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Le capitalisme de la séduction et la jeunesse de Clouscard
0:00 La crise de 1929 mena à la guerre et ses horreurs. Depuis le plan Marshall, le capitalisme use d'une autre arme, l'arme de la séduction.
0:31 Michel Clouscard analyse ce capitalisme de la séduction et le résume sous la formule « Tout est permis, mais rien n'est possible ».
1:01 Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Michel Clouscard, alors âgé de 17 ans, a ressenti un profond désarroi devant le désarmement des résistants. Cet événement douloureux va marquer l'ensemble de son œuvre. Il va, pendant près de 50 ans, étudier les transformations que le capitalisme impose à la société. Il sera un des analystes les plus pertinents de son temps. C'est la société où on vit, c'est le capitalisme. On vous offre... Vous pouvez aller partout, vous pouvez aller aux Seychelles, vous pouvez avoir un 4x4 hyper gros, polluant et haut.
1:40 Vous pouvez. Après, ça va être compliqué pour l'avoir. Il va falloir que vous trimiez, vous soumettiez, il va falloir accepter toutes nos normes. Né en 1928 à Montdragon, près de Gaillac, Michel Clouscard est issu d'une famille modeste. Sa mère est institutrice, son père mineur à Carmaux. Passionné de sport, Michel Clouscard s'illustre dans le 200 m.
2:11 Il sera même présélectionné aux Jeux olympiques de 1948. Il consacrera son premier ouvrage à une sociologie du sport, dans lequel le sportif devient la figure opposée du narcisse de la société libérale, qui ne propose qu'un corps tourné sur lui-même. Notre première discussion là-dessus, je me rappelle, c'est autour du Tour de France. Et je m'étonnais, moi, j'ai une formation de petits coloniales expatriés, dans mes représentations, quoi de plus vulgaire, vraiment, que les connotations du Tour de France, les publicités, le public, la vulgarité.
Le sport comme reconnaissance du travail
2:50 Et là, Michel Clouscard me sort, du point de vue statistique déjà, que le Tour de France, ça a été mesuré, et l'effort physique le plus colossal qui soit donné dans les sports, plus que le marathon même. Et il y a le problème à me faire prendre conscience de la détermination que je maîtrisais dans l'abstrait, mais que j'étais loin de m'appliquer à moi-même, a fortiori d'en faire un usage sociologique. A savoir que si le sport rencontre une telle ferveur, je crois qu'il n'y a pas d'autres mots, quand j'essaie de me souvenir de l'autre sens à laquelle il en parlait, dans les classes populaires, c'est précisément parce que c'est au niveau de l'effort musculaire que ça représente, que le travail retrouve une reconnaissance.
3:26 et pour une fois, sous une forme sublimée, applaudie et reconnue de cette partie de son existence qui est toujours niée, marginalisée, voire marquée d'indignation. Alors, est-ce un acte manqué ? Ou est-ce un acte manqué bien réussi quelque part ? Mais il a renoncé à sa carrière sportive lorsque, en voulant travailler la finale du cent, justement, c'était juste après la guerre. Il a dit, je voulais me laisser pencher un peu en avant pour gagner quelques dixièmes d'un dernier mètre, je me suis étalé dans toute ma longueur, tout le peloton est passé devant, et donc j'ai laissé le sport, j'ai fait de la philo.
Des études de philosophie à la thèse L'Être et le code
4:01 Il quitte ainsi Gaillac et part à Toulouse étudier la philosophie. Lui, pour qui Toulouse est déjà la grande ville, n'imagine pas qu'elle ne sera qu'une étape avant Paris. Étudiant brillant, il est poussé à continuer ses études à l'université de Nanterre. Il accepte un poste de surveillant au lycée Jacques-Decour qui lui permet de subvenir à ses besoins et de lui laisser du temps pour l'écriture de sa thèse, l'être et le code. Sous la direction d'Henri Lefebvre, il travaille sans relâche, car le sujet est immense.
4:36 Il tente d'analyser l'histoire des relations sociales par le prisme des rapports de production sous l'Ancien Régime. Il soutiendra sa thèse en 1972, devant un jury composé notamment de Jean-Paul Sartre et d'Emmanuel Le Roy Ladurie, qui saluèrent l'effort immense que requerait le sujet. Ce travail fondateur lui donnera les clés pour comprendre immédiatement les enjeux de mai 68. En effet, dès 1973, dans un livre intitulé « Néofascisme et idéologie du désir », il dénonce la collusion entre les tenants du jouir sans entrave et les tenants de l'économie libérale.
Le plan Marshall contre le communisme
5:12 Il fait remonter cette nouvelle donne politique et sociale au plan Marshall. Le plan Marshall n'est plus aujourd'hui un projet... En 1947, le président des États-Unis, Truman, signe un programme visant au rétablissement de l'économie européenne. Ce plan d'aide de plusieurs milliards de dollars est composé aux 4 cinquièmes de dons. Mais les contreparties sont immenses. Elles obligeront, entre autres, l'État français, par les accords Blum-Byrnes, à ouvrir son marché aux productions cinématographiques américaines.
5:44 On peut dire que dans l'Europe dévastée d'après-guerre, la situation était pour le moins troublée. La paix était revenue, mais la paix sociale risquait d'être menacée. Et l'objectif des Américains était à la fois d'essayer d'améliorer la situation économique en Europe pour éviter que les revendications sociales n'augmentent. Les ouvriers, il ne faut pas l'oublier, étaient représentés par un parti communiste très puissant. Au lendemain de la guerre, une partie de la classe ouvrière était armée. C'était les Francs-tireurs et partisans. Ils n'étaient pas désarmés. La bourgeoisie adoptait un profil bas parce qu'elle avait collaboré pendant la guerre.
6:17 Donc il fallait maintenir ou rétablir la paix sociale. Et le seul moyen était un moyen économique. Et c'est à partir de là que, grâce à l'aide américaine, va commencer une période qu'un économiste français, François Perroux, appellera les 30 glorieuses, qui vont se caractériser, disons, par une augmentation générale du niveau de vie de toutes les classes sociales et une certaine diminution des inégalités, notamment aussi avec les réformes portant sur la sécurité sociale qui vont favoriser, disons, le bien-être des classes populaires.
6:48 Voilà le côté économique. Alors évidemment, tout ça n'était pas désintéressé. D'une part, il fallait maintenir et augmenter l'influence des États-Unis en Europe. C'était officiellement les libérateurs. Mais sur le plan culturel, ça voulait dire faire pénétrer en masse l'idéologie made in the USA par le biais de nouveaux modes de consommation, par le biais de la musique, le biais essentiellement aussi du cinéma, qui jouera un grand rôle dans l'imprégnation des esprits avec le mode de vie américain.
7:18 Pourquoi le plan Marshall ? Pour ne pas avoir le communisme. Parce que si on revient au capitalisme de papa d'avant-guerre, avec la misère, etc., je veux dire, déjà, ils sont à 27%, 48% des communistes, 30% presque en Italie. Alors là, on est cuit. Donc il faut absolument lâcher un peu de lest et bon, on ne peut pas refaire tout à fait l'ouvrier à la Zola, lâcher du lest, et voilà. Et ça, ça s'est passé dans tous les pays concernés. Et en France, ça a pris une dimension particulière dans la mesure où ça s'est conjugué avec le CNR, avec qui, lui, ne doit rien à la stratégie de l'OTAN, et qui affirme donc une gestion à la fois démocratique et centralisée, qui était censée, à la Palais d'Oreur, contre lesquels le CNR a fait une alternative.
