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La philosophie n'est pas une science
0:00 Nous sommes donc en direct, j'en suis bien heureux, et d'autant plus heureux que je vous retrouve, chers amis, chers camarades, chers confinés, chers confinettes, je suis ravi de vous retrouver. Comme on a une heure et demie d'entretien, là, je ne vais pas trop perdre de temps, et je vais donc enchaîner sur les problématiques de la dernière fois, mais alimenté par trois nouveaux textes, toujours fidèles un peu à l'approche qui est la mienne, vu que nous avons commencé ces lives, c'est-à-dire en creusant toujours un peu la même problématique, celle de la modernité, mais en avançant, à chaque fois en ajoutant de nouvelles déterminations qui nous aident à préciser le portrait de cette identité qui est la nôtre.
1:09 Je peux même être encore plus synthétique, vous voyez, si je pense à ceux qui nous suivent depuis longtemps, et en même temps à ceux qui nous découvrent. Pour mettre tout ça ensemble, je peux résumer d'une manière très synthétique, comme je le disais à l'instant, les six dernières années, vous voyez, des causeries mensuelles que j'ai pu faire, qui avaient en moyenne une durée de deux heures, depuis les toutes premières, qui s'inscrivaient dans un cycle qui avait pour intitulé « Entre sciences et guerres philosophiques »
1:47 jusqu'à celui que je développe cette année, avant qu'on ne soit interrompu par le confinement suspendu. C'est-à-dire la logique du sujet, problématique typiquement philosophique, Et pour me résumer, c'est très simple, c'est une initiation tout de même à cette discipline qu'est la philosophie.
2:21 Vous voyez, j'essaie d'employer mes mots là maintenant déjà un peu plus précisément. Ce n'est pas une science, il ne faut pas avoir cette prétention, et surtout cette confusion. Parce qu'en général, on pense aux sciences dures, quand on pense aux sciences, et à ce moment-là, ce serait inexact de dire que la philosophie en fait partie. Par contre, elle a une exigence de rigueur, et elle a un cursus, un passé, et qui fait que ce n'est pas non plus le café du commerce où se déchaîne l'opinion de tout un chacun, libre à chacun de s'exprimer comme il veut, mais à ce moment-là, il n'est pas dans le champ proprement philosophique qui consiste à soumettre ses opinions à la question, à la question en particulier des mots qui servent à exprimer ses opinions, et à prendre de la distance avec ces mots-là.
3:16 Bref, cette discipline, elle a commencé par l'impératif que Socrate lit, pouvait déchiffrer sur le fronton du temple de Delphes, « Connais-toi toi-même ». Je fais tout de suite remarquer qu'on n'est pas loin de ce que je traite cette année. Vous voyez, je saute six ans déjà, je vous avais dit que ce serait synthétique. Ça veut dire, occupe-toi du sujet, et laisse aux sciences dures les recherches sur les objets, les galaxies, les étoiles, les neutrinos, le Big Bang.
3:54 Ce ne sont pas les choses sur lesquelles je théorise. C'est fondamental. Et heureusement pour moi, pour nous, pour tout le monde, c'est pas que le discours scientifique s'est développé jusqu'à nos jours à l'égard de ces objets. Mais il s'agit ici des objets. Voilà pourquoi il y aurait confusion de mettre la philosophie parmi elles, parce qu'elle retourne la question vers le questionneur. Vous voyez, connais-toi toi-même.
4:25 Voilà. Et comme le même, moi-même c'est vous, c'est nous comme sujet, et que nous vivons, je fais allusion ici à la modernité, vous voyez comment on retombe à notre sujet, c'est rapide, de Socrate maintenant, vous voyez, obéir à l'impératif philosophique, c'est se poser la question, c'est quoi la modernité ? Et comme cette modernité, je continue, mais ma petite syllogistique implicite, et comme la modernité, sa première expression, s'appelle historiquement le romantisme, nous en sommes encore là, d'où les textes, n'est-ce pas, que je vous sors depuis le début de ces lives, en en profitant, avant de faire un nouveau pas en avant, pour rappeler que nous avons bien distingué le romantisme au sens strict que j'abandonne ici aux études littéraires, dans lequel, surtout lorsque c'est un programme des concours, dans lequel on pourra toujours revenir par nous, mais je vais dire ceux que ça intéresse, et le romantisme dont je parle, c'est un romantisme à un sens beaucoup plus large,
Rien de plus romantique que l'antiromantisme
5:37 qui exprime la modernité en général, c'est-à-dire pas seulement le romantisme qui s'est terminé à peu près, comme on l'a souvent dit entre nous, au milieu du 19e siècle, avec l'échec des Burgraves de Hugo, qu'on prend en général comme repère en 1853, pour la fin du romantisme français, en tout cas, dont je parle de ce qui vient après et jusqu'à nous, y compris et surtout les réactions contre le romantisme qui se font après lui, en vous rappelant que, je suis sûr que je vous l'enlève de la bouche pour ceux qui me suivent le plus attentivement, que rien n'est plus moderne, n'est-ce pas, que le refus de la modernité, et rien n'est plus romantique que la critique du romantisme.
6:23 Allez, avant d'en arriver à nos textes, je vous donne une illustration, si vous voulez, du fait qu'il n'y a rien de plus romantique que l'antiromantisme qui se veut brancher, soit dit en passant, je pense ici, par exemple, dans le champ musical, au retour en vogue du répertoire baroque en musique, parce qu'il y en a qui m'ont écrit en disant « Qu'est-ce que vous avez contre la musique baroque ? » Je n'ai jamais dit un souffle, une lettre d'un mot, d'une phrase contre le répertoire baroque.
6:55 Je vénère Bach, plus que jamais d'ailleurs, et je serais mort avant d'en avoir épuisé, d'avoir épuisé tout ce qui nous a, toute la musique savante, avec laquelle il a alimenté notre désir, pour paraphraser un mot. Je n'ai jamais dit, et je ne dirai jamais un mot quand c'est un trait admirable, d'ailleurs c'est un mot, si le mot est idiot, le mot musique baroque, mais disons la musique ancienne, celle de l'Ancien Régime, pour être plus précis, celle qui va en gros, de Monteverdi, je fais abstraction ici pour l'instant de la musique médiévale, dont j'ai posté un des plus beaux échantillons qui existe récemment sur Facebook, un extrait de la messe de Tournai, magnifique exemple de la transition entre musique médiévale grégorienne et polyphonie de la Renaissance, polyphonie dite franco-flamande.
7:51 Mais ce sont là des choses spécialisées. Donc, le répertoire baroque, non seulement je ne dis pas un mot, contre, mais je suis contre le discours qui accompagne le retour en vogue de la musique baroque après le romantisme, ce qui n'est pas du tout la même chose. Je n'ai pas un mot à dire contre Telemann, contre Vivaldi, contre Corelli, contre Händel, contre Bach, etc. Bien sûr. Mais pourquoi j'en parle là maintenant ? Pour illustrer qu'il n'y a pas plus romantisme que l'anti-romantisme de ceux qui en tiennent pour le baroque.
8:25 Parce que si vous lisez les théoriciens du retour en vogue de la musique baroque aujourd'hui, je ne parle pas des gens de l'époque de Bach, qui étaient moins prétentieux et moins idéologues, leur principale anti-valeur musicale, c'est le romantisme. Dans les interprétations, ils disent toujours que les interprétations romantiques des œuvres de Bach, enfin de la période qu'ils appellent baroque, est boursouflée, empesée, en fatigue, je ne sais pas, qu'il faut la décaper, qu'il faut... Bien.
8:56 Là, oui, je ne fais pas une critique esthétique, je ne dis pas qu'ils ont tort. Alors, c'est bien plus grave que ça, je dis qu'ils ne s'entendent même pas parler. Parce que, comme dit Hegel, allez donc mettre deux pensées ensemble, là où on a du mal en voir une, je veux dire une, une qui ne soit pas contradictoire. C'est précisément les romantiques qui ont initié le retour en grâce de la musique baroque. Voilà. Si je prends un des sommets absolus de cette musique, c'est pas moi qui le décrète, c'est à peu près consensuel, je pense à ce monument qu'est la Passion selon saint Matthieu de Bach, elle était tombée en désuétude à la suite de la mort de Bach, lorsque ses fils, qui étaient Jean Chrétien et Carl Philippe Emmanuel, qui a pratiquement créé la forme sonate, lorsque ses fils rayonnaient, et d'ailleurs souvent, ils appelaient entre eux affectueusement leur père la vieille perruque pour montrer que c'était devenu un peu ringard, la musique savante à la Jean-Sébastien, à leur époque, eh bien, il a fallu que ce soit les romantiques qui la remettent à l'ordre du jour
10:07 et la Passion selon saint Matthieu, qu'on ne jouait plus depuis que Bach l'avait créé dans l'église Saint-Thomas, a été recréée, solennellement, devant une assemblée émue, et ce fut un des grands événements par Mendelssohn, le romantique Mendelssohn, qui a fondé d'ailleurs une des plus belles institutions musicales européennes et qui existe encore, le Gewandhaus de Leipzig. Voilà. Bon, quant à Beethoven, il avait toujours le Clavier bien tempéré de Bach sur son piano, et je terminerai par cet exemple parce qu'on n'a pas que ça à faire, mais Chopin, vous voyez, qui est vraiment le musicien peut-être le plus emblématique du romantisme, y compris pour ceux qui ne connaissent de lui que, je ne sais pas moi, Tristesse ou l'étude révolutionnaire, c'est déjà pas mal, on dira, mais Tristesse, qui est un tellement fabuleux compositeur qu'il m'arrive de dire beau comme Chopin, quelquefois, Chopin, le compositeur romantique par excellence passait son temps à dire que ses musiciens favoris, c'était Bach et Mozart.
11:13 Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? Ou Scarlatti, c'est-à-dire des musiciens de l'Ancien Régime. Voilà. Donc la vogue de la musique, il n'y a rien qui n'est plus romantique, je viens de l'illustrer, n'est-ce pas, que le fait de s'évader des musiques récentes, des musiques qui écoutent nos parents pour aller se plonger dans des musiques beaucoup plus anciennes. Voilà. Je reviens aux trois textes.
Mallarmé et Nerval : le blanc, le rouge et le rose
11:43 je vais tout de suite prendre un peu du recul par rapport à l'ensemble qu'ils forment en tant que triptyque. Il y en a un de Mallarmé et deux de Nerval, c'est pour ça que je parle de triptyque. Pour vous expliquer pourquoi je les ai réunis et pourquoi je vais faire appel aussi à d'autres textes que vous n'avez pas sous les yeux, mais dont je citerai oralement quelques extraits pour ne rien embrouiller. et ce qui les réunit, c'est, si vous prenez en considération le premier qui s'affiche devant vous, le Mallarmé, tout y est blanc.
12:27 N'est-ce pas, tout y est blanc. Le vierge, dès que le premier mot, déjà, vous voyez, la virginité, le givre, au troisième vers, vous avez déjà du givre, ce lac dur, un lac gelé, visiblement, ce lac dur oublié que hante sous le givre, je ne l'explique pas pour l'instant, on va y revenir dans le détail. Vous voyez, le transparent glacier, quatrième vers, tout ça, c'est du blancheur éclatante, un cygne, quoi de plus immaculé et blanc, n'est-ce pas, parmi toute la gent volatile que le cygne, volatile ou nageuse, ou fluviatile, quand du stérile hiver a resplendu l'ennui, vous voyez, l'hiver, la neige, la glace, stérile, la stérilité, ce n'est pas très rouge, la stérilité, c'est au contraire la page blanche, surtout quand c'est un poète qui écrit, qui était hanté, comme toute son époque et comme l'est la modernité souvent, ça nous permettra d'y revenir, quoi de plus moderne que la hantise, n'est-ce pas, de l'inspiration qui n'est plus là, qui s'en va,
13:37 n'est-ce pas, regardez, des textes de Baudelaire comme la muse malade, bref, donc dans ce poème tout est blanc, il y a beaucoup plus de choses que ça à dire sur ce poème, mais j'y reviendrai, je passe, vous voyez maintenant, au second texte, c'est-à-dire au premier des deux extraits d'Aurélia, je vous rappelle qu'Aurélia est un document clinique où Nerval couche par écrit, les visions, je dis exprès, un mot qui n'est ni rêve ni vue réelle, mais vision, vous voyez, c'est-à-dire rêve éveillée, et là, il y est question, alors là, c'est exactement l'inverse, tout y est rouge, enfin, tout y est rouge, prenez le deuxième alinéa, peu à peu, un jour, bleuâtre pénétra dans le kiosque, et fit apparaître des images bizarres, je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier, ça commence, où l'histoire universelle a été écrite en trait de sang, j'invente rien, je vous ai dit que je détestais l'interprétation, pourquoi voulez-vous interpréter quand c'est si clair ?
