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Mise au point sur une réunion avec Asselineau
0:00 Premièrement, je donne un peu le plan de l'entretien d'aujourd'hui, je vais répondre aux demandes dont j'ai été l'objet. Deuxièmement, une fois n'est pas coutume non plus, ce sera la quasi-unique matière de l'entretien d'aujourd'hui, on va parler politique et élection. Ça contredit un peu ce que j'ai dit la dernière fois où j'ai dit, écoutez, si on pouvait ne pas en parler, ce serait aussi bien. Je vais essayer d'en parler en n'en parlant pas. Ou l'inverse, comme vous voulez, ça revient à peu près au même. Vous allez voir.
0:30 Donc, je reviens à l'interpellation dont j'ai été l'objet, qui d'ailleurs a un lien, vous vous en doutez, avec les échéances très prochaines. Le week-end prochain. Oui, alors, je ne donne pas le nom, ça n'est pas intéressant, mais c'est quelqu'un que je ne connais que par courrier, parce qu'il est en province, et qui vraiment d'habitude me met sur un piédestal, comme dit la formule française, je ne mérite ni cet excès d'honneur, ni j'espère cette indignité. Vous savez, comme on dit aussi chez les latins, et non pas chez les français, enfin, je traduis en français, la roche tarpeienne est tout près du Capitole, n'est-ce pas ?
1:05 Le Capitole, on monte, et après, on vous précipitez en bas de la roche tarpeienne. Tous les éducateurs connaissent ça, tous les pères de famille aussi. Les pères de famille sont des dieux pour leurs enfants, surtout pour leurs garçons, à leurs risques et périls. Enfin, là, c'est déjà beaucoup plus sain qu'un garçon, de temps en temps, se brouille avec son père. Voilà. Et vice-versa. Mais là, j'étais...
1:36 Voilà pourquoi je tiens à emparer. On m'a dit... On a protesté que je me sois exhibé bras dessus, bras dessous, là je cite, avec Asselineau. Pire que j'ai appelé à voter pour lui. Alors là, les bras m'en sont tombés. Je voulais répondre, pas bien sûr par un argumentaire, parce que sinon on n'en finit pas, ce genre de truc, c'est une période passionnelle comme ça. Mais au moins, c'est ça qui m'intéressait, de dire, mais trouvez-moi, parce que la vidéo de l'entretien, oui, j'ai participé à une réunion, où Asselineau est venue, une librairie que j'ai fréquentée pendant deux ans, quand j'habitais par là, la librairie Tropiques, que certains d'entre vous connaissent bien, c'est une librairie qui fait beaucoup d'agit-prop, comme on dit, n'est-ce pas, chez les révolutionnaires.
2:21 Et une librairie assez engagée, où il y a beaucoup de débats, où viennent régulièrement Badiou, Lordon, dans le désordre. Et où j'ai tenu la caisse à une époque. Il faut être fou pour mettre un Corse sur la caisse. Et donc, le programme, c'était, la question, c'était, pourquoi tant de haine ? C'était le titre de la réunion.
2:51 Pourquoi tant de haine ? C'est entendu pour Asselineau, voilà. Pire que pour Marine, ce qu'on entendait, vous voyez. On a été censé répondre à cette question. Et le responsable, le libraire qu'il avait invité, avait bien dit qu'il n'était pas question, dans cette réunion, qu'on appelle à voter pour qui que ce soit. La seule instruction qu'il a donnée, c'est pas moi, je répète, mais je suis ravi de m'en faire l'écho, vous votez ce que vous voulez, sauf pour Macron. Voilà, c'était le seul, c'était la seule, vraiment, vous voyez, le seul engagement à peu près perceptible de cette réunion.
3:25 Sinon, le but, c'est qu'Asselineau avait manifesté le désir de s'entretenir avec des marxistes. Bon, ceux qui avaient été, un des deux qui avaient été pressentis, ayant été absents, retenus en province, c'est votre serviteur qui a été réquisitionné, voilà. Non seulement je n'ai pas été bras-dessus-bras-dessous, avec Asselineau, mais en plus, je veux dire, je suis le seul à avoir apporté une contradiction, enfin le seul de ceux qui étaient à la tribune, on était trois avec lui au milieu, de lui avoir apporté une contradiction, je résume très rapidement, quand il a un peu trop insisté sur son côté consensuel, qu'il est là pour assembler, bon, les candidats, c'est vraiment mal quitté ça, il n'est pas le seul.
4:03 Voilà, il y a quelqu'un de la salle, une dame, qui visiblement était d'une tradition anarcho-communiste, si je peux me permettre cet oxymor, et a dit, oui, c'est bien joli, vos histoires, vous nous endormez, mais enfin, je veux dire, en attendant, il y a des riches et des pauvres, c'est bien joli de réunir, de concilier tout le monde, voilà. Alors j'ai profité, voilà, que le lièvre ait été levé, parce qu'on a un peu glissé sur sa question, pour revenir à la question de cette dame, qui était providentielle pour moi, parce que j'étais un peu effacé, je voulais rester un peu à l'écart, justement, ne pas avoir l'air de participer en quoi que ce soit, ni un soutien, ni une descente en flammes, et quand il a répondu, mais pas du tout, nous avons chez nous des avocats, des étudiants, des hommes d'affaires, j'ai dit, la question porte sur les classes sociales, vous répondez par des professions, je rappelais quand même d'un béaba du marx, n'est-ce pas, voilà.
5:02 Donc je l'ai trouvé très injuste, comme le disque, vous voyez, ça s'est métamorphosé, j'étais bras-dessus-bras-dessous avec les deux, que j'appelle à voter pour lui, c'est quand même extraordinaire, voilà. Voilà ce qui m'a amené, ça n'a aucun intérêt, l'histoire en elle-même, sinon, je vais vous expliquer pourquoi on va parler philosophie politique aujourd'hui, plus précisément, soyons clairs, des rapports entre philosophie et politique. Voilà, pensez bien que je ne vais pas appeler à voter pour l'un ou pour l'autre, j'appelle à voter contre Macron.
Principe chronologique et principe logique
5:37 Voilà, et encore parce qu'il est en tête, je m'en fous. Et bien sûr, je n'espère pas du tout l'influencer dans un sens ou dans l'autre, je rappelle tout de même les apories, les problématiques difficiles qui se posent dès l'instant qu'on aborde ce chapitre de la philosophie, qu'est le rapport philosophie-politique, qui n'est pas n'importe quel chapitre, parce que ça commence à être familier un peu entre nous, surtout pour ceux qui suivent un petit peu nos entretiens depuis le début, depuis plus de quatre ans maintenant.
6:10 Je vous rappelle que ce séminaire, de la répétition à la libération, fait suite à, entre crise et guerre, philosophie, point d'interrogation. Nous étions déjà entre crise et guerre, quand il n'y avait pas encore de porte-avions se dirigeant vers la Corée, ou de bombardements de pays souverains qui ne vous avaient pas demandé de venir le bombarder spécialement. Ni de l'invincible armada qui se met en place depuis la mer Blanche jusqu'à la mer Baltique, ça remet en même jusqu'à la mer Noire à peu près.
6:48 Et déjà, j'alertais sur le fait qu'on était entre crise et guerre. Vous voyez, c'est plus que jamais d'actualité, si on regarde bien. Et je vous avais dit, quand j'ai changé de titre, et que j'ai appelé ça de la répétition à la libération, je vous ai bien dit, on ne change pas de programme. C'est exactement le même thème. On varie un peu, parce qu'après trois ans, ça commence à sentir un peu le graillon. Et voilà, c'est un peu le même thème. Est-ce qu'on répète, le fait que jusqu'ici, le capitalisme ne s'est jamais sorti de crise aussi grave que ce que nous traversons par la guerre ?
7:21 Ce serait la répétition. Ou bien, est-ce qu'on se libère un peu de ce cycle infernal ? Oui, par exemple. Il faut montrer qu'il y a continuité quand même entre les deux intitulés. Donc, ceux qui nous suivent depuis le début, voient bien, je répète, que ce n'est pas un chapitre à part, comme ça futile, un peu plus important que les autres. Le rapport entre philosophie et politique, c'est l'essence même de la philosophie qui est en jeu. C'est tous les aspects de la philosophie qui sont en jeu. Je ne veux pas noyer le poisson dans que tout est politique, ça ne veut rien dire.
7:51 Quand on dit ça, à la fin, plus rien n'est politique. Comme tout. Je rappelle que les concepts, j'aime bien le répéter, sont comme des culottes, n'est-ce pas ? Plus elles sont élastiques, moins elles sont inutiles. Elles vous tombent sur les chevilles et ne servent plus à rien si elles sont trop élastiques. Il ne faut pas qu'un mot veille tout dire, sinon il ne veut plus rien dire. Mais, je rappelle deux choses que j'ai déjà fourguées par-ci, par-là, mais que je tiens à resituer dans l'ordre aujourd'hui. À un jour et demi de l'échéance.
8:24 Premièrement, dans son principe, au double sens d'origine et d'éternelle relance. Pas à l'origine, n'ont en plus parlé une fois pour toutes, qui a eu lieu, comme la chiquenaude dont parle Pascal, vous savez, Pascal se moque de, je fais allusion à Descartes, mais il se moque de ceux qui disent qu'ils n'ont besoin de Dieu que pour donner juste tout le mouvement au début de l'univers. On dirait le Big Bang aujourd'hui. Et puis après, le physicien explique tout.
8:55 Vous voyez ? La pensée humaine peut tout expliquer, mais il faut quand même que Dieu mette en mouvement ses commencements dans ce sens-là, bref, au sens chronologique. Mais c'est aussi le mot principe, arché, en grec, arché, au pluriel, et archaï, mais aussi au sens de, à chaque instant, ce qui fait que ça tient. par exemple, les théologiens savent ce qu'on appelle, et ceux qui sont férus de philosophie classique et donc de métaphysique, la métaphysique ayant son apogée, n'est-ce pas, le XVIIe siècle avec les cartésiens, Spinoza, Leibniz, Malebranche, Descartes lui-même, bien sûr, etc.
9:35 Ce qu'on appelle à l'époque, à la suite, les théologiens, la création continuée. Vous voyez ? Pas continue, la création continuée. C'est-à-dire que Dieu n'est pas intervenu à l'origine pour ces théologiens pour créer le monde, mais à chaque instant, il soutient le monde et si son action cesse, à chaque instant, le monde tombe comme une pierre. Vous voyez ? C'est ça, la création continue. Donc principe dans ces deux sens, le sens chronologique, en remontant très loin, et le sens logique. Logique, c'est plus grave.
10:06 Si vous supprimez, si vous supprimez le fait d'allaiter ses petits, on n'est plus dans les mammifères. Vous voyez ? On n'est plus dans le concept. Si vous enlevez les attributs nécessaires. Voilà. Donc, c'est en ce sens, à la fois logique et chronologique, que le politique fait partie du principe même de la philosophie, de ce qui l'a vu surgir, de ce pour quoi il a surgi, et de ce pour quoi on continue à en faire, malgré le fait qu'on annonce toujours sa mort prochaine.
Le « long détour » de la République
10:37 Ça fait longtemps. ici, je fais une petite parenthèse. D'abord, pour rappeler à ceux qui ont pris le train en marche et qui ont l'impression des fois qu'on va dans tous les sens, l'impression que je comprends, mais que je rectifie ici, on est toujours dans le cadre de mon interrogation sur répétition et libération. d'abord parce que je suis au bord de faire un détour. Quand je vous ai dit, je fais une parenthèse. Or, ce qui se répète dans nos entretiens, c'est bien le détour.
11:10 Il doit y avoir une raison propre à la philosophie. D'accord ? J'ai amené ici le... parce que j'ai eu des questions là-dessus sur mon intervention sur la République de Platon la dernière fois. Hugo en particulier, je crois. C'est pas toi Hugo ? Tu dis que j'avais pas entendu parler de Platon sur ce... Non, je confonds. Bref. Et sur le fait que l'idée de bien, je rappelle ce que j'ai dit comme ça dogmatiquement, sans expliquer, ne donne pas seulement à l'objet la propriété d'être connaissable et à l'esprit la possibilité de le connaître, mais qu'elle donne en outre comme le soleil, qui est son rejeton dans l'ordre visible, croissance et nourriture.
12:03 Ce qui va au-delà du cognitif, au-delà de l'ordre simplement théorique, qui cherche simplement à savoir. Le nouveau-né qui suce le sein maternel ou le biberon, n'est-ce pas ? N'a pas de préoccupation cognitive. La question, c'est pas que puis-je savoir. Or, le soleil, le bien, c'est de cet ordre-là. C'est le sein maternel dans ce passage de Platon. C'est quand même extraordinaire. On y reviendra. Donc, comme on m'a interrogé sur la République, j'ai le texte ici et il y a un passage célèbre, je ne peux pas vous le lire là parce que c'est très court, où dès le début, dès le quatrième livre, il y a dix livres dans la République.
12:41 C'est dix chapitres. Je vous le dis parce qu'un accent effrayé. S'il y a des livres, je ne lirai jamais, c'est trop long. Non, il y a dix chapitres. Et on dit que Platon a remanié chacun des livres sept fois. Ça doit être une légende à cause du chiffre sept. Mais enfin, le fait que cette légende ait perduré jusqu'à nous prouve qu'il a dû y travailler spécialement à ce dialogue, dont l'objet est de refonder la cité. Il y a deux grandes périodes dans les dialogues de Platon pour les spécialistes.