7:58 Il faut comprendre que le programme du Conseil National de la Résistance, ce n'était pas simplement pas en finir avec la guerre, ce n'est pas simplement plus jamais la guerre, c'est plus jamais, pour reprendre les mots de Jaurès, plus jamais le capitalisme qui porte la guerre comme la nuit porte l'orage. C'est ça que Clouscard a véritablement ressenti, c'est ce côté plus jamais ça. Et il se trouve que le pourrissement recommençait, le pourrissement de l'esclavagisme, du colonialisme, du fascisme, parce que c'est quand même le capitalisme qui a fomenté le fascisme pour s'en sortir, tout ça pouvait repartir par un miracle, il suffisait de pourrir les esprits, pourrir les gens, et ça c'est le plan Marshall.
Capitalisme monopoliste d'État et petite bourgeoisie intellectuelle
8:32 Le plan Marshall engagera des transformations importantes dans les pays bénéficiaires. Les couches moyennes en tireront pleinement profit, elles symboliseront le passage d'une économie encore marquée par la subsistance et la rareté à une économie de l'abondance. S'opposant à la bourgeoisie traditionnelle, elles vont lentement imposer leur culture et leur vision du monde. Désormais, les codes changent, mais 68 en sera le révélateur. Ce plan Marshall greffé sur un État centralisé, ça fait rentrer la France de plein pied dans ce qu'on a observé ailleurs, de ce que les économistes ont appelé le capitalisme monopoliste d'État.
9:09 Mais la France y rentre véritablement massivement. Ce capitalisme monopoliste d'État, donc cette espèce d'aboutissement, il permet une organisation maximale de la production, de la consommation, des mœurs, de l'espace. La France va connaître ce qu'on appelle une période d'expansion, de croissance, de longue durée. Laquelle période de croissance de longue durée va de pair avec la modernisation de l'économie qui se traduit par la concentration des entreprises, le développement scientifique et technique et au plan sociologique, la montée en puissance d'une nouvelle classe sociale composée d'ingénieurs, de cadres, d'enseignants, de chercheurs, de techniciens, que moi je qualifie, on les appellera les nouvelles classes moyennes.
9:51 Moi j'appelle ça la petite bourgeoisie intellectuelle parce que son capital finalement c'est l'intellect, c'est ses diplômes. Et cette classe va prendre non seulement en nombre, en pourcentage, un rôle de plus en plus important dans le développement de la société française, mais également au plan idéologique et culturel. C'est-à-dire qu'on ne comprendrait pas, par exemple, le succès des films La Nouvelle Vague si on ne les voyait pas comme l'expression artistique de la vision du monde de ces nouvelles couches moyennes très modernistes, très en rupture avec la morale bourgeoise traditionnelle. Le capitalisme monopoliste d'État, il crée à la fois le produit et le client.
10:26 Il crée même des nouvelles couches moyennes qui vont être à la fois la réclame et les consommateurs même. Le pouvoir était occupé par une coalition de la bourgeoisie d'affaires, mais qui s'appuyait traditionnellement sur l'ancienne petite bourgeoisie, petits commerçants, petits artisans, petits paysans, profession libérale traditionnelle, très réactionnaire, avec un gouvernement autoritaire, centralisé, technocratique, pouvoir personnel, le général de Gaulle. Et bien entendu, politiquement, elle ne pouvait pas s'exprimer sur la scène officielle.
10:59 Et le résultat, c'est qu'elle va se radicaliser au fur et à mesure de ses frustrations. Elle va se gauchiser. Et les plus excités d'entre eux, représentés par leurs théoriciens, leurs dirigeants, vont fonder différents partis d'extrême gauche, groupuscules, trotskistes, maoïstes, néo-anarchistes, dont, Cohn-Bendit, sera l'un des représentants les plus connus. Et non seulement ils vont s'en prendre au gouvernement, mais les plus radicaux vont s'en prendre au régime de la Ve République, à laquelle ils voudront mettre fin.
11:32 Et les plus radicaux encore, s'en prendre au capitalisme lui-même. Donc, ça sera la révolution de mai 68. Mais ça, c'était au plan des paroles, des slogans, des discours. Il faut quand même savoir que dans un pays capitaliste normal et normalisé, cette classe montante d'ingénieurs, de cadres de technicien, d'enseignants, de chercheurs, de la matière grise, comme on dira plus tard, n'ont pas pour vocation de faire la révolution, mais de seconder la bourgeoisie dans sa domination, en tant que classe intermédiaire, classe médiane, classe médiatrice, entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent.
12:05 C'est pour ça qu'on dit qu'ils ont, comment dirais-je, préposé les néo-petits bourgeois aux tâches de médiation, c'est-à-dire de conception, d'organisation, de contrôle, d'inculcation, de formation, etc. Pour ratifier cela, cette situation-là, il a fallu une alliance. Une alliance générale, ce que Gramsci appelle un bloc historique, c'est-à-dire, en l'occurrence, l'alliance des classes possédantes et des classes moyennes. Alors, dans les situations révolutionnaires, c'est l'inverse qui se produit. C'est l'alliance des classes populaires avec les couches moyennes. Là, en l'occurrence, les classes possédantes se sont mis les couches moyennes dans la poche, en créant, véritablement, des nouvelles couches moyennes.
12:41 Je dis bien couches moyennes parce qu'il est bien évident que dans le mode de production capitaliste, avec toutes les différences de hiérarchie sociale qu'on peut trouver, et ça, vous prenez Les Luttes de classes en France de Marx, vous avez à peu près 14 groupes sociaux, contrairement à ce que font croire les adversaires du marxisme, ce n'est pas une logique binaire. Mais simplement, la logique même du capitalisme s'est articulée sur ceux qui détiennent les grands moyens de production et de l'échange, le capital, et ceux qui offrent leur force de travail. Pour contrer cette logique duale du propre mode de production capitaliste, il faut évidemment des tonnes de couches tampons.
13:18 Appelons-les pas forcément classes, ce ne sont pas forcément des classes, elles ne se vivent pas comme ça, elles n'ont pas forcément conscience, mais ce sont des couches moyennes. et le capitalisme monopoliste de l'État, créé à la faveur du plan Marshall, a eu le don d'augmenter complètement le nombre de gens qui se sentaient couches moyennes, et cela via le salariat généralisé. Ce sont des gens à qui on a fait aimer leur chaîne, littéralement. L'ordre de grève a été maintenu par les quatre grandes centrales syndicales. La plus grande grève que connaît l'histoire de France se déroula durant mai 68.
Les deux Mai 68 et le témoignage sur Pompidou
13:51 Elle compta près de 9 millions de grévistes. Pourtant, aujourd'hui, seuls les combats menés par les mouvements étudiants semblent retenir l'attention. Clouscard faisait l'hypothèse que l'aspect précisément sociétal, libéral, libéral de 68 aurait été fait pour servir de barrage et contre-révolutionnaire à un processus qui devenait fatal pour le capitalisme. En 68, ils ont eu peur parce qu'il y a eu la France mais il n'y a eu pas qu'en France.