14:47 Là, tout était blanc, maintenant, tout est rouge, le corps d'une femme gigantesque était peint en face de moi, seulement, ces diverses parties étaient tranchées comme par le sabre, d'autres femmes de races diverses dont les corps dominaient de plus en plus présentaient sur les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, etc., bon, je passe, alors encore, on y reviendra, vous voyez ? Donc, deux extrêmes, un premier texte qui est l'extrême blancheur, immaculée, et là, au contraire, la maculation la plus agressive, n'est-ce pas, jusqu'à être sanglante, le mot est répété plusieurs fois.
15:28 Et, comme je voudrais vous habituer à avoir des réflexes d'organisation, de formalisation des discours, vous voyez, au lieu de chercher toujours un sens, comme si c'était caché, laisser la forme s'organiser, je constate que ces deux extrêmes font immédiatement penser à un syllogisme. Dans un syllogisme, on appelle les extrêmes, les prémisses et la conclusion.
15:59 tous les hommes sont mortels, prémisses, conclusion, Socrate est mortel, moyen terme, Socrate est un homme. Oui, moyen terme, permettant de passer de la prémisse, la conclusion, c'est pour ça qu'on l'appelle d'ailleurs le pont aux ânes, en logique, vous pouvez oublier, mais je sais que ceux qui s'intéressent à la question ne l'oublieront pas. Eh bien, ici, nous avons deux extrêmes, celui du blanc et celui du rouge.
16:34 Et au lieu de nous commencer à nous égarer, qu'est-ce que ça signifie, le rouge, ça signifie tellement de choses qu'on s'y perdrait, ou alors on répéterait toujours les mêmes banalités sur la pureté du blanc et l'agressivité du rouge. Laissons cela de côté pour l'instant. Restons quasi mathématiques. Le moyen terme, vous le devinez, c'est le rose. Prenez un moyen terme entre le blanc et le rouge, vous avez le rose. Prenez un yaourt, mettez-y un petit coulis de framboise, bien rouge, et vous avez un excellent dessert tout rose.
17:10 Bon, eh bien, on passe au troisième texte. Vous comprendrez pourquoi on les met dans cet ordre, n'est-ce pas ? Je vous dis très rapidement le contexte. Nerval, c'est une vision où il suit un guide assez mystérieux qui l'amène dans un peuple qui habite sur une montagne. Et je passe tout de suite à la troisième ligne. bravant toujours le flot envahissant des accumulations de races nouvelles, ils, les gens de ce peuple, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes, adroits, fermes et ingénieux, et pacifiquement vainqueurs, c'est beau ça, pacifiquement vainqueurs des masses aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage.
17:54 Et quoi ? Ni corrompus, ni détruits, ni esclaves. Purs, quoiqu'ayant vaincu l'ignorance. Conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté. Un enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages, des pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment, plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de leurs travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc. Il semble qu'on soit revenu au premier texte.
18:25 Mais il paraît que c'était une illusion de ma vue. Vous voyez comment on reste dans les problèmes optiques. Pour la rendre sensible, mon illusion, mon guide se mit à dessiner leurs costumes qu'il teignit de couleurs vives, me faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier d'un jeu de lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme.
18:56 Comme j'aimerais qu'un cinéaste mette cette scène, mette ce passage en scène. N'est-ce pas ? Parce que seuls peut-être les moyens modernes de prise de vue, de lumière, pour montrer cette extraordinaire métamorphose qu'imagine ici Nerval. n'est-ce pas ? Donc, regardez bien, on n'est pas encore vraiment dans le rose, ça ne va pas tarder. La blancheur qui m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier d'un jeu de lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. Je sortis de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre.
19:28 Là, se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants. Il y avait des jeunes gens, maintenant il y a des jeunes filles et des enfants. Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils étaient agrémentés par des broderies de couleurs roses. Mais quelle rigueur ! Quand je vous dis que la seule différence entre les mathématiques et la création poétique au sens général artistique, c'est que la poésie est plus exacte, vous voyez quand même quelle rigueur ! Le blanc, le rouge, les deux extrêmes et le moyen terme.
Le sang sur la neige dans le Conte du Graal
20:02 Bien, ben voilà. Je vais revenir aux détails de ces textes, mais pour rester pour l'instant dans cet indice qui en font un ensemble, la polarité du blanc et du rouge, et pour vous montrer que ce n'est pas un cas isolé, je vais prendre du recul, encore du recul, mais encore plus, en quittant cette époque et en remontant beaucoup plus loin dans le passé, puisque je vais aller à celui qui est à l'origine.
20:34 Sans doute un des plus grands poètes de notre langue à l'époque où c'était encore à peine du français, je pense ici à Chrétien de Troyes, mais celui qui est le plus grand auteur dès son époque, il avait ce prestige, de ce qu'il est convenu d'appeler la matière de Bretagne, Bretagne est ici, il habitait en Champagne et il fait partie de la littérature, franco-champenoise, enfin bref, mais qui s'illustre dans les aventures de la table ronde du roi Arthur, c'est pour ça qu'on appelle ça la matière de Bretagne, il y a un poème où François Villon, plus tard, dit, mais où est donc passé le vieux duc de Bretagne, en parlant bien sûr d'Arthus, comme il dit, comme dans un autre poème, il dit, mais où sont les neiges d'antan voilà, encore du blanc, il dit, mais où est Arthus le vieux duc de Bretagne, bon voilà, je remonte à Chrétien de Troyes et à son œuvre la plus fascinante, vous devriez être content puisqu'il dit dès l'introduction que je vous en parle, puisqu'il dit dès l'introduction qu'il va commencer,
21:45 je cite la plus belle histoire qui soit narrée en cours royale, ce est li contes del Graal, on ne parle pas de Graal, tout le monde en parle depuis, je ne sais pas, y compris les théories les plus farfelues, les plus monotones aussi, souvent, mais bien avant que le Graal soit quelque chose de christiano-catholicisé, où ça devient le vase qui a recueilli le sang du Christ, à peu près tout le monde le sait, mais le mot Graal existe avant que ce soit un symbole religieux aussi univoque, et le tout premier à l'utiliser, c'est Chrétien de Troyes, alors ne cherchez pas d'où il a tiré ça, lui dit qu'il l'a obtenu d'un certain Kiot, K-Y-O-T, qu'on pense être un Guillaume de l'époque, mais enfin, les recherches sont vaines jusqu'à ce jour, il y en a qui disent même que ce serait un mot arabe qui remonterait aux croisades, n'est-ce pas, qui serait revenu d'Orient, Kral, des croisades, d'autres disent que c'est un rapport avec le fait de grailler, comme on dit en argot, de manger, puisque le Graal nourrit, on dit bien que ça sent le graillon, n'est-ce pas, et oui, tout ça a la même origine.
22:54 Donc, je vous lis simplement, sans aucun commentaire, cet extrait de son œuvre, donc, la plus connue, qui est inachevée, mystérieusement inachevée, et qui a connu dès l'époque, dès le XIIIe siècle, une foule de continuations par des auteurs différents qui ne veulent pas le laisser inachevée. Donc, je vous dis ce passage ou extrait donc de Perceval le Gallois ou la quête du Graal.
23:24 Ce passage dans lequel Perceval est en quête d'aventure, un bon chevalier, il y a longtemps qu'il a quitté le domaine de sa mère dans la forêt, il a été élevé comme un sauvageon, je vais être évident. Et là, il arrive un matin d'hiver, pas très loin de là où la cour d'Arthur est en train de camper dans la neige, il est temps de faire halte, mais lui, il ne les a pas vus.
23:56 Sans le savoir, il s'approche du campement royal parce qu'il est en chasse. Et je vous cite donc le texte maintenant et il dit ceci, je parle du texte. Il y a un petit résumé, je vous le dis, c'est l'hiver, le roi Arthur et ses chevaliers viennent de quitter le château de Carlion, la nuit venue, s'arrêtent et dressent leur camp dans une prairie près de la forêt. Perceval, qui se trouve à proximité, regarde un vol d'oie sauvage.
24:27 L'une d'elles est attaquée par un faucon blessé, elle gît à terre. C'est le deuxième oiseau blanc, nous avions déjà le cygne de Mallarmé, je vous signale au passage. L'une d'elles est attaquée par un faucon blessé, elle gît à terre. Perceval est subjugué par la vue du sang sur la neige et nous retrouvons ici le blanc et le rouge. Mais ici, il faut rentrer dans le détail parce que c'est un texte admirable. Donc, je vous le lis, au matin, la neige était bien tombée car la contrée était très froide. C'est un français modernisé, sinon ce serait incompréhensible, le français de Chrétien de Troyes.
24:59 Perceval, au petit jour, s'était levé comme à son habitude car il était en quête et en attente d'aventure et d'exploit. Il vint droit à la prairie gelée et enneigée, donc là, tout est blanc jusqu'à l'horizon, vous voyez, où campait l'armée du roi. Mais avant qu'il arrive aux tentes, voici venir un vol groupé d'oies sauvages que la neige avait éblouie. Il les a vus et entendus car elles fuyaient à grand bruit devant un faucon qui fondait sur elle d'un seul trait. Il atteignait à toute vitesse l'une d'elles qui s'était détachée des autres. Il, le faucon, il l'a heurtée et frappée si fort qu'il l'a abattue au sol.
25:30 Mais il était trop matin et il repartit sans plus daigner le faucon se joindre et s'attacher à elle. Perceval, cependant, pique des deux dans la direction où il avait vu le vol. L'oiseau était blessé au col. Elle saigna trois gouttes de sang qui se répandirent sur le blanc. On eut dit une couleur naturelle. Et là, regardez comment c'est un des grands passages de notre littérature. Il va faire des petits. Là commence la fascination de Perceval par cette vue qui devient vision.
26:04 L'oiseau n'avait tant de douleur ni de mal qu'il lui fallut rester à terre. Le temps qu'il y soit parvenu, elle s'était déjà envolée. Vous voyez, il ne s'occupe plus de l'oiseau. Quand Perceval vit la neige qui était foulée, là où s'était couché l'oiseau et le sang qui apparaissait autour, il s'appuya sur sa lance pour regarder cette ressemblance. Car le sang et la neige ensemble sont à la ressemblance de la couleur fraîche qui est au visage de son ami.
26:34 Dans quelques dizaines de vers auparavant, on l'a vu, trouver enfin la femme de sa vie qui s'appelle, comme par hasard d'ailleurs, Blanche Fleur au visage de son ami. Cette goutte de vermeil est disposée sur le blanc à ce qu'étaient ces trois gouttes de sang apparues sur la neige blanche. Vous voyez, ça se répète d'une manière lancinante. Il n'était plus que regard. Il lui apparaissait tant il y prenait plaisir que ce qu'il voyait, c'était la couleur toute nouvelle du visage de son ami si belle.
27:06 Voilà. Voilà, vous voyez, pourquoi j'ai pris du recul pour vous montrer que le tout blanc de Mallarmé, le tout sanglant du texte d'Aurélia, cette polarité du rouge et du blanc a une grande épaisseur temporelle dans notre imaginaire. Et notre imaginaire, ce n'est pas à la physique ou à l'astronomie qu'il est confié de l'exprimer. Elles ont des choses au moins aussi importantes à faire dans un tout autre domaine.
L'albatros de Coleridge et le cygne de Parsifal
27:37 Non, c'est précisément à la création que j'ai appelée poétique tout à l'heure pour un terme générique, ça peut être la peinture, la musique, la littérature. Et toujours, donc, oralement, je vous rappelle pour ceux qui connaissent un peu la littérature anglaise qu'un des plus grands poètes parfaitement contemporains de Hölderlin et de cette période dont j'ai dit qu'elle était intermédiaire, entre l'ancien et le nouveau régime.
28:11 Coleridge, Samuel Taylor Coleridge, dont le poème sans doute le plus célèbre, en tout cas le plus souvent traduit, est le dit du vieux marin, le dit déité, c'est-à-dire the rime, la rime, dans le texte en titre anglais d'origine, le rime du vieux marin, la balade du vieux marin, on traduit souvent aussi. Et je vous passe là aussi, c'est un poème très long, c'est une marine, comme souvent, n'est-ce pas, dans cette grande puissance maritime qu'est l'Angleterre, c'est une de ses nombreuses marines de la littérature, et qui raconte l'histoire d'un vaisseau à voile, bien sûr, qui s'éloigne, bien sûr, de l'Angleterre, puis qui est chassé par la tempête vers des terres nouvelles, puis qui s'approche du sud, à l'époque le pôle sud n'était pas découvert, on n'avait aucune idée de l'Antarctique, et qui est chassé tellement fort par la tempête qu'il arrive dans les terres australes et qu'il devient entouré de glace et qu'il devient prisonnier des glaces.
