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De Heidegger à la question de la réception d'Arendt
0:32 ... par l'histoire de l'être heideggerienne et son motif du dépassement de la métaphysique qu'ils ont, comme par exemple Jean-Luc Marion, au début des années 80, écrit que Heidegger constituait la seule voie moderne pour penser. Je crois qu'aujourd'hui, peu de philosophes en France continueraient à écrire cela. Donc les choses ont évolué. Maintenant, après avoir travaillé sur les textes heideggeriens, j'ai voulu travailler sur l'autre question qui est quand même celle de la réception.
1:08 Et c'est dans cet esprit que j'ai choisi la figure majeure de Hannah Arendt qui, aux Etats-Unis, en Allemagne et finalement sur la planète, a joué peut-être le rôle le plus considérable. En France, ce serait plutôt Beaufret, en Allemagne, Gadamer, mais vraiment, Hannah Arendt, à partir de la fin des années 40, début 50, s'est faite à la fois l'avocate et la propagatrice de la vision heideggerienne de la modernité, de son interprétation du national-socialisme.
1:49 Et là, en 1954, dans une grande conférence devant l'association des politologues américains, introduit vraiment Heidegger dans le champ de la politologie. Évidemment, apparemment, la politique d'Arendt est bien autre chose. On ne peut pas la rabattre complètement sur Heidegger, je ne cherche pas à le faire. Mais il y a un geste, un mouvement qui ont quelque chose d'articulé l'un à l'autre.
2:25 Arendt, qui dit très rarement « je », écrira dans son livre posthume « La vie de l'esprit », qu'elle a voulu, depuis longtemps, qu'elle a choisi de se mettre dans les rangs de ceux qui ont entrepris, et de démanteler la philosophie avec ses catégories. Évidemment, celui auquel on pense essentiellement, c'est la « Zerstörung », la « Destruction », l'« Abbau » heideggerienne, qui, dans ses conférences de Davos face à Cassirer, expliquait qu'il était temps de détruire radicalement l'esprit, le logos, la raison.
Une littérature hagiographique et la critique de Raymond Aron
3:00 Alors, en travaillant à ce nouveau livre, j'ai quand même été vraiment frappé de voir le peu de travaux critiques existants sur Arendt. Il y en a beaucoup moins encore sur Heidegger. Il y a quand même une tradition critique sur Heidegger, qui est relativement bien étayée, même s'il a fallu approfondir l'analyse critique. Sur Arendt, la littérature est massivement hagiographique, à l'exception, bien sûr, tout d'abord des grands historiens du génocide des Juifs par les nazis, Raul Hilberg, Saul Friedländer et bien d'autres.
3:43 Ceux-là ont toujours dit que pratiquement aucune des analyses des origines du totalitarisme, et encore moins du Eichmann, ne tenaient la route historiquement. Chez les philosophes, j'avoue que, à part le grand travail de Bill Fuchs dans « Entre chiens et loups », où vous parlez de ce que vous nommez la philosophie anti-philosophie de Hannah Arendt, il n'y a pas beaucoup de travaux, il n'y a pas beaucoup de travaux critiques.
4:14 C'est vraiment quelque chose qui nous étonne, qui nous frappe. Et je crois que c'est bien la manière d'argumenter d'Arendt. C'est bien sa manière d'écrire et d'argumenter. Alors, il y a quand même un exemple tout à fait intéressant dans le champ français, c'est celui de Raymond Aron. Parce que Raymond Aron, en 1954, dans « Critique », fait une recension extrêmement dure des origines du totalitarisme, alors aimable dans la forme, mais quand même, il dit à la fin, que finalement, Mme Arendt, lorsqu'on la lit, fait que l'on finit, écrit-il, par voir le monde tel que les totalitaires le présentent.
4:54 Ce n'est pas vraiment un compliment. Il ajoute « L'imagination logicienne de l'auteur est quelque peu comparable à celle des idéologues qu'elle dénonce. » C'est quand même une critique forte. Et franchement, depuis 54, on n'a pas souvent retrouvé quelque chose de cette teneur. Mais, ce qui est curieux, c'est qu'il ne faut même pas attendre 10 ans pour que Raymond Aron, en 61, dans sa collection « Liberté d'esprit », publie la traduction française de « Condition de l'homme moderne », qui sera ensuite rééditée avec une préface hagiographique de Paul Ricoeur, disant que c'est le grand livre de philosophie politique.
5:33 Donc, Raymond Aron, en fait, qui a bien compris les limites des analyses arentiennes, a aussi compris le rôle clé que son concept de totalitarisme joue désormais dans la guerre froide. et il assume quelque chose de ce programme, avec peut-être une réserve intellectuelle, mais finalement, cette réserve disparaît. Et deux ans après la publication, dans cette collection verte, « Liberté de l'esprit », d'un auteur qui, dans la crise de la culture, dans l'article sur la liberté, dit que la liberté de penser n'existe pas, que ce n'est pas un concept.
6:12 C'est tout à fait curieux. Il y a parfois, alors ça aussi, c'est quelque chose d'étonnant, il y a trois ou quatre auteurs qui l'ont vu, mais quand on lit très attentivement les écrits d'Arendt, on est périodiquement, on bute périodiquement sur des phrases invraisemblables. Par exemple... Pardon de vous interrompre, je suis un avril, il ne faut pas lire un peu plus fort. D'accord. Donc, je disais que quand on lit les écrits d'Arendt, périodiquement, nous nous heurtons à des phrases qui vraiment nous stupéfient.
6:42 On nous dit, on m'a dit lorsque j'étais sur les bancs des écoles, que Arendt était un penseur de la démocratie. On nous, comme disons le moderne, et dès les premières lignes, voilà un auteur qui déplore que nous avons perdu le sens de l'aristocratie spirituelle et politique. aristocratie politique, bon, parce que vraiment, c'est la pensée d'un théoriste de la démocratie. Et vraiment constamment, on ne peut pas ouvrir un livre d'Arendt sans soudain buter sur une de ses phrases.
7:18 C'est tout à fait bizarre. J'en citerai quelques-unes. Donc, voilà Aron qui, à deux années d'intervalle, publie Condition de l'homme moderne et La notion du politique, accompagnée de la théorie du partisan et d'une préface d'une complaisance rare de Julien Freund. A partir de là, on peut dire, sans du tout que je les mette sur le même plan.
7:48 Arendt n'est pas Schmitt, bien évidemment. Quoi qu'il partage certains postulats, mais pas tous. Mais on peut dire quand même que ces deux oeuvres, ces deux noms, vont marquer une forme de captation du champ de la théorie politique, plus agissante aujourd'hui que jamais, même par-delà la relative éclipse de Heidegger aujourd'hui, une captation qui a même su essaimer dans toute une partie de la gauche, comme par exemple ce qu'on appelle la New Left, comme on parle aussi de la Nouvelle Droite.
8:24 Et au fond, la New Left lit souvent les mêmes auteurs que la Nouvelle Droite. Là aussi, ils s'en rabattent l'une sur l'autre, mais il y a quand même des formes de transfert de référence ou de la deuxième gauche en France, à partir des années 80. Et ça, c'est évidemment au détriment de la pensée critique, pensée critique que je mentionnerai ici dans ces différentes dimensions. Il y a la pensée critique de Kant dans son texte sur les Lumières et la pensée critique de Marx, bien entendu, dans sa critique de l'économie politique.
La formation d'Arendt et le cas Benno von Wiese
9:00 Alors, pour comprendre les assises de la pensée d'Arendt, et c'est le but des premières analyses du livre, il faut repartir des années 20, de sa formation à Marbourg, à Heidelberg, dans les années 20, auprès de Heidegger. Ensuite, à Heidelberg, son compagnonnage très important avec Benno von Wiese und Kaiserswaldau. Benno von Wiese und Kaiserswaldau a failli être l'époux d'Arendt.
9:34 Hannah a failli s'appeler Hannah von Wiese und Kaiserswaldau. Von Wiese est un spécialiste de Schiller qui va reconstruire la germanistique après-guerre, alors même que membre du parti nazi, auteur de textes tout à fait explicites sur le Führer comme inspirateur du poète allemand, etc., et du Volkstum. Benno von Wiese est vraiment extrêmement engagé entre 1933 et 1945 dans la culture nationale-socialiste et puissant commune.
10:14 Et pourtant, si nous ouvrons par exemple la grande édition Gallimard, qui a bien des qualités, de 2002, des origines du totalitarisme, il y a une grande biographie au début, le nom de von Wiese n'apparaît pas une fois. On ne mentionne que le mariage tardif avec Günther Stern, celui dont elle dira Heidegger qu'elle ne l'a jamais aimé. Donc, le rapport à Wiese est important, je l'ai dit parce que dans les années 50, von Wiese entame avec l'appui d'Arendt une grande carrière américaine dans les universités américaines avant de revenir structurer la germanistique en Allemagne même.
10:55 Et Arendt qui lui dit tu ne dois surtout pas dire ce que tu dis, à savoir que tu es devenu nazi parce que tu suivais l'esprit du temps, l'enthousiasme de l'époque. Il faut dire que c'est par peur, par terreur que tu as un moment. Donc, on voit Arendt qui, au fond, applique le modèle interprétatif qu'elle donne dans le chapitre ajouté aux origines du totalitarisme en 1953, Idéologie et terreur.
11:26 Le totalitarisme a pour ressort la peur, l'idée qu'au fond, on puisse par enthousiasme, par fanatisme, au sens le plus fort, adhérer à la vision du monde national-socialiste, ne fait pas sens pour elle. Donc là, sa correspondance encore inédite avec von Wiese est extrêmement intéressante parce qu'on s'aperçoit qu'elle a joué un rôle dans la réhabilitation d'après-guerre, non seulement de Heidegger, mais aussi d'autres figures national-socialistes, à commencer par son ancien ami.
Arendt parmi les auteurs de la révolution conservatrice
12:00 Alors, là, si vous voulez, je suis un peu dans les relations humaines, on va dire, sur le plan de la pensée, il faut vraiment repartir du dernier chapitre de la thèse sur Augustin, avec l'articulation entre deux communautés et le mythe d'une sorte de communauté de salut. Il y a vraiment une notion de la Gemeinschaft très curieuse. Et puis partir de ses articles sur le romantisme politique allemand qui a été remis au goût du jour par un livre de Carl Schmitt, justement.
12:37 Notamment, Arendt publie au début des années 30 un compte-rendu d'une édition par un nazi de l'œuvre sur l'État, de la doctrine de l'État d'Adam Müller. Et elle développe, elle est assez peu critique sur cette édition, elle dit simplement quand même la Gemeinschaft, la communauté selon Adam Müller n'est pas tout à fait celle des nationales socialistes, mais dans l'essentiel, on trouve vraiment des thèses directrices, à savoir que l'homme en soi n'existe pas, que tout se joue dans la communauté d'élection, etc.