14:24 En 68, il y a eu l'Italie, il y a eu la plupart des pays d'Europe, il y a eu les Etats-Unis. Ils ont dit bon c'est fini, ils ont eu ce qu'ils voulaient pendant les 30 glorieuses. Maintenant, on reprend la main, on les casse, on dit qu'ils ne servent à rien. On va en mettre un paquet au chômage comme ça, ça fera peur aux autres. et c'est ce qui s'est passé. Mai 68 est une pièce de théâtre, une pièce qui se joue à trois, chacun tenant son rôle.
14:56 De Gaulle, le père autoritaire, Pompidou, l'oncle débonnaire et libéral, Cohn-Bendit, l'enfant terrible. Michel Clouscard voit dans Mai 68 une révolution de palais, un second plan Marshall d'ordre symbolique qui verra l'alliance du libéral et du libertaire pour faire sortir de la scène les représentants de l'ancienne bourgeoisie. Les couches moyennes participent enfin au banquet du pouvoir. J'ai eu la chance, et si je peux dire, du moins l'opportunité de déjeuner un jour avec le président de la République, Georges Pompidou, par le biais d'un professeur de sciences politiques, j'avais fait Sciences Po, c'était un homme de droite, professeur au Collège de France, par ailleurs, d'histoire sociale.
15:42 Et j'étais son opposant de service dans ce qu'on appelle à Sciences Po les conférences de méthode, c'est là où on apprend à parler de n'importe quoi, mais avec un plan en deux parties bien structuré. Georges Pompidou était l'un de ses meilleurs amis parce qu'ils avaient fait tous les deux ensemble la préparation pour Normale Supérieure, c'est-à-dire à l'école Normale Supérieure, tous les deux étaient des Normaliens. Donc ils voyaient régulièrement le président Pompidou et un jour, c'était en 1972, et Louis Chevalier me dit ça vous intéressait de rencontrer le président Pompidou parce que vos analyses sur la nature de classe du mouvement 68 intéresseraient beaucoup le président de la République, vous verriez qu'il y aurait certaines convergences, je dis moi pourquoi pas.
16:18 Et puis moi ce qui m'intéressait c'était pas de manger avec Pompidou, c'est de voir un peu ces dirigeants politiques ce qu'ils pensaient comme ça de mai 68 off the record, si on peut dire. Alors ça s'est passé off the record, effectivement ça n'était pas enregistré dans un restaurant de la rive gauche qui se trouvait près du pont royal où Pompidou avait ses habitudes avec Louis Chevalier et quelques autres. Les gardes du corps étaient en bas, on était dans une petite pièce, un salon, un restaurant fort chic et cher, enfin bon, c'était payé sur l'argent des contribuables, bien entendu, tous ces agapes. et Pompidou, quelques minutes après avoir discuté du dernier film de Godard à l'époque, embraye sur, alors il paraît, monsieur Garnier, vous avez une analyse intéressante qui, bien que marxiste, coïncide assez avec, paraît-il, selon Louis Chevalier, le point de vue que nous avons sur mai 68.
17:04 Alors je dis, bah oui, je me doute bien que vous n'êtes pas marxiste, monsieur le président, étant donné que vous êtes un ancien fondé de pouvoir de la banque Rothschild, mais voilà, ce que je pense de mai 68, je vous le résume en deux mots. Et à la fin de mon résumé sur, justement, l'irrésistible ascension de la petite bourgeoisie intellectuelle, il me dit, ben figurez-vous que c'est l'analyse que nous faisions, monsieur Edgar Faure et monsieur Maurice Grimaud, notamment, lorsqu'il a fallu prendre des décisions pour savoir s'il fallait faire ou non évacuer la Sorbonne par l'armée. Parce que le général de Gaulle, qui était quand même vieille France, reconnaissons-le, c'est Pompidou qui parle, c'est pas moi, avait trouvé le moyen d'aller à Baden-Baden, ils ne nous avaient pas avisé, il s'était réfugié avec sa femme et puis une partie de sa famille, aller voir le général Massu pour faire déloger les étudiants de la Sorbonne.
17:48 Et nous avons expliqué quand même, au général, que ça n'était tout de même pas une solution réaliste, que tous ces agités, excités, qui brandissent des banderoles avec des faucilles, des marteaux et des portraits du Che, de Lénine et de Marx dans cette cour, c'est la future élite de notre pays. Donc on ne tire pas sur notre élite. Quand Clouscard fait 68, il faut bien distinguer les deux 68, il y a 68 ouvriers, je ne reviens pas, les grandes avancées de Grenelle, l'augmentation très sensible du SMIC, les droits syndicaux dans les entreprises multipliés, ce n'est pas du tout ça qui est critique, au contraire, ce sont des acquis dont ils se félicitent.
Le libéralisme libertaire et l'évacuation du social
18:24 Je parle du 68 qui l'a emporté dans les consciences et dans les âmes, si je puis dire, à cause du pouvoir dominant, c'est-à-dire du 68 libéral, libertaire, précisément. D'abord, qui s'est appelé d'abord comme libertaire pour s'avouer libéral, c'est qu'on m'a dit lui-même, je ne parle pas dans son dos, libertaire en 68 et libéral en 98. Association de termes qu'on croyait opposés, donc, Clouscard avait vu la profonde unité dès 68, précisément. Ces nouvelles couches moyennes ont cru que la fête ne faisait que commencer et les voilà tout de suite retombés dans la crise, une crise inhérente au mode de production capitaliste.
18:57 Elles ont cru qu'elles avaient fait leur révolution, ce 14 juillet des couches moyennes qui a été mai 68. Fondamentalement, ce sont les forces de la réaction qui l'ont emporté après 68, puisque 68, de nous amener un bilan sans complaisance. Après 68, les deux forces qui déclinent en France, c'est gaullisme et communisme, c'est-à-dire les forces de la résistance. Quand Cohn-Bendit dit le gaullo-communisme, c'est fini, je suis un libéral-libertaire, rendant d'ailleurs par hommage une sorte d'hommage indirect à Clouscard, puisque c'est Clouscard qui a forgé le concept de libéralisme-libertaire en 72, c'est à partir de mai 68 qu'il va y avoir une véritable reconquista.
19:33 Reconquista des acquis sociaux du Front populaire et de la résistance. Ce côté contre-révolutionnaire qui est le premier seul à voir jusqu'à ce jour d'une manière développée et théorique se manifeste comment dans une approche sociologique ? D'abord, par l'évacuation progressive jusqu'à pratiquement totale du social par le sociétal. Il est évident que remplacer les deux classes par le fait de dresser les femmes contre les hommes, les jeunes contre les vieux, les Hutus contre les Tutsis et les Corses contre les Français, c'est quand même plus profitable pour le capital.
20:06 Donc, Clouscard dit très clairement qu'il a tendance à porter la guerre civile chez les pauvres. Ce qu'on a appelé la révolution de mai 68, c'était avant tout une révolution, on pourrait dire, culturelle. Pas au sens maoïste du terme, mais disons qu'elle portait sur le mode de vie, les valeurs dans la vie privée, l'épanouissement individuel, etc. L'émancipation collective, le sort des travailleurs étaient nettement à l'arrière-plan. Il suffit pour s'en convaincre de lire les textes et les écrits, donc, des porte-paroles théoriques de cette révolution, en tête desquelles on peut évidemment citer l'inévitable Michel Foucault ou le non moins inévitable Gilles Deleuze.
