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Le triangle de Merleau-Ponty : moi, le vrai et les autres
2:20 C'est Merleau-Ponty qui a admirablement vu ça dans « Éloge de la philosophie » Il dit « De quelque manière que les philosophes s'y prennent, il est toujours en porte-à-faux avec la cité et avec les autres. » Il sait très bien que sans les autres, on ne peut pas aller au vrai. Il a très bien dit ça. Le triangle, voilà un triangle. Il parle, et ça répond bien à ta question Merleau-Ponty, de ce triangle « Moi, le vrai et les autres. » Le philosophe table sur ce triangle. Ça ne sert à rien d'être « Moi avec les autres sans le vrai ». Ça s'appelle l'opinion. Je suis au café du commerce, je suis avec les autres, mais sans le vrai.
2:51 C'est le contraire de la philosophie et de la science aussi. Ça ne sert à rien, du point de vue philosophique, d'être « Moi avec le vrai sans les autres ». Je respecte, c'est le fakir, c'est le contemplatif, c'est le mystique, c'est le stylite sur sa colonne. « Moi avec le vrai sans les autres ». C'est Zarathoustra tout au début, la première demi-ligne. Lorsqu'il était à sa 31e année, Zarathoustra monta sur la montagne et là s'adressera au soleil en ces termes, « Grand astre, quelle serait ta gloire si tu n'avais ceux que tu éclaires ? » Et Zarathoustra redescendit vers les hommes, les autres.
3:21 Donc voilà, ce triangle est très bien vu par Merleau-Ponty. « Moi, le vrai et les autres », la philosophie n'est valable que si il y a ce triangle toujours, les trois sommets ensemble. Ça ne sert à rien de sacrifier, de sacrifier un aux deux autres. En ce sens-là, je suis gauche dans la mesure où j'ai toujours un rapport non réglé aux politiques. Je ne peux pas m'inscrire, ce n'est pas un jeu personnel, mais en tant que philosophe, je ne peux pas m'inscrire confortablement dans une des parties de la cité. Car si les règles de la justice et que ces parties ont une relation en dernière instance conflictuelle.
Un enfant colonial et la découverte de la relation de classe
3:56 Et deuxièmement, je m'inscris à gauche un peu en mon corps défendant, ce n'est pas du tout ma sensibilité de départ. Mais enfin, au départ, je suis un petit colonial. Autour de moi, il y avait des gens qui ont collaboré avec les Japonais quand je suis né au Vietnam, les Français de là-bas, la majorité. Comme ici, ça collaborait avec les Allemands. J'étais élevé dans un milieu colonialiste. On disait que c'est nous qui avons gâté ces nègres en leur apportant la radio. Ils n'en avaient pas besoin, nous leur avons créé des besoins.
4:26 C'est intéressant, je pense que c'est quelque chose de voisin, ce que j'entendais dans les pires milieux coloniaux quand j'étais gamin. C'était que nous avons gâté en leur apportant la consommation. Curieux comme rapprochement. Voilà, donc j'étais élevé là-dedans. Enfin, comme dit Novalis, contemporaine de Hegel, l'acte philosophique par excellence est le meurtre de soi. Être philosophe, c'est vivre en premier une crise. Parce que chacun a des chemins personnels qui l'ont conduit là où il est. Ils n'ont ni à rougir ni à se féliciter, car il n'est pour rien souvent dans les chemins. Moi, j'étais dans l'empire coloniale parce que j'étais dans les valises de mes parents.
4:57 Mais par contre, on ne peut pas pardonner à l'individu de ne pas faire un point et prendre un recul à un moment donné avec ses déterminations. Et pour aller très vite, on ne peut pas s'éterniser sur la question, lorsque j'ai entendu ma mère, par exemple, qui est comme moi, née à Hanoï, qui a vécu dans le monde colonial, et quand j'ai entendu ma mère à Nice, en congé, me dire à propos du plombier qui est en train de faire une réparation dans le salon, va voir un peu s'il n'est pas en train de faucher quelque chose, j'ai vu au ton de la voix, au mimique, exactement comment elle parlait des boys africains.
5:27 Je n'en veux pas à ma mère. Et j'ai tout de suite, la relation de classe m'est apparue tout d'un coup lumineuse. Et tiens, pourtant, il n'est pas noir, le plombier. Donc, c'est des conneries, tout ça, les noirs, les blancs. Elle le redoute comme elle le redoutait le sauvage là-bas. Parce que quand même, il est pauvre, il a les mêmes machins, il n'a pas le même code de mondanité, et lui, il ne saurait pas, quand ma mère fait des réceptions, s'il faut servir à gauche ou à droite. Donc, va voir s'il n'est pas en train de faucher quelque chose. Et c'était la meilleure des femmes, c'était un réflexe tout à fait normal, l'éducation qu'elle a reçue.