29:13 Et voilà que, un matin, un albatros, tout d'un coup, troisième oiseau blanc, le cygne de Mallarmé, les oies sauvages, blessées de Chrétien de Troyes, et maintenant un albatros. D'ailleurs, la couleur blanche, alba, est dans le nom même de l'albatros, qui est blanc comme l'albâtre, n'est-ce pas ? Et un albatros paraît un matin, et voilà que c'est presque un oiseau envoyé de Dieu, je cite ici le poème, parce que quand il apparaît, tout d'un coup, une brise commence à souffler, qui dirige le bateau vers une sortie des glaces.
30:00 Et donc, tout a l'air réglé, l'équipage est tout heureux, et tous les matins, comme il disait l'oiseau, venait soit pour jouer, soit pour manger, à l'appel du marinier. Et à ce moment-là, bien sûr, le narrateur change de visage terrifié, et dit, avec mon arbalète, j'ai tué l'albatros. Voilà. Un grand ami de Coleridge, Wordsworth, poète très connu, des petits écoliers anglais, qui a fait plein de poèmes dans le genre de Lamartine, c'est un peu le Lamartine anglais, poète sensible et délicat, très équilibré, à la différence, sur cet opioman de Coleridge, Wordsworth, mais c'était très ami, quand Coleridge lui a lu ce poème, lui a dit, mais pourquoi toute cette histoire de culpabilité, après tout, pour un oiseau qu'on a tué ?
30:51 Et Coleridge était bien en peine de lui répondre, vous voyez. Donc là, encore, un oiseau d'une blancheur immaculée, éclaboussé par le sang d'un carreau d'arbalète. Je termine, provisoirement, vous voyez bien que la série est quasi illimitée, si on regarde de près, mais je prends les exemples les plus illustres. Je retrouve Perceval, mais cette fois, presque sept siècles après, n'est-ce pas, dont le nom s'est germanisé entre-temps, il est devenu Parsifal, c'est bien sûr le testament de Wagner, l'œuvre la plus mystérieuse, celle qui n'est plus consacrée à des mythes germaniques, mais qui retrouve la matière de Bretagne, la matière arthurienne, qui est centrée autour du thème du Graal, bien sûr.
31:38 Et bien justement, au premier acte, Parsifal surgit sur scène, en plein domaine du Graal, au moment où un vieux chevalier est en train de faire un peu le catéchisme aux nouvelles recrues, aux jeunes écuyers, et il surgit comment ? On le traîne par les poignets, et on le livre au vieux chevalier pour dire, voilà celui qui vient de tuer le cygne, Parsifal.
32:08 Déboule dans le récit, on ne sait même pas d'où il vient, comme un sauvageon en ayant tiré une flèche et ayant tué le cygne du Graal, dans un domaine, le domaine du Graal, le domaine du château du Graal, où tout est sacré, on ne doit même pas toucher le moindre brin d'herbe. Vous voyez ? Et alors là, je vous passe, pour ceux qui s'intéressent, regardez un peu le texte du livret qui doit exister en Wikisource, c'est effrayant de la manière dont on le culpabilise dans le texte. Le chevalier regarde, regarde, regarde cet animal qui est en train d'agoniser, regarde ses yeux vitreux, regarde le sang qui fige les plumes sur les ailes.
32:41 Vous voyez ? Donc le rouge et le blanc, là, en veux-tu, en voilà. Voilà, alors, voilà ce qui unifie notre thématique. Maintenant, pour ce qui est du contenu, eh bien, il faut revenir, cette fois, au détail du texte. Revenons à Mallarmé. Revenons à notre premier terme de notre vaste syllogisme, celui de la blancheur. Donc, le vierge, je n'insiste pas, le vierge, donc l'immaculé, le vivace et le bel, aujourd'hui, va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre, ce lac dur, oublié, que hante sous le givre, le transparent glacier, les vols qui n'ont pas fui.
Traduire Mallarmé en français
33:24 Je m'arrête, comme c'est de texte assez dense, je m'arrête à ce quatrain avant que les obscurités s'accumulent, non pas, n'est-ce pas, pour l'interpréter, vous savez, je n'aime pas ça, mais simplement pour le traduire. Mais oui, oui, il faut traduire le français en français, parce que le français de Mallarmé, je ne suis pas sûr qu'il soit immédiatement accessible à ceux qui se sont habitués, n'est-ce pas, aux français, des SMS et des mails, voilà. Et ça manque un peu de MDR, de Wesh et de LOL, tout ça, n'est-ce pas, non Mallarmé.
34:03 Alors, allez, on va traduire. Surtout qu'il peut y avoir des confusions. Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui, va-t-il nous, nous, nous déchirer ? Va-t-il déchirer nous ? Nous, complément d'objet direct de déchirer ? Certainement pas. Vous voyez, il faut être habitué à lire Mallarmé. Va-t-il déchirer quoi ? Ce lac dur ? Pour nous, nous est ici, complément indirect. Va-t-il contribuer à casser la glace ? Vous voyez, le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui qui n'arrivait, n'est-ce pas, tout d'un coup, dans l'accablement où nous sommes, dans le présent figé, dans le confinement ?
34:41 C'est bien là qu'on est, non ? On est confiné. On ne peut pas bouger. Comme le cygne en question. Et donc, on rêve, surtout en plein printemps, comme ça, le vierge, le vivace, le printemps, c'est un renouvellement à chaque fois de la pureté, des origines, du début. Le vierge, le vivace, de plus vivace qu'un printemps. Et le bel aujourd'hui, regardez ce mois de mai comme il est beau, va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre ? Va-t-il nous déchirer quoi ? Maintenant qu'on sait que ce n'est pas nous le complément, ce lac dur.
35:13 Oublié, voilà pour la glace. Que hante sous le givre ? Alors, qu'est-ce qui hante ? Ce lac dur, le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui. Alors, je n'interprète pas les vols qui n'ont pas fui, ça va se faire tout seul dans le texte. Un cygne, donc nous avons le décor, la glace, c'est pas un lac gelé, il nous manque un personnage, le voici. Un cygne d'autrefois, se souvient que c'est lui. Il y a un rapport au temps un peu complexe, laissons cela. Un cygne d'autrefois, voilà pour le passé, se souvient, voilà pour le présent, que c'est lui.
35:48 Magnifique, mais qui, sans espoir, se délivre. Alors, pourquoi se délivre ? Essaye d'échapper à la glace. Autrement dit, le cygne, visiblement, a été surpris, n'est-ce pas ? Par l'arrivée de l'hiver qui emprisonnait son beau plumage, il ne peut plus s'envoler. Ah, un cygne, il ne peut pas s'envoler quand même, hein ? Ni nager, puisque ce n'est pas de l'eau, c'est de la glace. Un cygne d'autrefois, se souvient que c'est lui, magnifique, mais qui, sans espoir, se délivre ? Et qu'est-ce qui le coince ? Eh bien, on va enfin le savoir, pour n'avoir pas chanté la région où vivre.
36:23 Quand du stérile hiver a resplendu l'ennui. Bon sang, on en avait le temps. On avait tout l'hiver, avant le confinement. Oui ou non ? Quand même. Le confinement est venu en mars. Est-ce qu'on en a profité pour créer, pour chanter ? Non. N'est-ce pas ? Alors maintenant, on est coincé. Vous voyez ? Allez. Là, je sollicite un petit peu, je ne sais pas le texte présent, mais tout de même, avouez que ça tombe bien. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que Mallarmé dit, clairement, que ce qui fait que le cygne est prisonnier, c'est qu'il ne chante pas.
36:57 Alors ça, on retrouve la hantise, je ne sais pas, de la poésie moderne, surtout d'un Mallarmé qui rêvait toute sa vie de faire un seul livre qui serait le grand œuvre, pour prendre un terme d'alchimiste. Vous voyez ? Grand œuvre. Il va presque arriver dans ce fameux poème, vous savez, avec sa graphie très particulière qui s'appelle Le coup de dé. Jamais un coup de dé n'abolira le hasard, etc. Mais l'œuvre complète de Mallarmé, elle tient sur un volume très restreint.
37:28 Même en comptant, vous savez, toutes ses œuvres alimentaires, si je puis dire, qu'il faisait avec beaucoup de soin, des menus pour des restaurants, des comptes rendus de défilés de mode. il a fait tout ça, comme Proust, a fait des rubriques de soirées mondaines, n'est-ce pas, en n'oubliant aucune des personnalités qui étaient dans le Figaro de l'époque, je vous dis au passage, en signant à chaque fois avec des pseudonymes, dont un était Dominique, d'ailleurs. Alors, Mallarmé, hanté par le problème de la création littéraire, de l'écriture, c'est moi, voilà, allez, soyons maintenant, je vous ai dit qu'il ne fallait pas interpréter, soyons mathématiques, pas le côté hasardeux de l'interprétation, soyons rigoureux.
Le cygne narcissique et le dilemme de la page blanche
38:15 Si j'écris, c'est terminé la page blanche. Alors, il faut choisir, ou c'est la pureté, mais alors c'est stérile. Je n'écris rien. Vous voyez, il y a une tragédie du narcissisme ici. C'est bien joli, un cygne, déjà un cygne, c'est blanc, vous le voyez, vous le cygne sur la glace, moi j'ai du mal déjà. C'est vrai, tout est blanc là-dedans. Vous voulez distinguer quoi ? Je voulais vous citer un extrait, je vous renvoie au texte, cet extrait de L'eau et les rêves, pardon, L'eau et les rêves, bien sûr, l'un des plus lus des ouvrages de Gaston Bachelard qui s'occupe en général plutôt de la réflexion sur la physique moderne, sur ce qu'il a été contemporain de l'apparition de la théorie de la relativité et des quantas.
39:06 C'est un de ceux qui a le plus intelligemment réfléchi sur la question et sur la manière dont progresse la connaissance scientifique. mais qui a un parcours extraordinaire. Lisez sa biographie, on n'a pas le temps de le lire, c'est assez rare des parcours comme ça. C'est un petit employé des postes, je ne sais pas, d'une mère qui était sans profession, puis qui a eu un petit tabac avec de la presse dans un petit village perdu entre Champagne et Lorraine et qui a une femme qui est morte prématurément, qui a élevé avec énormément de scrupules en s'occupant de tout l'étage du ménage, sa fille, qui est devenue une grande philosophe épistémologue, Suzanne Bachelard, que j'ai eu l'honneur d'avoir comme, entre autres, professeure pendant ma licence de philosophie et qui, après avoir été instituteur, a passé des licences de physique, de chimie, qui est une agrégation de philosophie, de parcours comme on en voit rarement.
40:12 Et Bachelard, dans L'eau et les rêves, analyse justement les fonctions symboliques de l'eau et en particulier le personnage du cygne dans la création littéraire qui revient souvent ici d'être une érudition extraordinaire. Je me demande quand il a pu avoir le temps de lire tout ça, dans un passage de Goethe en particulier, dans le cygne, et il montre que l'image du cygne, c'est un texte, je n'arrive pas à retrouver là, mais je vais y arriver. Ah, ben attendez, attendez.
40:42 Voilà, voilà, voilà, voilà, voilà, je crois que c'est ça. Non, c'est pas ça, mais c'est pas grave, où il montre que le cygne, c'est l'image même du narcissisme, car nous ne pouvons pas, nous, ne pas l'associer à un animal aquatique qui glisse sur le miroir, vous voyez, Narcisse, sur le miroir des eaux et qui semble, avec son col recourbé, qui semble toujours se contempler, contempler sa blancheur immaculée dans le miroir des eaux et il montre que cette immaculée est la nudité, c'est l'image même de la nudité qui est un érotisme complètement refoulé dans la blancheur du cygne.
41:36 Mais seulement, comme il ne le dit pas comme une idée abstraite, ce serait arbitraire, mais comme il illustre parmi des milliers d'exemples littéraires, je voulais vous trouver peut-être on va effacer ça, voilà. Je le retrouverai une autre fois.
42:12 Donc voilà, c'est pour vous dire que les exemples, je peux les multiplier, mais ce cygne se contemple. Je reviens maintenant au texte, au texte de Mallarmé, n'est-ce pas, lorsqu'il dit « un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui », on voit déjà ici la contemplation narcissique, magnifique, n'est-ce pas, Narcisse s'admire dans son reflet, mais qui sans espoir se délivre, pour n'avoir pas chanté la région où vivre, c'est peut-être la clé de tout le poème, et je vous rappelle ici que quand un cygne chante, c'est qu'il va mourir.
