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Wagner et les wagnériens
1:27 Bonsoir chers amis, bonsoir à tous les camarades, bonsoir à ceux qui attendaient patiemment la suite du Ring. Bonsoir à notre public, je dirais même ce soir de 7 à 77 ans, à la suite de cette animation, de ces extraits du Ring en animation. Comme vous avez dû le voir sans doute sur notre page Facebook, je me suis permis de vous proposer quelques liens, mais c'est une partie infime des mises en scène qu'on trouve, Ne serait-ce qu'en streaming, je vais dire en ligne.
2:07 Je ne parle même pas des publications écrites, je crois l'avoir signalé dans ma petite note avec laquelle j'ai accompagné ces liens où je rappelle que Wagner est quand même le personnage sur lequel on a écrit le plus de livres. Je ne vais même pas chercher les articles, rien que de livres d'ouvrages juste après Jésus et avant Napoléon. Voilà, c'est pas une garantie tout ça, je veux dire, peut-être qu'il est spécialement doué pour qu'on parle de lui, je ne sais pas, mais en tout cas, ça veut pas dire, c'est pas parce qu'on aurait écrit un million de livres sur lui, c'est pas la preuve qu'il est meilleur musicien que Mendelssohn, Schubert, Bach ou Mozart, ou John Coltrane ou Thelonious Monk, voilà.
2:58 Non, non. Mais enfin, ça fait réfléchir quand même. Il y a une fascination, vous devinez, avec tout ce qu'on voit là. Je vous dis tout de suite qu'il y a quelques points que je partage avec Nietzsche. Vous voyez, parce que souvent, je cite un peu plus souvent à charge qu'à décharge. Et encore, c'est moins à charge contre lui que contre ceux qui se disent Nietzscheien pendant la guerre froide et que Nietzsche aurait vomi. Mais enfin, c'est un autre débat.
3:31 Il y a un point que je partage avec lui, c'est qu'on peut discuter de Wagner tant qu'on veut, mais ce qui ne mérite pas une grande discussion et ce qui est détestable, c'est en moyenne les wagneriens. Sale race, on redit Nietzsche. Voilà, mais si j'inclus dedans la masse de ceux que auquel il fait allusion, de gens d'ailleurs qui écoutent assez peu Wagner, encore moins en intégrale, Il repasse incessamment toujours les mêmes saucissons. Saucisson est un terme de l'argot du jazz français qui désigne en général des thèmes, des standards qu'on a tellement.
4:12 Enfin bref, des saucissons classiques comme la chevauchée des Valkyries, la marche funèbre du crépuscule des dieux, l'ouverture de Tannhäuser. Il y en a qui écoutent que ça, un peu comme si quelqu'un de Michel-Ange ne connaissait que l'ongle du pouce du David. En admettant même qu'il n'y aurait rien d'autre que le David dans l'œuvre de Michel-Ange, ça ferait la même proportion. Mais il y a dans les wagneriens, alors si on donne une extension au thème, au sens de ceux qui apprécient et qui ont de l'admiration pour Wagner, il y a aussi bien des gens comme Lévi-Strauss. Ça fait vraiment un grand écart entre ceux dont je viens de parler, Et puis, je trouve ce qu'il connaît admirablement et dans le détail, n'est-ce pas ?
5:03 Badiou aussi, j'ai déjà signalé que Badiou a fait sans doute, justement, Badiou a commis un de ses milliers de livres qu'on a écrits sur Wagner. Pardon pour l'anecdote, mais j'ai eu l'occasion de lui dire tout bien que je pensais de son livre tout à fait par hasard. J'étais avec notre camarade Jean-Hermé dans un bus qui se rendait à la librairie tropique, le 62, pour rien vous cacher, qui va vers le 14e. Et voilà qu'à l'avant-dernière station, je vois monter Badiou. Il vient s'asseoir en face de nous, il ne connaît pas, et il n'allait pas à la librairie tropique, c'était un pur hasard.
5:41 Et je me penche simplement vers lui, ce qui était juste en face, et je lui dis tout le bien que je pense du petit bouquin qu'il écrit sur Wagner. En général, on le félicite pour ses écrits sur Marx et Mao, sur la contradiction, si il dialogue avec Zizek. Moi, je viens de parler de Wagner. Et bien sûr... Il me dit c'est gentil tout ça et j'ajoute que je crois savoir, je lui ai dit que votre maman vous a amené à Bayreuth quand vous aviez 15 ans. Ça a du bon l'éducation bourgeoise. Voilà, je me suis permis de faire ce petit joke avec… Oui, il est excellent. Mais je reviens à Lévi-Strauss.
Lévi-Strauss : Wagner, père de l'analyse structurelle des mythes
6:23 Pourquoi ? Parce que, phrase que j'ai déjà citée, mais il faut la répéter tout au long du ring, Lévi-Strauss dit qu'il faut reconnaître en Wagner le père irrécusable de l'analyse structurelle des mythes. Il ajoute même une petite note et même des contes et en note voir les maîtres chanteurs de Nuremberg. C'est une autre histoire. Je ne vais pas parler de mes goûts à moi, je ne suis pas là pour ça.
6:57 S'il fallait garder qu'une seule œuvre de Wagner, c'est peut-être celle que je garderai. Bref, ça change un peu toutes les semaines. C'est un peu oiseux. Le père irrécusable de l'analyse structurelle des mythes. Je recommence par là parce que je vous rappelle que la référence au ring m'a été imposée par vous, par notre public, en bonne partie.
7:28 Philippe, que je salue parce qu'en fait je suis très content d'en parler, mais je ne l'aurais pas fait spontanément. Elle est censée venir illustrer une réflexion à laquelle je vous convie depuis cette rentrée de 2021 sur la possibilité de développer des sciences sociales, humaines, Bref, des sciences au sens où elles n'ont rien à envier en matière de rigueur et de logique aux sciences de la nature, sauf que ce n'est ni la même logique ni la même rigueur. Voilà, en gros. Alors, je ne sais pas si tout ça est oiseux ou inutile, mais je rappelle que c'est le fil qu'il ne faut pas quitter. C'est en tout cas notre visée. Peut-être qu'elle aboutira à un échec.
8:22 Je jette un coup de dés si vous voulez et je me sers du ring comme un des modèles privilégiés qui me permet d'étayer cette scientificité des choses proprement humaines. Je vais y revenir. J'oppose souvent, comme vous le savez. Je fais ce rappel pour ne pas qu'on perde le fil avec ce qu'on voyait juste avant le ring, pour mieux y revenir. Vous allez voir. Je vous rappelle qu'une des manières pour moi, une des manières, il ne faut pas tout réduire à une seule formule, fondamentale pour des problèmes aussi complexes, ce serait dogmatique et donc réducteur.
Sciences dures : sciences de la nature et mathématiques
9:03 Mais une des manières de faire un partage net entre les sciences de la nature, entre les sciences dures, on dit par les temps qui courent, allez, on va être rigoureux. Les sciences dures, pour moi, c'est les sciences de la nature, je garde l'appellation, plus les mathématiques, qui ne sont pas une science de la nature. Essayez de faire des mathématiques sans la relation d'équivalence, vous en direz des nouvelles. Oui, l'égalité c'est une forme entre autres de la relation d'équivalence. C'est une notion ensembliste, mais la notion d'équivalence est bien plus extensive que celle d'égalité. Pourquoi j'en parle ?
9:46 Parce que c'était pour illustrer que ce n'est pas une science de la nature. Parce que quand on voit le rôle fondamental que l'égalité, l'équivalence en général, l'égalité en particulier joue dans les mathématiques, C'est le moment de rappeler que Leibniz promenait ses interlocuteurs ou ses auditeurs, ses auditrices, c'était le mode où on faisait de la philosophie dans des parcs, en discutant et en marchant, disait à ses interlocuteurs « Trouvez-moi dans le parc deux feuilles égales, deux feuilles identiques ». C'est une formidable création humaine. Le A égale A.
10:29 Le principe d'identité. Et ce qui est encore plus incroyable, c'est que l'homme demande à la nature de s'y plier. En mathématiques, on peut mesurer exactement quatre par deux, par exemple. Par contre, dès qu'on passe à la nature, physis, dès qu'on passe à la physique, aux mathématiques appliquées, À ce moment-là, si vous regardez bien, ou si vous vous souvenez de vos cours de physique, il y a toujours une erreur. La mesure purement numérique n'est jamais à l'abri soit d'une erreur relative, mais ça on peut faire mieux, mais jamais de ce qu'on appelle l'erreur absolue.