Humanisme contre écologisme naturaliste
5:59 Donc, ça, ça résume bien ce qui, dans quel sens je suis à gauche. Encore une fois, ce n'est pas ma sensibilité, ce n'est pas mes opinions. Mon opinion serait plutôt... d'être un peu nocturne, isolé. Et voilà. Non, c'est le contraire. Et heureusement, car ça m'a permis de voir, et surtout à mon activité d'enseignant, et singulièrement d'avoir enseigné, et eu cette chance d'avoir enseigné au sud du Sahara, dans des pays en voie de développement, comme on dit, voire dans des PMA, pardon pour les sigles administratifs, les pays les moins avancés, je pense au Niger ou au Mali, économiquement.
6:33 Ça m'a permis de voir tout ce que mon parcours à moi, y compris d'intellectuel, de mélomanes, devait à des millénaires d'histoire humaine, que nous rayons d'un trait de plume, depuis que cette idéologie dominante qui a envahi l'Occident, et à mon avis l'écologisme, encore une fois, moi je suis un défenseur de l'environnement, mais je ne confonds pas avec la nature, j'y arrive. L'écologisme naturaliste, qui est le discours dominant qu'on entend sur l'environnement, où la valeur suprême, c'est la nature, ce n'est plus l'homme.
7:04 C'est vraiment une contre-révolution, c'est quand même l'homme qui était le sens du progrès, etc. Et maintenant, c'est la nature, en tant qu'homme de gauche, je reste un humaniste, je sais bien que c'est en sens inverse de Deleuze, d'Althusser, je fais un peu ringard quand je dis humaniste, l'homme est une valeur. Qu'est-ce qu'il dit Foucault ? C'est une invention récente, et qui heureusement, on est prêt à s'en défaire bientôt. D'accord ? Bien. Et on veut bien que l'humanisme, il parle historiquement, ce n'est pas faux, c'est la notion de syntagme de l'humanisme lui-même.
7:34 Mais enfin, c'est monstrueux, quelque part, du point de vue strictement politique, et c'est faux au sens historique, très rapidement. Et que les écolos écoutent bien ce que je suis en train de dire. Quand je dis les écolos, je ne parle pas de ceux qui sont soucieux de l'environnement, mais de ceux qui prescrivent le discours qu'on doit tenir sur l'environnement. A savoir, la première source d'énergie la plus ancienne dans nos régions, qui était le charbon de bois, si on avait continué au charbon de bois, il n'y aurait plus un arbre sur la planète. S'il y avait la production d'aujourd'hui, avec les arbres, pour l'alimenter, il n'y aurait plus un arbre. Heureusement, il n'y avait pas d'écolos à l'époque, mais qu'on ait passé du charbon de bois au charbon tout court.
8:09 C'est un progrès écologique. Je ne parle pas des autres progrès que ça induit. Heureusement qu'on a laissé tomber le charbon, qui est quand même salissant, qui est un des plus carbonifères. Pour le pétrole, qui est aussi un produit de la décomposition organique, donc qui envoie du CO2, mais enfin, 7 fois moins que le charbon, à quantité égale. C'est un progrès. Il me faut 7 fois moins de charbon, de pétrole, qu'il me faut de charbon, pour le même rendu énergétique. Voilà. Et je vais faire hurler tout le monde, quant au nucléaire, carrément, avec une petite quantité d'uranium comme ça, je peux alimenter 3 villes comme Lyon.
8:43 Je veux dire, et alors là, je ne détruis plus ni les arbres, et je n'envoie pas de CO2 dans l'atmosphère. Oui, mais les déchets. Et heureusement qu'il y a ITER, dans le sud de la France, qui travaille sur la fusion contrôlée, qui est le plus important, en termes scientifiques et techniques, des générations qui nous attendent, où on pourra faire du nucléaire propre, sans plus aucune radioactivité. Donc je ne vois pas où est le problème. Je veux dire que le progrès technologique, a toujours été, non pas l'intention, c'était des intentions égoïstes, de maître de forge, tout ça. Mais objectivement, les hommes ne sont pas idiots.
9:14 Je veux dire, le progrès, aurait été dans le sens d'utiliser le moins en moins de matière pour le plus en plus d'énergie. Voilà, voilà. Donc, encore une fois, je me situe à gauche dans ce sens-là, de manière un peu, je ne dis pas solitaire, parce qu'il y a de plus en plus de gens qui voient les excès d'un certain discours écologiste. Moi, je ne suis pas de ceux qui se couchent sous les voitures en respirant avec délice, les gaz d'échappement. Je ne suis pas maso. Qui veut un mauvais environnement chez lui, dans son jardin, dans son salon, dans sa ville ?
9:44 Personne ! Donc, la cause est déjà unanime, c'est un peu bizarre. Donc, ce n'est pas la question. Le problème est de savoir si un bon environnement doit laisser faire la nature ou si on doit toujours l'organiser, la nature, au profit de valeurs qui sont valables pour l'homme. Et pour l'homme, seulement, moi, je suis de cela. C'est en ce sens que je suis un humaniste.