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Un atelier de la confinitude autour de « Féminité et communauté »
1:00 Bonjour tout le monde. Bonjour et merci aux habitués, si je puis dire, à la fidélité des anciens, hommage à l'audace des nouveaux ou à leur imprudence. J'espère que je le sais moi-même.
1:33 et que leur accès à nos attelages de la confinitude, que je continue à appeler comme ça, parce que le centre Goscinny, où je devrais donc recevoir notre public habituel, est malheureusement toujours fermé, toujours confiné, parce qu'il déploie surtout des animations qui comportent largement plus de dix personnes, c'est même son rôle, comme animateur de quartier, et donc que nous ne pouvons pas en disposer.
2:11 Donc je vous fais ça de chez moi. Ça reste donc quelque part un contexte de confinitude. Je suis ravi de vous y retrouver. Et je remercie encore Philippe Moreau, qui assure techniquement toutes ses transmissions, ses diffusions. Je remercie encore d'avoir eu l'idée de substituer aux ateliers que nous ne pouvons plus faire en direct dans la grande salle du centre Goscinny, dans le 13ème, d'y substituer ces ateliers plus domestiques, plus coins du feu.
2:51 J'ai pas de feu, j'ai pas la place. Voilà, mon chat qui donne un peu de chaleur. L'animal vigilant et chaud, comme dit Rilke. Alors, aujourd'hui, je vous prie de nous excuser si vous constatez quelques dysfonctionnements audio-visuels, peu importe, mais pour l'instant il me semble que ce n'est pas le cas. C'est parce que le réseau, ils ont eu au moins la courtoisie de l'affiché, le réseau est déficient aujourd'hui, est-il saturé ? J'en sais rien.
3:28 Mais on nous prévient que la connexion sur Skype n'est pas très bonne par les temps qui courent, en tout cas aux heures où nous avons donné rendez-vous. Donc, première originalité de cette séance, une fois n'est pas coutume. Bien sûr, je vais aborder des textes, mais pour illustrer quoi ?
3:58 C'est ça qui est nouveau, pour illustrer la principale référence de cet attelage, qui est le livre que j'ai publié aux éditions Delga il y a quelques années. Et je suis très gêné de parler de mon livre, mais enfin, puisqu'on m'y a poussé, et que c'est vrai que mon livre a pour titre féminité et communauté chez Hegel, Et comme ça fait déjà deux ateliers que nous développons le thème de l'esthétique et les politiques, j'ai bien été obligé d'admettre qu'après tout, faire l'impasse sur ce que j'ai pu en dire, sur à peu près une centaine de pages, n'était pas tout à fait inapproprié.
4:52 Voilà. Mais ceci dit, comme je ne me vois pas, je pense incapable de dire, dans mon livre, je dis ceci, je commence par cela, et voilà comment je vois les choses. J'ai demandé à quelques fidèles associés, membres de notre association ou simples followers, je leur ai demandé, ou les deux bien sûr, je leur ai demandé de bien vouloir, et qui sont familiarisés avec la lecture de mon livre, peut-être en ont-ils même une meilleure compréhension que moi, après tout, ce n'est pas à moi de juger, un livre appartient d'abord à ses lecteurs.
5:30 Et je leur ai demandé de bien vouloir me poser les questions qui leur semblent les plus pertinentes, vu le sujet que nous traitons depuis des séances, le rapport de l'esthétique aux politiques dans le système hegelien, dans le système par l'hegelianisme. Voilà. Avant de passer à l'exposé de leurs questions, je rappelle tout de même que ce n'est pas un choix de Hegel comme ça au hasard, c'est quand même, après la critique du jugement de Kant juste avant, la critique du jugement ou la critique de la faculté de juger selon les traductions, c'est tout de même l'esthétique la plus monumentale et la première systématique qui soit apparue dans les temps modernes, si l'on fait abstraction de l'importante poétique d'Aristote, et aussi de textes qui n'ont pas du tout…
6:28 Comme titre esthétique, le mot n'existait pas, le mot date du XVIIIe siècle, c'est une invention récente et moderne, on y reviendra, alors que la politique, le deuxième terme de notre couple de relations conceptuelles, la politique est vieille comme l'homme, la notion d'esthétique est beaucoup plus récente. L'art, non, les pyramides d'Égypte sont là pour nous prouver que l'art est aussi ancien que les premières sociétés historiques, voire préhistoriques bien sûr, mais en tout cas pour ce qui est des arts plastiques, parce que malheureusement la musique de nos ancêtres de Lascaux ou d'Altamira, nous n'avons pas trop de moyens de la reconstituer ou de nous en faire une idée.
7:20 Bon, mais l'art est très ancien, mais l'esthétique ce n'est pas l'art. C'est une partie de la philosophie qui a pour objet une réflexion sur les corpus artistiques, ce qui est bien différent, et on comprend déjà un peu mieux que l'esthétique soit quelque chose qui soit venu tardivement dans l'histoire. Oui, je disais donc juste avant Aristote pour ne pas remonter au-delà, il y a aussi dans les dialogues de Platon, il y a souvent des considérations esthétiques chez cet immense artiste de la pensée que fut Platon, mais il y a deux ouvrages qui sont consacrés au problème du beau, et où, intéressant aussi de voir que c'est presque toujours lié au problème de l'éros, je pense ici bien sûr au Banquet, qui a pour titre de l'amour de l'éros, et dans lequel Platon nous donne sa théorie du beau comme par hasard, et bien sûr le Phèdre.
8:27 Voilà, les deux dialogues où les développements esthétiques sont les plus importants. Mais alors, je reviens à la séance d'aujourd'hui, je vais demander à la régie, à Philippe, s'il veut bien commencer tout de suite à vous communiquer la question d'Alexandra. Il y a deux questionneurs, une questionneuse et un questionneur, soyons clairs, Alexandra, qui réside près de Montauban, dans cette magnifique région qui s'appelle la Lomagne, à Beaumont-sur-Lomagne, et qui en plus est l'auteur d'un excellent livre que je vous recommande, je ne sais pas si on le voit à l'écran là, qui s'appelle La truelle et le marteau, car Sandra, je vais la faire rougir, est une grande intellectuelle, mais qui construit des maisons en terre avec sa main dans le sud-ouest.
Question sur le classicisme supposé de Hegel
9:37 Donc, je vous recommande La truelle et le marteau, vous en apprendrez des vertes et des pas mûres, mais toujours très pertinentes et avec beaucoup de recul et d'humour sur les développements, disons, des dérives idéologiques, en particulier dans le monde intellectuel, disons, des derniers demi-siècles, pour aller vite. Et comme il y a parmi mes auditeurs et mes auditrices, beaucoup d'entre eux et d'entre elles qui s'intéressent à la pensée de Clouscard, elle y fait souvent allusion, aussi bien qu'à celle de notre ami Negroni, François de Negroni.
10:23 Et voilà. Donc, Philippe, si tu peux envoyer… Ah oui, juste avant encore la question, je trouvais que c'était plus vivant, non pas seulement de dérouler le texte de sa question, qu'on entende sa voix, n'est-ce pas, parce qu'elle a eu la gentillesse d'enregistrer sa question. Donc, on peut envoyer la question d'Alexandra. On reproche à Hegel, dans son esthétique, d'avoir centré son travail sur l'art classique, surdétermination du terme classique, qui tantôt signifie le modèle historique, tantôt fait référence au classique au sens scolaire.
11:03 Goethe, Schiller, tout ça. Donc, Hegel serait, à en croire ses exégètes majoritaires, centré sur le modèle classique, et méfiant vis-à-vis des modernes, ses contemporains, méfiant vis-à-vis de toute germanomanie. Bref, il aurait négligé les avant-gardes, par exemple Schubert, Beethoven, etc., dans son système, ou je ne sais pas comment dire en allemand, mais bon, bref. Est-ce que tu pourrais montrer en quoi Hegel permet au contraire de penser en détermination respective, et justement, en quoi il permet, ou comment il permet de conceptualiser le balancement permanent qui va suivre entre le XIXe et notre époque, entre le romantisme au sens large, sous toutes ses formes, et le classicisme, et comment cette conceptualisation nous permet de penser notre modernité.
11:57 Voilà. Je crois que vous avez entendu l'intégralité de sa question. Alors, sa question illustre ce que je vous disais à l'instant, c'est que c'est une lectrice, une bonne lectrice, et redoutablement pertinente, dans la mesure où elle va au-delà de… elle anticipe sur des…
Le récit de l'Antigone de Sophocle
12:28 une approche de la figure d'Antigone, il s'agit bien sûr de l'Antigone de Sophocle, là, elle anticipe sur ce qui constitue un petit peu la diagonale de mon petit ouvrage, dont je vous rappelle, le titre est « Féminité et communauté », vous comprenez mieux maintenant pourquoi féminité, il s'agit du surgissement de la figure d'Antigone face au chef de la cité, de Thèbes, à Créon, dans la tragédie, et qui…
13:07 oui, je peux dire, c'est un peu la diagonale de mon ouvrage, et parce que, dans l'esthétique de Hegel, cette figure occupe une place à la fois invariante, et décisive. Je rappelle au passage, avant de répondre directement à la question d'Alexandra, qui sait tout ça, mais tout le monde ne le sait pas, que, d'abord le pitch, pour certains qui ne connaîtraient pas ou qui n'auraient pas revu depuis longtemps, l'histoire qui lieue sa tragédie de l'Antigone de Sophocle.
13:50 Thèbes est en lutte avec une autre cité depuis longtemps, et la guerre a lieu entre deux frères, qui sont deux fils d'Oedipe, d'ailleurs, parce que tout ça, c'est la famille d'Oedipe, cette famille maudite, et des Labdacides, et qui est l'un des deux frères, et on veut tellement, donc pour l'instant, la lutte dans la fratrie depuis Abel et Caïn, ou Romulus et Remus, on sait que c'est particulièrement invariant dans les mythologies, d'ailleurs, et pas seulement méditerranéenne et même européenne.
14:45 La tragédie du Nibelung commence aussi, n'est-ce pas, par le meurtre d'un des deux géants, du géant Fasolt par son frère Fafner, enfin bref. Donc, la guerre dure depuis longtemps, et l'un des deux frères a eu l'audace même de commettre le pire crime aux yeux d'un Grec, dans l'éthos grec, donc il s'agit de la Grèce antique, le pire crime, la plus haute valeur étant la cité dans le monde de la Grèce antique, au point que, à l'inverse de notre culture à nous, n'est-ce pas, qui, quand nous avons la possibilité et les moyens, nous nous évadons de la ville vers ce que nous appelons à tort la nature et qui n'est 9,99 fois sur 10 que la campagne, ce qui est bien différent, c'est-à-dire une nature transformée par l'homme depuis plus de 10 000 ans, chez les Grecs, on s'évade de la nature dans la cité, la cité est la plus haute valeur, celle de la sécurité, voilà, je ne développe pas ça, enfin, pas dans cette introduction, en tout cas, et donc,
15:57 l'un des deux frères a fait le crime le plus épouvantable aux yeux d'un Grec, il s'allie à la cité ennemie, pour venir combattre sa cité d'origine, Thèbes. Il perd la vie dans le combat et, Créon, le chef de la cité, donc l'autorité politique qui règne sur Thèbes, promulgue une loi qui interdit de lui donner une sépulture, ce crime étant monstrueux, comme celui de son père était déjà monstrueux, n'est-ce pas, celui du pauvre Œdipe, pour purger ce crime monstrueux, il est interdit à quiconque d'assurer au criminel une sépulture.
