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Wagner suspend le Ring au milieu de Siegfried
2:58 Bonsoir chers amis, je suis bien content de vous retrouver. Je suis désolé de vous avoir laissé tomber la semaine passée, j'ai eu un petit accident de santé, une très courte hospitalisation que je regrette d'autant moins qu'elle m'a permis de faire des contrôles fondamentaux et qui ont abouti à ce résultat qui n'avait rien de très grave. Le plus extraordinaire, et le plus intéressant que de parler de moi, c'est de savoir que j'ai interrompu la narration du Ring, précisément à ce moment du Ring, qui a vu Wagner lui-même suspendre son projet, ne compare pas au compositeur, mais Wagner a suspendu l'élaboration à la fois du texte et de la musique et de la composition de la partition du ring, justement au deuxième acte de Siegfried.
4:05 C'est pour ça que je remercie Philippe d'y être parvenu en très peu de temps. Il dit, comme il dit dans une lettre, j'ai laissé mon héros dans la forêt au milieu des oiseaux. C'est la fameuse scène qu'on appelle quand on la joue en extrait, et non pas en intégrale, pour donner un titre à l'extrait, on l'appelle les murmures de la forêt.
4:35 Regarde, c'est un cadrage un peu bizarre. Les murmures de la forêt. Comme vous avez sans doute remarqué, la grande forêt de Tone est un peu le personnage principal de l'affaire, je vous dirais après le contexte, tout ça, ce qui est important à savoir pour l'instant, puisque jusqu'ici, ceux qui ne découvrent l'œuvre ne connaissent du ring que les quelques extraits du tout début de L'Or du Rhin, qu'on a vu tout au début de ce cycle.
5:10 Mais ce qu'il faut… Le plus important de savoir, c'est que si l'on prend les quatre grandes parties, les trois plus le prologue, donc l'Or du Rhin, le prologue, la suite, la Valkyrie, qui dure quatre heures à peu près comme les autres, le Siegfried et le Crépuscule des Dieux, Siegfried occupe une position médiane, le Crépuscule des Dieux étant plus long que les autres. Donc, il a laissé tomber son œuvre au milieu. Vous savez, je suis un peu fasciné par la médiation, Se reporter au milieu, si je vous racontais toute l'histoire du Ring depuis le début jusqu'à la fin, on n'en finirait pas tellement qu'il y a de péripéties.
5:52 C'est pourquoi en se plaçant au milieu, on peut à la fois parler de ce qui va du milieu vers la fin et rétroactivement de rappeler ce qui s'est passé depuis le début jusqu'au milieu. Or, ce milieu, c'est précisément cette scène de la forêt qui coïncide avec le deuxième acte. Tous les grands ouvrages de Wagner comportent trois actes. Le deuxième acte est donc toujours l'acte du milieu. Je rappelle des choses simples à retenir mais fondamentales pour comprendre beaucoup de choses.
6:23 Donc la scène de la forêt, elle se situe au deuxième acte, donc au milieu de Siegfried, l'opéra Siegfried, le drame lyrique, c'est un opéra, étant au milieu de la tétralogie. Alors vous me direz, c'est géométrique, c'est arithmétique, il y en a marre cette histoire de milieu, mais voilà, c'est là qu'on voit que la notion de milieu est toujours surdéterminée, si je la fais intervenir, c'est qu'il y a des enjeux philosophiques. C'est que c'est un milieu dans tous les sens. Vous savez comment on dit milieu en italien ? Mezzo. Or, la scène de la forêt est un merveilleux intermezzo.
7:01 Vous voyez, en allemand, Zwischenspiel, Zwischen, c'est entre, n'est-ce pas, comme between en anglais. Spiel, c'est le jeu, un mot à mot, un entrejeu, pas un entrejambe ou un entretemps, mais un entrejeu. Je ne comprends pas très bien ce qui se passe avec mon cadrage.
7:36 Ce qui fait que c'est en plus une détente, une pause dans l'action. Wagner a laissé tomber son œuvre pour la reprendre 12 ans plus tard, entre 11 et 12 ans plus tard, il a fait lui-même un grand entracte, un long Zwischen spiel, un long intermezzo, dans l'intervalle desquels il n'est pas resté sans rien faire.
8:10 Il a composé les deux œuvres que même ceux qui ne sont pas très wagneriens placent au-dessus de tout, et qui n'ont rien à voir avec le ring, deux œuvres qu'on ne peut plus opposées mais qui ont en commun de marquer un tournant dans son écriture musicale, qui va être lourde de conséquences pour la suite de l'histoire de la musique européenne. C'est Tristan, une des œuvres les plus tragiques, et au contraire, sa seule grande œuvre comique, Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg, Meistersinger, pour lesquelles Nietzsche avait un véritable culte.
8:48 Ce sont d'ailleurs les deux œuvres que Nietzsche a toujours mis en dehors de toutes les critiques qu'il pouvait formuler sur Wagner. Il dit dans une lettre, dès l'instant qu'il y a eu une partition pour piano de Tristan, je devins wagnerien. Il était bien jeune à ce moment-là, mais il a toujours été fidèle à Tristan, même sur son lit d'hôpital dans l'asile psychiatrique vers la fin.
9:18 Il confie à un moment donné, dans l'intervalle de lucidité, qu'il en est toujours à la recherche d'une œuvre d'une aussi terrible infinité que Tristan. Donc, voilà. Wagner laisse tomber le ring. Là, laisse tomber Siegfried qui est dans la forêt au milieu des oiseaux. Je vais revenir sur comment on en est arrivé là. Et il se met à composer tout à fait autre chose parce que son feeling a évolué. Il a un grand problème personnel avec un grand amour de sa vie, Mathilde Wesendonck, avant qu'il connaisse Cosima, la fille de Liszt et qu'il l'épouse, n'est-ce pas ?
9:56 Et auprès de laquelle il mourra à Venise. Je comprends beaucoup mon cadrage. Ah d'accord, donc c'est chez moi alors. Je tenais à rappeler tout cela parce qu'il y en a qui ont eu la gentillesse et le courage de me dire qu'ils étaient un peu embrouillés depuis le début du ring, alors qu'ils se rassurent.
Les trois mondes et le rapt de l'or par Alberich
10:27 Le ring embrouille beaucoup de gens. Et là, je vais commencer à clarifier. Qu'est-ce qu'il fait, Siegfried du milieu de la forêt ? Revenons à ce que nous connaissons, à l'or du Rhin. Je rappelle brièvement. À l'origine de tout, il y a l'or au fond du Rhin. En ce temps-là, il n'y a pas d'homme. Il y a des dieux, des géants, des nains. Il n'y a pas encore le genre humain. Côté cosmogonique dans le ring, comme si c'était avant l'apparition de l'homme sur terre, les grandes forces naturelles. Il n'y a pas de tragédie pour l'instant, l'or est au fond du Rhin.
11:13 C'est ce que vous voulez, ça peut être des reflets dans l'eau, des paillettes, des crépuscules, etc., qui a suggéré une partie de cette mythologie. Mais peu importe, ces oiseux, ce genre d'hypothèse, vous savez que je n'aime pas les interprétations, et je préfère des choses plus rigoureuses et plus objectives. Et il est gardé par les trois filles du Rhin, que vous avez vu s'ébattre. Il a fait un drôle de numéro d'allumeuse et de vamp auprès du nain Alberich.
11:44 qui vient des profondeurs du monde souterrain. Je vous rappelle, trois mondes. Souterre, le Nibelheim, le monde des elfes, Albe, Alberich, ça veut dire le roi des elfes. Le monde souterrain, ça c'est en dessous de la terre, à la surface de la terre, les géants, et au-dessus, sur les hauteurs, sur les hauteurs lumineuses, les dieux. Voilà le partage. Donc les trois filles font un numéro de vamp à Alberich, elles sont aussi gracieuses, sveltes et folâtres que le nain, et difformes, bossues, qui sont mauvais, enfin relisez Michel Clouscard, refondation progressiste, vous verrez un saisissant portrait d'Alberich.
12:30 Justement, qui s'identifie ici au prolétariat, tel qu'il est vu par les classes dominantes. Donc, rappel rapide, elle garde l'or, mais elle le garde un peu mal parce qu'elle bavarde. Les femmes au lavoir, au Rhin, à l'eau, à la rive, c'est structurel. Les femmes sont plus libres un peu en dehors du village, lorsqu'elles vont à la rivière ou au puits, j'ai vu ça en Afrique bien souvent, et elles sont pestionnées par les matrones, par les maris, par les frères, parlent plus volontiers entre elles.
13:17 Mais là, elle parle un peu trop parce qu'après avoir envoyé le nain sur les roses en lui faisant croire qu'il avait sa chance, enfin, il passe un sale quart d'heure, vous vous rappelez, on l'a vu, donc je n'y attarde pas, on l'a vu, on l'a entendu. Elle parle entre elles de l'or du Rhin et elle dit qu'il y en a une seule, l'aînée qui est sage et qui leur dit « faites attention, je vais dire surveiller l'or au lieu de bavarder ». Et elles disent « qu'est-ce qu'on craint ? ». Et là, il y a le rappel de l'algèbre qui règle tout le ring. Elles répondent « tu connais bien la règle, ne peut s'emparer de l'or que celui qui renonce à l'amour ». Or, aucun être déjà, d'une manière générale, n'est prêt à renoncer à l'amour, à tout sauf à l'amour, mais alors surtout pas celui-là, n'est-ce pas, qui ne cesse de nous importuner depuis tout à l'heure avec sa libido, n'est-ce pas, celui-là il risque pas de renoncer à l'amour.
14:13 Et le nain qui entend tout ça, tout d'un coup se dit j'ai plus rien à perdre, on m'a envoyé sur les roses, mais j'apprends qu'avec l'or j'aurais peut-être pas l'amour mais j'aurais la puissance sur le monde, n'est-ce pas. Et donc, il prononce le terrible thème du renoncement à l'amour, le leitmotiv du renoncement à l'amour, il s'empare du Rhin, le Rhin s'obscurcit, il n'a plus sa lumière, son naturel qui était l'or, n'est-ce pas ? Et là, c'est un peu le péché originel qui va commander tout le reste de l'œuvre. Bon. Mais enfin, il a été rigolo, le nain. Je veux dire, il a pris l'or comme ça, mais il a renoncé à l'amour. Il y a un algèbre, je veux dire. Il y a un gain, il y a une perte.
Le Walhall, le salaire des géants et la ruse de Loge
14:50 Puis on se retrouve chez les dieux, je vais vite, les dieux viennent d'achever non pas la construction du palais, les dieux ne travaillent pas, a-t-on vu les pharaons ramasser, se pencher sur le sable comme dit le poème de Brecht que vous avez souvent cité, a-t-on vu les rois ramasser les cailloux. Non, mais ils ont commandé aux géants, précisément à l'étage inférieur, les titans, un peu comme chez les Grecs qui travaillent pour les dieux tout en ayant des rapports conflictuels. Et les géants fabriquent des armes pour les dieux, c'est les forgerons, comme Alberich qui est un forgeron.
