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L'incendie de Notre-Dame et l'école de Notre-Dame
0:00 Merci, c'est sérieux, parce que franchement avec ce temps-là, j'aurais eu d'autres idées que de l'écouter Dominique Pagani. Surtout que la Seine n'est pas loin. Oui, la Seine. Les corps d'une grande tragédie, nous avons tous été témoins. Et qui fait que j'ai un petit peu modifié le programme. Mais normalement, aujourd'hui, il devait y avoir la suite de notre feuilleton, de notre série. J'essaie d'attraper les mouches.
0:32 Nature ou paysage ? Point d'interrogation. Et j'ai pensé à faire une parenthèse, apparemment sans rapport avec ce sujet, en pensant tout de même à l'édifice auquel nous tenions le plus, sur les rives de la Seine. Vous montrez la rosace ? Oui, je peux la montrer.
1:03 Oui, cette rosace n'est pas là, ce n'est pas seulement picturale. D'abord, ce n'est pas la peinture. D'abord, vous ne pouvez jouir qu'elle ait résisté, parce que le plomb, ça fond quand même, les spécialistes, il y a 300, 400 degrés, non ? Par là, tout de suite, dès que c'est du pratique, les grands chercheurs se dérobent. Je crois que c'est dans ces eaux-là. Alors que le tungstène, c'est 3400 degrés. Et je pense qu'on s'en sert pour faire des filaments dans les ampoules, autrefois, avant de l'écologie. Et cette rosace sert en fait d'illustration à un album que je vous recommande.
1:42 Un album de musique dite ancienne. Ce couvre une vaste période, donc ce n'est pas très précis, mais là, très précisément, c'est une musique qui illustre le passage de l'ancien style à ce qu'on a appelé au XIIIe siècle le novum organum, la nouvelle manière de faire, un nouvel organe, un nouvel outil. Organum, c'est l'outil. Chez Aristote, c'est l'outil, c'est-à-dire, que ce soit en zoologie, en biologie, en géologie, il y a toujours de la logique du logos, donc il faut travailler l'outil, faire de la logique, avant d'étudier les autres disciplines.
2:18 C'est de là que vient le titre grec de la logique d'Aristote, c'est Organon. Bon, novum organum, c'est quoi ? Ah, c'est émouvant, vous allez voir. On va le diffuser en audio. Je vous recommande l'album parce que l'ensemble est admirable, c'est très difficile de restituer. Le grégorien, ça demande de longues études sur les manières dont on déchiffrait, dont on décodait ces vieilles partitions qu'on appelait des antiphonaires ou des neumes. Je ne suis pas obligé de retenir tout ça. Et j'ai choisi cet album parce qu'il se situe dans ce qu'on appelle, on ne va pas faire un cours de l'histoire de la musique, mais dans l'histoire de la musique, l'école de Notre-Dame.
2:55 C'est pour un peu hommage. L'école de Notre-Dame, qui, à l'époque, était le principal centre du renouveau de la musique de l'ensemble de l'Europe occidentale, donc c'est quand même très important, en liaison avec la basilique de Saint-Denis. Saint-Denis, à l'époque, était une agglomération qui rivalisait avec Paris. Vous savez que nos rois sont enterrés dans la basilique de Saint-Denis.
3:25 Voilà, il y a une grande historienne qui arrive, je vais arrêter de dire, peut-être de l'édite. Et l'événement illustré par cet album, et qui, franchement, est très émouvant, c'est le passage de l'ancien style plus connu sous le nom de chant grégorien, Per omnia saecula saeculorum, c'est la ligne. L'équivalent en dessin, c'est la ligne. Il n'y a pas d'accord, il n'y a pas d'harmonie, c'est la ligne.
3:55 C'est le style vraiment le plus pur. Il y en a même des puristes, mais pour moi, c'est des idiots. Pour qui, au-delà de ça, ça y est, c'est la décadence de la musique. Vous savez, comme il y en a qui disent qu'à partir du piano, c'est fini. Bref, il y en a qui disent déjà, à l'arrivée, dès qu'il y a deux voix, c'est fini, il n'y a plus de musique. Alors justement, cet album, je fais exprès de suspense, c'est le passage de la monodie, mono-ode, un ode, un chant, d'une musique qui a une seule voix, même s'il y a mille poitrines qui le chantent, j'exagère, mais là, vous verrez, il y en a quatre ou cinq, des fois cinq ou six dans le chœur, mais qui chantent la même mélodie, ce qu'on appelle à l'unisson, si vous préférez.
4:36 C'est ça, la monodie. Et tout d'un coup, dans le même morceau, une messe faite pour le temps de Noël, et qui a été pour la première fois célébrée dans Notre-Dame, tout d'un coup, les voix divergent. Un peu comme les passages romans gotiques, vous l'avez tous appris, c'est des ogives qui divergent tout d'un coup, comme ça, comme une gerbe. Donc, on n'est pas si éloigné du sujet qui était une autre nature ou paysage.
5:06 Alors, qu'est-ce que tu me racontes ? C'est un raccord artificiel, enfin, le paysage, la campagne, c'est le vert, Notre-Dame, c'est au cœur de la ville, c'est le béton, c'est pas le béton, la belle pierre de Chartres. C'est plus facile à travailler que le béton, quand même. Mais tout de même. Mais s'il y a un rapport, et là, je reviens un peu à ce qu'il y a de plus tragique, peut-être, dans cet événement, je ne dis pas de plus odieux, ce qui est odieux, c'est la récupération qui est en train de s'en faire, vous savez. Vous n'avez pas intérêt à manifester demain, parce que ça veut dire que vous n'avez pas pitié de Notre-Dame.