16:49 et donc, son cadavre est abandonné, volucribus et feris comme dit Cicero, quelque part à propos de la mort de Socrate, c'est-à-dire aux oiseaux sauvages et aux bêtes de proie. Et c'est alors que surgit la figure d'Antigone, c'est-à-dire sa sœur. Sa sœur, écoutant non pas seulement la voix de la cité, mais la voix du sang, c'est un corse qui vous parle, considère que ce sera encore un plus grand crime que celui qu'a commis son frère que de le laisser ainsi, de laisser son cadavre à la violence des éléments et une profanation.
17:37 Et donc, elle l'enterre. Quand le rideau se lève, quand la tragédie commence, il n'y avait pas de rideau, bien sûr, sur les gradins, quand la tragédie commence, on vient d'apprendre qu'elle a enterré son frère. Et bien sûr, toute la tragédie, c'est l'essentiel de la tragédie, c'est son dialogue, comment elle justifie ça en défiant carrément l'autorité politique, celle de Créon. Et jusqu'à ce passage, qui est le plus cité, lorsqu'on évoque cette tragédie, ou lorsque Créon lui dit « Comment as-tu pu enfreindre ma loi ? »
18:15 Ce n'est pas la sienne au sens personnel et anecdotique. Ne faites pas d'anachronisme, on n'est pas dans le monde moderne où l'individu… Non, non, non, non, ma loi, ça veut dire la loi de Zeus. Le Zeus, c'est celui qui a institué l'ordre politique dans les cités. Donc, « Comment as-tu pu enfreindre ma loi ? » Elle répond « C'est mon Zeus qui me l'a dicté, ce n'est pas le tien, celui du monde d'en bas et des morts. » Donc, elle invoque les dieux souterrains, elle invoque une loi éternelle qui est antérieure à la loi politique et c'est donc ce conflit, cette opposition entre la voix du sang et le lien proprement politique, celui de citoyenneté, qui fascine Hegel.
Antigone chez Hegel, de la jeunesse aux textes de Berlin
19:08 Alors là, je reprends, je reviens ici à Hegel, tout au long de son parcours, et quand je dis tout au long, vous voyez, il a commencé par traduire l'Antigone de Sophocles, c'était tous des latinistes et des hélénistes aguerris, c'est-à-dire ceux qu'étaient Les Hegel, Hölderlin, Schelling, les trois compagnons qui vont bientôt se retrouver au Stift de théologie de Tübingen, nous sommes là dans les années où se déroule la révolution française, vous voyez, les années 1790, etc.
19:42 Donc, à 15 ans, Hegel, au gymnase, au lycée, on dirait en France, traduit déjà cette tragédie, vous voyez, il s'y prend assez tôt, elle sert de cadre au développement le plus important que Hegel consacre au problème esthétique dans La phénoménologie de l'esprit, sa première très grande publication décisive en 1807 dans un chapitre que je recommande à quiconque fascinant qui s'appelle La religion esthétique.
20:20 Et enfin, au sens propre, d'ailleurs, en fin de carrière, lorsque il est à Berlin, sa dernière affectation, et c'est là où il va mourir, dans les... Et deux fois, cette tragédie revient sous sa plume, une fois dans les leçons sur l'esthétique, où son investissement sur cette œuvre lui arrache ce cri d'orgueil, n'est-ce pas, de tous les chefs-d'œuvre de l'Antiquité et du monde moderne, et je les connais tous, et puis il ajoute, bien sûr, parce qu'il est là pour transmettre et non pas pour définir une élite, et chacun peut et doit les connaître, c'est bien à quoi il s'emploie en publiant les nombreux volumes de sa monumentale esthétique.
21:14 De tous les chefs-d'œuvre de l'Antiquité et du monde moderne, Antigone me paraît le plus parfait, le plus apaisant. Et je suis bien content qu'Alexandra, à fine lectrice, est remarqué que le mot apaisant n'est pas ici tout à fait dû au hasard. Chez un philosophe qui analyse le plus souvent les contradictions problématiques, voire les conflits, ce n'est pas que leur apaisement.
21:47 Donc, même si la notion de « Versöhnung » en allemand de réconciliation joue un rôle, bien sûr, essentiel dans sa philosophie. Revenant à la figure d'Antigone, voilà pour l'esthétique et dans les Principes de la philosophie du droit, toujours dans les derniers textes de Berlin, dans les années 1820, qui sont son testament politique, c'est comme ça, en général, qu'on le considère, en tout cas, de publier, parce que sinon, il y a son ultime texte quelques jours avant sa mort où il critique le projet de réforme du Parlement anglais qui livre les intérêts de l'État à l'intérêt privé.
22:32 C'est assez actuel, c'est pour ça que j'ai fait allusion. Dans le principe philosophique du droit, au moment où on passe de la société, de la famille, pardon, à la société civile, il cite le cas d'Antigone et il dit que ce conflit entre Antigone et Créon qui nous paraît lié à un contexte archaïque intéressant mais sans doute dépassé est l'opposition, je le cite, l'opposition éthique suprême.
23:09 En elle, féminité et virilité sont individualisées et voilà une opposition qui est valable dans tous les lieux et dans tous les temps et Hegel octroie à cette tragédie, c'est pour ça que je m'attarde à son investissement sur cette œuvre, une fantastique dérogation à son attitude habituelle qui est justement d'avoir mis fin à l'intemporalité des valeurs qu'elles soient religieuses, esthétiques ou politiques, c'est Hegel et c'est ce faisant, il ouvre la route qui va mener à Marx bien sûr et pour Hegel, il n'y a pas de chef-d'oeuvre valable dans tous les arts et dans tous les temps, toute production humaine exprime à sa manière la constellation historique dans laquelle elle apparaît.
24:02 Elle n'a pas cette valeur intemporelle qu'il octroie ici d'une manière dérogatoire et surprenante à la tragédie d'Antigone. C'est justement cette contradiction qui, apparente, qui m'a titillé, comme on dit, et qui m'a dit à lundi, c'est ici d'une problématique. Pour une œuvre aussi importante et à l'égard de laquelle son attachement ne s'est jamais démenti, cette dérogation a sans doute un sens.
Contre l'anachronisme : la famille, entre nature et institution
24:38 Et je me suis dit que qu'est-ce qui permet à Hegel d'octroyer à la tragédie d'Antigone ce brevet d'intemporalité d'être valable encore aujourd'hui, on va y revenir, alors qu'elle est apparue dans un monde qui est celui de la cité grecque antique qui, quelques cultes qu'on puisse vouer à ce modèle, est un stade dont Hegel est le premier à dire qu'il est dépassé, ne serait-ce qu'immédiatement après, enfin immédiatement en termes historiques. Lorsque la cité est absorbée par l'Empire, celui d'Alexandre d'abord, puis l'Empire Romain, bien sûr, et d'un monde esclavagiste, enfin bref, un tas de détermination qui font de ce monde de la cité grecque comme une planète, n'est-ce pas, que nous pouvons admirer à distance, mais qui est bien étrangère à notre monde et qui même, et il partage cette idée avec celle, avec les développements que son camarade Hölderlin va consacrer à la culture
25:48 et à l'esthétique grecque, et même pas seulement différente, mais exactement l'inverse de la nôtre. Je vous lirai quelques courts extraits où Hölderlin exprime cette différence comme jamais, en particulier dans des lettres qui sont devenues célèbres. Alors, là où je suis très heureux de la manière dont Alexandra a formulé sa question et l'a centré autour de ce thème, elle a parfaitement raison de dénoncer l'anachronisme qui fait que lorsqu'on parle d'Antigone, aujourd'hui, on en parle assez souvent dans le monde du théâtre et dans le monde de la culture en général, on en fait une petite gauchiste, l'anachronisme, n'est-ce pas, une gauchiste, féministe bourgeoise, n'est-ce pas, à l'américaine, si je puis dire, qui représenterait ici l'audace de l'individu héroïque face à la méchante totalité, celle de la cité, incarnée par l'homme, bien sûr, et tout ce qui est
26:58 parfaitement étranger au texte de Sophocle. Moi, je ne vous propose pas une autre interprétation contre celle-là. Je me contente du texte et le texte dit non pas une chose différente, il dit l'inverse. Ce n'est pas l'individu qui se dresse contre la cité forcément totalitaire, mais c'est une communauté qui se dresse contre une autre communauté. je vous ai résumé exprès l'histoire pour vous rappeler que ce que c'est au nom du lien du sang qui est capital dans la société traditionnelle, en particulier dans le monde méditerranéen, encore une fois, c'est un corse qui vous parle, le lien du sang, c'est au nom du lien du sang qu'elle enterre son frère.
27:48 elle doit ça à sa communauté familiale, communauté, je mets entre guillemets naturelle. Bien sûr, la famille n'est pas une communauté naturelle, le mariage ne résulte pas d'un instinct la sexualité est un instinct qui n'a pas attendu l'homme pour se manifester dans le vivant, si vous préférez, donc qui est d'origine naturelle, mais le mariage n'est pas un instinct, mais regardez bien, il y a même radical, une institution.
28:23 Aussi peu le repas est un instinct, pardon, aussi peu on peut expliquer l'institution repas par le simple instinct de la faim, parce que le fait d'avoir faim n'explique pas pourquoi ici il faut manger avec des baguettes, là-bas avec les trois doigts de la main droite et ailleurs avec des fourchettes et des couteaux, pourquoi c'est à une certaine heure qu'on mange et entre qu'on vive, pourquoi dans un autre contexte les femmes se tiennent debout devant les hommes qui mangent, on peut multiplier ce qui n'a rien à voir avec le programme biologique de la faim.
29:01 et pourquoi on apprend tout de suite à l'enfant à table dans quasi toutes les cultures d'être discret avec l'ouverture de sa bouche quand il mange un peu comme lorsqu'il baille, n'est-ce pas ? Il n'est pas bon de montrer la mécanique de la voiture quand on veut la vendre, on la cache derrière une belle carrosserie. Donc, aussi peu le repas se réduit à l'instinct faim, le repas n'existerait pas et ne serait jamais apparu comme institution s'il n'y avait pas la faim d'abord, mais s'il n'y a que la faim, il n'y a toujours pas de repas.
