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Ouverture musicale et retour après une longue interruption
0:08 Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr, Chirr Et jetz kattieren sich, wie Berlin, die Lakaien strepen durch.
0:50 Werden sie feindreutiger, sein Arme noch zuschauen, wenn er angekommen kommt.
3:11 ... euer Leben in aller Ewigkeit verlummes.
4:07 anche Stemme Sous-Land.
5:28 ... est breit, so stark, als das Mann zertragen kann. ... wie deine Macht, als legen Stricke um das Herz.
6:00 ...on aine mal, und war so j atz. ... und war so j atz. ...in der Atus, du sechst, du fück, ...un hüßes chüet, ... füßt,
7:31 Très heureux de vous retrouver. Oui, je dis ça à chaque fois, mais c'est encore plus vrai. Quand le temps a coulé entre la dernière fois et ce soir, je ne vais pas vous embêter, vous avez toutes les raisons, la plupart sont techniques, j'ai eu de gros déboires informatiques dans l'installation de l'immeuble, parce qu'il ne s'agit pas de mon installation personnelle, mais voilà. D'une part, puis après les dates des uns et des autres, ne coïncidait pas. Bref, puis j'ai des tas de choses à faire qui faisaient que je ne trouvais pas le temps de vous retrouver.
8:17 Quand je le voulais, je n'avais pas les moyens techniques. Ne soyez pas trop surpris par ce qui est au programme de ce soir. Je lève un peu le pied de la pédale. Je pense à tout contenu de mes interventions qui puissent être concernées par l'actualité politique.
8:49 Cette dernière est en train de subir une telle accélération, une accélération tourbillonnaire, si j'ose ce barbarisme, n'est-ce pas ? Je veux dire, pas là, il faut faire attention aussi. Ça ne veut pas dire que tout d'un coup tout change, on aimerait bien, pour certaines choses en tout cas. Non, ça veut dire qu'il y a beaucoup de changements, mais en forme de tourbillon, On s'aperçoit que ça change quand ça s'en va, mais ça revient. Il y a aussi de la répétition, il y a aussi des choses bien lentes. On aimerait bien qu'il y ait la paix ici et qu'il y ait la paix là-bas.
9:28 Le carnage n'arrête pas dans les deux cas. Donc on ne peut pas dire que ce niveau-là, ça va très vite. Mais par contre, disons les données fondamentales du problème, La manière dont il se posait évolue d'une telle rapidité que j'ai pensé qu'il fallait en avoir une approche spécifique. Pour l'instant je ne m'engage pas beaucoup, mais sinon pour dire que je vais préciser que l'approche je compte aborder et revenir à l'actualité, D'abord ce sera un travail collectif. Les enjeux sont trop importants pour que les certitudes des uns et des autres, à commencer par les miennes, tiennent lieu de vérité. Donc je vais voir, on va faire ça sur un petit multiplexe, si vous voulez, avec des interlocuteurs, je pense à la hauteur, j'imagine en tout cas, et la La plupart vous les connaissez, et d'autres qui ne peuvent qu'enrichir ce débat, j'y reviendrai.
10:35 Mais en attendant, j'ai tellement besoin de prendre une distance, et je suis tellement certain que, quoique de quelques thèmes que je m'occupe ce soir, je n'arrive pas malheureusement à me distraire de l'actualité, y compris et surtout dans ce qu'elle a d'inquiétant parfois. Ça fait combien de fois que je vous dis que le danger de guerre ? C'était vrai à chaque fois, mais à chaque fois il augmente, chaque fois que je l'ai dit. Ce n'est pas très rassurant.
Rilke, Samain, Verlaine : l'impondérable n'exclut pas la rigueur
11:15 Alors là, je vais à l'autre extrême, je vais parler de choses qui vont sembler légères. Les plus légères qui soient, quoi de plus légères ? Rilke dit dans un poème, le poète Rilke, Rainer Maria Rilke, qui montrera du doigt une odeur. Qui montrera du doigt une odeur ? Quoi de plus léger ? Je vais introduire, oui, je vais parler des parfums. Je vais commencer par un texte que je vous décrirai très rapidement.
11:50 Mais d'abord, je voudrais l'introduire un peu comme une épigraphe verbale par cette citation d'un poète bien oublié, un poète fin de siècle, comme on dit, 19ème siècle. Donc, postérieure ou contemporaine du courant dit symboliste, si vous voulez, pour ceux que ça intéresse, je pense à Albert Samain, S-A-M-A-I-N, Albert, qui dans un poème qui parle de Versailles, Vous êtes bien belle chose, mais dit à un moment donné ceci, et vous allez avoir le rapport avec le sens, l'odorat, ce sens qui va nous occuper ce soir.
12:38 Et puis, léger comme un parfum, joli comme un sourire, c'est cet air vieille France ici que tout respire, Versailles, et partout cette odeur pénétrante des buis. Vous voyez là, il y a une présence tout d'un coup olfactive. Donc, vous devinez que mon intervention de ce soir rentre dans la catégorie de ce que, dans notre site, nous avons rangé sur la rubrique des… ce que j'ai appelé des rêveries analytiques.
13:13 Aussi libre d'apparence qu'une rêverie et d'aussi friand de rigueur que l'exige le thème analytique. Autrement dit, essayer de joindre deux choses qu'en général on oppose, mais que, non pas un philosophe, Comme Verlaine arrive à associer dans toute poésie, je pense à un extrait de son art poétique, ce n'est qu'un art poétique, c'est un genre, l'art poétique, c'est voilà comment il faut faire des poèmes qui valent la peine d'être écrits ou récités.
14:00 C'est ce fameux art poétique qui commence par ce coup d'archer, ce début inoubliable de la musique avant toute chose. Et pour cela, préfère l'impair plus vague et plus soluble dans l'air sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Oh là là, on est presque dans les parfums, regardez ! Plus vague et plus soluble dans l'air sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Rilke disait « qui montrera du doigt une odeur ? » Oui mais qui pèsera le poids d'un parfum qui envahit la pièce tout d'un coup et qui réveille un milliard de souvenirs.
14:34 Vous voyez, c'est impondérable comme on dit. Donc Verlaine, pour dire attention, ce n'est pas parce que c'est comme ça impondérable qu'il faut croire que ça manque d'analyse. Je reviens à la justification de mon expression rêverie, analytique, que vous ne croyez pas que c'est bâclé, que je mets un petit peu du sucre ici, du salé là, en espérant qu'en agitant tout ça va faire un beau mélange. Non ! Regardez ce que dit Verlaine.
15:09 Il parle au lecteur, donc avoue à moi, il faut aussi que tu n'ailles point chercher tes mots sans quelque méprise. Rien de plus cher que la chanson grise, vous voyez tout ceci est contemporain d'impressionnisme, rien de plus cher que la chanson grise, maintenant écoutez bien, où accent grave, où l'indécis, au précis se joint. C'est des beaux yeux derrière des voiles, c'est le grand jour tremblant de midi, c'est par un ciel d'automne attiédi le bleu fouillis des claires étoiles.
15:44 Il essaie de donner plusieurs exemples de cette chose qui ne pèse pas, qui ne pose pas, mais qui n'est pas pour cela dépourvue de structure, qui n'est pas pour cela parfaitement nervurée et articulée. Alors, je suis loin de penser que la rêverie analytique que je vous propose ce soir est aussi nervurée et articulée que ce beau poème de Verlaine qui s'appelle « L'art poétique » auquel je vous renvoie par ailleurs.
16:18 C'est très facile à trouver sur les ressources. Donc, mais je ne vais pas parler de n'importe quel odeur, ni de n'importe quel parfum, mais de parfum qui pue. Et là, si je peux me permettre, essayez d'entendre les guillemets qui sont dans l'expression « et parfum qui pue », car j'emprunte ce titre à une bien jeune vieille connaissance de notre association, puisqu'elle en est pratiquement une des...
16:50 Et dire une des pères fondatrices, on ne sait plus où on en est là. Une des mères fondatrices, mais enfin, comme c'est une jeune femme, pour moi j'ai du mal à dire une des mères fondatrices. Oui, c'est une mère de famille, attention, une jeune mère de famille. Il s'agit de Caroline, si vous vous rappelez, n'est-ce pas ? Nous avions bien travaillé avec ces excellentes recherches et publications C'est une notion autour de la notion de pourri dans la cuisine, dans le domaine des saveurs, pas dans les odeurs.
17:24 Et déjà nous avions remarqué, voilà pour ce qui est du quotient philosophique, pourquoi je suis toujours intéressé par quelque chose qui vient de son côté, parce que je sais que ces recherches sont toujours pertinentes et bien étayées au niveau philosophique, Le point commun entre les sons, les senteurs, les odeurs, les parfums, les goûts, les goûts au sens culinaire, les saveurs, ont toutes les trois ceci de commun, c'est que ce n'est pas en fermant les yeux qu'on les savoure moins, au contraire, autrement dit ils sont bien distincts de tous les autres arts ou de toutes les autres manières de procurer du plaisir qui passent par du visuel, sculpture, architecture, peinture, photographie, cinéma, c'est pas opéra, c'est pas ça qui manque.
18:24 Et on n'a rien contre. Ceux qui sont familiers de ce vocabulaire savent très bien qu'il y a d'un côté les arts de l'espace, qu'on appelle en français volontiers les arts plastiques, je viens de les énumérer, je le rappelle, c'est mon philosophie. C'est une rentrée un peu brusque, ça fait longtemps qu'on n'a pas travaillé dans l'ordre de l'extériorité la plus concrète avec toutes ses dimensions, je pense à l'architecture ou à la sculpture où il y a les trois dimensions, on a largeur profondeur, puis avec la peinture où on fait abstraction totalement de la profondeur, où on la retrouve sur le mode de la peinture, C'est le cas de ce qu'on va appeler à partir du 16e siècle, enfin du Quattrocento en Italie de la Renaissance, la perspective.
19:21 C'est pas bon ? Donc sur un mode illusoire. En réalité on fait abstraction de la profondeur réelle dans l'espace, il n'y a que deux dimensions sur le plan du tableau. Ça c'est la peinture. Autrement dit, la peinture a toujours été abstraite bien avant le cubisme. Par un certain côté c'est qu'elle fait abstraction de toute une dimension de l'espace réel et concret. La différence d'une cathédrale ou de la statue de Balzac par Rodin. Ceci dit, si on continue la progression avec la musique, c'est carrément pas seulement la profondeur, mais toutes les dimensions spatiales qui disparaissent, il ne reste que la dimension temporelle.
20:08 La musique c'est une durée, qu'elle vous plaise, qu'elle ne vous plaise pas, qu'elle soit belle, qu'elle soit faite pour un orchestre de 200 instrumentistes ou un guitariste solo, et mélancolique ou déchaîné, dans tous les cas, je veux dire, c'est du temps, c'est plus de l'espace. On ne peut pas dire « fais-moi 30 cm de guitare, s'il te plaît ». Et quand on arrive à la musique, on est dans l'ordre du temps, donc on peut fermer les yeux, on n'est plus de l'ordre de l'espace.