11:22 Car la mesure de la longueur d'une table, par exemple, supposerait que cette longueur ne varie pas pendant que je la mesure, ce qui est un présupposé idiot quand on voit que tout est en perpétuel mouvement, panta rhei, pour citer Héraclite. N'est-ce pas que tout s'écoule et que aux deux extrémités de la table, il y a des électrons qui bougent, qui modifient cette distance d'une manière absolument infinitésimable et imperceptible pour nous.
11:52 Et le menuisier a parfaitement raison d'être indifférent à ce genre de nuances, mais qui peuvent s'avérer décisives et très importantes lorsqu'on fait des manips de très grande vitesse ou de très grande distance, de très petites échelles ou de très grandes. Je fais ce rappel uniquement pour donner une illustration entre autres que les mathématiques ne sont pas une science de la nature. Donc, je reviens à ma proposition terminologique. Je m'adresse aussi bien ici à mes amis scientifiques qu'aux autres. Est-ce qu'on peut se mettre d'accord au moins dans le langage courant ? Comme je ne cesse de le répéter, qui a ses limites, ses lumières, ses zones d'ombre, ses ambiguïtés, ses plurivocités.
12:38 Pour limiter un peu les occasions d'erreur dont cette plurivocité est la source, est-ce qu'on peut au moins se mettre d'accord sur cet énoncé tout simple ? J'appelle « sciences dures », l'ensemble des sciences de la nature, on appellera ailleurs les sciences appliquées, augmenter des mathématiques. Par exemple, quand je dis, premièrement, Lévi-Strauss, citation, Wagner est le père irrécusable, c'est rare qu'il parle comme ça, Lévi-Strauss, de l'analyse structurelle des mythes, et même des contes, voire les maîtres-chanteurs.
13:23 Eh bien, vous voyez dans les extraits qu'on vient de voir, je me permets au passage, je vais le faire rougir, mais de dire un immense bravo à Philippe Moreau qui a préparé ce générique, je ne sais pas comment il est arrivé, moi je n'ai envoyé que les liens des vidéos, je ne suis pas assez bon navigateur, j'ai évité de dire surfeur, je ne suis pas assez bon navigateur pour entrer dans le détail.
13:53 Vous voyez, mais non seulement… Philippe est entré dans le détail pour votre bon usage du ring, mais en plus il a fait ce montage extraordinaire du générique, n'est-ce pas, en faisant se télescoper, mais pas du tout chaotiquement, mais de manière très rigoureuse, plusieurs versions. Et en particulier, j'y reviens, vous voyez, celle où les géants amènent brutalement la pauvre Freya, vous savez que ça vient du radical Frey qui veut dire libre, dans tous les pays germaniques, il y en a un en Allemagne et un en Suisse, je pense au toponyme Fribourg, Freyburg, mot à mot, Freyburg, Freya, Freyburg, ville libre, en français on dit ville franche, Il y en a encore plus chez nous des villes franches, il y en a sur Saône.
Freia, la beauté et l'amour
14:45 Il y en a sur mer, et même dans le Lauragais, où on fait d'excellents cassoulets, et pas seulement Freya, que la déesse de la beauté et de l'amour, de l'Eros, l'équivalent de Vénus. Parce que si Vénus n'était que la déesse de l'amour et du désir, on ne la représenterait pas comme une des plus belles créatures féminines qui soient.
15:38 Or, c'est dans ce dialogue que Platon propose comme nulle part ailleurs, en richesse de développement, sa définition du beau. Le banquet est dans le Phèdre, mais surtout dans le banquet. N'est-ce pas ? Donc, que Freya soit là, on commence à voir ce qui est structural, n'est-ce pas ? Dès qu'on traite de l'amour, de l'éros, il va être question de la beauté. Je n'ai pas dit que l'un implique l'autre, que l'un est la cause de l'autre, c'est trop grossier tout ça, n'est-ce pas ? Je dis qu'il y a au moins, allez puisque j'emprunte mathématiques, Et là, plutôt métaphoriquement, parce que ce sont des notions rigoureuses avec lesquelles il ne faut pas trop jongler, il y a au moins une intersection.
16:25 Dans l'ensemble des discours qui parlent de la beauté et l'ensemble des discours qui parlent de l'amour, il y a comme une intersection. Pourquoi j'en parle de cet exemple-là ? Pourquoi je fais allusion dans tout le montage qu'a préparé Philippe au passage où la pauvre Freya est amenée par ces deux brutes, J'imagine le sadisme du dessinateur, n'est-ce pas, qui a dû se régaler à mettre, j'allais dire la frêle, elle n'est pas si frêle, elle est bien en chair, n'est-ce pas, elle a peut-être même plus de muscles que moi, bon, mais enfin elle est gracieuse.
L'accumulation de l'or et l'accumulation du capital
17:04 La gracieuse Freia, amenée par ces deux gigantesques brutes, vous remarquerez qu'à ce moment-là, les géants demandent au Dieu d'entasser l'or, l'accumulation de l'or. Attendez, attendez, on est plus dans la vie, je suis trop loin dans Marx, l'accumulation, l'accumulation, l'accumulation du capital. La dernière fois, on a vu l'accumulation primitive, enfin on en a eu une vague idée. C'était terrifiant la manière dont le sadisme avec lequel Alberich fouettait Mime, n'est-ce pas ?
17:45 C'était terrifiant, le hurlement des Nibelungen, n'est-ce pas ? Terrifié par le labeur, par la peine physique, mais aussi par la terreur, suscité dans l'usine, dans la factory, dans la Nibelheim. Je vous rappelle que ça vient d'un radical qu'on retrouve en français dans Nébuleux, par exemple, n'est-ce pas ? Or, Marx dit dans les notes au Capital qui sont d'une richesse empirique extraordinaire, j'ai dit empirique parce que c'est là qu'il cite les rapports d'inspecteurs du travail anglais, c'est pas de la propagande ou de la…
18:32 Il parle d'un atelier qui est à Stoke-on-Trent, je crois, à l'ouest de Londres, où il y a tellement de poussière, nébuleux, nébuleux, qui vole, parce qu'on pourrait croire que tout ça, mais quand même, que les travailleurs se voient à peine, à un ou deux mètres, ils se perdent de vue, et ils respirent cet air vicié. À ce moment-là, personne ne parlait de pollution dans les mines du Laurion, déjà cinq siècles avant Jésus-Christ en Grèce. Qu'est-ce qu'on va parler ? C'est seulement depuis que le haut de gamme des classes sociales et leurs résidences secondaires commencent à être attaquées par la pollution, que l'on parle de pollution.
19:25 C'est depuis que sur ma plage je vois tout d'un coup des fois des taches de goudron ou des trucs en plastique, c'est terrible, c'était bien plus terrible que ça à l'époque où on n'en parlait pas. Donc, on accumule l'or devant Freia, je reprends mon fil pour illustrer ce que veut dire structural dans tout ça. Je n'en retiens pas du tout ce qu'on dit structuralisme, mais au contraire, pour arriver à la rigueur dont je dis qu'il y a une rigueur, il doit y avoir une rigueur dans les sciences de l'histoire, parce que je ne dirai plus les sciences humaines ou les sciences sociales maintenant, que ce soit bien clair, Dans les sciences de l'histoire ou les disciplines de l'histoire, de la science historique, si l'on préfère ces épithètes de la science historique, il y a une rigueur qui n'a rien à envier, je vais jusque-là, n'est-ce pas, à celle des sciences dures, cette fois mathématiques incluse, mais qui est d'un tout autre ordre.
Cause-effet contre sens-signe
20:31 Et pour l'illustrer, je rappelle, après cette longue parenthèse, et gardez bien l'image de Freia et des géants, je n'ai pas fini de l'exploiter, Une des manières les moins réductrices de partager le domaine des sciences dures et celui des sciences de l'histoire, c'est que dans les premières, mais ça c'est une proposition que je propose, excusez-moi pardon, de ce pléonasme, je veux dire, dont je prends la responsabilité, donc vérifier, étayer, illustrer, ou infirmé, si vous avez l'occasion, c'est que le domaine des sciences de la nature en particulier est régi par un couple matriciel que celui de la cause et de l'effet, en gros. Voilà. Je précise, pour ceux qui sont peu cultivés, donc ils réagissent très vite, n'est-ce pas ? Et parce qu'ils sont profs de physique quelque part, ils se croient à la hauteur d'un prix Nobel, n'est-ce pas ?
21:47 J'ai rien contre les profs de physique, attention, j'en ai dans mes meilleurs amis, et heureusement que je les ai parce qu'ils m'empêchent de dire bien des bêtises souvent. Oui, il y en a qui me dirait, non, c'est… C'est dépassé, ça a le déterminisme, la cause et l'effet, c'est la vieille physique, tu n'y es pas. Il y a toujours cette tendance qui n'a rien de scientifique, mais que Clouscard a défini comme mondaine de ringardiser. Le problème n'est plus d'être progressiste ou conservateur, mais d'être ringard ou branché. Et j'en profite pour vous refiler un de mes adages favoris.