29:48 De même, s'il n'y avait que la sexualité, on serait encore loin du mariage. Donc, peu importe qu'il soit monogame, polygame, c'est une institution. Donc, le lien du sang, une institution prouve, je reprends mon fil, que la famille n'est pas naturelle, elle est déjà culturelle, toute famille fût la plus ancienne, mais elle est plus naturelle que le lien politique, celui de la cité, celui qu'invoque Créon lorsqu'il dit Antigone, tu as osé enfreindre ma loi.
30:24 Voilà. Il s'agit donc le lien familial et en tant que lien du sang, le rapport ascendant-descendant est dû à la nature, le rapport de collatéralité, le fait que le même sang coule dans les veines du frère et de la sœur, ça ne doit rien à la cité et à la culture. Donc, la famille participe aux deux règnes, n'est-ce pas ? Elle apparaît dans un contexte naturel et elle s'organise après sur des principes, appelez ça comme vous voulez, culturels, historiques, spirituels, tout ce qui s'oppose à la nature, si vous regardez bien.
31:07 Historique. Si on fait commencer l'histoire par le moment où la nature recule sous les efforts de la praxis humaine, autrement dit, dès les premiers galets éclatés, je donne une extension ici à l'histoire qui inclut la préhistoire. Je vais dire l'histoire comme discipline par contre, suppose d'attendre qu'on ait des traces écrites de cette activité. Donc, bravo à Alexandra d'avoir insisté sur l'anachronisme quand elle dit cette lecture qui se veut « moderne »
L'individu, ombre ineffective, et l'essence du tragique
31:42 fait d'antigone une sorte d'idéal type fantasmatique, la femme incarnation de l'individu, déjà assez anachronique. Et Hegel dit assez souvent quand il travaille sur le modèle de la cité grecque, il dit que dans ce monde-là, l'individu est l'ombre ineffective. Je vous mets au défi. Lisez-moi 50 fois l'Iliade et l'Odyssée et toutes les tragédies de Sophocle ou d'Eschyle ou d'Euripide et essayez de m'en déduire si Achille est blond ou brun, s'il a un grain de beauté sur la narine gauche, si Ulysse préfère les petits pois avec du lard aux poissons fumés.
32:25 Je veux dire tout ce qu'on saura, tout ce qu'on saura dans tout le détail, dans la modernité littéraire. Vous ouvrez un roman de Balzac, dès le début du roman, je vais dire, vous savez tout ce qu'il y a sur la cheminée, des factures, comment il dit Baudelaire ? Un gros meuble à tiroirs encombré de rubans, de verres, de billets doux, de procès, de romances, avec, et ça c'est balzacien, de lourds cheveux roulés dans des quittances, cache moins de secrets que mon triste cerveau.
32:55 Ça c'est dit Baudelaire. Voilà. Donc, elle a parfaitement raison de dénoncer double anachronisme, l'individu, qui est une notion qui n'est pas encore apparue à ce moment-là, c'est la citoyenneté, c'est le citoyen qui compte, surtout tant qu'il est vivant, et elle insiste beaucoup là-dessus, j'insiste moi-même, parce que ça a un rapport avec cette tragédie, tant que le citoyen est vivant, il appartient à la cité, qui peut l'envoyer, lui demander le sacrifice suprême en l'envoyant se battre contre les Perses, par exemple.
33:31 Mais dès l'instant qu'il est mort, il faut foutre la paix à la famille. Les rituels de toilette des morts, d'inhumation, c'est l'affaire de la famille. Donc, il y a double faute ou double crime, double hubris, pour parler en langage de la tragédie grecque, double dérogation aux lois des dieux de la cité. Antigone a tort de désobéir à l'autorité de la cité, je ne dis pas, ce n'est pas moi qui la juge, dans la conception de l'éthique grecque, n'est-ce pas, c'est un crime.
34:05 Et Créon a tort d'aller au-delà de sa compétence politique jusqu'à prescrire ce qu'il faut faire du cadavre. Ça, il doit le laisser à la famille. C'est sacré. Et c'est bien ce que lui rappelle Antigone. Ce qui prouve qu'on a bien affaire à une tragédie. Il ne peut pas y avoir de tragédie chrétienne, moderne, par rapport au monde grec. Parce qu'il y aura toujours un happy end. Évangile veut dire bonne nouvelle.
34:35 On est crucifié sur la croix, c'est épouvantable. Mais, il y a un happy end. Ça se passe mal le vendredi et le dimanche ont fait la résurrection. Donc, il ne peut pas y avoir de tragédie. Je reviendrai dans un autre contexte. Il y a une souffrance infinie, mais pas de tragédie. La tragédie, c'est ce heurte de deux principes inconciliables qui se détruisent mutuellement. Oui, parce que, je ne l'ai pas dit, parce que, mais il faut le rappeler, pour ceux qui l'ignoreraient, que, bien sûr, Antigone est condamnée à être emmurée, à périr emmurée alors qu'elle est vierge, qu'elle n'a même pas connu l'amour, à être emmurée pour expier ce crime.
35:22 Voilà pour ce qui est de purger sa faute. Et quant à Créon, son fils, qui était amoureux d'Antigone, son fils, Hémon, se suicide. Donc, voyez, les deux parties, il laisse des plumes. C'est ça, la tragédie. Là, il y a vraiment dialectique. Il n'y a pas les bons contre les méchants. Il n'y a pas le gentil individu héroïque ou la gentille Jeanne d'Arc grecque héroïque contre la méchante cité totalitaire.
35:54 Vous voyez, non, chacun, il laisse des plumes, chacun fait une faute et assume. C'est ce qui fait dire à Hegel que cette morale qui nous semble parfois choquante, puisque nous avons été élevés dans une morale moderne, celle du christianisme à laquelle l'intention compte, dans laquelle on ne peut pas faire abstraction du sujet et de sa responsabilité. Alors là, de la personne plus que l'individu, la personne carrément. Hegel, oui, elle est sans doute plus frustre, mais elle est plus courageuse.
36:28 Elle est plus courageuse. On ne peut pas se cacher derrière l'hypocrisie de l'intention. Un crime est un crime. Si vous entrez dans le bois sacré, fusse par inadvertance, vous ne pouvez pas dire chez les Grecs « Ah mince, je ne savais pas, je n'avais pas vu le panneau ». Vous êtes criminel parce que vous êtes rentré dans le bois sacré. C'est ce qui distingue la morale objective de la morale subjective. Nous ne nous égarons pas, revenons du domaine moral au domaine esthétique.
36:58 Donc, c'est une bien autre raison, une raison bien différente qui fait que Hegel insiste sur la figure d'Antigone tout au long de sa carrière. Je vous dis, j'insiste sur la fin de la question d'Alexandra lorsqu'elle dit « Bref, si tu pouvais traiter plus amplement de l'incapacité à distinguer entre analyse et interprétation, je viens de le faire, n'est-ce pas ? Il suffit d'analyser le texte de Sophocle sans l'interpréter pour voir que c'est toujours une communauté, celle de la famille et du lien du sang, qu'Antigone brandit contre Créon et non pas elle en tant qu'individu.
Analyse contre interprétation, héritage et féminisme bourgeois
37:40 Ce serait une hubris insupportable à l'éthique grecque. Une maladie dégénérative très répandue, l'interprétation, qui empêche la transmission de l'héritage philosophique. Je suis parfaitement d'accord avec Alexandra. C'est pas seulement un anachronisme, c'est qu'à force de raisonner de cette manière, à force de raisonner avec les valeurs du moment, celles de l'idéologie dominante, dominante dans notre espace et surtout dans notre temps, on s'appauvrit considérablement du point de vue culturel.
38:13 On n'est pas seulement dans le faux, on est dans l'appauvrissement, on est dans la perte de ce que chacune et chacun d'entre vous a droit, c'est son héritage. Je ne parle pas de l'hérédité ici, ça c'est naturel, ce n'est pas ma partie, je laisse ça aux biologistes qui s'y connaissent mieux que moi. Je parle de l'héritage, du patrimoine. Dernière fois que je suis allé à la tombe de Rousseau à Ermenonville, qui ne contient pas ses cendres, qui sont au Panthéon, mais où il y a le cénotaphe qui avait été construit pour ses cendres, que les autorités de la Convention sont venues à la lumière des torches cherchées pendant une nuit de la fin du XVIIIe siècle, en pleine révolution, pour amener les cendres au Panthéon.
38:57 La première fois que je suis allé, il y avait une succession de Japonais qui venaient se recueillir devant la tombe de Rousseau. Quand je parle du patrimoine, je ne suis pas auto-centré, je ne suis pas ethno-centré. et inversement, les Occidentaux défilent devant les pyramides d'Égypte, cette merveille bouddhiste que le temple de Borobudur à Java, et j'en passe, le monde est riche à ces niveaux-là.
39:28 Donc, c'est appauvrir notre relation à ce patrimoine que de se macérer toujours cette espèce de soupe qui sent le rance, qui est marquée par l'idéologie dominante, et de faire de Antigone une mini-Hannah Arendt. Donc, je suis très reconnaissant à Alexandra d'insister là-dessus, surtout qu'elle dit bien l'effet best-of dans la lecture, je la lis, l'effet best-of dans la lecture contemporaine de Sophocle qu'en font certains qui reviennent finalement à prendre ce qui nous convient le mieux au opportunisme.
40:08 Dans ce qu'on imagine être le texte à n'en considérer que l'écho, prendre cet écho ou cette résonance pour le leg, la tradition, prendre le son produit par le rebond pour le son d'origine, confondre le bruit de l'écho avec la voix qu'il émet, ce qui revient à être uniquement à l'écoute de ce rebond sur soi. Eh oui, je dirais même à titre narcissique. l'idée féministe bourgeoise, parce qu'il y a un très grand féminisme auquel j'adhère en premier, qui consiste à restituer à la femme les mêmes droits économiques qu'on confère à son compagnon.
40:42 On voit ses frères, ses pères et on voit ses compagnons. L'idée féministe bourgeoise qui traîne dans cette interprétation avec le fait, vous savez, j'appelle féminisme bourgeois, celui qui dit, mais ça n'a rien à voir avec les problèmes de classe, il y a l'homme et la femme et puis c'est tout. Ça c'est bien, les pouvoirs, ils adorent ce genre d'opposition, vous voyez, ils adorent. Parce que notre doigt n'est plus dirigé contre eux, contre le pouvoir, c'est comme l'écologie. Le coupable là-dedans ce n'est plus le pouvoir, c'est nous tous. Nous tous qui sommes de sales consommateurs et qui amenons la planète à l'abîme, n'est-ce pas ?