13:14 Des thèses qui vont se retrouver après 1945. Alors, cet article, il n'a même pas été rédité en Allemagne, j'ai eu beaucoup de mal à le trouver, il en existe simplement une traduction américaine. Donc, j'ai essayé d'en analyser des éléments dans le livre, et ce sera peut-être un peu provocateur, mais pour tout à l'heure ouvrir le débat, j'irai jusqu'à dire que ces premiers textes d'Arendt, si on les voit dans leur fondement, nous permettent, sans trop exagérer, d'inscrire Hannah Arendt parmi les auteurs de la révolution conservatrice allemande, avec sa façon donc de réduire le politique à une communauté d'élections réservée à petit nombre, avec toutes les thèses qui en découlent comme l'appel dont je parlais tout à l'heure dans Condition de l'homme moderne à la restauration d'une aristocratie à la fois politique et spirituelle, ou encore cette croisade de l'essai sur la révolution contre ce qu'elle va nommer le désastre de la révolution française, où elle reprend
14:24 vraiment très précisément les positions de Burke et récuse la démocratie égalitaire dont elle dit que c'est le pire des régimes. Enfin, au fondement de sa pensée, on retrouve la même séparation radicale entre le politique et le social qui se trouve dans le concept schmittien du politique. Alors, donc dans Arendt et Heidegger, j'ai voulu contribuer à jeter les fondements, donc après Richard Wolin, après Edith Fuchs, après les historiens que j'ai cités, les fondements d'une relecture critique de l'œuvre de Arendt.
Le travail n'humanise plus : isonomie contre démocratie
15:03 Et alors que le premier livre sur Heidegger était un livre complètement non académique parce que ce champ d'études ne pouvait même pas pointer le bout de son nez dans l'université française, pour le second, j'ai fait un travail vraiment avec mes étudiants pendant six ans à l'université de Rouen. On a pris chapitre après chapitre conditions de l'homme moderne, les origines du totalitarisme, on a travaillé l'argumentation d'Arendt, on a vu la façon quand même extrêmement virtuose et péremptoire dont Arendt parvient toujours au début de ses développements à neutraliser toute possibilité de critique.
15:44 C'est extrêmement bien fait et ça a marché visiblement puisque la critique d'Arendt reste largement à faire. Autre point intéressant, c'est une manière de ne jamais se mettre dans une position franche de récusation d'un adversaire intellectuel. Je prendrai l'exemple de Marx. Dans les années 50, Arendt a un grand projet, elle essaie de se faire financer d'un livre critique sur Marx qui ferait suite aux origines et qui s'inscrirait tout à fait dans cette logique de la guerre froide.
16:18 En fait, ce livre sur Marx, elle ne l'a pas écrit, elle y renonce. Que va-t-elle faire ? Elle va de manière plus biaisée mais finalement plus efficace s'attaquer à l'un des fondamentaux de l'anthropologie marxienne, à savoir la question du travail. Donc, avec Arendt, le travail n'humanise plus. La ligne de partage, dit-elle, entre l'homme et l'animal traversent l'humanité et au fond, l'humanisation se fait au-delà du travail, au-delà de l'économique et du social.
16:52 Elle se fait dans cette cooptation de quelques happy few qui sont dans l'égalité, mais c'est une égalité de l'isonomie, dans l'égalité de ceux qui sont dans l'agir en concert, l'expression de Burke, mais agir pourquoi ? Surtout pas pour contribuer à libérer les hommes de l'exploitation de l'homme par l'homme, parce que, de toute façon, nous dit Arendt, elle est très explicite, elle nous dit, l'employé, l'ouvrier, de toute façon, ne prennent pas part à l'agir politique.
17:27 Elle ne prend part à l'agir politique que celui qui s'est radicalement libéré des relations du travail. Et dans le monde économique, il y a cette phrase terrible que l'on trouve dans son texte sur la révolution hongroise, au fond, les anciens avaient raison de dire que dans le domaine économique, ce qui devait régner était la domination des maîtres. Donc, ça fait partie de cette phrase, on se dit, elle est vraiment allée jusque-là ? Oui, oui, il y a vraiment cette position.
17:58 Donc, finalement, le concept arentien du politique est un concept isonomique et non pas démocratique. Alors, bien sûr, il y a cet appel au trésor perdu des conseils révolutionnaires qui va... C'est un peu comme la Théorie du partisan Schmitt, une postérité à gauche de l'arendtisme va être possible par cela même.
18:28 Mais, si nous relisons le livre d'un des grands chefs de file parmi les révolutionnaires conservateurs, je pense à Arthur Moeller van den Bruck qui publie en 1923 le Troisième Reich. Bon, la bête noire de Moeller van den Bruck, ce sont les libéraux. Et, sur la tradition marxiste, Moeller van den Bruck essaye de récupérer quelque chose du potentiel révolutionnaire du marxisme. Et donc, il a quelques énoncés tout à fait positifs sur les conseils ouvriers.
19:04 On est donc dans cet oxymore de la révolution conservatrice où l'extrême droite essaye de capter quelque chose de la dynamique de la gauche révolutionnaire. Et, Arendt, si vous voulez, est quelque part inclassable. je ne reprendrai pas récemment, Habermas a inventé un oxymore à propos de Benjamin qui est assez bizarre. Il dit que c'est un jungkonservativ de gauche.
19:34 Un jeune conservateur, quand on sait ce que c'est en Allemagne, Forsthoff, Schmitt, etc., ça ne peut pas être de gauche. Donc, ça ne marche pas. Mais, dans le cas d'Arendt, ce qui est intéressant, c'est qu'elle a pu capter, finalement, un éventail considérable d'auteurs qui vont, effectivement, de la nouvelle ou seconde gauche à la droite la plus conservatrice. Chantal Delsol a créé un institut Hannah Arendt. Et puis, au milieu, vous avez même des libéraux comme Philippe Raynaud qui, ont une vision, à mon avis, complètement, surfent en surface sur les écumes des textes sans voir les apories.
Conseils sans ouvriers, esclavage et « Negro Question »
20:12 Mais, aucun autre auteur n'a réussi à ce point à capter la quasi-totalité du champ politique c'est évidemment une réussite impressionnante mais problématique. Alors, justement, ce qui est intéressant, c'est de voir qu'Arendt fait l'éloge des conseils révolutionnaires mais, franchement, il est devenu distingué des conseils ouvriers. Or, on le sait, les revendications, par exemple, en Pologne, à un moment, c'était à la fois économique politique.
20:48 On ne peut pas dissocier les dimensions des dimensions. Chez Arendt, il faut les dissocier parce qu'on m'avait dit de toute façon, jamais des ouvriers ne pourront diriger une usine, il faut bien qu'ils les metent. Elle est très explicite sur cette conception. Donc, au fond, ceux qui accèdent au bios politikos, à l'agir politique, sont ceux qui ont marché le dos de ceux qui continuent à assumer les besoins vitaux par le travail.
21:20 Et surtout, il ne faut pas toucher à cette situation. La force de la révolution américaine, ça a été finalement de ne pas abolir l'esclavage et donc de pouvoir disposer d'autres humains qui travaillent à la place des propriétaires fonciers. Et, au fond, l'une des erreurs de la révolution française aura été un temps, avant que Napoléon le rétablisse, de supprimer l'esclavage.
21:51 Les révolutionnaires français, à l'inverse des révolutionnaires ou des pères révolutionnaires américains, n'étaient pas eux-mêmes propriétaires d'esclaves, voire négociants d'esclaves. Que ce soit Franklin, Washington et autres, étaient tous propriétaires, voire négociants d'esclaves. C'est une différence fondamentale que souligne, entre autres, Losurdo, quand il évoque... Alors, il y a aussi ce point très important. Arendt dit que jamais les opprimés n'ont réussi une révolution. La révolution ne peut pas venir des opprimés.
22:24 Et, il y a évidemment un démenti qui est la révolution de Haïti, qui est une révolution réussie. C'est ce que une auteure américaine, Catherine Gines, a bien montré dans son livre sur Hannah Arendt and the Negro Question. Le Negro Question, c'est une expression d'Arendt dans ses lettres à Mary McCarthy. Et, Catherine Gines ne dit pas qu'Arendt est raciste. Elle ne veut pas faire un jugement sur la personne. Mais elle dit qu'objectivement, si l'on analyse les positions d'Arendt sur le problème des droits civiques dans les écoles américaines dans les années 60, objectivement, elle défend les mêmes positions que les suprémacistes blancs.
23:07 C'est-à-dire que, pour Arendt, la revendication des parents d'élèves qui souhaitent que leurs enfants afro-américains s'assient sur les mêmes bancs des écoles que les WASP, que les enfants américains, protestants, etc., ça ne peut pas être une revendication politique. Ça ne peut être qu'une revendication au fond d'ambition sociale infrapolitique. Et c'est curieux parce que, Arendt dit bien comment, au contraire, elle avait par sa mère très jeune une conscience de l'enjeu politique de l'antisémitisme à l'école.
23:43 Sa mère lui disait si un camarade de classe a un mot antisémite, ce n'est pas très important. Mais si un de tes professeurs profère quoi que ce soit, là, ça devient politique, là, tu réagis immédiatement, tu demandes d'avoir le proviseur, etc. Donc, si vous voulez, il y a un peu deux poids deux mesures, certainement, dans l'analyse d'Arendt et Catherine Gines le montre très paisiblement par une analyse absolument non polémique dans un livre qui, depuis six ans qu'il est paru, n'a été ni recensé ni publié en France.
24:19 J'ai tenté vainement de le proposer à plusieurs éditeurs. Bon, ça viendra, bien sûr. Donc, vous voyez, il y a quand même beaucoup de questions. Alors là, évidemment, je durcis peut-être les angles, mais ce sera pour pouvoir en discuter ensemble. Alors, je terminerai mon propos sur deux points. L'objet du livre, l'orientation directrice du livre sur Arendt Heidegger, c'est une double orientation. D'une part, critiquer la vision qu'Arendt nous donne du nationalsocialisme.
Cahiers noirs : de la fin de la philosophie à la métapolitique
24:53 d'autre part, reconsidérer en profondeur la conception qu'après Heidegger, elle propage de la pensée. Et finalement, les deux sont assez curieusement articulés l'un à l'autre. Conception du nazisme, conception de la pensée, chez Arendt comme chez Heidegger, les deux ne sont pas dissociables. Et ça, c'est un point qui n'a pas été suffisamment peut-être vu. pourtant, Arendt, encore une fois, le dit. C'est bien.
25:24 Mais à sa façon. Alors, au passage, j'indique un point, c'est que, comme toujours, quand on a le projet d'un livre, on pense qu'on va faire tel livre et puis on fait tel autre livre. Pendant que j'écrivais le livre sur Arendt et que je faisais ce séminaire avec mes étudiants, sont parus les cahiers noirs et les cahiers noirs de Heidegger ne sont pas seulement des textes qui contiennent des énoncés d'un antisémitisme plus que virulent, qui vise à une dimension qu'on peut dire quasiment génocidaire.