22:20 Je préfère un progressiste ringard à un réactionnaire branché, d'un point de vue. J'y reviens. La cause et l'effet, je précise à l'encontre de celui qui commençait à froncer les sourcils parce qu'il est pressé et qu'il a peu lu en dehors des ouvrages de vulgarisation, que cette causalité peut être soit mécanique, pour prendre un terme général, soit statistique, bien sûr.
22:56 Bien sûr, on peut dire que l'électron n'est pas dans un lieu bien déterminé, voir les relations d'incertitude par exemple, mais qu'il est entre là et là. Et la précision qu'on obtient avec ce déterminisme statistique va bien plus loin que la vieille précision des mathématiques et ou de la physique antérieure aux grandes avancées de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Voilà. Donc, la cause et l'effet, étant bien entendu enrichie par la nuance que je viens de faire. Alors que dans les sciences de l'histoire, c'est le couple du sens et du signe. Ce que la cause est à l'effet, c'est ce que le sens est au signe. Mais attention, attention, parce que je viens de faire quelque chose qui n'est pas très rigoureux, sauf en mathématiques.
23:50 Je viens de faire un analogone, une analogie, si vous voulez. Pourquoi je vais le dire en grec ? Pour rappeler qu'il a le sens courant et qu'il a un sens scientifique. Dans le sens courant, il faut s'en méfier. L'analogie, c'est souvent, on fait comme ça, apparemment des comparaisons qui ont l'air intelligentes, subtiles, etc. Et en fait, on ne fait que des amalgames. Par contre, il y a une définition très précise de l'analogone, c'est que la somme des extrêmes est égale à celle des moyens dans la théorie des proportions.
24:24 La théorie des proportions développée pour la première fois par Eudoxe dans l'Antiquité grecque, Et qui est dans l'Antiquité grecque, parce que plus on se défie de notre européocentrisme, plus on s'aperçoit qu'il y avait des avancées, même avant les Grecs, dans le domaine aussi bien des mathématiques que de l'astronomie, dans le Moyen-Orient, au Proche-Orient, dans la Chine, dans l'Iran, enfin bon, peu importe.
24:58 Eudoxe a développé la théorie des proportions, ce qu'on appelle les fractions. Dans les rapports, une proportion, c'est l'égalité de deux rapports, A sur B égale C sur D. Bon, ben, pas besoin d'être un grand clerc, n'est-ce pas, n'importe qui qui a les souvenirs de ces cours du secondaire, c'est que, n'est-ce pas, AD égale BC, le produit des extrêmes est égal au produit des moyens.
L'analogone et l'immanence chez Spinoza
25:29 Alors, quelle analogie je faisais ? C'est pour ça qu'il faut bien regarder de près, parce que ça n'a pas la rigueur de ce que je viens de dire nécessairement. A savoir que ce que la cause est à l'effet, voilà ce que le sens est au signe. Mais il y a d'énormes différences. Premièrement, c'est le rapport au temps. La cause est antérieure à l'effet. Il y a d'abord la cause et après l'effet. D'accord ? Je jette un cri de stupeur admiratif devant la splendeur du décor des Alpes en hiver et voilà que je déclenche une avalanche.
26:04 Une avalanche, n'est-ce pas ? C'est un jeu impersonnel, je ne me permettrai pas. Il y a des endroits où on sait bien qu'il ne faut pas faire de bruit, et des endroits qui se prêtent plus aux avalanches qu'aux autres, et certains lieux, certaines années, et certains moments de l'année, avec la poudreuse. La cause est avant l'effet. Alors que le signe est immanent au sens. Pardon, j'ai l'air de m'éloigner du ring, mais nous sommes en cours de philosophie, en cours. On essaie de s'initier à la philosophie.
26:34 Or là, je suis en train de rappeler une distinction fondamentale chez quelqu'un comme Spinoza par exemple. C'est la différence qu'il y a entre l'immanence et la transitivité. Spinoza dit que Dieu est cause du monde, par exemple, mais il dit bien Dieu est cause immanente et non transitive. Il n'est pas cause comme toutes les autres causes qu'il y a dans la nature, où il y a d'abord le réchauffement et après la dilatation du métal.
27:09 Où il y a d'abord l'évaporation des océans par la chaleur du soleil, puis la retombée en pluie quand cette eau arrivant assez haut pour se condenser à cause de la baisse de température retombe en pluie. Là, il y a toujours une temporalité et une relation que les mathématiciens… Je vous ai parlé de la relation d'équivalence qui contient beaucoup d'autres relations.
27:40 Je parle d'ailleurs. L'égalité en est la forme emblématique mais le parallélisme en est une aussi. On peut dire que si la droite D1 est parallèle à la droite D2 et la droite D2 parallèle à la droite D3, alors D1 est parallèle à D3. C'est exactement comme si A égale B égale C, alors A égale C. Ça s'appelle la transitivité. Vous voyez ? Or, qu'étions-nous en train de dire ? Il y a une temporalité dans la causalité avec une antériorité de la cause sur les faits. Et cette temporalité, comme tout ce qui concerne l'ordre du temps, je viens de lâcher le mot, nous ramène à la relation d'ordre. Il y a deux relations fondamentales dans la mathématique, il y en a d'autres, mais il y a ces deux-là qui contiennent Presque toutes les autres, n'est-ce pas ? La relation d'équivalence, égalité, parallélisme, similitude, ce que vous voulez.
Relation d'équivalence, relation d'ordre et le maintenant de Hegel
28:39 La relation d'équivalence et la relation d'ordre. Au sens large, au sens où je peux dire A est plus grand ou égal à. Vous voyez ? Donc là, ce n'est pas tout à fait avant, après, ça peut être juste en même temps, pendant. Et puis, il y a la relation d'ordre au sens strict où il ne peut pas y avoir deux moments simultanés. L'après suppose l'annulation du précédent. Comme dit Hegel dans le premier chapitre de la phénoménologie, dans la certitude sensible qui va bientôt s'écrouler d'ailleurs, et en partie à cause de ce que nous allons citer, lorsqu'on arrive au maintenant, que toute chose singulière se présente à nous comme ceci, ici, maintenant.
29:28 Je ne sais pas si… Cette tablette où je vois l'écran, notre réunion, ceci ici, en Val-de-Marne, à Cachan, je ne vous dis pas ce numéro, et maintenant, à telle heure, elle est déjà passée, elle est déjà passée, je vous cite la phrase de Hegel, Et nous voyons que le maintenant est juste.
29:59 Il a justement ceci de n'être déjà plus quand il est. Et nous voyons que le maintenant est justement, c'est-à-dire quand on en parle vraiment avec justesse, et bien quand on en parle pour le nommer, pour le saisir, comme je fixe ici, je peux fixer avec un clou, mais le maintenant non, parce qu'il est déjà passé. Mais pour l'ici, on peut voir qu'un petit peu l'équivalent parce que ce qu'on vise, c'est le point qui n'est pas. Mais enfin, c'est une autre négativité. Voilà, j'ai l'air d'être un peu abstrait, je fais exprès.
30:29 Pour rappeler que, pour bien délimiter ces deux domaines, il y a la cause et l'effet qui définissent une logique transitive. Je résume d'abord la cause et après on se transporte, trans veut dire au-delà, en latin. Si vous voulez traduire en grec c'est méta, et donc vous en savez des choses, vous le saviez, vous connaissez ces mots-là, vous savez ce que c'est qu'un métabolisme, n'est-ce pas ? Et oui, c'est qu'une transaction, ça passe à l'autre, n'est-ce pas ? C'est qu'un transport, que ce soit un transport de sang, comme on disait au grand siècle, ou un transport nerveux, ou un transport en commun, ou un transport privé.
31:19 Lorsqu'on est complètement transporté ailleurs, alors ce moment-là, c'est carrément pas trans, mais la transe, n'est-ce pas ? Et croyez un vieil africain, ça peut être furieusement réel chez certains peuples. Donc, ça c'est l'ordre du temps. Alors que Dieu n'est pas cause transitive, ça veut dire, il ne dit pas que la lumière soit et la lumière fut. Non, c'est dans l'éternité que Dieu crée la lumière, l'obscurité, la terre, les hommes, hors temps.
Éternité, rêve et totalité organique
31:57 Et attention, l'éternité, ce n'est pas l'immortalité, ça ne veut pas dire une durée temporelle, mais qui dure indéfiniment sans jamais s'arrêter, ça c'est les dieux grecs, mais ça c'est l'immortalité, ce n'est pas l'éternité. L'éternité c'est vraiment hors temps. Dieu est cause immanente. Alors, je vais vous donner un petit exemple. Je rêve. Pas n'importe où, je rêve en camping. Je vous fais une confession, j'ai découvert le camping tard, je m'en repends parce que je n'ai jamais si bien dormi que sur la guitoune.