15:25 Et donc, ils ont commandé quoi ? Une demeure qui les mettrait à l'abri de toutes les avanies du destin, de toutes les menaces du monde extérieur, le Walhall, l'Olympe, l'équivalent de l'Olympe dans le monde germanique. Le bourg, n'est-ce pas ? Bourg, ça veut dire une forteresse, tout simplement. Tous les trucs qui se terminent par Bourg, Sarrebourg, Strasbourg, c'est la ville fortifiée dans laquelle, au temps du Moyen Âge, alors historiquement, la population du fief se réfugie en cas d'attaque ennemie, sous la protection du seigneur du coin.
16:04 Donc, ils ont fait construire le palais et bien sûr toute peine mérite salaire. Les géants n'ont pas travaillé pour rien, pour les dieux. Et ce qui avait été convenu, on l'apprend dans la discussion entre Wotan, le roi des dieux, et son épouse Fricka, entre Zeus et Junon, entre Jupiter et Junon, entre Zeus et Héra, comme vous voulez, c'est les mêmes fonctions tout ça. Il avait été convenu qu'il serait payé par l'obtention de la déesse de la beauté et de l'amour.
16:36 Ça va toujours ensemble, je ne reviens pas, on a fait le parallèle depuis Platon, une réflexion sur la beauté et une réflexion sur l'amour et vice versa. Donc Freya, qui veut dire mission même radicale que Frey, qui veut dire libre, free, n'est-ce pas, a été promise. Et lorsque, dans l'Or du Rhin, on remonte chez les dieux après la scène du rapt de l'Or, donc je reviens à mon fil, on assiste à une scène de ménage entre le roi des dieux et son épouse. C'est un roi des dieux qui a l'air d'être avoir tous les pouvoirs sur l'univers, qui craint beaucoup son épouse, qui est la gardienne de la loyauté conjugale.
17:16 Comme Jupiter, elle a un époux plutôt folâtre qui aime bien aller séduire quelques mortelles ou quelques autres divinités de son épouse. Il est par exemple le père des Valkyries qu'il a obtenu en fécondant Erda, Erda, Earth, la terre. On verra apparaître à la fin de l'Or du Rhin. Donc, il y a une scène de ménage, parce qu'elle dit « mais tu ne vas pas donner ma sœur à ces monstres, à ces géants, à ces rustres, vous n'avez pas besoin de faire un dessin ni d'insister », pour les raisons pour lesquelles elle trouve ça incongru.
17:53 Et Wotan, qui est l'incarnation du mec, que j'avais dit du mec, c'est-à-dire de l'homme en général, pas du genre humain, je me mets dedans, je veux dire, à le défaut vraiment auquel échappe pratiquement très peu, en tout cas pas moi, C'est la veulerie et la lâcheté, c'est-à-dire le propre des hommes qui ont un défaut, c'est que ce qu'ils veulent, ils le veulent le plus vite possible, ça c'est la veulerie. Et quant aux soucis, les choses désagréables, le contraire de ce qu'on veut, ils disent « on s'arrangera plus tard, je trouverai un truc ». C'est exactement ce que fait Wotan.
18:23 Il dit « mais j'ai promis ça aux géants, on s'arrangera, bon, si tu veux pas qu'on donne Freya ». Donc très rapidement, quand les géants arrivent pour réclamer Freya, ils sont deux, deux frères, vous savez le problème des fratries dans la mythologie, Rémus, Caïn et Abel. Alors, Fasolt et Fafner, des deux géants, il y en a un qui est un peu moins rustre, un peu plus tendre que l'autre, et qui est encore plus malheureux que l'autre de voir qu'on ne veut pas leur accorder Freya, qui aurait apporté un peu de douceur, n'est-ce pas, dans le Riesenheim, le royaume des géants, là, où c'est pas tendre tous les jours, n'est-ce pas, c'est un monde laborieux.
19:12 Et le conflit menace d'éclater entre les deux géants et les dieux, menace d'en venir aux armes, aux mains. Et c'est ce qui prouve que les géants, il faut faire attention, je veux dire, ça peut menacer les dieux. Et Wotan empêche d'ailleurs les dieux de se fâcher et de répondre à l'insolence des géants, parce qu'il est le gardien, lui, comme Jupiter, de la légalité. Il a les lois des pactes gravés sur sa lance, les runes, c'est des écritures nordiques, exactement comme Zeus qui est un dieu de la cité, ce n'est pas un dieu du chaos, ce n'est pas une divinité primitive, on avait vu ça, si vous vous rappelez bien, dans la logique du sujet, et dans la mémoire et anamnèse, anamnèse et oubli.
20:01 Donc Zeus est bien obligé de tenir compte un petit peu de temps en temps de la parole donnée. S'il ne veut pas donner Freya, il faut qu'il donne un équivalent. Mais son âme damnée, son conseiller pour l'éclairer à ce niveau-là, c'est-à-dire le dieu du feu, Loge, le Hermès, le Mercure, l'intelligent, le rusé, n'est-ce pas ? Comme le feu est mobile et voyage en permanence dans le monde entier, donc il n'est pas toujours là. C'est lui dont on a le plus besoin et il n'est pas là quand la scène éclate. Et voilà qu'il arrive, in extremis, donc je vais assez vite, et Wotan lui dit « tire-moi de là, qu'est-ce que je peux donner en échange de… »
20:40 Alors le feu se fait un peu prier, mais c'est à qui il a affaire, il dit « tu as promis Freya, l'amour, la beauté, qu'est-ce que tu veux qu'on donne en équivalence ? » Rien ne peut remplacer la beauté. Moi, je connais tous les êtres en bas, en haut, vous savez, le feu, il est souterrain. Retenez bien ça, ce n'est pas un dieu comme les autres, lui, il participe de tous les règnes. On a besoin du feu pour fondre les métaux dans les souterrains et c'est le feu aussi qui éclaire le ciel, c'est pas le jour. Donc, il est en bas, il est en haut, il est au milieu.
21:13 Feu qui était l'élément fondamental pour Héraclite, vous voyez, il lui dit, je ne peux pas te donner l'équivalent à personne, sauf un. Comme il a voyagé partout, il est au courant de la première scène primitive, que le nain a volé l'or, dépité de voir que les filles du Rhin ne voulaient pas de lui, qu'il n'avait rien à regretter en renonçant à l'amour. Je rappelle pour ceux qui auraient pris le train en marche, je ne m'attarde pas trop, on ne va pas tourner en rond. Lui, il s'est emparé de l'or et en renonçant l'amour, il a pu par magie forger avec l'or un anneau qui donne la puissance sur le monde. Voilà les termes, l'amour, les roses, etc. Ou bien la richesse et la puissance mondaine.
La malédiction de l'anneau et la fin de L'Or du Rhin
22:01 Et avant de continuer le pitch, je précise, parce qu'on est ici dans les concepts fondamentaux, que Alberich, lorsqu'il prend l'or, dit avec l'or, pour prendre l'or j'ai dû renoncer à l'amour peut-être, mais grâce à l'or je pourrais acheter le plaisir. Vous voyez cette distinction ? Belle distinction entre l'amour et le libertinage. Je ne fais pas de la morale. Le nain et le texte Wagner montrent bien la dichotomie. Avec l'or, je n'aurais pas l'amour, mais je pourrais toujours acheter le plaisir.
22:34 C'est un peu l'histoire. Tous les romans, les millions de romans, de films tournent autour, n'est-ce pas ? Cette ambiguïté de ne pas savoir si on est aimé pour soi-même ou pour sa fortune, ce sont des banalités. Mais enfin, des banalités actuelles depuis quelques milliers d'années. Du coup, on décide d'aller faucher, il n'y a pas d'autre mot, l'or à Alberich qui va se retrouver.
23:04 Il a renoncé à l'amour pour avoir l'or et voilà qu'on lui prend l'or. Et ça, c'est Wotan qui dit comment tu veux qu'on s'empare de l'or, le nain a l'air puissant. Il y a un cri terrible de Loge, n'est-ce pas ? Pour ceux qui veulent bien écouter la version audio, Durch Raub, par le vol. Le Raub, c'est le rapt, vraiment, vous voyez ? To rob en anglais, vous voyez ? Donc, il descend dans la profondeur des nains. On avait vu, vous rappelez, les enclumes, on entendait les enclumes, et profitant de la vanité du nain, ils le mettent au défi de se transformer en petit animal, en crapaud, ils mettent le pied dessus, ils le remontent à la surface si tu veux te libérer, tu entasses l'or.
23:43 Voilà, tu entasses l'or devant Freya, parce que les géants, tant qu'ils n'ont pas l'or, ils gardent leur otage, c'est Freya qui est terrifié. Les géants, ils vous rappellent la version dessin animé qui est très suggestive. Ils entassent l'or, mais Wotan a gardé l'anneau. Il y a tout le trésor qui coûte. Ce que les géants ont dit, vous cachez, entassez l'or jusqu'à ce qu'on ne voit plus Freya. Alors celui qui est sentimental, vous rappelez, c'est pour ça que j'en ai parlé.
24:15 Une fois que l'or est entassé, tourne autour pour voir si vraiment on ne la voit plus, mélancoliquement en disant « je renonce à Freya à la douce » et c'est dur de s'en séparer. Et tout d'un coup, il voit ses yeux à travers un trou, donc il manque quelque chose, dans l'entassement du trésor, il manque l'anneau que Wotan a gardé au doigt. Donc la tension reprend et au moment où la guerre de nouveau va éclater parce que Wotan ne va pas lâcher l'anneau qui donne la puissance sur le monde, à ce moment-là, la terre s'ouvre, surgit Erda, la divinité tellurique par excellence, la terre qui comme une prophétesse, comme une Pythie, dit à Wotan, Wotan, laisse tomber, jette l'anneau, laisse l'anneau.
25:03 Parce qu'entre-temps, Alberich, vous vous doutez bien que devant le dépouillement total d'Antilopchir, on dit que c'est le méchant, le vilain, moi je le défends sur un point, c'est qu'il est rigolo, il a respecté l'algèbre, ou l'or, ou l'amour. Là, il n'a ni l'or, ni l'amour. Et du coup, dès l'instant que Dieu lui a arraché l'anneau du doigt, il a maudit l'or. Et là commence la malédiction de l'anneau. Tous ceux par les mains duquel il passera finiront mal, il suscitera toujours l'envie, le désespoir, la mort, etc.
25:38 Donc Erda dit Wotan, laisse, laisse, laisse l'anneau. Tous les dieux sont suspendus, parce que depuis le début on se demande si Fricka va récupérer sa soeur, si les géants vont avoir leur salaire en or et s'en aller, qu'on va enfin pouvoir inaugurer notre nouvelle apparition, le palais des dieux, le Valhalla, n'est-ce pas. Et Wotan sortant d'une méditation, jette l'anneau. Finalement, les deux géants s'en emparent et partent avec le trésor dans des sacs.