41:16 Et nous tous, qui réduisons en esclavage nos femmes, nos mères, c'est nos filles et nos sœurs. j'aimerais bien avoir le millième du pouvoir qu'ont l'ex-directrice du Fonds monétaire international qui, compressant pour être la secrétaire, n'est-ce pas, de l'Union européenne, ou l'ex-ministre des affaires étrangères du criminel de guerre Bush Junior, lorsqu'il a fomenté cette guerre contre l'Irak, contre la vie même de la communauté internationale et qu'il avait comme ministre une femme noire, Condoleezza Rice.
42:05 Je le dis parce que c'est là qu'on voit qu'il ne faut pas sacraliser les identités, ça ne sert à rien. Et donc Alexandra, je reprends ce qu'elle dit, l'idée féministe bourgeoise, butlerienne, j'ajoute, qui traîne dans cette interprétation avec le féminin vu comme archaïque et donc forcément résistant, mais oui, c'était mieux avant. Antigone figure de la résistance avec aspect traditionnel, naturel, contraire à l'idée de Hegel qui place la tradition du côté, non pas de la nature, mais de l'outil, l'outil permettant justement la transmission.
42:40 Et oui, tous les progrès qui ont mené des premiers silex éclatés ou des premières maisons sur Piloti bien plus tard à l'époque de Cro-Magnon, jusqu'à nous, toutes les sortes, je parle de progrès objectivement ici, je ne parle pas des progrès en termes de valeur, qu'est-ce que j'en sais, je ne crois pas qu'il y ait eu des progrès au niveau moral, esthétique, c'est un autre problème, mais par contre, je veux dire, il y a un progrès mesurable, c'est le temps qu'on met à assurer sa nourriture, le temps qu'on met à faire cette table, etc., ça se mesure, au fur et à mesure que les forces productives se développent, il faut moins de temps de travail pour produire un objet.
43:21 Donc, la révolte du sujet comme moteur de l'histoire, dit Alexandra, alors qu'il n'en est que l'expression, l'incarnation momentanée, le qualificatif utilisé par Hegel à propos de ce mythe, elle cite Hegel, entre guillemets, chef d'œuvre le plus apaisant, j'y faisais allusion, qui irait contre l'idée d'un sujet brûlant dans les deux sens, sujet d'actualité et sujet qui se consume. Superbe parallèle, fait par Alexandra, prête à s'emmurer avec lui-même pour des siècles et des siècles, amen, dit-elle, avec la belle ironie qui la caractérise, je dirais même, l'humour.
44:02 Voilà, il y a par ailleurs une question, je n'ai pas fini d'y répondre, mais comme je dis que la figure d'Antigone sert un peu de diagonale à l'ouvrage que j'ai publié aux éditions Delga il y a quelques années, je voudrais faire état de la deuxième question, celle de Hugo, je crois que vous en avez le texte, mais je vais vous la lire, elle est plus courte, donc si vous avez le texte, vous aurez comme ça l'audio et la vision.
Lecture de la préface de la Phénoménologie de l'esprit
44:35 Dans un temps fort de ton livre, à partir d'un célèbre passage de la préface de la phénoménologie de l'esprit, tu mets en scène deux couples croisés, la beauté sans force et l'entendement d'une part, la mort et l'esprit de l'autre. Si ça paraît sibyllin, je vais tout de suite après la lecture de la question, lire le texte de Hegel auquel il fait allusion. Dans cette répétition, au sens du théâtre, mais aussi de la pulsion de répétition, en psychanalyse, une dynamique s'opère en ce sens.
45:09 La beauté sans force, c'est la formule qu'emploie Hegel, dit kraftlose Schönheit la beauté sans force recule dans son impasse mortellement narcissique devant le soleil noir de la finitude qu'elle fuit alors que la mortelle négativité supportée par l'entendement semble pouvoir nous octroyer la vraie vie de l'esprit. Alors, qu'est-ce qui fait question là-dedans ? Je vous le dis, mes questions sont les suivantes, « Quel lien fais-tu ? » Et ça, je crois que vous l'avez sous les yeux, « Quel lien fais-tu entre la beauté sans force et le narcissisme ? »
45:42 En quoi le destin de cette dernière est-il une impasse ? Enfin, pourquoi la difficile assomption, le fait d'assumer, la difficile assomption de l'idée de finitude laquelle est pour tout un chacun à tout le moins désagréable, c'est le moins qu'on puisse dire, promet-t-elle au contraire une issue plus favorable ? » Alors, d'abord, que ce soit bien clair, je vous lis le passage de Hegel, extrait de la préface à la phénoménologie, passage capital, qui a été souvent commentée, passage étrange, et qu'effectivement, j'ai traduit en termes dramatiques, au sens théâtral du terme, n'est-ce pas ?
46:23 Parce qu'il y a des personnages qui s'y côtoient et une action mais jugée plutôt. Hegel était en train de parler, alors on n'était pas au théâtre, il parlait de l'entendement. Terme hérité de Kant, l'entendement. L'entendement, c'est si, alors, si, A égale B, B égale A, je simplifie, mais en gros, l'entendement, c'est ça, c'est l'intellect, ce n'est pas la raison qui a une préoccupation morale. Vous savez que l'entendement est rationnel, ratio veut dire raison, mais il n'est pas sûr qu'il soit raisonnable, ce n'est pas du tout sa fonction. Vous voyez, la langue montre bien l'abîme qu'il y a entre la fonction cognitive à laquelle se limite l'entendement, même s'il a une puissance infinie, on va le voir dans ce champ-là, et une visée éthique, disons, pour inclure et la morale dans le sens subjectif et l'action et la pratique et l'éthique qu'implique la notion de raison.
47:19 Or, il était en train de parler de l'entendement et d'une de ses armes favorites qui est l'analyse. Vous savez, l'analyse de l'eau, Lavoisier fait l'analyse de l'air et de l'eau fin XVIIIe siècle, ils font de la chimie et scientifique. Analyser, c'est décomposer dans ses éléments constitutifs. Mais qu'est-ce que je viens de dire ? Je viens de dire décomposer, un cadavre en décomposition. Les étudiants en médecine commencent par étudier l'anatomie.
47:51 Le corps, on commence par étudier le cadavre, l'anatomie. On ne peut pas étudier l'anatomie d'un homme vivant. Ce serait par trop incomplet. Donc, pourquoi j'insiste là-dessus ? Parce qu'il va être question de la mort dans le texte auquel Hugo fait allusion et que je cite maintenant. « L'activité de diviser » Donc, diviser, décomposer, analyser. « L'activité de diviser est la force et le travail de l'entendement »
48:21 Le terme est souligné. Virgule. « De la puissance la plus étonnante et la plus grande qui soit, ou plutôt de la puissance absolue. » Texte solennel, étrange. D'autant plus étrange et incongru que Hegel parle en plein déchaînement du romantisme allemand. L'ouvrage est paru en 1807 et que rien n'est plus opposé à l'esprit, au feeling, si vous préférez, du romantisme allemand que le froid entendement à l'intellect dont la forme d'exercice la plus emblématique sont les mathématiques.
48:59 Ce n'est pas tout à fait le monde de l'enthousiasme et la passion romantique. Donc, Hegel sait très bien. Et c'est d'ailleurs dans cet ouvrage, dans la phénoménologie de l'esprit et dans cette préface qu'il prononce son protocole de rupture avec son romantisme absolu de jeunesse. Donc, nous assistons ici à cette rupture par le simple fait qu'il réhabilite l'importance de l'entendement qui n'est pas suffisant parce que l'entendement ne va pas jusqu'à la raison qui est les dialectiques.
49:30 alors que l'entendement se limite à la non-contradiction. Mais le fait qu'il le réhabilite et qu'il dise qu'il est absolument nécessaire sinon suffisant est déjà une provocation antiromantique. Je reprends et j'enchaîne. L'activité de diviser est la force et le travail de l'entendement de la puissance la plus étonnante et la plus grande qui soit ou plutôt de la puissance absolue. Allez, prenez un segment AB. Mettons qu'il fasse 2 cm, 3 cm, peu importe.
50:05 Entre 1,8 cm et l'autre extrémité qui est à 2, entre 1,8 et 2, vous pouvez encore diviser en autant de fragments que vous voulez l'intervalle qui reste. Puissance absolue, infinie, puissance du pur moi comme il dit de l'abstraction que celle-là l'esprit peut faire. Donc, la puissance la plus étonnante et la plus grande qui soit ou plutôt de la puissance absolue.
50:35 Ce que je viens de dire pour le segment dans l'espace pourrait se faire pareil dans le temps. Vous savez, il y a des gens qui vont raconter des rêves avec des péripéties pas possibles qu'il faudrait un volume de romanciers pour les restituer. Mais quand on mesure objectivement le temps qu'ils ont mis à dormir il y a quelquefois 3 secondes et demie. qui se dilate dans une durée quasi infinie. Nerval l'exprime très bien dans Sylvie quand il dit « Cet état quand on s'endort, cet état où l'esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe permet souvent de voir se presser en quelques instants les tableaux les plus saillants d'une longue période de la vie. »
51:16 Donc, je reviens à Hegel le cercle le contraire de l'entendement ce qui est bien substantiel fermé qui n'est pas divisé qui est bien plein le cercle qui repose en soi fermé sur soi et qui comme substance le contraire du sujet et qui comme substance tient tous ses moments est la relation immédiate qui ne suscite aucun étonnement mais que l'accident tel comme tel séparé de son pourtour allez, je vous explique immédiatement en voix off sinon vous allez dire que Hegel est difficile.