20:45 Ce n'est pas celui qui ferme les yeux au concert, qui passe le plus à côté de la musique, tant s'en faut. Dans le cinquième arrondissement, il y avait, maintenant ils ont fermé, ils sont déplacés dans notre quartier, mais pendant très longtemps, Fin XIXe siècle, il y avait le siège de l'association des accordeurs aveugles. C'est les accordeurs de piano de Paris, c'est un gros marché pour accorder les pianos dans une ville comme Paris, bien sûr, et c'était regroupé. Et c'est les aveugles qui étaient à la tâche, si je puis dire, car la privation de la vision, vous voyez, on l'absuce, les rend d'autant plus attentifs, en termes de repérage du monde extérieur, au moindre son.
21:34 Sans compter, je reviens physique et même à la métaphysique, à ce que dit Rilke dans un autre poème, un poème magnifique extrait des Sonnets à Orphée, où il dit, je reviens aux odeurs, ne vous inquiétez pas, mais vous voyez, je suis toujours dans un élément commun, ce qui n'est pas de l'ordre du visuel, mais de l'ordre de ce qu'on peut savourer en fermant les yeux. Parenthèse fermée, rappel fermé. Rilke qui dit « Seul qui déjà éleva sa lyre parmi les ombres peut sentir et proclamer la louange infinie. » Et ça, c'est moi qui ai dit en voix off, au cas où on n'aurait pas encore compris, la suite qui illustre et confirme « Seul qui a mangé des morts leur pavot, leur pavot ne perdra plus, Plus jamais fût le plus léger des sons. Voilà à quoi m'ont fait penser les accordeurs aveugles.
22:34 Voilà, donc dans tout ce domaine, les sons, les parfums, les goûts, les saveurs, vous remarquerez que les deux premiers, les sons et les parfums, sont le début d'un vers célèbre, d'un des poèmes les plus célèbres de Baudelaire, Harmonie du soir, qu'on a vu pour d'autres raisons. Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir, valse mélancolique et langoureux vertiges. Vous avez là, en quelques mots, en deux vers, vous avez déjà.
Lecture d'un article sur les parfums « polarisants »
23:06 Et les sons et les parfums tournent dans l'air du soir, valse mélancolique et langoureux vertiges. Bon, alors, je vous ai dit que ce n'est pas de ces parfums suaves là, ou plutôt, par courtoisie pour l'autrice, pour Caroline, qui est en train de travailler, de peaufiner le manuscrit définitif de sa future publication.
23:36 Je ne veux pas vous envoyer le texte par écrit, ce ne serait pas délicat, mais je vais avec son autorisation, je vous lis quelques extraits de son article qui commence lui-même par une citation. « La moule pas très fraîche, le teckel mouillé, le thon rouge bien avancé, le lait rancis, le sperme, le sang frais répandu sur le sol, Je regarde le texte, l'algue putride, la pisse, la sueur. Perso, j'adore ce parfum car il sort de la routine habituelle, des daubes qu'on a l'habitude de nous servir.
24:20 Alors les daubes c'est sans doute le jasmin, la rose, bon sans doute, les daubes qu'on a l'habitude de nous servir, c'est très original, osé, déconcertant, non conventionnel. Voilà comment cet article de Caroline qui reprend la parole et qui dit, je la cite, Si comme moi vous êtes Vous avez écarquillé les yeux à la lecture de ce commentaire, c'est que vous êtes passé à côté d'une tendance, celle des parfums dits polarisants, conceptuels. Entendez des parfums qui puent pour les néophytes.
24:53 Et elle donne quelques exemples, mais c'est des sociétés de cosmétiques qui existent, renseignez-vous, je suis sûr qu'il y en a qui connaissent ça mieux que moi. Ainsi des sécrétions magnifiques du label État libre d'orange à Sadonazo de Nasomatto, Le fou du nez, Wotan, Wotan, Nasomatto. en passant par Sombre de Sprengeuse ou But Not Today de Filippo Sorcinelli, pour ne citer qu'eux, Un petit cercle d'initiés semble vouer un culte aux fluides humeurs nocturnes et autres émanations corporelles. Tout ce que le parfum me semblait-il, naïvement, vous et moi sans doute, est censé tenir à distance.
25:42 Vous voyez là, on voit la sagacité conceptuelle de Caroline, je vais la faire rougir, mais enfin quand même, elle a tout de suite le pif philosophique. Quand elle lit le livre, elle voit tout de suite aux problématiques en principe, le parfum, l'art des cosmétiques, depuis et encore aussi longtemps qu'on a déjà une trace écrite. Ça ne veut pas dire que même avant, peut-être au niveau de la préhistoire, on a bien trouvé dans l'archéologie magdalenienne, par exemple, n'est-ce pas ?
Freud, l'ambre gris et le point de perfection de La Bruyère
26:17 Et postérieure à l'homme de Cro-Magnon, on trouve des tas de traces de coquetterie féminine, de coquetterie, je ne permets pas de voir de l'intérieur, qu'est-ce qu'on en sait ? Enfin des objets de décoration, des bagues, des anneaux, des colliers. Et donc il devait y avoir aussi des équivalents olfactifs, il faudrait savoir. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que dès l'Égypte, les plus anciennes traces écrites historiques que nous avons, il y a déjà tout un art des parfums. Et là, et Caroline le sait, mais tout le monde ne le sait pas, donc il faut rappeler ici une incidente extrêmement importante de Freud dans une série d'articles qui sont regroupés aux éditions, n'est-ce pas, Puf, comme la…
27:02 Qu'est-ce que j'ai dit ? PUF, j'ai dit... Je confonds ça, de Freud, de Payot, qui se regroupait sous le titre générique de la vie sexuelle, titre un peu vague et général, dans lequel il y a des articles de première importance pour comprendre le champ freudien, dont un qui s'appelle « Pour introduire le narcissisme », et croyez-moi, avec tout ce qu'on a dit sur l'identité illusoire, Mais ici, ce n'est pas notre sujet.
27:35 Enfin, en tout cas, à première vue. Mais là, je pense à un article où Freud discute du choix d'objets, pourquoi les uns choisissent toujours vers des femmes qui sont en perdition et dont ils pensent qu'ils vont les sauver. Je connaissais un légionnaire comme ça qui passait son temps vouloir ramener les femmes dans la religion, les prostituées dans la religion. Enfin bref, le pathos.
28:06 Et parmi ces choix d'objets, à un moment donné, il fait une note en note, il dit qu'il faudrait se demander si le fait que le sens de l'odorat est à ce point atrophié chez l'homme, atrophié en termes relatifs bien sûr, sinon ce n'est pas objectif, par rapport à des mammifères, à d'autres mammifères que l'homme, comme le chien, comme le chat, comme les fauves, Freud dit c'est pas C'est pas un hasard que peut-être que cette atrophie vient d'un refoulement quand on voit le rôle que joue l'odorat dans la sexualité des mammifères.
28:46 Et voilà on revient à des parfums mais alors c'est plus tout à fait l'odeur de rose là. Encore que, encore que les Minitel roses, c'est comme ça qu'on disait non le début du X sur les médias de masse. Rose étant assez connotée dans l'imaginaire dans la langue, n'est-ce pas ? Quand on disait les ballets roses, c'était des scandales dans lesquels étaient impliqués des députés, la 4ème République, vous n'avez qu'à marquer ça sur Google, vous allez voir, sur le public émédial, l'affaire des ballets roses. Il y en a eu plusieurs, mais c'est toujours des histoires de prostitution plus ou moins avouée.
29:31 Donc, laissons cela, c'est quand même connoté par le mot rose. Freud dit « comme si tout l'art du cosmétique depuis les origines, dont je reviens à l'Égypte, était comme très tôt, on avait ressenti le besoin, non pas de nier, de supprimer, comment l'annuler, l'annihiler, C'est ce qu'il y a d'immédiatement et de fortement sexuel dans la fonction de l'odorat chez les mammifères, mais, et c'est un terme très important chez Freud, de la sublimer.
30:15 L'art des parfums et de la cosmétique étant la sublimation d'odeurs beaucoup moins recommandables. Et alors là, la première surprise, vous me direz, mais enfin c'est pas possible, il y a les mauvaises odeurs et les bonnes odeurs, enfin qu'est-ce que c'est que ces histoires ? Et bien justement, vous savez que je suis contre l'extrême centre, ne vous inquiétez pas, je suis en train de vous dire on va faire un compromis. Non, je suis en train de vous introduire, je veux lui rendre la parole, ce que vous croyez des différences de nature, les odeurs nauséabondes, les bonnes odeurs, voire même opposées, c'est souvent de simples, c'est la même substance qu'on sent, mais à différents degrés.
30:57 Je donne un exemple, vous allez comprendre tout de suite. Parmi les produits qui sont à la base des plus grands parfums, des produits qui valent une fortune au gramme, il y a le fameux, je crois que beaucoup d'entre vous le connaissent, l'ambre gris qu'on retire du cachalot. Je regardais des bandes dessinées quand j'étais petit, où il y en avait un pêcheur de baleine avec le harpon qui était tout content parce qu'il avait enfin trouvé 2 kg d'ambre gris dans un cachalot et il avait fait fortune pour la vie, c'est pour vous dire, voyez le prix que ça valait au gramme.
31:33 Sauf que c'est infect l'odeur de l'ambre, ça sort des entrailles du cachalot. Mais tout est une question de dosage à une certaine dose infinitésimale. Sa présence est nécessaire et sans la présence de ce parfum qui sent mauvais à une autre échelle, le parfum qu'on fabrique n'aura aucun intérêt. Ce serait comme un repas sans sel, sans assaisonnance. C'est intéressant ! Donc ce qu'on croit est une différence de nature, c'est une différence de degré.
32:07 Et là, rêverie analytique, je prolonge, mais je reste à la rigueur. Et là, je pense à ce que dit La Bruyère au XVIIe siècle, de ce qu'il y a de parfait dans une œuvre d'art. Vous me dites, bon déjà, on a du mal à s'y retrouver avec des choses qu'on ne peut pas vraiment saisir avec les mains, comme des odeurs, des saveurs, des sons, et maintenant, c'est la perfection dans l'œuvre d'art. Je vous cite dans la séquence où La Bruyère aborde le problème de la perfection esthétique. Il est dans l'art un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature.
32:56 Il y a un point, vous vous rendez compte le mot point ? Juste avant ce point-là, la figue, elle est très bonne quand vous la goûtez, mais elle peut être encore plus sucrée. Jusqu'à arriver à un certain point, une culmination, ou si vous continuez, elle va avoir mauvais goût, elle va être pourrie. Entre les deux, le curseur doit atteindre… Maintenant je répète, vous allez voir comme c'est plus clair avec l'image de la figue. Il est dans l'art un point de perfection, mais un point comme de bonté ou de maturité dans la nature.
Hygiène, pureté et désodorisation du monde
33:31 Qui le sent a le goût parfait, qui est en deçà ou au-delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement. On a bien raison de discuter des goûts et des couleurs, sinon des coups et des douleurs. Bon, donc, voilà, après, avec cette contextualisation, je reviens au texte de Caroline avec une autre citation qu'elle fait de quelqu'un qui, comme elle, est tombé sur ces parfumeurs de parfums, Parfum qui pue. Et voici ce que dit cet ami. « Un ami collectionneur m'a fait découvrir cette crapulerie olfactive dont la provocation assumée était sans doute d'atteindre le point limite de l'insoutenable. » Vous voyez de nouveau le mot « point ».
