Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
La philosophie a toujours pensé le désir
1:30 La lettre D maintenant, mais on va peut-être rester un petit peu dans ce sujet de la consommation, parce que finalement, est-ce que derrière la consommation, il n'y a pas aussi ce spectre du désir qui traîne, D comme désir, qui traîne depuis, là encore, depuis les années 60, où nous serions dans une société du désir ? Alors, peut-être, ma question, c'est, elle est peut-être un peu plus philosophique.
2:01 Quelle est la place, précisément, du désir ou anthropologique ? On sait que ça remonte, les philosophes se sont longtemps interrogés, et depuis très longtemps, depuis Platon, sur cette notion de désir, en passant par Spinoza aussi, bien sûr. Donc, quel est le sens qu'on peut donner à cette notion de désir dans la société d'aujourd'hui ? Depuis Platon, en passant par Spinoza, c'est bien à parler, parce que si j'en crois, je ne vais pas m'acharner contre ce pauvre Lordon, qui, encore une fois, je veux en réussir sur le lien des points, mais là encore, se référant à Spinoza, il en profite pour nous proposer, c'est le cas de cette dernière publication, une logique, une théorie des affects.
2:51 On pourrait prendre les termes de Lordon, inspiré de Spinoza, dans le nom du désir. Conatus, Libido, chez son copain Bourdieu, et donc, avec l'illusion, enfin, toutes les mêmes critiques. Mais enfin, comme tu le dis très bien, je veux dire, comme si c'était nouveau, il dit une théorie des affects, voilà, c'est ça, on a trop longtemps pensé par termes de concept, c'est pas vrai, comme tu l'as très bien dit, la philosophie n'a cessé d'avoir comme objet de réflexion le désir.
Nature et histoire, les deux sources du désir
3:23 Depuis Platon jusqu'à aujourd'hui, en passant par traité des passions de Descartes, quand même, je vais parler de Spinoza ou ça va de soi, nous ne désirons pas les choses parce que nous les jugeons bonnes, nous les jugeons bonnes parce que nous les désirons. C'est le désir qui est premier, y compris pour la connaissance. Phrase pré-freudienne, nous jugeons les choses bonnes parce que nous les désirons, c'est bien la libido qui est première, et notre jugement qui s'en trouve un peu, quelque peu déterminé. Donc, voilà, le désir d'aujourd'hui.
3:53 Si je raisonne en termes post-hégéliano-marxistes, moi je ne veux pas faire l'impasse sur cet apport-là, le contenu du désir humain est fourni d'une part par la nature, d'autre part par l'histoire, d'une manière très difficile à démêler. Je veux dire par là que, je prends le mot dans une grande extension, j'ai faim tout d'un coup, ça c'est du moins naturel, ce n'est pas moi qui l'ai décidé, ce n'est pas l'anthropologie, ce n'est pas culturel, ce n'est pas l'ordre du contrat. Et enfin, certains éviteront le mot désir, ils mettront le mot besoin, ce qui ne dérange pas du tout, ce qui permet de faire des distinctions, des besoins, ce qui permet à l'animal humain de survivre et de reproduire son état, jusqu'à ce qu'il ait épuisé ses forces à vouloir le faire.
4:39 Certains disent que l'animal subsiste, seul l'homme existe, n'est-ce pas ? Et puis, il y a cette matière apportée au désir, au fur et à mesure que l'histoire se développe, je n'ai pas dit progrès, je ne fais pas de jugement de valeur, au fur et à mesure que l'histoire se développe et se complexifie, qui est fournie par l'histoire elle-même. C'est-à-dire que mon désir de cette boisson, ce n'est pas seulement pour étancher la soif, c'est l'apéritif, c'est les copains, c'est la détente, ou c'est le calumet de la paix qu'on se passe, ce n'est pas un tabac seulement pour la composition chimique du tabac, et des vertus que peut avoir la nicotine, ou des vertus, ou des effets nocifs, peu importe, mais je vais dire, il y a aussi une autre raison, on reste dans le champ symbolique, comme tout ce qui est culturel et historique, et là je renvoie à un des plus grands chefs-d'oeuvre de Clouscard, un des plus méconnus, c'est le fameux traité de l'amour fou, qui est écrit vers la fin de sa vie.
5:35 Il y a peu de marxistes qui ont écrit un traité de l'amour fou, où il se réfère au mythe de Tristan, et je me rappelle qu'il me demandait le livret de le texte de Wagner, on dit le poème dans le cas de Wagner, c'est lui-même qui les faisait, où il était stupéfié de voir la pertinence anthropologique, comme Lévi-Strauss avait vu la pertinence de Wagner dans l'ouverture du Cru et le Cuit, lorsqu'Lévi-Strauss dit que Wagner est le père irrécusable de l'analyse structurelle des mythes, et Wagner est morte par le désir, à Venise, avec la main qui tremblait, attaque cardiaque, mais juste avant, il préparait un dernier essai, dont le titre était le féminin dans l'homme, on ne peut pas faire plus actuel, les problèmes de genre, etc.
