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Une approche plutôt qu'une méthode ; les Dogon
0:00 Je suis bien content de retrouver les anciens et bien content de rencontrer les nouveaux. Les anciens, ça fait quand même 4 ans, merci pour votre fidélité. Et je vais d'ailleurs m'empresser dans quelques instants de montrer que c'est pas par un mouvement d'humeur que je suis passé tout d'un coup à une nouvelle de Nerval et puis au choix du commentaire de texte plutôt que la dissertation, si on devait prendre des métaphores dans le domaine des examens et concours.
0:36 Mais je vais rappeler les problématiques sur lesquelles on s'était quitté l'année dernière, enfin à la fin du cycle précédent, juin dernier, et en particulier la réflexion sur la notion de modernité. J'y reviendrai donc, je ne détaille pas pour l'instant. Donc, merci aux anciens d'être encore là. Merci aux nouveaux de s'engager, de prendre le risque de venir s'agréger à nos entretiens.
1:10 Et j'en viens tout de suite puisque Thomas l'a annoncé à la notion, on a dit méthode pour simplifier, je préfère parler d'approche. Je ne suis pas structuraliste, je n'ai pas la superstition des signifiants, ne vous inquiétez pas, je prendrai le mot que vous voulez. Mais je préfère approche parce que, par référence un petit peu, vous savez, à la manière dont Hegel était agacé quand on parlait de méthode, vous savez, d'un point de vue dialectique, la méthode n'est pas quelque chose qui est extérieur au contenu.
1:49 La meilleure méthode, c'est la progression de ce qu'il appelle lui-même la chose même, die Sache selbst. Pas de ding, qui donne thing en anglais, pas la chose comme l'objet, mais la chose au sens causa en latin, n'est-ce pas ? L'objet de la recherche et de la pensée, l'enjeu, si vous préférez. C'est lui qui nous impose sa méthode. Voilà, on n'a pas... Mais, comme il y a beaucoup d'auditeurs très impliqués, de très bonne volonté, qui m'ont dit, mais enfin, tu devrais de temps en temps nous dire ta méthode, et bien, c'est ce que voulait annoncer Thomas, je lui ai demandé de l'annoncer, c'est une méthode un peu par antiphrase.
2:30 Je l'appelle la méthode du griot. Je vais vous expliquer pourquoi. Ce n'est pas une métaphore, c'est sérieux. Vous savez, je n'écris pas. Les griots, c'est une tradition orale. Le rapport, il est là. Il y a une ethnie au Mali, ce n'est pas une digression, je ne commence pas mes digressions, on est au cœur du sujet, il y a une ethnie, les Dogon, ça a été très étudié, il y a comme ça des ethnies qui sont la coqueluche, des anthropologues. Je n'ai rien contre ces ethnies. Mais c'est en général celles qui sont les plus loin de nous, les plus préservées des Blancs, parce que le rêve du Blanc en Afrique, c'est d'être le seul Blanc là où il est.
3:04 Enfin, tout ça a été étudié en particulier par François de Negroni, qui est un spécialiste de la question, qu'il a étudié d'une manière très amusante dans plusieurs ouvrages, dont un qui s'appelle l'Afrique fantasme, si ça vous intéresse, et un autre qui s'appelle les colonies de vacances, qui est un triple jeu de mots sur le ministère de la coopération. Oui, le rêve du Blanc, moi en premier, si je vous amène pique-niquer dans un endroit perdu du fond du Mali ou de la Côte d'Ivoire, je serais content s'il n'y a pas tout d'un coup 4x4 qui déboule avec les enfants et tout ça, et les coopérants bien sûr.
3:35 Enfin, on se fait une raison, c'est comme les congés payés, vous savez. C'est agaçant de ne pas voir la plage pour soi seul. Évidemment, moi aussi je préfère. Je me fais une raison, la féodalité c'est terminé. Il y a des congés payés, c'est emmerdant, mais c'est comme ça. Alors on s'organise, on met des poubelles, et puis c'est propre, et puis voilà, et puis c'est bien. C'est bien pour draguer parce qu'il y a plus de... Enfin bon, nous égarons pas. Voilà. Les Dogons, ils habitent, s'accrochent à une falaise, donc le relief leur a permis de résister aux invasions des autres ethnies.
4:11 Donc ils ont gardé quelque chose. L'autochtonité, pardon pour le barbarisme, du Mali. Et donc ils ont été approchés par Marcel Griaule, les anciens connaissent, sans doute avec des titres célèbres comme les Dogons commencent à parler, des choses comme ça. Passons. Je vais directement au fait. Ils ont quelque chose, vraiment de spécifique, c'est une cérémonie où ils se retrouvent, un peu tous les villages, toutes les vallées se retrouvent. Et la période de cette cérémonie, c'est tous les 60 ans, ce qui est exceptionnel comme longueur de la période dans des pays de tradition orale où la mémoire ne revient pas très loin.
4:47 Je fais une parenthèse ici, qui est déjà très Nervalienne, soit dit en passant, parce que Nerval a beaucoup travaillé sur les chansons populaires, donc les traditions orales. Vous voyez qu'on n'est pas si loin du sujet. Et on a fait des enquêtes en Yougoslavie par exemple, dans l'ex-Yougoslavie, ils ont enquêtes d'ethnomusicologie, d'anthropologie musicale, vous savez, dès la fin du XIXe siècle, où il y avait des contes, des récits, des légendes, et on demandait aux habitants, à votre avis, ça se passe quand ?
5:17 Ils disent, oh là là, ça remonte à la nuit des temps. Quand on fait une enquête, ça remontait à la guerre de 1914. La mémoire orale ne remonte pas très long quand il n'y a pas une trace écrite. Ça ne remonte pas très loin, c'est un peu récent. Là, quand même, qu'ils se réunissent tous les 60 ans, c'est exceptionnel. J'ai eu la chance d'assister à l'une d'elles, Coïncidence biographique. Ce qui m'a frappé, j'y arrive. C'était le maître de cérémonie, le griot. Bon, ceux qui ont eu la gentillesse, j'étais un petit coup aidé, sur la petite intervention que j'ai faite à Saint-Dizier, à l'université populaire de Saint-Dizier, sur la musique de l'histoire.
Le griot, l'oralité et l'épopée mandingue
5:53 On m'avait demandé de faire une histoire de la musique, j'ai fait la musique de l'histoire. J'ai un peu parlé du personnage du griot, je résume. Il y en a plein d'entre vous qui savent déjà ce que c'est, mais le griot, c'est des fonctions multiples. C'est celui qui était à la fois le musicien traditionnel, je commence par le plus connu, le poète traditionnel. Y a-t-il séparation entre poésie et musique à ce niveau-là ? Absolument pas, aussi peu que chez Homère. Vous savez que chez Homère, c'était scandé, c'était rythmé, c'était plus du slam que ce que je suis en train de faire, n'est-ce pas, la manière dont...
6:26 du rap, comment vous voulez, etc. l'invention américaine. Vous savez que ce qu'on appelle les chants de l'Iliade, par exemple, les différentes parties de l'Iliade, les chants, sont dans le texte original des rhapsodies. Et les poètes de l'époque, on les appelle des rhapsodes. Ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, des musiciens, vous savez ce que ça veut dire, rhapsodes ? Il y en a qui le savent, peut-être ? Des compilateurs. Ça veut dire des relieurs. Si on prend le terme grec exactement, ça vient d'un terme qui est lié à la couture.
6:59 On prend un chant, on le réunit à un autre, on fait une variation, chaque fois le public demandait une nouvelle variante sur les mêmes thèmes. Le griot, c'est un peu ça, c'est une tradition orale. Je rappelle, tout de même, que le genre littéraire par excellence, le plus littéraire, et même d'un point de vue linguistique, quand on écoute les recherches du cercle de Prague, on parle de la fonction poétique dans le langage, dans le langage de tous les jours, ce que les linguistes appellent le langage naturel. Il n'y a que des néopositivistes, il y a des Wittgensteiniennes aussi, parce qu'il avait de beaux yeux, il a pas mal de groupies, qui croient vraiment qu'il y a autre chose dans le langage que le langage naturel.
7:36 Il y a des discours, après, formalisés, mais il n'y a qu'un langage, c'est un langage naturel. Que ce soit celui de la maraîchère Oual, ou que ce soit celui du philosophe, fût-il abscons. Et il ne faut jamais oublier que le genre littéraire par excellence, la poésie, parce que la prose, elle peut servir au journalisme, à ce que vous voulez, c'est Mallarmé de parler de la littérature que dessert l'universel reportage, déjà, oui. Bon, eh bien, ce genre littéraire par excellence a été oral pendant des milliers d'années, bien avant d'être écrit.
8:12 On oublie toujours, c'est tellement évident qu'on oublie. Quel paradoxe ! Littérature, c'est littéra, c'est la lettre, c'est l'écrit. Et l'essence de la littérature est un genre qui a été oral pendant des milliers d'années, bien avant d'être écrit. Ça doit laisser des traces, quelque part, des traces auriculaires, auditives, je ne sais pas. Voilà. Donc, quand je parle du griot, je pense à tout ça. Et voilà que ce griot, maître de cérémonie, oui, je vous ai dit, poète, musicien, historien, puisqu'il porte sur ses épaules la responsabilité d'être la mémoire collective.
8:51 Puisqu'il n'y a pas d'histoire écrite, n'est-ce pas ? C'est le continent de l'oralité au sud du Sahara. Je crois que je vais citer, l'année dernière, au cours d'un atelier, pour autre chose, le tout début de ce qui est l'équivalent de l'Iliade dans les pays du Sahel ouest africain, c'est-à-dire l'épopée mandingue, l'épopée de la grande aire linguistique mandé, malinké, malienne, dans malinké, il y a écrit Mali, si vous regardez, grand empire, dès le 14e siècle, bon, l'épopée mandingue qui raconte les exploits de l'Achille, de la région qui est Soundjata Keïta, celui qui subjuga tous les peuples d'Occident.
9:36 Le début de l'épopée mandingue qui a été transcrite par, je cherche son nom, Djibril Tamsir Niane, un Guinéen qui a vécu la plus grande partie de sa vie au Sénégal et dont vous trouvez l'admirable texte à présence africaine, je vous le dis, pour ceux qui ont des élèves qui viennent de ces cultures-là ou de ces régions-là, c'est assez sympa de faire ce texte pour changer un petit peu l'admirable texte de l'épopée mandingue. Ça commence comme ceci. Je suis griot. Je m'appelle Djeli Mamadou Kouyaté, fils de Bintou Kouyaté et de Djeli Kouyaté, griot de père en fils.
10:11 Nous sommes les sacs à parole. Sans nous, les noms des rois tomberaient dans l'oubli. Vous voyez, le poète supérieur au roi, sans nous, les noms des rois tomberaient dans l'oubli. La responsabilité. Or, qu'est-ce qu'il faisait mon maître de cérémonie ? C'est pour ça que je baisse la voix parce que je ne voulais pas me faire entendre. Il était là, il appelait toutes les tribus en faisant, chose classique que vous connaissez dans la Bible, qui remonte aussi à une tradition orale avant d'être écrite, les généalogies.
10:42 Vous savez, Salomon, fils de David, lui-même, fils de un tel, un tel, Suleymane, Ben Daoud, Ben Ceci, Ben Cela, fils de Daoud. Il faisait ça, le griot. Et voici, Traoré, fils de Keïta, fils de Sidibé, fils de Diara. Et il continue, et tout d'un coup, c'est là que j'y arrive. Il vous dit ma méthode, qu'est-ce qu'il a inspiré. Tout d'un coup, il dit, comme un disque rayé, et le mille pattes a trop de pattes, on ne peut pas les compter.
11:15 Il répète, c'est pas moi, le mille pattes a trop de pattes, on ne peut pas les compter. Ça veut dire, écoutez les mecs, moi j'ai fait mon boulot, je me souviens jusque-là, au-delà, c'est trop vieux pour moi. J'arrive à ma limite, c'était magnifique. Tragique, et magnifique. On voit tout d'un coup la responsabilité du griot. Ma méthode, c'est ça. J'essaye de vous restituer ce que j'ai reçu. Je n'ai pas d'autre.
Un romantique mineur ; Les Faux Saulniers et la gabelle
11:47 Alors, maintenant, situation, merci de l'avoir annoncé, Thomas, situation de ce texte. Pour expliquer pourquoi ce texte, en particulier. parce qu'il est de Gérard de Nerval, ne croyez pas que c'est un auteur qui soit une référence depuis longtemps. Quand j'étais adolescent, il était encore, je ne suis pas né avant la guerre de 14, quand même, mais c'était encore un auteur qui n'avait pas de chapitre à part entière dans les manuels de littérature.
12:21 Comme les auteurs mineurs, il était classé dans des catégories, comme on dit les romantiques mineurs, vous voyez qu'on expédie, après, il y a un chapitre pour Musset, un chapitre pour Vigny, un chapitre pour Hugo, ça, c'est les grands romantiques. Puis, Nerval, il était dans les Bousingots. C'était des originaux de l'époque dont Nerval a fait partie. Ils buvaient dans des crânes ramassés à la fac de médecine, comme ça. Ils effrayaient le bourgeois, les jeunes France, vous savez, qui se sont illustrés à la bataille d'Hernani, ils avaient des gilets rouges avec une madame yverbe, des bonhommes, quoi.
12:54 Et à la bataille d'Hernani, Nerval se serait balancé sur le grand lustre du théâtre, vous voyez, comme avec une liane, vous voyez. Et donc, il était classé comme un romantique mineur. Et l'ouvrage que nous allons lire ensemble jusqu'à juin prochain, angélique, une nouvelle relativement courte, enfin, un récit relativement court, un peu long pour une nouvelle, mais très court pour un roman, a pour titre original Les Faux Saulniers.
13:27 Donc déjà, vous voyez, il y a une incertitude, déjà, le titre a changé. Nerval avait d'abord écrit Les Faux Saulniers, S-A-U-L-N-I-E-R-S. Est-ce que quelqu'un sait ce que ça veut dire ? Les Faux Saulniers. Nous sommes déjà dans la contrefaçon, si vous regardez bien. Pardon ? Mais vraiment, il n'y a rien à vous apprendre. Mais oui, il va falloir que je m'accroche. Il va falloir que je m'accroche. Oui, merci. Les trafiquants de sel. Ça remonte à l'ancien régime quand il y avait le fameux impôt, la gabelle.
13:58 Vous savez, l'impôt sur le sel. Le commerce du sel était un privilège royal. La gabelle, la taille, la corvée, c'est les impôts les plus connus. Et la gabelle était un des plus impopulaires. On n'avait pas le droit de prendre un seau d'eau de mer et de l'amener chez soi. On va les vérifier. Enfin, je veux dire, en principe, on n'avait pas le droit. C'était sévèrement réprimé. Et ceux qui trafiquaient le sel s'appelaient les... Les gabelous. À cause de la gabelle, les gabelous. Voilà. Et les faux sauniers étaient ceux qui...