51:48 J'ai l'écran ici de ma tablette je peux isoler le côté droit il n'est pas du tout isolé dans la réalité il est contigu à tout le reste de la tablette mais moi je l'isole par la pensée ce que me permet de faire l'entendement quand je dis regarde le côté droit il regarde le milieu du côté droit il regarde le coin du milieu du côté droit le coin haut il regarde le coin bas et ainsi de suite. Alors c'est ce qui est illustré ici mais que l'accident tel comme tel séparé de son pourtour ce qui est lié effectivement réel seulement dans sa connexion à autre chose en l'occurrence le côté ici à toute la tablette à autre chose obtienne un être là propre une existence un être là propre et une liberté distincte c'est là la puissance prodigieuse le mot revient du négatif l'énergie de la pensée du pur moi négatif parce qu'il me faut nier la totalité qui m'est offerte et y opérer des divisions la mort si nous voulons
52:58 nommer ainsi cette irréalité et voilà je vous avais annoncé l'arrivée de la mort dès l'instant que je vous ai rappelé que analyser c'est décomposer la décomposition c'est la mort la mort si nous voulons nommer ainsi cette irréalité est la chose la plus redoutable page étrange et tenir fermement ce qui est mort c'est-à-dire faire face à cette puissance absolue sans qu'elle ne vous anéantisse n'est-ce pas cette puissance anéantissante lui faire face alors que dans l'antiquité grecque il ne faut pas regarder la méduse c'est une divinité mythologique parce que vous êtes immédiatement transformé en pierre c'est même que dans l'ancien testament dans la bible je ne sais pas sur notre culture où on tend d'opposer tout ça systématiquement c'est toujours un petit peu les mêmes structures qu'on y retrouve lorsque dans l'épisode de Sodome et Gomorre l'éternel dit à Lot le seul homme qui va être sauvé de la destruction ne te retourne pas même certains font l'hypothèse que ça relate une attaque nucléaire
54:08 n'est-ce pas parce que il ne faut pas qu'il voit sinon il serait aveuglé par l'éclair de l'explosion et du délire d'un anachronisme à l'autre mais sa femme par contre craque n'est-ce pas c'est l'inverse du mythe d'Orphée c'est pas l'homme qui craque ici c'est la femme et elle se retourne et elle est changée en statue de sel immédiatement voilà ce qui arrive lorsqu'on regarde le négatif en face et bien c'est ce que Hegel demande au philosophe la mort si nous voulons nommer ainsi cette irréalité la chose la plus redoutable et tenir fermement ce qui est mort et ce qui exige la plus grande force et là il y a la phrase la plus importante de toutes ces pages et sur laquelle Hugo voudrait que je rebondisse la beauté sans force et là il fait allusion à la beauté romantique à la mode de son temps il ne s'agit pas d'Antigone ici c'est une figure féminine au féminin la beauté sans force hait le verbe haïr hait l'entendement le romantisme n'aime pas l'intellect parce que l'entendement attend d'elle ce qu'elle n'est pas en mesure d'accomplir ce n'est pas cette vie je vous dis tout de suite celle du narcissisme
55:18 d'un certain romantisme narcissique ce n'est pas cette vie qui recule d'horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction mais la vie qui porte la mort et se maintient dans la mort même qui est la vraie vie de l'esprit phrase qui sanctionne tout ce passage et qui le résume l'esprit conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l'absolu déchirement oui à l'identité mais à condition qu'elle assume la plus grande altérité voilà et c'est pourquoi si on veut vraiment être antiraciste il ne faut pas être identitaire c'est-à-dire il faut au contraire se mesurer à l'altérité c'est par elle qu'on obtient notre identité le sentiment national français tous les historiens le savent est apparu tardivement à la fin du Moyen-Âge vers le 15e siècle à l'issue d'un siècle de conflit avec l'Angleterre la guerre de 100 ans il faut une opposition extérieure il faut un grand autre il faut qu'un sentiment national apparaît jusque-là il y avait des picards et même dans certaines régions
56:28 pour longtemps encore je ne sais pas moi des Provençaux des Corses des Lorrains il n'y avait pas de français il a fallu pour ça se mesurer à l'altérité alors ça c'est j'ai commenté la partie de la question de Hugo où il dit la beauté sans force recule dans son impasse mortellement narcissique alors il me demande en quoi cet impasse est-elle mortifère un système qui est fermé sur lui-même qui est absorbé par lui-même c'est une figure de narcissme est condamné à mort lisez cet admirable texte de Kafka qui s'appelle Le Terrier ça fait partie d'une série de courts récits même si c'est un des plus longs des courts récits d'une nouvelle de la série dite animalière chez Kafka il y a beaucoup de récits qui mettent en scène un animal et quelquefois c'est l'animal même qui parle c'est pas qui est le narrateur du récit c'est le cas ici un animal
Le Terrier de Kafka, figure de l'impasse narcissique
57:38 fouisseur apparemment puisqu'il passe des pages et des pages à nous décrire son terrier les ruses qu'il a faites les magasins où il met ses provisions comment il les cache les les fausses galeries les bref un animal qui vit dans la terreur on est vraiment dans Kafka la terreur qu'un jour un prédateur qu'il ne reçoive il le dit qu'un jour il ne ressente la dent d'un prédateur dans ses reins pour se prémunir contre toute attaque de l'extérieur vous voyez le rapport à ce qu'on était en train de dire il se construit un terrier mais enfin il faut bien en sortir lorsqu'il faut renouveler les stocks être vivant c'est sortir de la cellule de la cellule d'origine du fondement de la biologie c'est sortir c'est se mettre en relation au monde extérieur c'est prendre des risques sans ça que tout impasse absolument narcissique est absolument mortifère et puisque j'ai fait allusion à l'admirable texte de Kafka qui s'appelle le terrier je ne peux pas m'empêcher Kafka n'a jamais autant d'humour que lorsqu'il est peut-être
58:48 le plus angoissé mais c'est superbe c'est que le narrateur donc l'animal mettons un rongeur ou un blaireau je ne sais pas nous raconte à ce moment-là une de ses sorties pour aller chercher de la nourriture et quand il revient par une après-midi ensoleillé quand il revient il dit je suis attendri jusqu'aux larmes quand je retrouve les parages de mon terrier que je vois où il est personne ne le voit d'autre que moi car j'ai mis des branches des choses pour le cacher on ne peut pas le voir et à ce moment-là je verse des larmes d'émotion quand je vois les efforts que j'ai fait pour le rendre invisible et il a cette phrase magnifique je crois que mon terrier ne me protège jamais autant que lorsque je suis à l'extérieur voilà donc j'ai répondu à la deuxième question et quant à la troisième c'est plus complexe pourquoi la difficile absorption de l'idée de finitude laquelle est pour tout un chacun tout le moins agréable
Le classicisme : Ifé, stèles attiques, élégie de Rilke
59:58 promett-elle au contraire une issue plus favorable alors je dois dire ici que je fais allusion aux avant-gardes n'est-ce pas on a souvent reproché à la esthétique de Hegel de faire l'éloge de ne pas prendre trop de risques esthétiques je cite ses commentaires qui m'en aviez pas complètement à côté mais enfin je vous ai déjà dit que je ne suis ni ni Rousseauien ni Clouscardien je veux dire ce sont des références pour moi incontournables mais je veux dire je prends chez chacun d'eux ce qui fait avancer l'enjeu et donc on a souvent dit qu'il privilégie l'art classique classico-romantique si l'on veut je ne veux pas trop m'attarder mais enfin ce sont des notions familières surtout en Allemagne le classicisme apparaît
1:01:08 d'une manière surdéterminée chez Hegel soit comme référence à la cité antique qui en est le berceau même s'il y a un narcissisme éternel on peut parler d'un narcissisme bantou d'un narcissisme excusez-moi je m'emmêle c'est un classicisme bantou d'un classicisme chinois je veux dire à chaque époque dans l'art africain dans la plastique africaine et dans les masques vous avez par exemple l'extraordinaire tradition des masques d'Ifé I-F-E regardez ça dans la rubrique images sur Google vous êtes émerveillés vous allez dire c'est c'est des têtes africaines on les reconnaît bien et pourtant elles ont la plastique grec elles ont la perfection mais oui il y a ça aussi dans la plastique africaine il y a un moment du classicisme c'est le berceau en est une région qui a cheval sur le Nigeria et le Bénin actuel donc ne manquez pas d'aller voir les extraordinaires têtes de l'art d'IFE dans l'art du Bénin classique je parle du Bénin ici au sens historique et qui englobe le Nigeria
1:02:18 donc bien sûr la référence de notre classicisme de tout l'Occident c'est le moment grec et encore la Grèce classique avant la Grèce classique il y a la Grèce archaïque la langue d'Hésiode qui nous a donné le premier grand G dans la mythologie grecque la langue d'Eschyle le plus ancien le plus archaïque des trois grands tragiques grecs Eschyle, Sophocle, Euripide Celle d'Homère bien sûr légendaire fondateur de la littérature grecque peu importe que ça désigne un individu, un collectif ici ce devait être sans doute un griot un barde peu importe ou l'ensemble des textes compilés reliés sous ce nom-là qui ont fait l'objet d'une transmission orale bien avant d'être fait l'objet d'une transmission écrite celle que nous connaissons ne s'exprime pas dans la langue classique et plus tard à l'inverse à la période hélénistique
1:03:28 on l'appelle ainsi pour la distinguer des périodes classiques et héléniques les périodes hélénistiques vous avez dans les sculptures de la décadence disent certains je ne veux pas faire du jugement de valeur pour l'instant mais c'est vrai qu'il y a un côté un peu forcé un peu réaliste on commence à voir saillir des veines des muscles des images convulsées bon très bien une espèce de réalisme comparer le discobole qui fait comme ça qui est très célèbre n'est-ce pas et qui est presque trop réaliste du discobole qui tient son disque tranquillement sur sa hanche comme ça dans la sculpture classique n'est-ce pas et je pense je ne vais pas faire défiler tous les symboles de l'art classique mais je vais comment mieux le résumer que dans ce passage d'une des grandes élégies de Rilke dans la première élégie où il s'adresse aux amants en général aux couples d'amants qui comme il dit se voilent l'un à l'autre leur destin leur visage rapproché dans le baiser ne fait que masquer le destin qui est derrière le visage jusqu'au moment où comme il dit passer les premiers
1:04:39 moments d'émotion comme le buveur de l'acte étrangement s'évade mais ce n'est pas ça qui m'intéresse c'est ce qu'il oppose à l'empoignade du baiser et surtout de sa figuration moderne je pense ici au baiser de Rodin pour lequel Rilke avait une énorme admiration mais auquel il oppose comme symétrique le moment grec de la sculpture et il dit ce passage qui résume l'approche classique de l'art n'avez-vous pas vu sur les stèles attiques la prudence du geste humain malgré la vigueur qui bombe les torses je fais une voix off vous pouvez voir ça aussi sur les admirables tombeaux étrusques qui procèdent de la même culture hélénique on voit des torses puissants colossaux comme ça de couple où l'homme met sagement comme ça la main sur les épaules de sa compagne n'avez-vous pas vu sur les stèles attiques la prudence du geste humain cela signifiait tel est notre affaire nous presser plus fort est l'affaire des dieux donc on a reproché