6:11 Le féminin dans l'homme, il a juste le temps d'écrire désir, amour, tragique, paf, la crise cardiaque, ça ne s'invente pas, ça ne s'invente pas. Et puis on sait bien que le désir joue un rôle central dans toute la tétralogie jusqu'à Parsifal, bref. Donc, encore une fois, le plus méconnu dans le désir, et surtout par les intellectuels d'aujourd'hui, c'est le contenu historique du désir. Quand La Rochefoucauld dit, il faut toujours s'y référer à ce qu'on appelle les moralistes français, qui ne sont ni des philosophes, ni des professeurs de morale, ni ceux qui prêchent la moraline, La Rochefoucauld dit, j'en connais qui ne seraient jamais amoureux s'ils n'avaient entendu parler d'amour.
Le contenu historique du désir, de La Rochefoucauld à Proust
6:55 Ça ne veut pas dire j'en connais quelques-uns rarissimes qui préfèrent les mots. Non, c'est une règle générale. La preuve, c'est qu'à la même époque, exactement Racine, dans Phèdre, lorsque Phèdre fait son fameux, peut-être le sommet de notre langue poétique, son fameux aveu à Hippolyte, et qu'elle évoque, c'est une espèce de fantasmatique qu'elle aurait pu ait, qu'elle aurait pu rencontrer Thésée à ce moment-là, quand il était jeune, enfin bref, l'impossible, comme toujours le désir, cherche l'impossible, quand il était, venait tuer le Minotaure, elle n'a connu qu'un vieux Thésée un peu décati et grisonnant Elle lui dit à Hippolyte, en parlant de son père, lorsque de notre Crète il traversa les flots, digne sujet des voeux des filles de Minos, hélas, que faisiez-vous alors ?
7:38 digne sujet, ah bon ? Donc les filles de Minos, c'est-à-dire elle et Ariane, il n'y en a pas 36, étaient déjà amoureuses de Thésée par la simple légende qui le précédait. Donc je réponds à ta question, d'accord ? C'est très bien pour la philosophie moderne, je pense qu'il y a de l'œuf, il y a de l'œuf, il y a de l'œuf, enfin, j'appelle ça un coup d'épée dans l'eau, car je répète qu'il est au centre de la recherche philosophique depuis qu'il y a de la recherche de la Sophia, c'est-à-dire pas seulement du savoir, sinon l'œuf serait au CNRS, chercheur scientifique, il cherche aussi à savoir les savants, par définition, mais de la sagesse, c'est-à-dire précisément de ce qui concerne les désirs.
8:17 Si je veux savoir, je demande aux savants, mais si je veux savoir ce qui concerne le monde autour de moi, combien il y a de satellites autour de Jupiter, je demande aux savants. Si je demande, par contre, est-ce que je fais bien de me marier avec Annabelle, ou est-ce que je fais bien d'envoyer trois bateaux maintenant en Asie mineure, est-ce que c'est le moment de déclarer la guerre, là je vais consulter un sage, pas un savant, et ce n'est pas nécessairement le plus savant qui va me donner les meilleurs conseils, ce n'est pas celui qui sait exactement combien il y a de grains de sable dans le Sahara, qui va mieux me conseiller en matière de mariage ou de déclaration de guerre.
8:51 Donc, depuis toujours, le désir est au cœur de la référence philosophique, c'est très bien, je prends mon fil pour la pensée moderne, de l'avoir recentrée là-dessus, après un peu les apogées de l'école épistémologique française, Bachelard, etc., c'était plutôt le scientifique qui était au cœur du débat, après la guerre, mais je constate que ça s'est passé au détriment de ce contenu apporté au désir par l'histoire, car il fallait être anti-marxiste à ce moment-là, c'était la grande époque de la contre-révolution libérale-libertaire, et donc, c'est une philosophie du désir formaliste, forcément, c'est bien de parler du désir, mais c'est mal de le priver de ce qui en fait son contenu concret.
9:28 Et je constate, je termine, ça a semblé une boutade, mais tout de même, je constate qu'il y a plus de marxisme dans Proust que dans toute cette pensée, soi-disant radicale. Proust est un bon romancier, il note, il note bien le réel, et dans le réel, il voit bien que le teint des jeunes filles qui sont sur la jetée à Balbec, et là, on est loin de la classe ouvrière, cette espèce de beauté fluide qui passe de l'une à l'autre, malgré leur différence physique propre, quelque part, il le lie bien aux nouvelles habitudes de sport et de confort qui se répandaient dans les nouvelles couches de la société, et qui peut produire en abondance de belles jambes, de belles hanches, enfin, si tu écris ça aujourd'hui, c'est un tutu collectif, je parle un peu comme les Africains, on va dire on, on va nous prendre pour un marxiste mécaniste, et c'est Proust qui écrit.
10:12 Voilà ce que j'ai à répondre sur le désir. Merci.