5:41 Vous avez entendu ça, dans les médias. Non, non, non, non, je veux dire, ce qu'il y a de plus tragique, c'est quand même la perte de la charpente, vous savez, de huit siècles, de charpente, des chênes abattues il y a huit siècles. Charpente qui, dans le discours des initiés, bien, bien grand mot, c'est tous ceux qui se sont occupés un peu de la restauration, Notre-Dame, les historiens, les architectes, étaient surnommés, vous le savez sans doute.
Hölderlin, le menuisier et la voûte des forêts
6:12 Merci, la forêt. Merci, Anne, la forêt. Et vous voyez, on n'est pas tellement loin de notre sujet, nature ou paysage. Si vous avez été attentifs, j'espère que vous l'avez été jusqu'à la dernière virgule, à ma dernière intervention, qui a été filmée à domicile, puisque le centre ici n'était pas, grâce au bon soin de Philippe, de Hugo et d'autres, j'ai pas mal cité les poètes, en particulier Hölderlin, Rimbaud et Rilke, que je crois, et à un moment donné, je cite, non pas un poème, mais encore, une esquisse de poème.
6:47 C'est l'infortuné Hölderlin, comme on dit, un peu sur un ton, un peu, de la compassion, à l'époque, pour ceux qui lui rendent visite. Ça fait déjà quelques années qu'il était enfermé dans sa tour et dans sa folie. Je ne pense pas s'il était faux de bon et tout. Je ne suis pas spécial. Et alors, accablant de titre sa majesté, etc., tous ceux qui venaient de grandes visites, ne reconnaissant aucun de ses anciens condisciples. Avec l'Allemagne intellectuelle qui défilait, voire le pauvre Léry.
7:20 Et il était abrité, comme vous le savez, pendant 37 ans. par quelqu'un qui est venu frapper à la porte de ses petits catégories pour dire, je peux le prendre chez moi si vous n'avez pas quoi en faire. C'était un menuisier. Vous voyez la charpente. Et on lui a dit, vous pouvez le prendre de toute façon, il n'a que 6 mois à vivre. 37 ans, il est resté chez le menuisier. Il n'était pas mauvais, le menuisier. Lui et sa famille. Ils ont été adorables. C'était un compagnon dans la maison.
7:51 Ni apitoiement, ni divinisation. C'était un compagnon. Je vous cite le mot du menuisier lui-même. Et alors, ce qui est intéressant, c'est qu'un jour, c'est le menuisier qui raconte à quelques visiteurs comme ça. Il ne parle que si on interroge. Il a du boulot. Et il dit qu'un jour, le dernier, il a descendu l'escalier qui descend de sa chambre. Je vous conseille d'aller. Tübingen est une ville merveilleuse qui descend en espalier comme ça, sur le Neckar, ce genre de petite ville dans l'Allemagne, un secret, petite ville universitaire où la jeunesse étudiante qui est à peu près la moitié de la population et qui, une fois n'est pas coutume, dans cette pauvre allemagne de pré-guerre, je pense, population, a été épargnée par les bombardements.
8:39 Donc, il descend de sa chambre d'où il avait vu sur le Neckar et il voit dans l'escalier une gravure représentant un temple grec qui était très banal à l'époque. Il est en néoclassicisme et il dit au menuisier vous devriez en faire un comme ça. Alors, le menuisier dit, je lui ai répondu que j'avais déjà bien du mal à nourrir ma famille et que je n'avais pas le loisir de vivre en repos philosophique comme lui. Vous voyez, une petite lutte de classe sympathique entre le menuisier et celui qu'il hébergeait.
9:13 Et il a une réponse c'est vrai. mais je suis quand même bien malheureux. Et là, il a improvisé ces quelques mots que je vous cite. À toi, mon ami, je dirai mon secret. De Dédale, c'est-à-dire, il était l'ingénieur de Minos, celui qui a fabriqué de quoi s'évader de la captivité et de la servitude. À toi, je dirai mon secret de Dédale, tu as le génie et la forêt.
9:44 Pas si fou, le fou. parlant au menuisier, il dit, tu as le génie et la forêt. Il faut du génie parce qu'une table, ce n'est pas seulement des mains, il faut que la tête travaille. Il faut l'ingenium, comme on disait, n'est-ce pas ? Alors, en essence, italien. tout ça m'a fait penser à la forêt de Notre-Dame et je reste sur cette image de la forêt parce que ces ogives que vous admirez dans la cathédrale gothique, ces lignes qui divergent, ont souvent été comparées à juste titre.
10:19 Je ne suis pas spécialiste, les spécialistes disent que ce n'est pas un hasard si le style gothique, je fais une parenthèse, mais je veux dire, en Allemagne, on ferait 300 kilomètres pour admirer l'église, l'admirable église de Fribourg, par exemple, en Brisgau, par exemple. Bien. Mais voilà, 300 kilomètres, il n'y en a pas entre les deux. Là, rien qu'à Paris, vous avez sur un petit mouchoir de poche, je ne dis même pas un kilomètre, de 600 mètres, vous avez Saint-Séverin, Notre-Dame, Saint-Germain-des-Prés, c'est inouï la France pour ça.