26:03 On parlait de Selbstvernichtung, d'auto-extermination en 1942, à propos du judaïsme européen. C'est quelque chose qui est tout simplement insoutenable. Il y a aussi d'autres choses très importantes qui sont très éclairantes pour comprendre ce que Heidegger a voulu dire très tôt. En 1934, Heidegger dit finis philosophiae, fin de la philosophie. Et il dit il faut maintenant que la métaphysique laisse place à la métapolitique du peuple historique.
26:40 Donc c'est un projet métapolitique explicite, ce que j'ai finalement appelé la métapolitique de l'extermination, titre de la deuxième partie. Et donc au fond, c'est le thème de la fin de la philosophie qu'on date généralement de la dernière phrase de la lettre sur l'humanisme de 1947. Il est déjà là dans les dossiers de Heidegger, explicite dans les cahiers noirs de 1934. Ça c'est extrêmement important. En 1934, on peut dire, sans le publier parce qu'on reste professeur de philosophie universitaire, c'est quand même un peu trop dur de dire que la philo laisse place à la métapolitique, même sous le nazisme, il faut quand même garder sa chaire, le prestige de sa chaire, donc tenir un discours qui va capter des grands auteurs, Hegel, puis Nietzsche, etc., pour...
27:33 on en reparlera. En 1947, évidemment, le mot métapolitique, c'est un mot que reprennent les néonazis, c'est le mot que reprendra notamment Pierre Krebs dans tous les séminaires de Kassel, métapo, Heidegger ne va plus le prononcer. Et à la place, il prononce le mot pensée, c'est-à-dire qu'il dit, bon, la philosophie est arrivée à sa fin, la pensée qui vient n'est plus philosophie, c'est Denken. Et dans le cours de 1951 qu'a suivi Arendt, Qu'appelle-t-on penser ?, Heidegger nous explique que la pensée n'est ni sagesse, ni connaissance, ni pour la pratique.
28:15 Qu'est-ce qu'elle est ? Elle est, dit-il dans une séance particulière, elle est un Andenken, elle est sur-remémorée. Et sur-remémorée, c'est quoi ? Il le dit nettement à ses auditeurs. Mesdames, messieurs, vous devez aujourd'hui, après mon cours, aller voir l'exposition itinérante dans toute l'Allemagne qui est aujourd'hui à Fribourg, qui porte sur les prisonniers de guerre de l'armée allemande en Russie. Nous devons nous remémorer ce qui a eu lieu et c'est ça, penser.
28:47 Donc, vraiment, la définition même de la pensée dans Qu'appelle-t-on penser ? est une définition militaro-politique liée au destin de l'armée du 3ème Reich. Alors, évidemment, c'est un destin lourd, les deux fils de Heidegger rentreront dans la captivité. Je comprends très bien que ce soit un souci lourd, mais on relève aussi qu'Heidegger n'a jamais appelé ses auditeurs à aller voir les autres expositions qui montraient les photos des camps de concentration, qui ne pouvaient pas montrer les camps d'extermination car il n'y avait pas de photos.
29:27 On voit que ce Andenken est extrêmement ciblé, comme le dit Heidegger dans les Cahiers noirs, aujourd'hui, c'est l'Allemagne qui est, dit-il, un gigantesque camp de concentration. C'est l'Allemagne sous la présence des alliés et de l'Union soviétique. Donc, il y a vraiment ce renversement, cette réversibilité dont les nazis le plus endurcis après 45 sont coutumiers.
29:58 Heidegger assume ce langage et vraiment, c'est assez consternant de voir que dans La Vie de l'esprit, Arendt met en exergue de son livre ses propositions heideggeriennes de cette fameuse séance sur ce que la pensée n'est pas. Donc, vous voyez, évidemment, Arendt ne connaissait pas les Cahiers Noirs. Peut-être, est-ce que ça leur a fait reculer ? On le souhaite, bien sûr. Donc, on ne peut pas être trop dur dans la critique, mais quand même...
Disculper Heidegger et Schmitt : le dispositif Eichmann
30:29 Elle connaissait bien Heidegger. Oui, elle connaissait Heidegger, elle connaissait... Et... Surtout, bon, il faudrait parler Salahodatsu, 69, on le fera dans la discussion. Elle a vraiment joué le rôle clé pour disculper Heidegger et disculper aussi Carl Schmitt. Il faut rappeler que dans les origines du totalitarisme, il y a tout ce passage où Arendt dit que les intellectuels du Troisième Reich et elle cite Carl Schmitt en en faisant l'éloge n'ont eu aucune responsabilité dans le Troisième Reich.
31:09 Et, par exemple, même Jean-François Kervégan, on ne peut pas dire que Jean-François Kervégan sera schmittien, mais il a écrit un livre un peu embarrassé, Que faire de Carl Schmitt, et à trois reprises, il cite la phrase très élogieuse d'Arendt sur Schmitt, tout à fait important dans le domaine de la vieille fédérale, qu'il faut continuer à lire, etc. C'est un des exemples vraiment de ce dédouanement, de cette relégitimation de Heidegger, de Schmitt. Pour Schmitt, juste une incise, je rappelle à notre plus jeune public qu'il a été remis au goût du jour par Chantal Mouffe, donc l'égérie philosophique de Mélenchon, quand même.
31:49 Donc justement, pour le rapport Arendt-Schmitt, les livres de la bibliothèque d'Arendt sont maintenant à Bard College, là où était son mari Blücher, et ceux qui ont d'importantes marginalia sont maintenant en ligne. Donc on peut, on y a accès. Et Arendt lisait le concept du politique dans l'édition toujours non rééditée, l'édition de 1933 parue chez les anérités en national socialiste. Cette édition qui vraiment montre exactement la teneur profondément raciste et nazie du concept même du politique et de l'ennemi chez Schmitt.
32:30 Et notamment, il y a une phrase où Schmitt dit que le politique n'est pas un universum mais un pluriversum, n'est pas unité mais pluralité. Et Arendt le souligne, etc. Ça m'intéresse parce que vous savez, il y a deux, trois termes arendtiens, natalité, pluralité, vivre ensemble qui sont présentés comme les termes à partir desquels il faut repenser la démocratie. La pluralité arendtienne n'est pas le pluralisme.
33:02 quand on voit ce pluriversum schmittien ou quand on voit que comme exemple de pluralité dans sa conférence de 54 devant les politologues américains, Arendt dit la pluralité on la trouve chez Heidegger parce que au lieu de parler de l'homme il parle des mortels au pluriel donc l'exemple de la pluralité c'est Heidegger ça c'est un texte qui n'est jamais repris. Franchement on peut s'interroger également pour la natalité il faut voir ce qu'est la thèse arendtienne sur ce qu'elle nomme la seconde naissance ça j'y reviendrai aussi.
33:47 Alors ce que je voulais indiquer c'est que j'ai pensé trouver dans les écrits d'Arendt c'est l'objet de la quatrième partie du livre Pensée absence de pensée Heidegger Eichmann il me semble qu'Arendt a monté une sorte de vaste dispositif disculpant d'un côté nous avons l'exécutant pardon sans motif prétendument sans pensée Arendt dit précisément que Eichmann n'a pas de motif donc le problème du livre sur Eichmann c'est pas la banalité du mal c'est le concept d'absence de pensée l'exécutant est sans pensée alors même que dans ses interrogatoires Eichmann dit discute assez précisément l'impératif kantien prend conscience du fait qu'il ne le suivait plus quand il suivait les ordres du Führer il n'est pas du tout dans la réduction nazi habituel du kantisme à un hitlérisme qui est évidemment intenable Eichmann c'est vraiment quelqu'un qui est beaucoup moins certainement
34:59 qui n'est pas un simple petit bureaucrate c'est quelqu'un qui a lui-même une position extrêmement dure et revendiquée cette position qu'il exprime à la fin de ses entretiens argentins avec Sassen où il parle de la loi de mon sang etc et il dit que s'il doit mourir il sautera en se réjouissant dans sa tombe où il attend seulement qu'il n'a pas tué 11 millions et demi de juifs donc franchement les motifs de Eichmann on les connait ils sont aussi sordides que répandus chez les nazis les plus durs cette position ne tient pas mais elle donne évidemment une dimension fonctionnaliste à la destruction des juifs d'Europe et face à cette exécutance en pensée dans le grand texte le grand discours radio diffusé Heidegger à 80 ans que Arendt prononce à la radio allemande fait aussitôt publié aux Etats-Unis en France en Allemagne dans Merkur ce texte dans lequel Heidegger n'était pas un roi secret dans le royaume
36:09 du penser parce que c'est une monarchie ésotérique dans la pensée bizarrement ça ne gêne pas grand monde le roi secret dans le royaume du penser parce que c'est que ça franchement le XXe siècle parlait ainsi et il y a un autre texte pour le livre d'or publié chez Klostermann le royaume dit Heidegger est celui qui nous a appris ce que c'est que en majuscule penser le paradigme de la pensée c'est Martin Heidegger et à partir de là évidemment Heidegger ne peut pas être responsable de quoi que ce soit dans la destruction nazie puisqu'il est déjà de par sa pensée exempté finalement de cette interprétation très fonctionnaliste très réductrice de nazis tout au plus comme Platon avec Denys a-t-il eu quelques affinités comme tout philosophe professionnel prétend-on quelques affinités avec les tyrans mais tyrannie totalitarisme comme vous le savez chez Arendt ce sont deux choses différentes donc on l'accable un peu ce qui est quand même un relatif éloge que de comparer Heidegger à Platon
37:19 pour mieux le disculper et vraiment ce dispositif que j'ai appelé un peu par ironie bipolaire à Heidegger est très présent et confirmé par le fait qu'au début de la vie de l'esprit Arendt dit que elle a voulu s'est intéressée aux activités de l'esprit au moment du procès Eichmann donc elle-même fait la jonction entre ces deux pour eux j'ai donc dans la nouvelle édition avec une nouvelle préface de Arendt et Heidegger sans du tout changer l'analyse mais pour mettre davantage l'accent sur cette question de la pensée le titre initial un peu long plus complet extermination nazie et destruction de la pensée était là pour montrer cette articulation complexe entre la vision Heideggerienne et les thèses arendtiennes je pense que maintenant
38:29 notamment grâce au grand numéro de la revue d'histoire de la Shoah qui a été coédité par à nouveau Edith Fuchs et Robert Lévy en 2017 où il y a 8 articles autour du thème Heidegger et l'extermination avec également le fait que la même année en septembre 2017 Elisabeth Delplat a organisé lorsqu'il y avait cette mission sur les génocides une demi-journée pour se demander que faisons-nous du corpus des auteurs nazis comme ceux de Schmitt et de Heidegger elle a invité trois philosophes Jean-François Kervégan Edith Fuchs et moi-même c'était un petit peu électrique dans la discussion Kervégan et moi-même et c'était très important d'avoir fait cela parce que le problème effectivement se pose je pense que maintenant la question du rapport de la pensée heideggerienne à la Vernichtung à laquelle il appelle même ses étudiants très tôt est une question maintenant publiquement posée donc