14:31 C'est un côté Robin des Bois. Je ne veux pas défendre les mafias parce que je suis corse. Non, non, ce n'est pas ça. Mais enfin, quand même, au départ, il y a toujours quelque chose... Il y a toujours une injustice sociale. On essaye de réguler. Pendant que je parle, là, dans la mer Rouge, vous voyez la mer Rouge, c'est effrayant. C'est des déserts de sel. C'est d'une pauvreté. C'est... C'est bon. Bref. Qu'il soit chrétien en Éthiopie ou musulman comme en Érythrée, ça ne change rien à l'affaire. C'est parmi les régions les plus pauvres.
15:01 On vous a alerté périodiquement. Quand je dis vous, ça dépend des générations sur les famines en Éthiopie, en Somalie. Et puis, on vivote quand même. On vivotait jusqu'à ce qu'arrive la Banque mondiale. On n'en rigole plus. Le FMI qui dit vous vivez au-dessus de vos moyens. Et puis, il est plus pauvre. Vous allez me faire le plaisir de supprimer toutes les subventions aux cultures vivrières, de privatiser le secteur public et on vous prêtera peut-être... C'est ça. Ça s'appelle des plans d'ajustement structureaux. Oui, parce que si on dit comme je viens de dire, ça ne passe pas.
15:32 Mais si on dit un plan d'ajustement structurel, avouez que ça, c'est le langage de l'aide au développement, ça passe mieux. Voilà. Après, ça fait les émeutes de la faim, les révoltes, les guerres civiles, les PAS, les programmes d'ajustement. Je caricature rien. C'est encore bien plus grave que ce que j'ai dit, croyez-moi. Je l'ai vu au Mali, je l'ai vu au Burkina, dans les pays les plus pauvres. Ce discours que je viens de tenir, proclamé par des gens qui gagnent trois plaques par mois et qui retournent après à Washington dans la Banque mondiale et en se tournant dans leur dos, il y a des émeutes et des coups d'État.
16:04 Enfin, eux, les locaux, ceux qui ont une barque avec un moteur, ils voient passer, vous voyez la mer Rouge, vous connaissez votre géographie, le canal de Suez, la route de l'Asie, c'est pas la route de la soie, c'est la route des écrans plats, des portables. Ils voient passer toute la richesse du monde sous leur nez, les affamés. Alors, ils piratent, bien sûr, c'est des pirates. Après, c'est des voyous, je ne défend pas le truc, mais après, c'est des bandes, après, ils trafiquent les gens, les pauvres réfugiés qui traversent.
16:38 Mais enfin, au départ, c'est Robin des Bois. Eh bien, les gabelous, c'était ça, n'est-ce pas ? Il distribuait le sel à la paysannerie à l'intérieur. C'est intéressant parce que le sel, ce n'est pas absolument nécessaire biologiquement, c'est uniquement pour, comment on dit en français, le sel de la vie. C'est intéressant, dit-on. Parce que ça, les sciences cognitives, ça ne peuvent pas capter. Les sciences cognitives, elles ne connaissent que les besoins biologiques.
17:09 Imaginez, cérébrales, le sel de la vie, vous êtes le sel de la Terre. C'est intéressant qu'on ait pris des risques énormes. Et comme Nerval le signale que les faux-sauniers aient tenu, aient réuni des forces qui se sont opposées à la gendarmerie royale et qui ont fait le siège de villes de place forte comme Dijon. C'était sérieux. Le plus célèbre des dirigeants des faux-sauniers, quelqu'un le sait peut-être ? Mandrin. Bravo, Mandrin.
17:39 Merci Catherine. Vous avez fait la ballade de Mandrin. Nous étions 20 ou 30 brigands dans une bande. C'est la ballade de Mandrin. qui chante un peu sa condamnation. Alors on le fait souvent passer pour un voyou, un bandit. En fait, Mandrin n'était que le leader. Il faut souligner. Voilà. C'était le titre original. Ce texte a toujours eu un drôle de destin.
Histoire du texte et difficulté de la lecture
18:12 Il a longtemps été, je vous le disais tout à l'heure, Nerval déjà. L'œuvre de Nerval en général était longtemps somnolée parmi les romantiques secondaires. C'est à partir des années 60. En termes de manuels, c'est la collection Lagarde et Michard. Ça a été les premiers à faire un chapitre à Nerval à part entière. Dont acte. Début des années 60. Ce n'est pas si vieux historiquement parlant. Mais par contre, le texte dont je vous parle, celui qu'on va travailler, dans sa version originale et Faux Saulniers, nous ne l'avons à notre disposition dans l'édition de la Pléiade que depuis 1984.
18:52 Je vous dis, c'est quand même incroyable. On n'est pas en train de parler de Hugo ou de Banville ou de gens qui sont documentés depuis longtemps avec une abondance de thèses. On doit ça à l'école de Namur. Je le dis pour ceux que ça intéresse qui veulent approfondir. En Belgique, nos amis belges à Namur ont une équipe qui a reçu des subventions de plusieurs universités et même de certaines des États-Unis pour faire des recherches nervaliennes sur Nerval. Ils sont bien débrouillés pour en avoir. En tout cas, ils ont eu ce mérite-là. Et là, il y a vraiment une édition critique.
19:23 avec des méthodes scientifiques. Vous savez, maintenant, c'est plus à la tête du client. Avant, chaque grand spécialiste avait sa vision de Hugo, de Nerval, de Racine. Maintenant, on vous calcule la fréquence du L dans une nouvelle, vous voyez, de mots passants. C'est quand même plus objectif. Ou la fréquence de tel thème, etc. Bon, voilà. Ça ne suffit pas. Je ne suis pas néo-positiviste. Mais enfin, je veux dire, au moins, on est sûr qu'on parle de la même chose. Du même auteur.
19:53 Donc, on a l'édition en trois volumes de la pléiade dans laquelle, dans le volume numéro 2, vous avez, pour la première fois depuis 1984, pour le lecteur, le lecteur français, et d'ailleurs mondial, ce texte des Faux Saulniers. Mais Nerval va le rebaptiser Angélique dès l'instant que le prince Louis-Napoléon, le futur Napoléon III, prend le pouvoir.
20:23 Il y a quelques éléments de... une version, c'est un bien grand mot, Nerval est très discret, mais de... de critique politique qu'il a jugé plus prudent d'évacuer de la deuxième version, celle que vous avez, qui est Angélique. D'accord ? On verra que ça reste très politique, mais camouflé à Nerval. Bon. Et on verra même que le problème de la censure est un des thèmes fondamentaux. Est-ce qu'il y en a quelques-uns qui l'ont lu depuis qu'on a annoncé qu'on ferait sa lecture ?
20:54 Est-ce qu'il y en a quelques-uns qui... Est-ce que tout le monde l'a d'abord, aujourd'hui ? Les doigts, ceux qui l'ont pas. Bon. Il y en a qui l'ont lu. Est-ce qu'il y en a qui l'ont lu en entier ? Mais bravo, franchement. Parce que ça tombe... Vous ne trouvez pas que ça tombe un peu des mains pour certains ? Je ne sais pas, il y en a qui m'ont dit « Oh là là, j'ai essayé, je me suis accroché. Ricardo. » Je voudrais bien que tu me dises un peu fort parce que tu es dans un recoin ce que tu en penses en gros, quoi.
21:29 pour moi, surtout parce qu'il y a des choses essentiellement historiques, d'ordre historique qui m'échappent comme pas Français. D'accord. Mais si tu devais dire quel est le principal obstacle à la lecture, qu'est-ce que tu dirais ? La première fois, j'étais un peu perdu. Ricardo, c'est hispanophone de naissance, donc il a du mérite. Pardon ? La deuxième fois, je suis retrouvé, j'ai beaucoup tenu en fait. D'accord, d'accord. C'est la première fois que ça résiste. Très important ce qu'on vient de voir. C'est pour ça que je me suis permis de faire le petit interrogatoire. Merci Ricardo.
21:59 C'est un texte qu'on commence à pénétrer en seconde lecture. Seconde, troisième, quatrième, ça dépend, je veux dire. Plus on lit, plus tout d'un coup on s'y accroche. Je veux dire. C'est un texte qui fait tout pour évacuer, pour écrémer, je ne sais pas, une partie des lecteurs en première lecture. Ceux qui disent j'en a marre, ils changent de sujet tout le temps. Je suis fatigué parce qu'on fait des kilomètres avec Nerval. On marche, on va voir ça ensemble. Ça commence à Francfort, ça se poursuit à Paris, s'achève dans les rivières du Valois près de Compiègne.
22:30 On est un peu fourbus. Et voilà. Et puis, on n'arrive jamais au but. Donc, c'est un peu éprouvant. Et surtout, ça change tout le temps d'intrigue. Alors, avant de détailler, on aura tout le temps de voir le détail de l'œuvre. Je rappelle donc, la place de Nerval, elle est quand même singulière. C'est pour ça que j'ai choisi. Les tout premiers mots de la nouvelle, c'est en 1851, je passais à Francfort. Vous voyez, c'est une demi-ligne.
1851, milieu du siècle : l'école du désenchantement
23:01 En 1851, je passais à Francfort. On ne nous dit pas ce qu'il y fait. Parce qu'après, il va être très, très précis pour nous dire pourquoi il va ceci, pourquoi il va à Compiègne, pourquoi il retourne à Senlis. Il est très précis. Là, il ne dit pas pourquoi il se trouve là, à ce moment-là, à Francfort. Mais il est à Francfort. Or, deux choses, plutôt une, un concept et deux représentations. Un concept, c'est le milieu. En 1851, nous sommes au milieu, au mi-temps du siècle. C'est pour ça que j'ai choisi cette nouvelle précisément dans l'œuvre de Nerval.
23:34 Vous me direz, et alors ? C'est arithmétique, ça ? Oui, c'est même géométrique, le milieu. Mais voilà, c'est qu'on est, regardez bien la date, pour ceux qui connaissent bien l'histoire littéraire, sinon on le rappelle, c'est au moment où le romantisme est en train de passer la main et où Baudelaire n'est pas encore venu. Il y a un vide. Ça a été étudié. Il y a M. Bénichou qui a fait un livre célèbre qui s'appelle L'école du désenchantement. C'est juste après 1848, il y a un refus.
24:04 Après l'échec des révolutions de 1848, il y a un refus. Les écrivains qui à l'époque du romantisme étaient tout feu, tout flamme dans les grands idéaux, dans la transformation du monde, font ce qu'on fait maintenant. C'est pour ça que j'ai pris le trait d'actualité. Il y a une nouvelle droite, vous savez, très cultivée souvent, je ne dis pas ça de manière infamante. Vieille droite humaniste, contre-révolutionnaire, conservatrice, etc. C'est déjà mieux que les libéraux libertaires qui dirigent le monde. Bon. Mais enfin, voilà. qui un peu disent la politique, tout ça, c'est décevant, il faut se retirer dans sa tour d'ivoire.
24:40 C'est ça, l'école du désenchantement. D'ailleurs, vous le savez, pour ceux qui connaissent un peu l'histoire littéraire, même scolairement, c'est l'époque où on parle de l'art pour l'art. Il y en a marre de l'art pour la politique, de l'art pour changer le monde. Bon, c'est fini, on a enterré tout ça. On a enterré, surtout on s'est ramassé les coups sur les barricades. Voilà. C'est un peu comme après la commune de Paris aussi, un grand reflux. Donc, après des périodes de la littérature d'action, il y a des périodes de la littérature d'évasion. C'est des lois qu'on voit partout, pas seulement en France à ce moment-là.
25:11 Il y a ce qu'on appelle de l'escapisme. Les plus grands champions de l'escapisme ont été les romantiques allemands. Mais c'est un éloge, attention, je ne suis pas en train de faire une distribution des prix. Les plus grands chantres du fantastique, du rêve, de la folie, de l'onirique, un siècle avant les surréalistes et pas sous la forme de monomes d'étudiants comme souvent les surréalistes qui sont sympathiques, mais quand même les romantiques allemands. Or Nerval est dans cet entre-deux.
25:42 Trop tôt pour les avant-gardes que Baudelaire va inaugurer, vous savez, la fameuse déclaration de Rimbaud, dans cette lettre extraordinaire où Rimbaud inverse les rôles, il écrit à son professeur de littérature, il lui dit je vais vous donner un cours de littérature moderne. Voilà. Ce gamin, il a 17 ans, il faut le faire. Et puis en plus, c'est génial son cours de littérature. Là, en trois pages, depuis les Grecs jusqu'à lui, il dit ils sont tous nuls à peu près parce que, sauf ceux qui ont été voyants. C'est un critère, vous connaissez la fameuse lettre du voyant. Voilà. Et puis, bon, Hugo a bien vu dans les derniers volumes, ah si, il y a les misérables.
26:15 J'ai les misérables sous la main, dit-il, un vrai poème. Vous voyez, là, il y aura un hommage. Parce qu'il castagne dans cette lettre pour qu'il rende un hommage comme ça, des roses et des misérables. Je le signale au passage. Voilà, il évalue toute la littérature avant lui avec ce critère. Est-ce qu'il a été voyant un peu, beaucoup, à la folie ? Voilà. Et puis arrive Baudelaire. Baudelaire, je cite, est le premier des voyants, roi des poètes, un vrai dieu. Voilà, tout d'un coup. Ça commence, c'est devenu banal, Baudelaire, inaugure, des avant-gardes qui vont après, Rimbaud, Mallarmé, René Char, Michaux, bon ?
26:57 Mais, il est sévère, un mot, mais, vous savez qu'il y a un mais, dans cette phrase, elle est très voyante. Mais il a vécu dans un milieu trop artiste, c'est pas faux, hein ? Et la forme, si vantée chez lui, est mesquine. 17 ans, cet âge est sans pitié. Voilà. Nerval, il est entre les deux. Le romantisme est passé de mode. Dans les manuels de littérature, c'est abstrait, c'est pas en 1853, le 31 décembre, à minuit, qu'on a quitté le romantisme pour entrer dans le réalisme, bien sûr que non.
27:29 Mais, il faut bien des repères et on dit souvent que c'est l'échec de la pièce de Hugo intitulée « Les burgraves » au théâtre, qui a fait un bide pour parler français, qui inaugure le reflux du romantisme qui est en train de passer la main dans la prose au réalisme, c'est les grands romans, Balzac, puis bien, après, Stendhal, Flaubert, bien sûr, et dans la poésie, je le dis tout à l'heure, à l'art pour l'art, au Parnasse. C'est plus la légende des siècles comme Hugo, c'est Émaux et camées, c'est de l'art plastique, c'est Théophile Gautier, c'est superbe.