10:50 Elle a parlé de la spirale gothique, vous savez, qui part de Paris, et puis il y a Chartres, Laon, Senlis, etc. Je ne sais pas. C'est quand même une floraison, je reprends des métaphores végétales. Alors, je reviens à cette comparaison, on a souvent comparé les nefs avec ces arceaux, je ne suis pas spécialiste, je prends les termes qui me viennent à l'esprit, on les a comparés à la voûte des arbres dans la forêt. Et que ça avait été vraisemblablement inspiré à ces peuples, c'était couvert de forêts, c'était les marécages et les forêts, tout ça, non ?
11:23 Pardon ? Oui, on a eu bien coupé, c'est ça ? Non, mais je vais dire les Vikings, tout ça, je vais dire le style, les églises de Normandie, Proust compare l'église de Combray à une nef, un drakkar renversé. Donc, c'est donc, presque, pas seulement figuré, mais presque au propre, n'est-ce pas, que la forêt, qui était charpente, reste encore présente, restait encore présente dans la voûte, dans une bonne partie, c'était fondé.
11:57 Alors, puisque, on a perdu, la partie plastique, architecturale, en l'occurrence ici, de cet inestimable échantillon de patrimoine, comme disent tous ceux qui n'ont rien à cirer de patrimoine, ces jours-ci, j'ai pensé quelque chose qui ne peut pas s'écrouler, c'est la musique de l'époque. C'est pour ça que, tu veux bien, te préparer, on va entendre, donc, on va entendre quelques secondes du rituel de la messe, de Noël, donc, de Léonin, Léonin et Pérotin sont les deux plus grands représentants de l'école dite Notre-Dame, et qui ont initié, vraiment, le surgissement de la polyphonie.
Écoute de la messe de Noël de Léonin
12:51 Donc, de Léonin et de Pérotin, ici, c'est Léonin, messe de Noël. Je laisse quelques secondes en monodie pour que le contraste soit d'autant plus émouvant quand il y a tout d'un coup le passage avec d'autres voix. Voilà. Pause. C'est épouvantable, je suis désolé. Entendre ma voix, en plus, j'ai une petite grippe, je suis un peu faible, mais, qui contraste avec ces si belles voix, mais Puer, puère, au morceau.
13:46 là il y a plusieurs poitrines mais une seule voix si la polyphonie va bientôt arriver
15:03 j'arrête là avant qu'on quitte la monodie mais je présume que certains de vous l'ont déjà remarqué, ça vient de l'Orient c'est la psalmodie orientale pardon merci, c'est la psalmodie orientale qu'on entend là c'est passé par le style byzantin les plus vieux rites chrétiens c'est sans doute l'Arménie à l'époque les montagnes du Caucase il faut bien transiter par là pour venir d'Orient en Occident ou par le Danube et je ne veux pas pour parler de mes origines mais je vais dire Marcel Pérès qui dirige cet ensemble Coïncidence, je ne suis pour rien est en train de préparer une intervention au festival des polyphonies corse parce que la Corse comme souvent les îles, surtout les îles une île aussi défendue par le relief contre l'extérieur, contre la pénétration extérieure que la Corse sont des véritables conservatoires naturels dont beaucoup de chercheurs vont étudier les polyphonies corse pour voir l'état des aspects les plus archaïques de notre polyphonie européenne voilà, je rappelle au passage mais enfin là on sent bien la psalmodie c'est pas loin de l'appel du muézin à la prière si vous regardez bien j'ajoute
16:14 que le flamenco en grande partie au niveau vocal provient aussi de cette tradition orientale quand vous pensez que non pas les armées seulement la culture et la civilisation arabe en particulier andalou est restée sept siècles en Espagne ça laisse des traces voilà, je rappelle le passage de toutes ces filiations on y va on est encore dans la monodie sur le hymne
17:35 Merci. Merci pour le dégrader. Je suis désolé. Je suis désolé d'interrompre. Bizarrement, ces musiques du XIIIe siècle ont pris moins de rides que l'école d'opéra français de 1820-1830, par exemple. Je vais dire, vous n'écoutez pas souvent du... Même les mélomanes acharnés n'écoutent pas souvent des opéras de Auber, d'Halévy ou de Méliac. Voilà. Ou de Boieldieu. Dommage, le Boieldieu, c'est pas mal. C'est pas un peu pour... Mais bref, ça m'a pris une ride.
18:06 Ça s'est terminé sur le Kyrie, comme vous avez levé. Est-ce que vous savez que c'est de là que vient le mot Kyrielle ? J'ai reçu une Kyrielle d'injures, ça vient de là. Vous savez pourquoi ? Il y en a qui savent peut-être ? Rabelais, Rabelais... Parce que c'était devenu tellement abâtardi l'habitude d'écouter la messe comme un latin.
18:37 Les gens ne comprenaient pas déjà, ne comprenaient pas tout à fait le français à l'époque. Ils étaient Picard, je ne sais pas de la Corse, mais Picard, Occitan, etc. Et le latin, c'était incompréhensible. Et donc, ils répétaient mécaniquement Kyrie eleison, Kyrie eleison, Kyrielle. Oui ? Rabelais s'en sert pour dire la mauvaise éducation, c'est qui est basée sur le parcœur, sur le machin, qui ne réfléchit pas sur ce qui est... La méritique au passage. Bon, voilà. Je ne pouvais pas...