26:10 Freya, libéré, saute de bonheur et de joie dans les bras de sa sœur, tout est réglé. Sauf que les deux géants, ça commence, vous avez vu ça dans les films, « Le bon, la brute et le truand », dès qu'il y a Magot, on s'y dispute pour le Magot. Et Fafner, le moins sentimental des deux, tue son frère. Le casque qui rend invisible. Il le tue. Et c'est ce Fafner-là, le seul frère, le seul géant qui reste, le dernier survivant de la race des géants, qui se transformera après la fin de L'Or du Rhin en dragon et qui veillera comme l'oncle Pixou sur le trésor, qui ne fera que, comme il dit, je veille et je repose. Tout ce qu'il fait, il se repose sur son capital.
26:58 La postérité. Wotan, terrifié, voit que la malédiction est sérieuse, il y a déjà un mort. En marchant, son pied bute sur une épée qui est tombée du trésor qu'a emporté Fafner, du trésor de L'Or du Rhin. Il ramasse cette épée et il en fait l'épée des dieux. Il dit « Maintenant, il faut que je forge une armée qui me protège contre la vengeance du monde souterrain ». Voilà comment se termine L'Or du Rhin. Les dieux rentrent dans le Valhalla, Il y a de l'orage dans l'air parce qu'il y a eu de la tension dans tout ça.
27:30 Cet orage est magnifiquement illustré par Donner, le dieu du tonnerre, Donner, un orage qui éclate et immédiatement, quelques secondes après, diapré, un arc-en-ciel surgit qui va être le pont qui permet au dieu, l'arc-en-ciel, le contraste musical est saisissant entre l'orage et l'arc-en-ciel, vous en doutez bien, qui permet au dieu de rentrer enfin dans leur palais. Or, ce pont-là, l'arc-en-ciel, il enjambe quoi ? Un pont, il enjambe une rivière, un fleuve, il enjambe le Rhin. Et au moment où les dieux, où tout est réglé, l'orage a dénoué la tension qu'il y avait, l'orage a crevé, si vous voulez, l'arc-en-ciel a fait cesser l'orage, l'éclaircie.
28:10 On va pénétrer dans le Valhalle et quand ils sont sur le pont, on entend loin dans les profondeurs du Rhin, le chant des filles du Rhin qui pleure l'or perdu. Et ça se termine là-dessus, par une rigolade obscène des dieux, où Wotan dit « Fais les taire » à Loge, à son âme damnée, « Fais les taire ». Loge les charrie un peu, comme des filles qui ne sont jamais contentes, etc. Et les dieux rentrent, c'est étrange, ça laisse, on sent bien qu'il y aura des suites, restez là-dessus. Ça reste sur les filles du Rhin qui pleurent l'or perdu.
28:45 Voilà pour ce qui est de L'Or du Rhin. Avant de continuer la suite, une petite anecdote, bien sûr, avec le temps qui m'est mesuré, si je vous dis des anecdotes, c'est que l'enjeu vaut le jeu, pour prendre un jeu de mots hégélien. Le jeu spiel vaut, passer par l'exemple, le Beispiel. Cet exemple c'est quoi ? C'est les dernières secondes de Wagner, mort à Venise. Je vous ai dit qu'il est mort à Venise, et il le sait très bien Visconti.
29:25 Wagner, c'est dans le journal de Cosima, les dernières secondes de Wagner, il est dans la pièce à côté, il a déjà eu des problèmes cardiaques, n'est-ce pas ? Il joue au piano la scène dont je viens de vous parler, le chant des filles du Rhin qui pleure l'or perdu. Il cite une des paroles à Cosima. Elle chante le texte que j'avais écrit où elles disent « tout ce qui s'agite là-haut est fallacieux ». Et Wagner rajoute « dire que j'ai pu exprimer cela autrefois, je les aime bien ces êtres simples, en parlant des filles du Rhin, ces êtres des profondeurs ». Et ils meurent en crise cardiaque.
Siegmund, Sieglinde et l'épée dans l'arbre
30:08 C'est vraiment quoi ? Je refaire, je clos mon anecdote. Donc la suite ça va être quoi ? Je vous ai dit, il n'y a pas d'hommes dans L'Or du Rhin, il y a des géants, des dieux, et des nains, il n'y a pas encore les hommes. Quelque chose qui ressemble à des hommes, mais pas encore des hommes de l'histoire, pas des royaumes, pas des souverains, mais des hommes très historiques apparaissent dans la Valkyrie, la suite. La suite c'est la Valkyrie. Alors, Melchiri, très rapidement, je suis obligé d'aller rapidement, c'est pour ça que je m'attarde sur les scènes récapitulatives à partir de cette séance, parce que Wagner, très conscient de la longueur de la chose, a très intelligemment placé des grandes scènes où un personnage raconte ce qui s'est passé jusque-là, ce qui permet à celui de prendre en marche, de suivre assez bien.
31:03 Et récapitulation musicale aussi avec les leitmotivs. Et donc, dans la Valkyrie, on voit un fuyard dans la forêt, sous un orage épouvantable qui se réfugie dans une maison qui est au cœur de la forêt, nous sommes un peu dans la préhistoire, au cœur de la forêt avec un arbre planté dans la maison, et dans l'arbre une épée enfoncée jusqu'à la garde. Vous retrouvez ça dans la légende arthurienne quand c'est pas dans un rocher, c'est un arbre. Et bien sûr personne ne peut l'arracher.
31:38 Et il se réfugie là et là une femme le trouve évanoui, une femme seule dans la maison, apparemment le mari n'est pas là. Elle lui donne à boire, bon il se regarde et elle signe du premier plan, c'est tout très différent de l'or du Rhin. Je vous ai déjà dit que souvent l'auditoire féminin de Wagner préfère la Valkyrie, c'est le plus bouleversant au niveau humain, strictement humain, ce n'est pas des dieux ou des géants. Et donc ils ont une attirance, ils se regardent, la pitié de se fuir, qui est un vaillant guerrier, mais qu'à chaque fois n'a pas de chance, son épée s'est brisée au moment où il allait défendre la veuve et l'orphelin.
32:17 Mais nous, nous apprenons au travers de son récit, donc je vais vite, que ce fuyard-là fait partie de la descendance de Wotan. Wotan sait maintenant que s'il veut lutter contre le travail souterrain d'Alberich qui rêve de vengeance et qui gratte par en dessous avec toute la puissance que lui a donnée l'or pour que le monde des dieux s'écroule un jour et qu'il récupère l'anneau, non pas pour le rendre aux filles du Rhin, mais qu'il le récupère pour lui. Wotan, pour lutter contre ce danger souterrain, Il a besoin d'une armée d'élite, mais pour ça il a besoin de gens qui agissent sans que lui les commande.
32:52 Vous voyez, toute ambiguïté est là, qui agissent librement, entre guillemets. Et c'est un de ceux-là qui raconte à la femme ses malheurs, qu'il n'a jamais eu de chance, qu'il vaut mieux qu'il reparte, qu'il ne reste pas dans sa maison. Il a remercié de l'avoir donné de l'eau, d'avoir réconforté, mais il faut qu'il parte car il n'amène que le malheur. Et elle dit « Oh, pfff, moi c'est pareil, j'ai été marié de force à une brute, je vis dans cette maison, le malheur c'est pas toi qui l'as mis ici, il est déjà là ».
33:24 Il y a une espèce de connivence des deux. Alors je vous dis tout de suite, on apprendra à la fin du premier acte de la Valkyrie qui vont se reconnaître comme frères et sœurs jumelles. Et oui, les futurs parents de Siegfried, les prochains, parce qu'à la fin de l'acte, Siegfried est conçu, c'est une histoire scandaleuse. Les parents de Siegfried sont frères et sœurs jumeaux et le père de Siegfried, Siegmund. Lorsque le mari revient, il voit sa femme discutant avec un étranger.
34:02 Alors, il lui dit, bon, l'hospitalité c'est sacré, donc cette nuit-là, on t'héberge, mais demain, combat à mort. Parce qu'il reconnaît en plus un ennemi de son clan. Et avec d'étranges histoires totémiques, je ne peux pas tout raconter, mais vous voyez, Siegmund appartient par Wotan au totem du loup, Wolf, alors que le mari s'appelle Hunding, Hound, vous voyez en anglais, Hound, le chien, n'est-ce pas ? Soit dit en passant, ils sont vraiment ennemis.
34:33 Et donc le mari revient et prend sa femme, rentre dans la chambre, très bien l'autre il faudra se battre à mort demain et l'autre se retrouve tout seul dans la maison la nuit sans armes avec en perspective un duel à mort le lendemain. Mais en rentrant, pendant que le mari la prend par la main, elle a le temps de faire un signe à Siegmund en lui montrant l'arbre où il y a l'épée. Et là, il y a un truc. C'est un très beau solo de Siegmund, qui veut dire que mon père, que je n'ai jamais connu pratiquement, avait promis à ma mère qu'une épée m'était destinée par laquelle je serais invincible.
35:16 Il est dans ses réflexions lorsque surgit la femme qui vient d'endormir son époux avec des breuvages et des herbes, ce que vous voulez, et qui lui raconte que cette épée a été plantée par un étranger. Un homme avec un monocle, on reconnaît Wotan, Wotan qui est devenu un Wanderer, quelqu'un qui voyage, qui erre sur la terre pour savoir comment ça va se passer, qui observe.
35:46 Je suis venu pour voir, pas pour agir. Et donc, mais pour l'instant, le... Le nom n'est pas prononcé, elle dit, je me suis senti irrésistiblement attiré par lui, cet étranger, qui a planté l'épée dedans et depuis personne n'arrive à la retirer. Elle ne sait pas bien sûr que c'est son ascendance puisqu'elle est soeur jumelle de Siegmund dont c'est le père. Donc, je passe très vite, il y a un magnifique duo d'amour, un des plus beaux de l'histoire lyrique, Je le dis pour ceux qui connaissent l'histoire de la musique du XXe siècle, il y a des passages qui annoncent d'une manière saisissante La Nuit transfigurée de Schoenberg.
36:35 C'est un sextuor pour cordes, une œuvre hallucinée et hallucinante, la nuit transfigurée. Donc à la fin de ce duo, au moment où ils se reconnaissent comme frères et sœurs jumelles, avec un effort énorme, Siegmund tire l'épée de l'arbre, et d'une telle manière, et la musique est suggestive, c'est aussi difficultueux qu'un accouchement.
37:05 On peut dire que cette manière de tirer l'épée est une manière d'assurer l'acte phallique. Siegmund, là, maintenant, peut enfanter Siegfried. Voilà, ça c'est le premier acte qui se termine sur ce magnifique duo d'amour avec nuit de printemps. Deuxième acte, toujours pareil, comme dans L'Or du Rhin, la femme de Wotan, chez les dieux, au Valhalla, On revient en haut. Il dit qu'est-ce que c'est que ça, un frère et une soeur jumelles ? Où on va ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? C'est scandaleux.