Vincennes et les maîtres à penser : Althusser, Lévi-Strauss
20:42 Mais, cette révolution, effectivement, prouvait une chose, sans doute, c'est que cette petite bourgeoisie intellectuelle n'était pas progressiste dans la mesure où son objectif, ça n'était pas d'en finir, en fait, avec le capitalisme, mais d'en finir avec une société qu'elle considérait comme archaïque, bloquée, traditionnaliste, cadenassée, verrouillée, là je reprends des qualificatifs souvent utilisés par Cohn-Bendit, et la preuve en est, c'est que, quand on va créer l'université de Vincennes, dans le bois du même nom, ça va être à l'initiative, d'une part, effectivement, d'un certain nombre de responsables gouvernementaux, dont Jacques Chaban-Delmas, premier ministre, à l'époque, et du ministre d'éducation, monsieur Edgar Faure.
21:27 Mais, comme interlocuteurs, ils avaient tout de même quelques brillants, j'allais dire, justement, représentants du mouvement 68, à savoir, entre autres, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Hélène Cixous, quelques communistes, et Georges Pompidou, au cours du repas que j'évoquais tout à l'heure, m'a dit la chose suivante. Il a dit, c'est très simple, on s'est dit, tous ces gens, ces fameux agités, eh bien, si on leur donne des salles de cours, si on leur donne des amphithéâtres, ils feront la révolution en vase clos, et pendant ce temps-là, nous, on aura la paix dans la rue.
22:02 Moi, j'étais enseignant à partir de 1976, déjà, c'était vraiment la fin de la contestation officielle, et tout était rentré dans l'ordre. Les anciens contestataires étaient devenus des mandarins, leurs élèves étaient des groupies face à leurs gourous, et somme toute, tout se passait fort bien, il n'y a pas eu beaucoup de troubles. Donc, on peut dire que Paris VIII, ça a été finalement à la fois l'apothéose et la fin, au plan intellectuel, la contestation. S'inscrivant dans la lignée philosophique de Rousseau, Hegel et Marx, Michel Clouscard engagera une querelle contre les maîtres à penser de 68, Althusser, Sartre, Foucault, Lévi-Strauss, autant d'intellectuels qui, pour Michel Clouscard, ont pour point commun de reléguer les déterminations économiques et historiques au second plan.
22:47 Ils incarnent la trahison des clercs, abandonnant les questions sociales et les enjeux collectifs au profit des préoccupations sociétales chères aux couches moyennes. Pour prendre quelques exemples très, très localisés. Je prends Althusser, par exemple, je prends la manière dont Althusser fait intervenir la détermination économique. C'est pas rien, tout de même. Quand on se réclame de Marx, c'est bien, chez Althusser, il a fait intervenir jamais, in concreto. Et en même temps, toujours, je m'explique, il dit, bien sûr, c'est la détermination essentielle, c'est celle qui a, moi je suis marxiste, plus marxiste que moi, tu meurs, et l'économie est toujours là comme détermination, mais, c'est son expression, en dernière instance, c'est pas lui qui l'a forgé, mais il s'en sert de telle manière, Althusser, que finalement, on arrive à avoir une théorie marxiste qui parle jamais d'économie, dès qu'on parle d'un cas particulier, concret, d'esthétique, d'art, il n'est plus question d'économie, c'est toujours en dernière instance, c'est une question d'économie que lorsqu'on parle d'économie, jamais il va dire, tiens, non, voilà la détermination économique qui fait qu'on passe de la musique sérielle à la musique post-sérielle, on le trouve jamais, je raffine un peu exprès.
23:49 Et à tout seigneur, tout honneur, tout de même, Lévi-Strauss. Alors Lévi-Strauss, c'est quelqu'un de sérieux, c'est pas du tout un mariole, pour parler comme Clouscard avec son accent, il y a un sérieux épistémique, et puis il y a une formalisation qui a fait ses preuves, et qui est efficiente, à condition qu'on ne parle pas de nos sociétés, c'est comme Busshaut, pour lui d'en faire un maître-penseur, mais qui est valable, comme dit d'ailleurs Lévi-Strauss avec un petit jeu de mots à lui, c'est valable seulement pour les sociétés sans histoire. Au double sens, sociétés qui sont avant l'histoire, et en même temps, sociétés sans palabres, sans conflits mondialisés.
24:21 Ce kantisme sans sujet transcendantal, dont Lévi-Strauss se réclame tout à fait explicitement, a précisément l'avantage, à l'inverse de Kant, c'est là qu'il y a une trahison de ce qu'il y a de meilleur du kantisme en néo-kantisme, de nous débarrasser précisément de l'histoire. Ce combat, à contre-courant de l'idéologie dominante, vaudra à Michel Clouscard d'être tenu à l'écart aussi bien des médias que des milieux universitaires. Son œuvre restera longtemps méconnue ou ignorée.
La marginalisation de Clouscard ; réconcilier praxis et psyché
24:54 Michel Clouscard a connu aussi un sort un peu semblable à celui d'un autre philosophe qui a été un peu boycotté, moins que lui, par les gens de son milieu, son milieu universitaire, on peut dire, et de chercheurs, à savoir le philosophe et sociologue Henri Lefebvre. Ils avaient tous les deux le tort aux yeux des petits bourgeois anciennement révolutionnaires, entre guillemets, et ensuite recentrés, de ne pas avoir jeté leurs frocs progressistes aux orties et de continuer à se sentir solidaires de la classe ouvrière, ce qui ne se pardonne pas dans un milieu de rénégat.
25:31 Alors, Clouscard, effectivement, il s'est trouvé que ses ouvrages ont été méconnus, surtout qu'il s'attaquait à des gourous de l'idéologie soixante-huitarde. Il s'est payé à Althusser, il s'est payé à Gilles Deleuze, entre autres, puis un certain nombre d'autres gens. Et évidemment, on ne crache pas dans la soupe lorsque la soupe est préparée par les maîtres queux de l'idéologie dominante. C'est au Old Navy, petit café situé entre Saint-Michel et Saint-Germain, que Michel Clouscard prend ses quartiers et y écrit une grande partie de son œuvre.
26:04 Dans ce lieu d'observation privilégié de la mondanité parisienne, il y retrouve ses amis qui compteront dans la genèse et l'évolution de sa pensée. Henri Lefebvre, son directeur de thèse, et Lucien Goldmann, dont la méthode l'inspirera longtemps. Chacun, en effet, défriche des terres peu fréquentées par la sociologie de leur temps. Les premiers complices que Clouscard a cru déceler au quartier, comme par hasard, étaient ceux qui, tels Goldmann, lefebvre, sortaient d'une mouvance marxiste qui ne se contentait pas de développer les forces productives et les rapports de production, mais mettait en phase l'analyse indispensable, incontournable et nécessaire de ces rapports avec le vécu quotidien, la quotidienneté, le concret, l'intériorité, bref, toutes ces catégories qu'on résume maintenant dans ces termes évasifs d'affect et que Clouscard concentre dans le terme de psyché.
27:01 réconcilier la praxis et la psyché, c'est-à-dire tout le devenir économique, historique, celui de la production matérielle et la psyché, ce qui en semble le plus éloigné alors qu'elle en est le plus haut produit, le plus élevé, c'est le sens commun, je n'ai pas le but parce qu'il est atteint presque à chaque ligne de leurs œuvres en magistrales, c'est le moment commun à Rousseau et à Clouscard de tenir à la fois le contrat social et la nouvelle Héloïse, les rêveries du promeneur solitaire et le discours sur l'origine de l'inégalité.