19:07 Je reste sur cet hommage à Notre-Dame. Je n'ai pas fini. Non pas que je retarde le sujet, ma foi, au paysage, c'est qu'on est dedans. On est en train d'y rentrer. On vous a distribué une série de textes, je crois. Sauf que moi, on n'aurait pas laissé un jeu, j'en aurais bien besoin, s'il l'a, de vous, vous plaît bien. Oh, pardon. Voilà, voilà, oui. Bon, je n'ai qu'un extrait là, mais c'est celui dont j'ai besoin, donc ça va. Merci, c'est gentil toi. Merci bien. Je commence, vous voyez, par un poème d'un auteur avec lequel j'ai terminé ma dernière intervention.
Rilke et l'intériorisation de ce qui nous entoure
19:46 Vous voyez, c'était avant l'incendie de Notre-Dame. Je ressous de mon propos. J'avais terminé par Rilke. J'avais terminé par, non pas les sonnets, qui sont presque son testament poétique, pratiquement, mais par les grandes élégies, ce qu'on appelle les élégies de Duino. Duineser Elegien, comme on dit en allemand, parce qu'ils ont fait une petite ville, c'est une petite italienne, c'est un peu du No. Donc, mais le thème, c'était l'intériorisation.
20:18 Peut-être que nous sommes là, nous sommes au monde pour intérioriser ce qui est autour de nous. Peut-être que les poires, les bananes, si on prend cet exemple, le buffet, les meubles, les meubles dont parle Baudelaire, vous savez, les meubles luisants, polis par les ans, le décor, notre art, tout ça, tout ce qu'on voit est peut-être fait pour passer en nous et d'être restitué par la parole, en moyennant une intériorisation. C'est le fil conducteur de mon intervention d'aujourd'hui, l'intériorisation de l'extérieur.
20:48 C'est là où il y a un lien. L'architecture de Notre-Dame s'est écroulée, je n'ai pas dit que ce n'est pas une perte, pour la charpente, je ne sais pas comment, c'est une perte irréparable, pratiquement, je veux dire. La flèche, bon, en fait, on va pouvoir reconstituer, elle n'est pas si vieille, et puis on a tous les plans maintenant sur microfilms à l'époque, sur le numérique maintenant. Mais par contre, je pense... Bon, mais enfin, là on a vu que le miracle que Notre-Dame a abrité pendant des siècles, il est conservé, au sens hégélien, supprimé, conservé, dans cette musique.
21:22 Et c'est ce processus d'intériorisation, je voudrais l'illustrer, par le tout premier des sonnets qui ouvrent le recueil, dont je veux dire, quasiment le dernier recueil, de Rilke, des sonnets Orphée, je fais à titre liminaire, une petite incursion très brève dans sa biographie, non pas sa biographie, je vais dire à la Closer, mais je vais dire dans son rapport à l'écriture. il venait de traverser une longue période de désert, comme disent les mystiques, n'est-ce pas, on n'était pas inspiré, il n'écrivait plus.
21:58 Ça lui est arrivé plusieurs fois, problématique essentiellement moderne, à part du Bellay, qui fait une brève allusion, un magnifique poème dans les regrets, à la Renaissance, sinon, surtout à l'époque moderne, qui a ce problème d'être hanté par la stérilité littéraire, pensé à Mallarmé, le vide papier que la blancheur défend. Défend contre quoi ? Contre l'attaque de ma plume, sans doute, c'est pas le vide papier comme un bouclier que la blancheur défend.
22:30 Donc il avait traversé ces périodes de sécheresse, et il en est sorti deux fois, une fois pour faire les grandes élégies de Duino, les deux sont reliées sur un même volume, chez Garnier et Flammarion, les élégies de Duino et les sonnets à Orphée, un petit volume comme ça, qui coûte moins de 10 euros, je crois. Pardon, je vais la mettre, mais c'est parce que pour vous encourager, c'est pas une dépense énorme, mais c'est magnifique. Et bilingue en plus.
23:00 Pour les élégies du Duino, il se promenait sur des falaises près de Gênes, quand il entend une voix, et qu'il lui a inspiré, je ne vais pas rentrer dans le détail, tout d'un coup, la fontaine miraculeuse des grandes élégies. Je dis les grandes, parce qu'en France, ce genre est rarement développé, le meilleur traducteur de toute cette... Y compris pour Hölderlin, d'ailleurs je pense à Armel Guerne, qui était un grand résistant, ce qui est assez rare dans ce répertoire. Suisse, renseignez-vous sur Armel, Google, Armel Guerne, il y a une association des amis d'Armel Guerne, c'est une figure qu'il faut connaître, G-U-E-R-N-E.
23:40 Il dit lui-même, Armel Guerne, que le lyrisme en français ne veut pas dire grand-chose, et que le grand souffle lyrique, ce n'est pas tellement notre truc. Vous voyez, Ronsard a écrit Dami Rapsoni, ça c'est la petite forme où les Français excellent, le tableautin, si vous voulez, un peu comme un bijou, les Émaux et Camées, comme dirait Théophile Gautier. et les miniatures impeccablement faites. Par contre, la grande forme, en musique, la symphonie, la fugue, etc., c'est plutôt l'affaire, ce sont les Allemands.