28:02 C'est de l'orfèvrerie, émaux, vous savez, l'émail c'est dur, c'est du travail d'artisan, c'est de la bijouterie, Émaux et camées, c'est un peu froid, les bijoux c'est froid. On a souvent reproché au Parnasse d'être un peu froid par rapport au romantisme. Et oui, les romantiques avaient la forme négligée et le contenu généreux, les parnassiens et fera des vers parnassiens sur le contenu subjectif. Voilà, je ne veux pas faire l'exploitation littéraire. On y reviendra quand vous voulez, mais je veux dire, je ne veux pas développer là-dessus, Nerval, arrive trop tôt pour être dans la modernité et trop tard pour avoir un auditoire romantique.
Francfort, milieu de l'Europe
28:44 Et voilà que dans cette nouvelle précisément, ça ne commence pas en 1851, je vais passer à Francfort. Bon, j'ai parlé du milieu temporel du milieu du siècle. J'y reviendrai, on n'en a pas fini. Mais c'est aussi Francfort le milieu spatial. Francfort est le nombril du monde. Non, ce n'est pas moi qui parle, c'est Hölderlin. Quand même, vous s'y connaissez un peu.
29:15 Et puis, vous savez que c'est là où il y a la Banque Centrale Européenne. Ben oui, c'est le nombril de l'Europe. D'où ils vous disent ? Il y a des choses qui ne changent pas, à Francfort. Francfort ? Non, sérieux, c'est un milieu de distance C'est un milieu. Entre quoi et quoi ? Entre nous, les plus civilisés, les Anglais, les Français, les vieilles nations. L'Allemagne, quand Nerval écrit, l'Allemagne n'est pas une nation, n'oubliez pas. Quand on parle de l'Allemagne, ça commence au-delà du Rhin, à l'époque.
29:47 On disait, les pays, oui, attention, l'Autriche, on appelle ça, Nerval parle de l'Allemagne quand il parle de l'Autriche. C'est le pays de langue germanique, de langue allemande. N'oubliez pas ça. À l'époque, au record, il y a 490 États. C'est le moment où l'Allemagne a le plus rayonné dans les lettres, dans les arts, dans la musique. Dès qu'elle est unifiée, ça pose des problèmes. Pas seulement à l'Allemagne, mais à l'Europe. Et au monde même. Les guerres mondiales.
30:17 C'est comme ça qu'on dit en histoire. Pas seulement les guerres européennes. Dès qu'Allemagne, je ne bouffe pas du boche. Vous savez que je suis un germanophile. Mais quand même. Comme disait Mauriac, qui n'est pas un gars de mon camp, c'est un mec de droite. Mais comme il disait en 1947, j'aime tellement l'Allemagne que je préfère qu'il y en ait deux. Je vous dis entre nous, parce que si on dit ça dehors, on se fait lyncher. Non, c'est vrai que l'Allemagne n'a jamais été aussi généreuse culturellement que lorsqu'elle était divisée en plein d'États.
30:48 Les Allemagne, les Bach, les Beethoven, les Wagner, les Brahms, les Mozart. Il n'y avait pas l'Allemagne comme une nation à ce moment-là. Mais les Allemands de tous ces pays-là, les citoyens langues allemandes, en parlant de la France, disaient « Die große Nation, la grande nation ». Ce sont des problèmes qui ne sont pas tout à fait à jouer. Donc, Francfort, milieu géographique, milieu temporel, 1851, mi-temps du siècle. Et milieu géographique, entre quoi et quoi ?
31:18 j'ai dit un bout, nous, les Occidentaux, à l'époque, les Occidentaux, l'Allemagne n'est pas dedans encore. Querelle d'Allemands, comme on disait par mépris à l'époque de 1914. C'était des ploucs, quoi. Des pays où on bouffe du pain de seigle, du pain noir, du chou. Enfin, quand même, c'est des terres pauvres. Tant qu'il n'y a pas eu la révolution industrielle, l'Allemagne est pauvre. Lisez les récits de voyage de Montesquieu. Personne ne lit les récits de voyage de Montesquieu. Il se balade à travers l'Europe. C'est très intéressant. Il râle comme un pou parce qu'il dit dans ce pays-là, il parle de l'Allemagne, on ne trouve jamais de l'eau à boire, de l'eau plate.
31:50 Je rigole parce que, Jean, nous avons voyagé en Allemagne, il n'y a pas si longtemps, il y a un demi-siècle. Et même en Allemagne orientale, n'est-ce pas ? Essayez de demander de l'eau en Allemagne, dans un restaurant, dans un café. On vous apporte de l'eau gazeuse. Non, non, de l'eau, de l'eau du robinet. On vous regarde comme ça. Il y a peut-être de là aussi que les eaux étaient des maladies. Vous allez savoir. Enfin, bref.
32:23 Entre l'Occident et la Mitteleuropa, j'y arrive. C'est un terme géopolitique. Tous ceux qui font des études à Sciences Po savent ce qu'on appelle la Mitteleuropa. Ça commence au Rhin. Tu connais l'expression ? Voilà. Parce que, des fois, je me demande si je n'ai pas vieilli. D'ailleurs, l'expression elle-même, on l'a dit en français, mais elle est en langue allemande. C'est tout ce qui est entre nous et les pays dits de l'Est, de l'ancien bloc soviétique. Ah, mais c'est intéressant, quand même, toute cette histoire.
32:55 Tenez, regardez. La première page d'Angélique. En 1851, je passais à Francfort. Je suis en train d'illustrer le milieu géographique. Obligé de rester deux jours dans cette ville que je connaissais déjà. C'est un grand baladeur. Je n'ai eu d'autres ressources que de parcourir les rues principales encombrées alors par les marchands forains. À l'heure actuelle encore, la foire de Francfort est la plus importante d'Europe. J'en fais des invariants. la place du Römer, surtout, c'est le centre, resplendissait d'un luxe inouï d'étalage.
33:30 Et près de là, le marché aux fourrures, vous devinez que l'autre bout, c'est les steppes, slaves. Le pays des trappeurs, la Zibeline, le vison, c'est la Pologne, la Russie. Mais oui, vous voyez, oui. par-delà, le marché aux fourrures étalait des dépouilles d'animaux sans nombre venus soit de la Haute-Sibérie soit des bords de la mer Caspienne. L'ours blanc, le renard bleu, l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable exhibition. Plus loin, les verres de Bohême, etc.
34:02 C'est beau, on a envie de continuer. C'est la prose de Nerval. Il ne parle de rien. Il voit sur les étalages de la foire. Et comme l'écriture, c'est quelque chose. Ce n'est pas seulement des objets. Vous vous rendez compte ? Je finis la phrase. Moi, je suis accroché, je ne peux pas arrêter. Alors, plus loin, les verres de Bohême, aux mille couleurs éclatantes, montées, festonnées, gravées, incrustées d'or, s'étalaient sur des rayons de planches de cèdre comme les fleurs coupées d'un paradis inconnu.
34:32 Ça n'a pas duré longtemps. Il va vite prendre un ton journalistique un peu impertinent, humoristique. Mais vous voyez, quand même, c'est beau l'écriture. Alors, j'ai refusé ce texte parce qu'il est de Nerval, que Nerval vient trop tôt et trop tard, qui dans un entre-deux, vous savez qui finira fou et suicidé. J'insiste sur ce trop tard, trop tôt. À la même époque, son compagnon de jeunesse, quand ils ont fait la bagarre d'Hernani, je pense à Alfred de Musset, qui était un romantique, alors lui, qui avait beaucoup plus de gloire à l'époque, tous les adolescents, y compris jusqu'à ma génération, récitaient Les Nuits de Musset.
Musset et l'ouverture de Sylvie : la génération du reflux
35:10 Ah, frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie. Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur. Vous vous rendez compte qu'on a fait réciter ça quand on est adolescent. Les chants les plus désespérés sont les chants les plus beaux et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots lorsque le pélican... Bon, je m'arrête. Celui que Baudelaire appelait un croque-mort langoureux. Vous avez passé de mode, le romantisme avec Baudelaire. Mais oui. Ah, ils ne se font pas de cadeaux, donc Musset a écrit à l'époque « Confessions d'un enfant du siècle ».
35:42 Je ne parle pas de la valeur littéraire, Musset est un grand poète, mais c'est un extraordinaire document sur ce que j'ai appelé tout à l'heure, je ne sais pas, ce n'est pas moi qui l'appelais comme ça, c'est Bénichou, l'école du désenchantement, ce reflux qu'il y a après 48, dans lequel se situe Nerval. Il dit bien, c'est la génération, nos papas, nos parents, étaient dans la grande armée. C'était des hommes d'action qui labouraient le monde de l'Espagne à la Russie. Et nous, on est dans les cafés. D'ailleurs, Musset se faisait appeler lui-même le prince café.
36:13 Il disait qu'il était nerveux, c'était à cause du café. Mais oui, les hommes d'action, et puis après, des rêveurs, dans les cafés. Eh bien, vous voyez, Nerval, la confession d'un enfant du siècle, c'est un gros volume, qui illustre toute cette période historique. Eh bien, Nerval condense cette période-là, non pas dans Angélique, mais dans Sylvie, la nouvelle qui suit, la plus célèbre qu'il a écrite, il le condense en une page. Ça, c'est son art à lui.
36:43 En une page, je ne veux pas vous parler de deux nouvelles en même temps, donc je ne vais même pas vous dire le contexte, mais ça commence par, nous vivions alors dans une époque étrange, comme celle qui d'ordinaire succède aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Vous voyez, il y a une chute de l'action. Donc on est dans les cafés, comme nous, on parle. Je sais que vous êtes des travailleurs et des producteurs de valeurs.
37:14 Je ne vais pas dire ce que je n'ai pas dit. Bon, enfin, nous sommes des travailleurs intellectuels et comme disait Rimbaud, le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes, après tout. Ce n'est pas péjoratif. Nous vivions alors dans une époque étrange comme celle qui d'ordinaire succède aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus, petit cours d'histoire, la galanterie héroïque comme sous la Fronde. En trois mots, tout est dit, surtout qu'une époque, c'est Louis XIII. Le scepticisme, pardon, le vice élégant et paré comme sous la régence du début du XVIIIe siècle.
37:50 Le scepticisme et les folles orgies du directoire. Non, parce qu'il y en a qui croient encore que c'est aujourd'hui qu'on a commencé à s'éclater. Pendant le directoire, les nanas, elles avaient des miroirs sur les godasses, comme ça, elles pouvaient se regarder en baissant les yeux. Je remonte plus loin. J'ai vu ça dans les confessions de Saint-Augustin. Oui, je ne vais pas chercher dans les auteurs salaces. Encore que... Il y en a à l'époque. Il faut être décadent en latin, ce n'est pas triste. Mais dans saint Augustin, il raconte qu'il suit...
38:20 Il suit... Confession. Il suit une prostituée à Tunis. Enfin, ça ne s'appelait pas Tunis, à Carthage. Il suit une prostituée et là, c'est pas dans le sable. Ça commençait déjà à s'assécher la terre. Et sur les pas, il y avait gravé sur la semelle. Suis-moi. Vous voyez ? Follow me, beau gosse. Non, quand même. Vous voyez ? Non, non. Parce qu'on vous fait croire comme ça que... Bon, allez. Donc, le scepticisme et les folles orgies du directoire... Alors, on sait ce que c'était pas, sa période, là.
38:50 Mais on ne sait pas ce que c'est. Mais là, il le dit. C'était un mélange d'activité, d'hésitation et de paresse. Un peu actuel, tout ça. Vous vous rappelez quand je vous avais dit que la maladie de votre génération, la mienne, c'est la dépression, celle d'avant, c'est l'hystérie, celle de Freud. Et vous, c'est là ? Parce que vous êtes bon, hein ? Vous vous souvenez mieux que moi ce que je dis, c'est quand même extraordinaire. Oui, la procrastination, il me semble, je ne suis pas spécialiste. Mais comme ça, statistiquement, le nombre d'étudiants que je vois, je n'arrive pas à finir mon mémoire, ma thèse, c'est bon.
39:21 Je renvoie à demain. C'était un mélange d'activité, d'hésitation et de paresse, d'utopie brillante, il n'y en a jamais eu autant avec la crise, d'aspiration philosophique ou religieuse, d'enthousiasme vague, mêlé de certains instincts de renaissance, d'ennui des discordes passées, d'espoirs incertains. Il y a un portrait robot de la période, quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée, Nerval adore l'antiquité décadente Alexandrine.
39:58 L'homme matériel aspiré au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis. Il fait allusion à l'âne d'or d'Apulée, il y a peut-être certains d'entre vous qui ont lu cet extraordinaire texte qui s'appelle l'âne d'or, écrit par un grec Apulée au moment de la décadence romaine. Décadence, ce n'est pas du tout péjoratif en termes littéraires, loin de là. C'est un roman initiatique malgré le côté comique parce que c'est un âne qui est le héros et c'est un âne qui retrouvera sa forme humaine à la fin en broutant les roses d'Isis. Le reste est à peine d'ici.
40:28 Donc l'homme matériel aspiré au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis, la déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de notre âge et la curée avide qui se faisait alors des positions chez Macron. Non, excusez-moi, c'est pas ça qui est là. Et les honneurs nous éloignaient des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poètes où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule.
40:59 Vous voyez, c'est la génération du reflux. De la foule à ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, l'escapisme, l'oubli, la coupe, la gnôle aussi. La coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas, des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques. Vu de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité. Il fallait qu'elle fût reine ou déesse et surtout n'en pas approcher.
41:35 Eh oui, ça vous fait rire, vous avez raison. Eh, on va pas rire longtemps, à la ligne. Quelques-uns d'entre nous, néanmoins, c'est toujours pour cette époque, prisent peu ces paradoxes platoniques. Et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie, ça, c'est déjà plus salace. Alexandrie, c'est la fin de l'Antiquité, c'est pas triste. Vous n'avez qu'à lire Aphrodite de Pierre Louÿs pour voir ce qui se passait à Alexandrie, raconté par un français fin 19e. Mais enfin, bien renseigné, bien documenté. C'est une courtisane, Aphrodite. Bon, alors, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie, agitaient parfois la torche des dieux souterrains.
42:11 Vous voyez, Nerval est allusif, la torche, le monde souterrain. Après, à la surface, on est comme ça, idéaliste, on voit la femme de loin. La torche des dieux souterrains, c'est quoi ça ? Qu'est-ce qui se passe là-dessous ? Alors, dans le subconscient, n'est-ce pas, agitaient la torche des dieux souterrains, excusez-moi, voilà, qui éclaire l'ombre un instant de ses traînées d'étincelles. C'est ainsi que sortant du théâtre avec l'amère tristesse que laisse un songe évanoui, etc.