42:54 Vous savez, quand on dit le chant du cygne, quand on dit la dernière sonate de Beethoven ou le dernier concert de Billie Holiday, on dit que c'était son chant du cygne, parce qu'une légende veut que les cygnes qui ont un cri aigre et sans intérêt, qui n'a rien de mélodieux comme celui des passereaux, une légende dit qu'il rendrait des sons d'une musicalité ineffable un petit peu avant de mourir.
43:27 Voilà. Alors, pourquoi le texte, ah ça y est, excusez-moi, le texte a bougé. Je regarde la suite, vous voyez, tout son col secouera cette blanche agonie, donc de nouveau, vous voyez, la mort dans le froid, la glace, et nous savons maintenant la stérilité littéraire, mais non pas une stérilité comme ça, qui serait héréditaire ou dans les chromosomes, laissons le naturalisme, mais stérilité parce qu'il y a une raison interne, parce que si j'écris, je macule ce que Mallarmé appelle dans notre poème, comme par hasard, le vide papier que la blancheur défend.
44:18 C'est dans Brise Marine, vous voyez, le vide papier que la blancheur défend. Défend contre quoi ? Quand on défend, c'est qu'il y a une attaque, mais l'attaque, c'est la plume, la plume pointue, acérée du poète, n'est-ce pas, qui menace la page blanche d'être maculée. Le vide papier que la blancheur défend, pour ne pas céder à cette maculation, nous voyons ici un dilemme. Ou bien j'écris, mais à ce moment-là, je renonce à la pureté, ou bien je garde la pureté, mais à ce moment-là, je suis dans la stérilité et nous avons, tout de suite après, pour n'avoir pas chanté la région vive, quand du stérile hiver, car c'est splendide, la blancheur, mais c'est stérile.
45:00 a resplendi l'ennui. Vous savez que dans le monde méditerranéen et oriental, il y a encore une coutume qui veut qu'à la fin de la nuit de noces, on vienne voir, n'est-ce pas, la famille vient voir si le blanc des draps est bien devenu rouge. Car à l'époque, ce n'était pas seulement un mariage d'amour, mais des raisons, il fallait voir s'il y avait du lignage et de la descendance. Bon, tout son col secouera cette blanche agonie, autrement dit, le cygne essaye de s'évader par le haut, il tire, vous voyez, par l'espace infligé à l'oiseau qui le nie.
45:32 Là, je le dis, pour ceux que ça intéresse, Mallarmé est un des rares écrivains, surtout de cette époque, et poète, qui a une culture philosophique et qui connaît bien Hegel. Ce qui est rarissime à l'époque. Or, si on ne peut pas ne pas penser à Hegel, parce que le mouvement, le mouvement dans l'espace est une manière de nier l'espace chez Hegel, n'est-ce pas ? À chaque instant, le mouvement est la négation du lieu où l'on se trouvait. Donc, tout son col secouera cette blanche agonie par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie, qui nie l'espace, enfin, qui essaye en tout cas, avec son col, de se dégager.
46:10 Alors voilà, le haut peut bouger, mais non l'horreur du sol, voilà pour le bas, où le plumage est pris. Fantôme, encore une blancheur, fantôme, fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne. Eh bien oui, il est blanc, il a une blancheur éclatante, le cygne, donc il est assigné à la glace, ce que vous voulez. Vous voyez, il y a une rigueur symbolique ici, et non pas réelle. Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne, il est donc condamné au froid et à la blancheur et donc à la stérilité.
46:43 Il s'immobilise, il y a une résignation à la fin, au songe froid de mépris, le côté un peu aristocratique, je ne sais pas, les dédains du monde, que vêt parmi l'exil inutile, le Cygne. Et vous avez en plus le thème de l'exil, à la fin. Vous voyez tous les thèmes, la stérilité littéraire, le chant qui délivre, l'exil. J'en profite ici, avant de passer à l'antithèse, à la rougeur de la vision nervalienne, j'en profite pour faire une modélisation assez courte.
Le paradis perdu, l'exil et l'évasion
47:18 Vous voyez ? Mais imaginez toute cette poésie qu'initie Baudelaire et qui se développe jusqu'au surréaliste, pratiquement. Pour s'arrêter là, on pourrait continuer après, mais je trace ici un arc assez homogène et marqué, surtout dans la période qui va de Baudelaire à Mallarmé, à l'impression Verlaine, Rimbaud, etc., pour ne parler que des principaux, et marqué par une logique thématique extrêmement homogène dans laquelle, pour ne pas vous perdre, il suffit de penser à un thème dont tous les autres dérivent.
47:57 Si vous le tenez, tous les autres viennent comme un chapelet. ce thème, c'est le paradis perdu. J'y pense à cause du dernier vers qu'il nous met sur la voie, l'exil. Qu'est-ce que c'est qu'être exilé ? N'interprétons pas. Écoutons ce que dit le mot. Être exilé, c'est ne pas être chez soi. C'est vivre bien loin de là où on devrait être, de là où on était habitué à être, n'est-ce pas ? Or, pour la mystique inaugurée par Baudelaire, n'est-ce pas ?
48:30 Le monde dans lequel nous vivons, dès notre naissance, nous accomplissons une chute du paradis perdu dans, comment il dit, Mallarmé, dans la litière où le bétail heureux des humains est couché, vous voyez ? Ou inversement, lorsque Mallarmé pense au monde d'avant la chute, il parle du ciel antérieur où fleurit la beauté. Vous voyez, au lieu d'interpréter, je préfère expliquer le poète par le poète.
49:00 C'est quand même beaucoup plus sûr. Le ciel antérieur où fleurit la beauté. Bon, eh bien, si vous prenez comme axiome de départ le paradis perdu avant la naissance, à la naissance, la chute, vous avez le spleen, vous comprenez maintenant le mal du siècle. Je ne suis pas chez moi, je suis étranger dans le monde. Et vous comprenez, la première réaction lorsqu'on a un exil, c'est de chercher à s'évader, à revenir chez soi.
49:30 Donc, vous avez tous les thèmes de l'évasion. Prenez les fleurs du mal de Baudelaire, tous les chapitres sont des avatars de l'évasion. Les paradis artificiels, l'opium, l'alcool, le vin, c'est un chapitre des fleurs du mal, le vin. Les paradis artificiels, c'est un chapitre des fleurs du mal. Les rosses, les lointains, les lointains géographiques, vous voyez l'invitation au voyage, par exemple, les lointains historiques, jusqu'à cette mémoire même intemporelle et métaphysique, pas la mémoire psychologique où je me rappelle du jour où j'ai rencontré Madeleine, non, je parle d'une mémoire qui remonterait avant la naissance, c'est pas une mémoire platonicienne, comme on le trouve dans ce poème de Baudelaire qui s'appelle La vie antérieure.
50:19 J'ai longtemps habité sous de vastes portiques que les soleils marins teignaient de mille feux et que leurs grands piliers, droits et majestueux, rendaient pareils le soir aux grottes basaltiques. Alors lui qui vivait dans le pauvre, dans une soupante misérable dans Paris, c'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, au milieu des esclaves, des lustres, excusez-moi, des splendeurs et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs qui me rafraîchissaient le front avec leurs palmes, vous voyez, ils se rêvent en souverains, mais en souverains qui étaient déjà malheureux et dont l'unique soin était d'approfondir le secret douloureux qui me faisait languir.
50:56 Donc déjà dans la vie antérieure, il y avait déjà l'ennui. Vous voyez. Bon, donc, le paradis perdu, une fois que vous le tenez, après il y a la chute, la chute fait que maintenant je suis en exil, donc je m'évade et les différentes évasions font à peu près tous les chapitres des œuvres que nous lisons. Je passe maintenant donc après cet aparté fécondé par le terme d'exil utilisé par Mallarmé, je parle, texte clinique, je vous rappelle qu'Aurélia est le récit encore une fois des visions que nous devons aux médecins de Nerval, je ne vais pas le répéter 36 fois, et donc parmi ces visions, voici celle-ci, une nuit je parlais et chantais dans une sorte d'extase.
La vision sanglante d'Aurélia et le corps morcelé chez Bosch
51:44 Il y a des témoignages qui disaient qu'il chantait à tue-tête lorsqu'il était à la clinique du docteur Blanche dans toutes les langues y compris en arabe et en hébreu après son voyage en Orient, vous voyez. Alors bien sûr, il n'en fallait pas beaucoup aux infirmiers de l'époque pour le mettre au mitard. Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des servants de la maison, bref, un personnel infirmier, vint me chercher dans ma cellule et me fit descendre à une chambre au rez-de-chaussée où il m'enferma. Il est évident que c'était une cellule pour quelqu'un qui a dépassé les bornes.
52:17 Un divan régnait autour des murs. Il est vraisemblable que c'était en fait une cellule capitonnée pour éviter que le malade ne se cogne la tête contre les murs. Un divan régnait autour des murs et il me semblait, vous voyez qu'on passe de la vue à la vision que ces derniers étaient formés d'une glace épaisse. Vous voyez comme c'est homogène tout ça. Tout à l'heure, je suis passé à l'inverse. Nous étions dans le tout blanc, on va aller dans le tout rouge. Mais il y a un invariant, c'est le reflet.
52:49 Le cygne était un oiseau qui se mire dans le miroir azuré du lac ou de la rivière et ici, vous voyez, il me semblait que ces derniers les murs étaient formés d'une glace épaisse. Tous les cliniciens savent très bien tous ceux qui ont eu affaire à des psychotiques en particulier schizophrènes mais surtout des paranoïaques savent à quel point le miroir comme objet est physique. Le miroir dans le cabinet de toilette ou dans le salon est une source permanente d'hallucinations qui est un symptôme les plus lourds de la psychose.
53:26 Ne croyez pas que vous avez les hallucinations quand vous êtes resté penché un peu longtemps pour lacer vos chaussures et quand vous relevez vous avez des petits points jaunes. Ça, c'est rien. Nous l'avons tous. Ce sont des illusions d'optique ou des déformations de la sphère psychosensorielle pour parler comme les manuels. Mais l'hallucination c'est grave, elle est thématisée, c'est ça la différence. C'est quand je vois apparaître tout d'un coup un de mes parents qui est mort depuis longtemps et il me parle et je lui parle comme s'il était vivant. Bon, ce qui est arrivé assez souvent à Nerval.
53:57 Or, l'objet miroir est souvent le fond sur lequel se dégage la figure hallucinante. Un divan régnait autour des murs et il me semblait que ces derniers étaient formés d'une glace épaisse au-delà de laquelle je voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. La vision commence sur ce fond de miroir. Peu à peu, un jour, Bleuâtre pénétra dans le kiosque, c'est comme ça qu'il appelle la cellule où il est enfermé et il fit apparaître des images bizarres.
54:31 Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où l'histoire universelle, alors on ne peut pas faire plus opposé au texte de Mallarmé, c'est-à-dire que de Mallarmé, n'est-ce pas, tout est fixe, immobile. Là, il y a un déchaînement. Et surtout, tout était solitaire. Le seul personnage était ce pauvre cygne isolé dans une nature où dans un décor on a l'impression qu'il est le seul être. Ce n'est pas à la ronde. Ici, où l'histoire universelle, donc celle de l'humanité, était écrite en trait de sang.
55:02 Je vous rappelle que j'ai commencé toutes mes causeries entre crise et guerre, philosopher, point interrogation, en citant le personnage d'Ulysse dont la caractéristique est de partir d'un carnage, le sac de Troie, pour aboutir à la fin de l'Odyssée. Après le carnage initial, le sac de Troie, un carnage final, le massacre des prétendants. Donc, vous voyez, j'ai l'impression de raconter toujours la même histoire.
55:35 Mais ici, c'est Nerval qui la raconte. le corps d'une femme gigantesque était peint en face de moi. Vous voyez ? Donc, ce n'est pas seulement l'humanité qui est là, morcelée, coupée en morceaux, littéralement. Mais c'est ici le corps d'une femme gigantesque. Seulement, ces diverses parties étaient tranchées comme par le sabre. Ici, je vais demander à la régie, à Philippe Moureau, s'il veut bien essayer d'illustrer le propos de Nerval par un peintre, cité par Lacan, d'ailleurs, assez souvent.
56:12 Je pense bien sûr à Jérôme Bosch, ici, parce que personne n'a exprimé ce fantasme que nous avons tous dans l'inconscient du corps morcelé, tel qu'il peut revenir dans les cauchemars, peintre du XVIe siècle qui n'a jamais lu la moindre ligne de Freud, mais qui montre la fécondité de la pensée de ce dernier. Écoutez, on n'en croit pas ses yeux. Et puis, vous regardez dans le détail, plus c'est épouvantable, n'est-ce pas ? C'est un peintre qui se situe à la lisière entre le Moyen-Âge finissant et la Renaissance qui a du mal encore à s'installer dans les Flandres, puisque c'est un peintre flamand, bien sûr.