Le concept de quartier
27:34 De même, vous trouvez chez Clouscard la critique du libéralisme libertaire et cet extraordinaire titre traité de l'amour fou. Il faut le faire, ça semble incompatible, amour fou et traité. A l'image de Jean-Jacques Rousseau débarquant de Genève et découvrant l'hypocrisie et l'indécence des salons parisiens, Michel Clouscard tire de sa propre expérience de la mondanité parisienne le concept de quartier. Le quartier est pour Michel Clouscard l'aboutissement de l'évolution sociale. Il est le laboratoire des nouveaux modèles culturels, marginaux et transgressifs qui deviendront les normes de la nouvelle société.
28:10 Ce microcosme qui deviendra la publicité des nouveaux modes de vie est constitué des surplus démographiques de la bourgeoisie. Vous avez par exemple des fils de notables qui ne s'intègrent pas, le type qui a raté ses prépas et qu'on envoie faire de l'humanitaire ou l'étudiant dont on prolonge les études indéfiniment. Ces éternels cadets de la bourgeoisie occupent des lieux bien spécifiques. Ils ont tendance à se regrouper dans des lieux bien spécifiques. C'est ce que Clouscard appelle par une abstraction conceptuelle nécessaire le quartier.
28:43 Le quartier, il pense bien évidemment par exemple au Montparnasse des surréalistes ou au Saint-Germain-des-Prés des existentialistes. C'est là que la plupart de ces gens qui ne sont plus vraiment dans le système de production, qui vivent d'une certaine forme de bohème, qui consomment sans produire d'une certaine manière, vont créer une culture tout à fait codée, spécifique et surtout définir une mode. Cette mode va servir après d'être prescriptive.
29:13 Elle va pouvoir prescrire après un nouveau modèle selon lequel les couches moyennes à la faveur du plan Marshall vont finir par consommer. C'est-à-dire que c'est dans le quartier qu'on va créer l'initiation mondaine à la nouvelle consommation typique du plan Marshall. Je rappelle que le quartier chez lui c'est une figure, c'est une métonymie qu'on peut prendre au sens propre. C'est le quartier latin, même si ça peut être Montparnasse à d'autres époques, mais aussi avec des annexes géographiques. Il ne faut pas le prendre au sens très réaliste. Il me disait souvent que le Luberon, c'était là où beaucoup du genre du quartier avaient leur maison de campagne.
29:49 Le Luberon, c'était là où Althusser s'est soigné sa dépression par Lacan. À ce moment-là, ça ne s'invente pas. Donc ce Luberon-là, pendant une saison, le temps des vacances, faisait partie du quartier. Son indifférence au côté réaliste géographique est manifeste dans cette anecdote. Quelqu'un, justement, du Old Navy lui demande un jour où vas-tu ? C'était Clouscard. Il dit je vais à Corfou. Ah bon ? J'ai l'intention de dire qu'il y a la Calvi. Oui, c'est des lieux de vacances où on retrouve toujours un peu les mêmes comportements, les mêmes succursales de ce qui se passe entre le café de Flore et le Old Navy.
30:26 Clouscard montre que ça prend une importance sociologique énorme, surtout au niveau des années 60. Parce que ce modèle-là, de la jouissance sans l'avoir, de la consommation sans la production, de l'art sans le contexte politique concret, c'est-à-dire l'art réduit à sa simple formalisation, je ne critique pas le fait des recherches formelles qui ont leur sens. Mais un art qui n'est que formaliste se coupe en fait de la société qui l'exprime. Alors, il y a un lieu emblématique de la victoire de cette révolution culturelle portée par la petite bourgeoisie intellectuelle, c'est le centre Georges Pompidou, plus connu sous le nom de Beaubourg.
Beaubourg et la subversion subventionnée
31:05 L'initiative de ce centre, elle venait de Georges Pompidou. C'est lui-même d'ailleurs qu'il n'était pas très chaud pour le projet, il la trouvait trop avant-gardiste, mais il était assez démocrate, contrairement à Mitterrand. Il a accepté le projet qui a été présenté et que tout le monde connaît aujourd'hui une fois réalisé. On peut considérer que cet édifice, surtout dans les premières années, on peut dire la fin des années 70, début des années 80, a été le temple de la contestation institutionnalisée dans la mesure où les expositions qui étaient présentées, aussi bien qu'il s'agisse de peinture, de sculpture, de cinéma, de débat, étaient des expositions qui reprenaient une à une toutes les thématiques soixante-huitardes, sur la critique de la société de consommation, la mécanisation, la société industrielle, l'écologie qui commençait à apparaître aussi parmi la thématique.
31:56 J'ai participé comme concepteur entre guillemets à l'une de ces expositions. Le thème, c'était qui décide de la ville et notre exposition était une exposition très à gauche qui critiquait la spéculation immobilière, la mainmise des promoteurs sur le centre des villes, etc. Et la clientèle qui était là, que j'ai appelé dans un article la petite beaubourgeoisie, était parfaitement en adéquation avec ces expositions qui en fait étaient conçues, organisées par des gens qui étaient d'anciens leaders ou maîtres à penser de mai 68.
32:27 Je citerai entre autres un sociologue très connu, Jean Baudrillard. Ce genre d'édifice va se multiplier dans toute la France. On peut dire que la plupart des maisons de la culture qui avaient commencé déjà à être sémées dans les années 60 mais qui vont se développer après. Et tous les lieux culturels branchés, comme on dira plus tard, sont essentiellement des mises en spectacle de la vision du monde néo-petite bourgeoise. C'est eux dont on parle dans toutes les rubriques culturelles des journaux que lisent les néo-petits bourgeois du genre Libération, les rubriques culturelles de Libération, les Inrockuptibles, Télérama, etc.
Le Capitalisme de la séduction et le dressage des gestes
33:02 Il faut être dérangeant, il faut être insolent, mais sans trop déranger, évidemment, c'est ce qu'on appelle de la rébellion de confort, de la subversion subventionnée, pas autre chose. Et ça a beaucoup de succès, ça a beaucoup marché et ça a satisfait la grande majorité, et pour ne pas dire la totalité, des nouvelles couches moyennes. En 1981, Michel Clouscard, alors professeur de sociologie à l'université de Poitiers, publie Le capitalisme de la séduction, véritable succès de librairie.
33:35 Dans cet essai, Michel Clouscard réalise une anthropologie de notre modernité, analysant les gestes et rituels d'intégration au capitalisme. Quand la période coloniale se terminait, commençait une nouvelle colonisation, la colonisation des esprits. Je reprends toute une systématique de gestes, de rituels qui sont considérés comme des gestes d'émancipation et de libéralisation. Et je montre qu'au contraire, ce sont les modèles culturels dont le capitalisme a besoin pour son nouveau marché, son énorme marché, marché de l'industrie du loisir, du plaisir, du divertissement, de la mode, des monopoles commerciaux sur le sexe, sur la drogue et sur le jeu.