42:41 En une page et demie, il a résumé ce que Musset a fait sur tout un volume, la confession d'un enfant du siècle, cette période d'entre deux. Voilà, je reviendrai dans le détail, mais je reviens pas au niveau de la situation générale. Maintenant, pour remédier au côté, vous avez vu, notre petit interrogatoire avec Ricardo, le côté qui semble un peu décousu de cet air, qui change, changeait tout le temps de pitch, comme on dit à la télévision, d'intrigue, de propos, au sens propre de ce qu'on se propose, de ce qu'on poursuit, d'intrigue, de, en fac de lettres, on dit de diégèse, n'est-ce pas ?
L'objet livre, le docteur Blanche, Aurélia et Les Chimères
43:34 Je vous dis tout de suite comme ça, dogmatiquement à l'avance, pour vous faciliter la lecture, quels sont, comme l'annonçait Thomas, quels sont les différents objectifs que Nerval, ceux, et donc nous, propose, propose au lecteur, quand nous verrons que l'originalité de ce texte, aussi, parmi toutes les autres oeuvres de Nerval. C'est une incroyable relation très moderne entre l'auteur et le lecteur. Donc, vous pouvez les lister, ça commence à Francfort, on l'a vu, à la foire en question, il arrive chez les libraires, les étalages de livres, et il dit, ça me faisait penser à Paris, les quais, la Seine, etc., on ne peut pas sans émotion, regarder.
44:19 Et puis, il a toujours été fasciné par le monde du livre, Nerval, il a même travaillé sur les origines de l'imprimerie, et la seule fois où il a failli réussir au théâtre, c'est avec une pièce qui s'appelle L'Imagier de Harlem, en Hollande, Harlem en Hollande, ce n'est pas encore la New Amsterdam, c'est-à-dire New York, L'Imagier de Harlem qui aurait, avant Gutenberg, inventé l'imprimerie, tout en étant alchimiste, Nerval connaît sur le bout des doigts, y compris en remontant jusqu'aux Chinois, l'Antiquité, les origines des caractères mobiles.
44:49 Ça fascine tout ce qui est le monde matériel du livre, indépendamment du contenu. La bibliophilie, c'est quelqu'un qui se moque du contenu du bouquin, qui n'aime pas trop le prêter, parce qu'il ne faut pas que le bouquin bouge et circule, c'est des choses rares. L'objet livre a toujours fasciné Nerval, il a même eu des missions, il a même été un peu flic. C'est-à-dire que, quand il a eu ces crises de folie, on reparlera, entre deux séjours à la clinique du docteur Blanche, à Montmartre, puis après à Passy, il y a une rue du docteur Émile Blanche, le 16e encore maintenant, c'est celui qui a soigné Nerval.
45:25 Mon cher Émile, il y a des lettres. Et, je fais une petite parenthèse, hommage à ce médecin qui était quand même en avance pour l'époque, parce que la plupart étaient un peu comme Foucault, c'est pas ce qu'il y a de plus inexact dans Foucault, ce qu'il dit l'histoire de la folie. À l'époque, si vous n'étiez pas fou en entrant, vous étiez sûr de l'être en sortant, les asiles en question. Je ne parle pas des électrochocs, les bains bouillants, les bains de trucs, je veux dire, c'est assez effrayant, l'internement psychiatrique. Surtout, Foucault l'a très bien vu, on internait pas pour soigner, mais pour isoler celui qui était considéré comme dangereux.
46:00 Soit dangereux parce qu'il était violent, soit dangereux parce qu'il risquait de capter l'héritage. Voilà. Or, le docteur qui a soigné Nerval lui a dit « Et si vous mettiez vos rêves par écrit, ça pourrait peut-être vous aider ? » Vous voyez, il a quand même de l'avance. C'est à lui qu'on doit Aurélia, les gars. Parce que moi, je ne vous prends pas un grand texte de Nerval, Angélique, je vous le dis, elle est toujours considérée encore maintenant comme une œuvre qui n'a pas le prestige de Sylvie, qui est un pur chef-d'œuvre, qui est la nouvelle qui succède immédiatement Angélique dans Les filles du feu.
46:30 Aurélia, qui est le récit clinique, pour les raisons que je viens de vous dire, où il y a eu une urgence incandescente, avec des visions, toute l'histoire des initiés depuis l'Antiquité des filles, qui est en prose aussi. Vous avez Les chimères, qui sont son chef-d'œuvre en poésie. Tout le monde connaît « Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, le prince d'Aquitaine à la tour abolie », poème qui avait déjà du prestige à la fin du XIXe siècle, lorsqu'il y a eu le mouvement symboliste inauguré par Baudelaire.
47:01 Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, aucun de ceux-là ne s'est jamais appelé symboliste. C'est après, rétrospectivement, qu'on appelle ça comme ça. C'est quand c'est les symbolistes secondaires que tout d'un coup le mot apparaît. Bon, mais enfin, dans ce courant-là, on a apprécié parce qu'il y a eu des réhabilitations de Nerval qui ont toujours échoué parce que c'est toujours sur un mode de malentendu. Les symbolistes se réhabilitent à cause justement de l'étrangeté, les chimères. Vous lisez, c'est énigmatique, c'est magnifique. On le lit parce que c'est magnifique. Mon front est rouge encore du baiser de la reine. On croirait un conte de fée.
47:33 Mon front est rouge encore. Tout est dans l'encore. On dirait qu'il y a 2000 ans qu'il a reçu le baiser de la reine et qu'il a encore la rougeur. C'est magnifique. Quelle reine ? Il ne dit jamais. Tout est à l'article défini comme ça. Rends-moi, n'est-ce pas, rends-moi la fleur. La fleur, vous voyez, ce n'est pas telle ou telle fleur. Bon, alors, tous ces poèmes-là, les chimères, ce sont des œuvres majeurs. Et c'est pour ça que ce volume est bien précieux. Dans le livre de poche, c'est pareil.
Poésie et folie ; El Desdichado
48:03 Vous avez la même distribution, Les filles du feu, donc le sommet de la prose nervalienne suivie des chimères qui sont le sommet de sa poésie. Je vous dis dogmatiquement parce que je ne veux pas vous faire perdre trop de temps, mais j'aurai l'occasion de le démontrer après, parce qu'il ne faut pas rester dogmatique trop longtemps. La poésie, chez Nerval, surtout les chimères, c'est le moment de la folie. Ce qui n'est pas péjoratif au niveau créatif. Il y a quelquefois des vraies hallucinations. D'ailleurs, si vous regardez la fin de la préface, l'extraordinaire préface qu'il écrit à Alexandre Dumas, avec une ironie, à la fin de sa préface, Nerval dit, et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets, il avait fait un article du Mât, composé dans un état de rêverie super naturaliste, comme disent les Allemands, dites donc, le mot surréaliste n'existait pas.
48:56 C'est bien avant. Nerval avance cette expression, bien plus appropriée, d'ailleurs, à mon avis. Et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets, composé dans un état de rêverie super naturaliste, comme disent les Allemands, donc il se rallie, il se relie directement à ce que j'ai appelé le romantisme allemand, qui lui, est d'une génération antérieure au nôtre. Attention, le romantique allemand, c'est contemporain de l'essor des romantiques anglais, des Coleridge.
49:27 Comment s'appelle celui qui illustrait Gregorio Toca, un spécialiste, celui qui illustrait la sérigraphie pour illustrer ses poèmes lui-même, The First Book of Urizen, Le Livre du Ciel et de l'Enfer. Je sais que tu sais. Moi aussi, je sais que je sais, mais je sais pas. Bon. Bref. Voilà, c'est ce romantisme-là, bien sûr.
49:57 Dites donc, je suis en train de dire « israeli, romantisme allemand ». En 1851, je passais à Francfort. Ça fait plusieurs fois que je repasse à Francfort. Allez, je vous le dis, parce que je veux pas qu'il y ait... On va pas faire un polar, parce qu'il faudrait 10 ans. Il faudrait pas un cycle. Vous, vous dites, on va quand même pas rester pendant tout un semestre sur une nouvelle. On aura vite lu. Non. si on l'a lu comme il faut, il faut 10 ans. Et encore. Rien que sur un seul vers des chimères, vous savez pas le nombre de gloses qu'il y a eu.
50:28 C'est pas... Je veux pas faire trop de digression, mais je prends, dans les chimères, je prends juste... je suis le ténébreux. Voilà, je m'arrête là. Alors, rien que ça, vous savez ce que ça veut dire, Nerval, mot à mot ? Allez, je vous guide pour ceux qui connaissent un peu l'italien. Vous traduisez. Le val noir. Je suis le ténébreux. Déjà, Nerval, Nero, c'est noir. Le val noir.
50:58 Ça, c'est... Alors, vous dites, ça y est, on a le sens. En fait, ça veut dire le val noir. Oui. Mais non, c'est pas réductible d'un seul truc, parce qu'on le saurait. C'est pour ça, je veux dire, je vous mets en garde, il ne faut pas s'égarer dans tous ces trucs, mais... C'est juste pour vous montrer à quel point on perdrait pied. Mais c'est aussi, El Desdichado, dont le titre, c'est le nom de Ivanhoé, de Walter Scott, c'était très à la mode à l'époque. Un renouveau du Moyen-Âge. La réhabilitation du Moyen-Âge est un des thèmes typiques du romantisme.
51:29 À l'époque de Racine, on disait gothique, ça voulait dire, c'est fait par des barbares, ces églises, c'est laid, c'est épouvantable. Ce qui est beau, c'est ce qui est grec, c'est le gologne. Voilà. D'ailleurs, si vous allez voir Saint-Eustache, aux Halles, vous avez là les deux. Vous avez un chef d'œuvre gothique, cette espèce, c'est Nerval d'ailleurs, qui dit dans Les Nuits d'octobre, il passe la nuit aux Halles, c'est l'endroit de Paris qui ne dormait pas la nuit, qui dit qu'on dirait un squelette de cétacé. C'est bien vu, quand on voit Saint-Eustache comme ça, avec ses arcs-boutants. On dirait un squelette de cétacé.
51:59 Ça, c'est la partie gothique. Mais vous allez devant, là, sur le fronton, il y a un portail à la Vignole, comme on disait. C'est au XVIIe siècle, il a fallu, sous l'effet de la contre-réforme, quand les catholiques luttaient contre les protestants, et que c'était à la mode du néoclassicisme, du modèle grec, on met une colonnade devant une cathédrale gothique. Bon. Non. Là, soyons très sérieux, Walter Scott écrit des romans médiévaux, certains ont été mis au cinéma, Ivanhoé, avec Robert Taylor et Elizabeth Taylor, qui a des yeux violets.
52:37 On se suit. Excusez-moi. Parce qu'après, ils s'empattent un peu. Mais là, franchement, Robert Taylor, oui, c'est ça, Robert Taylor, qui lui a été un ignoble collabo pendant le maccartisme, à la différence de Mitchum, je ne vais pas m'égarer, et de types bien comme Errol Flynn, qui a le bout de basse. Donc, il joue très bien, Ivanhoé, beaucoup de... On disait un paysage à Walter Scott quand on voyait une abbaye en ruine, au fond d'une forêt où on en est en.
Le veuf de sa mère ; le chroniqueur de théâtre ; la folie
53:11 Donc, quand il dit Desdichado, c'est le nom... Lorsque Ivanhoé arrive en armure noire. Donc, ce n'est plus le Val noir, maintenant, c'est Ivanhoé qui a une armure noire. N'est-ce pas ? Le veuf. Le veuf, on porte le deuil, on est noir. Je repasse à Francfort à cause du veuf. Nerval n'a jamais vu sa mère. Nerval est veuf de sa mère dès sa naissance.
53:41 pratiquement. Voilà ce qui s'est passé. Son père, je vous l'ai dit, il fait partie de la génération où on est dans la Grande Armée. Il était médecin dans la Grande Armée. Donc, le petit, à peine il est né, le papa, il est quelque part entre Berlin, la Pologne. Mais oui, le pauvre vieux. Et voilà que ça, ça n'arrive pas tous les jours, par contre. C'est que la maman, elle est amoureuse du mari. C'est pas ça que je veux dire. Je ne dis pas que ça n'arrive pas, que c'est rare que la maman soit amoureuse du mari. C'est rare qu'elle soit amoureuse au point de laisser le nouveau-né et de partir suivre son mari vers la Russie, quand même.
54:15 Et elle en est morte en traversant un pont chargé de cadavres, on ne sait pas très bien. Enfin bref, elle a attrapé les fièvres. Et encore maintenant, à l'heure où je vous parle, elle est enterrée à Glogau, dans l'actuelle Pologne, qui à l'époque, c'était la Schlesien, la Silesie, terre germanique, enfin de langue allemande à l'époque, mais vieille terre slave. Voilà, donc, il y a un veuvage. Qu'est-ce que je suis en train de vous dire ? Que c'est une œuvre, cette œuvre apparemment disparate, qui change d'intrigue, qui est une œuvre extraordinairement homogène, qui se passe à mi-chemin, et là j'arrive, c'est ma dernière détermination du milieu, entre deux tombeaux, dont l'un est à l'est, en Pologne, la tombe de la mère, symboliquement.
54:55 On va toujours essayer de s'en rapprocher sans jamais y arriver tout à fait. Vous comprenez pourquoi tous ces voyages se font vers l'Allemagne vers l'Est. Il est discret, il n'en parle pas très directement. C'est là que le romantisme est passé de mode. Hugo disait, on l'avait vu ça l'année dernière, n'est-ce pas, pour s'opposer à Pascal, au classicisme qui avait dit le moi est haïssable, on ne parle pas du moi dans l'art classique. Hugo disait, quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Donc, je vous parle de moi tant que je veux. Nerval, ce n'est pas ça. Il a mis beaucoup de temps à parler de lui, et encore un tout petit peu.
55:25 Je n'ai pas beaucoup insisté là-dessus, mais il a été longtemps, il a été assez tôt célèbre, mais d'une manière secondaire. Célèbre, comme on dirait aujourd'hui un présentateur de télé. Pourquoi je dis ça ? Parce que sa spécialité, c'est de faire des comptes rendus de pièces de théâtre. Le gros, c'était du théâtre de boulevard. Vous voyez, c'est comme si maintenant, quelqu'un faisait des comptes rendus de séries. Mais il le faisait mieux que les autres, avec un style. Les lecteurs étaient très attachés. Une rubrique de Nerval, c'est toujours agréable à lire, même si la pièce est nulle. Je dis à ceux qui s'intéressent, et ceux qui sont cinéphiles, au passage, et qui ont vu 127 fois Les Enfants du Paradis, par exemple.