32:29 Mais il arrive quelquefois, quelquefois, qu'il y a un petit caillou, surtout quand on fait un peu de camping sauvage dans le dos, n'est-ce pas ? Alors, supposons trois rêveurs, n'est-ce pas ? Dans la même guetoune ou dans trois guetoune différentes, ça n'a aucune importance, pour l'exemple. Chacun, par contre, a un petit caillou à peu près au même endroit, mettons, entre les deux épaules, chose qui est un peu désagréable. L'un rêve qu'il est mordu là par un chien, je dis comme ça, c'est pas autre chose, la preuve que c'est autre chose, c'est que le second rêve que son rival lui donne un coup de la vie, Coup de poignard dans le dos. Je dis n'importe quoi, mais pas tout à fait n'importe quoi, vous commencez à deviner.
33:07 L'analogone entre ces trois exemples. Et le troisième rêve qu'il a eu une rechute dans les crises de rhumatisme dont il pensait être guéri, par exemple. Autrement dit, chacun va chercher une cause extérieure. Chacun cherche la cause dans son rêve, n'est-ce pas ? Dans son rêve. Il y a un chien qui m'a mordu, il voit un chien qui était d'abord là et qui maintenant me mord. Alors que la vraie cause, elle est extérieure au rêve, extérieure au temps, extérieure à l'espace. Elle est immanente, simultanée à l'effet.
33:53 Ça, c'est la cause. Immanente et non pas transitive. Je sais que c'est un peu abstrait, c'est pourquoi je vous donne un deuxième exemple. Un deuxième exemple qui ne se rapporte plus à la cause et à l'effet, mais au rapport du tout aux parties. N'est-ce pas ? Le tout inclut les parties dans l'espace. Une maison inclut les pièces qui la composent, n'est-ce pas ? Et toutes ces parties, les briques en sont des parties.
34:25 Les briques sont des parties de ce tout qui est le mur. Le mur est une partie pour ce tout qui est la pièce. La maison est ce tout pour ces parties qui sont les pièces, par exemple. Mais ça, c'est valable que pour les totalités mécaniques. La totalité mécanique, la plus typique, c'est le tas de cailloux. Vous enlevez un caillou, ça reste un tas de cailloux. Je vous enlève le cervelet, il ne reste plus rien de vous.
34:57 Que la dépouille, comme on disait au siècle classique, au pluriel, c'est pas un hasard si je suis passé au cervelet, c'est qu'on est passé du tout mécanique au tout organique. Pensez à une plante. Là, non seulement les parties ne sont pas inclus dans le tout, mais le tout peut être inclus dans la partie. Pensez à l'animal, pensez à Buffon le 1er, Buffon, 18e siècle, qui avait ce beau domaine près de Tonnerre, en Bourgogne, dans la Bourgogne septentrionale, et qui le 1er a montré qu'avec une partie, un organe, on pouvait reconstituer tout l'animal, ce qui va être ensuite élémentaire dans la paléontologie.
35:45 qui arrivent maintenant à des résultats d'une rigueur époustouflante, il suffit des fois d'une demi-molaire, et on vous reconstitue le chaînon qui manquait entre le brontosaure et le diplodocus, qui est un peu n'importe quoi. Mais comment c'est possible ? C'est bien simple. Tenez, si la dent est extrêmement pointue, c'est que c'est une canine, si elle est pointue, c'est que c'est un carnivore, c'est pour déchirer la viande. Si au contraire… Ce sont des grosses plaques comme des meules, des grosses molaires. C'est un herbivore. Donc, s'il y a un herbivore ou un carnivore, il n'a pas l'estomac fait de la même façon.
36:23 Car pour digérer les feuilles ou les épines, je pense aux girafe qui avalent des épines à peu près comme j'avale mon café au lait, et digérer de l'herbe tendre, ou de la viande, de gazelle, ce n'est pas tout à fait le même estomac qu'il faut. On avait tous fait à l'école primaire l'estomac de la vache qui se compose de tas de parties d'estomac, presque un estomac pluriel si je puis dire. Bon, dont le principal est la panse, n'est-ce pas, que par métonymie maintenant pour dire le ventre on dit la panse.
36:59 Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que toutes les parties d'un organisme vivant, c'est la différence avec le tas de cailloux, conspirent. C'est un terme très leibnizien, conspire entre elles. C'est qu'il y a quelque chose qui circule dans les parties, c'est ça l'immanence. Vous voyez ? Quelque chose qui conspire, mais qui n'est pas de l'ordre de la visibilité. Je veux dire, le lien n'est pas seulement visuel, il n'y a aucun rapport entre la forme d'une dent et la forme d'un estomac. Mais l'une fonctionnant pour l'autre, puisque les dents préparent le travail pour l'estomac, prédigèrent, si vous voulez, le bol alimentaire avant qu'il passe dans l'estomac, Il y a une identité de quoi ? De fonction, de finalité. Allez, le gros mot est lâché. N'est-ce pas ?
Entropie, finalité et liberté
37:48 Alors, si on veut rester non pas matérialiste, car je ne quitte jamais le matérialisme, mais le matérialisme mécaniste, réducteur, positiviste, voire beaucoup plus régressif encore, néo-positiviste, parce que le positivisme était un progrès, c'est à certains points, ce qui n'est pas le cas du néo-positivisme. Je rappellerai ici que l'entropie fait que les êtres vivants finissent par mourir.
38:21 D'accord ? Donc les causes proprement mécaniques finissent par l'emporter, mécaniques au sens très large, biochimiques. Les causes qui font complètement abstraction de toute finalité, de tout sujet. Par contre, pendant la période de croissance ou d'évolution simplement de l'individu, il y a ce qu'on appelle la néguentropie, c'est-à-dire une entropie négative, où il y a un renforcement de l'ordre.
38:53 Je passe un peu rapidement sur ces notions pour vous montrer quoi ? Pour illustrer la différence entre ce qui est à l'œuvre dans les sciences dures, je reviens, et surtout les sciences de la nature, on devine qu'à chaque fois la mathématique est à part, et à savoir le couple cause-effet avec le déterminisme implacable, qu'il soit mécanique ou statistique, qu'il entraîne. Bref, la négation totale de la liberté. Là où il y a ce déterminisme-là, celui qui est à l'œuvre dans les choses purement naturelles, il n'y a aucune liberté. Et le couple sens-signe vers lequel s'efforcent les êtres qui émergent dans l'ordre des sciences dites de l'histoire ou des diverses disciplines qui forment la science historique. Je commence à être un peu plus clair, j'espère.
Alberich, les trois étages et le pacte avec les géants
39:53 Alors, quand je reviens maintenant à Freia avec les géants, je sais que ça vous a plu, c'est la pauvre Freia habillée comme, non pas comme une vamp, les filles du Rhin sont mises en scène comme des vampes et effectivement elles font un numéro de vampes aux pauvres Alberich, on comprend qu'ils décident de renoncer à l'amour, j'espère que vous avez tous regardé au moins cette première scène, je vous ai donné quatre à cinq mises en scène, C'est une scène différente de cette première scène, exprès, pas pour qu'il en reste vraiment le quotient invariant à chaque fois.
40:26 Le quotient invariant, c'est que ça commence par de la libido. Le premier personnage qui surgit en dehors des filles du Rhin, c'est Alberich qui dit carrément « si vous venez un peu plus près de moi, j'aimerais bien vous enlacer votre corps, etc. » Il n'y a pas de quoi fouetter un chat après tout. Sauf qu'il drague mal, n'est-ce pas ? Il fait mal sa cour, il délabyrinthe pas ses sentiments, comme on dit dans Cyrano de Bergerac, n'est-ce pas ?
40:56 Vous savez, à Christian de Neuvillette qui dit « Je vous aime », à Roxane qui est une précieuse, qui s'attendait à une déclaration un peu plus élaborée. Oui, c'est ça, parlez-moi d'amour, je t'adore. Délabyrinthez vos sentiments. Lorsque Freya arrive et que l'accumulation de l'or ? L'accumulation du capital. Wagner et Marx sont morts la même année. Je n'ai jamais dit que Wagner était marxiste et encore moins que Marx était wagnerien.
