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Ce ne sont pas les paysages qui manquent, mais les Africains
1:39 Tu as déjà parlé un petit peu de l'Afrique, tu as une expérience africaine puisque tu as vécu en Afrique, donc la lettre N c'est N comme Niger. Je suppose que ça évoque des choses pour toi. Est-ce que l'Afrique ça a été, si on peut dire, une leçon de vie pour toi ? Au moins. C'est gentil de tourner comme ça, c'est pertinent surtout. Plus qu'une leçon de vie je ne serais pas celui que je suis, je n'avais pas été contact, sinon avec l'Afrique, du moins avec les Africains. Parce que je commence pas à dire tout de suite ce qui me semble essentiel pour moi à titre personnel, c'est pas le plus important dans notre communication.
2:14 Souvent j'ai une nostalgie, c'est normal, j'ai vécu pas mal d'années, mais c'est pas l'Afrique qui me manque. Je la garde au fond de mon cœur, moi, tout ce qui est paysage, décor, tout ça, climat, changement de saison, saison des pluies, saison sèche, c'est bon. La réalité ne se forme que dans la mémoire, comme dit Proust. Par contre, c'est les Africains qui me manque. Ça, on ne peut pas comme ça... On ne peut pas... une forme d'humour, de complicité, parce que j'ai été en Afrique, c'est mon ami de parler, moi, de personnelle, mais tout de même, comme élève dans l'école primaire d'abord, je vais parler des affectations de mes parents, puis comme prof, toujours système éducatif, mais de l'autre côté du bureau, puis comme éditeur scolaire, nous avons un niveau en liaison avec la transmission des éditeurs scolaires, puis pour diriger ce centre de formation musicale, bien plus tard, au Niger, donc, justement, Pays des Noirs, Niger, on ne peut pas. Et...
Fils de colon : la leçon du cuisinier
3:17 On ne peut pas confondre avec le Nigeria anglophone, bien sûr. Et donc, j'ai été... les différences de classe, vous savez, c'elles sont marquées entre colonisateurs et colonisés. J'étais un horrible petit fils de colon, comme beaucoup sociologiquement, je veux dire, je ne fais pas non plus de l'autoflagellation, mais je me rappelle que je disais à mes domestiques, parce que les enfants fréquentent souvent les domestiques dans la journée, les plus intéressants que les invités ou les choses comme ça.
3:51 Donc, le cuisinier comme ça, je lui disais, on vous a apporté, surtout moi, les écoles, les hôpitaux, un truc... Et lui, il me disait, avec beaucoup d'humour et de ménagement, j'étais comme le fils du patron, et puis il aime beaucoup les enfants. Il ne me disait pas, j'ai regardé l'hôpital qu'on construit là-bas, et je n'ai pas vu de blanc travailler dedans, dans le chantier-là. Ça m'agassait, je ne pouvais rien répondre, il avait raison. On vous a apporté les hôpitaux, mais c'est nous qui les construisait. Donc, j'ai eu les mêmes peurs, les mêmes angoisses, les mêmes joies quand tous les potaches, avec ses camarades de classe, on était six petits blancs.
Classe plutôt que race : carnages et ressources du sous-sol
4:26 Il y a eu une quarantaine d'Africains, c'était au Bénin, mes premières scolarités. Donc, ça a énormément marqué, surtout, comme je l'ai essayé de signaler tout à l'heure, c'est grâce au rapport à l'Afrique que j'ai saisi tout d'un coup, le rapport de classe et qu'il était tellement plus décisif que les rapports de race, de couleur, d'identité. C'est intéressant de voir, d'ailleurs, que de différence ethnique, parce que souvent, le commentaire sur les questions africaines, sur les carnages qui se passent encore aujourd'hui en Centrafrique, il y a un carnage aussi au Nigeria avec Boko Haram, au Niger, au Nord-Mali, et j'en passe, surtout dans l'Afrique des Grands Lacs, qui connaît le plus grand carnage, dans l'indifférence totale depuis trois générations maintenant, je veux dire, pauvre pays de l'Est, de l'ancien Zaïre, du Rwanda, vous vous l'oubliez, c'est le carnage permanent.