56:50 Mais vous voyez que des tas de thèmes qui seront après centraux dans le champ analytique, dans le champ freudien, je pense à la castration. Quand on voit ici il faudrait enlever la légende des slides qui masquent où on voit la lame de couteau sortir de deux oreilles, n'est-ce pas ? Donc, une image, bien sûr, qui fait penser au thème phallique, mais où précisément le phallus est remplacé par la principale de ses hantises, celle de la castration où la lame tranchante, n'est-ce pas, occupe ici la place du phallus lui-même.
57:30 Mais c'est ces imbéciles Deleuze et Onfray qui parlent de Freud comme d'un charlatan. On voit une fécondité ici qui ne peut pas être mise en doute parce que ce n'est pas pour les besoins de la cause, ce n'est pas un peintre qui a lu Freud et qui essaye de peindre des idées, ce qui ne fait jamais de très grand art de peindre des idées. Mais c'est un peintre qui est totalement, n'est-ce pas, à mille lieux de pensée au discours de Freud et qui pense au fléau de l'humanité de son temps.
58:05 Voilà, deuxième tableau, toujours un petit peu dans la même veine, où l'on va voir, vous voyez, le pauvre corps humain, ce qu'il subit. De nouveau, nous voyons ici la lame de couteau où il y a des corps transpercés, scindés, tranchés, empalés, brûlés, grillés, tout ce que vous voulez. N'est-ce pas ? Donc, voilà, je… Pourquoi je tenais à ce qui est ces images qui datent de presque cinq siècles avant Nerval ?
Entre normal et pathologique, une différence de degré
58:38 Pour vous montrer que ce n'est pas un caprice du malade Nerval ? Parce qu'on pourrait me dire qu'est-ce qui nous embête avec un pauvre psychotique ? On est parti de connais-toi toi-même, moi je ne suis pas comme ça. Je vous montre ce qu'il y a d'universel dans ces visions. Ici, je fais une petite parenthèse pour illustrer la manière dont c'est modifié à partir du champ analytique, du champ freudien, le rapport entre deux extrêmes, le normal et le pathologique. Le normal, quand on dit comment ça va ?
59:10 Ça va bien, merci, je suis en bonne santé. Le normal du corps et cette anormalité qui est censée être la pathologie. jusqu'à Freud, c'est deux essences opposées, c'est les différences de nature. Regardez comme Descartes parle des fous. La première méditation, quand il dit je ne peux quand même pas douter que je suis ici en train de parler avec vous et d'écrire sur ce papier, si ce n'est que je me compare, si je doute de ça, c'est que je me compare, je cite, à ces esprits dont le cerveau est tellement offusqué par les noires vapeurs de la bile, il pense bien sûr aux fous, etc.
59:57 Mais quoi, ce sont des fous et je ne serais pas moins fou si je me réglais sur leur exemple. Ce qui fait dire à Foucault que Descartes a d'un revers de main écarté la folie pour affirmer la raison totalitaire, vous connaissez la suite mieux que moi. ce qui est une lecture extrêmement réduite de Descartes puisqu'il suffit ce que Foucault a certainement fait. Donc je parle ici d'aveuglement et non pas de cécité.
1:00:28 L'aveugle n'est pas un aveuglé. D'aveuglement idéologique puisque Descartes met un point à la ligne et dit avec une immense humilité, une auto-humiliation. Toutefois, j'ai à considérer ici que je suis homme et que par conséquent j'ai coutume de dormir et de me représenter dans mes songes des choses aussi extravagantes et même quelquefois plus extravagantes que ces insensés lorsqu'ils veillent. Voilà. Mais enfin, au départ, il a commencé par dire en bon mousquetaire « Moi je suis quelqu'un de normal, un guerrier, ça ce sont des malades, c'est des fous. »
1:01:02 Or, ce que la révolution analytique a montré entre autres, je ne retiens que ça pour pas m'égarer, ce qui nous intéresse pour le texte ici, c'est que la différence entre le fou et nous est une différence de degré quantitative, si vous préférez, et non pas une différence de nature, soit qualitative. Ce ne sont pas des différences ontologiques. Ainsi, lorsque nous faisons des actes manqués, lorsque nous passons trois heures à chercher nos clés pour la dixième fois dans la journée ou dans la semaine, lorsque j'oublie un mot, des actes manqués, et n'en parlons pas bien sûr dans le rêve, lorsque je fais un rêve, je suis exactement le même processus que celui des névroses, sauf que là, c'est un processus normal, ce sont des névroses normales, si je puis dire, qui ne troublent pas l'équilibre, qui ne font pas souffrir le sujet au point où le fait la maladie psychique.
1:01:57 Sans qu'on oublie un peu aussi ce qui passe à l'autre extrême, en disant que c'est très bien d'être fou, comme ça a été un petit peu à la mode à l'époque où est paru L'Anti-Œdipe, n'est-ce pas, où c'est tout juste si ce n'était pas le schizophrène et qui était la vraie valeur ? Alors, vous savez, entre le médecin sadique et le malade abandonné à sa souffrance, c'est Clouscard qui développe de beaux développements là-dessus. Revenons ici à la rationalité.
1:02:29 Il y a donc une différence de degré entre le normal et le pathologique. Autrement dit, les amplifications que lui font subir le psychotique nerval nous font mieux comprendre notre réalité. Il suffit quelquefois d'un événement pour basculer du normal dans le pathologique, n'est-ce pas, pour franchir cette différence de degré. N'oublions pas que l'importance qu'a eue le fait que Freud a eu à s'occuper des traumatisés de guerre puisqu'il est contemporain de l'éclat du premier grand carnage mondial, la guerre de 14, lorsqu'il voyait défiler sur son divan non plus des névrosés du monde intellectuel de la bourgeoisie viennoise, mais lorsqu'il voyait ce qu'on appelle des gueules cassées en France, des malades souffrant d'un traumatisme dû à la guerre, des choses épouvantables et qui altèrent le caractère quelquefois d'une manière irréversible.
1:03:29 Donc, ne soyons pas trop fiers de notre normalité, ce n'est pas un événement vécu, chagrin d'amour, deuil, les deux en même temps, perte d'emploi, perte de la personne aimée, les trois en même temps. Ce qui n'est pas rare, peuvent faire passer du moins quantitatif au plus et donc du normal au pathologique. Donc, je continue ce texte, le corps d'une femme gigantesque qui était peint en face de moi, seulement ses diverses parties étaient tranchées comme par le sabre, c'est pour ça que je tenais à passer par ces images de l'âme chez Bosch pour vous montrer à quel point l'imaginaire est chaque fois d'une précision sémantique extraordinairement réitérative et récurrente d'autres femmes de races diverses et dont les corps dominaient de plus en plus présentaient sur les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes.
1:04:28 Donc, vous voyez, ça insiste bien sur ce que Lacan appelle le fantasme du corps morcelé. On insiste sur les parties, les membres et les têtes, sous-entendu séparées du corps. Depuis les impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes, c'était l'histoire de tous les crimes et il suffisait de fixer les yeux sur tel ou tel point, sous-entendu de sa vision, pour voir s'y dessiner une représentation tragique.
La mère biographique et la mère structurelle
1:04:59 Voilà, texte assez extraordinaire et saisissant, mais qui est frappant par le fait qu'ici ce n'est pas le carnage de l'humanité en général, mais spécialement de la figure féminine. Quand on connaît le complexe maternel de Nerval et quand on sait que la naissance pour chacun d'entre nous a toujours été quelque chose de sanglant pour le corps de la mère, pas pour le corps qui a été une souffrance, ici, je me permets de renvoyer, je pense aux professeurs de lettres qui ont envie de changer un peu quand ils donnent des textes à l'oral pour leurs élèves, soit l'épreuve anticipée de français de première, au bac, pour les échanges, j'ai un petit peu des excellents textes qu'ils utilisent, que je les trouve inépuisables, mais pour diversifier le répertoire un auteur sénégalais que les écoliers de l'Afrique francophone subsaharienne connaissent bien, même ceux qui ne sont pas sénégalais, je pense ici à...
1:06:05 bon sang, je... Cheikh Anta Diop, un historien il n'a pas écrit vraiment ici dans la tête, c'est Cheikh Hamidou Kane, excusez-moi, Kan, K-A-N-E, Kané, Cheikh Hamidou Kane, qui est immense écrivain, qui a écrit un ouvrage que vous trouvez en format de poche, je crois qu'il est en 10/18 ou en folio, je ne sais plus, mais enfin en tout cas, vous trouvez facilement qu'il s'appelle L'Aventure ambigüe.
1:06:37 J'en parle parce que il a... son roman se situe au moment où les Blancs arrivent au Sénégal. Sinon, le personnage central, le jeune Samba Diallo d'une famille... le jeune Samba Diallo d'une famille princière dans l'hierarchie traditionnelle, toute l'intrigue du roman, ça va être « Est-ce qu'il faut ou non envoyer nos enfants, comme le prescrivent les nouveaux arrivés, à l'école nouvelle ? »
1:07:12 Et il y a ce texte, « Le premier matin des Blancs en Afrique noire fut constellé de sourires, de verroteries et de coups de canon. » Vous voyez, c'est une belle ellipse. Sourire, commence par... comme ça, par donner le change, de verroteries, on achète, on ne sait pas, des esclaves pour rien, rien, avec de la fausse richesse et de coups de canon. Pour que ça aille plus vite.
1:07:42 Le monde connu s'enfantait d'un monde nouveau. « Ce fut un matin de Genèse qui se fit dans la boue et dans le sang. » Vous voyez, on retrouve, c'est pour ça que je veux dire, cette universalité, ce n'est pas seulement parce qu'il y a un complexe maternel que nous avons tous. je renvoie ici à la vidéo de la troisième année, quatrième épisode, quatrième conférence, quatrième atelier, où je répondais à une question d'Erwan Sturm qui me disait « Après tout, tu nous parles de Nerval, j'avais fait un long séminaire sur la lecture d'Angélique, la première des filles du feu, et il avait dit « Est-ce que tout ce que tu nous dis là-dedans se rapporte à la personne de Nerval, à son vécu, à son complexe maternel ?
1:08:41 Quel intérêt nous y trouvons-nous ? » Il avait eu parfaitement raison de faire l'avocat du diable parce que ça m'a permis de rappeler qu'il y a la mère de Nerval qu'il n'a jamais connue, je vous rappelle qu'elle a suivi son père dans les campagnes napoléoniennes tellement qu'elle était amoureuse, elle a laissé l'enfant nouveau-né, c'est assez rare, aux mains des nourrices, des nurses de la ruralité, donc des cousines, des tantes, etc. Le père et elle étant donc à l'est de l'Europe dans le carnage, soit étant passant, dont elle n'est jamais revenue puisqu'elle est encore maintenant enterrée en Pologne, et donc vous voyez, le corps de la femme tronçonnée et morcelée, il ne vient pas, n'importe où, mais ça, ça ne concerne apparemment que le seul Nerval.
1:09:28 Ça, c'est la maman de Nerval, mais il n'empêche qu'il y a la mère de Nerval, la vôtre, la mienne, la mère singulière, la mère biographique et la mère structurelle, dont il est question aussi. Ici, c'est ça, les grands écrivains, c'est ce que leur vécu particulier a permis de mieux exprimer que la moyenne d'entre nous, ce qui est valable pour chacun d'entre nous, c'est-à-dire le fait que la mère, c'est aussi celle qui porte, celle qui nous empêche de tomber, celle qui nous délivre de la loi, de la pesanteur, de la chute.
1:10:02 C'est pour ça que dans toutes les représentations sacrées de la mère, de la mère, mais pas de Mahad, de Tha ou de sa mère, de la Vierge Marie, par exemple, dans toute l'histoire de la peinture occidentale, c'est une mère qui porte un enfant. Et c'est le cas de Isis, pour remonter bien au-delà encore de la tradition chrétienne, pour remonter aux plus anciennes cultures historiques, sans remonter à la préhistoire. Isis, qui est incarné par l'eau du Nil, dans la mythologie égyptienne.