La destruction dans la pensée : existentiaux et tonalité affective
39:39 plutôt que d'y revenir car maintenant elle existe dans le champ des discussions et des débats c'est une question très lourde j'ai voulu mettre l'accent dans cette édition nouvelle sur ce que j'ai appelé la destruction dans la pensée la destruction dans la pensée à plusieurs égards je donne deux exemples un tiré de Heidegger un tiré de Arendt destruction dans la pensée parce que le geste de Heidegger qui est vraiment confirmé par les Cahiers noirs mais qui commence dans Être et Temps c'est de remplacer les catégories philosophiques par des existentiaux et le premier des existentiaux ce n'est donc toutes ces modalités de l'existant de l'être là le premier ce n'est pas la compréhension ou l'entendement c'est en allemand la Befindlichkeit la tonalité affective mais il y a un jeu de mots parce que dans Befindlichkeit il y a aussi se trouver là donc c'est la tonalité le là du Sein c'est le là de l'être l'espace de cet être qu'on ne veut plus nommer l'homme on l'appellera peut-être
40:49 au pluriel les mortels mais ce n'est pas ça qui va ouvrir au pluralisme démocratique certainement donc dans ce geste si vous voulez on tourne radicalement le dos à cette pensée philosophique moderne qui chez Descartes avec la mens humana chez Kant avec l'entendement le le Verstand prenait appui sur l'exercice humain de la pensée là ce n'est plus le cas et le premier existentiel c'est je vous dis c'est tonalité affective alors vous avez à partir de là tout un ensemble d'heideggériens qui l'ont bien compris on peut donner deux exemples en passant il y a celui de Hans Ulrich Gumbrecht est peu connu en France mais c'est un professeur à Stanford d'origine allemande qui a publié un ouvrage qui s'appelle 1926 dans 1926 Living on the edge of time Gumbrecht essaye de capter ce qu'il appelle le mood de l'année 26 le mood de l'année 26 c'est principalement trois choses j'en donnerai simplement deux pour ne pas être trop long
41:59 le paragraphe 74 d'Être et Temps où Heidegger appelle la communauté du peuple à s'unir dans le même destin à poursuivre le combat à choisir son héros et puis Marcel Cerdan etc les matchs de boxe donc ce mood de l'époque voilà ce qui importe ce n'est plus l'articulation d'une pensée c'est une tonalité dans laquelle on est pris parce qu'on est de 1926 et il y a un livre récent qui a été fait par quelqu'un qui est tout à fait dans la mouvance de Gumbrecht c'est un livre beaucoup moins brillant parce que Gumbrecht c'est un certain brillant c'est le livre d'Eilenberger le temps des magiciens qui était un best-seller en Allemagne qui n'a pas rencontré grand succès en France Eilenberger a voulu réhabiliter Heidegger en instrumentalisant trois philosophes juifs allemands Cassirer ou autrichiens Wittgenstein et Benjamin Heidegger compare Davos à un match de boxe enfin c'est à peu près
43:09 de ce niveau-là et je dirais pour terminer ce point avant de revenir à Arendt que pour ma part je me dispenserais de demander aux heideggeriens quel est le mood de notre époque alors évidemment on a les articles par exemple de Agamben sur la pandémie qui sont vraiment Agamben il a toujours le mérite de toucher des points sensibles mais il a une vision tellement complotiste et de la chose que j'avais répliqué dans le monde à un de ses articles ce qui est important c'est vraiment de pouvoir analyser en profondeur comment s'est formée cette Weltanschauung cette vision du monde national-socialiste comment elle s'est structurée et comment et pourquoi ces plus célèbres représentants Heidegger Schmitt ont pu après 45 continuer d'être lus édités enseignées présentées parfois comme l'unique voie pour penser comment cela a été possible alors Jacob Taubes qui aimait aller voir Schmitt à
44:19 Plettenberg et Jacob Taubes a cette phrase où il dit il faudra un jour qu'on nous dise ce qu'était le national socialisme pour avoir attiré des esprits tels que Heidegger ou Schmitt phrase terrible parce que c'est donc qu'est-ce qu'il veut nous dire est-ce qu'il faut réhabiliter le national socialisme puisqu'il a eu l'auteur du concept du politique et l'auteur d'Être et Temps il me semble qu'il faut prendre la phrase à l'envers et se dire que sont finalement Heidegger et Schmitt pour qu'ils se soient laissés capter et travailler à ce point à légitimer cette vision du monde et l'un des plus lucides apparaît à cet égard Ernst Cassirer Cassirer démissionne de son poste de professeur à l'université de Hambourg deux jours avant l'entrée en vigueur de la loi pour la restauration de la fonction publique qui révoque tous les fonctionnaires allemands non-ariens à moins que leur fils soit né soit mort pardon en 14-18
45:30 il y aura une ou deux exceptions qui seront supprimées quelques mois plus tard Heidegger Cassirer a parfaitement compris où nous menait cette venue au pouvoir de Hitler le 30 janvier 1933 et il dit cela dans sa lettre au recteur de l'université de Hambourg je pense que le régime durera environ 10 ans mais le désastre qui provoquera continuera à laisser les traces pendant les 100 ou les 150 années à venir donc nous sommes dans ces traces il ne faut pas les effacer il faut les au contraire il faut les explorer et essayer de tracer nous évidemment d'autres chemins merci donc là on va faire place au débat moi je voulais juste non pas lancer un débat quelconque poser juste une petite question à propos de ce sur quoi vous avez insisté la destruction dans la pensée est-ce qu'il y a quand même dans la description vous en faites
Lukács et la destruction de la raison
46:40 c'est assez distinct une allusion au travail de Lukács sur la destruction de la raison Lukács effectivement a trouvé le titre qu'il fallait pour cette question et c'est un titre qui reprend littéralement ce que Heidegger se donne comme programme à Davos évidemment pour en faire la critique alors il y a autre chose qui est vraiment très intéressant dans le grand opus de Lukács c'est que avant Edith Fuchs il a su à la fois travailler sur des auteurs majeurs comme Heidegger etc.
47:15 mais aussi presque dans les mêmes chapitres parler de Klages de Rosenberg de Krieck qui enfin il a il étudie de Baeumler bien sûr Alfred Baeumler il étudie tout le prisme des auteurs nationo-socialistes des grands philosophes jusqu'aux idéologues majeurs donc ça c'est très important cela étant dit dans son chapitre sur Heidegger il me semble qu'il ne va pas tout à fait assez loin parce que sur Être et Temps vous ne pouvez pas imaginer ce que vous voulez nous raconter sur la manière dont Arendt va et jusqu'à maintenant beaucoup d'autres faire la promotion de cette destruction de la raison et de la pensée il est mort trop tôt pour découvrir l'étendue des dégâts ce pauvre Lukacs cela dit j'ai travaillé dans les archives du quai d'Orsay les archives des autorités d'occupation française à Fribourg et à Tübingen dans la zone d'occupation française
48:25 oui dans la zone d'occupation française et d'ailleurs c'est assez consternant parce que à Tübingen celui qui était en charge de la question s'appelait cheval à Fribourg c'était Jacques Lacant avec un T Jacques Lacant a pas mal oeuvré tout le dossier sur Heidegger est vraiment intéressant il a essayé vraiment de creuser les choses mais à Tübingen ça a été une catastrophe parce que c'était la seule université dans laquelle on ne demandait jamais aux étudiants leur passé et donc tous les chefs nazis des corporations d'étudiants sont venus s'inscrire à Tübingen qui est devenu un lieu de blanchiment des corporations étudiantes après 46 là il y a quand même une responsabilité dans la zone française mais ce qui m'avait intéressé c'est que dans le dossier Heidegger il est beaucoup question d'un petit texte de Lukács Heidegger redivivus qui était qu'il avait écrit à ce moment là et qui était effectivement un des textes pionniers de la critique de Heidegger après 46 d'autant que là je vais tout de suite passer la parole à nos amis
49:35 au public il faut peut-être rappeler pour ceux qui l'ignorent et en tout cas les spectateurs de nos vidéos qu'aujourd'hui cette logique qui a servi absolument d'abord et avant tout la guerre froide il faut le voir c'était quand même l'articulation pseudo-philosophique de l'anticommunisme de guerre froide de l'antisocialisme et de tout ce qui va avec connaît une embellie nouvelle ça s'était un peu tassé après la publication de vos premiers ouvrages y compris dans nos milieux universitaires et y compris dans nos milieux supposément de gauche radicale ce qui peut paraître c'est pour dire à quel point cette destruction de la raison a été profonde enracinée porte ses fruits longtemps encore après deux points où c'est saisissant en contrepoint de ce que Emmanuel Faye vient de préciser il y a deux choses premièrement la manière dont Hannah Arendt je prends tout de suite sinon le taureau la vache par les cornes si je peux me permettre dit qu'il ne peut pas
Contre la notion de totalitarisme : la partie qui se prend pour le tout
50:46 y avoir d'intellectualité de ce nom qui est un nazi penseur après penseur ne peut pas être national socialiste et deuxièmement le côté forcément totalisant et donc totalitarisant du contraire de la destruction d'une construction vous avez commencé par là la métaphore du volcan les forces telluriques et que la philosophie digne de ce nom doit se forcer justement de laisser de côté les parties au contraire du tout quelques scories vous n'avez pas de scories pour voir justement la force globale qui sur une modalité qu'ancienne bon ça s'appelait le tout se passe comme si vous voyez ça convergeait vers quelque chose or ce qui me frappe moi c'est l'effarente continuité de la pensée contre-révolutionnaire de Burke que vous avez nommé donc de l'immédiat de l'époque de la révolution française pratiquement jusqu'à aujourd'hui à travers justement les étapes décrites par Lukacs la destruction de la raison de Schelling à Derrida
51:57 en passant par Nietzsche bien sûr et sans avoir du sous-nietchéisme mais là je vais être beaucoup plus précis quand je vois cette abjecte notion de totalitarisme comme elle est arrivée à blanchir la pensée nazie de telle sorte que Hitler ne soit plus seul c'était son seul propos de telle sorte que Hitler ne soit plus seul dans son tombeau tiens je suis avec Staline c'est sympa c'est déjà mieux il y a de la compagnie comment ça a pu se faire ?