13:12 Il y a celle qui s'achève avec la République, les dialogues dits aporétiques ou socratiques, ceux où les questions qu'on pose, les problématiques sont plus importantes que les solutions qu'on y apporte, où on s'entraîne un peu à l'interrogation philosophique. Puis, à partir d'après la République, à commencer par le sophiste, le politique et le Philèbe pour les prendre dans l'ordre, beaucoup plus difficile, les dialogues dits métaphysiques. Là, vraiment, le système platonicien commence à se mettre en place et semble prendre son vol auguste et angélique, comme dit Julien Gracq à propos du système hégélien dans un très beau roman qui s'appelle Le Château d'Argol.
13:51 Or, la première série de dialogues, les dialogues socratiques ou aporétiques, se termine par un dialogue éminemment politique, comme son titre l'indique La République. La seconde série de dialogues s'achève, ultime texte de Platon, de vieux Platon, par les lois. Vous voyez que la politicité n'est pas un mince détail dans le premier système philosophique écrit qui nous soit parvenu. Première illustration. Or, dès le quatrième livre de la République, on commence tout de suite par attaquer les problèmes, comme on discute en ce moment pour les élections, les problèmes, je ne sais pas, la fiscalité, la répartition de la fortune, la solution change au cours des temps, mais les problématiques sont un peu les mêmes depuis toujours, à savoir, ils butent tous les coups sur des difficultés et Socrate dit vous voyez bien qu'ici il faut faire un immense détour.
14:49 Si on veut résoudre le problème politique, il faut arrêter de parler politique. Ce que je voulais dire tout à l'heure quand je vous disais qu'on va parler des élections sans en parler, je vais en parler philosophiquement. et ça veut dire non pas pour fuir le débat mais au contraire peut-être pour introduire le cœur de ce qui ne se dit pas dans les débats et qui fait débat. Un peu comme on l'a vu comme Dieu qui est présent dans son absence, n'est-ce pas, dans la théologie négative.
15:24 Cet immense détour dont parle Platon, ce n'est rien d'autre chose que la philosophie. La philosophie aurait donc une crise politique au départ et une solution politique à l'arrivée. Enfin, elle vise la levée des problèmes qui ont amené à la crise, qu'elle arrive au part avec une autre histoire. La preuve, c'est qu'on est encore en train d'en discuter 25 siècles après que Platon ait commencé à dire qu'il faut qu'on fasse un long détour. Apparemment, c'est un détour, c'est long.
La Septième Lettre et la mort de Socrate
15:55 Il semble que le détour lui aussi soit principiel, c'est-à-dire que ce n'est pas un détour qui a eu lieu une fois comme ça, mais il se relance, vous voyez, au fur et à mesure. Donc, premier exemple de ce lien essentiel au sens logique entre philosophie et politique, je viens de le dire, avec le système de Platon. deuxième lien que je prends encore dans Platon aussi, parce que c'est quand même solennel, c'est quand même le système fondateur, quitte à ce qu'il soit réfuté à peu de la génération d'après par son élève Aristote qui restait 30 ans chez lui quand même.
16:38 C'est le fameux passage que je vous ai indiqué aussi rapidement la dernière fois et que je répète parce que c'est des choses qui méritent d'être répétées et méditées, qui n'est pas dans un dialogue mais dans une des très rares lettres qui nous soient parvenues. Il y a très très peu de correspondances qui remontent à plus de 2000 ans, vous vous en doutez. Heureusement que les œuvres de Platon étaient l'objet d'un culte déjà dès la mort du maître et qui fait qu'on a eu beaucoup de copies et nous sont parvenus une dizaine de lettres et la plus célèbre, philosophiquement la plus importante, la fameuse septième lettre écrite par Platon aux siens, à sa famille, à ses proches.
17:15 C'est une vraie lettre, ce n'est pas des lettres persanes, non, non. Qu'est-ce que c'est un prétexte à faire de la philosophie, magnifique, les lettres persanes. Non, non, ça c'est une vraie lettre où il donne des nouvelles où il dit ce qu'il pense qu'il est arrivé. En fait, ça faisait suite. Platon explique à sa famille ses mésaventures politiques. Vous savez que ça a été dramatique. Il avait été invité par Denys le tyran, c'est-à-dire le roi à l'époque de Syracuse. Vous savez que les cités grecques les plus rayonnantes n'étaient pas dans la Grèce continentale elle-même, mais soit en Asie mineure, dans la partie occidentale de l'actuelle Turquie, ce qu'on appelait l'Ionie à ce moment-là.
17:51 Les Parménides, les Héraclites, tout ça, c'est des gens qui étaient en Ionie, ils n'étaient pas dans la Grèce aujourd'hui. Héraclite d'Éphèse. Georges Catherine. Pardon, oui. Je sais que tu aimes bien Éphèse. C'est pas très loin de Smyrne, finalement. C'est ça, c'est par là. C'est magnifique.
18:23 Et puis, à l'autre extrême, du monde grec, ce qu'on appelle la Grande Grèce, c'est pas la Asie mineure, soit la Sicile. Les plus beaux temples grecs, les plus beaux, de très loin, sont en Sicile. les plus intactes, déjà, les moins détruits. En ce temps, Ségeste, et l'autre que j'oublie, là, en Sicile, comment il s'appelle, le plus beau, là ? Pardon ? Ségeste.
18:53 Ségeste, oui, je viens de le dire, puis il y en a un autre, qui est magnifique. Merci, Agrigente. Voilà. Empédocle d'Agrigente, vous voyez, les présocratiques, Empédocle, ils étaient siciliens, enfin, de résidence, sans-soi, c'est des colonies grecques. Bon, voilà. Eh bien, à Syracuse, dans la grande ville de Sicile, vous pouvez encore la visiter maintenant, il y a 500 couches historiques entre les Arabes, les Vénitiens, les Normands, les Vikings, fantastiques, c'est vrai, et invité comme consultant, quoi.
19:26 Tu veux être mon conseiller politique, quoi. Toi, tu es le sage, le grec, le bon, le philosophe, tu as de la réputation. Et Platon, il prenait la philosophie au sérieux et quand le roi a vu que ça modifiait son mode de vie, il l'a vendu comme esclave. Enfin, il l'a vendu. Il l'a fait arrêter et il l'a réduit en esclavage, pas de blague. Vous voyez, les rapports entre, avant Platon, il n'y a rien d'écrit en philosophie, mais pensez, oui, pensez à la pensée chinoise, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, qui est une profondeur vertigineuse, mais qui n'est pas de la philosophie, ce n'est pas le jeu d'aujourd'hui, je reviendrai pour ceux qui veulent voir la différence, on peut en parler.
20:02 Mais, la philosophie stricto sensu, où l'interrogation porte sur les mots, avant Platon, il y a Socrate. Et Socrate, c'est déjà un philosophe mis à mort par la cité. Vous voyez que la relation philosophie-politique, le principe, elle existe d'une manière dramatique. Je n'ai pas dit nécessairement tragique, je ne veux pas trancher, mais en tout cas dramatique. C'est l'objet d'une action, à chaque fois d'un enjeu, une tension.
20:32 Donc, voilà, comme esclave, comme il appartenait à une famille patricienne, il avait de la thune, si vous préférez, ses amis l'ont racheté, tout ça, vous voyez, selon que vous soyez puissant ou misérable. et voilà, quand il est revenu à Athènes, il a compris, plus de politique, il a acheté un petit faubourg d'Athènes qui s'appelait Academos, où il y avait un beau jardin, et là, il s'est promené de long en large avec ses disciples, et ça a été l'Académie, la première école de philosophie. Voilà.
21:03 Dans cette lettre, il raconte son aventure. Et il ne le dit pas de manière un peu fun comme je viens de le résumer. Il dit, je vous l'avais dit, je le répète, alors que mes yeux restaient rivés sur le politique, j'ai été comme contraint de me détourner vers la philosophie. Quelle confession de la part d'un jeune patricien grec, c'est-à-dire promis à des destins politiques. Il aurait été un des dirigeants, vous voyez, en continuité de la classe sociale dans les pouvoirs, et le traumatisme qui a fait que ça n'a pas été un apparatchik de plus, c'est la mort de Socrate.
21:46 Comment ça se fait que l'homme le plus juste de la cité a été mis à mort par la cité ? C'est ce scandale logique, métaphysique, moral et politique qui a fait que Platon s'est détourné de la politique, non pas, parce qu'il y a mieux que la politique, il y a les oiseaux, les arbres, la vie, non, non, non, ce n'est pas ça. Ça peut exister aussi, je respecte. Je respecte les stylites. Vous savez ce que c'est que les stylites ? Je suis sûr qu'il y en a qui savent.
Hölderlin reclus : comprendre l'homme dans la solitude
22:16 Vous savez les choses, oui, c'est ceux qui passaient leur vie sur une colonne, c'est des ascètes. Une colonne, avec une corde, là, on leur a porté à manger, en bas avec un panier, il restait toute l'année là-haut. je ne plaisante pas, qu'il vente, qu'il grêle ils renoncent à tout. Il y a les fakirs, il y a les yogis dans l'Himalaya, je respecte. Ce n'est pas la philosophie, ça, c'est déjà une sagesse qu'on a trouvée, on ne se pose plus de questions, vous vous rendez compte.
22:46 Ô Asie et puissant Homer qui les premiers avaient su cela, allein zu reden zu Gott, parler seul avec Dieu. L'hymne de Hölderlin s'appelle La source du Danube. Je respecte. Mais, dans le cas du rapport de la philosophie et de la politique, il ne s'agit pas de s'en détourner pour être, puisque j'en suis à Hölderlin, j'en profite, parce que pour méditer le rapport philosophie-politique, ça ne peut mieux tomber lorsqu'il est bien des années après qu'il a renoncé à tout destin mondain, comme on dit, quand il n'est plus que ce pauvre fou que toute l'Allemagne intellectuelle défile pour venir voir dans sa tour qui ne reconnaît plus personne, qu'il écrit toute la journée.
23:33 Il fait encore des poèmes, lui demande les visiteurs et le menuisier qui l'a hébergé depuis 37 ans lui répond presque toute la journée. Il déclame in die blaue Luft. Il déclame face à la fenêtre, face au bleu du ciel. On est loin de la philosophie, on est loin de la transmission. C'est quelqu'un qui s'est emmuré un petit peu. Eh bien, les trois quarts ont été jetés parce que la famille ce brave menuisier, c'est déjà pas mal qu'il a eu cette compréhension, ce n'était quand même pas à lui de faire ce qu'aurait dû faire l'Allemagne de l'époque, c'est de garder ça comme des reliques.
24:08 Mais enfin, on a gardé quelques poèmes dits de la folie. Il y a une très belle traduction française par le poète Pierre Jean Jouve à NRF, un petit peu dur à trouver mais qui existe sur Internet. Et sinon, ils sont dans pas mal de recueils, mais c'est sans doute la meilleure traduction. Et sur l'un de ceux-là, j'en arrive à mon propos, parce que je ne tiens pas à perdre le fil à ce moment-là, de Platon à la lettre sept. C'est des petits fragments, sans suite. Et sur celui-là, ils sont tous numérotés, il faudrait que 19. « Maintenant seulement je comprends l'homme, alors que loin de lui je vis et dans la solitude. »
24:44 Vous voyez ? Ça veut dire que même lorsqu'il n'est plus qu'un pauvre hère, seul et ennuyant lui-même, il comprend tout de politique. Il le comprend. Bon, c'est trop tard pour lui. N'est-ce pas ? « Maintenant seulement je comprends l'homme, alors que je vis loin de lui et dans la solitude. » Je vous restitue la syntaxe française. Vous voyez ? Donc, quand Platon dit bien que suite, c'est moi qui rajoute suite à mon origine sociologique, mon origine de classe, on dirait, en termes marxien, j'ai une carrière politique toute tracée, bien qu'ayant toujours les yeux rivés sur la politique, j'ai été comme contraint.
L'homme, animal politique
25:22 Je vous avais indiqué à titre linguistique, n'est-ce pas, que le terme « ananké » que n'en s'est à Platon dans le texte grec pour dire contraint est d'origine religieuse et équivaut presque à une damnation. C'est un mot très fort. Voilà. Donc, vous voyez tous les éléments par lesquels j'étaye cette relation fondamentale entre philosophie et politique. Il ne faut pas oublier que son disciple, je parle d'Aristote maintenant, qui est resté, je vous l'ai dit, 30 ans chez lui, donc je ne parle pas ici des différends Platons et Aristote, ça fait 2000 ans qu'on les oppose et pour cause, il y a de graves différends qu'Aristote est le premier à signaler, mais enfin, il le connaît bien, quand on est resté 30 ans à l'école chez Platon.
25:58 et Aristote dit, je parle des points communs qui sont tous les deux contre les sophistes, par exemple, à savoir que la vérité existe, ce n'est pas un scepticisme, et qu'elle doit passer par le langage pour être trouvée. Ça fait beaucoup en commun, déjà, par le logos, par la rationalité, il y a tout ça dans la philosophie dite athénienne, Socrate, Platon, Aristote. Je fais quelque rappel, par rapport à la philosophie athénienne, par rapport avant les présocratiques, après les écoles dites morales, les épicuriens, les stoïciens, au moment de la décadence, qui sont plutôt des écoles de sagesse, voilà, et entre les deux, n'est-ce pas, la grande philosophie athénienne, Socrate, Platon, Aristote.
26:41 Donc, nous n'avons d'écrits que les deux derniers. Je vais faire une petite parenthèse chronologique de découpage. Donc, quand Aristote dit que l'homme est zoon politikon, l'homme est un animal politique, comment voulez-vous qu'un animal comme ça puisse résoudre ses problèmes indépendamment d'une politicité qui lui est, si je puis dire, immanente, aussi loin qu'on remonte en anthropologie, je veux dire, ceux qui travaillent dans la vallée de l'Omo en Éthiopie ou en Afrique orientale dans la vallée du Rift, n'est-ce pas, là où on a trouvé les restes humains les plus anciens, de quelques millions d'années.