1:10:36 Et Isis recueille dans l'eau du Nil les 14 morceaux, vous voyez comment on retrouve le carnage, les 14 morceaux du phallus morcelé d'Osiris. Ça, ce n'est pas moi qui l'invente, c'est dans la donnée de l'Égypte antique. Le couple sacré Isis et Osiris. Et oui, Isis est à la fois la mère et l'amante, ça aurait été le rêve de Nerval. La mère, l'amante, la sœur, la maîtresse, l'amante et la mère. Dans un poème magnifique, Nerval dit, la treizième revient, c'est encore la première et c'est toujours la seule, c'est le seul moment.
1:11:08 Car es-tu reine, ô toi, la première ou dernière, vous voyez, la première, la mère, ou dernière, parce que quand on le sait, c'est fini. Parce qu'on sait que c'est vingt, c'est fini, elle est morte. Et le fantôme ne peut plus fonctionner, n'est-ce pas ? Car es-tu reine, ô toi, la première ou dernière, vous voyez l'inquiétude de la question, es-tu roi, toi, le seul ou le dernier amour ? Aimez qui vous aima du berceau dans la bière, pardon, celle que j'aimais seule, m'aime encore tendrement, c'est la mort ou la morte, ô délice, ô tourment.
1:11:44 Ça, c'est universel, n'est-ce pas ? C'est universel. Je suis remonté à Isis, en passant par toutes les religions orientales, toutes les déesses maternelles. La mère, c'est ce qui nourrit, c'est ce qui porte, et c'est ce qui pardonne. Je terminerai juste, j'appuie sur la mère universelle, sur le fait qu'elle pardonne. Pourquoi c'est la mère qui est l'objet privilégié des prières dans le monde catholique, puisque dans le monde protestant, bien sûr, la Vierge n'est pas reconnue comme personnage central.
1:12:22 C'est un Corse qui vous parle, mais enfin, c'est toute la Méditerranée pour l'Italie et pour l'Espagne. Pourquoi c'est la Madone qu'on prie ? Pourquoi la fête des fêtes en Corse, c'est le 15 août, à la Sainte Marie ? Et pourquoi l'hymne insulaire ressort du culte marial lui aussi ? Parce que, vous voyez, c'est bien joli la Trinité, mais le barbu, le Dieu le Père, il n'a pas l'air marrant.
1:12:53 Donc, si je suis enceinte et que je suis fille mère, que je ne peux le dire à personne, je veux dire, à l'Église, je ne vais pas m'adresser à ce Dieu barbu qui n'a pas l'air très indulgent et qui est un Dieu dont les colères sont redoutables. Je ne vais pas m'adresser à son fils. Le pauvre, il a l'air tellement malheureux que je ne vais pas encore l'embêter avec mes problèmes. Il reste la Madone, il y a quelqu'un qui vous écoute et qui comprend les femmes.
Le peuple de la montagne et la vertu qui a vaincu l'ignorance
1:13:25 Donc, vous voyez, vous avez ici, je ne vais pas m'attarder, on en est à combien là, Philippe Anduré ? Merci. Donc, j'aborde maintenant le troisième texte, parce qu'on a vu nos deux extrêmes, du blanc et du rouge, n'est-ce pas ? de la pureté narcissique qui redoute l'épreuve du sang, qui redoute l'éros, mais et tout ce qui l'impliquerait.
1:13:59 Et l'autre extrême, n'est-ce pas, qui va bien au-delà, n'est-ce pas, de l'éros jusqu'au carnage du corps morcelé, et maintenant, j'en arrive, n'est-ce pas, à cette espèce de compromis extraordinaire du blanc et du rose dans un des plus beaux rêves d'Aurélia, je passe donc au dernier texte, n'est-ce pas ? Donc, vous voyez, il est déjà, c'est un rêve qui commence très heureux, il est dans une espèce de solution politique, solution historique, à l'opposé du carnage, vous voyez, sans rien demander à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs, car son guide l'a amené, l'a fait grimper, grimper, jusqu'à un peuple qui habite dans les montagnes, et en même temps, ses profondeurs étaient la retraite des habitants primitifs de la montagne, bravant toujours le flot envahisant des accumulations de races nouvelles, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes, vous voyez, c'est une espèce de paradis perdu politique, adroits, fermes et ingénieux, et pacifiquement vainqueurs
1:15:09 des masses aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage, ils ne se sont pas laissés détruire, qu'est-ce que ça veut dire ? Et quoi ? Ni corrompu, ni détruit, ni esclave, pur, quoiqu'ayant vaincu l'ignorance, parce que c'est facile d'être pur quand vous sortez du ventre de votre mère, quand on est blanc comme l'agneau qui vient de naître, comme on dit en français, évidemment, cette pureté-là, elle n'a aucun mérite moral, c'est ce qui fait dire à Baudelaire, en épitaphe, fleur du mal, comme s'il avait senti, il avait anticipé qu'un jour on lui ferait un mauvais procès, parce qu'il disait des choses que soi-disant il ne faut pas dire, et surtout qu'on lui attribuait comme il disait, on me reproche les crimes que j'exprime.
1:15:54 Il cite cette magnifique passage d'un poète pour laquelle il avait beaucoup d'admiration et que je vous recommande un grand poète de la Renaissance qui est Agrippa d'Aubigné qui dit ceci, vous le trouverez donc en épitaphe la première édition des fleurs du mal. On dit qu'il faut couler, on sous-entendu les puritains, on dit qu'il faut couler les exécrables choses dans le puits de l'oubli aux ténèbres encloses.
1:16:25 Bref, c'est le partisan de la censure ça. On dit qu'il faut couler les exécrables choses dans le puits de l'oubli aux ténèbres encloses. Mais le vice n'a point pour mère la science. Et là, on est en plein dans ce que dit Nerval. Mais le vice n'a point pour mère la science et la vertu n'est point fille de l'ignorance. Parce que si j'étais vertueux que parce que je n'ai pas encore commencé à vivre, ce n'est pas un très grand mérite. Non, le grand vertueux, c'est Saint Antoine, celui qui est entouré de monstres et le tentant par tous les moyens érotiques, argent, richesse, bon, tout ce qu'on veut, luxure, volupté, et qui résiste.
1:17:08 Mais le vice n'a point pour mère la science et la vertu n'est point fille de l'ignorance. Je referme ici. Hélas, j'interrompe l'admirable prose d'Agrippa d'Aubigné. « Et quoi, ni corrompu, ni détruit, ni esclave, pur, quoi qu'ayant vaincu l'ignorance, conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté. » Eh bien, voilà, au moins, ce n'est pas des écolos qui sont revenus, n'est-ce pas, après des années de décroissance au Père Malien, conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté.
1:17:44 Donc, pas corrompus par leur propre richesse. Et puis, des exemples, n'est-ce pas, d'abord pédagogique, un enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Tout a l'air parfait dans cette société, même la pédagogie, même l'école, n'est-ce pas. Une femme âgée, mais belle encore, s'occupait du soin du ménage, ça ressemble plus à la société traditionnelle, que ce soit une femme qui soit en charge du ménage. En ce moment, plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit comme revenant de leurs travaux.
1:18:16 Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc, mais il paraît, au sens propre, que c'était une illusion de ma vue. Pour la rendre sensible, donc ça veut dire qu'ils ne voient pas les choses de ce monde telles qu'elles sont, pour la rendre sensible, mon guide se mit à dessiner leurs costumes, l'image est extraordinaire, qu'ils teignit de couleurs vives. me faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme.
Les lys et les roses : la fin de la vision
1:18:52 Je sortis de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre. Là, se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants. Leurs vêtements me paraissaient blancs. Vous remarquez qu'une fois encore, il y a une connotation entre le rouge, donc le sang, et donc les roses. Je reviens ici à Chrétien de Troyes, regardez la logique de tout ça. Quand il dit que les trois taches de sang sur la neige, je lui rappelais le visage de s'amie, c'est une banalité presque poétique à l'époque de parler pour une jeune fille des lys et des roses qui étaient sur sa joue.
1:19:28 Lys parce que la belle femme à l'époque c'est celle qui ne travaille pas, bien sûr, si elle est belle, c'est qu'elle n'est pas courbée, elle ne courbe pas l'échine sur les champs, elle n'est pas noire, noircie par le soleil et donc elle a la peau pâle. C'est ce qui a changé complètement avec les bains de mer Maintenant, on dit tu es blanche comme un cachet d'aspirine et la pâleur est devenue une contre-valeur. C'est là qu'on voit bien que ce n'est pas la couleur qui fait la beauté mais la classe sociale, n'est-ce pas ? Soit dit en passant. Alors, revenons à les roses et les lys. C'est-à-dire, il y a la pâleur, la pâleur de la Vierge, le mythe, le fantasme de la virginité, surtout à l'époque où c'était si important, avec la rareté des femmes.
1:20:09 Et sur ce fond de blancheur, l'émotion venait colorer la peau de rose, ou de rouge, donc nous les roses et les lys sur les joues de m'amie. Mais ici, dès que des jeunes gens passent aux jeunes filles, le blanc se teint de rose, la blancheur. Là, se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants. Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils étaient agrémentés par des broderies de couleur rose, regardez comme le signifiant, n'est-ce pas ?
1:20:39 Vient, avec une docilité incroyable, n'est-ce pas ? Obéir ici à la logique que j'ai essayé de déployer. Alors, je n'ai pas la suite ici, enfin, je ne l'ai pas ici, mais je vais vous la lire parce que je l'ai ailleurs. Voilà. Apparemment, il manque juste la fin. Voilà. Ces personnes étaient si belles, leur trait, c'est la fin, il manque juste un petit paragraphe, ces personnes étaient si belles, leur trait si gracieux, et l'éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leur forme délicate, qu'elles inspiraient toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.
1:21:36 On pense à l'admirable, le vert paradis des amours enfantines de Baudelaire. Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvais de ces êtres charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse. C'était, écoutez bien, comme une famille primitive et céleste dont les yeux souriants cherchaient les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer à chaudes larmes comme au souvenir d'un paradis perdu. Et voilà, vous voyez, avant Baudelaire, Nerval, c'est toujours cet isolé entre un romantisme qui est passé de mode au milieu du XIXe siècle et une modernité littéraire 1857, Parution des fleurs du mal, Baudelaire, qui n'est pas encore apparu, la solitude de Nerval, qui est une des parties tout de même de sa folie.
1:22:19 Je me mis à pleurer à chaudes larmes comme au souvenir d'un paradis perdu, terme qui va se banaliser à partir de Baudelaire et qui s'y est carrément explicité. Là, je sentis amèrement que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri. Donc, il a retrouvé sa vraie patrie et il va revenir à l'exil au réveil, n'est-ce pas ? Et je frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. En vain, femmes et enfants se pressaient.
La crise sanitaire, paravent d'une crise plus grave
1:22:49 Vous voyez, ce sont les dernières images et dernières secondes de sa vision. En vain, femmes et enfants se pressaient autour de moi pour me retenir, déjà leur forme ravissante se fondaient en vapeur confuse. Ses beaux visages palissaient, le rouge redevient blanc, et ses traits accentués, ses yeux étincelants, se perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair de sourire. Voilà. J'arrête là. Malice des trois titres. J'ai rarement été si loin, apparemment, avec ces trois références du politique.
1:23:26 Je ne vous ai pas parlé de la modernité, du savoir absolu, du non-savoir absolu, de la contre-révolution et de la révolution. Et pourtant, je voudrais que cette série de textes, avec la polarité du rouge et du blanc, nous amène, dans le temps de confinement qu'il y a un temps, on peut prendre de la distance, comme j'en ai pris en remontant jusqu'à Chrétien de Troyes, nous amène à penser que le temps n'est pas loin. Je ne veux pas avoir un ton prophétique, mais enfin, il n'y a pas besoin d'être prophète, je parle du présent, je ne parle pas de l'avenir.
1:24:00 On commence à deviner, nous commençons à deviner à plusieurs indices que la crise dite sanitaire est le paravent derrière laquelle se cache une crise bien plus grave. Je ne minimise pas la gravité la crise sanitaire, d'autant que je suis touché par les proches, je ne la minimise pas, mais enfin, je veux dire, rien que ma génération, j'ai connu la crise de la grippe du Hong Kong, la grippe asiatique, c'est deux choses qui n'ont rien à voir.
1:24:31 La première est à la fin des années 50, la grippe asiatique c'est à la fin des années 50, la grippe du Hong Kong c'est une dizaine d'années plus tard, il y a eu 40 000 morts rien qu'en France. Rien qu'en France. Je ne parle même pas de la grippe espagnole qui est de la génération de mes grands-parents qui a fait des dizaines de millions de morts, on parle de 100 millions de morts qui est venue des États-Unis à l'origine et qui par tranchée interposée a contaminé l'Europe, l'Asie, il y a eu 2 millions de morts en Chine.