52:31 je vais d'abord me placer sur un terrain purement logique si vraiment la totalité est au pouvoir mais c'est une excellente nouvelle on devrait s'en réjouir en totalité ça veut dire vous Edith Emmanuel Dominique moi et chacun d'entre nous chacune nous sommes au pouvoir je ne vois pas ce que en quoi c'est dangereux que la totalité soit au pouvoir ce qui est vraiment effrayant dans ce qu'on nous désigne depuis Hannah Arendt comme totalitaire c'est qu'une partie soit au pouvoir et se prenne pour le tout que ce soit le parti unique la race unique la pensée unique c'est ça qui est terrifiant c'est que la partie nous domine alors qu'Hannah Arendt veut nous faire croire que le danger c'est le tout la méchante totalité contre cette pauvre antigone qui résiste à ce stalinien de Créon donc premièrement or la falsification elle est surtout dans le fait que les antitotalitaires disent le totalitarisme il n'est pas seulement dans Staline il est déjà dans Lénine et puis d'ailleurs il est déjà dans Marx et puis d'ailleurs
53:42 il est déjà dans Hegel enfin Hegel il dit le vrai c'est le tout voilà c'est signé et puis d'ailleurs il est déjà dans Descartes vous la rendre l'homme maître et possesseur de la nature vous dites ça les écolos d'aujourd'hui ils vous lynchent et puis d'ailleurs elle est déjà dans Platon le totalitarisme vous retrouvez le programme de Popper de toute la guerre froide de l'anticommunisme soit dit en passant mais il y a quand même des penseurs qui sont réhabilités par Heidegger ceux qui trouvent grâce dans tout ça c'est ceux qui sont avant Platon parce que quand on arrive à Platon c'est la première le système écrit qui vous parvient c'est toute la philosophie qui est liquidée pour l'instant non non avant Platon il y a les présocratiques on a trois lignes de l'un deux mots de l'autre une page d'un Aristote sur un prédo bon ça veut dire quelques fragments quelques balbutiements à qui on peut dire comme Nostradamus vous faire dire ce qu'on veut circuler il n'y a rien à voir voilà la search de rome dans la pensée circuler il n'y a rien à voir Nacht und Nebel c'est le nom d'une division SS nuée ou garde voilà ce que je voulais dire Dominique Pagani je pense que chez Arendt
Un totalitarisme sans concept qui criminalise la logique
54:52 en fait totalitarisme n'est pas un concept c'est une sorte de slogan alors elle a essayé de le construire tardivement en ajoutant un texte qu'elle a d'abord écrit en allemand en hommage à Jaspers et qui a été dans la deuxième édition ajoutée et du point de vue de la philosophie politique c'est consternant parce que ce qui est criminalisé c'est la logique elle écrit la tyrannie du système logique commence avec la soumission de l'esprit logique et détruit chez l'homme la faculté de penser donc vous êtes logique vous cessez de penser et elle parle de clit comme un dictateur enfin c'est quand même un niveau de réflexion qui est un peu c'est-à-dire c'est le fondement de l'humanisme la logique et donc je pense que Raymond Aron avait très judicieusement vu quand même le travers de cela mais il a passé par perte et profit parce qu'il avait un agenda trop pressant et il avait quand même un sponsor qui était la CIA donc il fallait assurer la pérennité de la guerre froide puisque c'est la deuxième fois qu'on citait Aron ça fait la deuxième fois
56:03 que vous citez on constate que Raymond Aron qui ne s'est jamais déclaré à gauche qui a toujours affirmé qu'il était un homme de droite à la guerre froide ça il a toujours été très clair un homme de droite humaniste est pour moi plus à gauche qu'un type de gauche qui se réclame de Foucault qui disait l'homme est une création récente et fort heureusement amené à disparaître Aron s'entendait très bien avec Foucault mais c'est ce que je suis en train de dire l'homme et la pensée c'est les mêmes références qu'Hannah Arendt c'est Nietzsche mais un sous-Nietzsche parce que le vrai le Nietzsche qui va rouler un patin excusez-moi l'expression au cheval maltraité à Turin qui pleure et qui avoue que Parsifal de Wagner malgré tout ce qu'il a pu en dire en mal c'est finalement les plus hautes valeurs celles du christianisme dans une lettre à Peter Gast comme si jamais bien sûr chez les post-modernes voilà une question c'est ce qui m'est venu c'est peut-être mieux au lieu de parler d'une introduction du national-socialisme dans la philosophie c'est plus précisément une introduction du national-socialisme sur le champ de la philosophie car finalement
57:13 la pensée humaine en tant que telle elle n'est pas atteinte par la vision du monde national-socialiste elle reste toujours à l'extérieur elle reste toujours sur le champ et de fait c'est un bluff peu précise on veut nous faire croire que Heidegger c'est un philosophe mais finalement il n'est que philosophe parce qu'il a la reconnaissance du champ philosophique mais pas de la philosophie et du coup c'est quelque chose qui reste limité sur ce qu'est le psychologique une manipulation de la psyché de l'homme mais pas vraiment de la pensée et ensuite je le remarque parce que je pense qu'il ne faut pas se permettre des naïvetés Hans-Ulrich Gumbrecht c'est pas seulement le livre 1926 c'est pas seulement un livre c'était des séminaires en Allemagne et comment il a rédigé la synthèse de ces séminaires en américaine ça veut dire quelque chose et il donne dans ce livre un panorama de la culture des années 20 et il fait en sorte que le lecteur perçoit que le seul sociologue qui a compris les années 20 c'est Hitler et à la fin
58:24 il y a encore des rajoutes d'un certain Van Welding et d'un Binding donc c'est un livre qui est brusé et dangereux d'un point à l'autre et en ce qui concerne l'université de Tübingen c'est pas l'université de Tübingen c'est un personnage qui s'appelle Otto Friedrich Bollnow un des élèves phares qui a dès 1934 introduit la philosophie ou la vision de Heidegger un condisciple d'Arendt un condisciple d'Arendt il est un peu plus jeune je pense ou il est venu plus tard parce qu'il a passé par un autre nazi à vous mais c'est lui qui a été dès 1934 il a formé des professeurs d'école c'est un des grands pédagogues qui est toujours reconnu on ne peut pas y toucher c'est impossible d'y toucher et c'est vraiment quelqu'un qui est très très très très dangereux aussi parce que c'est lui qui a formé des professeurs dès 1934 à un nouveau tir donc ça c'est mais toujours toujours d'actualité c'est ça son école son école fonctionne il fonctionne un peu comme toutes les écoles
59:34 avec des cercles de parole avec des randonnées avec le jardinage dans l'Allemagne supposé dénazifier de longue date voilà et il a travaillé aussi avec Paul Ricoeur donc tout ça fait ah oui ça c'est pas franchement une surprise merci pour ces mises au point importante juste sur le titre de mon livre j'ai beaucoup insisté sur l'usage heideggerien du langage à l'époque dans ce bouquin donc je montrais comment Heidegger reprenait des termes clés de la philosophie comme Arbeit Freiheit Wahrheit travail liberté vérité il en faisait tout à fait autre chose quelque chose qu'on retrouve exactement dans la LTI dans la langue du 3ème Reich mais ces distinctions entre philosophie et champs philosophiques vous avez parfaitement résumé je suis d'accord avec vous simplement ce serait un petit peu long dans un titre de livre sur le fond bien sûr concernant Gumbrecht il faut aussi rappeler qu'en 2010 invité par un médiéviste il est venu donner deux conférences au collège de France réhabilitant Heidegger et affirmant que mes travaux avaient obscurci la question ceci dit
Peur, marxisme heideggerien et légitimation intellectuelle
1:00:46 c'est un voilé dirait un Aïd Heidegger bien bon voilà vous l'avez voilé en fait Hannah Arendt elle fait une distinction entre les entre le totalitarisme et les états autoritaires seulement autoritaires sur le fait que l'état totalitaire lui s'appuie sur la peur sur les masses mais surtout sur la peur c'est le fondement qui nous distingue c'est un état qui est encore plus autoritaire lui s'appuie encore sur le droit est-ce que vous pensez que le fait que cette distinction arendtienne peut trouver une forme de racine dans les existentiaux de Heidegger sur le fait que c'est la présence de la peur dans la société qui explique peut-être le totalitarisme non mais justement oui angst le ressort de la peur effectivement c'est quelque chose qui est lié à la lecture de Heidegger certainement j'avais montré dans mon livre que Arendt reprend le même vocabulaire que lui parce que le coup de force de Heidegger qui malheureusement a marché pour certains qui pourtant c'est quand dans la lettre sur l'humanisme il nous dit que Sartre est resté trop métaphysique
1:01:57 et que au fond c'est évidemment stratégique je pense qu'il n'en pense pas à un mot mais que la conception de l'histoire de Marx est beaucoup plus forte et moderne parce que mais à condition de remplacer l'Entfremdung par la Heimatlosigkeit et on remplace l'aliénation par l'absence de sol et de patrie ah alors rien que ça et malheureusement ça a donné quand même une postérité le marxisme heideggérien il y a eu Alfred Schmidt en Allemagne qui m'a d'ailleurs critiqué je lui ai répondu dans les soins de mon livre il y a eu Axelos et d'autres en France il y a eu cet oxymore absolu en France il y en a eu beaucoup il y en a encore d'ailleurs même parfois sous la plume de Althusser il y a des énoncés un peu corrigés parfois et surtout oui j'allais me dire oui donc c'est pas non plus nous n'avons pas une grande direction comme vous savez pour le camarade Althusser pas plus que pour Adorno effectivement Adorno moi je le défendrai comme tout est oui sur ce plan là oui enfin il a quand même
1:03:07 bien participé à la destruction de la raison lui aussi Adorno les quelques pages de Bourdieu sur Heidegger ne sont pas moi c'est ce que je préfère dans le grand artiste parce qu'il a produit pour lui rendre cette justice oui alors le problème aussi quand même pour Adorno c'est la manière dont il est traduit parce que bon je sais que son premier livre a quelque chose d'extrêmement problématique c'est avec Horkheimer mais c'est quand même l'Aufklärung c'est pas la raison il n'a jamais dit que la raison est des réalités c'est une erreur de traduction mais ça c'est peut-être pas la citation au mot pour mot tout le travail totalement anti-rationaliste sa conception de la dialectique c'est quand même assez hallucinant ben bon c'est pas le sujet aujourd'hui on doit en discuter c'est un sujet très complexe on a déjà fait une sévère critique de l'école de Francfort sur le point des intellectuels comme une élite comme une aristocratie comme vous avez très bien dit ça aussi c'est un terme encore soumis de chez un cette aristocratie qui seul pourrait avoir avec un roi le pouvoir mais bref et comment ça fait cette aristocratie cette intelligentsia allemande
1:04:17 celle qui est contemporaine du Troisième Reich je rappelle ceci quelqu'un qui dit ouais les juifs il faut le les pédés les communistes tout ça il faut les raser c'est pas proprement nazi ni allemand on l'en trouvait à deux heures du matin dans n'importe quel troquet de la région famille et d'ailleurs c'est pas très dangereux je ne veux juste qu'à dire c'est pas très dangereux parce qu'il y a la majorité des gens qui a fait oui c'est ça Arthur allez va te coucher c'est quelqu'un de marginal quand c'est repris par 70% de la population dans les élections c'est qu'il y a eu des feux verts de l'intelligentsia précisément c'est qu'il y a eu un monsieur Heidegger honorable qui a légitimé les options hitlériennes quand j'ai appris par monsieur Faye dans son premier ouvrage dans l'introduction de la philosophie que Hitler disait l'ennemi l'ennemi au sens militaire stratégique idéologique presque j'allais dire métaphysique si c'était pas une incongruité ici l'ennemi c'est l'asiat c'est bien ce qu'il dit non ?