27:20 Les premières traces d'homo, bien avant l'homo sapiens, je parle ici d'australopithèque, vous savez, pithèque, ça veut dire singe, on a parlé d'anthropopithèque des fois, quand on ne sait pas, on met les deux, anthropopithèque, homme singe, comme ça, on est tranquille, c'est la magie verbale. Quand on ne sait pas très bien si votre maladie est vraiment physique ou si elle est psychique, on dit elle est psychosomatique. Oui, psyché c'est l'âme, soma c'est le corps. Très bien. Ça s'appelle l'usage magique du langage.
27:52 Magique parce que Sésame, ouvre-toi et hop, ça s'ouvre, oui, c'est un usage du langage. On croit qu'on a barre sur les choses avec des mots. Donc, plus on remonte et aussi loin qu'on remonte, on retrouve toujours, on identifie la présence humaine au fait qu'elle est a une vie sociale. on n'y peut rien. Soit des restes de sépultures, par exemple.
28:23 Soit des formes de rituels, peut-être sur les cavernes, ce que vous voulez, qui supposent une relation sociale. Donc, il ne faut pas dire aussi loin qu'on remonte, il y avait déjà une sociabilité. C'est cette sociabilité qui est caractéristique de l'animal humain. il y a d'autres animaux qui vivent en société. Les abeilles, les fourmis, les loups, beaucoup de, certaines familles de singes, en particulier les plus organisées, les cynocéphales, les babouins, si vous préférez.
28:55 C'est impressionnant. Je ne sais pas si vous avez déjà vu une meute de 200 babouins devant vous avec les mâles qui gardent le reste, ils sont impressionnants. dentition de panthère, une crinière de lion. Et tout le monde recule devant eux dans la brousse, même les fauves. Il y a donc des animaux sociables et même qui ont des systèmes de communication très au point comme les dauphins ou les abeilles. On l'a déjà évoqué une fois, donc je ne reviens pas. Mais, d'une part, c'est quelques espèces très rares dans le monde animal alors que toutes les sociétés humaines, ça c'est un problème de logique que je suis en train de rappeler ici.
29:31 chez l'homme, c'est essentiel au sens où il est essentiel. Donc on ait affaire à un triangle que la somme de ses angles dans l'espace-plan soit 180 degrés. Ce n'est pas un triangle curviligne, on est bien d'accord. Voilà. Et il est essentiel pour un mammifère qu'il allaite de ses petits, etc. Il est dans l'existence humaine et c'est là qu'on voit que ça rejoint son essence.
30:03 Il y a toujours une politicité. Maintenant, même l'homme qui vit seul, Robinson, a une sociabilité, on l'a déjà évoqué. On a rappelé que les premières pages du roman, si vous regardez bien l'original, c'est les efforts harassants qu'ont fait Robinson pour arracher à l'épave du bateau tout ce qui va lui permettre de survivre et de vivre humainement. Parce que c'était que survivre. L'animal, c'est le faire. L'animal subsiste, seul l'homme existe. sort de lui-même, sort de son ontologie biologique pour accéder à autre chose que ce pour quoi il a été programmé.
30:41 Oui, alors on dit ça parce qu'on croit que Robinson vit comme un homme de la nature. Tu parles, il commence par stocker le sommet, la technologie de l'époque, c'est la technologie maritime britannique. Le sextant, le calendrier, il a longues vues, il est utile quand même tout ça. Quand il monte la colline tout au début et qu'il voit qu'il y a des chèvres, on va pouvoir manger. Donc même ceux qui sont en plein désert en Amazonie, le simple fait qu'ils pensent dans leur tête, penser, c'est avoir des mots.
Penser, c'est parler : le rêve et les langues
31:12 Ce n'est pas notre sujet aujourd'hui, je dis ça dogmatiquement, mais la plupart d'entre vous ont déjà lu ça, qu'on croit qu'on pense et qu'on ne parle pas, mais on parle. Ça a été mesuré avec des petits électrodes là, sur le gosier. et sur les muscles de la langue. On vous dit pensez à ce que vous voulez, on constate que les muscles amorcent les mots auxquels nous pensons pendant que, voilà. Je fais une parenthèse. à propos de Freud, pour ceux qui s'intéressent au rêve, à l'inconscient et qui croient que Freud c'est quelqu'un qui fait des devinettes, non, c'est beaucoup plus à la fois simple et complexe que ça.
31:48 La clé d'un rêve, ce n'est pas une notion psychologique, ce n'est pas à chercher dans un sens, une extériorité. La clé d'un rêve, c'est un énoncé. Freud a trouvé une solution quand il a trouvé l'énoncé que le rêve passe son temps à illustrer. J'ai une petite sœur qui s'appelle Daisy. C'est un je impersonnel. Je n'ai qu'une grande sœur, je ne donne pas son prénom parce que je l'aime beaucoup. Et, admettons, j'ai une petite sœur qui s'appelle Daisy, ça veut dire pâquerette, à ma connaissance.
32:18 Je rêve, la nuit, que je suis en train de fouler au printemps un pré-fleuri plein de pâquerettes. Je suis en train de la piétiner, vous comprenez, parce qu'elle me crispait dans la journée avec ses criailleries, etc. et je lui ai dit dans la journée 15 fois ou toi je te pilerai et tu m'empêches de bosser. Le rêve réalise ce désir, vous voyez, de manière symbolique. Je marche en écrasant les pâquerettes du talon. Voilà. Il y a un énoncé qui est la clé. Ce n'est pas une pensée, c'est ça. C'est un énoncé précis.
32:49 Avec ses jeux de mots, ses métaphores. Et je finis la parenthèse, vous savez que Lacan est allé jusqu'à dire que pour rester près des meilleures trouvailles de Freud, et trouvailles chez les grands auteurs, il y a des conneries avec tous les grands auteurs. Mais pour regarder ce qu'il y a de meilleur, il vaut mieux regarder du côté de la linguistique et des figures de style et comprendre que le rêve, l'acte manqué, l'oubli, pour les comprendre et pour en comprendre la signification, il vaut mieux se référer à la métaphore, l'ellipse. J'ai dit l'oxymore tout à l'heure, c'est beaucoup plus utile que de faire de la psychologie, prendre la psychologie et tordre son cou, comme disait l'autre.
33:28 Voilà. Je referme cette petite parenthèse. Je viens de rappeler par multiples aspects que le simple fait que j'ai du langage, même quand je ne m'en aperçois pas, or, ce n'est pas du langage que j'ai dans ma tête, seulement, parce qu'on l'a vu, les abeilles, les dauphins, ont des systèmes d'information. Pourquoi je prends cette laborieuse périphrase et je ne dis pas langage ? Parce que, précisément, il n'y a pas de langue. Tous les dauphins du monde ont le même système de communication. Les abeilles du Japon, les abeilles du Californie ont le même système de communication.
34:01 Alors que les Sioux et les comanches n'ont pas la même langue, déjà, aux Etats-Unis. Et je ne vais même pas en Côte d'Ivoire, n'est-ce pas, Jean ? Je dis ça parce que je parle en Côte d'Ivoire parce que plus on descend en forêt, plus la diversité linguistique et ethnique augmente. ça aurait été un facteur d'isolement. Donc, c'est intéressant de voir que le langage n'existe pas comme système de communication universel pour tous les membres d'une même espèce. Là, ce serait animal. Non, il n'existe que par la médiation des langues.
34:34 Or, les langues, ce n'est rien d'héréditaire et de biologique. Ça fait partie de notre héritage, pas de notre hérédité. Je veux dire que si j'avais été élevé par des parents chinois comme un enfant trouvé, je parlerais chinois. Et je l'apprendrais. Ça a été prouvé. Tous les enfants apprennent leur langue maternelle à la même vitesse. Il n'y a pas des langues plus difficiles, plus faciles pour les bébés. Voilà. Donc, c'est important ce que je suis en train de dire. Je suis en train de dire que la relation avec l'autre, allez, je réalise maintenant, je deviens plus philosophique, la relation à l'autre est déterminante dans notre relation à la chose.
Enfants sauvages et détresse politique
35:11 Toutes ces raisons montrent à quel point, je vais dire, les rapports entre philosophie et politique n'ont jamais cessé d'être dramatisés au cours de l'histoire de cette discipline. et je ne veux pas noyer le poisson. Je vous ai rappelé ici la politicité, pardon, quasi-barbarisme, intrinsèque de l'animal humain. C'est-à-dire que je n'oublie jamais que l'homme est un animal au départ et qu'il le reste jusqu'à l'arrivée, mais que quelque chose d'autre se greffe sur cet animal qui fait qu'il mérite le nom d'humain, qu'on l'appelle homme.
35:50 C'est pas pour en revenir à l'origine même de la désignation. Vous avez entendu parler de cette petite hindoue qu'on vient de récupérer ? Vous avez entendu parler dans la presse ? Il se trouvait, non pas un fake, mais que ce n'était pas un vrai enfant sauvage qu'elle avait été abandonnée par les parents. Mais il y a tous les ans aux Indes, à peu près, ailleurs aussi, on a trouvé des enfants ours en Pologne et des enfants cochons. et c'est surtout aux Indes à cause de la densité de population et de région reculée.
36:20 Il y a à peu près 500 à 600 nouveau-nés qui se font dévorer par les hyènes et les loups chaque année dans les villages des Indes, aux Indes. Et quelquefois, le hasard, c'est rare, fait qu'une femelle, une louve, qui a perdu ses petits parce qu'un mâle les a dévorés, je ne sais pas quoi, et qui a de grandes douleurs mamaires à cause des montées de lait, ça l'arrange de voir qu'au lieu de dévorer le petit bonhomme qu'elle a ramassé dans une case, n'est-ce pas, et qui spontanément a trouvé une tétine, ça la soulage et qu'elle le garde et voilà, ça fait des Mowgli.
36:52 Il y en a en Europe aussi, d'ailleurs l'histoire de Romulus et Rémus qui sont quand même le totem de la civilisation romaine, n'est pas dû au hasard. Je vous avais dit qu'on parlerait de prochaines élections, oui j'en parle pas. Non mais, vous comprenez, il y a un enjeu. Alors, si je vous dis que je ne me sens concerné par aucun des candidats, ne me disiez pas que je ne vais pas voter ou que je vais voter blanc, je ne vous dirai pas.
Hölderlin : la patrie, la Grèce et le « nationel »
37:28 Mais, ce qui est sûr, c'est que nous vivons une époque de détresse politique. Vous n'avez pas besoin de moi pour le réaliser. je suis en train de dire que la demande politique, je dis ça depuis un bon moment, la demande politique est fondamentale chez l'homme. L'offre, et je vais reciter les deux lignes, « Mein ist die Rede vom Vaterland das neide mir keiner » « Mien est le discours Vaterland »
38:01 de la patrie, mot à mot, « Mien est le discours du pays que personne ne me l'envie. » Non, parce que vous me diriez, estombé, Pagani, la politique est décevante, la sagesse, c'est d'aller faire de la poésie sur les montagnes, je ne sais rien, pourquoi pas ? Je veux dire, c'est respecté. Et bien, vous voyez, les plus grands poètes eux-mêmes, ceux qui ont le plus chanté la nature comme personne et l'isolement disent « Mien est le discours patriotique » si vous voulez traduire littéralement que personne ne me l'envie.
38:35 Et dans un autre, je vous dis les citations pour essayer de les retrouver sur Internet, mais dans un autre fragment, dans la série, parce que dans la Pléiade, on les classe par plan et fragment, dans la série plan et fragment, les uns font deux lignes, les autres font une page, maximum, une beauté incomparable. Vous avez celui qui dit « Il voulait… » Grèce, le titre c'est Grèce, avec un G majuscule. Il y en a plusieurs, celui-là c'est Grèce.
39:05 J'ai vu, il y en a plusieurs qui ont le titre Grèce et qui commencent par « Il voulait fonder, il au pluriel, les Grecs, il voulait fonder un empire de l'art. » Hegel, dans la Phénoménologie de l'esprit, le moment qui correspond à la cité grecque que lui ne nomme jamais, Hegel l'appelle « La religion esthétique ». Et Hölderlin, son camarade, il y avait une homogénéité de pensée, il voulait fonder un empire de l'art. Ça, ça sonne bien et puis vous reconnaissez la Grèce, par des Phidias, les statues, la tragédie, le sommet mystérieux de l'art grec, la tragédie, où tout est là, la plastique, le décor, la parole, la musique, rassemblée dans ce que les Grecs appelaient « mousikè »
39:45 pour rester l'ensemble de tous les arts. C'est ça la tragédie. Voilà. Mais immédiatement, Hegel l'a dit « Mais le national par eux fut négligé et la Grèce, beauté suprême, sombra lamentablement. » Alors ne demandez pas ce que c'est que le national si on s'entraînerait trop loin. Mais j'insiste sur la voyelle, il n'y a pas marqué « National ». C'est pas « Corsica Nazione ». J'ai toujours été intrigué par « Corsica Nazione », surtout que ça s'écrit « N-A-Z-I-O-N-E »
40:19 en Corse. Non, « Nationel », c'est pas « National ». Comme s'il avait déjà anticipé les récupérations possibles de son œuvre. À commencer par la plus crapuleuse, celle de Heidegger, quand même. En gros, le « National », c'est la manière dont nous regardons le monde extérieur, y compris une clairière, après des milliers d'années d'histoire, sans nous en apercevoir.