Fricka, Brünnhilde et la tragédie de Wotan
37:40 Au niveau meurtre, c'est encore tes manigances, elle parle à son royal époux. Tu dis qu'il agit librement, mais par derrière, tu fais en sorte qu'il puisse avoir une épée qui le rend invincible. C'est jamais clair ces histoires. Il y avait sur France Musique, il y a une vingtaine d'années, toute une série d'émissions sur le ring, qui avait pour titre la tétralogie deux points la tragédie de Wotan pas de Siegfried vous voyez alors que c'est la mort de Siegfried qui est l'acte tragique par lequel Wagner a tout commencé qui est le noyau de l'oeuvre mais quand on regarde de près Wotan avec ses contradictions permanentes n'est ce pas ses promesses non tenues ses grands desseins est le véritable héros de la tétralogie présent ou absent Donc Wotan lui dit « tu ne comprends pas la jeunesse, frères et sœurs jumelles, qu'est-ce que ça peut faire ? »
38:40 Il s'aime, non ? Alors lui, il le prend. Il n'est pas question de toujours pareil. Et de nouveau, comme dans L'Or du Rhin, il cède. Il est quand même gardien des lois. Il cède et il l'appelle la Valkyrie. Qui est la Valkyrie ? Une des neuf Valkyries. Comme Zeus a eu, rappelez-vous, les neuf muses avec Mnémosyne, très important.
39:14 Wotan, parmi toutes ces valkyries, ce sont des divinités, des vierges guerrières qui ont pour mission d'aller ramasser sur les champs de bataille les cadavres des héros qui sont morts vaillamment, courageusement, pour en faire au Valhalla, justement, chez les dieux, une armée d'élite. Toujours pour combattre le monde souterrain, ne perdez pas l'enjeu. Donc, la Valkyrie…
39:45 La Valkyrie au singulier, c'est Brünnhilde, c'est son prénom, c'est la fille préférée de Wotan. Sur les neuf, il y en a une qui l'aime, à qui il dit « Quand je te parle à toi, c'est comme si je me parlais à moi-même, tu es ma pensée intime ». Et elle répond « Que suis-je sinon ta volonté ? » Il y a une complicité entre deux qui agace d'ailleurs l'épouse. Lorsqu'elle a obtenu de Wotan qui renonçait à soutenir le duel qui doit avoir lieu le matin, Wotan était rassuré, il est arrivé à retirer l'épée, l'épée qui rend invincible, il va avoir raison du mari et donc il va créer une race de héros, ce dont j'ai besoin.
40:23 Et là, il vient une fois de plus de voir, de se voir mis en échec par son épouse et obligé de dire à la Valkyrie, je t'avais dit d'aller chercher, de faire triompher. Vous savez, c'est comme chez les Grecs, les dieux dans les combats d'une manière invisible favorisent un tel ou un tel dans le combat rapproché. Et je t'avais dit de faire triompher Siegmund contre l'horrible mari, contre Hunding, contre Orhan.
40:54 Voilà, Fricka a décidé, tu fais. Et là, il y a une des scènes récapitulatives les plus longues, je vous la recommande. Et ici, je voudrais vous produire un document qui, pour ceux qui peuvent se le procurer, parce qu'il est un peu cher, mais sinon, à consulter en bibliothèque. Je vais vous trouver ça.
41:27 Voilà, je l'avais montré rapidement la dernière fois, mais voyez, je le montre ici, c'est chez Fayard, et ça s'appelle « Guide des opéras de Wagner ». Là, vous avez tout, tout, une longue introduction, la manière de composer Wagner, et c'est de loin ce qu'il y a de mieux dans le genre, je veux dire, discographie à la fin, tous les textes, n'est-ce pas, Les leitmotifs, pour ceux qui savent lire les partitions, une liste des leitmotifs, vous voyez par exemple, au moment où ils apparaissent, il n'y a plus qu'à se laisser guider.
42:09 Comme ici, vous avez des leitmotifs, de l'épée, de l'oiseau, etc. Le problème, c'est qu'il est très cher, il est entre 40 et 55 euros, j'ai regardé sur internet, parce qu'il est épuisé. Donc voilà, consultez si possible en bibliothèque, mais vous avez tout ça. Sinon vous avez sur Wikipédia, vous avez tout sur le ring, les résumés, vous n'avez pas l'intégralité du texte dans le détail.
42:43 Donc il dit à la Valkyrie tu vas faire triompher et cette scène, je vais lire quelques extraits quand même, n'est-ce pas ? Pour montrer l'étrange relation qu'il y a entre Wotan et sa fille. Oui, donc c'est…
Lecture du monologue récapitulatif de Wotan
43:15 Les scènes récapitulatives, celles qui permettent, si on est perdu, et là je réponds à ceux qui ont eu la gentillesse, celles qui m'ont dit qu'elles étaient un peu paumées, pour parler plus familièrement dans le ring, reportez-vous à ces scènes récapitulatives, C'est la récapitulative, la première du genre chronologique. L'Or du Rhin n'a pas encore assez de matériaux, c'est un prologue pour qu'on récapitule, mais dans la Valkyrie, dès le deuxième acte, je vous l'ai dit, grand dialogue entre Wotan et sa fille, n'est-ce pas ? Elle le voit dans un état épouvantable, l'épouse triomphante a quitté la salle et elle arrive tout en arme, comme ça, vierge-guerrière, elle voit son père dans un état en disant « moi, le roi des dieux, je suis le plus contraint, le plus minable, je veux dire, le plus asservi ».
44:01 Et puis, qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui te met dans cet état ? Il raconte et là, regardez comment il résume ce qu'on n'a pas vu nous, de même que dans Star Wars, mais aussi bien dans Le Seigneur des Anneaux, vous avez des parties qui, dans la chronologie, tiennent après, mais qui sont censées dire ce qui s'est passé avant le début. Vous voyez, c'est exactement cet encyclique dont il est question ici. Alors, quand elle demande « qu'est-ce qui t'arrive ? » avant qu'il se mette à table, Wotan, et qu'il raconte tout ce qui s'est passé, et même ce qui est même antérieur à la scène de l'Or du Rhin, il lui dit « mais je ne peux pas te dire, c'est des choses que personne ne doit savoir ».
44:55 Et c'est là qu'il dit « Fais-moi confiance, je te suis fidèle, vois, Brünnhilde t'implore. » Confiante et craintive, elle pose sa tête et ses mains sur la poitrine et les genoux de Wotan. Wotan la regarde longuement dans les yeux, c'est les indications de Wagner, puis il caresse ses boucles avec une tendresse involontaire, comme revenant à lui au sortir d'une méditation profonde. Il commence à voix basse, monocorde. Divulguer le secret n'est-ce pas défaire le lien qui tient ma volonté ? Et Brünnhilde lui répond « Tu parles à ta volonté. En me disant ce que tu veux, qui suis-je sinon ta volonté ? »
45:41 à voix très basse, que reste donc éternellement inexprimée, ce que je tais à tous, je ne débat qu'avec moi-même en te parlant. En te parlant, je ne parle qu'à moi. Et là commence la récapitulation. Quand pâlit, le plaisir, pardon, quand pâlit, du l'heure de pâlir, le plaisir des amours de jeunesse, voilà, c'est l'histoire de tout le monde tout d'un coup, n'est-ce pas ? J'étais amoureux fou.
46:11 Comme tout le monde, et puis ça passe. Quand pâlit, le plaisir des amours de jeunesse, mon âme aspira au pouvoir. Donc déjà la dichotomie, l'Éros ou le pouvoir. Que ce soit bien l'or. Mon âme aspira au pouvoir. Poussée par la fureur de désirs impulsifs, je fis la conquête du monde. Je fus par ignorance déloyale, infidèle. Je conclus des traités qui menaient au malheur. Loge, le dieu du feu, m'attira dans ses ruses. Puis ce vagabond a fui. Mais je ne voulais pas renoncer à l'amour. Ayant le pouvoir, j'exigeais la passion.
46:52 Le fils de la nuit, l'anxieux Nibelung, là il parle d'Alberich, c'est pas le royaume souterrain, le fils de la nuit, l'anxieux Niblung, Alberiche, rompit l'Alliance et maudit l'amour en le maudissant. Il récapitule ce que vous savez. « Et maudit l'amour. En le maudissant, il conquit l'or brillant du Rhin et par lui un pouvoir immense. Je lui ai ravi cet or par ruse, je lui ai ravi l'anneau qu'il forgea, mais je ne le rendis nullement au Rhin. » C'est ça qu'il aurait dû faire, le rendre à sa légitimité d'être revenu au fond du Rhin. Comme ça, tout le monde serait en paix, n'est-ce pas ? « Mais je ne le rendis nullement au Rhin. Avec lui, je payais les créneaux du Valhal, du palais. »
47:35 Le bourg bâti par les géants, on s'endette pour payer la dette, c'est très actuel. Avec lui, je payais les créneaux du Valhalla, le bourg bâti par les géants, d'où je commandais alors le monde. Celle qui sait tout, la terre, la terre, c'est ce qu'il y a de plus ancien, n'est-ce pas ? Celle qui sait tout, ce qui fut jadis, Erda, la sainte et très sage déesse, me fit renoncer à l'anneau, ce que je vous ai raconté tout à l'heure, m'averti de la fin éternelle des dieux. Le crépuscule des dieux est annoncé dès la fin de L'Or du Rhin et est rappelé ici dans la Valkyrie, annoncé par Erda la prophétesse.
48:13 Sur cette fin, je voulais en savoir plus, mais la femme disparut sans un mot dans les entrailles de la terre. Alors je perdis mon insouciance. Donc là commence non plus le dieu triomphant qui est dans son palais, mais l'errant, le voyageur que devient Wotan, au fur et à mesure que le ring continue, n'est-ce pas ? Le wanderer. C'est to wander dans l'anglais, errer comme ça à l'aventure. Alors je perdis mon insouciance, le Dieu désirait sa mort. Je m'élançai dans l'antre de la terre, je soumis la Wala, c'est la terre, Erda, au charme de l'amour. Je troublai son fier savoir, la forçant à répondre. J'acquis la connaissance et de moi elle eut un gage.
48:55 Elle eut un gage, c'est-à-dire qu'il l'a fécondé, et de moi elle eut un gage, la plus sage, celle qui en sait le plus des femmes, elle te conçut toi, Brünnhilde. Je t'élevais avec tes huit sœurs, par vous les Valkyries. Je voulais éviter ce que la Wala m'avait fait craindre, la chute des dieux. Je voulais éviter une fin honteuse des immortels pour que l'ennemi nous trouve parés. Je vous ordonnais de m'amener des héros, ceux que jadis nous tenions sous nos lois. Ces hommes dont nous avions réprimé le courage qui était contraint à l'obéissance, aveugle par les liens trompeurs d'obscurs traités, vous deviez à présent les pousser à se battre, stimuler leurs forces par des guerres féroces afin de les rassembler au Valhalla, des légions de hardis combattants. »
49:44 Vous voyez, deux choses, cet incroyable dialogue en marge du univers, en marge du monde, je te parle à toi quand je parle à moi, et qui suis, sinon ta volonté, l'étrange dialogue. Donc, on apprend les liens très spéciaux qu'ils ont, mais aussi tout ce qui s'est passé, et les raisons pour lesquelles ils se trouvent bien embêtés maintenant de faire, de lui faire un contre-ordre, et de lui dire voilà. Et à la fin, je ne voulais pas vous lire parce que…
Das Ende : le désir de la fin et la pulsion de mort chez Freud
50:15 Il termine cette immense scène récapitulative, ce monologue, en disant ce que je désire maintenant, ce que je désire par-dessus tout, c'est das Ende. Je l'avais dit il y a quatre ans dans un atelier, une petite allusion ring comme ça. Das End. La fin. The end. La fin des films en anglais. La fin. C'est une génération et demie avant Freud. La pulsion de mort, le dernier Freud, à son embryon-là, dit que ce que visent toutes pulsions, c'est l'extinction des pulsions.
