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Euclide, la géométrie et l'universel contre l'opinion
3:00 des termes parfaitement définis, mais du coup on n'est plus dans le langage de tous les jours avec sa richesse métaphorique et des finalités que plus ou moins consciemment elle véhicule. Qu'est-ce que je suis en train de dire dans le droit fil de la réponse à ta question ? Je suis en train de dire qu'il y a une scission dans la culture à partir de Euclide, jusqu'à aujourd'hui. On peut être rigoureux, objectif, n'en déplaise aux sceptiques, ceux qui croient qu'il n'y a vraiment que des opinions, on en a un universel.
3:31 Si Pierre est le frère de Paul, alors Paul est le frère de Pierre. Voilà, c'est logique. Si A égale B, B égale A. Qu'est-ce que je te dise ça ? C'est valable pour tout le monde, c'est universel. Là on est dans la géométrie. Alors tu me demandes comment faire ça en philosophie alors que la philosophie ajoute... Je réponds tout de suite, oui, il faut être géométrique en philosophie, mais surtout pas s'en contenter. C'est nécessaire et pas suffisant. J'ai une autre référence mathématique, justement. C'est nécessaire pour rompre avec l'opinion.
4:02 Avec le foisonnement des singularités de l'opinion dans lequel le capitalisme d'aujourd'hui essaye de nous enfermer. N'oublions pas que c'est pas seulement l'homme qui a été attaqué sous Deleuze et Foucault, etc. C'est l'universel. C'est une des notions les plus discréditées. Tu dis que t'es pour l'universel, on va dire que tu es ethnocentrisque, universel, c'est une notion d'occidentale, etc. Alors que tu parles avec les Africains, ils ont envie que leurs enfants soient élevés en bonne santé, qu'ils soient bien scolarisés. Et eux aussi, les Africains, tu leur dis, si Kwaku est le fils d'Akissi, c'est qu'Akissi est la mère de Kwaku. C'est universel, ça, qu'on le veuille ou non.
4:33 Donc, pour défendre l'universel, dans cette période où cette notion est peut-être la plus vilipendée, où on est chacun enfermé dans sa culture, dans sa religion, dans son ethnie, dans son identité, je reviens aux unilatéralités crispées de tout à l'heure, qui font la guerre, il était nécessaire de faire ce détour. Et c'est pour ça que Platon le met, et là, j'ai très bien à voir si il était Platon, pour montrer que c'est nécessaire et pas suffisant, que nul n'entre ici si il n'est géomètre.
Platon : la géométrie comme propédeutique, la table et le cercle
5:04 Mais ça veut dire quoi que ce soit à l'entrée ? Ça veut dire qu'on ne va pas faire des mathématiques à l'intérieur. Ça veut dire que c'est une excellente propédeutique pour s'être exercée avant de faire de la philosophie, à contempler des réalités intelligibles, d'abord. Pour Platon, ce n'est pas rien. Parce que la vie courante, vous voyez bien la table, vous ne voyez jamais l'idée de table. Fais ça avec des élèves. Qu'est-ce qu'une table ? Allez, vous croyez que la philosophie, c'est parler de Dieu, de l'âme, de l'éternité, on va faire des choses, des gens intéressants. Non, non, non, moi, je suis beaucoup plus prosaïque qu'est-ce qu'une table.
5:35 Alors, ils vont dire, une table, c'est un truc qui est carré, qui a quatre pieds, qui est en bois. Je n'ai jamais vu une table ronde. Ah oui, merde, une table ronde, oui. Avec un seul pied, une table de bistrot, oui. Une table en or chez un ministre, pourquoi pas ? En verre, en papier, table de multiplication. Et à la fin, merde, ce n'est pas la matière, ce n'est pas la forme, il n'y a plus de table. C'est emmerdant, les philosophes. On comprend que Socrate, il fallait le mettre à mort, parce que si ça commence comme ça avec la table, ça va être pour les notions qui nous intéressent. Donc, si bien c'est de bien l'universel, à partir de cette table-là, qui à elle seule n'incarne pas, n'est-ce pas, l'immense potentiel du concept de table.
6:11 Donc, il fallait passer par la géométrie. Et ne pas confondre les cercles avec des ronds, par exemple. Tu fais des ronds dans l'eau, mais il a fallu attendre la mathématique pour que la notion de cercle apparaisse. Qui n'existe nulle part, empiriquement. Nulle part, tu vas voir un cercle parfait. Quand tu passes le compas, quand tu grossis au microscope, sans parler du microscope électronique, tu auras beau avoir le compas le plus parfait au laser, il sera toujours infiniment trop grand par rapport à la définition géométrique du cercle. Un point, une ligne, c'est ce qui n'a ni d'épaisseur, ni de dimension, mais quand même. Après, c'est extraordinaire, cette liberté de l'homme qui décrète.