40:51 C'est ça, en gros, « National ». Et « Notre National », comme il dit, « Notre », c'est « nous » modernes, ce n'est pas « nous » allemands, c'est aussi bien français et tout, diffère de celui des Grecs. Voilà. Ne croyez pas que ça veut dire que nous sommes dans un climat humide, nous. à Paris et à Berlin, alors que les Grecs étaient dans un climat plus sec. Il y a un peu de ça, mais ce n'est pas l'essentiel. Il montre surtout que ce sont deux moments historiques qui s'excluent mutuellement. On l'a déjà vu, je n'insiste pas, le moment païen de la mesure, n'est-ce pas, du non-mélange entre l'humain et le divin, du refus de l'hubris et du châtiment de l'hubris lorsqu'il se produit.
41:30 L'hubris étant justement cette contamination de l'humain et du divin, la transgression par laquelle l'humain s'aventure dans le champ divin, alors que dans les religions de la transcendance, je le dis très vite parce qu'on s'est suffisamment attardé, je suis prêt à répondre à vos questions, au contraire, il est dit dans l'évangile, soyez parfaits comme votre Père Céleste est parfait. On dit, l'injonction, c'est qu'il faut être le plus proche de Dieu possible, n'est-ce pas ? infinitisez-vous.
42:04 C'est peut-être l'impératif chrétien par excellence, n'est-ce pas ? Des religions de la transcendance, judaïsme, christianisme, islam, bien compris, etc. Donc, la grande différence des deux nationnels, elle est là. On a des moments historiques extrêmement différents, historiels, extrêmement différents. Or, je reprends le texte, ils voulaient fonder un empire de l'art, mais le national, c'est-à-dire ce qu'il aurait propre, leur moment historique, fut négligé et la Grèce, beauté suprême, sombra lamentablement.
42:38 Oui, c'est intéressant. Allez, un troisième poème de cette époque-là, j'en tourne autour du même pot, c'est pour que ce soit concret, j'aime bien passer de l'abstrait au concret et vice-versa. Et alors, il nous ramène directement à dimanche prochain, mais oui, dans le Hölderlin, mais oui, vous croyez que c'est un gars qui ne parle que du ciel et du divin et du reflet dans le fleuve. Qui donc dirige maintenant ? Il y a un poème qui commence comme ça.
43:09 Qui donc dirige maintenant, point interrogation, dirige-t-il le peuple et la saine communauté ? Non, une race de serpents. Plus jamais le mot sur la bouche, une race de serpents fausse et lâche. Donc, envoie-nous un héros ou la sagesse. un Napoléon ou un Hegel, je ne sais pas. À l'époque. Je dis, Napoléon, on peut en penser ce qu'on veut politiquement, mais pour l'intelligentsia allemande de l'époque, c'était quelqu'un qui apportait du bleu-blanc-rouge, un peu de prise de la Bastille par rapport à leurs petits roitelets locaux, etc.
43:46 Pour eux, c'était, Catherine, tu ne me démens pas, toute l'intelligentsia allemande d'avant-garde. Regardez du côté de Napoléon, ça s'est assez vite retourné après. Le sentiment national allemand à principale origine, n'est-ce pas, le mouvement de révolte contre l'occupation française après. Mais enfin, au départ, n'est-ce pas, Bonaparte, c'est ce jeune homme inoubliable dans l'esprit de l'intellectuel allemand, qui au pont d'Arcole, ça n'arrive jamais. Aussi, il y a des moments de bravoure. Mais enfin, les grands stratèges de l'histoire sont ceux qui s'occupaient de quelles godasses ont mes soldats.
44:18 C'est ça, les grands stratèges. Je vous le dis, la logistique, et non pas le fait d'aller au crash des mitrailleuses, la témérité n'est pas le courage. Donc, envoie un héros ou la sagesse. Qui donc dirige maintenant ? Dirige-t-il le peuple et la saine communauté ? Non, une race de serpents. Tout de même, donc, quand je dis même l'attitude qui veut renoncer à la recherche philosophique sous prétexte, qui veut renoncer, pardon, à l'activité politique sous prétexte qu'elle n'est source que de déceptions, et Dieu sait si c'est le cas, je ne connais pas de domaines où il y a autant de déceptions ou de trahison, etc.
45:00 même celui qui fuit ce champ finit par le retrouver, n'est-ce pas, à l'autre extrémité de là où il aboutit. Je reviens à ce pauvre Hölderlin de la fin qui dit maintenant seulement que je suis loin de l'homme et que je vis dans la solitude, je le comprends. un peu comme ceux qui disent qu'il faut avoir été privé de la liberté pour voir tout d'un coup l'importance de la liberté.
Cité et décadence chez Platon et Rousseau
45:30 Pas très loin de notre histoire de théologie négative. Alors, troisième élément concret, je quitte maintenant la philosophie antique et Platon, qui a un rôle privilégié dans ce rapport philosophie politique tout de même. Et encore, je ne vous ai pas parlé du Gorgias, tout ça, je ne vais pas parler que de Platon. Je saute 20 siècles. Pourquoi ? Parce que je pense à ce sujet d'agrégation que j'ai mentionné, je crois, deux fois en quatre ans.
46:02 Qui avait été donné il y a une quinzaine d'années, un peu plus maintenant peut-être, qui m'avait frappé à quel point il était... C'était un sujet intéressant et bien formulé, cité, et c'était en histoire de la philo, à l'agrég de philosophie, il y a une épreuve qui concerne les auteurs, les textes d'auteurs, les épreuves de philosophie générale. Ça peut être n'importe quoi. Enfin, il y avait l'inconnu, point. Combien ? Cinq heures ? Huit heures ?
46:33 Sept ? Entre les deux. L'inconnu, point, sept heures. Moi, j'avais eu la critique et la crise, comment concevoir leur rapport ? J'en ai vu dix qui ont rendu la copie blanche. La critique de quoi ? La crise de quoi ? La crise de nerfs, la crise du Proche-Orient, la rage de dents. Et ce sujet, c'était celui-ci. Ça, c'est la philosophie générale. Et en histoire de la philosophie, il y a des programmes d'auteurs qui changent chaque année ou tous les deux ans, n'est-ce pas ?
47:03 Il y avait donc, cette année-là, Platon, Rousseau et Kant au programme. Et le sujet, c'était celui-ci. Un sujet peut panacher deux auteurs. Cité et décadence chez Platon et Rousseau. Je cite. Je saute vingt siècles. Et je me retrouve dans la même problématique. Un saut pour rien. Je m'entends. C'est pour faire une symétrie. Le rapport, déjà, de Platon et de Rousseau, c'est que les deux expriment la fin d'une figure historico-politique, la cité.
47:35 Chez Platon, on est en train de passer à l'Empire, l'Ancien Régime avec Rousseau. C'est bien Goethe, un des plus grands immédiats post-rousseauiens, qui dit avec Voltaire un monde fini. Voltaire, c'est la termite qui ronge le bâtiment. Il est là tout entier, on souffle dessus et tout s'écroule. Mais il est là, il y a les Guéridons, il y a les Nymphettes 2015, etc. Avec Rousseau, un monde commence. Parce que sur le monde écroulé, il faut bien qu'on sorte quelque chose et ça, c'est l'affaire, vous le savez, du contrat social.
48:07 À 20 siècles de distance, regardez la symétrie qu'il y a entre des titres comme La République qui vient clore la première série des dialogues chez Platon et le contrat social. Ce n'est pas des hasards. Hölderlin, j'y reviens, grand post-rousseauien, s'il en fut, et qui avait une admiration sans borne pour Rousseau, qu'il avait même fait un poème qui s'appelle Rousseau. Vous voyez ces pèlerins venir à sa tombe émue de crainte haute ainsi qu'au sépulcre d'un sage auréolé du bruisement faible des peupliers.
48:41 Hölderlin disait que les grands poètes apparaissent au début et à la fin des grandes ères historiques. On dirait que c'est un peu pareil pour les philosophes, vous voyez. C'est au début et à la fin des grandes ères qui a tenu un coup des systèmes peut-être les plus profonds et les plus pertinents. C'est un moment des craquements, ce n'est pas tellement. C'est quand les plaques tectoniques travaillent l'une contre l'autre que tout d'un coup le magma intérieur ressort assez brutalement des fois à la surface soit sous forme d'explosion volcanique, soit sous forme de tremblement de terre, soit les deux, n'est-ce pas ? Je ne vous avance pas une catastrophe pour dimanche.
49:15 Donc, cité et décadence chez Platon, mais aussi dans les deux cas, vous voyez, la philosophie se posait des problèmes. Nous sommes au XVIIIe siècle avec Rousseau. Nous sommes au Vème siècle avec Platon. Et dans les deux cas, je vous ai dit, il y a une figure historico-politique qui a duré longtemps, qui a marqué des générations des générations, qui est en train de passer la main. dans le cas de Platon, je rappelle que pendant qu'on discute au banquet, entre Alcibiade et Socrate, pendant qu'Alcibiade arrive complètement bourrée et soutenue par des joueuses de flûte, dans l'épilogue merveilleux épilogue du banquet, et qui s'apprête à faire l'éloge de Socrate tout enguirlandé au sens propre, avec des guirlandes sur la tête, barbouillées.
50:07 Pendant qu'on discute au banquet du beau, de l'idée de beau, est-ce qu'elle est visible, est-ce qu'elle n'est pas visible, est-ce qu'on doit discuter avant de boire ou est-ce qu'on doit avant de discuter ? C'est posé dans le banquet toutes ces questions. Il y a le point de vue du médecin, Éryximaque, qui dit il vaut mieux qu'on discute avant de boire. Pendant ce temps, un peu plus au nord, les soldats de Philippe, Alexandre encore petit, papa du grand Alexandre, Philippe de Macédoine, aiguise les javelots et les pointes des glaives.
50:49 Et l'Empire va bientôt subjuguer la cité. Et l'Empire romain n'aura plus qu'à hériter de l'Empire d'Alexandre. Et la Grèce, beauté lamentable, sombra. Mais le national paru, fut chômé. Il ne voulait parler que d'art et d'esthétique. C'est ça que dit Hölderlin, vous voyez. Donc, ne comptez pas sur des grands poètes comme ça pour dire la politique c'est décevant en faisant de la poésie. Mien est le discours patriotique que personne ne me l'envie.
51:19 Je vous dis ça parce que les commentateurs contemporains de Hölderlin, dans la foulée de Heidegger, vous ne le citent jamais. C'est Hölderlin, c'est quand même bizarre. C'est écrit noir sur blanc. Donc, deux répétitions pour reprendre vraiment le fil depuis le début. Deux répétitions. Répétition du détour philosophique. le philosophe, il est toujours en train de détourner son propos.
Le XVIIe siècle métaphysique, en apparence apolitique
51:49 Je vous disais qu'on était au 18e siècle avec Rousseau. J'ai assez illustré avec Platon. Avec Rousseau, c'est l'ancien régime tout entier qui est en train de vaciller, bien sûr, de basculer. et c'est durée. Ce n'est même pas seulement la monarchie, c'est toute la féodalité depuis le Moyen-Âge. C'est une très longue durée. Déjà, la monarchie avait porté des coups assez fatales à la vieille féodalité médiévale. On a vu ça quand j'ai parlé un petit peu du passage de Louis XIII à Louis XIV, de l'instauration de la monarchie absolue. Même si le roi reste quand même primus inter pares.
52:23 Ce n'est pas le premier parmi ses pairs. C'est quand même un féodal parmi d'autres. mais qui a subjugué tous les autres. C'est ça en gros. Les grandes nations ont fait ça. L'Angleterre et la France essentiellement. L'Espagne aussi. L'Allemagne et l'Italie beaucoup plus tardivement. J'explique la crispation nationaliste du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne le fait que la nation soit arrivée bien trop tard, bien trop tardivement à l'état-nation. Et donc, évidemment, ça s'affirmait avec un nationalisme qu'on ne voit que chez les néophytes.
52:56 les plus intolérants en religion sont les étudiants en théologie, les apprentis. Je reviens à Rousseau. Nous sommes à la fin d'une période. Mais quelle période ? Je reviens maintenant en philosophie stricto sensu. Je vous l'ai dit, juste avant le 18e siècle, jusqu'avant le siècle qui va mettre fin au long édifice monarcho-féodal, il y a eu le 17e qui est l'apogée de la métaphysique.
53:28 C'est tout le contraire du politique. Trouvez-moi du politique chez Descartes. Chez Spinoza, il y a le traité théologico-politique. Spinoza a vécu très intensément les guerres de religion en Hollande. Vous savez que la division Hollande-Belgique elle-même vient de la différence entre protestants et catholiques. Voilà, il a fait l'affaire des placards, il a placardé tout le ultimi barbarorum sur la porte lorsque les frères de Witt, un clan politique de l'époque, ont été décapités. donc il n'est pas un gars indifférent loin de là sur son époque, même s'il conseille sagement à s'en tenir au maxime de son pays.
54:07 Mais enfin, je veux dire, Leibniz, Malebranche, chez Descartes, vous pouvez en vain chercher un millième de l'intensité de la réflexion politique qu'on trouve chez un Platon, chez Aristote, un magnifique volume qui s'appelle La politique, n'est-ce pas ? C'est la police de la cité, de la politéia et a fortiori au siècle des Lumières, des Voltaire, des Montesquieu, on pense à l'esprit des lois et bien sûr au contrat social.