56:04 Que Nerval, dans une de ses critiques, fait des comptes rendus des représentations du théâtre des funambules. C'est à lire, ça. Lui, il est censé jouer, j'allais dire, Jean-Louis Barrault, Baptiste. C'est pas, quand même, le Pierrot lunaire. Mais il fait aussi un compte rendu de... Ça, c'est le mime Deburau, qui a existé. Nerval correspond avec lui. Le grand mime Deburau, l'immense mime de l'époque. Mais aussi, l'antithèse, l'antithèse de Pierrot lunaire, c'est Arlequin, n'est-ce pas, qui est aussi baratineur que l'autre est muet.
56:41 Pierre Brasseur, son rôle, Frédérick Lemaître, n'est-ce pas, qui était un acteur prestigieux de l'époque, qui faisait flamber les planches avec son bagout. Voilà. Et que je trouve très bien, bien sûr, le père Brasseur, qui est le père de Claude Brasseur. Nerval rencontre les deux. Vous voyez, il a fait, au moins, la rubrique de théâtre. Et il a rêvé toute sa vie, comme beaucoup, les plus grands écrivains de l'époque, de réussir au théâtre. Réussir au théâtre, c'est réussir, ça y est, c'est réussir à Hollywood. Parce que le théâtre, c'est un public, c'est pas intime comme la poésie, c'est pas anonyme. On peut être un peintre de génie et être complètement inconnu, mais avec ses chefs-d'oeuvre dans sa chambre, là, tandis qu'au théâtre, il faut de l'argent pour vous représenter.
57:16 C'est un peu comme l'architecte. S'il n'y a pas de moyens financiers, il ne verra jamais ce qu'il a fait. Vous voyez, c'est intéressant, ça. Vous vous rendez compte que Mozart n'a jamais entendu une seule note de ses symphonies les plus jouées depuis deux siècles, les trois dernières. Parce qu'il faut payer un orchestre philharmonique, c'est pas... Lui, il est enterré à la fosse commune, à Vienne, Mozart, il n'avait même pas d'argent pour avoir un tombeau digne de ce nom. Je dis ça, parce qu'il y en a qui font croire que le classique, c'est pour les élites. Pour Moussorgski qu'on a ramassé dans le caniveau et ivrogne.
57:48 Bon. Donc, il n'y a pas que Charlie Parker et Monk, qui sont des maudits. Et, donc, il a voulu réussir au théâtre, il a échoué, on y reviendra, il a toujours été fasciné par le monde des planches. Et, il avait donc cette réputation un peu douteuse, un peu sur un mode de malentendu, c'est une plume charmante. Voilà. C'était une plume charmante qu'on aimait bien lire sur des sujets secondaires. Ce n'est pas un grand créateur.
58:18 Il a fallu attendre, je vous l'ai dit, les symbolistes, puis, je vais assez vite, les surréalistes qui ont trouvé chez lui, alors lui, ce n'était pas seulement les tranchiers, c'était surtout l'écriture automatique. Mais Aurélia, vous lisez Aurélia, le récit de sa folie, c'est, il y a des, ce que Nerval appelle lui-même l'épanchement du songe dans la vie réelle, c'est-à-dire le rêve dans la journée, l'hallucination. Voilà, je ne veux pas m'attarder dans le domaine clinique, mais là, on n'est plus dans la névrose, on est dans la psychose. On a tous des petits points jaunes quand on a lacé ses souliers pendant, on s'est baissé longtemps, on ne se relève, c'est rien, ça.
58:54 C'est des déformations de la sphère psychosensorielle comme on dit en école de psychologie. Par contre, quand c'est thématisé, quand vous voyez la tête de vos grands-parents qui sont morts depuis longtemps, qui se baladent au bout des branches des arbres, c'est l'hallucination. Et là, on passe à la psychose, vous voyez, Nerval, il avait vu cette lune se balader au-dessus de la Concorde. Un jour, il a donné une gifle retentissante à un facteur sur un pont en traversant la Seine, parce qu'il avait le petit truc, le facteur sur la poitrine, il avait pris pour un partisan des Armagnacs contre les bourguignons au XIIe siècle.
59:25 Vous voyez, c'est un vrai psychotique. Aujourd'hui, on dirait, si vous voulez être précis, qu'il était atteint de bipolarité. Je crois que c'est comme ça qu'on dit. Ce n'est pas mon domaine, donc je ne fais que essayer de suivre. Mais il y a quelques années, on disait encore les cyclotimiques ou les maniaco-dépressifs, c'est-à-dire des alternances aux périodes de lucidité et de délire. Dans le délire, c'est la phase maniaque, euphorique. Je suis Napoléon et vous êtes des nuls. Il y a des passages comme ça dans le lot. Et puis la phase dépressive.
59:55 Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé. Oui, rien que sur le mot noir, le veuf, il y a tout ce qu'il y aurait à dire. Donc, je vous déconseille de croire que pour comprendre Nerval, il faut se taper le tarot, l'histoire du tarot, de la franc-maçonnerie, du pythagorisme. Non, mais il connaissait tout ça sur le bout des doigts. Je ne vous dis pas de ne pas vous intéresser à ces choses-là, mais vous avez le temps. Et pas nécessairement pour comprendre Nerval. Donc, j'en arrive à la fin de cette dédicace des filles du feu où il dit à Dumas, et puisque vous avez eu, sachant que Dumas ne devait pas comprendre grand-chose à ce genre de littérature, et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un de ces sonnets composés dans un état de rêverie supernaturaliste comme disent les Allemands, vous les trouverez tous à la fin du volume.
1:00:42 C'est pour ça qu'encore maintenant, on a l'habitude de faire suivre les filles du feu par les chimères. Vous verrez, ils ne sont guère plus obscurs à la bonne heure que la métaphysique de Hegel se fout de nous, il se fout de Dumas. Ou les mémorables de Swedenborg, un mystique visionnaire suédois très intéressant d'ailleurs, les mémorables et perdraient de leur charme à être expliqués si la chose était possible. Concédez-moi du moins le mérite de l'expression.
1:01:16 Écoutez, on ne peut pas être plus clair. Bien avant le structuralisme, concédez-moi du moins le mérite de l'expression. Que vous ne compreniez pas, avouez que c'est beau. La seule folie, c'est la dernière phrase, elle est superbe, la plus raisonnable qu'un fou ait jamais prononcé. La seule folie qui me restera probablement sera de me croire poète. C'est à la critique de m'en guérir. Point final. voilà le fou. Échec et mat.
L'abbé de Bucquoy ; la mort de Nerval et le souvenir d'Adamov
1:01:48 C'est quand même pas mal pour un fou. Donc, j'ai choisi ce texte. Vous comprenez de plus en plus pourquoi c'est un dessin. Il y a donc, je reprends mes histoires d'intrigues qui se succèdent. Je suis à Francfort. Je suis à la foire. Je vais au rayon livre. Et je tombe sur quoi ? J'enchaîne maintenant. Sur un ouvrage écrit en français et en allemand, mais d'origine française. Du XVIIIe siècle. Qui raconte le titre Les aventures Je résume le titre.
1:02:21 C'est le titre de Dilligne à l'époque. Les aventures de l'abbé de Bucquoy. Personnage qui a existé au XVIIIe siècle. et qui raconte ses mémoires Nerval est intéressé par le contenu, par l'époque, par le fait que cet abbé assez étrange s'est défroqué, a rejeté le froc. C'est de l'Axanien, défroqué, n'est-ce pas ? A quitté l'église catholique d'où il était issu tout en restant un mystique. Il est devenu subversif, a été emprisonné plusieurs fois à la Bastille et dans des tas d'autres prisons, a fait de multiples évasions.
1:02:52 Bon, bref. Un bouquin qui a suscité un certain intérêt. Il veut l'acheter et il avait déjà dépensé de l'argent pour d'autres livres et il n'avait plus de quoi acheter celui-là. Je vous le dis, au passage, il y a toujours un rapport bizarre entre Nerval et l'argent quand il est en voyage. Il a beaucoup de pudeur. En fait, il est fauché. Complètement. Allez, j'arrive à un truc sérieux. la nuit où il se suicide. Je vous le dis comme je l'ai dit à quelqu'un. Ah, je peux le dire pour une fois que j'ai sauvé du suicide cette nuit-là.
1:03:26 Je pense à Arthur Adamov. Quelqu'un se rappelle peut-être que lorsqu'on parle de théâtre de l'absurde, il y avait trois grands auteurs à une époque. Il y avait Ionesco, Beckett, ceux-là, ils sont restés et puis Adamov, il a disparu parce qu'il a eu le mauvais goût de s'inscrire au Parti communiste en 1956 quand tout le monde le fuyait. Je crois que certains s'en souviennent d'Arthur Adamov. Je vous cite quelques pièces comme ça, comme Ping-Pong, il s'agit du Flipper. Ou comme La politique des restes, c'est extraordinaire, se passe en Afrique de Sud.
1:03:57 Paolo Paoli, etc. Sainte Europe, déjà un pamphlet sur l'Europe, Sainte Europe. Et qui a écrit un admirable journal, L'homme et l'enfant, ça c'est un titre d'éditeur un peu idiot, de chez Folio. Et bien justement, dans son journal, il a la gentillesse de se rappeler cette anecdote, pardon de me citer, enfin de citer un passage où il parle de moi. Mais je veux dire, il allait très mal parce qu'il avait décroché l'alcool, c'est un immense alcoolique. Et j'étais très jeune par rapport à lui, moi j'étais un groupie, et il était dans une chambre d'hôtel sordide, le pauvre vieux, et il souffrait beaucoup.
1:04:29 Et pour le calmer, je lui lis, j'avais sous la main les filles du feu. Et je me rappelle, il disait, c'est beau, il se calmait. Il avait rendez-vous avec sa psy à Épinay, je me rappelle. Et il avait rendez-vous avec Marthe Robert, certains connaissent un peu, c'est qu'elle a écrit « Roman des origines et origines du roman », une grande critique traductrice de Kafka, de Kleist, etc. Et que j'ai rencontré cette occasion d'ailleurs. Et il faut que je parle de Nerval et de Adamov et pas de moi là, attendez, on ne m'embrouille pas, mais ça me revient tout d'un coup.
1:05:04 Et puis la lumière tombait, donc je continuais, je connaissais le texte par cœur. Et il raconte ça et il disait « Mais vous voyez, vous voyez Pagani, c'est Nerval aussi, il s'est suicidé, il a craqué. » Je lui dis « Oui, mais vous exagérez, c'est qu'on arrive à ce que je vais vous raconter sur les circonstances du suicide de Nerval. Vous, vous êtes plein d'amis, tout le monde vous entoure, c'est vrai, Adamov, tout le monde l'aimait beaucoup, etc. Lui, il était seul, alors là, je vous dis maintenant, les circonstances de son suicide, il était sans le sou, il venait de passer une nuit chez une tante où il allait de temps quand il n'avait pas de domicile, SDF, on dirait aujourd'hui.
1:05:38 La tante n'était pas là, il gelait à Pierre Fendre, il faisait moins 15 dans Paris, et il a laissé un billet qui est son ultime texte chez la tante. Je vous le dis parce que c'est... Quel auteur ! Ma chère tante, dis à ton fils que tu es la meilleure des mères et des tantes. Quand je n'aurai fini avec tous mes ennemis, tu auras ta place dans mon olympe comme j'ai eu ma place dans ta maison. Ne m'attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche.
1:06:09 Nerval. Et voilà, je dis à Adamov, allez arrêter vos conneries, vous êtes entourés, vous, voilà. Et il s'est suicidé, mais bien plus tard, Adamov, moi j'étais en Afrique. de l'alcool. Vous voyez, je suis sérieux quand je dis que c'est... C'est quelqu'un qui... Quand il fait succéder comme ça les intrigues, et quand je vous parle de son breuvage, il aurait eu...
1:06:43 Ah oui, il avait frappé un asile de nuit qui lui a refusé l'ouverture, il faisait froid. À la limite, vous voyez, il ne faut pas non plus... On lui a ouvert la porte, il serait... Il serait encore parmi nous, je ne vais pas exagérer non plus. Mais je veux dire, voilà, je veux dire, des fois, il suffit d'un rien pour le passage à l'acte, vous savez, voilà. Donc, il est très discret, je reviendrai sur cette discrétion, suicidaire, littéralement. Et il a la pudeur de dire, je n'avais pas un sou, en fait, il avait déjà trop dépensé pour les livres.
L'amendement Riancey : séparer l'histoire de la fiction
1:07:15 Et puis, il se dit, ça, je continue, dans deux jours, je suis à Paris, capitale du livre, un livre français, je le trouverai plus facilement et il sera moins cher qu'ici. Ça commence comme ça, le bouquin. Et dès qu'il rentre à Paris, à mon retour à Paris, je trouvais la littérature dans un état de terreur inexprimable. Il faut faire attention aux mots. Terreur, c'est un mot fort. Qu'est-ce qui vient de se passer ? Pendant qu'il était en voyage, mais c'est sérieux, c'est au journal officiel de l'époque, pour ceux qui veulent consulter les archives, est paru un amendement au Parlement, c'était sous l'époque du ministère Guizot, juste avant le coup d'État de Napoléon III.
1:07:54 Un amendement, un amendement Riancey, on l'appelle, comme encore maintenant du nom de celui qui a proposé l'amendement. Et alors là, suivez bien, parce que ça va gouverner toute la nouvelle, qui interdit aux auteurs de faire du roman feuilleton. Ou bien, vous faites de la fiction, du roman, ou bien, vous faites de l'histoire. Mais vous ne faites pas comme M. Dumas, Eugène Sue, Nerval, etc., qui, on ne sait jamais si le mousquetaire, si on est dans l'U13, dans l'histoire, dans la romance, dans le bling-bling, dans le galant, dans le savant, on ne sait jamais.
1:08:34 Vous me direz, mais qu'est-ce que... La censure et le politique peuvent se mêler des genres littéraires. Parce que c'est ça, dites-nous, vous savez que je suis accro au problème des genres littéraires, mais pas sur ce texte au hasard. Ce texte pose le problème où ça finit l'histoire, où ça commence la fiction. Vous croyez que c'est simple, un problème comme ça ? De quoi j'ai parlé tout à l'heure, du griot ? C'est ça, les premiers historiens, enfin, les historiens, au revoir, mais les premiers historiens au sens strict, c'est-à-dire, l'histoire apparaît avec l'écriture, les scribes de Pharaon, vous croyez qu'ils étaient payés pour dire la réalité ?
1:09:11 Ils étaient payés pour dire que le Pharaon, c'est le plus beau, c'est le meilleur et qu'il a écrasé les Hittites du talon. C'est ça qu'il a marqué sur les fresques, en gros, avec les belles métaphores dont l'Orient a le secret. Voilà, les belles hyperboles, c'est pas fait pour dire la réalité au départ l'histoire. Alors, qu'est-ce que ça veut dire séparer la fiction du réel ? C'est bien gentil, mais c'est programmatique ça. Dans la réalité, c'est pas si simple. Nerval a le mérite de poser le problème avec beaucoup d'humour.