34:16 Alors là, il y a un fantastique marché permissif qui a besoin de gestes d'usage. Clouscard montre comment il y a un véritable dressage anthropologique dans la manière même de consommer et ceci dès l'enfance où on vous fait croire à un monde où il suffirait d'appuyer sur un bouton pour que les choses fonctionnent. Appuyer sur un bouton, c'est le rêve du consommateur absolu. Tout le reste, c'est des robots. Comme disait Aristote, si les navettes tissaient toutes seules, il n'y aurait plus besoin d'esclaves. Or, on sait que même avec l'automation, les navettes, elles ne tissent pas toutes seules, concrètement.
34:49 Mais on fait croire que tout marche tout seul, tout fonctionne tout seul. C'est bien ça le problème. Donc, dès l'enfance, on a un usage naïf, péremptoire de la machine. De tous les dressages, j'arrive à celui qui, à mon avis, concentre l'essentiel du procès de connaissance que Clouscard développe à cette occasion. c'est le dressage. J'y tiens parce qu'il pénètre dans l'intimité du sujet. Je pense au champ musical, au champ sonore et en particulier au champ musical.
Le dressage musical : la métrique binaire
35:19 Il faut observer que depuis 1950, en gros les années 50, jusqu'à aujourd'hui, la musique de masse n'a pas cessé du point de vue structural, de rester binaire. C'est quand même extraordinaire. Dès l'apparition, sans aucun jugement de valeur esthétique, du rock'n'roll, c'est un jugement d'existence qu'on peut mesurer, du rock'n'roll jusqu'aujourd'hui au rap en passant par le disco, le techno, tout ce que vous voulez, est une reproduction à l'identique du même fragment de durée avec la mesure bien marquée qui caractéristique des musiques dites de variété.
35:52 C'est la métrique rock qui vient tuer le swing jazz, qui vient tuer le savoir musical, qui vient tuer autant les musiques savantes que les musiques populaires et bien sûr le jazz qui est le plus savant des musiques populaires et le plus populaire des musiques savantes. Tout ça, c'est cette idéologie, le rock n'est qu'un, comment dire, avec une analogie de cette société-là. Il prenait souvent cet exemple, il dit, il n'y a pas si longtemps avant les années 50, dans le nord-est vous aviez de l'accordéon pour les musiques populaires, dans le sud-ouest c'était un peu le tango, l'Espagne n'est pas loin, d'ailleurs ce sera ceci ou cela.
36:24 Et ça, ce sont les vraies musiques populaires, c'est-à-dire au sens où telle fleur ou telle plante ne peut apparaître que sur un terreau déterminé, je laisse là les connotations naturalistes de mon exemple, de même, était visant que la musique traditionnelle des aborigènes australiens ne peut apparaître que dans une géographie, une histoire et un mode de production déterminé. En ce sens, on peut le dire populaire, elles sont l'expression du peuple qui les fait éclore. Par contre, parler de pop music, pour lui, c'est exactement le contraire de la musique populaire. C'est là où il y a de même que people et c'est contre le peuple. C'est intéressant ce double décalage.
36:55 à savoir qu'à partir du moment où un tube est lancé le matin, puis quand je me rase, je le réentends, puis quand je vais dans ma voiture au boulot, je le réentends, etc. C'est le contraire. Ce n'est pas l'expression qui vient d'en bas, d'une substance populaire qui devient sujet chez un musicien. C'est tout le contraire. C'est un truc qui vient d'en haut. C'est en ce sens que c'est antipopulaire pour Clouscard et qui est un conditionnement. C'est là qu'on parlait de dressage anthropologique. Effectivement. Or, le fait que dans l'exemple de la consommation musicale de masse, il y a cette prégnance exorbitante du binaire au point de vue que l'histoire de la musique s'est arrêtée.
37:27 Si vous voyez, il y a une histoire qui est finie. C'est bien celle-là. La culture populaire est une culture en voie de disparition. C'est celle qui est directement dans les classes populaires dans la mesure qu'elles sont encore autonomes, indépendantes, qu'elles échappent à la domination idéologique de la bourgeoisie. En revanche, la culture de masse est une culture, j'allais dire, de grande distribution, bas de gamme, qui est fabriquée à destination des classes populaires pour l'aliéner, pour lui faire adopter des positions conformistes et consuméristes. C'est quand même un domaine décisif parce qu'avec la musique, on touche un peu à cette fameuse capture des âmes que Clouscard dénonçait dans les formes de prédation plus insidieuses du capitalisme.
38:08 Et ce qu'il dénonce, c'est précisément le fait d'avoir, qu'on ait élaboré un canon, un canevas musical dans lesquels il disait, un peu pour se moquer par antiphrase de Foucault, dans lequel il voyait le véritablement grand renfermement, l'expression de Foucault, que Foucault situe dans l'apparition de la raison du XVIIe siècle, lui c'est le contraire, le grand renfermement c'est ça, c'est le boum, boum, boum, comme si les barres de mesure du rock au sens extensif, pas du rock'n'roll précisément, mais d'esthétique rock, ça comprend ici le disco, le techno, ce que vous voulez, comme si ces barres de mesure répétitive étaient les barreaux de la prison et des ghettos dans lesquels on enferme ses jeunes en gros, voilà ce qu'il dit, et donc on fait passer comme émancipateur et transgressif une musique qui est une musique de soumission quelque part à l'ordre de la répétition, circuler, il n'y a rien à voir, il n'y a pas d'autres horizons, notre système n'est pas le meilleur, mais tous les autres sont pires, il n'y a pas d'alternative, on va dans le mur, mais notre système est quand même le meilleur et tous les autres sont encore pires, c'est ce côté-là quelque part qui est désespérant pour lui.
Le marché du désir et la consommation de classe
39:08 Le dressage à la société de consommation prend ainsi les habits de la transgression. Si les modes changent, le parcours reste le même. Qu'elles viennent des pratiques sexuelles, de la musique ou de la mode, la transgression passe invariablement de la marginalité à l'éclosion de nouveaux marchés que Michel Clouscard appellera le marché du désir. On a pu considérer longtemps que le capitalisme était méchant, il l'est, dans les pays en voie de développement, mais dans les pays post-industrialisés, au contraire, il a toute une stratégie de l'intégration parce qu'il a tout un nouveau marché qui a échappé à l'analyse des économistes bourgeois et marxistes d'ailleurs, et tout un nouveau marché qui rapporte d'énormes profits d'une part, permet de dynamiser le marché traditionnel et troisièmement, je crois, même permet d'une régulation, une normalisation de la crise.
39:57 Société de consommation, voilà un fait peu remis en cause. Michel Clouscard se demande avec ironie, une société de consommation, cela ne voudrait-il pas dire que les travailleurs consomment ce qu'ils produisent et que par conséquent, nous ne sommes déjà plus dans une société capitaliste ? Il n'y a pas de société de consommation stricto sensu, il y a une classe qui se consomme. C'est pour ça qu'il fallait quand même faire une analyse marxiste de la consommation, ce que nous n'ont sans doute pas fait la plupart des marxistes dits traditionnels ou californiens dogmatiques, mais ils n'ont plus rien de marxistes au sens où ils ne font pas du marxisme appliqué comme l'a fait Clouscard.
40:31 Parce que Clouscard ne s'est pas contenté de faire comme on faisait au 19e siècle parce qu'on ne pouvait pas faire autrement. On étudiait les classes en fonction de la production, mais il a aussi étudié des classes en fonction de la consommation. C'est une très très grande originalité de Clouscard et c'est un des seuls à l'avoir fait réellement. Je prends un exemple simple. Le mineur, par exemple, qui est pour prendre un secteur particulier de la classe ouvrière à l'époque. Le mineur qui a craché ses poumons dans les mines pendant 40 ans et qui a la chance statistique d'arriver à la retraite parce que pas mal mourait de la silicose tout de même.