La mesure n'est pas l'extrême centre
1:05:52 à Hegel de se limiter à cette approche classique de la mesure surtout pas la juste mesure il n'est pas plus opposé que Hegel à l'extrême centre qui nous domine politiquement depuis trois générations maintenant depuis que le centre gauche puis le centre droit ex-vichiste giscardien le centre gauche ex-vichiste mitterrandien ont fait le boule-giboule-ga qui amène à Macron via Sarkozy Hollande je ne sais pas tout ce que vous voulez depuis que les deux grandes forces de la résistance à droite mais qu'au moins à au moins cette honnêteté c'est qu'il n'a jamais nier qu'elle était de droite le gaullisme et à gauche le communisme ont laissé place à ce boule-giboule-ga qui a bien vite intégré ce qui se prétendait à gauche des communistes et qui se sont avérés à droite de Gaulle je pense à l'extrême de Skar Jospin qui finit par déclarer une génération après mon programme n'est même pas c'est moi qui ajoute même n'est pas socialiste je ne sais pas et le détricotage des avancées sociales de la libération
1:07:02 s'est fait nulle part autant et ce n'est pas peu dire quand on voit comment Macron il met la main à la patte que sous le règne des Bérégovoy Jospin et autres gouvernements dits socialistes donc non je ne parle pas de cet extrême centre qui se fait passer pour une position modérée et qui est qui est violente qui est extrémiste j'en profite ça va nous éloigner quelques secondes mais tout de même j'en ai un peu gros sur la patate parce que j'ai posté une citation de l'immense chanteur de la basse prodigieuse basse vocale que fut Paul Robeson j'en ai parlé la dernière fois et j'ai posté une déclaration qu'il a faite au mouvement de la paix à Paris à la fin des années 20 vous voyez bien avant les manifestations antiracistes d'aujourd'hui où il dit que vive l'unité des blancs pauvres du prolétariat blanc d'Europe qui en s'unifiant n'est-ce pas aux noirs opprimés des Etats-Unis ont le même adversaire n'est-ce pas pour montrer que
1:08:12 pour ne pas prendre partie d'une manière odieuse comme on essayait de nous le faire faire soit pour une couleur contre l'autre dans quelque sens que ce soit j'ai eu le malheur de citer il me semblait que c'était clair ça voulait dire oui à l'antiracisme mais le vrai celui qui s'attaque aux sources du racisme lesquelles sont sociales et non pas identitaires car après tout le roi du Maroc est très bien reçu dans un palace à Paris qu'on ne dise pas que Paris accueille mal les arabes mais comme la majorité des maghrébins qui ne sont pas tous arabes la majorité des maghrébins et des africains subsahariens n'ont pas tout à fait le niveau de vie du roi du Maroc dans l'imaginaire mais l'imaginaire n'est pas la vérité c'est pour ça qu'il est très dangereux qu'elle prenne le pouvoir toute seule l'imagination comme ça a été le cas dans les années 30 en Allemagne regardez les grandes manifs à Nuremberg avec les torches la nuit vous comprendrez ce que veut dire l'imagination au pouvoir lorsque l'imaginaire ne peut pas s'empêcher quand on dit un africain un maghrébin de le connoter avec ce qu'il connaît
1:09:22 en probabilité statistique c'est-à-dire avec le pauvre c'est une haine du pauvre le racisme salaud de pauvre comme se termine l'admirable film La Traversée de Paris voilà donc pourquoi je fais ce détour parce que j'ai évoqué l'extrême centre et quand je dis que Hegel est un admirateur de la mesure qui est le mot-clé de l'art classique la métron celle qui se préserve à chaque instant de l'hubris de la tentation de la démesure c'est la meilleure traduction de l'hubris qui donne monstrueux hybride tout ça dans notre langue c'est la démesure c'est la meilleure traduction donc vous voyez c'est tout le contraire d'un juste milieu confortable où je me méfie des extrêmes je viens dans la sécurité dans mon abominable extrême extrême centre cet extrême centre je l'ai déjà cité qui a inspiré à mon regretté ami et un des plus grands dramaturges de l'après-guerre Arthur Adamov dont le nom était toujours associé à celui de Ionesco et de Beckett à l'époque où l'on parlait du théâtre de l'absurde
1:10:32 et qu'on a cessé de nommer à côté de deux autres lorsqu'elle a eu le mauvais goût de s'inscrire au Parti communiste français au moment où tout le monde le quittait au moment où beaucoup de gens le quittaient donc Adamov avait écrit cette pièce qui s'appelle M. le Modéré je n'ai pas besoin de vous faire un grand serial killer M. le Modéré non la mesure et maintenant je cesse de faire la référence à l'extrême centre la mesure que Hegel privilégie lorsqu'il parle de l'art classique c'est une mesure si vous voulez en avoir une représentation puisqu'on est en esthétique c'est bon d'avoir une représentation qui nous repose des abstractions ce n'est pas celle du juste milieu au centre de ma maison dans mon living room sur mon divan face à la télé non c'est celui du funambule en équilibre sur un fil ah oui là il faut un juste milieu parce que sinon il y a péril un millimètre à gauche à droite et c'est la mort c'est le risque c'est la quête de cette difficile
La lettre de Hölderlin à Böhlendorff
1:11:42 mesure entre deux abîmes entre deux infinités qu'exprime la métriotès grecque et là avant de vous citer le poème de Hölderlin je vous cite donc cette fameuse lettre n'est-ce pas une des plus belles lettres de la littérature épistolaire qui fait partie je ne suis pas le seul à le dire qui fait partie des sommets de son oeuvre lettre qu'il envoie à Casimir Ulrich Böhlendorff vous pouvez oublier c'est à la page 1009 du volume de la Pléiade mais très important par contre là je m'attarde lettre qu'il a écrite au moment où il vient de revenir du fatal voyage à Bordeaux où la folie s'est déclaré ce sont donc les derniers moments où il s'adresse encore avec toute sa tête si je puis dire avant de sombrer dans la psychose donc il avait été à Bordeaux pour vous expliquer le contexte lettre écrite au tout début du 19ème siècle
1:12:52 n'est-ce pas on est en 1801 1802 bon mon cher il y a longtemps que je ne t'ai écrit entre temps j'ai été en France et j'ai vu la terre triste et solitaire les bergers de la France méridionale et certaines beautés hommes et femmes qui ont grandi dans l'angoisse du doute patriotique et de la faim il a traversé ces régions au moment des guerres de la révolution et de Vendée l'élément puissant le feu du ciel pour la première fois cet allemand habitué aux brumes des bords du Neckar ou du Rhin voyait de près ce qu'il avait toujours rêvé lorsqu'on évoquait la Grèce sur ses dictionnaires de grec et de latin la Grèce pour lui c'était des cartes des mots des œuvres de Sophocle des chiffres de répit qu'il connaissait par cœur mais là tout d'un coup ça lui saute au visage et c'est un hasard si la folie s'est déclarée à l'issue de ce choc en tout cas il y a corrélation chronologique donc je répète l'élément puissant le feu du ciel le silence des hommes leur vie dans la nature modeste et contente m'ont saisi constamment et comme on le prétend des héros sous-entendus de l'Antiquité je puis je puis bien dire
1:14:04 la phrase résume ça faut lire à mon avis je puis bien dire qu'Apollon m'a frappé vous voyez que la figure d'Apollon ici n'est pas la mesure l'équilibre l'harmonie le centriste non Apollon redoutable dans les régions qui confinent à la Vendée j'ai été intéressé par l'élément l'élément sauvage l'aspect athlétique vous voyez il pense toujours au grec des méridionaux au milieu des vestiges de l'esprit antique m'a familiarisé davantage on y arrive avec la nature des grecs il en parle pour mieux faire sentir notre différence à nous modernes j'ai appris à connaître leur caractère et leur sagesse leur corps leur manière de grandir de grandir dans leur climat et la règle par laquelle ils préservaient vous voyez on sent toujours une menace Hölderlin menacé là par sa propre folie et il pense profondément comment les grecs ont lutté contre cette menace de l'infinité orientale dont ils proviennent leur manière de grandir dans leur climat et la règle par laquelle ils préservaient le génie présomptueux de la violence de l'élément c'est ce qui déterminait
1:15:14 leur caractère ethnique leur façon d'assimiler le contraire du racisme d'assimiler les natures étrangères et de se communiquer à elles voilà leur individualité originale quelle belle dialectique leur individualité l'originalité c'est de se communiquer aux cultures étrangères voilà leur individualité originale laquelle se traduit dans la vie du fait que l'intelligence suprême est force de réflexion au sens grec et cela est compréhensible lorsqu'on a compris que le corps héroïque il pense au statut des grecs leur caractère populaire est tendresse comme le nôtre est sobriété l'impression produite par la vue des antiques et un A majuscule donc on a la preuve qu'il est passé au retour à pied par Paris les antiques c'est la galerie du Louvre où il a vu enfin les originaux ne connaissaient que des reproductions en gravure ou en dessin l'impression produite par la vue des antiques m'a fait mieux comprendre non seulement les grecs mais plus généralement l'art suprême donc lui aussi il est classiciste dans l'art suprême qui même dans le mouvement pensé à mon funambule et la phénoménalisation suprême des concepts de toute opinion
1:16:24 sérieuse maintient tout toute chose pour soi en sa permanence de sorte que la sécurité ainsi entendue constitue la forme suprême du signe voilà donc je reviens ici à la critique que l'on fait Hegel est-ce que c'est pas faire bon marché des avant-gardes parce que le siècle qui s'ouvre au moment où il écrit son esthétique et ce qui va cesser de développer au 19ème au 20ème et jusqu'à nous l'élément ici va être ce qu'on appelle depuis les avant-gardes un terme qui nous est devenu familier depuis qui n'était pas à l'époque à l'époque l'avant-garde c'était les romantiques à l'époque de Hegel qui bousculent tous les canons esthétiques précédents or Hegel n'est pas très tendre à leur égard un peu comme son collègue Goethe Goethe disait si quelqu'un a quelque chose à me dire qu'il me le dise clairement ce n'est pas romantique du tout ça et il ajoute pour ce qui est des choses obscures et problématiques celles que j'ai en moi me suffisent
1:17:34 donc pour montrer que c'est un contresens de croire que Hegel fait l'impasse sur les avant-gardes je vais jusqu'à dire que Hegel est le premier à théoriser l'avant-garde avant même que l'essentiel les œuvres de l'avant-garde n'apparaissent postérieurement à la mort de Hegel il faut me dire mais enfin il faut gagner du délire enfin quand même Hegel ne pouvait pas anticiper des choses aussi nouvelles que l'impressionnisme que n'en parlons même pas de l'art abstrait du cubisme du tachisme du comment on appelle ça de l'art conceptuel où il y a très peu d'art et aucun concept soit dit en passant et je me justifierai une autre fois quand ça sera le lieu mais comment il peut anticiper tout ça mais écoutez ce qu'il dit comment il caractérise la modernité je vais très vite toute histoire de l'art pour Hegel ou plutôt