1:09:41 Et comme, c'est maintenant seulement que je vous le dis, ce récit apparu réellement à l'époque comme feuilleton dans un journal, le texte d'Angélique, un journal qui s'appelait Le National, qui était un peu de la gauche, un peu libertaire, on dirait aujourd'hui. Vous voyez, l'époque un peu subversive. Le National et le Charivari qui étaient un peu le Canard enchaîné d'époque. D'ailleurs, il y a un moment où Nerval se trouve à Vienne, vous allez voir, c'est lui qui raconte dans la nouvelle, on aura l'occasion de voir ça, il se trouve à Vienne, à un de ses voyages, des années précédentes, il se trouve sans le sou, fois de plus.
1:10:17 Je ne m'attarde que lorsque c'est thématique chez lui et que ça revient. Ce ne sont pas des digressions, c'est pour rester dans le corps du texte. Et pour gagner sa vie, il faisait des comptes rendus de pièces de théâtre, ce qu'il faisait à Paris, il le fait à Vienne. c'est faire. C'était l'époque de la reprise en main politique, le congrès de Vienne, c'était l'OTAN de l'époque, l'union contre la révolution française, contre tout ce qui restait de miasme révolutionnaire, c'était ça, Metternich, le maître de l'Empire d'Autriche-Hongrie, lui c'était le politique et le policier, l'argent c'était Londres, voilà, ça n'a pas beaucoup changé.
1:10:54 L'Allemagne et l'Europe centrale servent de chair à canon et les anglo-saxons financent. Depuis Waterloo, ça n'a pas changé. Et donc il attend le visa de censure et il est fauché en attendant, timidement, il va dans les bureaux de la censure dire vous ne pourriez pas faire un peu plus vite. Et là, il est reçu par le patron de la censure à Vienne, qui a lu, et qu'est-ce qu'il lui dit le patron de la censure ?
1:11:27 Il possède tous les ouvrages qui sont censurés à l'époque et il propose de les lire. Exactement, c'est extraordinaire, merci, je ne peux pas savoir ton prénom, pardon. Samy. Samy, merci Samy, voilà, il s'appelle Pila, comme Ponce Pilate, mais sans E. D'ailleurs, Nerval dit, il ne voulait pas comme son quasi homonyme se laver les mains, mais il allait directement me dire vous êtes ici, dans l'endroit le plus libre de l'Empire, deux points, les bureaux de la censure. Ça veut dire que vous êtes dans l'œil des cyclones, ici vous avez toutes les libertés et vous venez, je continue maintenant, vous pouvez venir tous les jours lire le National et le Charivari.
1:12:03 Donc les Parisiens, à Paris, n'ont pas le droit de lire. C'est purgé et tout. À Vienne, personne n'a un exemplaire du National du Charivari, mais ici, moi, le patron de la censure, moi je lis tout. Et c'est pareil pour les trucs un peu grivois, n'est-ce pas ? Louis XIV pouvait divorcer à l'époque où le divorce était interdit. Le pouvoir est toujours au-dessus du pouvoir qu'il exerce. Donc, il revient à Paris, il y a cet amendement, et là où ça devient sérieux, c'est économique, c'est que c'était leur gagne-pain, le roman feuilleton.
Un anti-roman : le livre introuvable
1:12:37 Les Eugène Sue, les Nerval, les... D'accord ? Et il faut absolument que je trouve le bouquin pour prouver que c'est bien, le personnage a existé, que c'est de l'histoire, parce que si on découvre, c'est du roman, un million d'amendes, un centime par exemplaire vendu, et il met le journal pour lequel il travaille en faillite, voilà l'enjeu. Eh bien voilà, il n'y a pas d'intrigue, il y en a une. Oui, voilà, c'est la première, mais qui ne va pas cesser jusqu'au bout. Pendant toute cette nouvelle, on va passer son temps à chercher ce bouquin. Je vous le dis maintenant, parce que je ne veux pas faire un polar, faire un faux suspense.
1:13:09 Je vous dis tout de suite que jusqu'à la dernière page, on ne trouvera pas le livre. On va le trouver après, dans un autre texte, il va raconter l'histoire de la vie de Bucquoy, mais dans cette nouvelle-là, il a fait exprès de faire une nouvelle qu'on appellerait aujourd'hui en termes de littérature moderne et même d'avant-garde, avant la lettre, un anti-roman. C'est-à-dire, puisque je ne peux pas raconter l'histoire prévue, je n'ai pas le bouquin, il faut que je parle d'autres choses en attendant. Et donc, je crée, vous voyez, j'invente d'autres récits, je trouve, matière à parler de tout et de n'importe quoi. Donc voilà, Pagani peut faire de digression, il ne s'occupe qu'un seul texte, mais moi, Nerval, je peux en faire tant que je veux, parce que je n'ai pas le bouquin.
1:13:45 Vous comprenez pourquoi je choisis ce texte ? C'est pour continuer à faire des digressions, mais ce n'est pas moi, c'est lui. Bref, je suis gagné par le symptôme que Nerval décrit pendant des pages dans la fameuse préface que certains ont lus, où il dit, Alexandre Dumas, vous comprenez ce que vous appelez ma folie, c'est que je ne peux pas m'empêcher de m'identifier aux personnages dont je parle. Je vous parle d'un héros, je m'identifie automatiquement. Voilà. La digression. Première chose, trouver le bouquin.
1:14:16 Vous devinez qu'il va trouver des tas de prétextes pour que le bouquin soit introuvable. Dans Paris, ou alors qu'en Paris, on va le trouver tout de suite. La bibliothèque est en vacances, ou alors elle est fermée, ou alors elle est en réparation, ou alors il y a des rongeurs. Ah ben les rongeurs, ça s'attaque aux manuscrits. Ça bouffe les traces. Non mais je suis sérieux, il y a un passage qui s'appelle Le rat de Russie, le rat cosaque et la souris d'Athènes. C'est des rongeurs importés dans les caisses de livres étrangers. Tu as lu ça ? C'est extraordinaire !
1:14:47 Je vous rappelle que Marx, dans l'idéologie allemande, qui est son œuvre, protocole de rupture avec sa période feuerbachienne, jeune, anarchiste, etc., et libertaire, par laquelle il faut toujours passer, il n'y a pas de révolution sérieuse si on n'a pas été un révolté. Il n'y a pas de révolution sérieuse si on reste dans la révolte. Comme dit Merleau-Ponty magnifiquement, si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car enfin, chacun s'aperçoit que le monde ne va pas comme il faut, quitte à l'oublier quand on vient aux affaires.
1:15:17 Avec Socrate, c'est plus grave. Voilà. Donc, Marx dit dans l'idéologie allemande « Nous avons abandonné nos œuvres de jeunesse à la critique rongeuse des souris. » Vous voyez les souris dans les bibliothèques, quand même. C'est des images qui perdurent. Voilà. Il y a des tas de raisons qui font qu'on ne trouve pas le bouquin et nous verrons dans le détail. Pour l'instant, je suis programmatique. Nous verrons que plus on avance dans le récit, plus il se fout de nous, plus les prétextes sont invraisemblables. L'histoire des rongeurs, c'est déjà pas mal.
1:15:51 Et voilà que je vous renvoie là maintenant à la lettre 4 pour ceux parce que c'est divisé non pas en chapitres mais en lettres. C'est les lettres qu'il envoie au directeur du journal. Première lettre, deuxième lettre, troisième lettre pour que ça paraisse en feuilleton. À partir de la quatrième lettre, c'est la page 74, je crois, attendez, pas tout à fait. voilà lui. Je parle comme à Abidjan, j'ai dit voilà lui. Alors attendez, en parlant d'une lettre.
1:16:23 C'est la page 64 dans l'édition Folio. À partir de la quatrième lettre, il y a une mutation d'espace. C'est pour ça que je tiens à vous lister d'abord à l'avance les différents espaces dans lesquels nous allons nous déplacer car je vous l'ai dit, on se déplace beaucoup. On a commencé sur les bords du main. Frankfurt am Main et non pas am Rhein. Francfort sur le main. On a commencé sur les bords du main. On continue sur les bords de la Seine à Paris dans un dédale, on va voir ça, étouffant de bibliothèques, de corridors où on cherche les livres introuvables entre les souris d'Athènes et les rats de Russie, au milieu de manuscrits dont on ne sait pas si c'est de Bucquoy ou du Bucquoy parce que les noms sont incertains à une certaine époque.
1:17:08 Si c'est du Bucquoy, il faut tout recommencer à la lettre D et non pas à la lettre B. Il y a tout ça. Il y a un côté fantastique qui rappelle, pour ceux qui connaissent la littérature sud-américaine, Borges. Il y a chez Borges une thématique de la bibliothèque de Babel du labyrinthe. Tu y as pensé en lisant peut-être ? Parce que Ricardo nous vient d'Amérique du Sud et j'étais sûr qu'il aurait fait le rapport. qui n'empêche pas d'enseigner notre langue.
Longueval, le Valois et Mortefontaine
1:17:43 Donc, quatrième lettre, on change de décor. Je vous lis le passage par lequel il justifie et je vous demande, je vous demande, comme exercice, si je peux me permettre de vous donner le devoir, c'est amusant, c'est de regarder tous les moments où il change d'intrigue, les raisons qu'il donne et les moments où il change d'espace. Vous suivez le déplacement local. Pourquoi on va à gauche plutôt qu'à droite ? Pourquoi on va tout d'un coup vers Compiègne au lieu de rester à Paris ? Quelles raisons il invoque ?
1:18:14 Je vais vous donner les pages pour ça. Donc, vous avez, je vous l'ai dit, à la lettre 4, page 64, la première fois qu'on quitte Paris. On a déjà vu qu'on a quitté Francfort. Et il dit ceci, j'ai eu l'idée d'aller aux archives de France. C'est dans le Marais, ça, hein ? Enfin, maintenant, ils sont en banlieue, le Gros, mais la maison mère est encore au Marais, rue des Archives, vous connaissez, après l'hôtel de ville. J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy. Il fait toujours des recherches, quand même, en attendant de trouver le bouquin, il se renseigne sur la famille, la généalogie.
1:18:47 Leur nom patronymique est Longueval. Des dons. Ça vous fait penser à quoi, à Longueval ? C'est tellement simple que vous n'y pensez pas. Oui, merci, Nerval. Même suffixe, oui ou non ? Même suffixe, qui est le radical d'une région de France dans laquelle Nerval a passé son enfance et qui est le Valois. Avec un nom propre, avec un patronyme, on a bientôt les toponymes.
1:19:17 Car si vous allez là-bas, et je vous le recommande, parce que c'est parmi les plus beaux coins du monde, il va le dire, Nerval. Mais même, sans dire, Nerval, prenez le petit Larousse, illustré. Vous cherchez l'entrée Mortefontaine. Nerval a passé son enfance et le village de sa mère. Commune de l'Oise, X habitants, etc. Deux points, le plus beau jardin à l'anglaise d'Europe. Quand même ! Hein ? Pourtant, le jardin à l'anglaise, en Angleterre, il y en a de beaux, c'est eux qui l'ont créé.
1:19:48 C'est magnifique, c'est une région d'étang, de bois, c'est une région où le sol est pauvre, c'est pour ça que c'est beau. Là où c'est riche, c'est là où il y a Roissy-en-France Là c'est la terre, c'est les grands champs, les betteraves, les trucs jusqu'à l'horizon, c'est pas beau. C'est riche, c'est pas beau. Puis après c'est le sable, là où il y a le sable, c'est les forêts. S'il y a encore des forêts aujourd'hui, les ancêtres, ils n'étaient pas bêtes. S'ils n'ont pas coupé les arrois là, c'est que ça n'avait pas le coup. D'ailleurs, là où on les a trop coupés, ça a donné, à 3 km d'Ermenonville, la mer de sable. Parce qu'on a beaucoup coupé pour faire barrage à la marine française et vice versa.
1:20:31 Et sur le sable, ça ne repousse pas comme ça. Donc encore maintenant, vous avez cette attraction qui s'appelle la mer de sable, où on promène les enfants en chameau. Comme dit Nerval, il y a assez de déserts pour que du centre, on ne voit pas d'autres extrémités, mais pour ne pas qu'on arrive en deux minutes à l'endroit le plus charmant du monde. Donc, région de bois et d'étang, et même, je vous l'ai dit, c'est un toponyme magique, Mortefontaine. Magique, mais maléfique. Il y a des malédictions et des bénédictions chez les fées, vous savez, il y a de bonnes fées et des mauvaises fées.
1:21:01 Et Mortefontaine, c'est le village de la mère. Comment voulez-vous ? La fontaine, c'est ce qui nourrit, c'est ce qui abreuve, c'est ce qui est maternel. Morte fontaine. À la source, il y a la mort. La morte. Reportez-vous aux Chimères comme vous aurez le temps ce soir. Et vous verrez qu'il y a un sonnet qui s'appelle Artemis. Tout est codé dans les chimères. La déesse, le nom grec de Diane. Je vous dis, le premier quatrain, la treizième revient, c'est encore la première. Et c'est toujours la seule ou celle ou le seul moment.
1:21:34 Car es-tu reine ô toi, la première ou dernière. Es-tu roi, toi, le seul ou le dernier amant. aimer qui vous aima du berceau dans la bière. Celle que j'aimais seule, m'aime encore tendrement, c'est la mort ou la morte. Ô délice, ô tourment, la rose qu'elle tient, c'est la rose trémière. Vous voyez, ça a l'air obscur. C'est déjà plus clair. Je suis obligé d'avoir une parenthèse de l'exploitation philosophique qui m'intéresse de ce texte. Ce n'est pas littéraire, même s'il y a beaucoup à dire.
De la répétition à la libération : la tombe vide de Rousseau
1:22:06 Je ne suis pas dans la psychanalyse. Alors, je vous donne toutes les apparences. Je ne dis pas que le problème de Nerval, c'est sa mère. C'est un problème, dans son œuvre, et qui joue un rôle considérable. Mais si, merci, c'est gentil. Si je choisis ce texte, c'est précisément parce que c'est le seul où Nerval va jusqu'au bout et nous verrons. Thomas vous a énoncé les différentes pitches et nous avons vu que le dernier, ce n'est pas d'arriver au tombeau de la mère, c'est d'arriver à la tombe de Rousseau. C'est le seul texte où Nerval surmonte le roman individuel, le roman personnel, le cycle mortifère qu'on a vu toute l'année dernière de la répétition d'Ulysse, le carnage se répète, où il y a la mort au début et la mort à l'arrivée.
1:22:51 Vous vous rappelez de ça ? C'était la structure d'Ulysse et de l'Odyssée. C'est la seule où il va au-delà pour nous emmener non pas à Mortefontaine, on n'y va jamais, dans Angélique, justement, alors que c'est là, on l'a sous la main, c'est à 3 km d'Ermenonville où il y a la tombe de Rousseau, mais pour nous emmener à la tombe de celui qui écrit le contrat social. Je vous ai dit le plan de ce qui nous attend pour cette année. Pour la première fois, il y a une ouverture de la répétition vers la libération. Voilà, je finis avec la tombe de Rousseau puisque ce sera le terme de notre marche.