1:05:19 il est guerre il parle de la grande guerre de l'Europe contre l'Asiate l'ennemi c'est l'asiatie et à cette époque là l'Asie elle commence elle distue j'exagère à peine mais je suis sûr qu'on se comprend non mais il y a surtout cette phrase incroyable du séminaire ce que j'appelle le séminaire hitlérien de l'hiver 33 que j'ai fait connaître où il dit que la nature de notre espace allemand les slaves en auront certainement une autre perception quant aux nomades sémites ils n'en auront probablement aucune perception donc là il y a une ontologisation nomades sémites de l'espace et qui vise une sorte de gradation il y a le germain il y a les slaves il y a les nomades sémites je voulais redire un petit mot sur quand même état total et état autoritaire parce que ça touche à un chapitre très important et qui est complètement méconnu je ne veux pas être trop spécialisé mais je dirais un mot c'est le rapport de Hannah Arendt à Eric Voegelin Eric Voegelin c'est ce philosophe autrichien
Voegelin, l'État total et le mythe des jumeaux totalitaires
1:06:29 qui publie deux ouvrages sur la race en Allemagne en 1933 et un ouvrage qui s'appelle l'état autoritaire à Vienne en 1936 en 1938 il publie les religions politiques au moment de l'Anschluss un mois après l'Anschluss après et c'est seulement deux trois mois plus tard qu'il quitte Vienne pour s'exiler s'exiler aux Etats-Unis et il devient à ce moment là anti-nazis ce que réellement il n'était pas explicitement avant loin de là et dans son livre sur l'état autoritaire de 1936 Voegelin a tout un chapitre sur l'état total selon Carl Schmitt et vraiment il essaye simplement d'adapter l'état total schmittien à la réalité particulière de l'Autriche mais on voit vraiment qu'il y a une symbiose des deux or Voegelin c'est un auteur dont Arendt même si elle a des positions parfois différentes et il y a des discussions entre eux a toujours dit le plus grand bien elle fait dans les origines du totalitarisme l'éloge de race et état le livre de 1933 qui s'ouvre par un éloge
1:07:39 de Rosenberg et qui est vraiment un livre évidemment raciste qui reprend les positions de raciologues comme Klaus ou Hildebrandt en France il a été traduit chez Vrin comme un livre antiraciste c'est la plus gigantesque erreur ou falsification que j'ai rencontré sur ma route et en 61 alors Voegelin si vous voulez c'est un ultra conservateur qui va finir sa carrière à moitié à la Hoover Institution de Stanford là où le jeune Bush a été recyclé et à moitié à l'université de Munich invité par Theodor Maunz qui écrit il va en 43 un texte sur Wesen und Gestalt c'est à dire que l'essai où il faisait l'éloge de la SS mais Voegelin a réussi à passer pour un auteur anti-nazi ce qui n'est devenu qu'à partir de 38 et du coup Arendt s'allie à lui au point qu'elle coédite le grand Festschrift pour les 60 ans de Voegelin en 60-61 et qui publie dans ce Festschrift en tome elle publie Armin Mohler Arendt a publié
1:08:50 Armin Mohler qui est quand même le mentor de la nouvelle droite en Europe donc c'est vraiment important de voir ça parce que ce sont des choses qui sont peu connues et qui me font dire que quand on Enzo Traverso dit qu'Arendt se situe dans le camp de l'antitotalitarisme de gauche je pense qu'il n'a pas vraiment étudié la question ça ne tient pas ça ne peut pas tenir Arendt dit bien elle-même je n'ai jamais été de gauche elle le revendique tout à fait donc l'articulation même la distinction État totalitaire état autoritaire est très piégée mais ce qui est le plus hallucinant du point de vue de la rigueur des concepts c'est pour ça que je dis que le totalitarisme chez Arendt n'est pas un concept c'est que le créateur de l'état total c'est en 32 Carl Schmitt celui qui écrit après lui en 33 un livre sur l'état total c'est Forsthoff ce juriste schmittien ce mot d'état total c'est la reprise nazifiée d'un terme venu de Mussolini du fascisme italien notre farouche volonté totalitaire disait Mussolini donc si on veut faire l'histoire du concept comme Emilio Gentile
1:10:01 l'a fait comme Jean-Pierre Faye l'a fait il faut évidemment travailler cette filiation que dit Arendt le fascisme n'est pas totalitaire mais comme vous le savez les deux totalitarismes ce sera l'allié de la veille devenu l'ennemi du jour donc l'Union soviétique et le nazisme il faut peut-être revenir brièvement là-dessus parce que je vais vous passer le coup de la parole ce que vous venez de dire le mythe des jumeaux totalitaires toutes ces choses-là c'est quasiment ce qui est enseigné dans nos écoles aujourd'hui c'est-à-dire que je peux vous dire je le vois à la librairie de nombreux cas de gamins qui ont maintenant une vision assez confuse de l'histoire en général mais y compris de la période qui est déjà vise il n'y a pas si longtemps dans l'histoire contemporaine et qui sont convaincus que la deuxième guerre mondiale c'était les soviétiques alliés aux allemands contre nous alliés aux américains c'est la cause c'est non mais je rigole pas c'est ce qu'ils comprennent de ce qu'ils retrouvent d'ailleurs confusément dans leur manuel et de ce qui leur est ressassé
1:11:12 et ça on va pas faire toute cette histoire évidemment le pacte germano-soviétique est mis à contribution mais de manière très confuse parce que c'est encore trop compliqué d'essayer d'expliquer ce qui se passe et les suites à ce moment là y compris vis-à-vis du parti communiste français donc cette thématique là montre bien enfin je sollicite votre opinion là-dessus que le projet c'est pas par hasard du tout que Arendt et tout ce dont on a parlé va être promu avec Brzezinski quand même et quelques autres de l'appareil américain pour produire l'idéologie guerre froide au service d'un impérialisme américain très clairement anglo-saxon général américain plus généralement et c'est leur corpus théorique idéologique et c'est le fond absolu de leur propagande donc le sens c'est on va dédouaner aussi bien évidemment Heidegger que Hitler et le nazisme en montrant qu'il y avait que c'était l'autre face du même Janus et voilà et donc finalement ça nous donne aussi dans le droit fil
1:12:23 la banalité du mal tout ça au fond c'était banal et il faut bien comprendre que vous aviez en face quelque chose d'au moins aussi terrifiant qui n'a c'est le sens de ma question qui en réalité n'est absolument pas argumenté chez Hannah Arendt au sens où ça n'a strictement rien à voir Kershaw Moshe Lewin et d'autres y avaient consacré un ouvrage la manière dont en France en tout cas aux Etats-Unis bien sûr aussi on assimile complètement le d'un point de vue idéologique les fondamentaux que ce soit sociologique historique et autre le nazisme hitlérien au stalinisme soviétique alors que n'importe quel historien sans même parler des philosophes est capable de s'apercevoir une hétérogénéité absolue et totale alors la confusion totale dans cette idée de totalitarisme c'est quand même le projet essentiel intellectuel de l'oeuvre de l'Arendt et d'un sens là si on veut être très concret on peut prendre par exemple la question des services secrets c'est à dire qu'à Arendt tout de même il y a quelques éléments
Gehlen et la préface de guerre froide des Origines
1:13:33 je ne vais pas me faire un avocat diable il y a quelques éléments quand même qui ont une pertinence quand elle travaille sur le rôle réciproque des services secrets en Union soviétique ou dans l'Allemagne nazie mais ce qu'elle ne dit pas c'est que des chefs du c'est ça du contre-espionnage du général Gehlen et le réseau du général Gehlen ont été évidemment récupérés recyclés par les Etats-Unis au moment de la guerre donc si on veut faire le travail sur les services secrets il faut effectivement le faire de manière complète et ce qui est ce n'est pas du tout de notre gène c'est pas moi mais par contre le général Gehlen a un frère qui est le Arnold Gehlen le philosophe Arnold Gehlen qui écrit en 1933 une philosophie du national-socialisme qui est toujours inédite qu'il a écrite et Gehlen en 1940 publie un livre l'homme dans lequel il explique que il y a cette théorie de l'homme qui a besoin d'une compensation qui est un être de manque qui a besoin d'institutions fortes
1:14:43 pour se rééquilibrer et le dispenser de réfléchir et c'est très explicite en 1940 dans son livre il y a des références à Rosenberg et des institutions fortes c'est le Führerstaat le problème c'est qu'en 1950 il réédite son livre en levant tous ses textes et en janvier prochain ce livre doit paraître chez Gallimard je pressens que ça sera plutôt vous avez vu l'exemple si on revient à Arendt et la guerre froide je voulais je vais peut-être vous lire un petit texte qui est vraiment un protocole de la guerre froide c'est la préface de l'édition américaine des origines du totalitarisme c'est au moment juste au moment où il va y avoir la guerre de Corée enfin la guerre de Corée plutôt tu vas faire une partition et cette préface n'a pas été reprise dans l'édition Gallimard de 2002 elle a été publiée uniquement par une spécialiste d'Arendt dans le magazine littéraire c'est une tradition Gallimard mais voilà ce qu'écrit Hannah Arendt deux guerres mondiales dans l'espace d'une génération séparée par une chaîne ininterrompue de guerres locales et de révolutions qui n'ont été suivies d'aucun traité de paix
1:15:53 pour le vaincu d'aucun répit pour le vainqueur nous attendons en conséquence à une troisième guerre mondiale entre les deux grandes puissances qui subsistent ce temps de la guerre mondiales ce temps de la guerre mondiale qui s'est passé et qui s'est passé lorsque tout espoir a disparu nous n'espérons plus la restauration ultime de l'ancien ordre des choses avec toutes les traditions qui lui sont attachées ni la recomposition des masses de cinq continents jetées dans le chaos produit par la violence des guerres et des révolutions ainsi que par la destruction graduelle de tout ce qui a été jusque là épargné nous assistons à l'amplification des mêmes phénomènes la perte de la patrie c'est le à une échelle sans précédent le déracinement c'est la à un degré sans précédent et elle continue la dignité humaine requiert une garantie nouvelle qui peut être trouvée dans un principe politique nouveau dans un droit nouveau sur terre mise en oeuvre et contrôlée par des entités territoriales de conception nouvelle c'est très curieux
1:17:03 c'est à dire qu'elle a un plan qui ressemble extrêmement à un livre qui venait de paraître comme avant qui était le Nomos de la Terre de Carl Schmitt on a là une géopolitique de la guerre froide très confondant absolument confondant et ça c'est un point qui est vraiment troublant il y a quelque chose quand même qui tient la route mais c'est de la stade oui parce qu'il n'est pas réédité dans les éditions et puis certes là c'est une accueille on mettra ces extraits sur le site de l'UEE que tout le monde puisse apprécier je les ai traduits dans mon livre ils sont dans le livre dans vos ouvres le livre d'Hannah Arendt sur le totalitarisme paru au bon moment en Allemagne parce que d'une part on a gardé silence sur les crimes du national-socialisme je me souviens bien que je suis allemand et je suis éduqué dans ce temps là et on a gardé silence on savait très bien que dans les dans la fonction publique et dans les publications des journaux etc il y a tant d'anciens nazis
1:18:13 peut-être des conformistes peut-être des actifs etc mais ça on a gardé silence c'est seulement dans les années 60 dans les dernières années 60 où on a commencé à vraiment parler des crimes du national-socialisme il y avait le grand procès Auschwitz à Francfort et c'était un grand effort des autorités de l'installer de faire de D'instruire ce procès.
