignez-vous sur le net, première philosophie de l'esprit, Iena. Dans lequel, justement, on va retrouver, comme c'est curieux, on va retrouver Mnemosyne et l'outil, cette fois rassemblés.
1:27:44 Car Hegel va dire les trois puissances, il a encore un langage schellingien à l'époque, je terminerai là-dessus, puissances veut dire ici les sources, les racines. Les trois conditions sans lesquelles l'esprit, au sens de l'histoire humaine, au sens hegelien, ne serait jamais apparu, sont la mémoire en premier, Le langage, c'est l'ordre de la mythologie qu'on vient de voir. Jusque là, on n'a pas attendu Hegel pour dire que c'est important dans l'histoire de la pensée, la mémoire et le langage. On voit ça depuis Platon, depuis Hésiode. Hegel ajoute le premier et avant Marx et l'outil. L'outil ! Car les perfectionnements de la technologie humaine vont se faire non pas en recommençant à zéro à chaque fois, comme le petit animal qui est Le premier, mais en perfectionnement, l'outil qui suppose déjà des millénaires de perfectionnement. Les pointes de flèches, c'est-à-dire que je vous parle, il a fallu des millions d'années pour passer des galets éclatés à ces flèches-là. Mais on ne repart pas à zéro. Voilà. C'est passionnant, la suite.
1:28:51 Juste pour te signaler que comme le début, il y a eu des petits problèmes techniques, on n'a pas bien entendu Schubert, donc on va le diffuser à la fin. Il y a une remarque. Je l'annonce alors ? Il y a une remarque de Rémi Cardinal, qui dit « Sublime deuxième trio de Schubert, dont le style militaire à la mode à cette époque traverse toute l'œuvre, même le mouvement lent. Le thème dont tu parles est d'une nostalgie qui rappelle le fameux bonheur perdu propre à Schubert. Mémoire du soldat qui se souvient d'où il vient et qui se chante en lui cette cantilène pour se donner le courage. »
1:29:30 Courage d'aller au front. – Un grand merci à Rémi Cardinal. Je ne sais pas si vous avez entendu l'intervention de Philippe, mais je résume. On a l'intervention de Rémi Cardinal, que je salue très chaleureusement au passage et qui a fondé sur Facebook une page que je vous recommande entre toutes. C'est la convergence des luttes LUTHS, car il est musicien professionnel, il est un immense pianiste, il n'y a qu'à l'écouter.
1:30:01 Exécutant des œuvres les plus difficiles jamais écrite pour le piano, la sonate en si mineur de Liszt, qui vient d'enregistrer récemment sur Youtube, Rémi Cardinale, avec un E à la fin, et qui a joué si souvent, sans doute, ce trio de Schubert, et qui nous rappelle effectivement qu'au moment où on s'y attend le moins, alors que Schubert s'efforce d'être héroïque et martial, Il a toujours rêvé d'avoir la force héroïque et dramatique d'un Beethoven, par exemple, mais il est rattrapé par son lyrisme foncier avec cet admirable thème au violoncelle solo. Merci Rémi, merci de cette présence sonore qui fait tout à fait écho aux filles de Mnemosyne, aux neuf Muses.
1:30:54 Donc je vous annonce que comme il y a eu des problèmes acoustiques au départ, la liaison n'était pas bonne et apparemment ça s'est amélioré, Philippe nous rend l'immense service de nous rediffuser ce court extrait du final de ce trio de Schubert qui commence donc d'une manière brillante, enjouée, enfin l'extrait dont je vous passe. Ça fait un moment déjà que le final a commencé et qu'il est passé par des tas d'épisodes à la fois héroïques, lumineux, solaires. Et tout d'un coup, je ne vous en dis pas plus, dès que la phrase violoncelle résonnera, je n'aurai pas besoin de vous faire un dessin.
1:31:28 On n'aura plus besoin de l'œil, mais de l'oreille. Merci Philippe, merci à tout le monde et à la prochaine fois.