50:56 Ce que vise toute matière vivante, là c'est un homme de science qui parle, Freud a été élevé dans le positivisme physico-chimique, biologique, c'est pas une étude de médecine au départ, c'est l'information. Il fait cette hypothèse extrêmement hardie, mais extrêmement cohérente au niveau purement logique. C'est que si toute pulsion consiste à restaurer un état antérieur, je rappelle la logique de la pulsion de mort, pas la psychologie, on n'est pas dans le champ psy, c'est plus grave.
51:34 Si tout être, par exemple, un lion dévore une gazelle pour revenir à l'état de satiété où il était avant que la faim ne le réveille et l'oblige à se mettre en quête d'une proie ou d'une femelle ou des deux. Donc, si toute pulsion consiste à revenir à un état antérieur, vous vous rappelez Platon chez qui toute connaissance est remémoration. Il n'y a rien de...
52:04 Le plus ancien, le plus antérieur que la matière inerte. Freud se place dans une hypothèse, je ne vous l'impose pas, ni lui non plus, il ne l'impose pas, mais enfin qu'il fait un consensus dans le monde scientifique, c'est que le monde inerte a précédé le monde vivant, sauf si on fait une vision religieuse, où il y a quelqu'un qui dit que la lumière soit… Mais sinon, du point de vue strictement de la laïcité scientifique, il y a eu des galaxies, des nuages d'ammoniac et des effets gravitationnels des milliards d'années avant le moindre être vivant, et bien avant l'homme surtout, qui vient bien tardivement dans tout ça.
52:42 Donc quelque part revenir à ce qui était avant, le vivant est poussé à venir à l'inertie. Au point que Freud dit, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, ce n'est pas l'excitation que vise le désir, la libido sexuelle, c'est au contraire le relâchement des pulsions, se débarrasser de la pulsion. Je vous montre la logique de la chose. Et souvent, le mécanisme par lequel le sujet obtient en partie satisfaction accorde à la pulsion de mort en partie une satisfaction, c'est par la répétition.
53:26 La répétition étant l'effet mécanique inertiel, matière inertielle, dans laquelle se manifeste la mort dans le vivant. Rappelez-vous Ulysse, l'Odyssée commence par le sac de Troie, par un carnage, et il répète le carnage dix ans après, quand il revient, et tac. Le carnage le rattrape.
53:56 La pulsion de répétition. On avait fait des séminaires là-dessus, j'y renvoie. Donc, ce que je veux, c'est la fin. Donc, va faire triompher l'autre abruti, le mari là, puisque c'est ça que veut ma femme. Tu n'as pas intérêt à me désobéir, c'est quand même le roi des dieux. Ne me désobéis pas. Il fait bien de la menacer parce que Brünnhilde est une vierge guerrière, elle ne connaît pas l'amour.
La désobéissance de Brünnhilde et son sommeil
54:28 Et quant au deuxième acte, elle va annoncer au guerrier qu'il doit mourir au combat, elle lui apparaît comme une apparition. Et elle dit, les Valkyries ne peuvent apparaître à un guerrier que lorsqu'il va mourir. Ce n'est pas comme une vision juste avant la mort. Si elle apparaît, c'est que… Il a déjà été décidé qu'il doit périr dans le combat. Et l'autre, courageusement, ce n'est pas la mort qui lui fait peur, il demande parce qu'il est avec la femme qui vient d'enlever au mari, au cœur de la forêt, il attend le duel, il est avec elle, enceinte du futur Siegfried, dès la première nuit d'amour, il dit « moi je veux bien te suivre au Valhalle », parce qu'elle dit « viens, viens, viens au Valhalle, tu feras partie des Les guerriers d'élite et les filles de Wotan te serviront l'hydromel.
55:18 Il dit, oui, ça me se dit beaucoup tout ça, mais est-ce que je pourrais amener Sieglinde ? Elle lui dit, non, elle, son heure n'est pas venue. Alors, il dit, alors, je ne viens pas. Il y a une scène extraordinaire, c'est pas. Au Brünnhilde, je vais vite à l'essentiel, Brünnhilde découvre la première fois, dans la manière de parler, dans son comportement, elle découvre ce que c'est que la puissance de l'amour, elle qui est une vierge guerrière. Elle est tellement bouleversée qu'elle décide de le faire triompher, elle désobéit. Et c'est cette désobéissance qui est l'acte tragique et dramatique, essentiel de l'opéra La Walkyrie. La fille préférée de Wotan qui désobéit à Wotan, mais qui désobéit pour faire ce qu'au fond il aurait voulu, ce qu'elle pense qu'il aurait voulu.
56:06 Donc, le combat s'engage, à la dernière seconde, Wotan surgit d'un nuage comme dans l'Iliade, les dieux, n'est-ce pas ? Et avec sa lance, fait éclater en mille morceaux l'épée de Siegmund qui est trucidée par le mari. Brünnhilde a à peine le temps de s'emparer de Sieglinde, qui est terrifiée, n'est-ce pas ? La maman de Siegfried et de l'emmener quelque part loin dans la forêt. Et elle la laisse, vous voyez comme le destin s'accomplit, tout près de la caverne où dort le géant Fafner le dragon qui veille sur l'or. Et là elle accouche et elle meurt en mettant Siegfried au monde en pleine forêt.
56:47 Il est parti fuyant la colère de Wotan qui cherche comment se venger de la désobéissance de sa fille. Voilà, je vais un peu rapidement, ça se termine à la fin au troisième acte, la Valkyrie, par Wotan qui a rejoint Brünnhilde, qui est furieux le courroux de Wotan, qui m'a ridiculisé, tu penses que tu as fait ce que je voulais, de quoi je me mêle, etc. Et puisque c'est l'amour qui t'a fait flancher, tu périras par l'amour. Ton châtiment consiste, je vais te plonger dans un sommeil profond et le premier qui te réveillera sera ton maître. Je l'avais signalé dans une vidéo il y a quelque temps, quand j'avais parlé justement d'un chapitre des écrits de Lacan qui s'appelait « Fonction et champ de la parole et du langage » filmé au domicile de Philippe, que je remercie.
57:35 C'est une excellente prestation, grâce à sa bonne volonté, à sa pertinence, mais à ses équipements. Et donc, châtiment terrible et humiliant, le premier qui la trouvera sera son maître, pas elle qui n'a jamais connu ni la soumission, ni la domination virile. Et elle fait, allez, il n'y a pas d'autre mot, un numéro de vamp à son père, il dit, tu ne peux pas, tu sais bien, je suis ta fille préférée.
58:08 Enfin, elle le... Elle lui fait un tel numéro qui finit par se relâcher un petit peu et pour modérer le châtiment, et c'est la fin de la Valkyrie. Par susciter un cercle de flammes, il oblige Loge avec la pointe de sa lance à cesser de vagabonder et de venir faire un cercle de flammes autour de la Valkyrie qui dormira des millénaires, jusqu'à ce que quelqu'un ose et du courage pour franchir l'infranchissable cercle de flammes.
58:39 Voilà comment se termine la Valkyrie. Je rappelle, je l'avais signalé à l'époque, que ce n'est pas une fin cataclysmique comme souvent les fins d'Opéra, y compris chez Wagner avec le rideau qui tombe brusquement. Non, c'est une fin apaisante. Il l'endort, on entend le thème du sommeil éternel qui est l'extinction de toutes les pulsions. Alors là, la musique dit tellement ce que dit Freud, mais à un point, une glissade chromatique.
59:13 C'est ça la chromatique, c'est les plus petits intervalles qui s'enchaînent en harmonique. Et là je l'ai fait rapidement, c'est beaucoup plus lent, ça glisse vers un fond qui n'arrive jamais. Enfin, à un moment donné, on doit être arrivé au fond parce qu'on entend un autre thème de sommeil. Beaucoup plus apaisé, qui n'est pas aussi mortifère que le sommeil éternel qu'on appelle le sommeil de la Valkyrie, qui est un sommeil sain, biologique, comme ça, une poitrine qui se lève et qui s'abaisse à un rythme de sommeil et de repos.
Mime et l'épée que le nain ne peut forger
59:56 Et donc, le rideau se baisse lentement, c'est l'indication faite par l'auteur, par le compositeur, le rideau se baisse très lentement, pendant que les flammes crépitent et que Wotan reste à contempler L'être qui lui a dit, Il était le plus cher au monde et donc ils viennent se séparer. On va arriver à Siegfried. Siegfried a été recueilli par quelqu'un que vous connaissez, celui qui avait fabriqué le casque, vous savez, Mime, le frère d'Alberich, frère hostile bien sûr, n'est-ce pas, qu'Alberich fouettait de manière terrifiante dans l'or du Rhin pour ne pas qu'il lui dérobe le casque.
1:00:39 qui permet de revêtir n'importe quel aspect, retenez bien ça, pour la suite, pour le Crépuscule des dieux. Le casque qui soit rend invisible, soit fait que je me change en moustique, en éléphant, en ce que je veux. Mime est devenu un freelance, on dirait aujourd'hui. Il s'est évadé du Nibelheim, de la domination de son frère, il s'est mis à son compte tout seul dans la forêt, il vit dans la peur. C'est pour ça qu'il est au fond de la forêt où il n'y a personne. Il a un grand dessein, c'est de récupérer le trésor, parce qu'il n'est pas loin de l'antre du dragon. Mais bien sûr, il n'a pas la force. Or, il a trouvé le petit Siegfried comme ça, et il pressent que ce sera un grand héros.
1:01:27 Il attend que Siegfried soit adulte pour tuer le dragon grâce à Siegfried. L'or n'a plus de gardien, le nain n'a plus qu'à verser une boisson empoisonnée à Siegfried qui doit être fatigué après cet exploit. C'est son dessein. Et le nain mime, le rusé forgeron, n'a plus qu'à récupérer l'anneau. L'or et l'anneau. Et seulement pour ça, il faut l'épée.
1:01:58 Or l'épée, rappelez-vous, elle est brisée en mille morceaux. Mais Mime a recueilli, c'est le bon forgeron, il a recueilli tous les morceaux. Il y a une idée géniale de Chéreau dans la mise en scène de Chéreau Boulez, c'est qu'il lui montre les morceaux dans des morceaux de papier journal. Et ça fait des années qu'il essaie de forger, de forger, de forger. L'épée, il n'y arrive pas, il y a tout un symbole, je vous ai dit tout à l'heure qu'il y a, c'est passé, les épées sont un symbole phallique évident, mais c'est la force, la virilité, la puissance, tout le monde est dans ce sens-là, dans cet axe symbolique.
1:02:33 Les rois ont des sceptres, les dieux demandent des clochers, des minarets, le dieu de la transcendance en tout cas. En Afrique, les chefs traditionnels ont tous un bâton de chef. Il faut bien trouver à la maîtrise le symbole qui lui est congru. Il n'arrive pas à forger l'épée au signe d'une impuissance, aussi bien au sens érotique que technique.