La réception allemande et américaine d'Arendt
1:20:33 et tous ces mêmes topics, de la même attitude. Est-ce que je peux me permettre de vous poser une question justement, vous êtes des témoins idéals pour ça ? Qu'en est-il aujourd'hui de ce genre de débats, notamment autour de Arendt en Allemagne ? Oui, on parle maintenant, il y avait une période maintenant où on a fait ce qu'on appelle Aufarbeitung der Vergangenheit. C'est Adorno qui a bien prononcé ça, etc. Il était très hostilement traité par les autres gens.
1:21:07 Mais maintenant, il y avait beaucoup de choses qu'on peut voir, il y a beaucoup de recherches, il y a beaucoup de publications, ça c'est vrai. Mais on a, tout le monde le sait, il y a une extrême droite, comme dans d'autres pays aussi, qui font renaître les anciennes paroles. dans toutes les autres pays, par exemple, et même, qui font beaucoup ce groupe et beaucoup ce groupe. Et... Merci Günther Mensching, de ces précisions vraiment importantes, qui rappellent effectivement la réception allemande de Arendt, qui est considérable.
1:21:47 Arendt est une icône absolue aujourd'hui. En ce moment, a encore lieu une énorme exposition par le Musée historique de Berlin, dirigé par Raphaël Gross, dont ils ont tiré un ouvrage qui est un best-seller de Spiegel. Et pourtant, Gross est un historien très fin, qui doit parfaitement savoir le musée des choses. Il faut quand même rappeler que Arendt, dans l'Eichmann, on ne le dit pas assez, a eu l'infamie de dire que Heydrich, le principal promoteur de la solution finale avec Himmler et Eichmann, et plus important que Eichmann, était demi-juif.
1:22:27 Et donc, vous savez, il est blessé par des héroïques résistants tchèques, et il met une semaine à mourir, et il se serait repenti du mal qu'il avait fait à son père. Or, cette histoire de ce ragot de Heydrich demi-juif, c'est un ragot que faisait courir Göring, simplement parce que Heydrich, étant le chef de le SD, avait dans ses coffres un dossier sur chacun de ses amis, il fallait un peu le trouver quelque chose, mais ça n'a aucun fondement généalogique ni historique.
1:23:00 Pour les générations actuelles, le Heydrich, c'est le fameux HHhH. Donc, je vous laisse expliquer à quoi ça correspondait. C'est un protecteur, les gros mots. Mais je ne comprends pas. J'avoue que... Eichmann à Jérusalem est un livre qui ne passe pas, qui est extrêmement critiqué, mais rien que ce fait devrait montrer le côté inacceptable, cette vision. Alors, une autre chose que je voulais indiquer aussi, si vous parliez de l'AFD, de l'Alternative für Deutschland. Le philosophe qui a écrit Le Manifeste de l'Alternative für Deutschland, Marc Jongen, a été formé à l'Université de Karlsruhe, sous la direction de Sloterdijk.
1:23:43 Alors, Sloterdijk a pris ses distances depuis, quand elle a vu que Marc Jongen assumait à ce point son rôle. Mais, alors Marc Jongen, du coup, a réussi, parce que c'est un peu une bête de scène. J'ai vu des plateaux télé allemands où Jongen est à côté, à côté un social-démocrate qui lui dit, vous êtes un völkisch. Et Jongen dit, non, non, je suis pour la valeur du peuple allemand. Mais bon, c'est tout à fait. Donc, il a à la fois l'autorité d'avoir été un universitaire et le fait qu'il est aussi au Bundestag.
1:24:21 Il a été élu au Bundestag. Et bien, Jongen a été invité au Bard College, donc dans le bastion de l'arendtisme américain, pour venir débattre avec les étudiants. Alors, il y a eu, à ce moment-là, une levée de bouclier de la gauche américaine qui a protesté. Mais c'est quand même troublant. C'est Roger Berkowitz, qui est l'arendtien de Bard College, où il y a tous les livres de Arendt, etc. sur le fonds Arendt. Une partie du fonds Arendt, le plus important, reste quand même à Washington, à la librairie du Congrès.
1:24:55 Il y a eu ce débat. Et là-dessus, on m'a invité à venir débattre avec, juste après, Roger Berkowitz à Saint-Petersbourg. Et le titre, c'était « Jusqu'où peut aller le débat ? » Alors, j'ai évidemment refusé, parce que je me luttais qu'aller se pointer à Marc Jongen. C'était un piège, je pense. Parce que, si vous voulez, le problème, c'est que quelqu'un qui est de l'AFD au Bundestag, qui a tous les plateaux télé, a toutes les possibilités d'exprimer sa pensée, le fait de l'inviter dans un aréopage académique pour parler des étudiants, c'est une décision politique extrêmement grave.
1:25:35 Et donc, vous avez des Arendtiens, alors Arendtiens, on peut même, je ne veux pas l'accabler de ça, mais des Arendtiens aujourd'hui qui ouvrent vraiment la boîte de Pandore. C'est assez troublant, je trouve. Donc, et là, face à l'indignation légitime de ces universitaires de gauche américains, j'avais envie de leur dire quand même, vous avez raison, je suis comme vous indigné, mais vous auriez dû déjà en amont, parce qu'ils disaient « comment peut-on associer le nom d'Arendt à celui de Marc Jongen ? »
1:26:08 Et celui de Marc Jongen, je lui ai dit « oui, mais il aurait dû déjà en amont, vous demandez « comment peut-on associer le nom d'Arendt à Armin Mohler ? » qu'elle a édité. Enfin, je veux dire, il y a tout un pan de l'activité d'Arendt. Un peu, puisqu'elle s'en est chargée. Voilà. Donc, les questions doivent se poser dans le corpus arendtien lui-même. C'est ça que je veux dire. Juste pour compléter, je suis très reconnaissante pour l'intervention de M. Menching. Et juste pour compléter, je viens de la région de Heidegger, et là-bas, tout le monde savait encore qui est Jünger, qui est Heidegger, etc.
1:26:43 Mais on a exemplé Hannah Arendt. Hannah Arendt, c'était vraiment dans la conscience populaire, quand j'étais jeune, maintenant 18-20 ans, Hannah Arendt était une critique du national-socialisme. Et on avait la vision que le dangereux dans le national-socialisme, c'est pas le national, mais l'élément socialistique. Absolument. Voilà. Bien résumé. J'ai seulement compris ça, très récemment. D'accord. Pendant des dizaines d'années, j'ai pensé que le dangereux, c'est le socialistique.
1:27:13 Mais c'est pas la communauté nationale, c'est complètement autre chose. Et Hannah Arendt, donc, de toute façon, elle était une icône, et c'est ça qui m'a protégée d'elle, parce que déjà dans les années 60, elle était admirée, tout le monde avait sa critique d'Arendt dans la poche, et ça m'a dégoûtée, donc j'ai jamais lu quoi que ce soit d'Arendt, heureusement. Oui, non, moi, juste, c'était un... Juste que vous voulez nommer le nom de Cavaillès. J'imagine que beaucoup de jeunes ne le connaissent pas forcément. Le Grand Cavaillès. Le Grand Cavaillès, voilà.
Cavaillès et l'agenda d'Arendt
1:27:43 Parce que Cavaillès, comme vous savez sûrement, avait une bourse pour séjourner et travailler en Allemagne. Alors, il n'a pas... parce que vous avez parlé de la réception en France, du nazisme et de l'hitlerisme. Et bon, il n'a pas écrit à proprement parler un texte public, mais il a écrit à sa sœur, il y a trois lettres, trois lettres de cette époque, donc la date exacte de la lettre qui parle de Hitler. Et au moment où il a lu Mein Kampf, il fait partie des rares philosophes, à ma connaissance français, qui ont lu Mein Kampf en allemand.
1:28:23 Philosophes ou pas philosophes, d'ailleurs, là, j'étais en train un peu de faire des recherches là-dessus. Je l'ai vu au moment même, et surtout, alors, avant 1933, bien sûr, parce que, on sait bien que Mein Kampf a été publié à 1933, je crois que c'est 1927, la deuxième publication. Et je crois que c'est vers 1932, même, qu'il faut le temps qu'il est mieux, que Cavaillès écrit donc à sa sœur que... Alors, il parle de la médiocrité, enfin, il parle de ce livre, de ce pavé, dit-il, de plus de 600 pages, mais en Allemagne, toujours, tout fini par de la philosophie, et le nazisme, c'est la destruction de la philosophie, dit-il.
1:29:07 Il le dit en toutes lettres. Voilà. Je voulais quand même le nommer parce qu'il est un des rares à avoir vu destruction de la pensée, destruction de la philosophie. Je ne sais tout de même pas rien de l'avoir vachée. Merci pour cet hommage à Jean Cavaillès, immense épistémologue. Je ne suis pas fière, ça m'a fait pas. Est-ce que Arendt et Heidegger, en particulier Arendt, avait conscience de l'écoute qu'elle avait auprès de ce qu'allait être tout un tas de nouvelles qui ont une nouvelle génération de penseurs de gauche ?
1:29:51 Et est-ce qu'elle pense, sur le plan logique, à écrire sa philosophie de manière à immiscer ses prémisses et ses noyaux irrationnalistes, anti-humanistes et anti-universalistes, avec un style de gauche pour mieux les faire passer ? Vous utilisez souvent la phrase de Heidegger, l'acte plus haut de la philosophie ou de la politique, est de mener son adversaire à son autodestruction. Est-ce qu'elle cherche, est-ce qu'il y a une activité consciente dans la construction philosophique, en injectant ses prémisses de faire détruire la gauche ?
1:30:31 Toutes ces idées-là sont venues aussi avec la lecture du livre de Stéphanie Roza. Il y a par exemple une intéressante lettre du tout jeune Agamben à Arendt, qui est je crois de 1971, qu'on peut lire. Agamben a lu le texte d'Arendt sur Macht und Gewalt, « Puissance et violence », « Pouvoir et violence ».
1:31:03 Et vraiment sa pensée par-delà, c'est un exemple. Sinon, sur la question de l'agenda d'Arendt, je peux dire deux choses. La première, c'est qu'elle a fait un article sur Friedrich von Gentz, qui avait introduit en Allemagne la pensée contre-révolutionnaire de Burke. Elle s'intéresse beaucoup à Gentz, qui était un grand ami de Rahel Varnhagen, cette juive allemande sur laquelle Arendt a écrit une biographie.
1:31:34 Gentz, qui dit-elle, pensait comme un conservateur, mais avait une existence personnelle qui était celle d'un libéral au sens actuel, quelqu'un de moderne, qui vit avec des mœurs libres et une pensée ouverte, etc. Et Arendt, c'est un peu ça. C'est-à-dire, celui qui se charge de l'agenda parmi les conservateurs, ceux qui se charge de l'agenda, ce sont Voegelin, Léo Strauss, etc.