41:30 Marx devait être au courant de certaines idées hyper réactionnaires de Wagner, à côté d'autres très progressistes. Mais il ne devait pas connaître les textes de Wagner sur la Révolution. Mais peu importe, c'est un autre dossier qu'on aura le temps de traiter en d'autres lieux. Mais d'autres moments de l'approche du Ring, où on ne peut plus cacher le soleil avec son doigt. Et lorsque Freya arrive, les géants, et là j'en profite pour vous récapituler tout, n'est-ce pas, pendant que cette scène se déroule dans les profondeurs du Rhin, là-haut, dans les hauteurs, chez les dieux, rendez-vous avec les géants. Je vous rappelle qu'il y a trois étages dans tout ça. Il y a le sous-sol, enfin il y a trois niveaux. Il y a le sous-sol, le Nibelheim, la forge, lieu productif où s'extorque la plus-value.
42:23 Et où se forge l'anneau, le casque. Et à la surface de la terre, sur le dos, dit Wagner, sur le dos de la terre, errent les géants. Vous avez vu qu'ils ne sont pas commodes. Vous avez vu que Wotan, le roi des dieux, il n'en mène pas large quand ils apparaissent. Et sur les hauteurs, les dieux, bien sûr, dans les hauteurs et dans l'apesanteur lumineuse. Je pense à un poème de Hölderlin, Ihr wandelt droben im Licht, vous cheminez là-haut dans la lumière, ô génie bienheureux, et les souffles divins des brises vous effleurent comme les doigts de la musicienne la lyre sacrée.
43:13 C'est pas très pesant tout ça alors que quand les géants arrivent, ils dégagent des tonnes. La pauvre Freya, vous avez vu, elle qui est frêle, enfin frêle, encore une fois, elle est bien en chair mais elle est gracieuse, c'est ce que j'avais dit. Or, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là ? Les géants demandent qu'on entasse l'or devant Freya, vous avez remarqué. Pourquoi ? Parce que je vous rappelle le pacte qui avait été conclu entre les dieux et les géants. Les dieux demandent-vous, Géant Wotan en particulier.
43:44 Vous me fabriquez le palais des dieux pour qu'on soit enfin en sécurité, les classes dominantes, et contre toute subversion, tout grattage par en dessous. Et en échange, on vous donnera Freya, la déesse de la beauté. Bien sûr, ils ne se sont pas fait dire deux fois, vous voyez, c'est rusto, c'est costaud. Ça amène un peu de chaleur humaine et même surtout féminine, n'est-ce pas une Freya parmi ses brutes quand même ? Quand on revient un peu du labeur d'avoir construit bloc sur bloc, c'est dans L'Or du Rhin tout ça, bloc sur bloc avec les mains caleuses et qu'on revient et que Freya vous a préparé un petit repas, un petit goûter, une gâterie.
44:30 Et voilà qu'au dernier moment, Wotan se déjuge et dit non mais je disais ça comme ça, au moment où ils amènent Freya, vous l'avez vu, là, enchaîné, parce qu'ils attendent le salaire pour la libérer, et le salaire, c'est Freya en leur possession, n'est-ce pas ? Alors pour l'instant, ils l'ont pris juste comme otage parce que les dieux se sont déjugés, Wotan surtout. Parce que sa femme lui a fait une scène, je ne veux pas tout recommencer, n'est-ce pas ? C'est ma sœur qui a promis ça, vous êtes bien tous pareils les hommes, enfin oui tout ça est très actuel.
45:04 Vous êtes pareils, elle a raison, je vous ai déjà dit la dernière fois, et je le répète, les deux principaux differents des mecs, et je m'y inclue, c'est la veulerie et la lâcheté. La veulerie parce que ce qu'on veut, on le veut tout de suite, au détriment de choses peut-être plus importantes des fois. Quant à la lâcheté, on remet toujours à plus tard ce qui est un peu désagréable au dernier moment. Voilà, mais c'est ce que fait Wotan. Je m'en sortirai, je m'en sortirai. Mais sa femme ne laisse pas s'en sortir comme ça, tu ne vas pas donner ma soeur. Voilà, à ces brutes, il n'en est pas question. Bon, et donc, la tension monte, vous vous rappelez.
Loge et le seul qui a préféré l'or à l'amour
45:40 Finalement, heureusement que Loge, je vais vite, le dieu du feu, le rusé, le conseiller des dieux, le Hermès allemand, le Mercure, comme vous voulez, germanique plutôt, Parce que ça vient pas d'Allemagne, ça vient de Scandinavie, tout ça, et les livres, les vieux récits en vieux norrois, comme on dit pour cette vieille écriture, cette vieille langue. Les plus anciens sont en Islande, n'est-ce pas ? Ils ont été conservés dans les monastères islandais, les sagas, les Eddas, pardon, les sagas, c'est en Scandinavie et en Islande c'est les Eddas que Wagner avait dévorés.
46:14 L'analyse structurelle des mythes, il n'a pas improvisé. Je reviens à Loge et à Freia pour rester structural, commencer à deviner ce qui est en train de se mettre au point. Le dieu du feu arrive, qui circule un peu partout dans l'univers, le feu c'est mobile, c'est pour ça que Héraclite qui disait que tout s'écoule, en faisait pour lui, n'est-ce pas, l'élément le plus divin, alors que pour Thalès c'était l'eau, etc.
46:44 Ou l'air, pour Anaximandre ou Anaximène. Donc, il arrive et Wotan lui dit, tire-moi de là, tu es mon consultant, je ne peux pas m'en sortir là. Et Loge commence à avoir joué à l'idiot, lui qui est le plus malin, il dit, tu as promis l'essence même de la beauté et de l'amour, qui va accepter autre chose que ça ? Qu'est-ce que tu veux trouver de mieux dans l'univers que la beauté et l'amour ? Il n'y a rien, n'est-ce pas ? Et puis il devient sérieux, il n'y en a qu'un qui a préféré l'or à l'amour.
47:25 Et là, on revient à la première scène, à Alberich avec les filles du Rhin, vous vous rappelez ? Il se fait envoyer sur les roses trois fois, chacune des trois à tour de rôle, le vamp, puis, n'est-ce pas, l'envoi sur les roses d'une manière brutale, infamante. Il vient des bas-fonds, il vient des classes inférieures, il n'est pas très séduisant, on est dans la société traditionnelle. Vaut mieux le prince charmant pour une bergère, n'est-ce pas, que le rustaud avec qui son père veut la marier. Ou sa mère, ou les deux. Donc, il n'avait rien à perdre en renonçant à l'amour, c'est le seul être qui a osé faire ça, et du coup, c'est la condition pour qu'il s'empare de l'or.
La graine de la structure et le regard de Freia
48:07 Je vous demande, et là on arrive au cœur de la structure, de ne pas l'oublier, on va le voir se confirmer après, ça veut dire plus concret, mais là on est au cœur. On n'a pas encore l'arbre dans toute la plénitude de ses feuilles, de ses rameaux, mais on a la graine de la structure. À savoir l'incompatibilité de l'or et de l'amour, exclusion réciproque, ou bien tu prends l'or ou bien tu prends l'amour. Tous ceux qui vont essayer d'avoir les deux, ça va mal se terminer.
48:38 La malédiction de l'anneau est déjà contenue dans cette incompatibilité. Donc, je reviens à Loge, qui tire les dieux d'embarras et qui leur dit, je résume ce qu'on a vu la dernière fois quand même, on prend son temps, il n'y en a qu'un, et bien sûr l'un des deux géants, Fafner, celui qui plus tard se transformera en dragon, dans les vieilles mythologies scandinaves, on l'appelle Fafnir, c'est le même. Fafner en dragon, saltante l'or, alors que celui qui est sentimental, l'autre Fasolt, le deuxième géant, lui il est plus tendre.
49:22 C'est lui qui fait cette grande revendication salariale à Wotan dont je vous ai lu de larges extraits la dernière fois, qui dit que pendant que vous flotteriez là-haut dans l'oisiveté, dans la lumière et dans la légèreté, nous nous mardions pour vous, Nous, nous remuions des blocs. Nous pensions au moins avoir comme salaire un peu du charme de Freya et voilà que tout d'un coup vous vous déjugez, vous rompez le contrat, c'est grave.
49:54 Et donc, marché conclu, les dieux descendent, cherchez l'or, et la scène que vous avez vue où ils entassent l'or, les dieux viennent de revenir du Nibelheim où ils ont fait quelque chose de terrible, ils ont volé l'or au nain qui avait renoncé à l'amour pour l'avoir, on peut penser ce qu'on veut d'Albérich, on dit que c'est le personnage négatif, dans la logique non, dans la logique il est réglo disons, il n'est peut-être pas séduisant, tout ce que vous voulez, il est brutal, il est exploité. Mais il est logique, à savoir, pour obtenir l'or, j'ai renoncé à l'amour. Je vous rappelle, puisqu'on est dans la structure, qu'il a dit dans le texte de Wagner, pour avoir l'or, j'ai renoncé à l'amour, mais avec l'or, je pourrais au moins m'acheter le plaisir, ça pourra servir.