1:03:07 Donc, comme il est pressé de questions par Siegfried, qui a été élevé, mais comme un sauvageon dans la forêt, qui n'a jamais vu un autre être que ce type-là, qui se fait passer pour son père. Et quand, là je suis dans Siegfried, dans l'approche de la scène que vous avez vue de la forêt, avec les murmures et les oiseaux, Siegfried dit, tu n'es pas mon père. J'ai vu que le faon ressemble à la biche, le marcassin au sanglier. Moi, je me suis regardé un jour dans la rivière. J'ai vu que je ne ressemblais pas. Et pressé comme ça par le côté menaçant et bouillant, Siegfried, aussi bouillant qu'Achille. Finalement, le nain finit par sous la menace par lui avouer qu'il n'est pas vraiment son père, qu'il l'a trouvé vagissant, il dit la vérité.
Les murmures de la forêt, un duo de midi
1:04:02 Siegfried apprend que sa mère est morte et donc il se retrouve dans la forêt et c'est à ce moment-là que, commandité par le nain, Siegfried sait qu'il a la mission de tuer le dragon, mais auparavant il y a ce passage qui est, et j'y reviens, j'ai commencé par l'intermède, on fait une halte dans toutes ces histoires épouvantables, Et Siegfried pour la première fois et en dehors de l'antre du forgeron vient d'apprendre qu'il a une autre ascendance que celle qui ont essayé de le persuader jusque-là, vrais parents, faux parents, c'est des complexes très importants dans les familles, je reviendrai pour la dernière.
1:04:57 Et donc, il est détendu. Il y a la forêt qui se détend aussi, qui murmure de tous les côtés. C'est exactement l'inverse de Tristan. Dans Tristan, il y a le plus beau des duos d'amour, le plus nocturne, le plus paroxystique, qu'on n'ait jamais osé faire, osé concevoir et encore moins réaliser. Et là, ce n'est pas un duo de minuit, c'est un duo de midi en extase solaire. Vous avez vu les rayons sur l'image du générique, comme le soleil à claire voie pénètre les profondeurs de la dunkle Wald, de la sombre forêt.
1:05:33 Sur cette note de fraîcheur, de jeunesse et en même temps musicalement, c'est beaucoup plus bondissant le rythme de Siegfried que les autres parties de la tétralogie. On dit souvent, je vous l'ai déjà dit, que si le ring était une immense symphonie, le Siegfried serait le scherzo, scherzare, c'est se moquer en italien, Là, c'est la partie un peu intermezzo. Un peu divertissement, entracte, qu'on ménage dans une forme sonate, dans un concerto, une symphonie, avant d'amener le grandiose final. Voilà. Siegfried, c'est un peu, j'y reviens, intermezzo, hors temps. Oui, j'ai l'air de, chaque fois que je vous en parle, de regretter qu'il y ait une suite, on devrait en rester là, n'est-ce pas ?
1:06:15 Ce serait bien de rester à l'acte des oiseaux. Alors, soyons précis maintenant. Restons toujours au signifiant. Il entend, non pas une voix, il entend les oiseaux comme vous et moi. Il n'y a pas de langage, ça babille, mais il n'y a pas des mots. Il est attiré par l'oiseau et il dit tout de suite « Est-ce qu'il me parle de ma mère ? » Vous voyez ? Parce que le nain lui a dit qu'elle était morte en le mettant au monde. Il est un peu triste, il dit « Les mères des hommes meurent en mettant leurs enfants au monde. Si c'est la règle, ce serait vraiment triste. » Et à ce moment-là, avec son chagrin, il s'endort presque, il somnole parce que la chaleur commence à monter du matin. Il s'endort au pied d'un énorme tilleul, n'est-ce pas ?
1:07:07 C'est à ce moment-là qu'il est réveillé par le bruisement de la forêt. Comme si c'était un peu dans une rêverie, vous voyez ? Est-ce qu'il est réveillé ou est-ce que c'est vraiment ? En tout cas, il est réveillé par les oiseaux qui pépient de tous les côtés comme ça, dont un qui se dégage. C'est ça le thème de l'oiseau enfin, son raccourci. Ça c'est la tonalité d'origine de mi majeur.
1:07:44 Vous voyez, un thème question et un thème réponse. Réponse. Tout ça, c'est le thème, le champ thématique de l'oiseau. Lorsqu'il a un raccourci, une allusion fugace, un leitmotiv. Voilà. Donc, il entend les oiseaux et pense qu'il parle de la mère, mais il n'est pas sûr. Il veut l'imiter.
Le dragon, la langue des oiseaux et la lance brisée
1:08:18 C'est presque un passage comique, c'est rare dans la tétralogie. Il taille un roseau avec son épée, il essaie, il fait un couac épouvantable, il lui dit « je suis idiot, mon pauvre oiseau, je n'ai pas ton talent ». Et il sort son cor qu'il a sur la poitrine, là il est dans son élément, il sonne le cor, comme ça il fait sa fanfare, et bien sûr ça attire le dragon hors de son antre, le combat s'engage, je vais vite, il transperce le dragon, Et en mourant, le dragon, scène récapitulative, lui dit aussi ce qu'il fait, il ignore complètement tous les enjeux qu'il y a dans son dos.
1:08:52 Il dit qu'il n'est absolument pas conscient. Je meurs, mais à cause d'une grande vengeance entre le monde en haut et le monde en bas. Et cette vengeance exerce sur toi, car tu as l'anneau. Mais dis-moi ton nom, héros, aux yeux clairs. Il a à peine le temps de dire, Siegfried, tu es, et il dit au dragon, tu es vaillant dans la mort. Et le dragon dit Siegfried et il tombe inerte. Et Siegfried se retrouve seul.
1:09:22 Pour une fois qu'il avait quelqu'un, l'oiseau bien sûr a disparu dès que le dragon a surgi, il y a un silence dans la forêt, le dragon est mort, il est midi, il a chaud, il Il y a un moment de découragement et il dit… J'ai vu qu'un seul être sympathique dans toute cette histoire, c'est l'oiseau. S'il pouvait revenir voleter, je ne sais pas. Et puis il rentre dans la caverne, il voit le trésor, il n'a pas conscience de l'importance de ces choses. Lui, il prend une grosse topaze de ce qu'il a sous la main, il n'est pas conscient que ça donne la puissance sur le monde.
1:09:55 Mais quand il pousse le cadavre du dragon, sa main est en contact avec le sang du dragon, le sang le brûle. Et en sortant de la caverne, vous voyez cette alternance de dedans, dehors, d'ombre et de lumière, en sortant de la caverne et en retrouvant la forêt lumineuse, tout d'un coup on entend le thème de l'oiseau mais cette fois ce n'est plus une flûte, un hautbois ou une clarinette, c'est une voix de soprano. Écoutez ça, c'est des passages merveilleux, c'est le deuxième acte de Siegfried, l'acte intermédiaire, l'acte Zwischenspiel, le grand entracte.
1:10:29 Je vais demander à Philippe quelle heure il est, parce qu'à force de parler d'être hors du temps. D'accord. Donc, j'arrive à peu près au terme de ma causerie. Je vais quand même demander tout de suite s'il y a des questions avant de… Bon, donc je peux rajouter ceci, il entend la langue des oiseaux, à cause du sang du dragon. On y reviendra après quand on fera le bilan, rappelez-vous qu'on est en train de montrer qu'il y a une rigueur, qu'il peut y avoir une rigueur dans les sciences de l'histoire, dans les sciences culturelles, comme il y en a dans les sciences de la nature.
1:11:15 Donc, des réponses. Il y a des drôles de filiation. Je rappelle au passage, petit retour en arrière, que les Valkyries, dans la légende germanique, à l'origine, ce sont des oiseaux, ce sont des cygnes, exactement, c'est Y bien sûr, ce sont des cygnes qui de temps en temps déposent leurs ailes sur la rivière pour aller se baigner, à la fois être de la terre et de l'eau, un peu comme les figures.
1:11:50 Et après comme des cygnes elles volent, elles ont figuré les valkyries qui volent en l'air, la chevauchée, les valkyries qui chevauchent dans les nuages pour aller ramasser le corps des guerriers vaillamment morts au combat, je n'y reviens pas. Donc il comprend et que lui dit l'oiseau ? L'oiseau lui dit premièrement qu'il faut se méfier de Mime, parce que Siegfried ne sait pas que Mime est en train de préparer un poison pour après son combat le lui faire boire, soit disant, parce qu'il l'a mis en train de faire boire.
1:12:20 Il faut se rafraîchir pour récupérer l'or. Méfie-toi de Mime, premièrement. Deuxièmement, il dit, Siegfried a tué le dragon. Siegfried est le maître de l'anneau. Donc maintenant, je peux lui dire que je connais la plus belle des femmes. Je traduire en direct, elle dort sur un rocher entouré de flammes. Seul celui qui peut franchir les flammes possédera Brünnhilde.
1:13:04 Alors, Siegfried est tout excité, c'est un jeune homme bouillant, n'est-ce pas ? La première fois qu'il entend parler d'une femme, une femme qui dort sur un rocher entouré de flammes. Il dit, comment franchir les flammes ? Et l'oiseau lui dit, seul celui qui n'a jamais connu la peur peut franchir les flammes. Et c'est un peu la fin de l'acte, Siegfried lui dit, mais l'imbécile qui n'a jamais connu la peur, c'est moi l'oiseau. Et l'oiseau le guide, l'oiseau volette devant lui et le rideau la tombe dans une espèce d'apogée solaire de gaieté et d'enthousiasme de Siegfried, Il faut partir, fin du deuxième acte, à la conquête de la Vierge qui dort sur le rocher. La Vierge qui l'a vue naître, rappelez-vous, qui l'a arrachée au néant et qui a pu préserver sa mère de la vengeance de son mari, même si elle n'a pas pu l'empêcher de mourir dans l'accouchement.
1:14:06 Donc, pendant que Siegfried s'en va, nous nous retrouvons au troisième acte, tout naturellement, au pied du rocher de la Valkyrie, sauf que là, il y a Wotan qui monte la garde. Deuxième dialogue de Wotan avec Erda, la terre, vous savez, à la fin de L'Or du Rhin, la déesse, la prophétesse, son ex avec qui il a enfanté les Valkyries, et il est de plus en plus inquiet, Wotan, comment ça va tourner tout ça. Et elle, elle veut. Elle est dans un sommeil, la terre somnole. Elle dit, arrête, tu te contredis, tu fais des traités, tu te parjures.
1:14:42 Va demander à telle divinité, à ceci, à cela, et à la fin, il dit, va demander à la Valkyrie. Wotan dit, non, elle m'a désobéi. Vous voyez, il y a un grand dialogue à l'issue duquel elle rentre sous terre de nouveau, en lui disant rien de bien précis. Et Wotan décide de léguer tout l'héritage du monde au Wälsung, au jeune, à Siegfried, qui l'hérite de la puissance sur le monde, n'est-ce pas ? À peine.