Lecture du premier des Sonnets à Orphée
24:10 Donc, c'est le cas des élégies. Le sonnet, on arrive à la petite forme. Il faut que la forme soit impeccable. Et c'est le premier, et quelle a été l'occasion, maintenant j'y arrive, de revenir à l'écriture, après c'est pas la sécheresse. Il avait une grande correspondance avec des tas de dames. Il y avait beaucoup d'amis de dames, sérieusement, c'était des amis. Et j'ai eu la chance de connaître une dame qui avait connu Rilke. Ah, ça me donne un coup de vieux déton. Lotte Schwartz, Charlotte Schwartz, qui s'occupait d'enfants, dont les parents avaient disparu dans le bombardement de Dresden.
24:45 Et, je lui dis, Valmont, qui a une culture extraordinaire, elle avait connu, Mahler, Lénine, je dis dans le désordre, son père est diplomate. Et Rilke, elle m'a dit, le pauvre Rilke, il était gentil, mais tout tombait, les yeux, les paupières. Pardon, je vous laisse. Il avait une grande correspondance avec ces dames, et avec une en Russie, en particulier, dont je vais parler maintenant, dont la fille était partie pour être la danseuse du siècle.
25:15 C'était une préadolescente qui avait 13-14 ans. Voilà. Et cette fille a été atteinte par une maladie, comment on dit, endocrinologique, elle a grossi. Elle a grossi, elle a été obligée d'abandonner la danse, et elle est morte assez rapidement, à 15 ans.
25:49 Excusez-moi. Cette tragédie a ramé le qu'elle écrit. Il y a vu comme un signe, parce qu'elle a essayé de danser jusqu'au bout. Or, dans le mythe, Orphée, le mythe rapporté par les Grecs, Orphée est lapidé par les Ménades, c'est pas l'espèce de divinités qui suivent Dionysos, divinités dangereuses, du délire, des bacchantes un peu. Et le son de la lyre d'Orphée les agaçait, et elles l'ont lapidé, il est mort sous le coup des pierres, mais jusqu'à la dernière pierre, il paraît qu'il chantait.
26:27 Alors, vous allez voir le rapport avec Notre-Dame, puisqu'il est question de temple. Le alors suppose que Orphée vient de mourir. Vous avez le texte ? C'est le seul sonnet. Voilà. Alors, un arbre s'éleva Ô pure élévation, Ô chant d'Orphée.
27:01 Là, de nouveau, vous voyez une conjonction d'une figure végétale, l'arbre, et du chant. Ô chant d'Orphée, Ô grand arbre dressé dans l'oreille. C'est pas un paysage qui donne à voir, mais d'une voix entendre si vous avez suivi, donc, les épisodes précédents de notre série. Je répète, alors un arbre s'éleva Ô pure élévation, Ô chant d'Orphée, Ô grand arbre dressé dans l'oreille, et tout se tut.
27:32 Pourtant, au sein même de l'unanime silence s'accomplit un nouveau recommencement, signe et métamorphose. Des animaux de silence s'arrachèrent à la forêt. Vous savez que, d'après la légende, le chant d'Orphée était tellement beau que les lions venaient l'écouter religieusement sans renoncer à leur férocité et venaient écouter ce concert, ce midi 20. Des animaux de silence s'arrachèrent à la forêt, clairs et libérés des gîtes et des nids.
28:05 Autrement dit, c'est pas l'utilitaire, la culture des animaux. C'est pas la reproduction ou la nourriture. Et il apparu alors que ni la ruse ni l'angoisse, deux éléments qui jouent un si grand rôle dans l'éthologie, comme on dit maintenant, dans le comportement animal presque toute, presque à chaque instant du temps, n'est-ce pas ? La ruse et l'angoisse. Et il apparu alors que ni la ruse ni l'angoisse ne les rendaient à ce point silencieux, mais le désir d'entendre.
28:36 Rugissement, cris et bramements semblaient petits dans leur cœur. Et là où, jusqu'alors, il y avait à peine une hutte pour accueillir un tel chant, un pauvre abri né du plus obscur désir, avec une entrée dont les montants, tremble. Là, tu leur créas dans l'ouïe. Donc là, c'est l'oreille.
29:07 Là, tu leur créas dans l'ouïe des temples. Et nous revenons, n'est-ce pas ? À notre édifice. Voilà. Mais à l'envers, là, on est parti du son et on est revenu à l'architecture. Voilà, je voulais marquer le coup un peu pour cette tragédie en espérant que nous la verrons bientôt parmi nous de nouveau. Alors, je reste, bien sûr, sur cette thématique de nature ou paysage et je fais encore allusion, je fais encore une soudure à la dernière épisode.
Relecture d'« Aube » de Rimbaud
29:47 j'avais, entre autres textes, pris en considération, je ne dis pas analyser parce que il faudrait plus de temps, c'est un bien grand mot l'analyse, mais je vous ai déjà dit que je déteste l'interprétation et que je préfère m'en tenir à l'analyse, c'est-à-dire à remarquer qu'il y a ici un imparfait, un passé simple, sans chercher les interprétations ou alors lorsqu'elles sont pratiquement imposées par le texte lui-même.
30:18 J'avais commenté cet extrait des Illuminations aube, n'est-ce pas, sans article, A-U-B-E, qui est le plus beau lever de soleil de notre littérature, sinon, tout le monde est la littérature écrite par un gamin de 18 ans, quand même. Je l'aurais dit en entier parce que ce n'est pas long, ça fait une demi-page. J'ai embrassé, vous allez voir pourquoi je vais dire avant, texte, j'ai embrassé l'aube d'été, rien ne bougeait encore au front des palais, l'eau était morte, les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois.