1:25:03 Rien qu'en Chine, il y a eu 2 millions de morts par la grippe espagnole qui a sévi partout sauf en Espagne. Mais on l'a appelé espagnol pour donner le nom d'un pays neutre parce que l'Espagne n'était pas en guerre pour ne pas décourager les pauvres poilus des tranchées, n'est-ce pas ? Comme si ça ne pouvait affecter que les Espagnols. Donc, je ne minimise pas la crise sanitaire. Je dis qu'ayant vécu dans des pays où il y a Ebola et le paludisme, où le nombre de morts est incomparablement plus élevé que celui que nous déplorons à juste titre.
1:25:33 Mais on n'a pas interrompu l'activité pendant les crises bien plus graves que ce que nous vivons. Et ça n'empêche pas les dirigeants qui savent très bien ce que je suis en train de dire, qu'il y a eu des crises beaucoup plus graves. Ça n'empêche pas de mentir effrontément en disant c'est la plus grave crise sanitaire de tous les temps que nous n'ayons jamais subi. Mais il s'agit de s'en servir pour cacher la grande crise qui vient. Le virus, ce n'est pas eux qui l'ont inventé, malheureusement. C'est une réalité terrible pour les populations à risque et vulnérables que ce virus atteint.
1:26:12 Même si plus de 80% de ceux qui courent un grand risque sont des gens au moins aussi âgés que moi, au moins aussi âgés que moi et qui en plus traînent des comorbidités comme ils aiment dire, des diabètes, des maladies cardiovasculaires, ce qui fait qu'on ne sait jamais très bien à la fin qui a vraiment tué. Sinon, en tout cas, alors là je suis précis, dans notre pays et en Italie, il y a une bonne partie qui a été tuée par la manière scandaleuse dont l'hôpital a été dépouillé de 130 000 lits.
1:26:45 Vous avez vu comment les couloirs ont encombré. 130 000 lits, comment les industries qui fabriquaient des respirateurs qui auraient permis de sauver des milliers de vies et les masques ont été délocalisés. Enfin, une histoire que vous connaissez, ne nous énervons pas. C'est assez tragique comme ça. Mais la vraie crise, par contre, dont se sert la gouvernance mondiale du capital, profitant du fait que la santé ça concerne, tout le monde est en faisant croire que c'est pour notre santé.
1:27:17 La vraie crise qui va atteindre une première acme à la rentrée, c'est l'énorme crise de déflation qui se prépare. Il y a déjà plus de 15 millions d'inscrits au chômage en quelques semaines aux États-Unis. Ça ne s'est jamais vu à une telle vitesse, même dans la crise des années 30, à une telle vitesse. D'accord ? Voilà. Donc, je voudrais, ce n'est pas ça que je veux développer aujourd'hui, je voudrais vous dire, le temps n'est pas loin, je reviens maintenant, où on sent bien qu'il y aura un après-crise dont personne, et c'est pour ça que je ne vais pas prophétiser, ne peut savoir comment ça va tourner.
1:27:59 Mais ce qui est sûr, c'est que si cette crise peut être pour nous, pour tous ceux qui sont fatigués de cette abomination, de la manière dont c'est géré, si nous avons l'occasion de remettre les choses à plat et de produire quelque chose de nouveau politiquement, nous aurons à nous poser ce problème de ce que nous voulons et de ce que nous ne voulons pas, de la révolution et de la contre-révolution. Nous aurons à pencher entre ces deux limites, du rouge et du blanc.
Le désir humain commence par le superflu
1:28:30 Voilà, je voudrais en arriver et je voudrais conclure là-dessus. Nous développerons la prochaine fois la réponse politique. Mais vous voyez qu'on n'en était pas si loin. Et pour vous guider, je dirais que j'ai suffisamment montré qu'au fond du désir humain et ce qui en fait la spécificité que ce n'est pas seulement le besoin animal que nous avons aussi. Moi, je suis le premier pour lequel il faut manger pour vivre. Enfin, je ne suis pas le premier. Je ne suis ni le dernier ni le premier. Mais je ne suis pas le seul. Mais ce n'est pas ça qui fait de moi un homme.
1:29:02 Tant que je dois manger pour vivre, je suis à l'égal de la fourmi ou de l'oiseau. Je ne suis pas encore un être humain. Je ne suis pas encore humanisé. Je n'ai pas encore peint sur les cavernes. Je n'ai pas encore fait des choses inutiles biologiquement. Ce par quoi commence l'homme. L'homme des cavernes a commencé par le superflu. C'est scandaleux de croire que c'est généreux d'accorder des travailleurs en 2020 ce qu'on ose appeler le minimum vital.
1:29:35 Le minimum vital, il est dépassé par nos plus lointains ancêtres qui avaient déjà des bijoux, des colliers, de la décoration et des rites de sépulture. Ce qui, biologiquement, n'apporte pas grand-chose. Je le rappelle ici à la survie. L'animal subsiste. L'homme seul existe, sort de lui-même. Donc, il nous faudra, à partir de là, ça veut dire que notre désir se rapproche du premier texte de Mallarmé. Il ne doit pas être seulement animal.
1:30:06 Il ne doit pas être bestial. Il ne faut pas dévorer. La bouche peut ne pas seulement manger mais parler. Je terminerai juste sur cette considération au programme de l'agrégation de lettres. Il y a quelques années, il y avait eu la figure de le conte au programme, le thème du conte. Et un excellent professeur avait montré que la figure de l'ogre, si récurrent dans les contes, si terrifiante souvent d'ailleurs, c'est terrible pour les oreilles d'enfant, je ne suis pas contre le fait qu'on les raconte.
1:30:37 Mais, n'empêche que c'est une figure terrible. Je pense à Barbe Bleue, par exemple, où il y avait tellement de sang sur les murs qu'on pouvait se voir dedans, comme M. le propre, dans le conte lui-même, que la figure de l'ogre serait liée à la fonction de la bouche qui hésite à passer à la phase phatique, comme on dit en linguistique, c'est-à-dire à la bouche qui parle et qui en reste à la bouche qui dévore.
1:31:08 Vous voyez, le carnage. entre le besoin, la pulsion, ce que Rousseau appelle dans le contrat social, vous voyez qu'on n'est pas loin du politique. L'impulsion du seul appétit dont Rousseau dit que ce n'est pas la liberté de satisfaire seulement mes besoins, c'est tout le contraire de la liberté. Ce qu'on appelle faire ce que je veux, ce n'est pas du tout ça. C'est l'impulsion du seul appétit est l'esclavage, dit Rousseau, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. Donc, si je m'abstiens de me précipiter sur la nourriture pour dire « servez-vous d'abord », après tout, c'est à partir de ce moment-là qu'on s'humanise.
1:31:46 Ce basculement entre ces deux extrêmes, c'est ce que nous aurons à gérer librement et sans contrainte, n'est-ce pas, lorsque, si l'occasion se présente, que nous nous débarrassions des abominations, n'est-ce pas, qui pour l'instant ont la décision à notre place. Voilà. Je ne sais pas si je n'ai pas vu de questions apparaître, donc je ne crois pas à cette heure de l'après-midi.
Une ignorance qui ne s'apprend pas
1:32:16 Ah bon, si tu veux bien les afficher, je serais ravi. Ah, je retrouve une question relative à la dernière séance et vos commentaires de Nerval disant que l'ignorance ne s'apprend pas. Au cours discussions avec les gens autour de nous, par exemple des collègues ingénieurs instruits assez autonomes dans la façon de mener leur vie, on constate une réelle absence dans leurs termes. Oui, mais ça ne m'étonne pas, c'est normal, le recul sur les mots, ça ne s'apprend pas dans les écoles d'ingénieurs et inversement il s'apprend dans les écoles d'ingénieurs des choses que j'aimerais bien savoir.
1:32:53 Comme si le progrès et l'histoire n'existaient pas. Bien vu, Geoffrey. Parfois, cette ignorance semble une ignorance réelle qu'on associerait plutôt aux milieux sociaux moins éduqués et pas simplement à un refoulement. Si l'ignorance avec un grand i ne s'apprend pas, je souligne le grand i parce que tout le monde n'a pas le texte sous les yeux, le savoir peut-il se dissimuler au point d'ôter l'envie d'apprendre, de s'extraire de lui-même, d'être un mouvement de libération. Dis donc, voilà une question riche de contenu.
1:33:27 D'abord, je remercie Geoffrey parce que presque tous les moments que j'ai essayé de déployer sont ici très bien synthétisés. Une très belle distinction d'une ignorance, le terme est un peu grossier, mais on se comprend presque mécanique, ceux qui n'ont pas eu la chance d'être en contact avec l'instruction, et encore que ce n'est jamais une ignorance parce que je veux dire l'intelligence, par exemple, vous voyez, l'intelligence est tellement un jugement de valeur dans les sociétés et non pas un jugement d'existence et rien de scientifique qu'elle est fonction des valeurs d'une société à une époque donnée.
1:34:06 À l'époque de Galilée, un professeur de droit était mille fois mieux payé qu'un professeur de mathématiques. La mathématique n'avait pas du tout encore l'importance dans la société où les sciences et les techniques n'avaient pas pris le développement prodigieux qu'elles auront par la suite et donc n'était pas une valeur. Et si je remonte chez les pygmées, je vais dire chez les pygmées, le garçon qu'on dit intelligent dans la société pygmée, c'est celui qui a appris plus vite qu'un autre à savoir tirer à l'arc.
1:34:39 Parce que c'est ça l'équivalent des mathématiques chez les pygmées. c'est celui qui va nourrir sa famille, c'est le bon chasseur. Et le bon chasseur ne se suppose pas seulement d'avoir des jambes pour courir ou de savoir ne faire aucun bruit dans la jungle. Ça suppose beaucoup d'intelligence, beaucoup de ruses, de connaître les traces. Voilà. Donc, il y a toujours un niveau de savoir. Mais, le savoir du corpus collectif, ceux qui n'ont pas eu la chance d'être en contact avec, il a parfaitement raison Geoffrey, de le distinguer d'un non-savoir qui résulterait d'un ne pas vouloir savoir.
1:35:18 Le savoir, je relis ce que dit Geoffrey, peut-il se dissimuler au point d'ôter au sujet l'envie d'apprendre, de s'extraire de lui-même, d'être un moment de libération ? Ici, il me semble, mais Geoffrey me confirmera ou me l'infirmera, il me semble sentir une certaine anxiété justifiée chez Geoffrey. La peur que, à force de refouler le savoir, il y ait un point irréversible où le sujet n'a plus envie. Alors, je vais le rassurer et l'inquiéter en même temps. Je le rassure sur le fond.
1:35:48 Même si le sujet arrive à ôter en lui l'envie d'apprendre, ici, je prendrai mon image d'Ulysse lorsque Ulysse arrête de naviguer, arrête d'être en danger. Alors là, il en apprend des choses sur les vents, sur les dangers, sur la manière de naviguer, comment s'orienter avec les étoiles. logique. Mais dès que ça va mieux, dès qu'il arrive dans une île, un stop-over, comme on dit dans les agences de voyage, là, il y a une femme qui l'accueille, c'est les délices de Capoue, n'est-ce pas ?
1:36:24 C'est Circé, c'est Nausicaa, c'est Calypso. Pendant un certain temps, il souffle. Mais le malheur le rattrape. C'est là que je le rassure et que je l'inquiète en même temps. C'est là que Nerval a raison de dire l'ignorance, ça ne s'apprend pas. Et que Hegel, le texte que je l'ai lu la dernière fois, dit la conscience essaie de se réfugier dans l'absence de pensée. Voilà l'idylle Mais la pensée vient troubler l'absence de pensée. C'est là que j'ai critiqué Aristote, l'immense Aristote qui commet seulement cette faute de commencer la métaphysique par cette maladresse, entre guillemets, beaucoup de guillemets.
1:37:04 Tous les hommes désirent naturellement savoir. J'en avais fait la critique en disant que oui, tous les hommes désirent savoir, mais pas pour une raison naturelle, mais parce qu'ils ont reçu un coup sur la tête. On cherche à savoir, on cherche à quitter l'ignorance lorsque la situation nous a contraints d'une certaine manière à ne pas rester les imbéciles heureux que nous étions jusque-là. Voilà comment je répondrais à la question de Geoffrey. S'il y en a d'autres, Philippe ? Mais tu peux me les lire aussi si c'est plus rapide.
1:37:45 Alors là, je n'entends pas. Oui, c'est bon. Bonjour Mehdi, très content de te retrouver.
1:38:21 Encore, les questions de Mehdi sont aussi en général bien riches, bien denses de contenu. Pas de souci. J'ai le tableau de Bosch devant moi, mais bien sûr, vous retrouvez ces images de Bosch, vous mettez Jérôme Bosch, B-O-S-C-H, dans Google. Oui, tout comme aliéné, étranger à soi-même, mais cette mystique du paradis...