41:04 On ne parlait pas de pollution à ce moment-là. Vous remarquez, quand il y avait des millions de mecs qui mouraient de la silicose, je veux dire, on parlait de l'exploitation, de la pollution. Et quand ça polluait les poumons du travailleur, on s'en foutait de la pollution. Et quand il atteint les résidences secondaires, c'est bien terrible. Ce mineur-là, lorsqu'il a la chance d'arriver à la retraite et de s'acheter sa première télé couleur dans les années 60, salaud, tu es un vendu, un embourgeoisé, tu es plus bon pour la révolution. Et ça, c'est dit par qui ? Par ces jeunes qu'on envoyait les pauvres grâce à l'argent de papa élever des moutons en Ardèche.
Biens d'équipement et consommation libidinale
41:36 Je prends un exemple de sociétalité conviviale, typiquement 68. C'est lui qui traite l'ouvrier. L'ouvrier, c'est qu'il a celui pendant 40 ans d'intégré, d'embourgeoisé parce qu'il a acheté une télé couleur juste avant sa retraite. C'est quand même monstrueux. Il y a une violence dans ce discours qu'on n'imagine pas, une violence qui s'exerce encore aujourd'hui sur l'évacuation complète de la notion de prolétariat du décor. La cohésion de Clouscard n'est pas une cohésion totalisante, elle tient au côté au contraire totalitaire de l'idéologie qu'il dénonce.
42:06 Cette manière d'évacuer, à chaque fois, c'est la même chose qui est évacuée, anéantie, refoulée, censurée, pour reprendre le terme que vous voulez, ça dépend un peu des instances et des contextes, c'est le moment du labeur, précisément, le moment obscène, le moment qui fait que Vulcain est plus laid que Narcisse. C'est comme ça. C'est là où l'analyse de Clouscard est absolument décisive, et il a fait une analyse qui est vraiment devenue classique en sociologie et en politique. Il a distingué d'un côté les biens d'équipement des biens dits de consommation libidinal, ludique, marginale.
42:42 Ce qu'il a montré, c'est que vous avez fondamentalement une société à deux vitesses. Disons, les ouvriers et les employés qui sont la majorité de la population française, qui ne peuvent consommer que des biens dits d'équipement, pour vous donner un exemple, c'est par exemple la voiture pour se rendre au boulot, puisque pas tant tous les gens sont en banlieue, il faut bien qu'ils aillent au travail en voiture. C'est la machine à laver pour permettre le travail généralisé des femmes. Bien sûr, les femmes commencent à travailler déjà massivement, surtout dans la classe ouvrière. Les biens d'équipement, c'est aussi des équipements collectifs, des routes.
43:15 Est-ce qu'on consomme une route ? Tout ça, ça favorise l'organisation même de la production. C'est ce à quoi la classe ouvrière et les employés, grosso modo, les travailleurs de ce pays, ont accès. C'est complètement différent de ce que Clouscard appelle la consommation libidinale, ludique, marginale, qui est l'apanage de privilégiés. Clouscard dit très bien que ce n'est pas parce que la misère roule en voiture que ce n'est pas la misère. Si on regarde dans l'organisation même de la société, le fait d'accéder à la voiture pour se taper trois heures de bouchon et se faire exploiter douze heures par jour, ce n'est pas le strass et les paillettes qu'on vous fait voir à la télévision.
43:54 La modernisation, il y avait quand même des choses qui étaient importantes. Bêtement, une machine à laver, ce n'est pas rien. Un frigo, ce n'est pas rien. Et donc, que tout le monde aspire à avoir ça, ça peut se concevoir. Mais après, on nous donne du rêve et voilà, rêvez, rêvez, mais soumettez-vous. Pour Michel Clouscard, la magie des objets de consommation ne peut opérer que si on relègue dans l'oubli ceux qui les produisent. Le travail devient l'inconscient de la société, devenu une société où le ludique est omniprésent.
La classe fantôme
44:28 Ironie de l'histoire, les mines de Carmaux, où le père de Michel Clouscard travaillait, ont été transformées en un parc de loisirs. La mémoire du travailleur s'efface au profit de la jouissance du consommateur. La classe ouvrière est devenue invisible. Elle a disparu des magazines. On ne voit plus de prolo. On ne voit plus... Les bleus, ont disparu même dans les usines. On est rarement habillés en bleu maintenant puisqu'avant, c'était toute la classe ouvrière. C'était facile.
44:58 En 1936, quand ils descendaient dans la rue, ils étaient tous en bleu. Maintenant, ça fait partie aussi de l'individualisation des gens qui ne se reconnaissent plus en une seule classe. Tu vas dans une usine comme la mienne, nous, on a un bleu qui est un peu bleu avec un liseré rouge. Mais on a ceux qui interviennent sur les mécanos, leur bleu est noir, d'autres, c'est les gris et tout ça. Alors qu'avant, on était tous pareil. On avait le même rapport, c'était le même patron et tout ça. Maintenant, c'est des entreprises extérieures qui interviennent et on est tous différents.
45:30 Et ça fait partie d'une idéologie qui est de on ne veut plus vous voir, vous n'existez plus. alors que les gens qui font ça et qui sont quand même nombreux et les gens qui sont dans leur famille, ce n'est pas rien. Mais on ne veut plus de vous. Vous êtes has been. Le prolétariat est has been. La classe ouvrière, contrairement à ce qu'on raconte, n'a pas diminué en nombre. Elle a peut-être diminué en nombre dans les pays les plus développés, ceux qui se sont « désindustrialisés », entre guillemets.
46:01 Mais à l'échelle planétaire, il est bien évident qu'on regarde des pays comme l'Inde, comme la Chine ou les pays dits émergents. Ce qui émerge aussi, c'est une nouvelle classe ouvrière. Et globalement, aussi bien en chiffre absolu qu'en chiffre relatif, la part de la classe ouvrière à l'échelle mondiale continue d'augmenter. Alors pour en revenir à la France ou à un pays dits développé ou avancé, là, on peut dire que les classes populaires se divisent en deux catégories. Les ouvriers, qui ne sont plus majoritairement concentrés dans des grandes entreprises, mais plus disséminés qu'avant parce qu'il y a aussi des transformations concernant ce qu'on appelle le management, l'organisation du travail, qui est en fait la réorganisation des modalités d'exploitation.
46:40 Il ne faut pas se cacher derrière les mots. Donc cette classe ouvrière s'est dispersée, s'est un peu diluée. Mais parallèlement, au maintien de cette classe ouvrière, il y a aussi l'expansion d'un nouveau type de prolétariat qui est celui des employés. Quand on dit des industries de l'information et de la communication, ça veut dire qu'il y a aussi des prolétaires dans ces secteurs. Simplement, ils sont classés comme employés. la néo-domesticité des emplois de services, que ce soit des laveurs de carreaux, des vendeurs de pizzas ou des caissières de supermarchés.