50:40 Pour structurer les sciences dites de l'histoire et les rapports entre praxis et psyché, entre les mains caleuses et le charme de l'amour. Donc, pourquoi ils entassent l'or devant Freya ? Parce que le géant sentimental, Fasolt, lui, Je la vois, je suis sous le charme et je ne peux pas la lâcher. Donc, c'est pour ça que vous avez vu, ils entassent l'or.
51:23 Pendant qu'on entasse l'or, pour ceux qui auront eu la très très bonne idée de revoir ça, je vous le conseille. Pour ceux qui ont un petit peu d'expérience musicale classique, une fois que je me sers des images, des films, parce que c'est plus concret pour un premier contact, Mais si vous pouvez écouter les versions audio qui sont mille fois meilleures musicalement que toutes les versions mises en scène, disponibles en ligne, sur le streaming, je dis ça parce qu'il n'y a pas si longtemps qu'on filme, n'est-ce pas, de manière extensible, dans de bonnes conditions, avec un bon son, une bonne image, il n'y a pas si longtemps.
51:58 Or, les plus grandes interprétations de la musique classique en général et de Wagner en particulier ne sont pas toujours, mais souvent antérieures à cette technologie. En plus, quand vous découvrez l'œuvre, vous ne pouvez pas être trop distrait par l'image et par l'action, mais plutôt être attentif à l'action qu'exprime le drame musical, où rien de ce qui concerne l'action n'est absent.
52:28 Je fais ce petit détour pour vous dire que pendant qu'on entasse l'or, pour ceux qui voudront bien repasser ce passage, on entend plusieurs leitmotifs simultanément. Premièrement, celui de l'accumulation de l'or. Bon, je ne m'attarde pas, ça tombe sous le sens, c'est presque descriptif. Deuxièmement, on entend la servitude. La servitude, car le nain qui a asservi les autres nains est lui-même asservi par les dieux et ligoté.
52:58 Pour qu'on lui arrache l'or. Et même l'anneau. Et oui, les dieux lui ont pris tout son or que les géants sont en train d'entasser, mais Wotan a gardé l'anneau à son doigt. Ça, il ne veut pas lâcher depuis qu'il a su qu'à l'anneau à la puissance sur le monde, depuis que le Seigneur des anneaux a la maîtrise du monde. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde, madame, ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde, dit Burrhus à Agrippine dans Bérenice.
53:33 Donc, Wotan a gardé l'anneau. Pourquoi je dis tous ces détails ? Pour vous faire comprendre un passage qui dure quelques secondes, sublime. Repassez le passage du dessin animé, ça me suffit. Il est très bien fait, ce dessin animé. Ils entassent l'or. Et Fasolt fait le tour de Freya. Les dieux ne sont pas à l'aise, c'est honteux comme marché, ça fait un peu vraiment proxénétisme, ce mélange de la déesse de la beauté, couverte d'or.
54:04 Et Wagner sait de quoi il parle dans son siècle et dans bien d'autres, en particulier dans son siècle. Donc, Fasolt fait le tour de Freya, elle a l'air cachée, et tout d'un coup, il voit qu'il reste un petit interstice, elle n'est pas entièrement cachée, et par cette interstice, on voit les yeux, rappelez-vous le passage où Freya colle son œil à un petit trou dans l'or, et on entend un thème, un autre leitmotiv qu'on n'avait pas entendu jusque-là, qui est le thème de Freya, avec le charme de l'amour, qui vient tellement en contraste avec tous les thèmes brutaux de l'exploitation, de la servitude, de l'accumulation de la forge et du travail à la chaîne.
Nature et paysage : dune et nude
54:47 J'ai fait ce long développement pour vous rappeler que j'avais demandé à ce qu'on révise un petit peu. Or, pour ceux qui sont un petit peu attentifs aux leçons passées, au sens très extensif, aux ateliers depuis les années passées, se rappellent que j'avais fait tout un cycle sur nature et paysage. On parle beaucoup de beauté du paysage, il n'y a pas que la beauté des hommes, des femmes, des enfants, il n'y a pas que la beauté de l'Eros, il y a la beauté du paysage.
55:17 Même si quelquefois les deux peuvent échanger leurs fonctions. Je dis ça parce que j'ai remarqué que les photographes, n'est-ce pas, il y a un cadre de Hachette qui avait cru me faire plaisir en m'envoyant un casting fait dans le désert, n'est-ce pas, parce que j'étais au Niger à ce moment-là, où le Sahara occupe une grande partie. Et bref, il y avait des mannequins en train d'être photographiés sur les dunes à deux tiers nus, n'est-ce pas ?
55:48 Et je me suis aperçu que ça revenait souvent le thème des dunes et du désert dans le casting de mode. Et je me suis aperçu, du coup en y réfléchissant, que dune c'est nude à l'envers. Mais là, j'anticipe sur ce que c'est que l'ordre symbolique et la logique à l'œuvre dans les sciences de l'histoire. D'accord ? Parce que du point de vue géologique, la dune n'a rien à voir avec les roses. Croyez-moi que vous avez d'autres choses à penser quand vous êtes sans eau parmi les dunes.
56:21 Qu'à la bagatelle. Mais dune nude, n'est-ce pas ? La forme des dunes, les ailes d'une voiture, c'est pas une voiture bien faite, le galbe. Allez, arrêtons-nous là. Donc, qu'est-ce qui… Il voit passer à travers un interstice. Non pas la poitrine de Freya, non pas tout ce que les filles du Rhin montraient et exhibaient au pauvre Alberich, n'est-ce pas ? Parce qu'il n'y a exhibitionniste que là où il y a voyeur, vous savez bien. Non, c'est son regard. Sa pupille, comme il dit. Son regard. Et immédiatement, il retient Freya. Il ne peut plus la lâcher. On entend ce thème fabuleux.
Erda, l'anneau et le premier meurtre
57:03 C'est là que la fatalité s'accomplit. Fafner, celui qui préfère l'or à l'amour, va dire « il y a un anneau au doigt de Wotan, c'est ça qui manque pour le tas d'or ». Bien sûr, Wotan va refuser de donner l'anneau, il tient beaucoup, et fort heureusement pour lui, n'est-ce pas, La Terre s'entrouvre à ce moment-là. Je ne sais pas si certains d'entre vous ont regardé L'Or du Rhin jusqu'à la fin. Je vous ai donné le lien de la mise en scène Boulez-Chéreau. Vous l'avez tout entier, L'Or du Rhin. Surtout qu'il n'y a pas tombé de rideau. C'est tout d'une seule traite. Ça dure un peu plus d'une heure. Donc, la Terre s'entrouvre et surgit de la Terre. La Terre elle-même, Earth en anglais, Erda en allemand, qui est à l'origine de Earth, n'est-ce pas ? D, T Erda surgit, c'est la déesse de la terre et tout ce qui est tellurique c'est les prophéties, vous savez comme la Pythie en Grèce qui est à l'intérieur d'une caverne.
58:15 Et donc Erda, la vieille divinité de la terre qui en a vu des choses depuis que la terre existe, dit à Wotan, lâche-la nous, laisse tomber, je vois un sombre avenir pour les dieux. Donc dès L'Or du Rhin, on voit une menace sur la race des dieux, pour parler comme dans la langue du ring, n'est-ce pas ? On voit une menace. Jette, ne garde pas l'anneau.
58:46 Il y a un moment de suspens où les dieux regardent, surtout Freya, n'est-ce pas qu'ils se demandent de quoi elle dépend, n'est-ce pas ? Finalement, Wotan enlève son anneau et le jette au géant. Les deux géants s'en vont avec leur sac. Freya, épanoui, ivre de joie, saute dans les bras de sa sœur. De Fricka, elle est enfin délivrée. Les dieux recommencent à respirer car Freya, que les géants avaient pris en otage tant que l'or n'était pas fourni dans sa totalité, Freya avait pour fonction dans le Valhall, l'Olympe germanique, de cultiver les pommes d'or qui assurent au Dieu lorsqu'il les mange la jeunesse éternelle. Vous voyez, Éros, l'amour, la jeunesse. Il n'y a pas une logique dans tout ça.
59:35 Et donc les dieux revivent, tout se passe très bien, les deux géants s'en vont, sauf que vous avez tous vu des westerns, le bon, la brute et le truand, où les voyous qui ont fait le sac de la banque se disputent pour le trésor. C'est structural ça. Partout où il y a trésor, il y a dispute de ceux qui l'ont trouvé. Ce n'est pas quand ils sont plusieurs à l'avoir trouvé. Il y a toujours un seul qui sait où il est et qui le cache, qui peut-être n'en jouira jamais, et puis il y en a plusieurs qui le retrouvent après. Et c'est là qu'il y a des règlements de comptes pour être le seul à avoir le trésor.