1:15:12 Il a prononcé cette espèce d'héritage, de se dessaisir de toute sa puissance pour le confier au jeune Siegfried, que Siegfried surgit, guidé par l'oiseau enthousiaste, surpris de voir quelqu'un sur sa route. Il lui parle comme à quelqu'un qui a demandé renseignement, tu sais où est le chemin qu'il mène à Brünnhilde ? Qui t'as parlé ? Qui aime guérir, qui dort sur le rocher ? C'est l'oiseau. Les oiseaux, ça bavarde, ils le taquinent. Oui, il est inconscient. Wotan, au moment où il confie à Siegfried l'héritage du monde, oui, mais pas sa fille. Au moment où Siegfried arrive, vous rentrez en possession de la Valkyrie, Wotan s'y oppose.
1:15:57 Tu sais, les oiseaux, ça, schwatzen, comme disent en allemand, ça papote. Il ne faut pas croire tout ce qu'ils racontent. Les oiseaux, les Siegfried, qu'il en faut peu pour devenir bouillant, je vous passe le détail et la transition, se met en colère, sort l'épée et fait voler en éclat la lance de Wotan. La lance de Wotan qui avait fait voler en éclat l'épée que Siegfried tient dans ses mains et qu'il a reforgée, qu'il a reconstituée. Il n'avait pas affaire à le nain. Voilà que maintenant cette même épée pulvérise la lance sur laquelle sont écrits les pactes des dieux.
1:16:34 Et Wotan ne sera plus qu'un errant qui contemple tout ce qui se passe et qui ne peut plus intervenir. Et il dit, si il passe, je ne peux pas te retenir. Et Siegfried traverse les flammes et là, Siegfried, l'opéra Siegfried se termine par le duo d'amour le plus solaire qu'on ait jamais vu. où Nietzsche, qui était déjà en pleine rupture avec Wagner à ce moment-là, dit « J'avoue que cette scène-là, je cite, la sphère des orages et des sublimes est elle-même dépassée. » Il y a une espèce d'hymne à la lumière et au soleil retrouvé, parce que la Walkyrie ouvre les yeux après un sommeil millénaire, et reconnaît que celui qui vient la réveiller, c'est le plus vaillant des héros.
Le Crépuscule des dieux : les Nornes et la machination de Hagen
1:17:19 Voilà où je voulais vous amener à cette scène récapitulative. Et celle qui a été programmée sur un an, ce qui a été fait pour ce soir, qui est un extrait du Crépuscule des Dieux, c'est la suite. Et dans la suite, vous en connaissez une partie. Il y a un prologue dans le Crépuscule des Dieux, qui est la scène des Nornes, qu'on avait vu rapidement une fois, les trois femmes qui filent le câble des destinées. Et rappelez-vous que le câble se rompt parce que l'action de Siegfried, la liberté humaine, vient mettre en échec la prédictibilité des événements, la détermination mécanique. Après ce prologue, il y a une extraordinaire scène récapitulative, je m'arrêterai à celle-là, pour aujourd'hui.
1:18:09 C'est celle qui a entre... Entre Alberich et son fils, car Alberich entre temps a pu forcer une femme avec la puissance de l'or et il a enfanté un fils des ténèbres, Hagen, qui est le conseiller, là on est chez les hommes dans les royaumes, le conseiller de Gunther, le roi du premier royaume qu'on voit dans la tétralogie, royaume Burgonde en gros, si vous voulez, qui est censé régner à Worms sur le Rhin.
1:18:40 Et je vais faire une petite parenthèse historique, mais les érudits disent que la saga des Nibelungen de Wagner s'est inspirée, il y a deux grandes sources d'inspiration, les mythes scandinaves, ce que je viens de vous raconter, l'or, l'amour, le crépuscule des dieux, Ragnarök, comme on dit en norvégien, la fin des dieux, mais aussi la légende, c'est différent, la légende du Nibelungenlied, le chant des Nibelungen, qui était écrit vers le XIIe siècle, à peu près, par des moines. Le manuscrit est conservé pieusement au monastère de Saint-Gall et certains disent que les moines auraient voulu, à travers le personnage de Hagen, c'est pour ça que je fais cette petite parenthèse, mettre en garde les souverains, les seigneurs, la féodalité, contre les mauvais conseillers, les mauvais consultants.
1:19:29 C'est pas inactuel ça les mauvais consultants. Voilà donc j'ai donné un conseil, c'est une brule de faune. Et comme les sophistes, vous savez, toutes les démonstrations sont bonnes pourvu qu'on convainque l'adversaire comme un avocat malhonnête. L'important, ce n'est pas de savoir si mon client est coupable ou innocent, c'est que le jury croit qu'il est innocent.
1:20:02 Voilà donc Hagen a été enfanté par Alberich et il y a un dialogue. Hagen est là devant le palais de Gunther et on est entré en contact avec eux dès le début du Crépuscule des Dieux. Qui c'est Gunther ? C'est le roi, le premier royaume qu'on voit apparaître dans cette histoire, impuissant. Le mot n'est pas dit, mais c'est évident. Quand il veut faire le malin, il dit à son conseiller Hagen, qui est son demi-frère, il y a toujours des relations de parenté, son demi-frère, un bâtard. Il lui dit, alors, est-ce que je ne suis pas prestigieux comme roi des Gibichungen ? L'autre dit, oui, oui, c'est majestueux et tout, mais tu es sans femme.
1:20:53 Gutrune, mot à mot les bonnes runes, Gutrune, les bonnes écritures sacrées. Et ta sœur Gutrune est sans homme. Pour une famille régnante, ça fait un peu cheap. Parlez vite, n'est-ce pas ? Alors l'autre est affolé, désespéré, et quand tu me dis ça, tu me démoralises. Il dit parce qu'il y a une solution. Il y a une femme digne d'un souverain comme toi.
1:21:23 Elle est sur un rocher entouré de flammes, mais il n'aura pas la force de franchir ses flammes, seul un être levé, Wälsung, Siegfried, celui qui a tué le dragon. Et c'est comme ça que le destin s'enchaîne et Hagen manigance, je vous résume toute la tétralogie jusqu'à la fin, un projet ténébreux, il dit on va faire boire à Siegfried qui va bientôt arriver, Il voyage depuis qu'il a fait sa première nuit d'amour avec Brünnhilde sur le rocher. Comme tous les hommes, après l'amour, il aime bien prendre un peu le large voyager. Il est en train, sur sa barque, sur le Rhin, il va bientôt arriver là, à ton quai, à ton royaume. On va lui faire boire un filtre. Rappelle-toi le casque qui sera invisible. Il le possède, n'est-ce pas ? Donc avec ce casque, on va d'abord lui faire boire un boire.
1:22:21 Le brevage où il va. Oubliez qu'il est amoureux de Brünnhilde, de la Valkyrie. Et on va faire un pacte avec toi, il va faire un pacte d'amitié. Et tu vas lui dire, j'aimerais bien conquérir la Valkyrie, mais elle est inatteignable. Dans sa générosité, Siegfried va te la proposer. Et avec le casque, il va prendre ton apparence, aller prendre la Valkyrie. Et on lui donnera Goutrun. Double mariage.
Annonces et vrais ou faux pères de Wagner
1:22:52 Voilà cette forfaiture, la suite je vous la dirai la prochaine fois, cette forfaiture qui se manigance dans le dernier acte de la tétralogie, le crépuscule des dieux. Je tenais à être plus narratif cette fois-ci pour pas à chaque fois faire des allusions furtives à une scène isolée. Mais il n'y a pas de commentaires Philippe.
1:23:22 Merci beaucoup. Nous nous reverrons la prochaine fois pour la suite et fin de l'action du Rhin. Il faudra après faire le bilan symbolique. On n'a fait qu'effleurer. Mais ce ne sera pas la semaine prochaine, puisque j'ai eu d'excellents conseils de toutes parts, y compris de Philippe, Je salue au passage et que je remercie qui a rejoint ici les 25, il ne faut pas que j'en fasse trop non plus. Ce sera une fois tous les 15 jours que nous nous retrouverons et non pas une fois par semaine.
1:23:56 Et j'en profite pour dire à ceux qui sont fidèles sur l'autre série que je fais avec Aymeric Monville et auxquelles je sais que certains d'entre vous sont très attachés, je pense à Musicosophie. Je salue à Bruxelles Inès au passage, qui voudraient que je joue du piano pendant la séance, n'est-ce pas ? Je ne peux pas vous imposer ça , mais je les remercie de l'avoir suggéré. De même pour les entretiens de Musicosophie, ce ne sera plus deux par semaine, mais un par semaine. Donc, j'aurai un par semaine de Musicosophie et un tous les quinze jours pour faire la suite de la faisabilité des sciences de l'histoire.
1:24:36 Je vous remercie aussi tous les encouragements que j'ai eu pour ceux qui ont appris que j'avais eu un petit malaise et donc je suis très touché par leur soutien ou simplement ceux qui se sont inquiétés quand on a dit que la séance était annulée et qui ont pensé quelque chose de grave, alors je vous rassure, ce n'est pas le cas. Alors, je termine quand même sur cette curieuse coïncidence. Je vous ai laissé tomber au moment où j'allais amener la scène de l'entracte des oiseaux. C'est-à-dire que j'ai suspendu, à cause de la maladie et du malaise, j'ai suspendu la narration du ring à l'endroit même où Wagner a suspendu le ring pendant 12 ans pour s'occuper de Tristan.
1:25:21 Et puis, parce qu'il faut finir sur une note plus gaie, les maîtres chanteurs de Nuremberg, deux partitions que je vous recommande. Vous avez tout ça soit en version théâtre, vous avez une très belle version de Tristan en streaming sur YouTube par Daniel Barenboim, grand chef d'orchestre d'origine D'origine juive et qui a, c'est vrai que Wagner est interdit à cause de ses idées antisémites virulentes. Je fais une petite parenthèse là, ce sera peut-être un appendice à ma conclusion. Le dossier, on ne va pas le régler aujourd'hui, le dossier de l'antisémitisme de Wagner obsessionnel.
1:26:04 Tout la bourgeoisie allemande en gros est antisémite à l'époque, mais lui il est de manière plus combative, mais pas depuis toujours. Et je veux revenir à vrais parents, faux parents, Siegfried. Comme quoi ça le travaille Wagner pour qu'il ait conçu ça pour son personnage. C'est que le père, il n'a jamais connu son père qui était un fonctionnaire de police au Leipzig et il a été élevé par un juif, pas par Geyer. Retenez ceci, Geier veut dire en allemand vautour. Adler c'est l'aigle, Adler. Et Vautour, Geier c'est le vautour.
1:26:38 Il a été élevé, sa mère s'est remariée avec ce Geyer qui était un type charmant, que Richard adorait avant d'être antisémite, il a adoré son beau-père juif, qui était un homme de théâtre. Donc, le jeune Wagner a grandi, il n'a jamais été l'enfant prodige comme la plupart des grands compositeurs, vous ne voyez pas que Mozart est le cas isolé, c'est la règle de l'enfant prodige. Et pour être vraiment maîtrisé un instrument, il faut commencer très tôt, 8 heures par jour pendant des années.