5:17 C'est quand même... On nous fait passer ça le plus souvent pour des guerres ethniques, les gens du Sud contre les gens du Nord, et en Côte d'Ivoire, tiens, j'en ai oublié un dossier important, c'est pas si vieux, la guerre civile ivoirienne, entre les Gbagbistes du Sud contre les musulmans du Nord, on nous fait croire que c'est comme ça des querelles d'identité. Alors que dans la tradition historique africaine, telle qu'on peut l'établir, il y avait bien des guerres comme ça, même à l'intérieur de la même ethnie d'ailleurs, mais les guerres se limitaient au meurtre de trois ou quatre types, au rapte de quelques femmes, et à la perception de l'impôt en nature, ça n'est pas très loin, quand ça fait des millions de morts, c'est qu'il y a autre chose que les ethnies en jeu.
5:59 C'est qu'il y a des ressources dans le sous-sol, ou sur le sol d'ailleurs. Bon, voilà, on n'a pas trop insisté. Donc l'Afrique, d'une manière générale, l'expatriation dans les pays beaucoup moins développée en termes économiques, aucun jugement de valeur bien sûr, c'est pas un Rousseauien qui va associer les deux, quelque part permet de voir les problèmes qui se posent ici, dans le bassin parisien ou ailleurs, mais d'une manière tellement grossie qu'on ne peut plus les nier, sans tout le flou de l'entre-deux et du milieu qui complexifie les choses.
6:32 Chez nous en particulier, les rapports de classe sont tellement francs là-bas, je veux dire, j'avais un gardien Touareg quand j'étais au Niger, qui voulait absolument, il disait ça devant ma compagne, me donner sa fille à épouser. « Tu es mon papa, tu es mon patron, donc je vais aller pour toi. » C'était une fille très jolie, mais elle avait 9 ans. J'en avais 46 à l'époque. Et déjà ma compagne tordait le nez quand il voulait me donner sa fille, elle était tellement jolie que la télévision voulait la prendre pour des publicités, etc. Et je voyais la fille anxieuse qui me regardait en disant « Est-ce qu'il va accepter ? »
7:02 « Ça aurait été la bonne nouvelle pour la famille qu'un blanc qui a de l'argent. » D'accord ? Tu comprends ce que je veux dire ? Parce que si ce n'est pas moi, elle va être mariée à un vieux Dioula, aussi vieux que moi, et peut-être même plus vieux, qui a déjà 4 femmes, et qui va prendre la plus jeune, je n'ai pas besoin de te faire un dessin, et qui va la faire mariner toute la journée. Donc c'est terrible, comme les rapports de classe, on le voit, avoir de l'argent, c'est déjà la séduction, c'est même pas besoin de séduction d'ailleurs. C'est la sécurité, sortie du néant, du cauchemar, et de la hantise.
7:34 Donc de voir tout ça, en gros, quelque part, parce que, ou bien on est un blouson doré, si on a un petit blanc là-bas, on devient un blouson doré, ou bien on change complètement de point de vue. J'ai eu la chance de changer vraiment de point de vue, non pas parce que je suis plus lucide qu'un autre, mais parce que les circonstances ont fait que je n'étais pas préparé à être un playboy d'Abidjan, ni par la nature, ni par la culture, voilà. Donc je dois énormément, au fait, d'une manière générale, d'avoir vécu une grande partie de ma jeunesse, et de ma vie professionnelle plus tard, dans les pays dits en voie de développement, donc encore une fois, où les problématiques décisives sont beaucoup moins occultées qu'ailleurs, et je serais éternellement reconnaissant, à titre privé, qu'est-ce que je vends actuellement ?
La langue apprise d'instituteurs africains
8:22 Pas seulement en ce moment, en parlant avec vous, ce que je vends, au sens, bien sûr, générique, qu'est-ce qui fait que j'ai une petite valeur à monnayer ? C'est mon baratin, c'est le soupe, je vends du vent, au sens strict, j'ai été consultant, j'ai été prof, j'ai passé ma vie à vendre du vent. Or, pour ça, il faut maîtriser la langue. Qui m'a appris ma langue ? Des instituteurs béninois, ou togolais. Donc le paradoxe, c'est que l'instrument qui me sert, moi, pour gagner ma vie, et me valoriser socialement, m'a été inculqué par des Africains au sud du Sahara, dont le français n'était pas la langue maternelle.
8:59 Voilà, je rends hommage, quelque part, à la francophonie. Qui n'a rien à voir avec la domination française, qui souvent, même si c'est en relation conflictuelle. Pardon.