1:23:25 Nous allons aller à pied de Senlis à une dizaine de kilomètres, à Ermenonville, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne, comme il dit. Arrivé à, certains d'entre vous connaissent peut-être déjà le parc, arrivé à Ermenonville, la tombe de Rousseau est dans l'île dite des Peupliers, un petit îlot dans un étang avec un cénotaphe, un monument sculpté à l'époque par un disciple de Houdon et l'île des Peupliers parce qu'elle est entourée par une couronne de Peupliers.
1:23:55 C'est la tombe la moins mortifère et la moins morbide qui soit. D'abord parce que c'est décevant pour les fétichistes et les cendres de Rousseau n'y sont pas. Et Nerval ne cesse de dire la tombe de Rousseau vide de ses cendres car par une belle nuit au moment de la Révolution, les hommes de la Convention sont venus chercher la lumière des torches, les restes du philosophe pour les amener au Panthéon. Ils sont encore. Donc c'est un pur signe, c'est rare un tombeau comme ça. C'est un vieux jeu de mots de Platon.
1:24:25 Soma, Sema. Sema le signe, Soma le tombeau. Pur signe ce tombeau-là. Donc pas besoin de regarder en dessous, il n'y a rien, il n'y a pas les cendres. Par contre, vous levez les yeux et vous voyez. Comment il dit Rimbaud ? À la fin de la saison en enfer, quelquefois je vois au ciel de blanches nations en joie le chant des cieux, la marche des peuples, peupliers, popolo, esclaves, ne maudissons pas la vie. Voilà, je termine cette introduction au texte d'Angélique sur ces mots de Rimbaud.
Question du public : les deux tombeaux et l'oncle maternel
1:24:59 Ce que je voudrais bien. Thomas, on a décidé pour que les questions on les note, comment ça se passe ? Non, il y a des questions pour que vous avez pu me rassurer et que vous avez des questions. Voilà, donc si vous avez des questions, je vais avoir jusqu'au mois prochain pour concocter une réponse. Oui ? Élise ? Entre deux tombeaux, c'est entre la tombe de la mère qui est en Allemagne.
1:25:30 Ah oui, merci, oui, je me suis interrompu. L'autre, c'est la tombe de Rousseau. Ah oui, d'accord. Il y a la tombe de la reine, pour parler en termes nervaliens, mon front est rouge encore du baiser de la reine Vous savez que tous les contes pour enfants commencent par il était une fois un roi, une reine, et il ne faut pas papa, maman. Là, on est dans la psychanalyse. Là, on est dans le monde personnel. Puis après, il y a toujours la marâtre qui est la mauvaise mère. Enfin bref, le triangle œdipien commence. Oui, c'est ça. Il y a, quelque part en Pologne, il a essayé de s'approcher, c'est à Glogau, Gross Glogau, actuellement.
1:26:07 Qu'est-ce que je dis ? C'est le nom allemand, Glogau, Wroclaw, maintenant, en Pologne, c'est une grande ville. Pardon ? Une tombe positive et une tombe negative. Voilà, il y a la tombe de la mère, mais, qu'est-ce que c'est que cette quête qui n'aboutirait qu'à un cadavre ? Une quête forcément déceptive qui débouche sur la folie et sur le suicide. Vous me direz, c'est bien ce qui lui est arrivé, oui, mais c'est parce qu'il n'y a personne à la tombe de Rousseau. dans ce texte-là, il nous dit, il faudrait qu'on soit à la tombe de Rousseau. Donc, je réponds à ta question par une intertextualité en empruntant un extrait de Sylvie, la nouvelle qui est juste après, qu'elle n'a rien à voir, c'est une nouvelle beaucoup plus classique, apparemment, autobiographique, voilà, j'étais amoureux d'une actrice, etc.
1:26:49 Bien que mon oncle, c'est Nerval qui parle, son oncle maternel, vous savez, dans l'anthropologie, y compris chez les Bororos que Lévi-Strauss a étudié en fond de l'Amazonie et en Afrique aussi et dans nos régions, l'oncle maternel a toujours un rôle positif dans les contes et dans l'imaginaire. Le frère de la mère, très intéressant. Vous savez qu'il y a des parentés receveurs de femmes et des parentés donneurs de femmes. Quand vous dites mon beau frère, on ne sait jamais si c'est celui qui a reçu une femme ou celui qui l'a donné.
1:27:21 Très intéressant. Parce qu'il y a une histoire de dette, enfin je ne vais pas m'interorder, mais celui qui donne une femme est créancier. Il doit avoir en échange trois pagnes, deux bœufs et quatre moutons. Enfin, j'ai vu ça au Niger, par exemple. Et oui, Lévi-Strauss donne ce proverbe indien, un parent par alliance, c'est une cuisse d'éléphant. C'est mignon comme proverbe, non ? Il y a de quoi bouffer pour longtemps. Un parent par alliance, c'est une cuisse d'éléphant. Ben oui, quoi, c'est sérieux ces trucs. Nous, je dis vous, moi aussi, je suis gâté comme vous par la modernité, nous sommes pour le mariage d'amour.
1:27:56 C'est des gâteries, ça. Ben, que tu te dis, quand il y avait en jeu le vignoble du père Martin avec les vaches de machin, c'est pas l'amour qui va foutre tout ça en l'air. C'est sérieux. Voilà, on est dans le substantiel, comme dirait Hegel, dans la moralité objective, où sont encore beaucoup de peuples, n'est-ce pas, à cause de... le niveau de leur développement des forces productives. Donc, tu fais très bien de le rappeler, il est dans ta question. Oui, ça va de la tombe de la mère, roman personnel, à la tombe de Rousseau, émancipation collective. Parce que, par un hasard de sa biographie, la tombe de Rousseau se trouve dans la région où il a passé son enfance.
Sylvie à Ermenonville : le temple de la philosophie
1:28:34 L'endroit qui lui est familier. Mais il n'y a personne. Donc, dans Sylvie, je ne le connais pas encore, dans Sylvie, nouvelle biographie, on est à Paris, le théâtre, et tout d'un coup, vous verrez ça, vous le lirez, c'est admirable. Pour Proust, c'était l'exemple à suivre, toute la recherche, il rêvait d'écrire comme une seule phrase de Sylvie. Il est amené à aller dans le Valois, comme dans Angélique, on commence à Paris, ensuite c'est dans le Valois.
1:29:06 Et il arrive à Sylvie, en pleine nuit, il prend une diligence à 4h du matin, c'est une sorte de fou. Et il arrive, il se permet d'arriver très tard, parce qu'il se rappelle que c'est la Saint-Barthélemy, c'est la fête régionale, enfin la fête du village, où l'on ne dort pas de toute la nuit, où l'on danse toute la nuit. Donc il sait que Sylvie est réveillée. C'est une petite gamine d'enfance, c'est un petit amour d'enfance qu'il a eu, une petite paysanne. Sylvie, une émanation de la forêt, Sylva. Et on va voir que dans Angélique, il se promène dans les forêts avec Sylvain, avec Gérard de Nerval.
1:29:40 Oubliez le réalisme naïf, enfin le réalisme, les prénoms, vous pouvez les changer quand vous voulez, on est dans le champ symbolique. Dès qu'on est en forêt, il est avec Sylvain. Dès qu'on arrive dans les champs, Sylvain disparaît, il retourne dans son village. Bon, là c'est Sylvie, une petite brunette, une petite paysanne au teint, légèrement hâlé, comme il dit, etc. Et lorsqu'il arrive, donc, elle est devenue adulte, elle ne l'a pas attendue. Il était bien gentil, le petit Parisien qui venait en vacances au village et qui était son béguin, mais depuis, elle est fiancée à celui qui est en train d'ouvrir une boulangerie dans le village.
1:30:19 Alors vous voyez, ben oui, que voulez-vous mon ami, il faut se faire une raison, comme elle dit. Tout d'un coup, on passe à Flaubert, là. Ben oui, on le réalise, ben oui, c'est terrible la fin de Sylvie. Bref. Et quand il arrive là, comme elle a dansé toute la nuit, elle est contente de le revoir, c'est un peu mélancolique, la revoyure, il s'aperçoit que le fiancé, c'est son ancien frère de lait, il dit, c'était bien ma chance d'avoir un frère de lait dans le pays où est mort Rousseau qui voulait supprimer les nourrices.
1:30:50 Avec beaucoup d'humour et d'amertume. Bon, je ne suis pas en train de raconter Sylvie, comme elle va dormir pour récupérer un peu, il a un temps vide, il va à Ermenonville, à la tombe de Rousseau. Dans Sylvie, qui est une nouvelle, sentimentale, pas du tout un récit de voyage comme Angélique. Et là, il répond à ta question. Quand il arrive, lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des saules et des coudriers, je reconnais, et là, c'est en plein après-midi, en plein soleil, et en plein après-midi, je reconnais tout à fait un lieu où mon oncle dans ses promenades m'a amené bien des fois ou bien souvent.
1:31:28 C'est le temple de la philosophie que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. Et oui, celui qui a invité Rousseau à venir mourir, si je puis dire. Il a invité Rousseau à venir dans son domaine, le marquis de Girardin qui possédait le domaine d'Ermenonville, intéressé comme beaucoup par les idées de Rousseau sur l'éducation. D'ailleurs, il paraît, c'est un aristocrate qui l'obligeait, ses enfants, il appliquait l'Émile à la lettre, à gagner leur petit-déjeuner en montant sur un mat de cocagne. Vous voyez, les pauvres, ils devaient escalader et rattraper.
1:31:59 Oui, quand même. Bon. Non, non, c'est sérieux, il a fait le banc des vieillards. Vous voyez, il a essayé, en application de Rousseau, de faire des trucs d'intérêt collectif. Une fontaine avec de l'eau pour les troupeaux, un jeu de tir à l'arc parce que c'est le sport traditionnel de la contrée. Vous voyez, quand même, une espèce de paradis perdu politique, dans cette Arcadie politique qu'est Ermenonville de Girardin. Donc, lorsque je vis, et oui, et dans ce domaine, c'est l'écologie à l'envers.
1:32:30 Il fait un domaine où il imite la nature. C'est le jardin à l'anglaise, tout simplement, à l'époque. Vous savez que la première fois qu'on voit le mot romantique dans notre littérature, la première occurrence, c'est dans la cinquième promenade de Rousseau, donc dans les années 1760. C'est la première occurrence, c'est à cette époque-là, c'est très précis, ce n'est pas du tout le sens très complexe à aujourd'hui, c'est la manière anglaise de faire des jardins par opposition à la manière française, géométrique et classique. Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève. Si on y voit moins de cultures et de vignes, on y voit plus de forêts et d'ombre.
1:33:02 Voilà. C'est ça, le géométisme romantique. Donc, vous pouvez y aller, c'est magnifique. Ça s'appelle maintenant le parc Jean-Jacques Rousseau parce que ça tombe, l'entrée est payante, il y a des trous, un grillage. Il ne faut pas le dire parce que les gens très bien qui entretiennent ça. Voilà. Et il y a des animations maintenant, parce que maintenant, vous savez, on dit à toutes les associations « Autofinancez-vous, autofinancez-vous, il n'y a plus un sou. » C'est un moment qu'il y a ce maintenant.
1:33:33 Avec Macron, ça s'aggrave, mais ça n'a pas commencé avec lui. Bon, donc autofinancez-vous. Donc un jour, s'il faut regarder la nuit, les étoiles, une autre fois, c'est une opération en senteur, les herbes, etc. Une autre fois, c'est littéraire, c'est le parcours Nerval, le Rousseau, c'est magnifique. Donc, il y a un temple qui est le temple de la philosophie. Vous savez, c'est ce qu'on appelle à l'époque la poétique des ruines. On faisait exprès de construire un édifice inachevé, comme si c'était une ruine, comme si c'était un reste grec comme ça, dans les brumes d'Île-de-France. Et sur chacune des colonnes, il y a un nom de philosophe, c'est un hommage au siècle des Lumières.
1:34:06 La première colonne, c'est Descartes, après c'est Newton, Voltaire, Montesquieu, et ça s'achève à Rousseau, bien sûr. Enfin, ça s'inachève à Rousseau, le temple, il manque des colonnes, exprès. Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu mon oncle m'a conduit bien des fois, c'est le temple de la philosophie que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. Il a la forme du temple de la Sybille Tiburtine, un souvenir de Naples, des filles du feu, Naples, le Vésuve, mais c'est une autre nouvelle qui s'appelle Octavie.
1:34:44 Et dans les Chimères, un poème s'appelle Myrto, rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie. Il a la forme du temple de la Sybille Tiburtine et debout encore à l'abri d'un bouquet de pins. Je rappelle que les pins sont dédicacés à Dionysos dans l'Antiquité, tout ça compte, je vous dis très rapidement, le lierre et le pin, tout ce qui est toujours vert, vous savez, parce que Dionysos, ça a l'air dur, c'est la libido, ça ne meurt jamais.
1:35:14 Voilà, c'est pas caduque. Et debout encore à l'abri d'un bouquet de pins, il abrite tous ces grands noms qui commencent à Montaigne et Descartes et qui s'achèvent à Rousseau. Jusque-là, c'est des élégies presque, on vient revoir le passé. Cet édifice inachevé n'est déjà plus qu'une ruine. Le lierre, le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Dis donc ! C'est pas l'homme qui détruit la nature, c'est la nature qui menace le temple.
1:35:45 Le lierre, le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là, tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc venaient recevoir des prix d'études et de sagesse. Où sont les buissons de rose qui entouraient la colline ? Et là, vous avez le grand ton de l'élégie, à l'imparfait, le ton de la longue durée, du bonheur perdu, le proust, les seuls vrais paradis sont ceux qu'on a perdus. Où sont les buissons de rose qui entouraient la colline ? L'églantier, le framboisier, en cachent les derniers plants qui retournent à l'état sauvage et les lauriers.
1:36:19 Vous connaissez la chanson ? Allez, allez, vous connaissez la chanson. La comptine avec les lauriers, c'est laquelle ? Ah, ça fait plaisir. Eh oui, la comptine Nerval est un spécialiste de la comptine. La plus belle fusion, pour lui, de la langue et de la musique et du mot et de l'oreille et de l'auriculaire, c'est pas seulement le drame wagnérien qu'il a été le premier d'ailleurs à signaler avant Baudelaire, c'est une autre histoire. C'est pas le slam et le rap qui essayent aussi de faire cette fusion, je pense ça au sérieux, ça travaille, ça travaille toutes les époques, ça.