6:42 J'appelle cercle comme Dieu. Je fais apparaître une réalité qui n'existe pas avant moi. J'appelle. Le maître du logos, j'appelle. Donc, il fallait passer par là. Maintenant, si on y reste, on obtient un discours qui nous permet, comme dirait Descartes, de rendre l'homme maître et possesseur de la nature. Puisque en connaissant les lois qui régissent la nature grâce aux mathématiques, on peut donc agir sur elles. C'est possible à notre profit. Quand j'ai des notes, là, je sens le plus universel possible.
Des lois de la nature au champ de déterminabilité humain
7:12 Mais, je suis démuni lorsqu'il s'agit des hommes. C'est pour ça que les sciences humaines se trouvent dans cette misère d'aujourd'hui. Dans ce chaos. Il y a un corpus des sciences de la nature. Les sciences humaines devraient toujours mériter leur guillemets. Sont-ce des sciences ? D'ailleurs, la discussion maintenant, les sciences humaines, on a des sciences sociales pour essayer d'évacuer la difficulté. Mais ça revient toujours au même. Et bien, précisément, parce que soit on l'aborde, tu es en mode positiviste, en croyant que la géométrie, la géométrie des mathématiques, je généralise, va suffire à expliquer la complexité humaine.
7:49 Et on se plante complètement. Soit on en fait abstraction à des doctrines irrationalistes, à la Nietzsche par exemple, sur le monde moral et humain. Pour renvoyer les deux dos à dos, il faut prendre en compte l'universalité objective et extérieure apportée par le logico-mathématique et dont s'est inspiré le philosophe Platon qui succède immédiatement à Euclide. C'est le bioconcept à partir des exemples à l'essence. On va aller très vite. Mais parallèlement, il faut modéliser un autre universel que l'universel géométrique, précisément, mathématique, pour les relations entre hommes.
8:29 Je suis en train de dire quoi ? Je suis en train de dire que quand Marx dit que nous sommes déterminés par des facteurs économiques, etc. Vous voyez là, le roman de Marx, il n'a rien à voir avec la liberté, au contraire, c'est l'implacable des termes. Ah non, non, non, il y a maldonne et qui remonte à Rousseau, c'est pour ça que j'en parle. Qu'est-ce qu'il veut dire, Marx ? On est influencé par l'infrastructure, pour aller très rapidement. Mais ce n'est pas du tout la même détermination que celle qui oblige la Lune à tourner autour de la Terre. Car comme je disais tout à l'heure, la Lune n'a pas le choix.
9:00 Il n'y a pas de réversibilité de la loi. La Lune ne peut pas se dire je m'ennuie un peu à tourner autour de la Terre, je vais tourner autour de Vénus, ça me changera les idées. Non, elle n'a pas le choix. La Terre étant plus grosse comme masse, c'est le plus fort, on revient à la force qui l'emporte. Il n'y a pas de réversibilité. De même que je ne peux pas vivre sans manger au lieu de dire je dois manger pour vivre comme si j'avais le choix. C'est encore me faire illusion. Je ne peux pas, c'est le pouvoir, sinon pas devoir, vivre sans manger. Par contre, je peux griller le feu rouge. Je peux transgresser la loi de la monogamie, avoir une maîtresse ou convoiter la femme de l'autre.
9:32 Je ne dois pas, mais je peux. La différence dans le domaine humain, c'est que le contraire est possible, ce qui n'est pas le cas dans l'ordre de la nature. Donc, quand Marx met en lumière les déterminations économiques, il nous présente une batterie ou un champ de déterminabilité, pour être précis, qui est beaucoup plus avantageux que le déterminisme naturel contre lequel je ne peux rien. Car, et c'est là que je reviens Rousseau, comme dit Rousseau dans l'Émile de manière éclatante, tout ce que les hommes ont fait, c'est un donné son. Les hommes peuvent le détruire.
10:02 Il n'y a de caractère ineffaçable, je continue Rousseau, que ceux qu'impriment la nature, et la nature ne fait ni riche, ni prince, ni grand seigneur. Voilà, donc, la géométrie est nécessaire pour nous élever à l'universel, mais très insuffisante pour arriver à l'universel concret, comme dirait Hegel. Celui qui gouverne les peuples, où il faut faire appel à la notion de liberté, comme vous le saurez. On fait appel au contrat comme fondateur de liberté, qui n'a rien à voir avec la géométrie, qui est le règne de la loi. Voilà.