54:37 Donc, vous voyez, je fais exprès de mettre en exergue ce contraste. On croyait qu'on parlait, parce qu'on parle beaucoup de Dieu par contre du 17e siècle, c'est un siècle qui baigne en Dieu. On ne peut pas comprendre Leibniz, Spinoza, Malebranche et Descartes quand on ne réalise pas à quel point ces gens-là pensaient dans le cadre de Dieu. Et c'était tout sauf des grenouilles de bénitier croyez-moi. Au contraire, s'ils font de la métaphysique, c'est que la religion, la foi du charbonnier, comme on dit, et ma vieille tante qui prend de l'eau bénite et qui prie et sœur Saint-Antoine de Padoue de faire en sorte qu'elle retrouve la bague et qu'elle a perdu.
55:16 Ce n'est pas le rapport aux religieux, les grands métaphysiciens. Ici, je fais encore une parenthèse. Je suis en train de montrer que la pensée croit qu'elle est devenue indépendante du politique. C'est dans la préoccupation métaphysique, spiritualiste, on pourrait dire aussi, n'est-ce pas, à la limite du religieux qu'elle semble être à l'opposé, de la problématique politique.
Les vérités éternelles : Descartes contre Spinoza
55:47 Donc, c'est là qu'on peut faire une belle preuve par l'absurde que la politicité est immanente à la philosophie. C'est pour ça que je fais ce détour important par la métaphysique du siècle classique. Lorsqu'un différend purement philosophique qui apparemment n'a aucun rapport avec la politique, le différend entre Spinoza, c'est célèbre et Descartes, je ne tranche pas, ce n'est pas le sujet. D'abord parce que l'ère de la métaphysique est passée. Enfin, on se pose différemment depuis Kant, en tout cas, on ne pose plus les problèmes tout à fait de la même façon.
56:18 Mais Descartes, Spinoza et Descartes n'étaient pas d'accord sur le problème des vérités éternelles. Non, pas qu'il n'y en a pas, les deux étaient d'accord. Je vous ai dit que Platon et Aristote étaient d'accord sur les choses essentielles contre les sophistes. Spinoza et Descartes sont d'accord sur plein de choses. Croyez-moi, on l'a vu la dernière fois que ils étaient d'accord sur la division en trois parties de la philosophie. Ils sont d'accord pour dire qu'il y a des idées éternelles. Que si A égale B et B égale A, ça s'appelle une idée éternelle, qu'elle n'est pas du temps elle n'est pas vraie le lundi, fausse le mardi. Ce n'est pas comme la mode.
56:51 Combien de fois j'ai vu les cheveux courts revenir à la mode chez les filles ou au contraire. Les mini-jupes. Ce n'est pas ça. L'idée d'identité mathématique, ce n'est pas variable comme ça. C'est l'ordre parménidien, ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas. Ce n'est pas l'ordre d'Héraclite que tout s'écoule. Voilà. Donc là, ils sont d'accord. Le différent n'est pas là. Le différent, c'est que ces idées pour Spinoza s'imposent à tout entendement. Tout entendement sain, d'être abruti, idiot, ou gravement déficitaire, reconnaît que si A égale B et B égale A, y compris, et c'est très important, l'entendement de Dieu.
57:30 Les vérités éternelles sont valables pour l'intellect divin, aussi bien que pour l'intellect humain. Alors que pour Descartes, la souveraineté de Dieu fait que les idées éternelles ne s'appliquent pas à lui. Si 3 plus 2 égale 5, si je dis que 3 plus 2 égale 5, dit Descartes, vous savez qu'il était meilleur en maths que moi et que la plupart d'entre nous ici, enfin pour l'époque, je ne crois pas qu'il croiserait le fer avec Thomas, aujourd'hui, mais quand même, c'est quand même lui qui a inventé les graphes cartésiens.
58:04 Tu t'en sers, Thomas. Encore maintenant, Descartes dit que chaque fois que je additionne 3 plus 2 et que je trouve 5, ce n'est pas parce que c'est vrai en soi, il va jusque là, Descartes. C'est parce que Dieu m'a créé de telle façon que chaque fois que j'additionne 3 et 2, je déduis qu'ils font 5. Le jour où il décide que 3 plus 2 égale 7, je penserais que ça fait 7. Là, ce qui nous a dit, Descartes, il est un fanat. Voilà, voilà un différend.
58:34 Je ne tranche pas, je vous soumets le problème, c'est intéressant. C'est intéressant, mais pourquoi je ne vous soumets pas ? Parce que ça me sortirait du sujet. Quel était mon sujet ? C'était le rapport des philosophies politiques, oui ou non ? Pourquoi Descartes tient tellement à préserver la liberté de Dieu même par rapport aux vérités éternelles ? Parce que la liberté pour lui est fondamentale. Ah bien sûr, il est aliéné au sens marxien, c'est-à-dire, ce n'est pas de sa liberté à lui, il la met en Dieu, cette liberté humaine.
59:07 D'accord ? Mais c'est un magnifique hommage à la liberté. Ça veut dire que pour un être libre, il n'y a pas de vérité éternelle. La liberté est au-dessus même de la vérité, comme valeur. vrai ou faux ? Que ce soit excessif, discutez-en entre vous, c'est un problème magnifique. Est-ce que les idées éternelles s'imposent à Dieu ? Posez-vous le problème. Voyez que qu'on soit croyant ou athée, ça n'a aucune importance. Pour répondre à la question, c'est intéressant. Par contre, vous voyez bien le lien politique.
59:39 Quelqu'un d'aussi peu qu'on ne dirait pas de gauche, encore que, enfin, qui est adoré par les gens de droite, un très grand poète, je pense à Péguy, pour être catholique, qui a fait des poèmes inoubliables sur la Vierge Marie et sur Jeanne d'Arc, ce n'est pas tout à fait la tradition, la CGT, encore que, celui qui croyait au ciel, celui qui ne croyait pas. Enfin, bref, vous voyez ce que je veux dire. Eh bien, Péguy disait lui-même que Descartes est ce cavalier français qui partit un jour d'un si bon pas.
1:00:11 Oui, oui, que la liberté, le mot liberté, à une époque, quand vous sortiez, on disait vous, vous êtes français. Ben oui. Et donc, il y a un certain French bashing qui me bassine, personnellement. Voilà. Et je ne suis pas Franchouillard. Moi, je m'en fous de la France. Il y a la France de Pétain, il y a celle de Gaulle. Les deux sont françaises autant que l'autre. Ce n'est pas la question. Mais enfin, au moment des années 30, je reviens à l'actualité, au moment de la crise qui ressemble le plus à celle que nous vivons économiquement. des pays ont choisi la solution nazie et d'autres ont choisi celle du Front populaire.
1:00:46 Ben, peut-être que si Descartes n'avait pas prétendu que « à Dieu, les libertés éternelles, j'arrive pas à le dire. » N'est-ce pas ? Il ne s'impose pas, nécessairement. Je ne sais pas pourquoi Dieu serait contraint à chaque fois qu'il additionne 3 plus 2, il n'est contraint par rien. Voilà. Fusse à la somme de 3 et 2. C'est pour ça que j'insiste tellement à chaque fois que je parle des fondements des mathématiques. Et là, je reviens de nouveau à mon double sens de commencement chronologique et de commencement logique.
Euclide : les postulats comme demandes et décrets
1:01:17 Je veux dire, si je reviens aux origines de nos mathématiques à Euclide, vous allez me dire « Je suis fatigué, vous êtes fatigué, je le répète. » Mais vous voyez la preuve que c'est important de le répéter. C'est qu'au début, c'est un peu abstrait, maintenant vous voyez un peu mieux l'enjeu. Quand Euclide, les notions premières, les définitions, les axiomes, les postulats par lesquels il faut commencer pour pouvoir démontrer tous les autres, pour en disposer, pour pouvoir démontrer tous les autres par identification successive, il appelle ça des demandes.
1:01:48 Il y a déjà là un manifeste de la liberté humaine par rapport à ce dont on parle. Je ne sais pas si c'est vrai en soi ou pas, je m'en fous de l'objet. Mais moi, sujet, je demande à toi, deuxième sujet, de m'accorder que par un point on peut mener mais n'a qu'une seule droite à une droite donnée dans un même plan. La vérité dépend de notre accord et non pas de je ne sais quel en soi, d'un accord entre sujet et non pas d'une soumission d'un sujet à un objet comme l'astrologue qui regardait le soleil pour savoir comment il était.
1:02:20 Il en déduisait qui faisait 20 cm et qui avait à peu près la taille d'une assiette. Descartes, et la vérité éternelle ne s'impose pas à Dieu parce que la valeur liberté elle porte ici sur la valeur purement cognitive, la valeur en termes kantien, la valeur qui n'a de sens que dans le champ de la philosophie pratique la liberté car il n'a de liberté que de faire ou de ne pas faire.
1:02:56 C'est pratique, liberté comme concept. Ce n'est pas un concept qui élargit ma connaissance mais qui élargit mon action. Ce n'est pas du tout pareil. Donc, la liberté, concept qui appartient au champ pratique est une valeur supérieure à la vérité qui n'appartient que qu'une apostrophe important au champ théorique. Même si la philosophie tente toujours, bien sûr, d'unir les deux. C'est bien pour ça que nous nous entretenons. Et deuxième exemple, je le rappelle, Euclide, vous voyez, ça fait deux fois que je saute les 20 siècles dans un sens ou dans l'autre, Euclide rappelle tout de même qu'il y a une souveraineté de l'esprit humain dès l'instant, d'abord, qu'on définit, dès l'instant que le cercle que je vois autour de moi, les ronds dans l'eau, les orbites des astres telles que je les imagine, etc., dont on sait d'ailleurs depuis Kepler qu'elles ne sont pas circulaires mais elliptiques, mais spontanément, l'esprit humain vient voir des cercles partout.
1:03:58 Ça rejoint une préoccupation pratique, ça, dans l'inconscient et non pas théorique. Car le cercle, c'est la figure temporelle de l'éternité, tout simplement. C'est pas dans quelque chose de ratio. et ces ronds dans l'eau, ces cercles, ces orbites pseudo-circulaires ou paracirculaires des astres disparaissent et je les remplace par quelque chose qui n'existait pas avant que je ne le formule.
1:04:28 Moi, ce petit débris humain perdu dans l'univers, n'est-ce pas ? J'appelle le cercle le lieu des points équidistants d'un même point appelé centre dans un même... décret. Décret. J'espère que le prochain président ne va pas commencer par des décrets pendant l'été. Voilà. 20h15, j'ai tenu à rappeler ces liens entre philosophie et politique.
1:04:58 Je voudrais conclure tout de même que j'ai insisté, surtout avec le pauvre Hölderlin, sur des citations qui montrent que vraiment votre demande n'a pas l'offre qu'elle mérite en matière de politique. C'est le moins qu'on puisse dire. Et je terminerai une citation que je n'ai pas encore donnée de lui, mais ce sera peut-être la dernière avant le week-end, n'est-ce pas ? Et pourquoi en ce temps d'ombre misérable des poètes ?
1:05:28 Ça a été commenté, je ne suis pas le seul. Ça a été remarqué dans un magnifique hymne qui s'appelle Brot und Wein, le pain et le vin. Le pain et le vin, qui a abouti au même désastre que nous vivons maintenant, n'est-ce pas ? Et il finit par dire pourquoi franchement il y a plus important à faire que de la poésie en ce moment. Vous êtes d'accord ? Et pourquoi en ce temps d'ombre misérable des poètes, Mais ils sont, me dis-tu pareil au saint prêtre du dieu des vignes, Dionysos, vagant de terre en terre au long de la nuit sainte ?
Sagesses d'époque de crise et vrai usage des mathématiques
1:05:58 Voilà, je conclue comme ça, excusez-moi, ça paraît un petit peu mystérieux, mais vous lirez ça dans le texte, vous verrez que dans le contexte c'est beaucoup plus clair qu'il ne paraît. Je voudrais, en arrivant aux questions, sur ce que nous venons de soulever ce rapport de philosophie et politique, je n'ai pas parlé de l'engagement, je vais parler plutôt de la politique qui était présente dans nos actions, qu'on y pense ou qu'on n'y pense pas, c'est a fortiori valable bien sûr pour l'action militante. Mais je vous passe la parole, je ne vais pas poser les questions à votre place.
1:06:30 C'est le genre de question qui me réjouit, au point que si on pouvait lire à fond dans mon cerveau maintenant, on penserait que nous sommes de connivence à travers de ta question. Parce que, je ne vais pas le dire, je n'ai pas envie de manier l'ironie, mais je suis effaré par ce que tu dis, par le développement de ce à quoi tu fais allusion aujourd'hui et, là où je te donne entièrement raison, il y a longtemps que j'ai fait le rapport, on ne s'est pas concerté, avec ce qui a suivi les grandes écoles athéniennes, les épicuriens, les stoïciens.
1:07:05 Alors là, on ne cherche plus, on a la sagesse. Il faut vivre en conformité avec la nature, les stoïciens ou bien les épicuriens, Carpe diem. Je ne sais pas ce qu'on croit, les épicuriens, il ne faut s'éclater dans la mesure du possible parce qu'il y a la mort bientôt, ce n'est pas si simple. C'est au contraire extrêmement exigeant. Voilà, je veux leur rendre justice, mais ce n'est pas la question. Effectivement, ce sont des écoles morales. Alors là, maintenant, tu me fais dire le contraire de ce que je disais pour les XVIIe siècles à l'instant. J'ai dit que le XVIIe siècle était peut-être celui qui semblait le plus théorique, qui avait une problématique politique complètement chez Descartes.