47:12 Il y a toute une foule d'emplois nouveaux occupés par des gens qui sont aussi des prolétaires dans des situations de précarité croissante. Leurs enfants, d'ailleurs, risquent de vivre moins bien que leurs parents. Le chômage augmente, la précarité aussi, les emplois temporaires, etc., à temps partiel. et que, sans doute, il faut quand même savoir qu'on a presque 60% de la population active qui est composée de ces ouvriers, de ces employés. L'isolement dans lequel se trouve la classe ouvrière dans ce discours sociétal est quand même extraordinaire. S'il y en a un qui est abandonné, parce qu'il n'a pas d'identité naturelle à laquelle il peut se raccrocher, soit par l'ethnie, soit par l'origine, soit par le sexe, soit par la naissance qui est le positionnement social par excellence.
47:56 Justement, il n'en est jamais question. Le prolétaire casquette de Jean Gabin dans Le jour se lève et il a disparu du discours dans le décor. Il ne faudrait pas croire. Des délocalisations sont faites. Il n'y a jamais eu autant d'industrie, il n'y a jamais eu autant d'ouvriers. Je rappelle tout de même que le couple moyen en France c'est ouvrier employé, statistiquement. Donc, quand on parle de la disparition de la classe ouvrière ou de la classe populaire, il faut faire attention à ce qu'on raconte. Elle a disparu des discours des élites, qu'il s'agisse des politiciens, qu'il s'agisse des journalistes, qu'il s'agisse un certain nombre de chercheurs en sciences sociales inféodés au pouvoir, mais en fait, elle n'a pas disparu.
48:35 On l'a simplement perdu de vue. La classe fantôme, puisque plus personne en parle, alors qu'il y a plus que 6 millions, presque 7 millions de gens qui sont classés sociologiquement comme étant ouvriers. On nous fait croire qu'avec les techniques, les métiers ont changé et que les ouvriers n'existent plus, qu'il n'y a plus que des classes moyennes et en fait, ils existent encore. Et en plus, au niveau mondial, c'est un... comment dire... la classe ouvrière est celle qui se multiplie partout.
L'exclusion géographique : la rue Mouffetard
49:05 Les paysans deviennent des ouvriers partout, dans le monde entier. Voilà. Donc c'est pour ça que j'ai parlé de classe fantôme, puisqu'on la cache depuis les années 70. l'exclusion des travailleurs n'est pas seulement d'ordre symbolique, elle est aussi géographique. Le centre des villes est désormais dévolu aux loisirs et à la consommation. Dès lors, les travailleurs y sont indésirables. Cela se traduit par un exil forcé, une éviction, une expulsion des classes populaires dans des endroits de plus en plus éloignés du centre des villes.
49:41 Il y a une véritable émigration obligée de ces classes-là qui ne peuvent plus habiter au centre. Il y a des opérations soit de rénovation, table rase, on détruit les quartiers, soit dites de réhabilitation ou de rénovation urbaine où on restaure, on retape des anciens immeubles mais pour les rendre accessibles, une fois rénovés, à des couches qui peuvent se les payer. Je prends un exemple très rapide parce que c'est Clouscard qui m'a suggéré lorsqu'on a les premières années avant sa mort, la rue Mouffetard avait déjà pris son aspect actuel.
50:13 C'est-à-dire qu'on avait connu tous les deux l'époque où la rue Mouffetard comme presque tous les quartiers de Paris avait des étages où il y avait la misère là-haut au 6ème et où il y avait des petites dames qui étaient toutes seules avec leur chat avec une toute petite retraite qui étaient nus à vous faire leur chat qu'à elles-mêmes mais qui se rencontraient en bas, chez le boucher avec la bourgeoise qui habitait les étages nobles. Bref, tout cela constituait un monde. C'est ce que je veux illustrer. c'était une totalité. Dans un monde, il y a une totalité. Totalité trompeuse, fallacieuse, injuste, même. Une totalité.
50:43 D'ailleurs, l'adage dit « il faut tout pour faire un monde ». Alors que maintenant, les pauvres sont expulsés à La Courneuve par les contraintes de prix de loyer, etc. depuis quelques années ou à Évry pour changer de point cardinal et vont se faire voir ailleurs et puis l'habitat humain est très homogène. Et donc, quelque part, la rue Mouffetard n'est plus le monde qu'elle constitue à une époque. Ce n'est plus que l'élément d'un parcours touristique. Le résultat, c'est que, contrairement à ce qu'on raconte, la majeure partie des classes populaires n'habite pas, pour la France, dans les cités.
51:16 Dans les cités dites « zones urbaines sensibles » dans le langage technocratique, on a au maximum 4,4 millions d'habitants. La majeure partie de la population populaire française habite soit dans ce qu'on appelle le périurbain, c'est-à-dire au-delà de la proche banlieue, soit déjà maintenant dans les zones rurales, dans un rayon, pour ce qui est de Paris, de 40 à 50 km du centre de Paris, soit, évidemment aussi, on a tendance à l'oublier, dans toutes ces petites villes ou ces villes moyennes qui étaient des villes industrielles, et après les fusions, acquisitions, délocalisations, restructurations, ces villes ont été sinistrées, les gens ont perdu leur emploi, et elles se retrouvent avec des taux de chômage qui avoisinent souvent les 30 et 35 % des populations qui ont entre 18 et 50 ans.
Le Parlement du travailleur collectif
52:01 L'occultation de la classe ouvrière répond à la logique même de la société libérale-libertaire, répressive envers le producteur, permissive pour le consommateur. Le système capitaliste cherche à masquer une réalité, la consommation des uns n'est que la consommation du travail des autres. Pour réconcilier ces deux facettes de l'individu et de la société, Michel Clouscard propose la création du Parlement du Travailleur Collectif. Clouscard proposait dans ses dernières années de doubler le Parlement de la Chambre des députés, une deuxième Chambre, supprimer le Sénat et le remplacer par le Parlement du Travailleur Collectif.
52:40 C'est-à-dire un Parlement qui regrouperait tout ce qu'on appelle en général les forces vives de la nation, pour simplifier. Les producteurs de richesses sont après tout les mieux placés pour décider du destin quotidien d'une collectivité. Ça a l'air tout simple, c'est d'autant plus incroyable, je veux dire, que la proposition ne soit pas plus récurrente. C'est une manière pour lui de faire en sorte que la législation précisément échappe soit au danger du droit formel, suffisamment dénoncé, je ne m'attarderai pas, soit aux habituels déviations de prévarications, de corruption, de lobbying, etc.
Fin de vie de Clouscard ; l'amitié comme vertu politique
53:19 Mais c'est une manière beaucoup plus rationnelle de donner des garanties institutionnelles à ce que ce monde de la praxis soit non plus seulement évacué du décor, mais occupant une place au contraire décisive et déterminante dans l'institution elle-même. En 1995, Michel Clouscard se retire à Gaillac dans la maison familiale afin de poursuivre la rédaction de son œuvre. Il y décède des suites de la maladie de Parkinson le 21 février 2009. Comme Rousseau, Michel Clouscard a refusé toute sa vie de succomber à la mode de l'époque en nous offrant un nouveau regard lucide et engagé sur la société.
53:58 Il nous aura invités à trouver dans les valeurs humaines de solidarité et d'amitié les bases d'une refondation progressiste. Il s'agit de proposer un nouvel horizon pour la vie humaine à la fois concret et spirituel. Le partage de l'amour et de l'amitié, l'unité du sujet et du citoyen en marchant dans les pas des grands refondateurs qui comprenaient l'amitié, philia comme une vertu politique et une parente de l'amour.