34:33 Il m'évoque le fait de vomir du vin mousseux sur des couches-culottes usagées imprégnées de talc délicatement fleuris. Pardon, de talc délicatement. J'arrive pas à le dire, c'est ironique bien sûr. Caroline Drogne prend la parole et dit sur les sites spécialisés, les parfumeurs spécialistes de parfums qui puent, Les commentaires rivalisent de poésie pour évoquer le mélange de fascination et de répulsion que semblent provoquer ces parfums qui puent.
35:07 Snobisme ? Déviance olfactive ? Retour du refoulé ? Pour en avoir le cœur net, je suis allé explorer les temples de la parfumerie de Niche. Bon voilà, alors je saute, n'est-ce pas ? Et tout de suite, regardez la rigueur de l'enquête de Caroline. En règle générale, on se parfume après avoir fait sa toilette. Ce geste n'est pas anodin, il traduit le lien tacite. Que des siècles de civilisation des mœurs sont tissées entre le monde et les ablutions, toilettes, douches, bains, et celui du sent-bon ? Comment celui-ci pourrait-il devenir du sent-sale ? C'est la question que pose par exemple Ruhad. Vous voyez le nom du parfum ? Ruhad, vous avez bien compris, il y a l'odeur de crottin de cheval.
35:59 Ruedes de parfums d'empire offrant la possibilité de se parfumer à grand renfort de crotin et de sueur de cheval. Il y a des sites qui vous vendent ça. Après une bonne douche. L'évocation est somptueusement réaliste pour la plus grande joie des passionnés d'équitation. Je saute un passage où elle développe cette idée qu'à l'origine, toute l'art du parfum dans la cosmétique, de la cosmétique en général et des parfums, des fragrances en particulier, c'est précisément de s'éloigner de la brutalité, de masquer ou de supprimer ou de nier les odeurs corporelles.
36:48 Sauf qu'ils sont censés se mettre sur la peau. On sent qu'il y a une dialectique, une contradiction à Hegel. Donc, à partir de 1750, on a peu à peu cessé en Occident de tolérer la proximité de l'excrément ou de l'ordure, qui était beaucoup plus… Vous savez, vous pensez que parce que toutes les rues charriées des immondices au milieu, d'où l'expression « tenir le haut du pavé », qui était un peu moins sale que le milieu, et d'apprécier les lourdes senteurs du musc. Donc, une sensibilité nouvelle. « C'est le début d'une facile entreprise de désodorisation, aboutissant au silence olfactif dans notre environnement actuel », rappelle le grand historien Alain Corbin.
37:30 Donc aujourd'hui, pour se sentir bien, il faut se sentir bon, avoir bonne odeur, et celle du propre, et tous ces mots sont en relation d'équivalence. C'est justement à partir de ce point de vue, les parfums qui puent mettent en lumière le pacte implicite qui lie le parfum et hygiène. Vous voyez, il y a une coloration morale et dont les enjeux sont profondément moraux.
38:02 « Quelle que soit l'époque, la crasse connotent des mœurs douteuses. La lutte contre les exhalaisons corporelles est bien plus qu'une affaire de salubrité publique. L'odeur du propre et du sale rejoint immanquablement celle du pur et de l'impur. » Et regardez, je vous ai dit que la langue, elle en sait plus que nous qui croyons l'utiliser, mais c'est celle qui nous utilise. Regardez, la putain, avec des guillemets, le mot putain est celle qui pue, du latin putida. C'est de là que ça vient. La désodorisation du monde est une façon de faire taire les corps. Ainsi, la jonquille a-t-elle vaincu le miasme et supplanté le musc trop explicitement impudique.
38:45 Vous savez que le musc était fait à partir des glandes, pour ne pas dire sexuels, génitales de mammifères de famille des mustélidés. Quoi de plus innocent qu'une fleur même quand celle-ci pousse dans les marécages. Donc, partant de là, comment ne pas penser, je ne voudrais pas qu'un sujet aussi concret soit traité dans les généralités abstraites.
Parfum exotique : le paysage intérieur
39:19 Donc, on va retrouver cette problématique dans ce qu'il y a de plus incarné, dans l'ici et maintenant de poèmes de ces rares poètes qui savent exprimer ce qui semble inexprimable, Le plus impondérable précisément. Le monde du parfum. On va peut-être commencer par Baudelaire, je vais demander à Pierre-Alain d'envoyer par exemple Parfums Exotiques.
39:53 Chez Baudelaire, je n'apprends rien à ceux qui sont familiers de l'œuvre de Baudelaire dans le champ littéraire. Je ne leur apprends pas grand chose en disant que s'il y a un poète des parfums, c'est à lui qu'on pense en premier, mais on va envoyer le texte, je préfère qu'on... Je vous remercie sur le bouton. Et donc, alors attendez, voilà, et voyons, alors là il faut que je clique sur Marfi, parfait, oui, parfum exotique, je rappelle juste les seuls éléments de contexte que je donne, Baudelaire, quand il était très jeune, qu'il n'ait pas encore bien choisi sa voie, son beau-père qui s'inquiète, lui, avec lequel sa mère s'était remarié.
40:46 Pour lui mettre du plomb dans l'aile, comme on dit, le faire embarquer quasi de force sur un vaisseau qui part vers les côtes africaines, il va aller ainsi jusqu'au bout, jusqu'au sud de l'Afrique, au Cap de Bonne-Espérance et Retour, et quelques-uns parmi les plus beaux poèmes des Fleurs du Mal, Ils seront inspirés par les impressions inoubliables de ce voyage réel. Donc ici, bon, ça c'est le premier point. Et le deuxième point de contextualité, chacun sait qu'il a eu longtemps pour maîtresse, comme on disait à l'époque, Jeanne Duval, qui était une métisse, n'est-ce pas ?
41:24 À l'époque, on disait le mulâtre. Et bref, la suite le dit très bien. Donc, Parfum exotique. « Quand les deux yeux fermés en un soir chaud d'automne, je respire l'odeur de ton sein chaleureux, Donc là il s'adresse à Jeanne Duval. « Je vois se dérouler des rivages heureux qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone. » Voilà tout un univers, tout un monde lointain, comme il dit dans son autre poème « Un monde lointain ».
42:03 Tout un univers détaillé, concret, présent, fait d'une multitude de sensations olfactives, sonores, visuelles, tout ça sorti, mais comme le génie sort de la lampe d'Aladin, sorti d'un parfum, là, dans une soupente à Paris. Un soir chaud d'automne, quand les deux yeux fermés en un soir chaud d'automne, je respire l'odeur de ton sein chaleureux, je le vois se dérouler des rivages heureux, alors qu'il a les yeux fermés.
42:36 En littérature, c'est ce qu'on a appelé à partir de Baudelaire le paysage intérieur. Ne cherchez pas une description anecdotique, il ne s'agit pas d'évocation, il s'agit d'évocation, et dans évocation il y a vocal, vous savez, la voix. Je vois se dérouler des rivages heureux qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone. Une île, le groupe complément continue, n'est-ce pas ? Je vois, je vois, une île paresseuse où la nature donne des arbres singuliers et des fruits savoureux.
43:08 Et hop, on a les saveurs. Vous voyez, un parfum a appelé les saveurs. Des hommes dont le corps est mince et vigoureux et des femmes dont l'œil par la franchise étonne. Guidé par ton odeur vers de charmants climats dont on sent qu'ils sont bien lointains, je vois rempli de voiles et de mâts encore tout fatigué par la vague marine, Le parfum des verts tamariniers, mais que de sensations. Vous comprenez pourquoi on parle d'impressionnisme ? Ce n'est pas des sentiments, c'est des sensations. Ce n'est pas seulement le cœur qui parle ici, c'est le corps.
43:55 Voilà ! Pendant que le parfum des verts, d'abord le mot fatigue qui revient longtemps, les feux d'un soleil monotone, une île paresseuse, un port rempli de voiles et de mâts, encore tout fatigué, les voiles et les mâts, au pluriel, par la vague marine. Tout ça c'est des sensations, si corporelles la fatigue, la langueur, comme on dit très bien en français. « Pendant que le parfum, et voilà pour les narines, des verts tamariniers qui circulent dans l'air comme les sons, comme les goûts circulent dans l'air et m'enflent la narine, se mêlent dans mon âme au chant des mariniers. »
Sed non satiata et L'Invitation au voyage
44:39 Bon, on ne va pas rester là-dessus, on va continuer sur des parfums, sur des évocations de parfums par Baudelaire dans d'autres contextes. Alors je vais peut-être demander là, est-ce que… J'ai donné bizarre déité brune comme les nuits. Non ? On l'a celui-là ? Alors, attends, attends, parce que moi je vais le trouver. Je vais le trouver, je sais où le trouver. Voilà, voilà, voilà. Alors là, je prends mon truc. Voilà. Ah non, ça c'est mon, ça c'est le A, oui, oui, pardon. Voilà. Voilà.
45:18 Alors, les fleurs du mal, voilà. Et voilà. Bizarre déité brune comme les nuits, je crois que c'est, je ne me rappelle plus, c'est Sed non satiata, non ? Oui, c'est ça. Je te le met en ce moment. Ça marche, impeccable. Je suis toujours ébloui par la technologie d'aujourd'hui. Quel gain de temps. Merci Pierre-Alain, merci à Technologie. Bon je ne vais pas faire comme ma grand-mère qui, lorsque l'électricité est arrivée dans son village en Corse, n'arrêtait pas d'allumer et d'éteindre le bouton de la lumière.
45:54 C'est merveilleux. Sed non satiata. En latin ça veut dire « mais pas satisfait ». Bizarre déité, brune comme les nuits. Vous voyez que ça reprend encore parfum exotique. Elle est brune, la fille, elle est métisse. Au parfum mélangé de musc et de havane. Vous voyez que ces odeurs, qu'on a été censé s'éloigner pour raffiner, parce que ça sent trop les origines érotiques de la sensibilité olfactive, et bien non là, le musque est assumé.
46:28 Bizarre déité brune comme les nuits au parfum mélangé de musques et de Havanes, vous pouvez penser aux cigares, à ce que vous voulez, œuvre de quelque obi, le Faust de la Savane, le télescopage entre le monde germanique, Faust et la Savane, sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuit. Je préfère au Constance à l'opium aux Nuits. Je suis navré de vous engombrer avec ma voix off, mais qu'est-ce que vous voulez, vous pouvez mettre tellement beau, mais en même temps ici vous risquez de passer à côté.
47:00 Le Constance, vous ne vous y trompez pas, c'est le nom d'un vin, un fameux vin de l'Afrique du Sud. L'Afrique du Sud fait d'excellents vins, qui a un climat méditerranéen. À l'opium, ça vous savez ce que c'est, et au nuit il y a S au nuit, il y a O au singulier et nuit au pluriel, ça veut dire qu'il s'agit des Nuits Saint-Georges, des Feines-Bourgogne. Voilà, je préfère au Constance, à l'opium, au nuit, l'élixir de ta bouche où l'amour se pavane.