30:54 J'ai marché réveillant les haleines vives et tièdes et les pierreries regardèrent et les ailes se levèrent sans bruit. La première entreprise fut dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins à la cime argentée Je reconnus la déesse. Alors, je levais un à un les voiles dans l'allée en agitant les bras par la plaine où je l'ai dénoncée au coq, à la grande ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes courant comme un mendiant sur les quais de marbre.
31:31 Je la chassais en haut de la route près d'un bois de laurier. Je l'ai entouré avec ses voiles amassés et j'ai senti son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois. Au réveil, il était midi. Avec cette chute un peu sèche dans un bois de secret. Au réveil, il était midi. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois. Alors, je vous dis, des fois, je suis un peu à la limite de l'analyse d'interprétation. Il est évident qu'il y a un rapport maternel.
Le romantisme allemand et les fragments de Novalis
32:02 En tout cas, je l'ai entouré avec ses voiles amassées, l'aube et l'enfant. C'est intertextuel, ce n'est pas une interprétation plaquée de l'extérieur. Je passe maintenant à un tout autre texte, mais il y a comme point commun aussi d'essayer d'exprimer par la parole, puisque aujourd'hui, notre fil conducteur, je vous le rappelle, c'est l'intériorisation de l'extérieur. L'extérieur, c'est le paysage. Dans la nature, les socs, dans lesquels il n'y aura pas de paysage du tout, mais qui ne suffit pas en tant que nature, n'est-ce pas, à définir le paysage.
32:37 Or, il s'agit d'un extrait d'un roman, un des nombreux romans, longs romans, plusieurs volumes, du romancier qui était le plus à la mode à l'époque de Hegel, de la soudure entre cette période très riche, entre 18e et 19e siècle. Cette période très riche, n'est-ce pas, on parle chez nous de pré-romantisme ? Je n'aime pas tout l'expression, comme je n'aime pas l'expression de précurseur, ce n'est pas que j'en veux au préfixe pré, mais quand on dit que Rousseau est le précurseur du romantisme, ça veut dire qu'il a fait un peu ce que les autres après ont fait beaucoup.
33:11 Alors que Rousseau a fait souvent bien plus que les romantiques français, il annonce quelquefois justement Rimbaud, c'est ce qu'on va voir. souvent, et souvent chez Rousseau, vous trouvez toute une série d'impressions, de sensations qui supposent un rôle important du corps, dans les corps, et pas seulement du cœur et du sentiment, comme chez le romantisme. Voilà, je veux dire, je vais déjà développer ça, je ne m'attarde pas. Mais cette période extrêmement riche, celle du romantisme allemand, vous savez que, j'insiste souvent là-dessus, elle est marquée par une hécatombe de ses protagonistes.
33:41 La plupart de romantiques allemands sont mort, fou, suicidés, très jeunes. car il est mort chez nous, bien des femmes belles, des capitaines et des poètes. Et alors celui-ci est un des rares romanciers de l'équipe. On dirait, c'est des poètes, des essayistes ou des écrivains, ils ne sont pas faits pour le roman Flaubert, Stendhal, Balzac, je veux dire, c'est des recueils d'aphorismes, excusez-moi, je vais chercher de fragments, par exemple, un recueil de Novalis, qui est un des plus emblématiques de romantisme allemand, dont l'œuvre la plus célèbre, et qui a elle seule une programmation romantique allemande c'est les hymnes à la nuit.
34:27 Cette nuit, dans ce mot qui est Hegel quand il disait qu'il ne faut pas prendre l'absolu pour la nuit où toutes les vaches sont noires. Bon, les hymnes à la nuit sont merveilleux. C'est la nuit, la nuit, la nuit de la reine de la nuit, c'est-à-dire c'est pas la nuit au sens de l'obscurité du néant, c'est le contraire, c'est la nuit comme écran sur laquelle ils jaillissent comme dans le rêve, n'est-ce pas, toute une fantasmagorie lumineuse, c'est le monde de Novalis, très sensuel en même temps. Donc, voilà, il a écrit un recueil qui s'appelle Pollen, c'est des fragments, des trucs, je vous cite quelques fragments au hasard, comme ça, comme l'eau est une flamme mouillée, joli, l'eau est une flamme mouillée, ça Novalis, étrange que le fond propre de la cruauté soit la volupté, 1796, nous ne nous connaîtrons sans doute jamais mais nous ferons bien mieux que nous connaître, vous voyez, c'est un défi à savoir et alors, très intéressant, deux, ça se rapproche de Hegel qui vous sont souvent opposés, premièrement, parler pour parler, c'est la formule de la délivrance, très moderne, ça,
35:37 et deuxièmement, l'acte philosophique par excellence est le meurtre de soi, voilà pour Novalis, bon, donc vous voyez, c'est des petites œuvres disséminées, des fragments, des pollens, il a fait un seul grand roman, Novalis, Heinrich von Ofterdingen, où il a voulu faire la pige à Goethe et faire à son tour, lui, un Bildungs roman, comme on disait à l'époque, c'est un roman de formation, le modèle, c'est l'Émile de Rousseau, on le prend, protagoniste principal à sa naissance jusqu'à son accomplissement, à sa maturité, et le chef-d'œuvre du genre, c'est le Wilhelm Meister de Goethe, à l'époque, mais qui aboutit à la formation du petit bourgeois moderne, et Novalis, en tant qu'antique, ça devrait vous dire, c'est un roman beaucoup plus mystique, si vous voulez, pour aller très vite, et ce n'est pas une grande réussite, il est bien meilleur dans la poésie, la poème, encore qu'il y a dedans un Märchen, comme on dit là-bas, un conte qui à lui seul est une merveille.