1:27:08 Bon. Et oui, ce n'est pas des musiques où il n'y a qu'un accord et demi sur 50 heures. Je me calme. Et donc Wagner a hésité longtemps entre la carrière dramaturge, compositeur, chef d'orchestre, Rachmaninov aussi. Et puis, oui, Rachmaninov a hésité. Le compositeur russe entre une carrière de compositeur ou de pianiste virtuose, les russes, c'est la fine fleur de la virtuosité pianistique ou violonistique d'ailleurs, et entre une carrière de virtuose, une carrière de chef d'orchestre, une carrière de compositeur.
1:27:44 Et donc, et... Et le beau-père, Geyer avait beaucoup d'affection pour Richard. Certains disent que c'était une manière d'avouer sa paternité, car il y a de fortes chances pour que Wagner, ce n'est pas établi, ce n'est pas certain, soit le fils naturel de Geyer. Donc lui, antisémite virulent, je reviendrai à l'instant, je vais y revenir à l'instant, ce serait le fils. Et Nietzsche, qui connaît bien toutes ces histoires de famille, ce qu'il a été l'intime de la famille de Wagner, dit quelque part, fait cette allusion perfide, je pense que je vous ai dit les mots en allemand, quand on n'est pas capable d'être un Adler, on peut toujours essayer d'être un Geier, quand on ne peut pas être un aigle, il parle de Wagner, on peut toujours essayer d'être un vautour, allusion aussi au bec du vautour et à l'imagerie du Juif dans l'Allemagne.
L'antisémitisme de Wagner et la défense de Wiesenthal
1:28:36 Alors, l'antisémitisme de Wagner, je ne dirai pas grand-chose pour l'instant, sinon deux choses très importantes. Il est devenu antisémite virulent à Paris, alors qu'il baignait d'un antisémitisme moyen, de la bourgeoisie allemande. Dans les villes allemandes, il y avait des ghettos, ils ont été vidés de leur substance de la manière atroce que l'on sait. Mais il y avait, vous voyez, même à Strasbourg, c'était partie du Saint-Empire romain germanique à l'époque, il y a encore le Judengasse, la rue des Juifs.
1:29:11 Et donc, il y avait un ghetto dans toutes les villes allemandes, qui était un petit peu une apartheid comme ça. Et donc, c'est à Paris, parce qu'il voulait percer comme le grand compositeur de l'époque sur tout l'opéra, Si on n'est pas joué à l'Opéra de Paris, on a raté son coup. C'est comme la montre Rolex. La preuve, c'est que l'Opéra, il est les boulevards des Italiens. On l'appelle comme ça parce que les 4-5ème des Opéras qu'on y jouait, avaient des compositeurs italiens, au point que le boulevard est devenu le boulevard des Italiens.
1:29:45 Aller aux Italiens, aller à l'Opéra, on disait aller aux Italiens au début du dix-neuvième siècle. Donc, Wagner veut triompher à Paris. Comme Verdi a fait jouer Don Carlos à Paris, comme il a écrit La Traviata, qui est une adaptation du drame de Dumas, la dame aux camélias, vous voyez, du roman. Or, à Paris, quelqu'un qui faisait la pluie et le beau temps en matière de showbiz, c'était le juif Meyerbeer, qui était composé à l'hôpital des grands opérations.
1:30:17 Le succès, Proust en parle souvent des Huguenots, par exemple, c'est la tradition du grand opéra historique, grande machine en cinq actes interminables, des sujets historiques et non pas mythiques. Mais enfin, il a dû être agacé par le côté un peu bavard et théoricien de Wagner, et Wagner est devenu virulent antisémitisme Par ressentiment, au sens le moins défaut.
1:30:48 Il est furibond contre ce juif Meyerbeer qui avait osé barrer sa carrière. C'est donc à Paris qu'il est devenu antisémite et antifrançais. Paris est devenu pour lui la capitale de la mode. Il a même fait une étude sur Beethoven, vous savez, l'ode à la joie. Deine Zauber binden wieder, was die Mode streng geteilt.
1:31:19 Beethoven rappelle que dans son texte, Schiller, le texte qu'il a utilisé pour l'Ode à la joie, Schiller dit, en parlant à la joie, tes charmes renouent avec vigueur ce que la mode insolente avait séparé. La mode, le bling-bling. Et bien pour Wagner, ce n'était pas tout à fait faux, sauf que moi je n'ai rien contre. La légèreté, la grâce et le bling-bling à la surface. Là, je suis plus proche de Nietzsche que de Ben-Mers. Paris reste incontestablement la capitale.
1:31:52 En allemand, on dit « heureux comme Dieu en France ». On ne dit pas « heureux comme Dieu au paradis ». Il est heureux comme Dieu en France. Le cliché bigote, il prend le crèche. Voilà, donc c'était mon premier point. Il est devenu antisémite suite à son échec, ce qui n'excuse rien. Mais la plus grande défense de Wagner aujourd'hui vient d'un juif le moins suspect, qu'il soit politiquement, puisqu'il ne s'agit rien moins que de M. Wiesenthal, le chasseur de nazis, le bien connu chasseur de nazis.
1:32:27 Mettez Wiesenthal Wagner sur un Google quelconque et vous tomberez sur cet extraordinaire texte où il dit à côté des déclarations inqualifiables, Wagner a une immense générosité et son génie va bien au-delà. Maintenant, je vais être un peu plus précis, il a très peu de thèmes d'extrême droite, il a celui-là, le nationalisme et l'antisémitisme, mais il n'a pas tous les autres. Par contre, Nietzsche a presque tous les thèmes nazis, l'eugénisme, l'esclavagisme, mais il n'a pas l'antisémitisme.
1:33:07 Et attention, c'est un peu compliqué mon histoire, mais elle est vraie, vérifiée, surtout vérifiée, ne croyez pas sur parole. Nietzsche était antisémite comme tout le monde, comme tous les Allemands, et il écrit en 72, La lettre sur la tragédie, on l'appelle une longue lettre à Cosima, à Madame Wagner à l'époque où il les fréquentait, où il attendait le week-end pour aller chez Wagner, quand il était professeur à Bâle et que Wagner était réfugié en Suisse, pas très loin de là, à Lucerne, au bord du plus beau lac de Suisse. Et donc, Nietzsche écrit une lettre en dépeignant tous les malheurs de l'Allemagne, et il finit bien sûr comme tout réactionnaire par tout ça, et la faute à la presse juive.
1:33:51 Je le dis parce qu'on vous dit Wagner c'est l'antisémite et Nietzsche au contraire, il était philo-sémite. Oui, le Nietzsche tardif devient philo-sémite, au point de dire Par-delà le bien et le mal, philo-sémite c'est un certain point, Il faut carrément, ce qui est un scandale, souiller le sang allemand. Il va très loin et dit qu'il faudrait accoupler les purs sang prussiens aux juments juifs, ça redonnerait un peu du tonus au sang allemand. Oui, mais ça c'est tardif. Il est devenu filosémite quand il s'est brouillé avec Wagner.
Le « Chant du tombeau » de Zarathoustra
1:34:22 Par contre, pour contredire Wagner et pour se démarquer de tout ce qui traînait autour de Wagner pour des raisons douteuses, il en veut beaucoup plus à Bayreuth que à Wagner. Et je terminerai là-dessus, cette fois c'est ma vraie chute. Vous avez l'éclaircissement sur le rapport Nietzsche-Wagner, vous l'avez magnifiquement exprimé symboliquement dans Zarathoustra. C'est un immense poème, c'est pas sur un ton prophétique, biblique, etc. C'est anti-chrétien de Nietzsche, n'est-ce pas les chrétiens jusqu'à la couenne, culturellement.
1:34:55 Donc, dans Zarathoustra, il y a la deuxième partie, à la fin de la deuxième partie, un chant qui s'appelle le chant de tombeaux, ou le chant du tombeau, ça dépend un peu des traductions, et dans lequel le narrateur Zarathoustra dit « Là-bas en cette île sont les tombeaux de ma jeunesse ». Magnifique image pour dire tout ce en quoi j'ai cru les idéaux que j'ai perdus, comme chacun, on ne croit plus au Père Noël par exemple. Donc là-bas sont les tombeaux de ma jeunesse.
1:35:26 Et le rythme, un peu comme la litanie prophétique, le rythme de ce chapitre, c'est un jour j'ai voulu être généreux, venir en aide aux malheureux, mais vous avez semé vous mes ennemis, vous avez semé sous mes pieds des ulcères, des souffrances, vous m'avez dégoûté de la générosité. À chaque fois, il a été déçu, il a dû abandonner ses idéaux les plus chers. Il dit « c'est ce qui m'a le plus fait souffrir dans ma vie ». Et un jour, dans cette élimination, on y arrive à Wagner, un jour, il nomme pas un « je voulais danser comme un être, comme personne n'a jamais dansé ».
1:36:05 Vous savez que Nietzsche oppose toujours la légèreté de Dionysos, danseur, à l'esprit de pesanteur qui marque les Allemands, le romantisme, le christianisme, enfin la démocratie, tout ça pour lui c'est pareil. Mais vous n'avez qu'à vérifier. Et morale d'esclave. Et donc je voulais danser comme aucun être n'avait jamais dansé. Pour danser il faut une musique, ça c'est moi qui ajoute en voix off pour comprendre la suite. Il faut un musicien. Et là, Nietzsche reprend la parole, mais vous avez soudoyé mon chanteur préféré.
1:36:38 Et il a entonné de sa corne, et là on retrouve Wagner, le cor, c'est l'instrument wagnerien par exemple, c'est le cor de Siegfried. Et il a entonné de son cor un air lugubre. Et effectivement, c'est pour ça que j'ai tenu à ce contraste aujourd'hui. C'est pour ça que je termine là-dessus. Comment on peut passer de Siegfried, la jeunesse bondissante, l'enthousiasme, la libération, les oiseaux, la forêt, la chaleur de midi, l'ascension vers la Vierge qui dort sur le rocher, le fabuleux duo d'amour avec la plus prestigieuse des femmes, et conclure sur le sombre crépuscule des dieux.
1:37:21 de Dionysos à Schopenhauer. Comment l'œuvre la plus heureuse est devenue la plus tragique ? Il y a un mystère, mais vous avez soudoyé mon chanteur préféré et de son cor il entonnait un air lugubre. Ce n'est pas fini. Voilà la chute de ce passage. Pourtant, sois béni, toi, le plus innocent, comme s'il pardonnait par distance à Wagner. Il avait écrit des choses Il est inqualifiable, envers Wagner, quelquefois mérité, parce que l'homme n'avait pas des côtés intéressants.
1:37:55 « Mais vous avez soudoyé mon chanteur préféré, il a entonné de son cor, un air lugubre. Pourtant, repose en paix, sois béni toi le plus innocent. » Donc les rapports de Nietzsche et de Wagner sont un peu plus compliqués que ce que vous entendez ici ou là, par des gens un peu hâtifs qui connaissent mal la musique. Je vous dis à la prochaine fois pour cette histoire qui vaut quand même beaucoup d'être vue de plus près, pour l'œil comme pour l'oreille. Merci mille fois de votre présence et merci à la vie.