1:07:39 Je reviens un peu à Descartes, c'est une manière de rentrer à fond dans ta question. J'ai parlé des vérités éternelles, je ne reviens pas pour faire surgir, vous voyez, inconsciemment chez Descartes complètement l'importance à la problématique politique, même parce qu'il s'agit de la liberté de Dieu pour lui, bien sûr, pas encore celle de l'homme. C'est un siècle et demi trop tôt. Par contre, il y a un souci permanent chez Descartes d'explorer les disciplines théoriques, je pense ici essentiellement aux mathématiques, bien sûr.
1:08:16 Vous savez que quand il passe en revue dans le Discours de la méthode toutes les matières qu'il a apprises à l'école, il y en avait des théoriques, il y en avait des pratiques, des esthétiques, des théologiques, des poétiques, tout ce qu'on veut. il montre à quel point, non pas il a perdu du temps, mais enfin, à quel point il a été terriblement déçu, n'est-ce pas, par tout ce qu'il a appris à l'école, parce qu'il n'y avait jamais rien de certain, tout était un petit peu vague, confus, mutilé, évanescent, sauf, je me plaisais surtout aux mathématiques à cause de la certitude et de l'évidence de leur raison.
1:08:50 C'est tellement important ce passage que je le cite textuellement. Je me plaisais surtout, pas seulement, je me plaisais surtout aux mathématiques à cause de la certitude et de l'évidence de leur raison. Si j'arrête la phrase là, on reste parfaitement dans l'ordre théorique, j'irais même presque au sens propre et presque au sens étymologique, car l'évidence, regardez bien, il y a vidéo, c'est écrit dedans, il y a un côté visuel à l'origine du mot évidence, vous êtes d'accord ? C'est dans le mot. Donc ça nous rappelle la fameuse théoria platonicienne, vous savez, quand le prisonnier arrive au terme de sa quête ascendante, il arrive devant le soleil et là on ne parle plus, ce n'est plus ni la dianoia, ni la connaissance discursive, ni la dialectique, on se tait, on contemple et d'après Platon, on se tussote.
1:09:37 Ce que le bien apporte aux êtres croissants c'est nourriture. Donc si j'arrête la phrase là, on est au même point, on reste dans le champ théorique. Donc, encore une fois, à l'opposé du politique, je me plaisais surtout mathématiques à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons, mais je ne remarquais point encore leur vrai usage. Ah, ça, ça sent le pratique tout d'un coup. Et ça se confirme la suite. Et pensant qu'elles devaient servir surtout à faciliter les arts mécaniques, non pardon, qu'elles devaient servir à développer les arts mécaniques et à faciliter le travail des hommes.
1:10:14 Je m'étonnais de ce que leur fondement étant si solide, on n'y ait rien construit dessus de plus relevé. en ce sens, Descartes est peut-être le dernier, non pas seulement le premier du 17e siècle, mais le dernier de la Renaissance, de ce grand rêve humaniste qui est bafoué actuellement par les doctrines dont tu parles. Quand je dis Le Noir ou Rabhi, je ne le lis jamais. On me bassine suffisamment avec pour je suis au courant. Quand je dis on me bassine, ce n'est pas vous, c'est le média.
1:10:44 J'ai beau fermer une chaîne, tac, il rejaillit sur l'autre. C'est épouvantable. Elle me dit j'en ai fait une culotte. Bon, bref. Donc, effectivement, allez, une anecdote quand même pour répondre à ta question encore. J'avais une excellente amie d'ailleurs, gentille comme tout, elle est loin de l'Europe actuellement, que j'ai hébergé parce qu'elle avait préparé les concours à l'époque dans le 14e. Et elle voyait que j'avais une angine et elle avait pitié de moi.
1:11:16 Elle disait il ne me reste pas beaucoup mais j'ai fait comme une empathie parce qu'elle a l'air de souffrir et elle m'a donné un flacon d'huile essentielle. Alors moi, quand on n'est pas bien, on est prêt à croire n'importe quoi. Pourquoi pas ? Je le prends. Elle dit oui, mais il faut que tu le tiennes dans ta main droite et si possible la pleine lune. Je commence à avoir un peu d'espoir. Je caricature. Mais tout de même, tu as raison. L'épicurisme et le stoïcisme qui viennent après l'apogée de la cité grecque, ce n'est pas un hasard.
1:11:46 Et c'est là que tu as raison et pertinente. Ça a même été étudié par d'autres que nous deux. Je suis tombé bien. Ce n'est pas un hasard. C'est qu'il y a une conscience malheureuse. On voit bien ici la fécondité de la notion hegelienne de conscience malheureuse. La cité est en loque quand il y a les épicuriens et les stoïciens. Alors on intériorise les problèmes et encore bien heureux si on arrive à avoir des petites sagesses individuelles et des destins collectifs plus personne n'y croit. Alexandre a mis tout le monde d'accord. Ou les Romains. C'est la période alexandrine qui brille au niveau théorique.
Le lama tibétain et la colère de la préface hégélienne
1:12:20 On le voit très bien. Terminé. On n'a que deux extrêmes. Une doctrine morale pour la vie quotidienne et l'ordre théorique mais dans les sciences dures. Et tant mieux. Ptolémée, la mesure de rayons de la Terre, ça c'est bien. Voilà. Donc tu as parfaitement raison d'autant que tu as d'autant plus de mérite de le voir que moi je l'ai vu dès ma génération. Le yoga, le zen, ça fait 60 ans. D'accord. Et puis moi j'étais à fond dedans. J'avais 17, 18 ans. J'ai tout lu là-dessus.
1:12:54 Je vais vous faire rire. J'étais un de mes meilleurs amis. René Comer, puisque maintenant il a une existence littéraire à cause de l'admirable biographie écrite par François de Negroni sur Clouscard. Donc cet ami restaurateur qui a restauré tellement d'amis d'ailleurs au propre au figuré et qui a disparu maintenant parce que la Terre lui soit légère comme on dit en Afrique. Et une fois j'étais avec lui, j'avais encore 17 ans, j'étais encore à fond là-dedans moi. Dans le Bhagavad Gita et dans les Upanishad.
1:13:24 C'est magnifique au niveau poétique. Lisez les Védas. C'est parmi les plus grands textes de l'histoire de l'humanité au niveau d'une profondeur. Il y en a un poème qui s'appelle Le Temps qui commence par dire j'étais là avant le père. On se rend compte de l'audace, le temps, j'étais là avant le père. Bon, bref. Qu'est-ce qui se mouvait dans l'eau insondable ? C'est magnifique. Donc, j'étais à fond là-dedans mais au premier degré quoi. Et, je n'ai aucune notion de ce que c'est que l'ordre symbolique et j'étais sur un divan avec mon ami René et une copine à lui et c'est un fan de sport.
1:13:54 Il attendait le final du tournoi des cinq nations rugby. Moi, je trouvais que c'était un peu du temps perdu moi qu'on discute métaphysique. Et voilà qu'un quart d'heure avant le match, tout d'un coup, allez savoir pourquoi c'était rare à l'époque. Le speaker dit et là, nous allons l'interviewer et on voit un lama tibétain. On ne voyait jamais ça. C'est un noir et blanc avec les télévisions. moi, je dis, chut, c'est les plus grands cerveaux du monde qui vont nous parler. Tu vois, tu ris. Moi, j'étais sérieux.
1:14:25 Comme il est sympa, René Bond, il s'est tu. Il est en rugby. Le micro passe devant le lama, le panchen-lama ou je ne sais pas quoi. Alors, qu'est-ce que vous pensez de la relation entre l'être et le devenir ? Des grognements, des grognements, des trucs. C'était éclat de rire. J'ai passé un sale quart d'heure. C'est ça, tes plus grands esprits de la création. Voilà. C'est caricaturel. Ce sont d'immenses pensées à qui je rends justice maintenant, tout de même.
1:14:56 Comment dire, Rimbaud à la fin de la Saison en enfer, cela est passé, je sais, aujourd'hui, saluer la beauté. Voilà. C'est des pensées qui ont le mérite de frayer la voie. Hegel est le premier à leur rendre hommage. Parce qu'il dit que l'Orient, le premier à avoir posé l'absolu comme sujet, même si c'est comme substance que c'est formulé. tout de même. Il est dit dans le Bhagavad Gita que le soleil se reflète tout entier et non pas partiellement dans la moindre goutte de rosée le matin.
1:15:26 L'importance de chaque personne, qui est à l'elle seule, qui est à l'absolu. Enfin, de là à ce que ce soit une... Et c'est ça qui est nouveau dans la modernité, dans la contemporanéité, un ressentiment au sens Nietzscheen, un ressentiment contre le progrès, contre la modernité. Ce qui n'était pas du tout dans les grands textes orientaux des origines, qui étaient au contraire à l'avant-garde de leur époque. C'est cette réduction qui fait mal.
1:15:57 Alors maintenant, on ne peut pas ouvrir un journal de cosmétiques sans entendre parler des doctrines dont tu parles, parce qu'il faut la caution des sages d'Orient pour vendre le moindre rouge à lèvres. Je ne veux pas être macho, pour vendre aussi des slips pour hommes, peu importe. Voilà. Slips bio, je n'en sais rien. C'est très important ta question, parce que, et c'est là que je ne me moque pas du tout de... J'ai dit le mot qui convient, mais là, c'est la doctrine de ses symptômes, car ils sont symptomatiques, d'une conscience malheureuse.
1:16:32 C'est une conscience de crise, elle ne s'arrange pas. D'accord ? Et je conclue donc ma réponse à la question par cette formule de Hegel qui est ici mieux placée qu'aucune autre. À la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait, on peut mesurer l'étendue de sa perte. Il faut qu'on ait perdu un max dans les derniers temps pour se satisfaire de si peu. À la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait, on peut mesurer l'étendue de sa perte. Cette phrase vient clore d'une période très importante, une période de sens stylistique, qui engage une phrase à un développement important de son texte.
1:17:10 C'est dans la préface à la phénoménologie de l'esprit que vous trouvez cette formule. Au début, c'est à quoi sert une préface, tout ça, ça commence calmement et puis la grande colère commence. On sent qu'il essayait la retenir. C'est son protocole de rupture avec le romantisme de sa jeunesse. C'est une rupture avec lui-même. Sans ces grandes ruptures avec soi, il n'y a pas d'évolution. Donc, et lorsqu'il reproche à toutes ses pensées de confondre la philosophie avec l'édification, la philosophie doit se garder de vouloir être édifiante.
1:17:44 Il y a la religion qui est là pour ça, il y a des morales, des sagesses, des consolations, tout ce que vous voulez. si je vois un ami qui vient de perdre, qui vient de subir un deuil dans sa famille, je ne vais pas lui dire est-ce que tu penses que les vérités éternelles s'appliquent à Dieu ou pas ? Non, je ne vais pas l'embêter avec l'ordre théorique. Je vais essayer de dire des choses qui le soulagent, qui lui font du bien. Voilà. Donc, il y a des choses parce que la philosophie ce n'est pas ça. Elle n'accède aux pratiques que par le détour théorique, par un plus long détour, mon camarade, comme dit Socrate à Glaucon, dans la République.
1:18:14 Donc, protocole de rupture avec le romantisme et il dit, parce qu'il vient de faire cette déclaration de guerre lorsqu'il dit que la vérité ne peut exister que dans l'élément du concept, sous-entendu, et non pas comme toute la génération de l'époque avait divinisé le contraire du concept. Oui ? Bravo, l'intuition. Écoutez, messieurs les philosophes, ça vient d'un physicien, vous devriez avoir honte, il est plus rapide que vous. Oui, c'est ça, exactement.
1:18:44 Pas l'intuition au sens d'origine, l'intuition visuelle, tout ça, l'intueri, non, l'intuition au sens de l'intuition. La préscience, la pensée que Hegel dira plus tard paresseuse, il pense comme ça. D'un coup de pistolet, elle va avoir les révélations ultimes sur le monde qui nous entoure. Donc, il vient de dire cette phrase, dans le concept seul, la vérité trouve l'élément et chez lui, l'élément, c'est comme des poissons dans l'eau, c'est l'élément au sens du milieu environnement, trouve l'élément de son existence.
1:19:14 Et là, commence la grande colère. Je sais bien que ceci semble contredire une représentation qui a autant de prétention et de déploiement de la période contemporaine. Donc, si le vrai existe dans ce qui ou comme ce qui se nomme tantôt extase, tantôt sentiment intime du divin, on revient à tous ces trucs, le beau, le sacré, l'éternel, la religion, l'amour sont l'appât requis, l'appât au sens du pêcheur, l'appât requis pour éveiller l'envie de mordre.
1:19:47 C'est entendu, c'est des consciences malheureuses, ils n'ont plus envie de mordre, donc il faut ces trucs-là pour avoir de nouveau envie. Non le concept, mais l'extase doivent répandre la force qui soutient et maintient la richesse de la substance. C'est un passage magnifique. C'est à la fin qu'il dit, tel le voyageur dans le désert aspire à une simple goutte d'eau pour se réconforter, il semble qu'on aspire simplement en matière de religion aux maigres sentiments du divin en général.
1:20:17 Vous pouvez qu'un peu spiritualité dans un verre d'eau, dans un truc, dans une plante, dans une doctrine, ça suffit. Au maigre sentiment du divin en général, deux points, à la facilité avec laquelle l'esprit se satisfait, on peut mesurer l'étendue de sa perte. Tout ce qu'il a encaissé pour en arriver là, ça veut dire ça. Voilà. Je ne veux pas monopoliser la question. S'il y a d'autres questions ? Ça peut être des questions qui ne sont pas directement en rapport avec ce que j'ai vu.