Jean Paul, romancier oublié le plus lu de son époque
36:39 bon, le grand romancier de cette époque-là, c'est Jean-Paul. Je vous dis Jean-Paul parce que c'est comme ça qu'il est connu dans la littérature allemande, enfin connu. On ne voit pas beaucoup si vous avez des copains ou des copines en Allemagne, Erasmus, je ne sais pas quoi, parlez-leur de Jean-Paul, ils vont dire Jean-Paul qui ? C'est plus guère, c'est plus guère très lu, mais c'était sans doute le plus lu. Vous voyez, un musicien très connu comme Schumann, par exemple, qui avait écrit jusqu'à sa trentaine pratiquement que des œuvres pour le piano.
37:09 Jusqu'à ce que Liszt lui dise, le providentiel Liszt, toujours très généreux, toujours très inspirant pour les amis, il lui dit « Ah, maintenant, je veux entendre de vous des choses avec trompettes et timbales, ça veut dire un truc pour grand orchestre, allez, sortez un peu du piano, l'introspection, il faut frapper les foules. Liszt, il s'y connaissait, il ne faut pas frapper les foules. » Donc, je fais une parenthèse, mais quand il avait un copain fauché, il disait « T'as besoin d'argent ? Attends, je donne un concert ce soir, Jean-Pierre de la Salle. » C'est fantastique, des types comme ça. C'est plus grand virtuos de tous les temps. « Oh, putain, tu ne vous la recettes pas ! »
37:39 Fantastique. Et quand Wagner a été attrapé par la police avec de la poudre sur les mains et barricade de 48 qui a été menacé de mort, ça y allait, la répression. C'est grâce à un passeport providentiel journaliste allemand farouche. C'est un mec, Liszt. Merveilleux musicien. Donc, Jean-Paul a inspiré la première symphonie de Schumann qui s'appelle « Siebenkäs ».
38:12 C'est le nom du héros. « Sept fromages », ça veut dire « Siebenkäs ». « Käse ». « Siebenkäs ». Oui, beaucoup d'humour, Jean-Paul. C'est ça qui l'a sauvé. Il n'est mort ni fou, ni suicidé. Il a vécu longtemps. Il y avait un grand lectorat, lui aussi. Un lectorat féminin qui lui était très attaché, il donnait des tas de conseils, pratiques. À l'époque, ce n'est pas évident. Il discute tout le temps avec le lecteur, avec la lectrice. Je sais que ma lectrice voudrait bien savoir ici ce que mon héros est en train de penser, mais je ne leur dirai pas tout. Et à un moment donné, il dit « Je m'attarde un peu, mais j'aurai toujours, avant la page de garde, de la place pour continuer. »
38:48 Ce qui était très récent, ça, cette manière d'instaurer, de prendre un recul avec l'ouvrage et de prendre immédiatement en langue avec le lecteur. Ça nous vient d'Angleterre, à l'époque, c'est l'avant-garde de Sterne et de Swift, vous savez, l'auteur de Gulliver. Donc, il y a cet humour et en même temps, à côté de l'humour, une immense sensibilité, quelquefois de sensiblerie, est exacerbée. Il est surtout connu en France par ses rêves, car c'est le premier à avoir fait du rêve un genre littéraire, bien avant Nerval. Vous voyez, Nerval a traduit, d'ailleurs, certains de ses rêves.
39:20 C'est vrai que Nerval, à 19 ans, s'est fait connaître en traduisant le Faust de Goethe, c'est un germaniste créatif. Et si vous regardez dans les éditions José Corti, c'est Corti, qui malheureusement ont disparu, qui était près du Luxembourg, Anne, il a dû connaître ça, la boutique de Corti. Sur Internet, il doit rester un recueil, un choix de rêve, c'est ça le titre exact, par Albert Béguin, grand spécialiste de cette époque, franchement, ça vaut le détour.
39:52 Maître de l'onirisme, déjà, Jean-Paul. Mais là, il ne s'agit pas de ça, son héros, c'est un héros. C'est pour ça que je l'ai choisi, parce que c'est de saison. Il vient de passer un hiver épouvantable, nous connaissons tous, avec une compagne dont il était très amoureux, qu'il a épousé, sa femme, après, il a des problèmes de ménage, la dispute, parce qu'elle fait du bruit avec sa quenouille à laine pendant que lui, il travaille, ils sont dans la déche, tous les deux, enfin, le roman. Le roman est le genre idéal pour exprimer ce qu'Hegel appelle la prose du monde, à défaut de poésie, n'est-ce pas ?
40:26 Mais il fallait bien ça, il reçoit une lettre de son meilleur ami, c'est un thème constant chez Jean Paul, son meilleur ami est un sosie, et d'ailleurs, son ami s'appelle Leibgeber, c'est bon, mais simplement, ça veut dire donneur de corps, celui qui a donné le corps, il ressemble, voilà, qui lui dit « Viens me rejoindre à Bayreuth, Bayreuth à l'époque, n'avait aucun rapport avec Wagner, c'était bien avant, Wagner n'est même pas né encore, mais qu'il était connu, Bayreuth était connu pour être au cœur de la franconie, l'endroit le plus romantique, le romantisme allemand, c'est un genre de moyenne colline, il n'y a pas de très haute montagne comme en France, entre le sud de l'Allemagne et le nord, et cette moyenne Allemagne de Rheinberg, si vous voulez aussi, et il invite là-bas à Bayreuth, à la fin de l'hiver, et donc, il va sanctionner le début du printemps par cette marche à pied, je vais vous lire quelques extraits, et c'est cette marche à pied qui est inspirée à Schumann sa première symphonie qu'il a intitulée « Le printemps ».