1:18:44 tout l'art déployé dans l'histoire c'est plus important qu'une simple histoire de l'art qu'on peut apprendre d'une manière excellente d'ailleurs à l'école du Louvre par exemple mais il ne s'agit pas de ça la philosophie de l'histoire ce n'est pas l'histoire c'est de voir les enjeux depuis je ne sais pas les premières peintures sur les cavernes ou l'art des premiers empires orientaux Chine, Inde, Égypte etc. jusqu'à aujourd'hui à l'époque de Hegel sous-entendu ils le divisent en trois grands volets l'art symbolique l'art classique l'art romantique vous voyez comme ça on va très vite alors bien sûr il y a beaucoup de faux dans ce que je dis quand on fait des grandes abstractions comme ça sans le détail je vais donner deux détails après vous allez voir à quel point c'est concret mais comme ça c'est abstrait c'est pauvre sans abstrait l'art symbolique alors je vous donne maintenant le guide ce qui circule à chacune de ces trois étapes à chaque fois l'art cherche à concilier le contenu avec la forme dans l'art symbolique l'art oriental le contenu qui est l'infinité humaine n'arrive pas
Art symbolique, art classique, art romantique
1:19:54 à trouver la forme adéquate parce qu'il est infini et la forme n'est-ce pas et donc il fait exploser la matière c'est une très belle approche regardez la prolifération qu'il y a sur les temples hindous les temples hindous il y a quelquefois pas un centimètre cube qui ne soit pas sculpté n'est-ce pas il y a une surabondance c'est pas du tourgement de valeur c'est superbe de sculptures voilà regardez l'illustration des livres sacrés du bouddhisme chinois ou thaïlandais Siam, comme on aurait dit à l'époque voilà regardez le gigantisme de l'art égyptien qu'il s'agisse du gigantisme des tombeaux ou du gigantisme des statues c'est pas les colosses de Memnon par exemple ou la statue de Ramsès à Abou Simbel où la divinité écrase la créature c'est pas quelque chose de terrifiant et de mystérieux qui fait tout la splendeur inégalée de l'art égyptien sa principale qualité c'est cette force d'irradiation de mystère la preuve c'est qu'un de ses objets les plus emblématiques c'est le sphinx un sphinx c'est une source d'énigmes or l'art symbolique
1:21:05 donc c'est le contenu infini qui cherche dans l'être fini dans l'être là dans l'ici et maintenant une forme et qui la trouve pas il la trouve on va très vite dans le moment grec de midi c'est le moment classique équilibre entre le contenu et la forme c'est plus le gigantisme la statue grecque fait la hauteur la vôtre la mienne celle d'un homme ordinaire même si c'est un homme idéal qui n'est pas tordu par la souffrance c'est pas encore cette créature se tordant de souffrance sur une croix ça va être l'étape suivante c'est ce que Hegel appelle l'art romantique ou chrétien ou moderne vous commencez à comprendre le système d'équivalence non c'est au contraire quelqu'un d'équilibré de souriant la bouche s'ouvre pour parler comme dit Hegel et non pas pour manger et voilà et puis avec les membres déliés libres moins raides que la statue égyptienne et ça c'est l'art classique donc résumons-nous le contenu cherche sa forme dans l'art symbolique oriental étape suivante
1:22:16 il la trouve dans l'art classique il la dépasse dans la troisième étape dans l'art romantique et moderne là je vais arriver aux avant-gardes c'est-à-dire que l'esprit a tellement pris conscience et ça on a suffisamment travaillé entre nous vous voyez tout se tient je n'y reviens pas c'est le moment du savoir absolu le moderne est celui qui en sait trop pour pouvoir continuer à peindre comme Fra Angelico qui peignait la Vierge et les Saints à genoux tellement qu'il était au premier degré dans le substantialisme religieux n'est-ce pas voilà vous me direz mais tu le contredit parce que c'est chrétien Fra Angelico oui enfin c'est catholique je ne veux pas trancher à l'égard de la religion mais ma tante corse n'est-ce pas qui embrassait les crucifix comme ça pieusement c'est la foi du charbonnier sans aucun calcul ou qui priait Saint Antoine de Padoue de lui faire retrouver sa bague quand elle ne la trouvait plus c'est plutôt du fétichisme que du christianisme au sens strict on ne peut pas dire que mon royaume n'est pas de ce monde il est bien de ce monde et on demande même aux Saints qui sont ici ce que les Arabes appelaient des djunounes des génies n'est-ce pas des divinités
1:23:26 intermédiaires comme ça de lui faire retrouver sa bague voilà pour les Saints c'est pour ça que dans la réforme protestante il n'y a plus de Saint on ne dit pas la Passion selon Saint Jean ou Saint Matthieu dans la musique dans la musicologie protestante on dit Johannes Passion la Passion selon Jean voilà donc le contenu est devenu tellement infini tellement intériorisé qu'il ne peut plus laisser à l'extérieur attendre que l'extérieur manifeste le signe à qu'il cherche très rapidement ici je l'illustrerai pour faire comprendre cette intériorisation essentielle à la modernité est fatale à une certaine forme de représentation extérieure c'est pour ça qu'il va jusqu'à dire que l'architecture et la sculpture l'art antique culmine dans l'architecture et la sculpture alors que l'art moderne plus intériorisé plutôt dans la musique et la poésie en passant par la peinture qui est déjà un art plastique qui est fait abstraction de toute une dimension qui est la profondeur et qui est remplacée par la perspective qui est une intériorisation de la profondeur réelle et extérieure voilà je ne m'attarde pas
1:24:37 mais pour montrer à quel point tout ça est beaucoup plus concret qu'on ne l'imagine je m'attarde un peu plus sur la comparaison du temple grec et de la cathédrale pour prendre deux figures équivalente celle de la demeure du sacré l'essentiel dans le temple grec pensez au Parthénon j'en sais rien ou plutôt les plus beaux temples grecs ne sont pas en Grèce ils sont en Sicile et en Asie mineure le temple de Ségeste de Paestum en Sicile le temple grec l'essentiel est fait pour être vu de l'extérieur l'intérieur n'a pas beaucoup d'importance il est bien noté l'on sacrifiait un malheureux bouc et quelques libations mais l'essentiel est fait pour être pour rayonner sous les flèches d'Apollon dans la lumière du monde alors que dans la cathédrale dans la cathédrale la lumière du monde elle est filtrée par les vitraux pour restituer l'essentiel qui est l'intérieur de la cathédrale même s'il y a des choses admirables les gargouilles les portails les sculptures qui sont sur les façades bien sûr tout ça est magnifique mais le plus important le sacré le tabernacle et les sacrements
1:25:47 le temple c'est la maison du dieu ou de dieu selon les religions est à l'intérieur cette intériorité voilà je ne veux pas trop m'attarder mais pour faire comprendre qu'on s'achemine quelque chose de tellement intériorisé qu'il défie toute représentation il paraît que le drame de la littérature moderne surtout après Hegel ça va être l'impuissance créatrice lorsque Mallarmé dit je n'ai plus l'art d'attiffer je le cite d'attiffer la sanglotante idée qui résonne très Hegelien l'art moderne le poète moderne c'est celui qui n'a plus l'art d'attiffer vous voyez attiffer mettre en hâte des habits une apparence extérieure à quelque chose dont on la connaît trop pour pouvoir la masquer on l'aperçoit trop la vérité derrière son masque ce n'est pas qu'il ne suffit plus à cacher ce qu'il y a de redoutable dans la vérité et je pense à Rimbaud
1:26:57 qui dit dans Une saison en enfer je notais l'inexprimable je fixais des vertiges vous voyez la littérature la poésie ça signe ici le quasi impossible de fixer n'est-ce pas ce qui est tellement intérieur qu'il ne peut plus être objet dans la spatialité dans l'extériorité de la représentation alors quel rapport avec les avant-gardes et bien je vais vous donner la preuve je ne l'ai pas lu ailleurs pardon je me mets en avant pour une fois mais c'est parce que j'aurais bien voulu le trouver mais je constate qu'il y a une description d'une peinture abstraite en 1840 pratiquement quelques années contemporaines contemporaines de Hegel dans un texte d'Edgar Poe que Baudelaire a traduit donc je vous le dis dans la traduction de Baudelaire c'est assez connu je crois qu'on en a même fait des films plusieurs tentatives de réalisation au cinéma la chute de la maison Usher une des nouvelles les plus connues d'Edgar Poe mais on ne remarque pas assez le passage que je vais vous lire alors je vous passe c'est du Edgar Poe pendant toute une journée
Une peinture abstraite chez Edgar Poe
1:28:08 d'automne journée sombre fuligineuse et muet tous les nuages pesaient lourd et bas dans le ciel j'arrivais le soir en vue de la mélancolique maison Usher voilà la première phrase que je vous cite de mémoire et alors voilà il a été appelé par un ami qui est névrosé comme beaucoup de héros d'Edgar Poe qui vit dans la terreur d'on ne sait pas très bien quoi et il parle là donc allons-y tout de suite à ses ouvrages artistiques il jouait de la guitare je ne m'attarde pas sur ses compositions et il parle de ses peintures place au texte quant aux peintures que couvait sa laborieuse fantaisie au sens anglo-saxon et nordique et allemand c'est-à-dire création de fantasma d'image c'est pas fantaisie au sens olé olé quant aux peintures que couvait sa laborieuse fantaisie et qui arrivaient touche par touche à un vague qui me donnait le frisson vous sentez venir le vague la disparition du sujet qui commence dans les contours s'estompe à partir de l'impressionnisme et qui disparaît totalement dans la peinture abstraite
1:29:18 et qui arrivait touche par touche à un vague qui me donnait le frisson ce n'est encore rien sinon je ne me serais pas permis d'interpréter s'il n'y avait que cela un frisson d'autant de plus pénétrant que je frissonnais sans savoir pourquoi quant à ces peintures si vivantes pour moi que j'ai encore leurs images dans mes yeux j'essayerai vainement d'en extraire un échantillon suffisant qui peut tenir dans le compas de la parole écrite bref une de cette peinture qui est exceptionnellement peu passée par les mots par l'absolue simplicité par la nudité de ses dessins il l'arrêtait il subjugait l'attention il parle de l'échantillon si jamais écoutez bien cette phrase si jamais mortel peignit une idée on est en plein abstrait si jamais mortel peignit une idée il n'avait jamais entendu parler de l'art conceptuel ce mortel fut Roderick Usher pour moi du moins dans les circonstances qui m'entouraient il s'élevait des pures écoutez bien le mot des pures abstractions le mot y est je déteste l'interprétation il s'élevait des pures abstractions
1:30:28 que l'hypocondriaque s'ingéniait à jeter sur sa toile une terreur intense irrésistible dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation des rêveries de Fuseli lui-même un grand dessinateur et graveur de l'époque F.U.S.E.L.I. voir ses étranges gravures dans vos moteurs de recherche éclatante sans doute mais encore trop concrète vous voyez le créateur qui se rapproche le plus à son époque peintre qui a existé Fuseli il le trouve encore trop concret pour approcher l'abstraction des œuvres de Roderick Usher il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami où l'esprit d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive donc on va pouvoir un peu la décrire tant soit peu et qui peut être esquissée quoique faiblement par la parole c'était un petit tableau représentant l'intérieur d'une cave ou d'un souterrain immensément long rectangulaire avec des murs bas polis blancs pas beaucoup de choses figurées sans aucun ornement sans aucune interruption certains détails