1:00:07 Et comme très vite le ton monte, et Fafner abat son frère, celui qui était sentimental et qui était bouleversé par ce qui restait du regard de Freya à travers l'or. Fafner abat son frère devant les dieux terrifiés et surtout Wotan qui commence à comprendre que le ring commence, l'anneau du Nibelung ça commence, Que la malédiction que le nain a prononcée pour se venger, qu'on lui ait volé son or et pris l'anneau de son doigt, l'arrachant, c'est un passage terrible musicalement, l'arrachant, alors qu'il avait renoncé à l'amour pour l'avoir, maintenant il n'a ni l'or, ni l'amour.
1:00:56 Donc, une malédiction qu'il a prononcée sur tous ceux qui auront été en contact avec l'anneau, qui le garderont, qui accordent l'importance. Et là, pour la première fois, la prophétie se réalise, première victime. Écoutez, je vais vous dire la suite au prochain numéro, mais je voulais vous montrer ce qu'avait de structural quoi. Et je terminerai là-dessus avant de vous passer la parole s'il y a des questions ou des commentaires.
L'amour ressemble, comme rien d'autre, à la liberté
1:01:29 C'est que dans mon cycle sur la nature et le paysage, j'ai parlé de la beauté dite naturelle fait dans l'esthétique à la beauté des oeuvres d'art et puis à la beauté naturelle à un beau paysage, belle forêt à un beau lever soleil, un beau coucher de soleil sur la mer, un beau lever de soleil sur la campagne. J'avais répondu à une question, à des questions très intéressantes d'une fille qui s'appelait Camille, je crois, dans le public.
1:02:00 C'était à Gossigny encore. « Many and many years ago », comme dit un poème d'Edgar Poe, il y a de cela bien des années avant le confinement, Non, ça nous semble presque préhistorique. Dilatation du temps dans toutes ces histoires actuelles. Donc, elle m'avait posé la question, je ne vois pas très bien le rapport entre l'amour et la liberté, car j'avais dit, il y a un critère de Gauthier, là où j'avais osé, contre le relativisme ambiant, le capitalisme, qu'on soit tout enfermé dans nos bulles respectives, et préférera toujours, non pas le scepticisme au dogmatisme, Là, je suis d'accord avec lui, le scepticisme, quoi qu'on en pense, et quelques limites qu'il puisse avoir, et toujours un progrès par rapport au dogmatisme.
1:02:51 Enfin, si on peut renvoyer les deux dos à dos et arriver au savoir, à la science, c'est le même mot en latin, n'est-ce pas ? « Scire », je sais, savoir, c'est encore mieux. Or, j'avais donné quelques exemples pour faire comprendre le lien entre amour et liberté, et je le résume comme ceci avant qu'on se quitte. Si l'amour nous concerne à ce point dans toutes les cultures, toutes les civilisations sous des formes différentes, selon des protocoles différents, pas pour les mêmes objets, pas sur les mêmes critères visuels, on s'en fout, peu importe.
1:03:27 Mais si l'amour, le rapport non pas seulement de l'homme à la femme, mais de l'aimant à l'aimé, avec un hé ou héur, n'a aucune importance ici. S'il nous bouleverse à ce point, ce n'est pas que c'est le plus important. Je sais bien que je vais scandaliser beaucoup de mes auditrices. Je fais un peu le sexiste en disant que c'est les femmes qui accordent beaucoup d'importance à l'amour. Mesurez, on est dans les sciences humaines. Faites une enquête statistique. Chez les femmes, il n'y a toujours rien de plus important que l'amour. Ce n'est pas un défaut de dire ça. C'est généreux quand même. Sauf que, je précise, l'amour n'est pas tout à fait ce qu'il y a de plus important.
1:04:07 Mais s'il nous concerne à ce point, j'ai laissé ma... Ma proposition hypothétique en suspens exprès, maintenant je dis la principale, c'est parce qu'il ressemble comme rien d'autre dans l'univers à ce qui est le plus important, qui est la liberté. Mais il lui ressemble. Et j'avais donné ces exemples-là, n'est-ce pas ? Je vois une jeune fille qui marche, je prends une jeune fille, parce que c'est plus simple à comprendre dans la culture, mais on peut prendre un jeune garçon.
1:04:39 Pourvu qu'il soit mignon, comme disent les filles, svelte, n'est-ce pas ? Intelligent, ça veut dire aussi pas relou, relou, relou, ça veut dire lourd, non ? Je crois en verlan. Alors, la métaphore compte, vous voyez, on est dans l'ordre immanent, on n'est pas dans la transitivité, on peut ne pas être lourd en kilos et être lourd en expression verbale, en pensée, en mode d'expression, en rapidité, ou plutôt en lenteur réactive, etc. Donc celui qui est à la fois beau, Svelte, Svelte, le regard intelligent au sens où ça se dit dans la jeunesse aujourd'hui. Je vous ai dit que ce n'était pas une valeur érotique autrefois, ça l'est devenu.
1:05:20 En une génération, avant ça veut dire un peu cérébral, un peu abstrait, un peu dans les raisonnements, ce n'est pas très fun. Maintenant au contraire, c'est celui qui comprend, qui comprend quoi ? Sans doute mes désirs. Alors, ça ne veut pas dire que cet individu est plus libre parce qu'il fait 50 kilos, n'est-ce pas, qu'une créature qui en fait 120. Ce serait monstrueux de penser ça. Et ça l'est. Mais ça ressemble.
1:05:56 C'est là que vous voyez l'analogone. Parce que la surface, la beauté qui ne joue que sur les surfaces, que sur l'apparence, Schein. En allemand, Schein, c'est l'apparence. Schön, c'est beau. Erscheinung, le phénomène. On en voit des choses. Et shine, en anglais, c'est briller. Et comme vous savez, tout ce qui brille n'est pas or. Revenons à l'or du Rhin qui nous a fait comprendre tout ça.
1:06:29 Donc, si cette apparence de beauté nous concerne à ce point, nous donne ce choc proprement érotique, si vous voulez, au sens très extensif, qui reste platonique ou qui passe à l'acte n'a aucune importance ici. S'il déclenche ce processus, c'est parce qu'il rappelle quoi ? Quelqu'un qui est léger est moins soumis à la loi de la pesanteur que quelqu'un qui est lourd. C'est aussi simple que ça. Ce ne sont pas les choses les plus complexes qui sont les plus difficiles à comprendre.
Bachelard : simplifier le réel, compliquer la raison
1:07:03 Ne mélangez pas le complexe et le difficile, et le simple et le facile. Vous savez, ceux qui disent tout le temps le complexe, le complexe, c'est plus compliqué que ça. Ça prouve à quel point ils sont anti-scientifiques. Alors qu'un immense épistémologue comme Bachelard disait, le propre de la science, c'est de simplifier le réel et de compliquer la raison. Vous savez, expliquer les marées avant Newton en faisant intervenir des divinités, des machins, des vengeances, des dieux, parce qu'il pleut, c'est qu'un dieu veut nous châtier.
1:07:36 C'est beaucoup plus compliqué que la petite phrase de Newton d'une ligne et demie sur la gravitation universelle. La science simplifie le réel. Un moteur de voiture qui me paraît un labyrinthe cauchemardesque en mécanique, c'est vrai en partie. Pour un mécanicien professionnel, il voit tout de suite la logique de la chose. Je sais pourquoi il y a ce câble là.
1:08:06 Est-ce que ça va au liquide de frein, à ceci, à cela ? Voilà. La science, le fait qu'on sache, simplifie. Donc ceux qui font les petits malins ou font comprendre que c'est toujours plus complexe que ce que vous dites, c'est parce que vous les avez eus sur un point. Et pour pas que ce soit coincé, ils bottent en touche en disant c'est plus compliqué que ça. Amène-la ta complexité, on va voir, on va la dégonfler. Mais par contre, c'est simple, mais c'est difficile. Pourquoi ? Parce que le sujet ne veut pas savoir. Il veut que ce qui l'attire, ce qui le charme, ce qui l'envoûte est dans cette personne-là, dans cet objet-là, dans ce paysage-là.
1:08:44 Si je lui dis mais non, ce n'est qu'une surface où se reflète ton désir de liberté, je désubstantialise son désir. Je deviens quelqu'un qu'il faut critiquer, qu'il faut fuir, qu'il faut refouler, qu'il faut combattre. Voilà. Je vais demander à Philippe s'il y a eu des réactions sur… Oui ?