1:36:55 C'est pas l'opéra, c'est la chanson populaire de nos régions. Et les lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes filles qui ne veulent plus raller au bois ? Non, ces arbustes de la douce Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Vous voyez, c'est l'élégie. Heureusement, le troène de Virgile, que de référence antique, les lauriers, heureusement, le troène de Virgile fleurit encore comme pour appuyer la parole du maître inscrite au-dessus de la porte. Écoutez, dimanche, pour ça, je suis un bel élevé, je suis un peu et je suis un peu on voit encore inscrit au-dessus de la porte, gravé, regardez, il faut enlever un peu la mousse parce que ça s'efface des fois.
1:37:31 Et là, on n'est plus dans les élégies et dans la nostalgie. Connaître la raison des choses, les lumières. Et la conclusion de Nerval, elle n'est pas du tout naturaliste. Oui, ce temple tombe comme tant d'autres. Les hommes oubliés ou fatigués se détourneront de ses abords. La nature reprendra le terrain que l'art lui disputait. Mais la soif de savoir restera éternelle, mobile de toute force et de toute activité.
1:38:02 Voici les peupliers et l'île et la tombe de Rousseau vide de ses cendres. Il enchaîne. Ô sage, c'est la dernière phrase, je vous rassure, tu nous avais donné le lait des forts et là, je réponds à ta question. Et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Dis donc, on est à peine une génération de la révolution là. Ça veut dire que déjà, Rousseau, enterré la restauration a tout fait pour oublier. Vous savez, comme après la chute du mur de Berlin. Ben oui. Non mais je retais pas mes fusils sous Staline. Ne mélangeons pas tout.
1:38:32 Mais oui, quand même. Ça repère qu'il faut quand même combattre à fond toute trace du marxisme et du communisme. Ben oui. Comme étant du totalitarisme et du goulag. Mais oui. on s'en peut ensanglanter la terre entière sans jamais être gêné comme à l'époque de Suez où les soviétiques nous avaient fait déguerpir. C'est sérieux cette histoire d'Angélique de Nerval. Nous avons oublié tes leçons que savaient nos pères. Il parle de Rousseau. On avait déjà oublié. Et nous avons perdu le sens de ta parole.
1:39:04 Dernier écho des sagesses antiques. Et là, je vous ai dit que je faisais l'exploitation philosophique de ce texte. Nerval fait un trait d'union magistrale entre le contrat social et... Oui ? Non, non, non, non. La République. Bien, bravo. Dernier écho des sagesses antiques. Ça veut dire que depuis Platon et la mise à plat totale qu'est la République où il faut faire un immense détour mon camarade si on veut régler nos problèmes il faut changer la politique. Platon, 2400 ans.
Question du public : l'ingénieur, d'Adoniram à Prométhée
1:39:36 Rousseau renouvelle cette geste. Et on a oublié complètement. Voilà où nous emmène le folle délicieux Nerval, le rêveur, le baladin. Voilà. C'est pour répondre à ta question, je ne voudrais pas monopoliser parce qu'il y a d'autres questions mais qui vont tourner sans doute. Oui ? Romain ? La question, donc, l'année dernière, tu avais parlé de la répétition avec Ulysse et tu avais opposé la figure de Dédale qui se libère. qui s'envole littéralement. Tu avais dit que c'était une sorte d'ingénieur, de figure de l'ingénieur qui se libérait aussi grâce à la technique.
1:40:12 Et je voulais savoir si cette thématique-là était présente dans la nouvelle puisque j'ai l'impression que tu n'en as pas encore parlé mais entre-temps, effectivement, entre la République et les contrats sociaux il y a quand même eu un... J'apprécie d'autant plus de questions que tu fais des efforts pour parler. Oui. Bravo, c'est sympa. très... Non seulement, c'est très intéressant, Romain est ingénieur. On peut le dire ? Oui, je prends ma force.
1:40:42 Voilà. Il est ingénieur et bien sûr, Dédale, Ulysse, c'est l'ingénieux Ulysse à l'Antiquité. Ulysse est ingénieux, Dédale est l'ingénieur puisque c'est lui qui met au point les ailes, les ressorts. Vous voyez ? C'est lui qui nous libère. C'est la praxis en termes marxien ou clouscardien, n'est-ce pas ? Qui nous libère de la contrainte. Alors, dans Angélique, ça ne paraît pas à première vue.
1:41:14 Parce que tout est enrobé dans cette histoire de quête du livre, de lutte contre la censure et donc tout est voilé à cause de la censure. Il dit tout. Je fais une petite parenthèse qui est un peu loin de ta question, mais c'est pour y revenir. Racine, c'est encore plus censuré à l'époque, la monarchie absolue, et Racine qui n'a rien d'un subversif, sauf que quand même, lui, c'est le poète quand même de l'Eros. C'est toujours subversif. Or, Racine dit tout sans rien dire.
1:41:44 C'est-à-dire qu'il prend un vocabulaire qui lui permet de faire un film X sans rien montrer. Non, non, mais je suis sérieux. Comment, par exemple, il parle des nibards de... Comment ça s'appelle ? L'autre jalouse, la Hermione. Il ne va pas dire bien sûr, il ne va pas nommer les choses. D'ailleurs, c'est un poète, et comme disait Mallarmé, nommer un objet, c'est lui enlever les trois quarts du plaisir qu'il procure. Donc, il dit, enfin, il fait dire à Hermione qui a connu, elle parle à son soupirant Oreste qui est son cousin, donc qu'elle a connu depuis l'enfance qu'il a vu grandir.
1:42:17 Oui, c'est vous dont l'amour naissant avec mes charmes m'apprit le premier le pouvoir de leurs armes. Ne pas se tromper. Ça, c'est du grand art. C'est comme ça qu'on transgresse la censure tout en restant légal. La légalité n'est pas la légitimité, nous a enseigné Kant. par contre, dans Aurélia, Nerval ne cesse, enfin, dans son œuvre en général, dans les poèmes, ne cesse d'opposer, d'ailleurs, vous le voyez dans son poème le plus célèbre, le El Desdichado, que j'ai cité en partie tout à l'heure à la fin, et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron, allusion à ces crises de folie, il y en a eu deux à l'époque dans ses internements, modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée, Orphée, c'est celui qui fait la descente aux enfers et qui revient après tout.
1:43:02 Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. Et je vous avais dit, vous voyez, je m'avais servi l'année dernière pour illustrer l'opposition qui est celle de tout l'Occident entre un héritage païen hellénique, un héritage de l'immanence où le divin est autour de nous, au point que c'est un monde périlleux, car il ne faut jamais mélanger l'humain et le divin, c'est l'hubris, et à ce moment-là, la tragédie s'abat pour purger cette impureté, cette transgression. opposée à, non pas l'immanence, mais l'inverse, la transcendance, la religion juive, chrétien, musulman, les religions de la transcendance, de l'infigurabilité, je fais des barbarismes, voilà, et du non figuratif, la peinture abstraite ne peut pas être dans une civilisation chrétienne, et vous savez que dans l'art musulman, c'est toujours de l'arabesque, ça vient de là, c'est de l'abstrait, mais on ne représente jamais un être vivant, parce que ce serait faire la capture de l'âme, sérieux.
1:44:00 Donc, cette opposition, elle a elle-même, elle enfante elle-même une série d'oppositions, fractales, du point de vue fractales, c'est une métaphore que j'emprunte aux mathématiques où je ne connais pas grand-chose, mais enfin, tu vas vite voir le rapport. Par exemple, l'opposition Grèce-Christianisme va donner l'opposition Renaissance-Moyen Âge. La Renaissance réhabilite le monde grec. On l'a vu en architecture tout à l'heure, mais pas seulement. Les statues, la nudité, les nanas du Titien, les femmes du Titien, ne l'ont pas, ça aurait été scandaleux au Moyen Âge, et puis les décors, le poussin, la nature, etc., au Moyen Âge, tu vois un fond doré avec Dieu et les saints, il n'y a pas la nature, c'est un pi.
1:44:41 C'est les oppositions classiques. Sauf que Nerval en tient pour la Renaissance. Donc c'est subversif par rapport au monde catholique, etc., et au monde du Père, car c'est le Dieu, le Père, qui a dépeuplé le Panthéon. Il n'y a plus qu'un seul Dieu. D'accord ? Là, tu diras, on est encore loin des ingénieurs, non. Parce que là, je réponds à ta question, là où l'ingénieur est le héros de l'œuvre, c'est dans le voyage en Orient. Nerval fait un voyage en Orient.
1:45:12 C'est son plus long texte en prose à l'époque, et c'est le texte qu'il va publier juste après, il faut souligner, justement, celui-ci. Or, dans le voyage en Orient, il y a inséré à l'intérieur, au cœur du voyage en Orient, un récit que je vous conseille magnifique, comme un conte, inspiré de la Bible et des histoires de Salomon et de la reine de Saba, ça tourne toujours autour de ça, qui s'appelle Histoire d'Adoniram, prince des génies. Histoire d'Adoniram et du roi Salomon, prince des génies. Excusez-moi, Suleiman Ben Daoud, Salomon, fils de David.
1:45:46 Il apparaît que Salomon, c'est une manière pour Nerval de continuer sa subversion, ta question est très intéressante, parce qu'on plonge dans l'initiatique nervalienne. Salomon, c'est lui qui est resté, pour la postérité, dans la gloire, mais celui qui a fait le temple, c'est l'ouvrier ingénieur, c'est Adoniram. Hiram, ça dépend un peu des données orientales. Hiram, celui qui vient là-bas du lointain Liban, là où il y a les cèdres qui permettent de faire le temple, soit les temps passant, les poutres, et qui est, lui, amoureux de la reine de Saba et qui est aimé par la reine de Saba.
1:46:20 Il y a une espèce de rivalité. On retrouve le même triangle, tu te rappelles de mon triangle de Rousseau ? Je vous le dis, pour ceux qui ne savent pas, on le verra dans cette nouvelle, d'Angélique, à un moment donné, Nerval arrive avec Sylvain, son compagnon de route, ils arrivent en vue des ruines de l'abbaye de Chaalis, près d'Ermenonville, les ruines médiévales. Et c'était le fils du garde qui nous faisait voir les ruines et il dit, voici la tour de la belle Gabrielle, parce qu'il y a un château là où Henri IV a abrité ses amours, excusez-moi pour le côté Closer, avec Gabrielle d'Estrées, sa favorite.
1:46:52 Voici la tour de la belle Gabrielle. Tous les soirs, c'est le paysan qui parle, Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre. Et le roi qui était jaloux a fini par le faire mourir. Alors bien sûr, Nerval se marre. Dans l'ignorance du paysan, on mélange à deux siècles Henri IV et Rousseau. Et puis, il met un point, il va à la ligne et dit, cette légende est peut-être plus vraie qu'on ne croit. Réhabilitation de la mémoire populaire. Deux points.
1:47:22 En refusant les 100 louis de Madame de Pompadour, Madame de Pompadour avait voulu récompenser Rousseau d'une pension pour son succès bling bling du devin du village. Il avait fait un tube, on dirait aujourd'hui. D'accord ? Il aurait pu continuer là-dedans et faire beaucoup d'argent. Comme Wagner, d'ailleurs, quand il a fait Rienzi, sa femme lui a dit mais continue comme ça ! Bon. Et puis là, il a refusé, après, il a eu des dettes toute sa vie. Donc, Rousseau, en refusant les 100 louis de Madame de Pompadour, car la devise de Rousseau, c'était faire dépendre sa vie du vrai et non pas de l'argent des nobles.
1:47:54 Rousseau, en refusant les 100 louis de Madame de Pompadour, a ruiné l'édifice fondé par Henri, l'amour de Gabrielle. Tout a croulé, c'est Nerval qui parle, son image immortelle demeure debout sur les ruines. Et voilà que la figure de Rousseau devient presque titanique, phallique presque, au-dessus des ruines de l'Ancien Régime. Tout a croulé, son image immortelle demeure. Donc, vous retrouvez le même triangle, où on voit que l'éros lui-même est conjugué avec la lutte de classe.
1:48:28 Très intéressant, la question d'accord. L'ingénieur, c'est celui qui a fait le boulot, mais après, dont le rôle est masqué. Je ne sais pas si vous vous rappelez le poème de Brecht, que j'aime bien citer, où Brecht se moque de la manière dont on raconte l'histoire, et dit, on dit que les rois ont construit Thèbes au sept portes, a-t-on vu les rois remuer les pierres ? On dit que les pharaons ont construit les pyramides, a-t-on vu les pharaons se pencher sur le sable ? Et lorsqu'on a fait la muraille de Chine, où allèrent les maçons ?
1:48:59 Magnifique poème. Ça répond à ta question. Et là, il prend le parti, et c'est Adoniram auquel il s'identifie, qui est le subversif. Et là, je finis le côté initiatique, c'est tout pour lui un pointillé dans l'ordre symbolique. qui commence avec le premier puni par le dieu jaloux du monothéisme, c'est-à-dire Caïn. La tradition caïnite, souterraine. Quand tout à l'heure, j'ai cité le petit passage, je vous dis, nous vivions dans une époque étrange, il dit, on a jeté la torche des dieux souterrains, c'est Caïn qui selon certains vit encore sous la terre, comme le refusé de Dieu, et qui, chez le Grec, c'est Prométhée, parce qu'il est l'ingénieur qui a apporté la lumière, le feu, la technè, pas seulement le feu de l'intelligence, mais aussi, mais pas seulement le feu qui fond les métaux, qui permet de faire la technologie, qui permet de faire des armes par les titans, etc., c'est celui-là.
1:49:56 Donc, sa question est très intéressante. Nerval toujours associe les deux, et je te recommande la lecture, du voyage en Orient, surtout cet inséré, c'est long, le voyage en Orient, histoire de Salomon, le prince des génies et d'Adoniram, et de la reine de Saba, bien sûr, et après tout, Aurélia, le récit de sa folie, où il y a cette opposition tout le temps de la technologie, que la technologie, c'est un petit peu franchir une transgression. Voilà. 9h01.
1:50:26 Je suis désolé pour la minute de trop. Mais la question était, les questions étaient excellentes. Voilà. S'il y a à lire une partie, vous lisez jusqu'à la lettre 4 incluse. Il y a 12 lettres. 13. Voilà. Vous lisez jusqu'à la quatrième lettre incluse. Voilà. On va le fixer bientôt, parce que ça, il faut qu'on négocie à chaque fois avec la maison. Mais c'est en gros dans un mois, le prochain rendez-vous.
1:50:57 La date précise sera affichée. Bon, je vous rappelle, il l'a dit, Thomas, que pour ceux qui peuvent et qui le souhaitent et qui n'ont pas d'obligation, on se retrouve donc au restaurant Le Débonnaire. Tristan, on a pu faire les réservations ? Oui. Merci beaucoup. Merci, merci, merci, merci, merci. Merci.