Paradis perdu, néo-kantisme et nuit romantique
1:38:53 Ah oui, d'accord, je rebondis sur la communication d'aujourd'hui. Et cette mystique du paradis perdu, Lost Paradise, Milton, bravo, n'a-t-elle pas été récupérée par la pensée néo-kantienne pour accréditer l'idée d'une innocence antérieure au rapport de production d'une substance irréductible à l'histoire, de l'idéologie de la restauration, comme si le romantisme nous obligeait à penser dialectiquement. Alors, je ne sais pas si je comprends bien la dernière ligne, parce que s'il n'y avait pas le mot dialectiquement, je penserais que Mehdi pardon de commencer par la fin de sa question, connotent le romantisme uniquement avec la réaction.
1:39:31 J'ai montré l'extraordinaire richesse du romantisme qui peut être la pire des réactions, alimenter la pire des réactions, surtout lorsqu'il devient post-romantique, justement, mais qu'il peut aussi, au contraire, être du côté du changement radical et en finir avec l'aliénation de classe.
1:40:02 Voilà, une petite parenthèse. Sinon, oui, je comprends ce qu'il veut dire sur le néo-kantisme. Je rappelle ici que c'est une catégorie générique dans la critique que fait Clouscard de la philosophie contemporaine, en particulier dans la critique du libéralisme libertaire, dont le titre initial était de la modernité, vous voyez, sous titre Rousseau ou Sartre, n'est-ce pas ? Nous avions Rousseau, qu'est-ce qu'on est allé chercher Sartre ? Vous avez entendu, nous, modernes, à l'après-guerre.
1:40:32 Je rappelle aussi que notre camarade Simon Verdun a consacré toute une thèse de doctorat dans les murs de Normale supérieure. Excellent éditeur de Clouscard sur précisément le rôle que joue la catégorie des néo-kantiens dans l'œuvre de Clouscard et qu'il a, et il a, à cette occasion, eu les félicitations du jury et si j'en parle, c'est pas seulement pour lui chauffer les oreilles, mais c'est pour le remercier du fait que pour la première fois, Clouscard a été reconnu au niveau le plus éminent par le Saint des saints, parce que Normale sup, déjà, l'audition d'une thèse, partout ailleurs, on tolère que des tiers y assistent, Normale sup, même pas, c'est à huis clos, vous voyez.
1:41:24 Donc c'est du sérieux, et bien là, ce travail sur Clouscard, sur le néo-kantisme et Clouscard a obtenu les félicitations du jury. Donc je réponds à la question, je veux dire, oui et non, la catégorie du paradis perdu reste extrêmement valable, je dirais même au contraire, dans le cas de Heidegger, Heidegger a une conception de l'historialité qui rompt le paradis perdu. chez Baudelaire et ses successeurs, je reviens dans le champ poétique, ici, et non pas poématique, comme dirait Heidegger, chez Baudelaire et ses successeurs, dans le champ symboliste, si vous préférez, impressionniste.
1:42:07 Je vous l'ai dit la dernière fois, et des fois antérieures, il y a une référence très peu souvent explicite, mais manifeste, manifeste au platonisme, c'est-à-dire à un paradis perdu en termes d'essence, c'est-à-dire, je l'ai dit tout à l'heure, d'avant la naissance. Vous savez que l'essence, c'est la vérité de l'être, mais un être qui n'est pas là, justement. Donc ce n'est pas dans l'histoire, ce n'est pas le Führer, je dis ça parce que Heidegger va jusqu'à dire que nous avons un devoir d'Eros à l'égard du Führer, jusqu'à là où la création des Panzer Divisionen était une des plus grandes créations de la métaphysique occidentale.
1:42:50 Et tout ce qu'il attendait du national-socialisme. Donc là, il y a une prise au sérieux du réel phénoménal qui n'est pas le cas de ce qui découle de Baudelaire qui se rapporte toujours à un ailleurs total. N'est-ce pas ? D'où le titre du poème en prose que j'ai cité la dernière fois que Baudelaire emprunte à Poe, au point qu'il ne fait que le traduire en français n'importe où, hors du monde, c'est le fameux « Anywhere out of the world »
1:43:21 d'Edgar Poe. Je veux bien m'évader, mais où ? Mais n'importe où pourvu que ce soit hors du monde. Ça ne veut pas dire dans le Troisième Reich. Voilà. Pierre-Alain, que je suis heureux de saluer, tant qu'il n'est pas loin des glaciers de Mallarmé, il est vrai que ces glaciers sont réchauffés par des volcans puisqu'ils résident dans cette magnifique contrée qu'est l'Islande.
1:43:52 Et il dit ici, « Est-ce que les extrêmes du rouge et du blanc, avant de lire la suite, je souligne l'acuité du regard de Pierre-Alain que j'ai vu à l'œuvre avec des caméras et qui m'a fasciné par l'extrême minutie de son travail sur un plateau ? Est-ce que les extrêmes du rouge et du blanc peuvent se rapprocher des extrêmes que sont la nuit et le jour ? » Et dont tu parles aussi souvent, « Où le rose serait le crépuscule, la nuit romantique allemande et la lumière française. »
1:44:22 Métaphores qui nous permettent de naviguer entre les révolutions et contre-révolutions dans lesquelles nous baignons. Je suis comblé de voir le caractère construit des questions auxquelles j'ai affaire. Rapidement, parce qu'il y a d'autres questions, mais celle de Pierre-Alain est excellente, parce que, oui, je voulais développer, d'ailleurs, je le ferai une autre fois, lorsque j'ai commenté le poème, « Le magnifique nocturne » de Hölderlin, « Le pain et le vin » avec cet hymne de la nuit qu'il contient à titre exceptionnel, alors que d'habitude, il se plaint lui-même que sa poésie est encombrée de soleil.
1:45:01 Oui, il y a une dichotomie de la nuit et du jour, mais elle ne se recoupe pas tout à fait celle du rouge et du blanc, parce que si vous regardez bien, là, ce n'est plus le noir et le blanc, c'est le rouge et le blanc aujourd'hui. Il y a une violence qu'il n'y avait pas, parce qu'il peut y avoir un carnage nocturne aussi. Je veux dire, attention, et dans ceux qui ont choisi la nuit, ils ont souvent choisi le carnage. Je vais un peu vite là, mais très rapidement, je le dis pour ceux que ça intéresse, je pense en particulier à mes auditeurs marxistes, il y a sur le net un site qui s'appelle « Les amis »
1:45:41 de Georg Lukács, où il y a une grande abondance documentaire, où il y a un magnifique texte de Lukács qui s'appelle « Hegel et le fascisme allemand ». C'est-à-dire, comment la pensée philosophique officielle du Troisième Reich, les philosophes qui ont été mis en place par le régime, là, n'est-ce pas ? Et pour contrecarrer précisément, il a raison Pierre-Alain, les lumières françaises, c'est vrai qu'il y a une dichotomie entre le XVIIIe siècle des lumières françaises et la nuit romantique allemande, les hymnes à la nuit de Novalis.
1:46:18 Et ce n'est pas un hasard si Nerval participa aux deux, mais c'est un grand traducteur de l'allemand qu'il était. Et c'est vrai que le rose est la couleur du crépuscule, et c'est bien de ne pas s'en tenir à cet entre-deux. Cet entre-deux, le entre-chien et loup, c'est pas ? Nous avons besoin de plus de clarté et d'univocité. Voilà. J'y reviendrai parce que la question est riche. Il ajoute à la fin « La mouette de Tchékov commence aussi avec cette oiseau blanc tué.
1:46:52 Quand je vous disais que notre ornithologie ensanglantée était inépuisable, bien sûr, comment n'y ai-je pas pensé ? Merci Pierre-Alain. C'est pas ? Ce chef-d'œuvre qu'est « La mouette de Tchékov », je présume que tout ça doit être en Wikisource, mais enfin, la traduction. Mais quand vous allez au théâtre, le théâtre qui est spécialisé dans le répertoire de Tchékov à Moscou, il y a la maquette d'une chouette dessinée sur la rue à l'entrée du théâtre. Je passe à Mohamed Berkba.
La réconciliation de la présence et de la vérité
1:47:24 J'essaye de m'en tirer avec les consonnes et qu'il me pardonne ma prononciation. Bonjour, cher M. Pagani. Vous avez souvent cité cette phrase de Nerval, « Faire monter le griffon de la mer et descendre la grue du ciel. » Est-ce à dire que le griffon et la grue sont amenés à se rencontrer, se toucher, voire fusionner ? Et le cas échéant, quel nom porte ce point de rencontre, de contact chez les philosophes, les poètes ou dans l'histoire ? Ma foi, si je le savais, je serais bien avantagé.
1:47:56 Ça reste une tâche pour Nerval de faire se rencontrer. Oui, effectivement, le but, c'est de trouver un équilibre entre le haut et le bas. Comme on a vu tout au long de la séance d'aujourd'hui qu'il faut un équilibre entre la voracité du rouge et la trop grande abstinence du blanc. S'il fait penser, d'ailleurs, j'ai oublié de le citer tout à l'heure, que Rousseau dit à la nouvelle Héloïse, pardon de sourire, c'est bien les sociétés patriarcales de l'époque et c'est bien un suisse qui parle que la femme mange blanc là où l'homme mange rouge.
1:48:33 Surtout la femme suisse, mange des laitages, de la crème des petits Suisses. Alors que l'homme est amateur de barbaque, vous voyez, du gibier. Voilà. Donc, il y a même répartition des sexes là. Donc, oui, se toucher, voire fusionner. Ce qui est sûr, c'est que, par exemple, à la fin de l'Ancien Testament, je parle de ce texte parce que je le connais un peu mieux que d'autres, mais je veux dire, le fait que la Jérusalem céleste cesse d'être céleste au fur et à mesure qu'elle descend pour devenir terrestre est une illustration de la fusion à laquelle Mohamed fait ici allusion.
1:49:20 Ce serait la réconciliation pour répondre à sa dernière question. Quel nom porte ce point de rencontre, de contact chez les philosophes, les poètes ou dans l'histoire ? Alors, ce n'est pas un nom propre, ce n'est pas un nom de toponyme. Je me suis dit que ce n'est pas ça qui l'attend de moi, ce serait un nom magique. Mais par contre, le concept qui contient cette fusion, ce serait la réconciliation, et voici les deux termes qui restent séparés et qu'il faut concilier, de la présence et de la vérité. Ou bien, nous avons autour de nous une présence mais qui manque de vérité, pour laquelle il faut chercher la raison d'être, ou bien, nous avons une vérité mais qui est au-delà, mon royaume n'est pas de ce monde, par exemple, et dans l'islam aussi, le Dieu est transcendant.
1:50:04 Donc, il nous manque, n'est-ce pas, cette réconciliation de la présence et de la vérité et vous avez une magnifique conclusion du chapitre de Hegel sur la maîtrise et servitude, là où il développe, n'est-ce pas, la fameuse thématique de la conscience malheureuse. Pardon, excusez-moi, du maître et de l'esclave, voici, voici.
1:50:48 Pardon, voilà. voilà. Regardez, c'est exactement les deux termes qu'il faut unir. Ainsi, pour nous, est déjà présent le concept de l'esprit, déjà parce qu'il sera développé dans le deuxième volume, ce n'est plus la conscience, c'est déjà l'esprit, le collectif. Ce qui viendra plus tard pour la conscience, il y a toute une programmatique, c'est l'expérience de ce qu'est l'esprit, c'est tout le contraire d'une petite fumée, cette substance absolue qui, dans la parfaite liberté et indépendance de son opposition, c'est-à-dire des consciences de soi diverses, on voit que l'esprit, c'est le collectif, c'est égal, des consciences de soi diverses étant pour soi constituent leur unité.
1:51:39 Deux points, un moi qui est un nous, moi et nous sont soulignés, un moi qui est un nous et non pas un on, et un nous qui est un moi. dans la conscience de soi comme concept de l'esprit, la conscience atteint, sous-entendu, enfin le moment de son tournant. De là, écoutez bien, ça répond à la question de Mohamed, elle chemine, vous allez voir les deux extrêmes, hors de l'apparence colorée de l'en-deçà, ce que j'appelais la présence sans vérité, le bling-bling, l'apparence colorée de l'en-deçà sensible, mais aussi en dehors de la nuit vide de l'au-delà, la nuit vide de l'au-delà, suprasensible, pour entrer, écoutez bien, dans le jour spirituel de la présence.
1:52:27 Voilà ma conclusion. Et merci pour vos questions. J'admire la construction intelligente.