1:32:04 Mais il faut aussi, effectivement, pouvoir s'introduire dans les champs de ce qu'on appelle certains démocrates américains. Et les amis d'Arendt à New York, ce ne sont pas des républicains ou des conservateurs, ce sont plutôt des démocrates, etc. Mais dans ce champ-là, effectivement, elle introduit un mode de pensée qui efface progressivement les références à quelque chose comme une pensée de la libération, de l'exploitation, puisque pour elle, ce n'est pas un objet politique, ce n'est pas une question politique.
1:32:40 Et en ce sens, elle joue ce rôle-là, effectivement. Ce rôle-là, c'est-à-dire que votre question peut se transformer en affirmation. Il y a bien une concession opportuniste, on peut dire, aux circonstances. Il y a quand même vraiment une sorte d'agenda. Parce qu'elle sait que c'est ça qu'on attendait. Oui, c'est ce que je veux dire. La carrière fulgurante qu'elle fait de Berkeley à Princeton, en passant par Chicago, à la New School of Social Research, en quelques années, c'est très bien.
1:33:11 C'était pratiquement la première fois dans les universités, c'est très bien. Il faut voir les idées dans les véhicules. Donc l'agenda est un agenda opportuniste avant d'être un agenda... Non, il y a un agenda, mais elle met à profit par opportunisme ce que tu viens de... Enfin, si j'ai bien compris. Mais on peut préciser encore les choses, si vous voulez. Arendt, elle a quand même l'aura d'avoir été... Pour dire, il n'a pas pris dans France, dans une condition difficile. Elle a été par le gouvernement de Vichy internée à Gurs, où si elle n'était pas partie, elle aurait été envoyée à Auschwitz.
1:33:47 Tout ça, c'est des choses qu'il ne faut pas oublier. Donc, elle a l'auréole de cette persécution qu'elle a réellement connue. Elle a été une semaine de prison sous la Gestapo. C'est une femme d'un courage et d'une énergie peu commun, ça c'est sûr. Mais en même temps, justement, c'est très intéressant de voir qu'on vient aujourd'hui de rééditer le journal de Lisa Fittko, parce que Lisa Fittko a vraiment mis dans cette situation, sa situation avec son mari au service des autres. Elle a sauvé plus de 100 personnes. Bon, Arendt s'est sauvé elle-même, il veut cher, tant mieux, bien sûr.
1:34:20 Mais il faut voir ce qu'elle a fait ensuite. Donc, elle a l'aura de ce parcours de persécuté indéniable, et qui n'est pas à la gloire de Vichy et de l'État français de l'époque, c'est certain. L'autre chose, c'est qu'elle a l'aura d'avoir été quand même docteur de Heidelberg. Et donc, qu'est-ce qu'on lui demande, que lui demandent les revues américaines, à la fin des années, au milieu des années, en 46, etc. ? De prendre position sur l'existentialisme.
1:34:50 Et elle va faire des articles très persifleurs, très critiques sur ça, que Camus, vraiment en les traitant en dehors, etc. Et elle va magnifier Jaspers et Heidegger. Donc, elle joue ce rôle-là. C'est-à-dire, les références, y compris en philosophie politique, ce n'est pas l'existentialisme français. C'est évidemment ça qui est en train de se tourner vers le marxisme. C'est au début Jaspers, qu'elle valorise un premier article, et puis ensuite c'est clairement Heidegger. Donc, elle joue ce rôle-là.
1:35:22 C'est un chien. Oui. C'est beaucoup ça, on te disait encore à ce moment-là, tout anticommuniste est un chien. Oui, c'est-à-dire qu'il faut bien comprendre, je pense que c'est le sens de ta question, Loïc, je vais parler sous ton contrôle. Le côté gauche socialiste, d'un point de vue on va dire américain, Amérique du Nord, et que, évidemment, la tonalité du moins que prend son discours est un fait de circonstance, mais n'est pas en lien avec un agenda qui, lui, a une toute autre visée, en fait.
1:35:57 Je crois qu'on peut dire ça. Et en même temps, vous voyez, il y a une chose qui m'avait étonné à un moment, c'est que Arendt est très hostile à la campagne de McCarthy. Donc, on se dit, ah quand même, bon, elle ne va pas trop loin. Mais il y a eu énormément de travaux sur la guerre froide, et on a vraiment montré que dans l'agenda intellectuel de la CIA, McCarthy était un gêneur. C'était absolument excessif, il y avait un général travail, il y avait une rivalité et une mésentente dans les différents courants américains.
1:36:29 Est-ce que les gens comme, oui, dans la CIA un peu intelligente, puisque c'est plus international, il s'agissait de prendre pied dans l'Europe, avant tout française et italienne. L'enjeu, c'était la France et l'Italie. Donc, McCarthy était contre-productif, comme d'ailleurs Heidegger, à un moment donné, aux yeux d'origine nazie. Non, parce que j'ai souvent lu, lorsqu'on me dit que Arendt, objectivement, on sait qu'Arendt publiait dans des revues financées par une grande agence.
1:37:07 Elle était invitée, comme son amie Mary McCarthy, également dans le congrès for Cultural Freedom, etc. Tout ça est connu. En même temps, ironise là-dessus, mais elle a toujours son esprit caustique. On vire aux États-Unis, à cette époque-là, c'est l'époque aussi, il faut vous en souvenir, l'époque dont on est en train de parler, de l'agenda de Hannah Arendt, de Hannah Arendt, où nous avons Brzezinski, qui, lui, très activement, va monter au créneau, va être le véritable idéologue, là, de l'appareil d'État américain.
1:37:40 Mais il est, entre guillemets, libéral de gauche, il est démocrate, il va être secrétaire d'État de Carter, Brzezinski, pas du parti républicain. Il faut être conscient de ça, les frontières entre gauche-droite, etc., qui sont déjà devenues extrêmement floues chez nous, je veux dire que aux États-Unis, et a fortiori à l'époque, on les tient encore bien davantage. Je rappelle que vous avez les French Doctors, ce qui était autour de Reagan comme conseiller, Reagan, l'extrême droite américaine, et Bush Junior, il y avait les French Doctors, dont les deux tiers étaient trotskistes.
Le désaccord sur Adorno et la conclusion sur l'aristocratie
1:38:15 Oui, là, ça nous amène peut-être à une autre partie du débat. S'il n'y a pas d'autres questions, je vais vous inviter à conclure, mon cher Emmanuel Faye. Mais, vous voyez, Dominique, le seul point sur lequel on n'est vraiment pas tout à fait d'accord, c'est sur Adorno. Il avait vraiment le courage, quand on voit le courage critique qu'il avait dans l'Allemagne. Mais ce n'est pas du tout sur ce plan-là que nous sommes hostiles à Adorno. Vous pensez bien ? Oui, oui, oui. Sur Adorno, je ne sais pas si vous avez vu notre soirée avec Bernard Bourgeois.
1:38:52 Oui, je sais. Eh bien, je pense qu'on a argumenté assez clairement sur nos objections extrêmement sévères, mais d'un point de vue philosophique, il n'a rien à voir avec la problématique qu'on est en train de... Oui, c'est un autre sens. C'est un autre sens. C'est un autre aspect d'Adorno. Je pense qu'il faut rendre justice au courage d'Adorno. Et il n'est pas le seul, d'ailleurs, dans l'école de Francfort, à avoir eu un comportement, le dire politique et autres, au-delà de toute critique, sur ces questions-là et sur cette période.
1:39:23 C'est pas sur ce plan-là du tout que nous attaquons à Adorno. Adorno, mais c'est pas du tout le même niveau de contradiction, comme on dit chez nous, qu'on observe avec Arendt. Oui, c'est une pensée riche et complexe dont beaucoup de pensions importantes, parce qu'il n'était pas gagné que dans l'école de Francfort, on soit à ce point qu'il y avait. Par exemple, le dernier assistant de Horkheimer, Alfred Schmidt, était un hégélien marxiste. Oui, oui, oui. C'est pas ouvertement introduit là-dessus.
1:39:53 Et il y en a encore. Même Axel Honneth, qui a, Dieu sait, une qualité de philosophe, est finalement assez bienveillant sur Heidegger. Mais la bienveillance vis-à-vis d'Heidegger a tendance à être dans l'air du temps. Vous évoquiez tout à l'heure le fait qu'à propos d'être et temps, on était finalement plutôt dans l'air du temps. C'était un peu ça au début de votre présentation. C'est ce à quoi ça me fait penser. On a un air du temps qui est quand même, en tout cas dans les milieux de nos élites intellectuelles, et singulièrement celles qui s'autoproclament plutôt de gauche, on va dire, progressistes, etc.
1:40:32 On a quand même un souffle heideggérien qui a été ravivé. Je pense que vous en êtes aperçu. Et alors c'est effectivement pour revenir à Adorno, de ce point de vue-là, il est absolument inattaquable, irréprochable. C'est la dernière des choses qu'on n'ira jamais, on n'aura jamais en titre personnel. Et je pense que ce n'est pas davantage l'idée ni de Bernard Bourgeois ni de ceux qui ont fait une sévère critique de l'école de Francfort ce jour-là que d'attaquer à Adorno sur ce sujet-là.
1:41:03 C'est le problème. On est peut-être toujours en désaccord aussi sur ce que nous reprochons à Adorno, mais en tout cas il n'y a pas de différence sur ce point-là. Voilà, sur cette critique-là, nous ne la faisons pas. Nous n'assimilons pas du tout, pour être clair, la position de Adorno à celle de Hannah Arendt, loin de là. Je dirais même que c'est un peu pas le contraire. On pourrait encourager les jeunes, moi je trouve que ce serait bien de faire ce qu'il t'a su, encourager les jeunes à se poser la question suite à vos ouvrages par exemple, pourquoi en France spécialement la réception de Heidegger a été aussi favorable, au point que toute l'école philosophique française parisienne et française de Sartre à Derrida, on reporte dessiner un art qui pourrait parmi les vivants, et dans l'ombre d'Heidegger.
1:41:51 Je ne sais pas si vous avez des guerres, je ne sais pas si vous avez des guerres. Pourquoi en France, et c'est tellement notoire qu'on a le fameux passage des maîtres anciens de Thomas Bernhard, où il se fout de la gueule très explicitement des intellectuels parisiens à propos des bouses coquettes de Heidegger. Oui, juste un petit mot pour conclure, dans Condition moderne, Arendt écrit que seuls les aristoi, les aristocrates, les meilleurs, sont réellement humains.
1:42:26 Je crois que, voilà, il faut garder en mémoire ce genre de proposition de retour chez Arendt, pour ne pas trop vite en faire une icône de nos démocraties. Ou alors, c'est que nos démocraties se portent vraiment mal. Hélas, j'ai peur que les deux soient vrais. Voilà, donc, merci, merci à tous. Merci.