47:30 « Quand vers toi mes désirs partent en caravane, » donc les désirs, vous voyez, sont altérés comme des dromadaires dans un désert, la caravane, moi je prends le texte à la lettre, j'interprète pas, « Quand vers toi mes désirs partent en caravane, et voilà la bouteille de coca toute fraîche qui vous attend, pardon pour le sacrilège, tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis. » Bon, j'arrête ici parce qu'après c'est en plus les yeux que le parfum, mais on va continuer la série.
48:07 Et je pense ici à l'invitation au voyage, sans doute un des cinq poèmes les plus célèbres de toutes les fleurs du mal, n'est-ce pas ? Qui n'est pas centré uniquement sur le parfum, mais tout de même, mais jugez plutôt. Rappelez-vous dans Parfum exotique, il fermait les yeux et tout un univers, la dominante subsaharienne, sortait, je le dis, comme le génie d'Aladin tout à l'heure, sort du petit flacon, sortait de ce parfum de l'intimité, pour tout d'un coup agiter tout un monde détaillé.
48:48 Ici vous avez Baudelaire qui a un rapport en général ambivalent à la féminité. Tantôt la femme c'est l'impur, c'est la femme de la Bible, c'est la prostituée, c'est la Babylone qui a entassé sur elle tous les péchés de la création, la Kundry de Parsifal, on l'a déjà vu. Et puis il y a une autre relation très tendre, très émouvante, beaucoup plus généreuse à l'égard de la féminité, qui est le rapport à une femme, y compris à une amante, à une maîtresse, mais comme une sœur.
49:22 Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d'aller là-bas, vivre ensemble. Attention, ce n'est pas un poème sur le voyage, c'est un poème qui invite au voyage et tout l'intérêt philosophique, n'oubliez pas qu'on est en philosophie, Il semble vous le faire oublier, mais là je fais une piqûre de rappel. L'invitation au voyage, ce n'est pas le voyage, c'est la perspective du voyage. Alors, ne compliquons pas pour l'instant, continuons. Aimer à loisir, cela entendue là-bas, aimer et mourir au pays qui te ressemble.
49:58 Bon allez, ça fait plusieurs fois que j'hésite, donc je vous le dis. Il y a des imbéciles qui ont noirci des pages et des pages D'où il parlait quand il dit « là-bas vivre ensemble ». Il y en a qui ont dit que c'était la Hollande, parce qu'il parle de canaux à la fin, vous verrez, magnifique. Coda à la fin, je parle comme en musique, les derniers vers, « vois sur ces canaux, dormir ses vaisseaux dont l'humeur est vagabonde ». Alors dans les canaux, c'est la Hollande, forcément. Et puis un pays où il y a beaucoup de ports, de voiles, de mâts, de voyageurs.
50:30 D'autres disent non c'est le Portugal. Lorsque Baudelaire n'y met pas les végétaux, il est entendu dire que Lisbonne, ça l'attirait, c'est vrai, dans sa correspondance, il dit « j'irais bien Lisbonne, là-bas, les habitants ont banni le végétal irrégulier, il n'y a que le métal, le marbre et l'eau ». Bref, vous allez voir pourquoi essayer de faire des interprétations alors que le poème dit très bien « Où est-ce là-bas ? ». Donc, je reprends et je m'enchaîne cette fois. Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d'aller là-bas, vivre ensemble, aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble, déjà c'est une indication, les soleils mouillés de ces ciels brouillés.
51:12 Si on n'est pas dans Monet là, quand je vous dis que c'est contemporain impressionniste, on dit « Oh, c'est des correspondances un peu artificielles ». Non, non, regardez bien ! Visualisez ce qu'il est en train de dire et vous avez un tableau de Monet. Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes, si mystérieux de tes traîtres yeux brillants à travers leurs larmes. Et là le fameux refrain, on va monter un peu, merci, là tout n'est qu'ordre et beauté, ah le romantisme est fini.
51:44 L'ordre c'est le classicisme, c'est un néo-classicisme, on voit qu'on est passé par le Parnasse, mais avec une vibration, sans la froideur sculpturaliste, Les Marmoréennes, ça vient de Marbre, du Parnasse, qui a été très utile pour réapprendre à faire des vers bien frappés. Ça c'est bien, c'est ce qu'on doit au néoclassisme, mais ça restait un peu froid, donc le romantisme revient, la vibration est là avec Baudelaire, mais dans des vers formellement très nervurés. Regardez bien, là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté.
52:25 Ni calme, ni volupté, ni ordre ne sont romantiques. Si, les romantiques sont une volupté, mais une volupté négative que la volupté de la mélancolie. Donc, enchaînons. Des meubles luisants, là c'est pour les yeux, polis par les ans décoreraient notre chambre. Les plus rares fleurs nous y voilà, mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l'ambre. Alors les ciels sont brouillés, n'est-ce pas ? Allez distinguer où finit la mer, où commence le ciel, où finit l'eau, où commence la terre.
Symbolisme, impressionnisme et évasion
52:59 Et bien là, pareil, allez savoir les vagues senteurs de l'ambre, les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale. Regardez toutes les sensations qui déferlent dès qu'on dit la splendeur orientale. Tout y parlerait à l'âme en secret. Et bien voilà la réponse, ni la Hollande, ni le Portugal, ça y est dans le texte, sa douce langue natale. Si vous voulez comprendre toute la poésie inaugurée par l'initiative baudelairienne, donc la modernité poétique pratiquement, qu'on appelait à l'époque symbolisme, mais ça nous est égal, aucun des poètes ni Verlaine, ni Rimbaud, ni ceux qu'on appelle symbolistes, ne se sont eux-mêmes appelés symbolistes, peu importe ces mots-là. Ce qui est important, c'est de voir que ces C'est contemporain du mouvement Impression.
53:47 Et que donc, je répète les éléments analytiques à retenir pour s'y retrouver et pour les identifier comme impressionnistes, c'est l'omniprésence de la sensation, ou avec la présence indispensable du corps, par l'ouïe, par la vue, par l'odorat, par le toucher. Il y a bien dans les correspondances de Baudelaire, il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, doux comme les hautbois, voilà pour l'oreille, vert comme les prairies, voilà pour l'œil, vous voyez.
54:18 Tout ça ce sont quand même des impressions sensibles, on énumère les sens, la vue, l'ouïe, l'odorat. Donc la sensation c'est plus près du corps que le sentiment. Je n'ai rien ni contre l'un ni contre l'autre. Ce qui est important c'est ces distinctions. Donc tout y parlerait à l'âme en secret. Si vous voulez comprendre tout ce mouvement-là, je reviens à propos de ça, cette douce langue natale, Vous me direz pourquoi il insiste là-dessus. C'est parce que le secret de ce courant littéraire, je préfère ça que le mot école, c'est plus dynamique, ce courant, il y a une métaphysique néo-platonicienne immanente à ce courant.
55:03 J'ai l'air de compliqué, pas du tout. Le mot clé de ce courant c'est l'évasion. Il s'agit de s'évader, ça y est, l'invitation au voyage. On vous invite à « escape » comme on dit, « s'échape », pas comme on dit encore chez moi, « s'échapper », n'est-ce pas, s'évader. Et ça c'est typique de la modernité. On ne va pas reprendre toute la thématique du divertissement depuis Pascal, on devrait, on devrait, mais je suppose ici que c'est acquis, n'est-ce pas ?
55:35 Vous savez, Pascal qui disait que quand je me suis mis à examiner le malheur des hommes, je me suis aperçu qu'ils venaient de ce qui ne peut demeurer en repos dans une chambre, qu'il ne faut pas être en face de soi, mais qu'il faut toujours que quelque chose vienne vous divertir, de nouveaux paysages, de nouveaux spectacles. Sauf que lorsqu'on voyage pour de bon, on risque d'être ensuite… Mettons que j'aborde dans un pays lointain, cette fois, pour en goûter toutes les sensations, rapidement je vais apercevoir le nombre de points communs qu'ils partagent avec l'endroit d'où je suis parti.
56:12 Et comme dit Baudelaire dans le voyage, « amer savoir celui qu'on tire du voyage ». Pas de l'invitation au voyage, vous voyez pourquoi je les distinguais tout à l'heure. Non, pas de ce que j'avais en vue quand j'avais envie de voyager, mais le voyage réel s'expose à des déceptions. Le monde monotone et petit aujourd'hui, je cite Baudelaire dans Le Voyage, dernier poème des fleurs du mal, « Partout, toujours, nous fait voir notre image, deux points, attention c'est dur, un oasis d'horreur dans un désert d'ennui ». Voilà la condition humaine pessimiste pour ce courant symboliste.
56:51 Mais qui revient au paradis et dans la volupté, et qui s'évade de cette réalité qui n'est qu'un oasis d'horreur. Mais si on veut en changer et aller ailleurs, on retrouvera les mêmes problèmes dans un désert d'ennui. Donc l'idéal c'est de se convaincre à soi-même, n'est-ce pas, qu'il y a un ailleurs, que ça ferait bien d'y aller, en tout cas ça fait du bien d'y rêver, de se le représenter. Alors pourquoi je lui dis tout ça ? Parce que ça a l'air de contredire une maxime Nervalienne que j'ai souvent répétée, l'ignorance ne s'apprend pas.
Semper eadem : s'enivrer d'un mensonge
57:30 Comment me convaincre moi, n'est-ce pas, que quelque chose dont je sais que c'est une illusion, qu'ailleurs il y a une solution, si je vais ailleurs, si je change, si je fais un déplacement local, comme on dit chez Aristote, Sachant que c'est une illusion, pourquoi je peux tomber sous le charme de quelque chose ? Je sais que ce n'est jamais qu'une illusion, que c'est parce que je ne pars pas que ça va. Eh bien, je vais faire appel à encore un poème de Baudelaire qui s'appelle « Semper eadem » où il y a la réponse.
58:04 Extrêmement ambivalente comme vous allez voir. Et de nouveau, on va se retrouver au lit avec une maîtresse. On va prendre Semper eadem. Et ça veut dire tout simplement, c'est vrai que tout le monde n'est plus latiniste, maintenant toujours la même, Semper eadem. Alors vous voyez, il y a des guillemets, ça veut dire qu'il fait parler la femme avec qui, dans les bras, la femme avec laquelle il est au lit.
58:40 « D'où vous vient, disiez-vous ? » Donc elle s'adressait à lui. « D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange ? » Oui Baudelaire c'est le poète du spleen, comme tout son courant. « D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange montant comme la mer sur le roc noir et nu ? » Et qu'il se passait toujours cette urancie d'être envahie comme par une marée comme ça, n'est-ce pas ? C'est joli comme une marée montante par la mélancolie. Réponse, vous voyez, la réponse est rapide, avec un tiret.