1:31:38 accessoires de la composition servaient à faire comprendre que cette galerie se trouvait à une profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre on n'apercevait aucune issue je repense à mon terrier de Kafka on n'apercevait aucune issue dans son immense parcours on ne distinguait aucune torche aucune source artificielle de lumière et cependant une effusion de rayons intenses roulait de l'un à l'autre bout et baignait le tout d'une splendeur fantastique et incompréhensible je vous ai donné la preuve qu'on pouvait concevoir donc c'était déjà dans l'air qu'on ne dise pas que Hegel ne pouvait pas avoir une idée de la modernité picturale la peinture abstraite qui va même au-delà de l'impressionnisme de la fin du XIXe siècle bien au-delà jusqu'à nous pour une bonne part encore malgré le néo-figuratif et circulait déjà à l'époque de Hegel et que Hegel a bien raison de dire que le stade du savoir absolu où arrive la modernité ne laisse plus à la place qu'à une alternance après entre romantisme et tentative de sortie du romantisme dite néo-classique mais n'anticipons pas deuxième exemple je m'arrêterai là lettre de Baudelaire à Richard Wagner à l'époque
Baudelaire, lettre à Wagner sur Tannhäuser
1:32:48 il y a eu un énorme scandale comme celui d'Hernani il y a eu une cabale contre la première représentation de Tannhäuser opéra de jeunesse qui est encore un opéra romantique qui n'est pas encore un drame lyrique je ne fais pas un cours de musicologie c'est pas encore du Wagner avec Myrien mais sans prendre bien le chemin c'est un très bel opéra romantique donc il y a eu un scandale il y a eu des membres du jockey club c'était l'establishment à l'époque qui avait amené des sifflets qui fait qu'à chaque silence il y avait des sifflets dans la salle enfin bref et donc Baudelaire un peu outré écrit le lendemain du scandale cette lettre où il commence par dire monsieur vous n'êtes pas le premier homme pour lequel j'ai eu à rougir de mon pays mais je ne veux pas que vous me comptiez au nombre de ces imbéciles je ne sais pas ça c'est pour dire le contexte et il essaye de décrire ce qu'il a ressenti dans sa musique donc lui aussi comme Edgar Poe essayait de décrire les peintures non figuratives de Roderick Usher non figuratives avant la lettre ici Baudelaire essaye de dire ce qu'il a ressenti dans sa musique en disant bien je n'ai pas de connaissances
1:33:58 techniques musicales alors que Baudelaire est un immense critique de peinture comme vous le savez donc il dit ceci la première fois que je suis allé aux Italiens c'est comme ça qu'on appelait l'opéra Garnier à l'époque le répertoire italien il occupait une place écrasante la première fois que je suis allé aux Italiens pour entendre vos ouvrages j'étais assez mal disposé et même je l'avouerai plein de mauvais préjugés mais je suis excusable j'ai été si souvent dupe j'ai entendu tant de musique de charlatan à grande prétention par vous j'ai été vaincu tout de suite ce que j'ai éprouvé est indescriptible donc de nouveau comme Poe et si vous daignez de ne pas rire j'essayerai de vous le traduire d'abord il m'a semblé ce qui est patétique pour moi dans cette lettre c'est que Baudelaire écrit comme un gamin alors que c'est un immense poète qui est déjà pas loin de la fin de sa vie il écrit comme un gamin et il dira comme je ne vous le lis pas à la fin je vous dis uniquement sa dernière phrase post-criptum je ne vous laisse pas mon adresse pour pas que vous croyez j'ai quelque chose à vous demander ce que j'ai éprouvé est indescriptible et si vous daignez de ne pas rire
1:35:08 j'essayerai de vous le traduire d'abord il m'a semblé que je connaissais cette musique et plus tard en y réfléchissant j'ai compris d'où venait ce mirage il me semblait que cette musique était la mienne et je la reconnaissais comme tout homme reconnaît les choses qu'il est destiné à aimer pour tout autre que pour un homme d'esprit cette phrase serait immensément ridicule surtout écrite par quelqu'un qui comme moi ne sait pas la musique et dont toute l'éducation se borne à avoir avec grand plaisir il est vrai quelques beaux morceaux de Weber et de Beethoven ensuite le caractère qui m'a principalement frappé ça a été la grandeur cela représente le grand et cela pousse au grand bon on n'est pas encore dans l'abstraction j'ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité des grands bruits des grands aspects de la nature ça pourrait être figuratif des fourrés non non les grands bruits c'est un son c'est même pas du visuel et la solennité des grandes passions de l'homme on se sent tout de suite enlevé et subjugué l'un des morceaux les plus étranges je vous cite le passage intermédiaire et la musique en même temps
1:36:19 respirer quelquefois l'orgueil de la vie enfin j'ai éprouvé aussi et je vous supplie de ne pas rire des sensations qui dérivent probablement de la teneur de mon esprit et de mes préoccupations fréquentes il y a partout quelque chose d'enlevé et d'enlevant quelque chose aspirant à monter plus haut quelque chose d'excessif et de superlatif par exemple on y arrive pour me servir de comparaison empruntée à la peinture et là il est beaucoup plus pertinent je suppose devant mes yeux écoutez bien le tableau qui décrit dites-moi si vous voyez quelque chose de figuratif je vais m'en honorable et je me dis Vagadis est planté je suppose devant mes yeux une vaste étendue d'un rouge sombre si ce rouge représente la passion je le vois arriver graduellement par toutes les transitions de rouge et de rose à l'incandescence de la fournaise il semblerait difficile impossible même d'arriver à quelque chose de plus ardent il décrit admirablement ce qu'on appelle en musique il semblerait difficile impossible même d'arriver à quelque chose de plus ardent et cependant une dernière fusée vient tracer un sillon plus blanc qui lui sert de fond ce sera si vous voulez le cri suprême de l'âme montée à son paroxysme vous avez vu quoi
1:37:29 on entend beaucoup de choses on ne voit rien de figuratif il n'y a ni un lapin qui se balade dans les herbes ni un lapin ni un arbre ni une maison ni un lac je répète juste le temps fort je suppose devant mes yeux une vaste étendue d'un rouge sombre je pense à Rothko je ne sais pas en premier si ce rouge représente la passion je le vois arriver graduellement par toutes les transitions de rouge et de rose le ton sur ton les études chromatiques on dit en peinture à l'incandescence de la fournaise il semblerait difficile impossible même d'arriver à quelque chose de plus ardent et cependant une dernière fusée vient tracer un sillon plus blanc sur le blanc qui lui sert de fond ce sera si vous voulez le cri suprême de l'âme montée à son paroxysme bref l'art moderne l'art contemporain l'avant-garde elle existe dès le début dès le premier surgissement du romantisme dès le début de la modernité et donc thèse que je répète souvent mais comme on ne veut pas l'entendre je m'obstine à la répéter depuis
La fin de l'art et l'Œdipe au « œil en trop »
1:38:41 l'époque où Hegel dit que non pas que l'art est fini c'est des ignars ou qu'ils n'ont jamais lu il dit au contraire l'art ne cessera à l'avenir de progresser et de se perfectionner mais ce qui est fini c'est sa possibilité qu'il avait de représenter l'absolu comme il l'avait promis pour les mouvements artistiques qui ont fait lever les cathédrales ou les temples grecs ou les pyramides d'Egypte depuis l'apparition de cette modernité qui en sait trop ça fait trois fois que je dis que l'homme moderne en sait trop pour être artiste à part entière et donc je sais bien que ça paraît scandaleux je vous citerai la phrase de son compagnon Hölderlin je fais le parallèle parce que je veux arracher Hölderlin des griffes obscènes de Heidegger n'est-ce pas ?
1:39:43 parce qu'en général quand on dit Hölderlin on pense à tous les écrits que Heidegger lui a consacrés comme le poète absolu oui sauf que Hölderlin dont je parle c'est l'inverse celui de Heidegger n'est-ce pas ? Heidegger en fait une machine nazie qui chante le terroir le Grund le sol allemand alors que Hölderlin a été inquiété pour ses opinions favorables à la révolution française soit dit en passant voilà mais je ne m'étends pas je vais m'énerver donc Hölderlin dit dans un de ses plus beaux poèmes en bleu adorable il dit ceci le roi Oedipe a un œil en trop sans doute nous sommes tous nous modernes ce roi Oedipe qui a un œil en trop alors que le Oedipe de l'Antiquité s'est arraché les yeux quand il a su la vérité ses yeux qui lui ont servi à rien puisqu'avec ses yeux il cherchait partout le coupable mais ses yeux ne pouvaient pas se retourner sur lui-même à l'insoutenable ça aurait brisé ce fond de narcissisme que nous avons tous et que Freud appelle le idéal le moi idéal ne peut pas tuer son père et épouser sa mère donc voilà deux exemples n'est-ce pas deux exemples
1:40:54 de création que j'emprunte à la littérature parce que je ne suis pas ici de voir vous projeter des peintures et vous montrer des photos d'architecture du monde entier mais la description du tableau de Roderick Usher chez Edgar Poe et de la manière dont Baudelaire visualise picturalise si je peux oser ce barbarisme l'ouverture musicale de Tannhäuser de Wagner est un développement hyper détaillé et nuancé sans l'apparition d'un atome de figuration voilà ce que je voulais répondre à ces deux questions est-ce qu'on a fait quand même de temps là Philippe oui alors est-ce qu'on a atteint l'heure et demie bon alors comme le sujet a l'air je le vois au commentaire que vous avez la gentillesse d'envoyer comme le sujet a l'air de vous intéresser je compte consacrer vous savez que ces ateliers
1:42:04 ont une forme différente de mes ateliers en public c'est plus intime c'est plus fouillé d'un côté et donc je crois qu'on n'aura pas trop d'une troisième séquence sur ce sujet esthétique et politique si c'est le titre de l'ouvrage de ce l'ouvrage que j'ai publié sous forme écrite c'est parce que l'essentiel des enjeux de l'histoire de la philosophie il me semble condensé là et comme on m'a reproché que ce livre était un petit peu trop allusif ce qui est vrai un peu trop concentré et dense il me faudra au moins une troisième séance pour ne pas perdre l'essentiel de sa substantifique moelle je pense au poème de Hölderlin que je vous ai envoyé qui s'appelle « Chant allemand »
1:42:47 que je ne veux pas bâcler dans les dernières secondes de cette séance aujourd'hui je vais laisser la place aux questions de ceux qui sont présents s'il y en a et ou alors vous donnez rendez-vous la prochaine fois où je passerai à l'appréhension de cette extraordinaire poème qui s'appelle « Chant allemand » D'accord ? Très bien mais dans ce cas-là je vous remercie de votre présence et je vous dis à la semaine prochaine puisque pour l'instant tant que Philippe peut et le veut n'est-ce pas ?
1:43:18 Je sais qu'il le veut mais je ne suis pas sûr qu'il puisse toujours le pouvoir et je l'en remercie dans tous les cas tenir ce rythme hebdomadaire au travers duquel je suis bien content de vous retrouver à chaque fois A très bientôt et merci encore