Pascal : le désir du désir
1:20:49 J'ai eu le sophie politique, c'est un Jean-Kébast, oui Jean. C'est ça. Hegel ne fait pas le procès de la facilité, il fait le procès de la facilité dans la satisfaction. Vous connaissez tous, vous avez entendu parler de la doctrine, puisque il lui fait allusion, ça tombe très bien, du divertissement chez Pascal. Pascal, je résume tout ce qu'il dit du divertissement par cette formule qui reste d'une actualité extraordinaire, qui a été confirmée par la pensée dite moderne, par l'existentialisme et tout.
1:21:21 Pour un catho acharné comme Pascal, c'est bien comme dit Laurent, même Nietzsche, qui bouffe du catho à chaque page, je veux dire du chrétien, pardon, à chaque page, même Nietzsche, c'est pas catho ou protestant, dit de Pascal, il roule dans mon sang. Nous ne désirons pas les choses, dit Pascal, mais le désir des choses. L'essence du désir, c'est de désirer le désir, c'est de rester en état de désir. Voilà, c'est des choses tellement familières dans la littérature, dans le cinéma, je ne veux pas trop insister. Voilà, vous connaissez les illustrations, à quoi bon passer une journée à chasser un lièvre dont on ne voudrait pas s'il était offert.
1:21:57 Un des vrais chasseurs, 6h du matin, ça y est, ils ont bouclé les guêtres, ils ont regardé que les fusils sont bien, ils partent dans la brume, non, c'est pas la peine, j'ai acheté un lièvre, j'en ai en trop dans le frigo, si tu veux, je te... ça ne va pas les satisfaire. Bon, quand même, vous voyez bien, il a raison Pascal. Je creuse un peu l'exemple, je laisse le lièvre, parce que je l'ai répété souvent, et je passe à un autre exemple, le jeu. Pascal a créé le calcul de probabilité en réponse à un ami qui lui avait demandé combien j'ai de chances d'avoir les deux 6, je ne sais pas, chaque fois que je jette les dés, c'est sérieux, le jeu.
1:22:31 Surtout que, quand il y a jeu, il y a, et j'y arrive, en jeu. En allemand, spiel, le jeu, en jeu, Beispiel, qui est le même mot qu'exemple. Voilà où je veux en arriver. Admettons que les gens, pour passion, n'ont pas la chasse, mais le jeu existe. Méfiez-vous, aucune fortune ne résiste au jeu aussi peu qu'une santé à la drogue. Je parle de la hard. Bon, voilà. Mais enfin, il y a des gens qui ont une passion. Il n'y a aucune littérature là-dessus. C'est ce qu'il y a, c'est ce qu'ils vont.
1:23:03 Est-ce que vous allez les contenter en disant, et bon, on n'a qu'à jouer, on ne joue pas de l'argent, on joue avec des allumettes. Des vrais joueurs, ça ne va pas les satisfaire. Précisément parce qu'il n'y a pas d'enjeu. Vous voyez ce que je veux dire ? Enfin, vous me corrigez, moi je n'ai jamais vu un très grand joueur qui se dit, oh, laissons tomber le pognon, on va jouer les allumettes. D'accord ? Donc on dit, donc il joue pour l'argent. Il va dire, non, je ne joue pas, tiens, j'ai gagné le gros lot, tiens, voilà, 100 plaques, tu n'as même pas besoin de jouer.
1:23:36 Il n'est pas satisfait non plus. C'est intéressant le jeu comme exemple. C'est ni pour l'argent qu'on joue, mais il faut qu'il y ait de l'argent quand même pour se donner l'illusion que c'est pour l'argent. Mais quel circuit, dites-donc ! C'est le circuit du désir. Il court le furet, c'est ça le désir. Et tant mieux s'il court. Et Rimbaud dira, application poétique de ce que je viens de dire, que comprendre à ma parole, il faut qu'elle fuit et vole. Mais oui, c'est ça la modernité. Donc Pascal, c'est ce qu'il a plus beau dire dans sa réflexion, c'est d'avoir compris, je ne sais pas, que rien d'ici bas ne satisfait le désir humain.
1:24:12 Je vous ai déjà parlé des lions qui roupillent tout le temps, tout le temps, tout le temps. Dès qu'ils ont mangé de gazelle, eux, alors c'est clair, on sait quel est le besoin du lion. C'est la gazelle, un peu la femelle de temps en temps, mais surtout tous les jours, la gazelle. Ou le facochère. Ou le facochère, ça fait du bruit, quand on le trucide, je veux dire. Pascal fait un pas de plus, parce que sinon il resterait un moraliste qui dit, voilà, quelle absurdité que l'homme de courir toute la journée à un lièvre dont on ne voudrait pas s'il était offert.
1:24:49 Et là où Pascal est le plus grand, c'est quand il dit, l'homme n'est pas idiot. Je ne suis pas en train de faire comme tant de moralistes, il n'a pas été le premier à voir ces choses-là. Là où il est le premier, c'est quand il dit que l'homme a raison de faire comme ça. L'homme a raison d'être dans la misère de l'homme sans Dieu. C'est sa grandeur, dit même Pascal, car, et je le cite, ce sont misères de grands seigneurs, misères d'un roi dépossédé. C'est la meilleure preuve que l'homme vient d'au-delà. C'est que s'il était d'ici-bas, quelque chose d'ici-bas finirait par le satisfaire.
1:25:23 Si lui avait déjà compris ça, nous, a fortiori, on devrait être encore plus d'accord parce qu'on a des moyens de satisfaire tout ce qu'on veut maintenant. Voyez, matériel que Pascal n'imaginait même pas dans ses rêves les plus fous. D'accord ? Bof ! La satisfaction est encore pire, n'est-ce pas ? Je vous renvoie au cinéma, Citizen Kane, je ne sais pas, s'il fallait trouver un film emblématique que l'infinité du moyen ne résout absolument pas le problème que nous venons de soulever. Ce serait un bon exemple. Vous vous rappelez la fin ? Rosebud.
1:25:53 Oui, vous vous rappelez la fin. Puis on a juste le temps, mais ça dure une fraction de seconde. Tout le film, le pitch du film, c'est que l'enquête, c'est de savoir qu'est-ce qu'il a voulu dire en mourant, en tombant dans l'escalier, en disant, et en tenant cette petite boule avec des flocons de neige comme on voit avec du verre. Et on voit, parce que comme il est mort, on brade un peu tout ce qu'il avait, on jette au feu ce fatras qu'il avait accumulé de tous les arts, de tous les continents.
1:26:24 L'Amérique, pays sans histoire, qui accumule l'histoire de tous les autres pays. Magnifique comme métaphore. Et tout d'un coup, nous, on voit, nous, spectateurs du film, mais personne ne le voit, parce qu'on le voit, quand on s'est jeté dans le four, on voit le traîneau qu'il avait tout petit quand il était miséreux élevés par sa mère avant d'hériter d'une fortune. Rosebud, c'était le nom du traîneau. Vous voyez ? La boucle se referme. Donc, ce sont misères de grands seigneurs, misères d'un roi dépossédé.
Contre la décroissance : juger la fin, non le moyen
1:26:54 Et c'est précisément cette indétermination du désir humain. Je suis content que la question de Jean conjuguée à celle de Pierre me permette de revenir à dimanche prochain. Ce qui me déçoit le plus au sens déceptif, pardon de me faire ce pléonasme, vacuité de l'offre politique, elle est dans le fait que je n'ai jamais vu d'offre aussi peu progressiste. Puisque même le candidat le plus progressif, je parle de ceux qui ont une chance, une vague chance, je vais figurer dans un peloton peut-être, même le candidat le plus progressiste, n'est-ce pas, n'est pas un acharné du développement industriel.
1:27:37 Il est éco-socialiste. Non, non, mais je n'appelle pas voter contre lui. Je soulève une problématique. Même lui se ressent de cette conscience malheureuse, soit parce qu'elle le pense sincèrement, je n'ai aucune raison d'en douter, soit par tactique, ce serait une bonne guerre aussi. Asselineau a eu une franchise lorsqu'on lui a dit qu'il est éco-sociale, il a fini par dire pourquoi il ne voulait pas parler de l'éco-sociale, il a dit si j'en parle, tout le monde se barre. Donc voilà, c'est tactique.
1:28:07 je reviens à mon histoire de développement. À partir du moment où on a compris ce que veut dire Pascal, Pascal le formule mieux que d'autres, mais il y a toute une tradition de la pensée qui confirme cette insatisfaisabilité fondamentale. Et tant mieux, c'est ce que je suis en train de dire. Vous voyez comme on revient à l'infinité. Être moderne, c'est comprendre ça. Ce n'est pas seulement de le savoir. Les Grecs s'en doutaient un peu, ils avaient la sagesse, mais ils n'allaient pas au-delà.
1:28:41 Il fallait la mesure. Tandis que nous, il n'y a pas de mesure dans le désir de l'homme moderne. N'est-ce pas ? Ça veut dire qu'une économie, un système politique et l'économie qui est sous-jacente, qui se fixe une limite en disant on exagère, il faut un peu décroître là maintenant. Je ne suis pas le seul à en parler, vous êtes d'accord ? Je ne suis pas en train de dire n'importe quoi. Il y a des idéologies de la décroissance. Comme si on avait franchi un âge d'or, un cap, une perfection et que maintenant on était dans le trop.
1:29:12 Moi, je ne suis pas de ceux qui quand ils rentrent dans les magasins et font leur course dire quand même tu exagères, c'est trop. Non, non, je regarde les prix et j'aimerais bien consommer plus et acheter plus cher. Voilà. J'aimerais bien avoir une caméra, un grand écran ici pour projeter des trucs qui illustreraient mon propos. Mais oui, qu'est-ce qu'il y a ? Je vous le dis. Voilà. Je veux dire, et tant mieux. C'est comme si je courais après une carotte qui se dérobe et c'est ce qui fait que de Néandertal jusqu'à aujourd'hui, de la massue au cyclotron, l'outil n'a jamais cessé de progresser parce qu'il est au service d'une infinité.
1:29:50 Il n'y a pas raison de lui assigner une limite. Une limite politique, oui. Une limite économique et matérielle, non. Une limite politique, oui. Il faut répartir les richesses qu'il produit. L'outil, bien sûr, c'est tout à fait autre chose. Mais plutôt que de faire le vrai procès, le procès proprement politique et social, voilà comment je réponds à vos deux questions en même temps, on est conscience malheureuse, on fait comme si c'était dans l'ordre des choses, je ne sais pas, et on fait le procès du moyen, de la technique. comme si lorsque je tue quelqu'un avec un couteau, c'est le couteau qu'on allait envoyer en tôle.
1:30:22 Oui. Encore une fois, j'ai terminé ma période précédente par le fait que si quelqu'un est tué par un coup de couteau, lardé, comme on dit dans les faubourgs, ce n'est pas le couteau qu'on envoie en tôle. Il ne faut pas oublier des exemples aussi simples si on veut y voir clair. Il faut cesser de faire le procès en bien ou en mal, d'ailleurs. Moi, je ne divinise pas la technique non plus. Je ne la diabolise pas, je ne la définis pas. Je veux dire qu'avec ce couteau, je peux effectivement arracher le cœur à mon rival ou bien le sauver d'une crise appendicite.
1:30:58 Ce n'est pas le moyen qu'il faut juger, n'est-ce pas ? C'est celui qui est animé par la fin dans le cadre de laquelle il a utilisé ce moyen, ce qui est tout à fait différent. C'est pour ça, d'ailleurs, que lorsqu'il y a un procès criminel, on convoque dans un pays évolué des experts pour savoir si le crime a été intentionnel ou pas, précisément. Et lorsqu'on fait intervenir des psychiatres, c'est parce que s'il s'avère que c'est des réactions physico-chimiques et neurologiques qui ont poussé au crime, c'est moins grave que si ça avait été, comme on dit, délibéré avec préméditation, etc.
Le déplacement : l'oubli d'« aliquis » chez Freud
1:31:40 La justice est le reflet un petit peu de certains aspects de notre discussion. Mais, pour en revenir à la singularité, parce qu'il y a beaucoup de sens de singularité, c'est bien celle à laquelle je pensais, c'est parce qu'il y a la singularité aussi du Big Bang, je veux dire. je mets ça en parallèle et là encore, on retrouve des époques malheureuses, je pense aux éventures de Paris, des terreurs de l'an 1000 au Moyen-Âge.
1:32:13 Terreurs de l'an 1000 avec les épidémies, la peste, c'est pas la grande peste, ça c'est plus tard, mais il y a eu périodiquement comme ça des époques où on désespère de tout et où on craignait tout, la moindre comète était l'annonce de cataclysme. Il y a un côté millénariste dans le point de vue de l'Abbugo, tu vois ce que je veux dire ? Un côté fin des temps, oui, tout à fait. Ça ne veut pas dire que moi, je suis un imbécile heureux qui pense au contraire qu'il n'y a pas de danger, il n'y a pas d'apocalypse.
1:32:43 Je trouve même qu'on a rarement été si proches de l'apocalypse que ces temps derniers, n'est-ce pas ? Mais là, elle est déplacée. C'est ça qui est grave au sens freudien, comme le rêve et le symbole déplacent les vrais problèmes pour les symboliser sous une forme imagée, etc., ce qui me permet d'y penser sans y penser. Je reprends l'exemple ici parce que je l'ai recité, je crois que c'était à Lyosha, l'exemple de Aliquis, au restaurant, le copain de Freud, un bel exemple de déplacement pour illustrer mon propos pour que ce soit assez rigoureux tout de même parce que je prends le contre-pied de ceux qui pensent que Freud, c'est quelqu'un qui a des fantaisies, qui lui passe par la tête qui est un peu arbitraire, qui est un peu au pif.