59:12 Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, là on ne parle pas du jeune homme qui est puceau ou de la Vierge, non. Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, c'est Baudelaire qui parle, vivre est un mal, c'est un secret de tous connus. Je ne veux pas dire que je partage ce qu'il dit. Il est clair. Une douleur très simple et non mystérieuse. Et comme votre joie, attention, ce n'est pas très féministe, tout ce qui va suivre, j'espère que Sandrine Rousseau ne l'écoute pas, et comme votre joie éclatante pour tous, cessez donc de chercher ô belle curieuse, vous avez entendu pourquoi ? J'ai l'air triste comme ça. Et bien que votre voix soit douce, taisez-vous.
59:56 Oui, sois belle et tais-toi, non ? Il y a plus important que ça. Regardez bien, la phrase capitale arrive, taisez-vous, ignorante, âme toujours ravie, bouche au rire enfantin, plus encore que la vie, la mort nous tient souvent par des liens subtils. La phrase la plus importante qui contredit Nerval que l'ignorance ne s'apprend pas. « Laissez mon cœur s'enivrer d'un mensonge, donc je sais que c'est un mensonge, mais bon sang, ne me gâchez pas mon illusion en parlant, en riant. »
1:00:36 Vous voyez la difficulté de la modernité ? Vous voyez pourquoi j'insistais sur le fait que l'invitation au voyage, C'est plus malin. Le voyage lui-même, parce que je suis bercé, je rappelle, les littéraires le savent sans doute, mais je rappelle à beaucoup d'autres, que L'Invitation au voyage sert de titre à un poème des Fleurs du Mal qu'on vient de lire, mais aussi à un poème en prose, dans le recueil des poèmes en prose intitulé Le Spleen de Paris, de Baudelaire aussi, où il détaille plus le fait que quand on est dans un...
1:01:14 Dans un bateau qui est au port, donc là où il y a l'invitation au voyage. Je suis parti de tout à l'heure, un parfum exotique, je vois un port rempli de voiles et de mâts, vous voyez, là, ils sont à l'arrêt, ils ne sont pas à l'arrêt, ils sont toujours en train de bouger un peu dans le port, et Baudelaire est très subtil, d'une manière arythmique. C'est un mouvement qui paraît régulier, qui l'est par certains côtés, mais avec de temps en temps, pas quelques dissymétries qui semblent venir, j'allais dire presque épicées, cette régularité.
1:01:51 Et là, je m'aperçois que je pense aux mémoires d'une autre amie qui avait fait il y a très longtemps, une mémoire de maîtrise en littérature, Alors, lettre sur... Un parallèle entre l'itinéraire du narrateur dans la recherche de Proust, dans la recherche du temps perdu, et dans l'itinéraire initiatique de Parsifal, de Wagner, elle avait fait un parallèle de la fidélité à la grâce, ça s'appelait, c'est le thème commun dans les deux itinéraires, de la fidélité, celui qui est accroché au jupon de la mère à la grâce.
1:02:28 Je me rappelle justement qu'on retrouvait ce problème de la fidélité qui est comme une fixation, je cherchais le terme au sens freudien, qui peut être mortifère. Mais laisser mon cœur s'enivrer d'un mensonge, vous voyez la difficulté. Comment faire exprès de savourer quelque chose dont je sais qu'en même temps que c'est une illusion ?
1:03:05 Or, oui, dans son mémoire, je cite cette amie-là qui avait fait ce parallèle par le fait qu'elle avait trouvé dans Rousseau, Elle disait que la cinquième promenade de Rousseau, que je cite souvent par ailleurs, est la matrice de tout ce qu'il y a de moderne du point de vue strictement poétique dans cette littérature. Or, Rousseau dit très bien, le flux et le reflux de cette eau, là je cite mot pour mot la cinquième promenade de Rousseau, enfin ce passage-là, son bruit continu, on en était là, non, avec les bateaux dans le port, Son bruit continu.
1:03:45 Et les choses continuent, mais renflées par intervalles, vous voyez, la petite arythmique récurrente aussi. Bref, de creuser ce détail prouve à quel point il y a un recours à l'hypnose, si je voulais. De même que, prenez les berceuses, j'ai travaillé là-dessus à l'époque où j'avais participé à un appel en tant que chef de projet du centre de formation et de promotion musicale que j'ai dirigé grâce à Rosembault.
1:04:15 Au Niger, puisque c'est l'argent venu de Bruxelles, j'ai travaillé avec un projet UNESCO adéquat sur les berceuses dans le monde entier. Il en prend un coup le relativisme, ouais ça c'est vrai pour nous mais pas pour les bantous mais pas pour les indiennes amazoniques. Il n'y a aucune culture au monde où la berceuse c'est un hard rock déchaîné, non. La berceuse est toujours lent, c'est toujours extrêmement récurrent comme métrique, régulier, monotone, hypnose.
1:04:46 Dodo l'enfant do, allez-y après en bantou, en ce que vous voulez. C'est cet effet que fait aussi le bercement des flots sur la quille, de l'esquif dans lequel on se trouve logé. Maintenant je généralise un petit peu, et c'est pour ça que je reviens à à l'invitation au voyage et à cette attitude qui caractérise la modernité, on ne le répétera jamais assez. Et là, je vais vous demander un petit travail, un effort d'abstraction.
Révision : la philosophie interroge les mots
1:05:31 Le temps que nous ne nous sommes pas entretenus, ça permettra de faire une très rapide révision, je vous rassure, mais fondamentale, d'éléments fondamentaux, depuis les toutes premières vidéos jusqu'à maintenant. Si vous regardez bien, j'ai toujours commencé par, c'est normal, parce que le programme de philo commence comme ça d'ailleurs en terminale aussi, Ce qui commence par dire quelle est la nature et l'origine de la philosophie, autrement dit qu'est-ce qui est proprement philosophique ? De quel discours peut-on dire qu'il est proprement philosophique et non pas scientifique, religieux ? Il n'y a aucune contradiction pour l'instant dans tout ça, mais ce n'est pas les mêmes champs. Ce n'est pas le discours scientifique, ce n'est pas le discours religieux, ce n'est pas le discours de l'opinion au café du commerce, C'est pas le...
1:06:28 Le discours poétique, c'est ce qui est propre à la philosophie. Et on s'était aperçu, donc j'y vais rapidement, sinon ça nous emmène loin, que philosophie c'est interroger les mots qui nous servent de médiation vis-à-vis du réel, et montrer à quel point ces mots sont problématiques, étant bien entendu, Qu'un problème est plus qu'une question. Un problème, quelle aurait-il une question ? Ce n'est pas un problème. Le problème, c'est quand à la question, donc le point commun c'est que c'est aussi des questions, un problème, une question mais à laquelle on ne peut pas répondre.
1:07:14 Attention, il y a deux éléments. Immédiatement, c'est un, et deuxièmement, par oui ou par non. On ne peut répondre ni par oui et par non, ni immédiatement. Il faut faire un détour, c'est ça la philosophie, n'est-ce pas ? Et surtout, ça consiste à essayer de répondre à la question des valeurs, que dois-je faire, que ne se pose pas le scientifique, là je vais vite, je vais dire pourquoi on ne peut pas le confondre. Le philosophe a besoin de rigueur, je reviens à ma rêverie analytique de tout à l'heure, il a besoin de rigueur, dans ce sens il se rapproche du scientifique, sauf qu'il veut de la rigueur, non pas seulement dans la réponse à la question que puis-je savoir, Alors qu'on se pose aussi bien, vous êtes d'accord, au CNRS, on ne le répétera jamais assez, que se pose le géologue, que se pose l'astrophysicien, que se pose le biologiste, tous, je veux savoir.
1:08:00 Donc c'est passé. On n'interdit pas du tout aux philosophes de se poser toutes ces questions, mais ce n'est pas ça qui le spécifie, là il est plutôt en concurrence, et souvent malheureux dans ce domaine-là. Par contre, à la question « que dois-je faire ? », c'est Kant qui a fait ses grandes distinctions, « que dois-je faire ? », ça n'a plus rien à voir avec le cognitif, avec la question que puis-je savoir. Je ne veux pas le répéter, mais si, je vais encore le répéter, parce que je suis toujours heureux de voir que nous avons de nouvelles adhésions et de nouveaux compagnons de route, compagnes de route comme vous voulez.
1:08:41 Et qui n'ont peut-être pas si souvent entendu répéter que quand il s'agit de savoir quelle est la composition chimique de l'albumine. On va mieux s'adresser aux biologistes qu'aux philosophes. On est tous d'accord. Mais savoir si je dois achever un proche qui m'est très cher, mais qui a une maladie incurable et dont il souffre, atrocement, est-ce que je dois l'achever, l'euthanasie ou le garder ? Là, c'est la question que dois-je faire ? Ça n'a plus rien à voir avec la connaissance.
1:09:21 La connaissance, je l'ai puisée, le médecin m'a dit tout ce que je pouvais savoir. Il me dit « voilà, si vous voulez l'euthanasie, on peut faire ça, si vous ne voulez pas, c'est vous qui décidez ». On me renvoie à moi, on a bien raison, c'est autre chose, c'est plus l'affaire du spécialiste cognitif. Ça c'est le champ spécifiquement philosophique. Je vais vite, je n'ai pas dit que ça c'est la philosophie sans rapport avec les autres parties de mes interventions, et pourtant, ce que je viens de dire de la philosophie, on peut le dire de l'homme.
1:09:56 Car l'homme est l'animal qui parle et on retrouve les mêmes spécificités. Vous savez, dans l'œuvre de Diderot, on trouve cet évêque qui est face à une cage dans laquelle on vient d'amener un orang-outan. C'est la première fois qu'on en voyait en Europe, au XVIIIe siècle. Sans doute, ramené par des Hollandais de leurs Indes néerlandaises, de l'actuelle Indonésie, n'est-ce pas ? Un orang-outan. L'évêque le regarde super. Il n'avait jamais vu un animal qui puisse faire penser à ce point à un être humain et il lui dit, en bon évêque qui connaissait sa métaphysique, « parle et je te baptise ».
1:10:39 Vous voyez ? Donc, cette spécificité-là, le fait que… Je ne veux pas aller trop vite, je reviens à l'arrière. Ce qui est spécifique de la philosophie, ce n'est pas « qu'est-ce qu'une étoile ? », ça c'est de l'astronomie. C'est « qu'appelles-tu une étoile ? », ce n'est pas la réflexion sur la chose mais sur le mot. Une étoile, après j'écoute attentivement ce que l'a dit l'astrophysicien. Par contre, vous savez, quand on dit « qu'appelles-tu la démocratie ? », « qu'appelles-tu la justice ? », « qu'appelles-tu la paix ? », « qu'appelles-tu la guerre ? », ça devient beaucoup plus problématique.
1:11:20 Donc voilà, Aristote, ceux qui s'inscrivaient chez lui en première année, on dirait maintenant aux débutants, il leur disait toujours il faut commencer par l'Organon, qu'on traduit par la logique, c'est-à-dire la science du logos des mots, puisqu'on va employer la logique, le logos dans toutes les disciplines scientifiques, géologie, astrologie, zoologie, n'est-ce pas ? Ça veut dire discours sur, discours sur la terre, géologie, discours sur les animaux, zoologie.