Siegfried, acte II : le milieu de la tétralogie
1:09:17 Ah, si on a le temps, je serai ravi. Alors, je l'introduis en quelques lignes, j'ai le temps. Bon, bien, écoutez, comme il n'y a qu'une question est très longue. Que le questionnaire ne se fâche pas si je renvoie à la prochaine fois parce qu'il reste peu de temps. Or, j'ai encore un extrait à vous passer. Moi, je crois que j'ai fini de vous parler, sauf pour présenter cet extrait. Je me reporte, je vais très vite, du début du ring. Donc, je n'y reviens plus. Le début de l'Or du Rhin, plus quelques passages de La Forge. Tout ça, c'est quand même le prologue de la tétralogie, du ring, de l'anneau.
1:09:57 Je ne vais pas à la fin, le crépuscule. Le crépuscule des dieux, je veux au milieu. Vous savez que j'ai un faible pour ce moment capital de la médiation, du médium, du milieu, du moyeu pour une roue. Or, L'Or du Rhin, dans l'ordre, la Valkyrie, Siegfried, le crépuscule des dieux. Wagner a conçu les poèmes dans l'ordre inverse du temps. Il a commencé par la mort de Siegfried, je parle des textes. Par contre, pour la composition, c'est l'ordre que vous voyez maintenant. L'or du Rhin, ce que je viens de vous dire de la Valkyrie, Siegfried, le Crépuscule des Dieux, pour ce qui est de la composition musicale.
1:10:39 Arrivée à Siegfried, au deuxième acte, nous sommes au milieu de la tétralogie en durée, parce que le crépuscule des dieux est très long, nous sommes au milieu de la tétralogie. Tous les drames de Wagner sont en trois actes. Donc l'acte du milieu c'est toujours le deuxième. C'est au milieu du deuxième acte, lorsque Siegfried est dans la forêt, j'y arrive, que Wagner a interrompu en 1857, au printemps 1857, l'année où paraissent les fleurs du mal.
1:11:14 Des révolutions musicales apparaissent en même temps que des révolutions poétiques, n'est-ce pas ? Je vous recommande l'admirable lettre à Richard Wagner de Baudelaire, vous mettez ça simplement, lettre de Baudelaire à Wagner, sur le net, et vous allez m'en dire des nouvelles. Ça, c'est de la critique musicale. Pour quelqu'un qui dit qu'il n'y connaît pas grand-chose techniquement, c'est fabuleux. Et donc, en 1857, il interrompe sa composition. Je vais vite. Parce que tout d'un coup, sa sensibilité à d'autres choses à exprimer, il vient éprouver une passion dévorante, malheureuse pour une femme qui a rejoint son mari, son lal, le grand bourgeois, revenant à l'essentiel.
1:11:54 Il s'embarque pour Venise pour noyer son chagrin dans la lagune de Venise, si je puis dire. C'est là qu'il mourra plus tard, mort à Venise. Et pendant 12 ans, il abandonne la composition de l'anneau. Il y a eu ce grand temps de trêve. Le passage que je vais, sur lequel nous allons nous quitter, se situe justement dans ce milieu. Or, allez une fois n'est pas coutume, c'est un des passages que je préfère et c'est le plus écologique de toute la tétralogie, peut-être même de tout Wagner.
1:12:34 Le passage dit des oiseaux, il est connu aussi bien dans la critique musicale que dans la discographie, comme vous voulez la voir en extrait, pour s'appeler les murmures de la forêt. Si vous voulez l'écouter à part en extrait, ça s'appelle, voyez, on est en pleine écologie. On laisse là le monde souterrain, ses brumes, la forge, l'industrie, les enclumes, le métal hard, le métal hurlant, et on se retrouve dans les brises agitées des grands conifères de la grande forêt teutonne, celle qui commence à l'est de Paris et qui se prolonge jusqu'à la Sibérie, qui n'en finit jamais, la Taïga.
1:13:20 J'utilise ça parce que ça joue un rôle. C'est le fond sur lequel vont se dessiner les figures, les thèmes, les leitmotifs qui vont apparaître dans la séquence que vous allez entendre. Il y a ce fond qui ne cesse de faire «di-da-di-da-di-da » comme ça aux cordes avec les croches. Ça c'est les branches des arbres dans les brises tranquilles et par-dessus ça vous voyez des chants d'oiseaux de tous les côtés. Voilà. dont un particulièrement qui va jouer un rôle capital puisqu'il va guider Siegfried vers la femme qui dort entourée de flammes sur le rocher. Mais je ne vous en dis pas plus pour l'instant.
Présentation des Murmures de la forêt
1:13:53 Je vous laisse au moment où Siegfried, pour la première fois, ce seront mes derniers mots, depuis qu'il est né, il a été élevé dans la forêt par un forgeron qui lui fait croire qu'il est son père. Alors ce forgeron, c'est Mime, vous le connaissez, celui qui a fabriqué le casque, qui a réussi à s'évader du Nibelheim et qui s'est mis à son compte. Freelance, électron libre, il n'est plus dans Nibelheim, il vit tout seul dans la forêt. Il a une forge là où il essaie, mais il n'arrive jamais de forger les débris de l'épée du père de Siegfried que Wotan a fait voler en éclat.
1:14:24 On vous racontera l'histoire de la Valkyrie une autre fois. Je demande à toutes mes auditrices d'être présentes, au moment où on va parler de la Valkyrie, elles ne sont pas déçues. Et il n'y arrive pas, le forgeron. Et Siegfried qui le presse de question pour lui dire c'est pas normal, qu'il dise qu'il est son père, il s'est regardé, parce qu'il n'y a pas de miroir, on est dans les temps préhistoriques, on n'est pas encore arrivé à l'humanité, il y a les géants, les dieux, les nains, mais il n'y a pas encore les hommes, au sens historique, ça viendra seulement dans le crépuscule.
1:14:55 Il lui dit « Tu dis que tu es mon père mais tu ne me ressembles pas. Je ne te ressemble pas, je me suis regardé. J'ai vu que le faon ressemblait à la biche. J'ai vu que le marcassin ressemblait au sanglier. Moi, je ne te ressemble pas. » Donc, il le presse et il le menace tellement que l'autre finit par lui avouer qu'il n'est pas son père qu'il l'a trouvé comme Oedipe. livré, n'est-ce pas, aux bêtes sauvages vagissant dans la forêt à deux pas de l'antre du dragon, avec les débris d'une épée qu'il a trouvé.
1:15:25 Il a récuit, il essaye en vain de forger, et Siegfried saute de joie, il a enfin une trace de son ascendance. Et bien sûr, C'est comme ça que se termine le premier acte de Siegfried, avant ce qu'on va voir. Il forge l'épée, qui est l'équivalent de l'épée dans La Guerre des Étoiles, l'épée laser, l'arme magique qui intervient dans tous les récits symboliques. Je sais pas. Et avec cette épée, lorsqu'elle est faite, Mime l'emmène dans la forêt, tout près de l'antre du dragon, en espérant qu'il va tuer le dragon, car seul Siegfried a cette force de pouvoir tuer le dragon, devant lequel le nain, comme tout le monde, tremble de peur.
1:16:07 Le dragon, n'oubliez pas que c'est le géant qui a tué son frère, qui s'est transformé en dragon et qui veille depuis sur l'or, comme l'oncle Pixou. Il le dit, je veille et je repose et je veille et je garde le trésor. C'est la rente, lui. Et donc, tout près de l'antre du dragon, puis il le laisse. Et là, pour la première fois, depuis qu'il est né, Siegfried est seul, sans son père adoptif. Il vient d'apprendre que c'est sa vraie parenté.
1:16:41 Il a appris que son père, on n'en sait rien, on n'a jamais vu ce qui est vrai, Mime n'a jamais vu, il ne sait pas que c'est Wotan qui est dans l'ascendance Siegfried. Et quant à sa mère, il a seulement appris, douloureusement, qu'elle était morte en le mettant au monde. Il réfléchit à sa mère, il essaie de se la représenter, il essaie d'imaginer la biche des bois, il ne connaît que des animaux sauvages, La cabane est au cœur de la forêt, il est seul avec Mime depuis qu'il est né. Il n'a rencontré personne d'autre. Et là, quand je vais vous laisser, il dit, « Meine Mutter, meine Mutter, ein Menschenweib ». Je m'imagine comme une jolie femme.
1:17:24 Et à ce moment-là, il s'endort. Vous voyez la rêverie de Rousseau à la fin du XVIIIe siècle, la rêverie, l'endormissement, le schlummern. Schlafen, c'est dormir en allemand, schlummern, c'est somnoler. La rêverie commence, le moment le plus essentiel de la vision, du passage à l'ordre symbolique, où les images affleurent. Et à ce moment-là, commence la scène des murmures de la forêt. Je ne vous en dis pas plus. L'oiseau le réveille et immédiatement, il pense que, Je vous en prie, séquence, et je vous dis à la prochaine fois que je n'aurai pas le cœur de vous parler après tant de beauté, je ne pourrai dire que des bêtises.