1:33:32 Je ne suis pas freudien, je lui rends hommage. Psychopathologie de la vie quotidienne il est en train de parler avec un de ses camarades d'université. Je vais citer l'exemple il y a trois ans, je crois. Le camarade, qui est juif comme lui, c'est important pour comprendre la suite, étudiant en médecine comme lui, nous sommes dans les années 30, lui dit, enfin, dans leur discussion, ça tourne à l'aigre, je ne sais pas si je vais rester dans ce pays et si je ne vais pas émigrer parce que ça devient difficile pour nous.
1:34:05 Et emporté par son propos, il fait une citation latine parce qu'à l'époque, même si je dis en médecine, etc., étaient des latinistes confirmés. Et il fait une citation de Virgile, ex ossibus, aliquis, ultor, personne dans cette salle n'est obligé de comprendre le latin pour comprendre un exemple qui va suivre. C'est profond. Une citation qui veut dire cette ingrate patrie ne verra pas blanchir mes os, je dirais, de Virgile.
1:34:35 Et comme ça nous arrive souvent quand on fait une citation, elle n'est pas tout à fait fidèle. Il a un petit défaut de mémoire, il y a un mot qui manque. Voilà ce qu'il faut retenir. Et ce mot, c'est aliquis. Ça veut dire un quelconque. Mais aucune importance. Vous allez savoir que ça veut dire ça. Vous allez voir que ce n'est pas le sens qui compte ici, c'est le signe lui-même. Alors, comme il voit un malin sourire se dessiner sur la bouche de Freud qui commençait à avoir ses théories sur les actes manqués, les oublis de mots, etc. Il dit, je te vois venir, tu vas dire que ce n'est pas un hasard si tu oublies ce mot-là.
1:35:06 Mais il dit, si tu veux t'y prêter. Et il fait un exercice d'association, n'est-ce pas ? D'association libre, comme on dit chez Freud, presque par dérision. On va voir à quel point ce n'est pas libre l'inconscient, justement. Il lui donne la règle, tu vas me faire le plaisir de te fixer sur ce mot-là, celui que tu n'as pas dit, donc celui auquel tu n'as pas pensé. Parce que Freud l'a rétabli. Freud a dit, tu veux dire ex ossibus, aliquis, ultor. Oui, oui, c'est ça, c'est ça la bonne citation.
1:35:36 Bon, donc il rétablit le mot, maintenant, tu vas fixer le mot auquel tu n'as pas pensé, que tu as zappé, on dirait aujourd'hui, et tu vas me dire tout ce qui te passe par la tête, sans critique, très important, sans critique, sans dire, je ne sais pas pourquoi je pense ci, tu penses ça, ce n'est peut-être pas important. Tu me dis tout ce qui te passe par la tête dans l'ordre où ça vient, ou dans le désordre où ça vient. L'ami répond, la première chose, regardez bien la séquence à partir de là, la première chose qui me vient à l'esprit, c'est de séparer a de liquis. Et en séparant a de liquis, liquis fait penser à liquide, liquide me fait penser à relique, relique me fait penser à saint, les reliques, les saints.
1:36:11 Et je ne sais pas si c'est important, il faut tout dire, ne t'occupe pas de ce qui est important, et pas important, continue. Eh bien, des saints, je pense à saint Augustin, je pense à saint Janvier, en pensant à saint Janvier, je pense à mes vacances à Naples. Saint Janvier, le patron de Naples, je le dis parce que c'est dans la réalité, ça. Et je pense au miracle de saint Janvier, qu'on nous a décrit quand j'ai visité l'église de Naples, et là, il s'interrompe, il change un peu d'attitude, il a l'air un peu préoccupé, il dit, et puis là, je pense à un tas de choses dont je n'ai pas envie de parler.
1:36:43 et Freud lui dit que ta maîtresse attend un enfant. Alors là, l'autre, il est babarré. On ne parlait pas du tout de ça, comment t'as deviné ? Il a dit, et tu m'as tout dit. Est-ce que quelqu'un peut retracer ? Vous avez le même matériau que Freud. Son copain a fait un poème. Ça procède exactement comme la manière dont la poésie travaille sur la langue. Regardez bien. Il a commencé par séparer a de liquis.
1:37:17 Oui ou non ? Après, il a pensé à liquide. Puis après, à relique. Puis à des saints. Mais il n'a pas pensé à saint Pierre, à saint Paul ou saint Jacques. À quel saint il a pensé ? Il a laissé, il nous a mis sur la voie. Il a deux. saint Augustin et saint Janvier. Saint Janvier. Vous remarquez, il n'y a pas un rapport entre ces deux saints-là ?
1:37:47 Oui ? Oui, c'est-à-dire ? Ce sont des mois. C'est un calendrier. Oui, j'attends un enfant, les règles, le calendrier, le mois. Ah oui, je ne vous ai pas dit, pardon, excusez-moi. Le miracle du Saint Janvier, c'est quoi ? Mais ça, c'est ce qu'on raconte à l'église, vous pouvez y aller, il y en a encore maintenant. Il y a des reliques, comme en Espagne, il y en a encore plus. Donc, on vous montre une petite fiole, un petit récipient, où on conserve, depuis le Moyen-Âge, on conserve, c'est bien, il faut que les traditions se maintiennent, on conserve le sang de Saint Janvier, martyre.
1:38:26 voilà. Et ce sang, avec le temps, il s'est un peu fossilisé, durci, et des fois, il se liquéfie. Quand il se liquéfie, c'est bon signe, on peut faire la guerre aux Turcs, épouser Giulietta, etc. et puis quand il ne se liquéfie pas, c'est bon, ben si, il ne vaut mieux pas trop entreprendre à ce moment-là. Vous voyez, la bonne nouvelle, c'est que le sang, celui qui est liquéfie, je ne vais pas vous faire un dessin, je ne sais pas, complètement inconsciemment, parce que le gars, il pensait aux Juifs à l'université, il ne pensait pas à sa maîtresse, puis à l'époque, à Vienne, à avoir une maîtresse qui va attendre un enfant, c'est un scandale, ça lui gâchait le paysage, vous voyez, s'il avait pensé à ce mot-là, il se gâchait la journée, mais ce qui le tracassait vraiment ce jour-là, ce n'était pas ça, là, à très court terme, il n'y avait plus urgent.
1:39:16 Le problème, c'est qu'en voulant le cacher, il a tout dit. Vous voyez que, quand Hegel dit que le propre de l'idée, c'est de s'extérioriser, on lui dit, on pense que c'est ce qu'il y a de plus interne, de plus, c'est ça qui m'a fait quitter la pensée indou et orientale quand j'étais adolescent. Moi aussi, je pensais que le plus important, c'est ce qui est, c'est la graine, ce n'est pas l'arbre, c'est l'ensoi, ce n'est pas le pour soi, c'est potentiel, ce n'est pas l'actuel, j'étais paresseux. C'est la meilleure graine du monde si vous ne l'arrosez pas, si vous ne la sarclez pas, si vous en occupez pas, ça ne donne jamais un chêne, ça ne donne jamais un beau rosier, quand même.
1:39:51 Donc, voilà, vous voyez, en séparant a-liquis, il y a déjà le liquide, après le liquide se dirige vers les saints, les deux saints, il y en a une infinité de saints, pourquoi il prend juste les deux qui font le calendrier ? Parce qu'en allemand, oui, Augustin, August, c'est août. Je vous ai dit tout à l'heure, la clé de l'inconscient, c'est des énoncés, c'est des mots qui le travaillent. Voilà. Il rôde autour de son problème, mais sans jamais aller au centre, il aurait pu continuer, s'il n'y avait pas eu Freud, il aurait pu raconter son truc comme ça indéfiniment, il serait fait une belle chaîne poétique.
1:40:29 Une manière de répondre, très indirectement, à la question, on voit bien ici comment fonctionne, l'ordre symbolique, lorsqu'on oublie cet ordre complètement, lorsqu'on est malheureux au point qu'on a besoin de le penser en termes réels, quand on me dit que pour que ça marche, les verrues, essentiellement, il faut qu'il tienne au clair de lune, à la pleine lune, pardon. et avec la main droite, en plus, c'est qu'on n'est plus dans l'ordre symbolique, on est naïvement réaliste, si vous voulez. il y a encore du temps pour nos deux questions.
L'homme artificiel, l'hubris et Prométhée
1:41:01 le problème, tu as bien raison de le recentrer, le problème, dépend du politique. Ce n'est pas les moyens. Bien sûr, plus les moyens augmentent, plus on a les possibilités de faire le bien, comme on a plus de possibilités de faire le mal. A l'époque de l'énergie nucléaire, on ne peut plus faire le mal qu'à l'époque de l'arme blanche. Ça tombe sous le sens. D'accord. Et puisque j'ai parlé d'un sujet d'agrègue tout à l'heure, et ça répond bien à ta question, je vais en parler d'un autre qui n'a rien à voir avec le Rousseau, le Platon tout à l'heure, c'était en littérature, c'était en agrégation de lettres, c'est un sujet, au programme, il y avait à cette époque-là l'homme artificiel.
1:41:42 Vous savez, il y a une série d'œuvres comme ça, l'Ève future, de Villiers de l'Isle-Adam je ne sais pas si vous connaissez, un des plus célèbres, le Frankenstein, etc. C'est très la modernité, sauf que c'est au 19e siècle qu'il y a plein de romans qui développe comme ça un homme qu'on a fait en laboratoire, Dr. Jekyll et Mr. Hyde aussi. Voilà. Et le sujet, c'était, en fait, il s'agit toujours de montrer qu'une transgression a été faite de la nature et ou de Dieu. C'est bien ta question. Qui vient ici se venger ?
1:42:14 Voilà une fantasmatique, typique, on a fait une transgression. La preuve que ce n'est pas lié au progrès technique, c'est que ça existe depuis la plus haute antiquité. C'est quoi la Tour de Babel ? C'est quoi le déluge ? Sinon des récits qui nous disent les mecs, on a trop fait, on a trop consommé, on a trop péché, et Dieu se venge. Oui ou non ? Je ne parle pas de Sodome et Gomorre. Le déluge, c'est par l'eau, Sodome et Gomorre, c'est par le feu, la Tour de Babel, c'est par la confusion des langues, mais à chaque fois, il faut châtiller un hubris. Ça veut dire quoi ?
1:42:44 Qu'on n'aurait jamais dû quitter la peau de bête. À partir de là, dès qu'on quitte la peau de bête, il faudrait commencer à penser à la décroissance. Non mais je dis ça parce qu'il y en a aujourd'hui, il y en a qui disent que déjà, parce que tout dépend de là où on met le curseur, il y en a qui vous disent tous nos problèmes viennent de la révolution industrielle. Beaucoup de gens qui se disent anticapitalistes, écoutez bien ce que je vous dis, je vais dire, je suis le seul à le dire, sont anti-industriels. comme s'il n'y avait que la gestion capitaliste de l'industrie à laquelle nous étions condamnés.
1:43:15 C'est une pensée mais d'un malheur extraordinaire. C'est un pessimisme. C'est fantastique. Donc tout notre ressentiment contre le capitalisme est déplacé vers un ressentiment contre l'industrie. Il y a donc cette pensée-là. D'autres disent mais non, ce n'est pas seulement la révolution industrielle. En fait, dès qu'il y a eu la Renaissance, en fait c'est le Moyen-Âge qui était bien quand c'était la proximité, en fait, dès qu'il y a eu la monarchie, l'État-nation, c'est déjà la fin de tout.
1:43:45 Vous l'entendez ça aussi ? Le proximisme pétainiste. Et puis, il y en a qui disent attendez, la fin de tout, c'est le néolithique. J'ai entendu ça, vous avez entendu. Est-ce que j'invente ? Il y en a qui disent que dès qu'on a arrêté de chasser et de cueillir, je vais dire de cueillir, de chasser et de cueillir, je veux dire dès qu'on s'est sédentarisé, la violence a commencé. C'est quand même fantastique d'entendre ça. Oui, bien, sauf que, et là je te remercie parce que je n'y pensais pas, mais là, autant vous avez remarqué que je ne donne raison aux religions de la transcendance par rapport aux religions païennes, je suis un moderne, je veux dire, et donc, moi je ne mets pas de limite à l'infinitisation, de limite arbitraire.
1:44:29 Je n'assigne pas une limite. Si en a, je ne la vois pas assignée. Par contre, là où je donne un point au grec, c'est le mythe de Prométhée. Parce que qui est culpabilisé dans le texte, dans Eschyle, c'est Zeus, ce n'est pas Prométhée. Prométhée enchaînée, c'est ça le titre. Prométhée enchaînée, dire, Zeus m'a châtié parce que j'ai apporté à l'homme les lumières, le progrès, le feu, c'est le feu au sens propre, le feu au sens figuré, c'est l'intelligence, c'est la forge des métaux, c'est tout ce que tu veux, c'est magnifique. D'accord ? Et c'est pour ça qu'il m'a condamné, comme ça.
1:45:00 Mais, un jour, je serai libéré et à ce moment-là, nous renverserons les dieux et l'homme que j'ai favorisé me vengera des dieux. C'est dans toute lettre sur le Prométhée. Donc là, il y a un côté Prométhée, hein ? Mais non, on ironise. Oh, Prométhée, la technique, le monde soviétique, presque ça. Il ne faut pas exagérer, quand même. Quand même. Voilà. Écoutez, je vous remercie de vos questions, mais qui sont au cœur un peu de notre problématique.
1:45:34 J'ai oublié de vous dire pour qui voter. Je continue à oublier, hein ? Ah, pas Macron. Vous pouvez le répéter, moi. Merci à vous.