1:11:53 Vous voyez, avant de parler de toutes ces réalités, comme on voit que chaque fois on va parler des discours qui les désignent, logoi, il vaut mieux tout de suite travailler l'outil par lequel on les désigne et qui va nous servir dans toutes ces disciplines. Eh bien c'est pareil. Or, vous voyez, ça nous renvoie à l'homme qui avait, comme disent les Écritures, le privilège de nommer les créatures.
1:12:28 Pas seulement de communiquer, les dauphins, les abeilles savent très bien se communiquer, la nourriture par exemple, sa distance. Bien sûr, c'est des dossiers qu'on a souvent abordés, je ne reviens pas. Il ne s'agit pas de communiquer, de faire de l'information seulement. Ça, les abeilles savent le faire. Les oiseaux qui font le guet, un merle qui fait « bleu », ils s'envolent tous avant qu'un prédateur ait pu surgir. Ça, c'est de l'information. Parler, c'est différent. Parler, c'est différent. Il s'agit de donner un nom.
Notre modernité : Lumières et révolutions
1:13:02 Toi t'es un âne, toi t'es un bœuf, bref. Donc Adam a le privilège de nommer les créatures, et c'est comme ça qu'ils s'en remettent. Pourquoi j'ai fait ce détour ? Parce que ce n'est pas fini. Ce que je dis de la philosophie, je peux le dire de l'homme, et ce que je dis de l'homme en général, donc je ne sais pas moi, s'il surgit entre Néandertal et Sapiens, ce n'est pas mon problème, c'est le problème des spécialistes. En tout cas, le problème rebondit, Et on y revient à l'autre.
1:13:34 La modernité dont je vous entretiens toujours, parce que c'est un terme relatif, je veux être rigoureux aujourd'hui. Si je vous dis la modernité, point, il y en a qui disent que la modernité est terminée lorsqu'on arrête de rester au stade de la chasse et de la cueillette, et qu'on commence à être sédentaire et à créer des villes, des cités, ou même à l'agriculture. Alors, pour eux déjà, c'est trop moderne. Les historiens, maintenant, quand vous faites des études d'histoire, ce qu'on appelle les temps modernes, c'est ce qui succède au Moyen-Âge.
1:14:10 Donc, dès le XVIe siècle, on commence à être modernes. Je ne parle pas de ces modernités-là. Donc, je précise de laquelle je parle pour être clair et honnête. de la vôtre, de modernité, de la mienne, de la nôtre, celle qui est déclenchée par deux grands craquements qui ont lieu dans un mouchoir de poche temporelle qui est la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Il faut deviner la révolution industrielle anglaise et dans la foulée la révolution politique française.
1:14:43 Il faut les deux, hein ? Les deux produisent une déflagration dont nous ne sommes pas sortis. Ça, c'est ce que j'appelle notre modernité. Or, quel rapport avec ce que j'ai dit sur le langage et sur que c'est semblable à l'apparition d'un bon moment, je suis en train d'en faire l'équivalent de l'apparition de la philosophie, voire de l'apparition de l'homme ? Vous voyez ma superposition ? Eh bien, le point commun, c'est qu'à partir, je vais vite, Quand on voit le travail de sape qui a été fait contre l'aliénation religieuse pendant le siècle des Lumières, ce travail de sape qui fait dire au poète Alfred de Musset, par rancune contre cette démystification opérée par le siècle des Lumières, par Voltaire en particulier, c'est le fameux passage où le poète dit « Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire voltige-t-il encore sur le poète ? »
1:15:42 Sur tes os décharnés on voit la sculpture où il est tout maigre. Vous voyez, sous-entendu, il y a eu un travail comme la termite qui ronge le bâtiment là. Et ce bâtiment c'était avant tout le religieux sur lequel… Vous voyez le rapport maintenant avec l'homme en général ? Jusqu'au siècle des Lumières et a fortiori au monde qui en est issu après la Révolution française, les réponses précédaient les questions. Les conditions humaines, on pouvait poser des questions, on en pose depuis les Chinois, les Hindous, la Mésopotamie, l'Égypte, n'en parlons pas.
1:16:21 La philosophie à partir de Platon, Aristote, Socrate, ce n'est pas les questions qui manquent. Sauf que ce qui n'était jamais mis en question, c'est la réponse qui les précède et qui était le secteur sacré et religieux. Regardez l'apogée de la philosophie du XVIIe siècle, de la philosophie dite classique, où on dit encore les cartésiens, non pas parce qu'ils sont tous d'accord avec tout ce que dit Descartes, mais parce qu'ils se situent, ils s'engouffrent dans le sillage ouvert par Descartes, par le navigateur Descartes, parce qu'il s'aventure avec son cogito comme la vague de Colomb sur des mers qui n'avaient jamais été frayés d'abord.
1:16:56 Oui, les Spinoza, les Leibniz, ils respirent en Dieu, ils n'ont pas la même conception de Dieu, mais peu importe, Jésus, Jésus, tout se passe dans, par et à travers Dieu. Et voilà, c'est là qu'apparaît le siècle des Lumières. Donc vous voyez pourquoi je fais ce travail en abîme ? Comme si les conditions humaines n'aient pas surgies comme Athéna de la tête de Jupiter, la cuisse c'est Héphaïstos, le corps de Jupiter est plein de dieux.
1:17:44 Et oui, on a fendu le crâne de Jupiter, il est sorti Athéna avec ses armes. Non, ce n'est pas comme ça que l'homme apparaît sortant de l'animal tout d'un coup un 31 décembre à minuit de je ne sais quelle année, il y a des millions d'années, ce n'est pas comme ça. L'homme ne cesse de se faire avec vous, avec nous. Il est le mouvement lui-même, il n'est pas l'origine du mouvement, ni sa fin, il est le mouvement lui-même. Des fois s'enlise et des fois rebondit. Il y a la révolution après le siècle des Lumières. Pour la première fois l'homme est obligé, c'est ça notre modernité.
1:18:21 Et c'est ça que voudrait bien oublier Baudelaire. J'y reviens quand il dit « Laisser mon âme s'enivrer d'un mensonge ». C'est-à-dire oublier que j'en sais trop, que je sais que tout ce qui fait que jusqu'ici le monde était supportable a été pulvérisé par la critique des Lumières. Donc les solutions ne peuvent être que terrestres à partir de là, vous voyez. L'esthétique a commencé par remplacer le religieux, puis le politique a remplacé l'esthétique, c'est un peu l'histoire de la modernité que je rappelle là.
Le pourri en cuisine : dosage et sublimation
1:18:58 Voilà, c'est partie de choses aussi légères que les parfums. Vous vous rappelez, on était parti d'une citation d'Albert Samain. Et puis, léger comme un parfum, joli comme un sourire, c'est cette air vieille France ici que tout respire et partout cette odeur pénétrante des buis. Ça semblait aussi léger que des bulles de champagne, et non ! Parce qu'on est venu buter sur cette étrange ambivalence qui fait que les parfums les plus suaves Les bambouves sont toujours très proches d'odeurs détestables, c'est très curieux, ou alors ce n'est qu'une différence de degré. Je résume un peu tout ce qu'on a vu là, c'est pas évident.
1:19:43 Et on retrouve ça dans le goût. Avec Caroline, nous avions souvent réfléchi sur l'importance du pourri dans l'excellente cuisine. Du pourri, façon de parler, mais enfin, écoutez, la bibine, le vin, et d'autant plus que le vin est bon, C'est de la fermentation. C'est une question, à partir de quand le liquide n'est plus seulement fermenté, mais il est carrément foutu, il est pourri. Il y a un seuil entre les deux.
1:20:14 On comprend mieux le texte de La Bruyère que je vous répète maintenant car il reprend du sens. Il est dans l'art, l'art de faire du vin par exemple, un point de perfection, Comme, à l'image d'eux de la même manière que, comme de bonté ou de maturité infrigure, de maturité dans la nature. Qui le sent a le goût parfait ? Qui est en deçà ou au-delà a le goût défectueux ? Vous voyez, vous avez tous des fruits des fois dans la belle saison, elle arrive la belle saison, on va avoir des fruits. Et qu'est-ce que nous avons ? Il faut les manger maintenant ?
1:20:53 Ils sont un peu trop verts parce que dans les grandes... Je repasse maintenant, pour trouver des avocats comme en Afrique, ils sont durs comme de la pierre. Je ne parle pas de fruits, mais il y a des fruits. Mais si je les laisse trop longtemps, ils seront immangeables. Entre les deux, il y a un point idéal. C'est cette question de dosage, de curseur sur lequel je voudrais attirer votre attention. Quand on raisonne en termes dynamiques et non plus statiques comme ça, ce n'est pas un point d'endroit déterminé. On s'étonne moins que les choses apparemment les plus contradictoires, les odeurs repoussantes et les odeurs les plus suaves arrivent à se télescoper.
1:21:32 Mais je reviens au goût. Le pourri, quel rapport ? Oui, d'accord, on veut bien que le vin, la fermentation, c'est un début de pourrissement, mais il n'y a pas que le vin. Le fromage c'est quoi ? Qu'est-ce que ça veut dire affiner un fromage ? Sinon avoir la patience, d'attendre un peu, qu'il pourrisse un peu avant de le consommer, il est tellement meilleur. « Vous aimeriez le roquefort sans les moisissures ? Moisi ! Moisi ! C'est dégoûtant le moisi ! »
1:22:03 Écoutez, les alvéoles du Roquefort, c'est ça ! C'est délicieux ! Bon, c'est un peu... c'est un peu... scabreux, mon histoire. Et je rappelle que je ne suis pas le seul, que Freud a vu cette vertigineuse intuition de dire que le refoulement du sens olfactif chez l'homme, Encore que j'ai vu au Niger, des Touaregs qui sentent qu'il y a un puits où il y a de l'eau à plus de 2 km quelquefois par l'odorat.
1:22:38 Tellement que c'est vital pour eux, l'odorat est entraîné à sentir la moindre trace d'humidité. Or justement, puisqu'on parle d'odeur et d'eau, les eaux croupies, les eaux putrides ont des odeurs beaucoup plus fortes que l'eau pure qui est, comme vous le savez, inodore, incolore et sans saveur. C'est pas de cette eau-là que viennent les parfums.
1:23:15 Et donc, vous voyez tout à l'heure Boulard parler de musc, c'est ça que j'appelle le côté scabreux, c'est que, en sens que l'énergie apportée, je résume maintenant, j'arrête de tourner autour du pot, l'énergie apportée par l'élément libidinal, qui est foncier dans la relation à l'odorat chez les mammifères, qui joue un si grand rôle dans la sexualité, et donc dans la reproductivité, C'est pas un enjeu secondaire des mammifères. L'énergie vient de là, par contre, ça c'est le contenu, mais la forme, avec des millénaires d'histoires, de traditions, de cosmétiques, de sublimations en termes freudiens, vous donne à peu près toute l'histoire de la cosmétique.
L'indéterminé et le fini, des Grecs aux modernes
1:24:01 Et donc, après avoir ironisé sur ces parfums qui puent, Caroline a le mérite de dire qu'elle pose un vrai problème. Et le problème que philosophiquement nous intéresse, c'est qu'ils nous mettent sur la piste d'une des dichotomies les plus importantes de la pensée philosophique, C'est celle qui oppose l'indéterminé qui montrera du doigt une odeur, ça a l'air d'être indéterminé, une odeur, un son, un parfum.
1:24:36 Tout ça n'a pas des contours bien définis. Il y a fini le contraire de indéterminé. Là, c'est déterminé. Les colonnes du Parthénon, c'est bon, c'est clair. Le rouge sur le vert, c'est clair. Mais l'indéterminé, si vous regardez bien, je parlais d'impressionnisme tout à l'heure, mais qu'est-ce qui se passe à partir de la modernité poétique, on l'a vu avec Verlaine tout à l'heure ?
1:25:12 Et pour cela préfère l'impair plus vague, l'indéterminé plus vague et plus soluble dans l'air, quoi de plus indéterminé que l'élément aérien, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Les choses déterminées ont un poids au moins, même pas. Donc c'est un moment fondamental auquel on reconnaît un surgissement de la modernité. Par exemple, vous expliquez ça, un grec qui ne comprend pas, je parle d'un grec de l'antiquité bien sûr, pour lui c'est tout le contraire, le beau c'est ce qui est parfaitement achevé. D'ailleurs parfait veut dire terminer, vous le retrouvez en grammaire, dans le plus-que-parfait des langues anglo-saxonnes, Parfait, ça veut dire passé dans les conjugaisons en grammaire.
1:26:01 Achever, fini. Cette dichotomie de l'indéterminé et du fini, c'est à ça que nous renvoie à ça. C'est pour ça que j'ai passé en revue plusieurs poèmes de... On va encore en voir un, celui qui s'appelle « Lecteur as-tu quelquefois ? » C'est celui qui est dans une série de poèmes, je crois que c'est « Un fantôme ».
1:26:45 Merci. Tu commences par « lecteur, as-tu quelquefois respiré ? » C'est le parfum. Le parfum, voilà. Merci. Voilà, alors vous voyez encore Baudelaire, encore sur le thème du parfum, vous voyez qu'il en remet une couche. « Lecteur, je s'adresse à vous, à moi. As-tu quelquefois respiré avec ivresse ? » Et de toute façon, il y a ce trouble, même dans le corps qui est là.
1:27:17 « Et lente gourmandise, les goûts sont pas loin des parfums. Le lien qui unit le nez à la bouche, vous voyez. Que de fois, on n'en peut plus de sentir l'odeur d'un bon repas préparé par nos grands-mères. Nos mères, même quelquefois par nos compagnes, ça peut arriver, et que de fois, n'est-ce pas, on n'a qu'une envie, c'est de sauter sur la nourriture qui sent si bon.
1:27:50 Donc, lecteur, as-tu quelquefois respiré avec ivresse et lente gourmandise ? As-tu respiré quoi ? Ce grain d'encens qui remplit une église, ou d'un sachet, le musc invétéré. Si vous voulez, L'odeur du musc, vous la retrouvez chez les coiffeurs. Maintenant, c'est même synthétique, mais vous retrouvez cette odeur qui vient, je vous rappelle, d'une glande qui sert à l'appareil reproductif des mustélidés.
1:28:22 C'est la famille des ermines, des fouines, des mangoustes, des familles très odorantes qui s'enforment même de loin. Le musc qu'on extrait de leur glande joue un rôle fondamental dans la parfumerie classique. Regardez la deuxième strophe qui décrit les effets de cette révélation par l'odeur de quoi ? Charme profond, magique, dont nous grise.
1:28:55 Attention, là en un vers, vous avez tout le programme de la recherche du temps perdu, tous les volumes dont nous grise dans le présent, le passé restauré. Avec une odeur, vous avez toute l'épaisseur temporelle de nouveau là, qui est le propre de l'homme, de l'animal historique qu'est l'homme. Et dans un exemple, ainsi l'amant sur un corps adoré, donc par une odeur, sur un corps adoré, du souvenir, cueille la fleur exquise. Vous voyez cette épaisseur temporelle qui surgit tout d'un coup à travers un parfum. Ce n'est pas si léger que ça, et en même temps, ce n'est jamais très loin de multiples odeurs.
Deux moments dialectiques : l'exemple de la sécurité
1:29:46 J'en profite pour rappeler que je ne suis ni pour l'indéfinie, pour l'indéterminé, ni pour le fini, je ne choisis pas entre le grec et le moderne, je ne les renvoie pas non plus dos à dos, mais je rappelle que chacun, chacune de ses positions, Les situations sont des moments au sens dialectique du terme, c'est-à-dire qu'il faut absolument passer, chacun de ces deux moments est indispensable à la vérité.
1:30:19 On avait vu ça, je prends une analogie avec le thème de la sécurité, ceux qui ont la mémoire, je sais qu'il y en a de plus en plus parmi vous, et ça me fait plaisir, qui se rappelle d'une intervention précédente quand on en énonce la suite, on avait fait quelque chose sur le... comment résumer ça avec un titre ? La sécurité, c'est encore mieux.
1:30:53 La sécurité, voilà la question, est-ce que c'est réactionnaire ou est-ce que c'est progressiste ? C'est une valeur de gauche ou de droite, appelez ça comme vous voudrez. Et j'avais répondu que tout dépend du moment. On ne va quand même pas reprocher. Et je reviens mes berceuses à une mère avec son nourrisson dans ses bras, en train de le bercer, on ne va pas lui dire « mais arrête de l'habituer à la sécurité ! » Enfin quand même ! Il y a un moment nécessaire pour cet être hyper fragile, qui vient de subir un traumatisme peut-être le plus grand de sa vie, de passer de la perfection, de la température idéale, de l'absence d'effort pour se tenir debout.
1:31:42 de la nourriture qui arrive aussitôt qu'on a faim, de la suppression de toute distance entre le désir et sa satisfaction, voilà que tout d'un coup il faut pleurer, vagir, lutter contre le froid, contre la lumière. On renvoie à une magnifique étude d'Otto Rank dans le champ psychanalytique qui s'appelle le traumatisme de la naissance. On n'a pas besoin de faire un dessin. Et Chateaubriand, qui parle de sa date d'anniversaire, qui dit que c'est ce jour de l'année X où ma mère m'infligea la vie. On sent déjà le mal du siècle.
1:32:26 Eh bien oui, la modernité réactive, ce qui est fondamental chez l'homme, l'animal inquiet, l'animal malheureux, l'homme toujours un peu nouveau-né quelque part de la nature, n'est-ce pas ? Et qui n'est même plus rassuré, comme avant le siècle de lumière, par les réponses religieuses qui précédaient les questions. Voilà, je résume un peu tout ce qu'on vient de réaliser, l'air de rien à partir de choses apparemment impondérables, à peine tangibles, que sont des effluves.
1:33:06 L'exemple de sécurité est bien clair. Sécurité est nécessaire sur le moment, mais s'il n'y a que ça, ça devient de l'habitude et ça devient une contrainte. Quand il n'y a plus de prise de risque du tout, c'est aussi mortifère que s'il y avait le chaos. Et j'en avais donné une illustration qui me fait toujours rire quand j'y pense, c'est ce texte de Kafka qui s'appelle le Terrier, où c'est la confession d'un animal qui est vraisemblablement un rongeur, enfin un animal qui creuse des terriers.
Le Terrier de Kafka
1:33:42 Voilà, je dis ça parce que dedans, il y a aussi bien des carnivores comme le blaireau ou le renard que des rongeurs, comme la taupe. Bref, il y a un animal souterrain, on se demande si c'est une taupe, on ne voit pas très bien, peu importe, c'est pas précisé, qui passe son temps à nous raconter comment il construit son terrier, comment il fait des galeries, des trompe-l'œil, des fausses pièces, Il existe des trucs pour s'assurer sa sécurité, sa sécurité, sa hantisse, c'est qu'il y ait la dent d'un prédateur qui viennent dans un couloir tout d'un coup s'enfoncer dans ses reins.
1:34:22 Donc il est obsédé par ça. Alors lui, ce n'est pas un moment, il n'y a qu'un truc, sa sécurité. Mais même pour lui, il faut de temps en temps renouveler les stocks de nourriture. Donc de temps en temps, il faut bien qu'il sorte. Donc là, on sort de la sécurité, on passe au moment antithèse de la sécurité, le risque. Pour l'instant on ne voit pas ce qu'il y a de rigolo, mais j'y arrive. Mais quand il revient avec son gibier, pour le ramener dans son terrier, et c'est là que je rends la parole à Kafka, il dit quand je vois, quand je m'approche et que je vois l'ouverture de mon terrier, moi seul je peux la voir car je l'ai affublé de branchages, de leurres, de choses qui le dissimulent, mais il n'y a que moi qui vois que c'est l'entrée.
1:35:07 Je suis ému par la perfection de mon travail, par ma ténacité, et quelquefois, c'est ça qui me fait rire jusqu'aux larmes. Il est ému par sa réussite d'avoir si bien caché l'entrée de son terrier. Et voilà pourquoi je ris, vous allez tout de suite comprendre, et que Kafka qui me sort des choses comme ça, de sorte que mon terrier ne me rassure jamais autant que lorsque j'en suis à l'extérieur et que je le vois de l'extérieur. Vous voyez, on n'est pas loin de l'invitation au voyage, où le voyage n'est jamais aussi merveilleux que lorsque je ne l'entreprends pas, n'est-ce pas ?
1:35:46 Il y a bien un lien qui circule dans tout ça. Mais voilà, de même qu'il y a un moment pour la sécurité, et sans laquelle ce serait le chaos, ce serait l'horreur, le cauchemar. Mais s'il n'y a que la sécurité, c'est l'ennui. Qu'est-ce qu'il disait Baudelaire ? Que notre existence est un oasis d'horreur dans un désert d'ennui. Ce n'est pas si incohérent tout ce qu'on dit ce soir. Je sens que vous étiez un peu inquiets au départ avec des histoires de choses difficiles à saisir, à cadrer.
Pim Pam Poum, migration et sphère anthropologique
1:36:25 Odeur, saveur. Je terminerai presque par une note humoristique, ce n'est pas le cas, je ne vais pas finir par là, mais quand même je le mets en avant dernier. A ceux qui, vous êtes trop jeunes, il y avait une série de bandes dessinées sacrées pour les initiés qui s'appelait Pim Pam Poum, ces trois affreux jojo, les gamins mal élevés, enfin bref, mais c'était très marrant. Et à un moment donné, il y a l'un des trois qui arrive avec un poème de sa création.
1:36:56 Vous allez voir le rapport avec notre thème de ce soir. « La fleur a l'étrange pâleur, Et ta sœur, dit le percepteur, Difficulté d'avoir du beurre, Mélancolie des ascenseurs, Horreur, stupeur, vapeur. » On dirait une caricature du thème qu'on a traité ce soir, mais vous n'allez pas me croire, je n'ai pas revu ce texte. Quand je l'ai lu la dernière fois, j'avais 11 ans. Vous voyez, je ne l'ai pas revu, je le sais par cœur. Je répète, la fleur à l'étrange pâleur.
1:37:33 Et ta sœur dit le percepteur, ça fait n'importe quoi pour que ça rime, vous voyez, difficulté d'avoir du beurre, mélancolie, des ascenseurs, horreur, stupeur, vapeur. On avait un peu peur, n'est-ce pas, que ça parte un petit peu dans tous les sens comme ça. Mais non, on a vu jusqu'où ça nous a menés, à notre position itinérante permanente. Quand je pense que certains ont désigné la majorité de nos travailleurs immigrés comme des bédouins, C'est-à-dire des nomades.
1:38:14 Vous savez d'où vient le mot arabe ? Ce n'est pas une ethnie, ce n'est pas un peuple. On peut dire que c'est une langue, si ça se situe encore, on va vous dire qu'au Maghreb, ce n'est pas l'arabe, mais bon, peu importe. Mais c'est surtout, dans la langue arabe, à l'origine, ça désigne celui qui est dans le bled avec trois chèvres et deux moutons, presque dans le désert, l'itinérant, le nomade qui n'est pas encore fixé. Ibn Khaldun, l'érudit, le savant, le philosophe, le sage ou Ibn Battuta ne se considère pas comme des arabes, ça c'est les gens du bled.
1:38:56 C'est plus une fonction sociale, plutôt bas de gamme en termes de prestige, si vous voulez. Un peu comme quelquefois on dit en Corse, maintenant ça paraît très sacrilège, Parce que maintenant on revalorise le berger, mais pendant longtemps. Moi je me rappelle des anciens qui disaient « tiens j'ai vu deux hommes et un berger aujourd'hui ». L'arabe c'est ça, c'est un peu celui qui est avec les bêtes loin des cités ou entre les cités.
1:39:27 Comment on peut les appeler les migrants à titre péjoratif ? Je viens de montrer que c'est l'essence même de l'anthropologie de l'homme de nous tous d'être dans la navette. Je sais bien qu'en Allemagne Il y a des géraniums sur les fenêtres. Et que là ça ne bouge pas, mais qu'on est même inquiet de tout ce qui vient de l'extérieur, à l'origine. Pas au centre de Berlin bien sûr. Et jeunesse est généreuse pour ça. Mais depuis les jungles du centre de l'Afrique, l'homo sapiens s'est essaimé sur les cinq continents. C'est une immense migration.
1:40:09 C'est l'état normal de l'homme, la migration. Je vous ai dit tout à l'heure que ce qui caractérise l'homme n'a pas été acquis une bonne fois pour toutes à l'origine. Et même que quand Rousseau distingue l'état de nature et quand il parle du passage de l'état de nature et l'état civil, il ne faut pas croire que ce s'est passé, je le répète encore une fois, Le 31 décembre à minuit. Ambraminuiss ou entre Neandertal et Sapiens ? Non. Je vous recommande des interventions d'un anthropologue, alors là je quitte la philosophie, je suis dans l'anthropologie, dans la paléanthropologie je pense à Hublin, H-U-V-E-L-I-N, qui est directeur de recherche au Collège de France et qui vous fait d'admirables interventions là-dessus, qui vous dit tout le temps que le mouvement par lequel l'homo sapiens a commencé à apparaître n'est pas fini, Vous continuez, chaque fois qu'on élève un enfant, on continue à sortir de la nature, à se dégager progressivement de la zoologie dont on ne sera jamais tout à fait sorti. Il ne faut pas être dans l'idéalisme, je veux dire, il y aura toujours besoin de manger pour vivre.
1:41:22 Mais de manger, pas seulement de manger, mais de faire un repas, ici avec des baguettes, ailleurs avec des fourchettes, là-bas avec les trois doigts de la main droite, c'est un troisième lieu, ou de ne pas en faire, de décider de jeûner, ça c'est plus le programme de la faim. Ça ne peut plus s'expliquer par la seule faim. La manière de le satisfaire demande autre chose, et c'est cette autre chose qui fonde la sphère anthropologique. Encore une fois, nos dirigeants syndicaux feraient bien de se rappeler, non mais c'est pas, je ne les critique pas, au contraire, c'est pour les aider que je dis ça.
1:42:02 Quand on dit « alors ça suffit, vous avez le minimum vital », mais c'est monstrueux de dire ça, le minimum vital. Mais enfin l'homme préhistorique, le Néandertal, le Cro-Magnon, il l'avait dépassé, le minimum vital, ils ne s'en contentaient pas déjà. Vous n'allez pas nous faire réagir. Il y a déjà 50 000 ans. Et peinture sur les cavernes, ça ne sert pas à mieux manger. Enfin, quand même, ça avait des fonctions certainement, mais certainement pas vital. Il devait bien savoir qu'il continuait à vivre sans ça. Et le fait d'enterrer les morts, ce n'est pas vital. Avec leurs armes, avec leurs bijoux, ce n'est pas vital, tous ces soins-là.
1:42:44 C'est ça qui caractérise la sphère anthropologique. Quand on trouve une sépulture avec les bijoux, les trucs, on sait bien qu'on a pu se poser la question. Ce n'est pas plutôt un Australopithèque plutôt qu'un Homo ? Là, on le sait, c'est sûr qu'il est un homme. Il y a tout un processus, surtout que c'est souvent complexe, de rituels. La civilisation des haches tombales tout le long de la Méditerranée et de la côte atlantique.
Le Château de Kafka : la navette de l'arpenteur
1:43:14 Donc, ça nous a amené bien loin, on est parti de choses apparemment impondérables et on arrive au fondement même, peut-être, non seulement de la philosophie mais de l'anthropologie. C'est cette navette, cette itinérance permanente entre deux extrêmes, en passant toujours à chaque fois par un peu comme un point focal, par un moyen terme. Je conclurai cette thématique.
1:43:44 Sur un exemple, pour ne pas clore le problème, un exemple qui l'ouvre bien, c'est un texte que je cite, d'autres passages, mais que je cite ici aujourd'hui, précisément pour ce thème de la navette entre deux extrêmes, je pense au château de Kafka, le testament de Kafka, son dernier roman. Elle a dit « inachevée » mais vous me l'enlevez de la bouche, n'est-ce pas ? Les plus grands chefs d'œuvre de Kafka sont inachevés et même la partie qu'on arrive à lire, malgré leur inachèvement, le trésor que ça constitue, nous le devons à Max Brod, l'ami de Kafka, qui a eu l'heureuse infidélité de ne pas obéir à Kafka mourant qui lui demandait de brûler tous ses manuscrits non-nachevés.
1:44:31 Le château est sans doute d'un avis, je ne peux pas enfoncer les portes ouvertes quand je dis qu'on considère que c'est peut-être le chef-d'oeuvre le plus accompli des grands romans de Kafka, parce qu'il y a aussi ces courts-récits qui sont au même niveau mais condensés sur quelques pages, voire quelques-unes. Non, je parle de roman. Bon, le château, vous vous rappelez, c'est un quidam qui surgit une nuit, à la nuit tombée dans un petit village, en disant qu'il a été recruté par le château du village, par l'administration du château, il a été recruté comme arpenteur.
1:45:13 Ce que c'est qu'un arpenteur ? C'est quelqu'un qui arpente. Vous savez les géomètres un pas, deux pas, trois pas. C'est l'origine des mathématiques. Et oui ! Ça veut dire quoi géométrie à votre avis ? Car tout a commencé par là. Ça veut dire quoi ? Études de la Terre ? Non, ça c'est géologie. Géométrie, mot à mot, c'est mesure de la Terre. Géométrie, et oui, parce que le Nil a débordé, est venu brouiller tout ça, donc s'il faut rendre à chacun les champs selon ses propriétés, il faut bien avoir un élément de mesure objectif. C'est comme ça que ça a commencé la géométrie.
1:45:53 L'arpentage. Voilà qu'arrive cet arpenteur. Vous voyez déjà, là ce n'est pas l'indéterminé, c'est tout le contraire, celui qui veut introduire une mesure, le déterminé, le fini, ça fait 27 cm, virgule tant. Voilà, il y a une mesure. Voilà notre premier moment. Et voilà que dans le village, on dit, mais l'arpenteur, on n'a jamais eu besoin d'arpenteur. L'envoyé du château vient et il dit « dites n'importe quoi, quelle preuve que vous avez été recruté par le château ? » Je vous résume très rapidement, ce n'est pas le temps fort auquel je vais m'attarder.
1:46:32 Vous n'avez qu'à téléphoner à ce temps-ci, vous arrivez tard et vous voulez qu'on réveille le château, vous vous prenez pour qui ? Vous voyez, il y a une tension. Et finalement, rappelez-vous ce texte que j'ai fait dans une autre rêverie analytique où le château est enfin au téléphone, K c'est le nom de l'arpenteur, K écoute et on entend qu'un grésillement, un grésillement, c'était comme des voix d'enfants lointaines qui s'assemblaient et se réunissaient Et qui augmentaient de volume comme si elles eussent voulu percer quelque chose de plus fort qu'une pauvre oreille. Et ce son tout d'un coup qui est surgi. Mais ce n'est pas là que je veux arriver, j'ai parlé de navettes.
1:47:25 Les habitants du village sont étonnés par cet homme qui veut absolument aller au château. Eux, les paysans, s'en tiennent sagement, si je puis dire, Allez savoir aux affaires quotidiennes avec lesquelles ils ont déjà pas mal de temps à consacrer. Et puis il y a le château qui est inaccessible. Notre héros va passer tout le roman à faire la navette, vous voyez le rapport. Et du coup il ne va être ni tout à fait du village, car dans le vrai village personne ne se soucie du château, chacun cultive son jardin comme on dit, et quant au château lui-même il est inaccessible.
1:48:03 Donc il fait tout le temps le va et vient. L'homme c'est un peu ça. Tout à l'heure je parlais de tourbillon, d'une détermination qui s'en va et qui revient. C'est ça la spirale, vous voyez, mais sans revenir à zéro à chaque fois, il y a un petit progrès à chaque fois. Le rayon de la spirale augmente. Mais enfin, il y a des allers et retours, des allers et retours, on revient toujours. Et ce sera ma conclusion, on m'a pu le dire de faire des détours, je suis en train de vous dire, mais non, je répète toujours la même chose.
1:48:35 Je veux savoir ce que vous pensez de cette opposition de l'indéterminé et du strictement déterminé, lorsque vous nous ferez l'honneur et le plaisir de visionner cet enregistrement. Merci mille fois, j'attends vos questions et la prochaine séance sera ma réponse à vos questions sur ce sujet, ou sur d'autres, mais en priorité sur ce sujet.
1:49:05 Merci de votre patience.
1:50:24 Was gilt's, was ich dir sagen kann, in gar'n arm, ein schältig Mann. Es soll mir die Arbeit nicht schmecken, gäbs' Freund lieber mich frei, denn es ist das Leder zu strecken und ließ alle Poeterei.
1:51:37 anche ins im Chantoumourimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimimim Lez, unser süßen Malhut,
1:52:55 Wer ihn hört und wahre Tür, Seidet den Vogel nach, Den prächter Stott ins Schmach,