Du plan fixe de Chateaubriand à la marche de Siebenkäs
41:26 Vous voyez, l'importance de Jean-Paul, même s'il est bien oublié. Alors, je vous le lis parce que le fil conducteur, c'est l'intériorisation de l'extérieur. Or, l'extérieur ici, et c'est pour ça que j'ai tenu à commencer le premier épisode de cette série par Chateaubriand où on était immobile à regarder un paysage où tout bouge, les oiseaux s'envolent, les bisons pèsent sur les prairies de l'Amérique, mais nous, on ne bouge pas. Nous, on est la caméra plan fixe comme ça qu'on est. Voilà. Merci. Je ne suis pas sûr.
41:56 Et là, c'est le contraire. On avait déjà vu, n'est-ce pas, chez Rousseau, le fait que les rêveries du promeneur solitaire à son testament littéraire se divisaient en promenades. La promenade, c'est un déplacement. C'est tout le contraire d'un plan fixe. Et là, vous allez voir, je viens de faire une allusion au cinéma que je ne connais pas aussi bien que certains qui sont dans la salle, j'aimerais bien. Je pense qu'on mettra avec lui à Midi et à Lyosha pour les mettre mal à l'aise.
42:29 Mais vous allez voir que dans le texte, il y a des notations qui sont cinématographiques avant la lettre alors qu'on est en 1700, les toutes dernières années du 18e siècle. Il y a encore des perruques, beaucoup de perruques. Ben oui. Rousseau, il a choqué, c'était le premier à dire, perruque, on est mort, on ne va pas là avec mes cheveux. Après, c'était Schiller qui a fait ça. Schiller qui a été désigné citoyen d'honneur par la première république française pour ses hymnes. Il y a la bonne et la mauvaise d'Allemagne.
43:02 Bon, alors, il a passé cet hiver terrible. Bon, il a la tendresse pour son épouse malgré les disputes et jamais ils rivent. Ça, vous connaissez, c'est dans toutes les chansons. Et là, il est prêt pour aller rejoindre son ami. Sa femme, il a préparé son petit paquetage et il la laisse s'endormir et il passe la nuit dans le fauteuil et il va partir à l'aube. Donc, je le prends à ce moment-là. Vous voyez la séquence comme une unité de temps. On part à l'aube. Je passe au texte. Le congé du veilleur de nuit, je suis obligé de m'arrêter déjà.
43:34 Le veilleur de nuit était un personnage mythique dans cet imaginaire de l'époque. Je vous ai déjà signalé les veilles de Bonaventura, un des textes les plus extrêmes du romantisme allemand. C'est un veilleur des nuits qui fait son journal. Enfin, journal, il faudrait dire un octal. Et à l'époque, c'était pas... C'était quelqu'un qui passait dans les rues et qui sonnait du cor pour signifier les heures. Ce n'est pas les cloches, c'était une sonnerie de cor. Voilà. Donc, quand il y a le congé du veilleur de nuit, c'est ça. Et le personnage du veilleur de nuit, presque mythique, apparaît au deuxième acte des maîtres chanteurs de Wagner.
44:08 Ce n'est pas dans la petite ville de Nuremberg, endormi dans la nuit du 21 juin. Le congé du veilleur de nuit, le poussa enfin hors du fauteuil de somnolence, dans le matin étoilé, empli de souffle. Mais auparavant, il se glissa une fois encore dans la chambre auprès de la rosière au rêve ardent. Il va dormir sa femme. Ferma une fenêtre dont le courant d'air frappait à la dérobée son cœur sans défense. Il retint ses lèvres du baiser qu'il aurait réveillé et se contenta de la regarder autant que le permettait la lumière des étoiles et la pâleur de l'aurore, jusqu'au moment où il détourna son regard gagné par l'ombre à la pensée qu'il voyait peut-être pour l'ultime fois.
44:48 Cette idée d'une suprême fois, vous allez voir, le côté cinématographique, fut encore avivée au dehors par le léger vertige que les émotions et la privation de sommeil avaient provoqué dans sa tête corporelle. Le corps est présent, ce n'est pas des sentiments, c'est des sensations. Je répète, le léger vertige que les émotions la privation de sommeil avaient provoqué dans sa tête corporelle.
45:21 Par les regards mélancoliques qu'il jetait en arrière sur sa maison qui s'éloignait, sur la ville plongée dans les ténèbres, sur la métamorphose du premier plan en arrière-plan, du zoom, quand même. Et sur la fuite des promenades de toutes les hauteurs, le paysage va commencer à apparaître, où il avait porté et réchauffé son cœur engourdi et gagné par la glace de l'hiver précédent. Derrière lui, ça grouille de métaphores, derrière lui, la feuille sur laquelle chenille, tortrice et vermineure il s'était traîné en la rongeant, surtout entendu par l'hiver, la feuille tombait comme un squelette de feuilles.
46:02 Mais déjà, la première terre étrangère qui ne l'avait encore marquée des stations de sa souffrance tira de son cœur à la manière de la serpentine quelques gouttes de chagrin. C'est un peu d'humour. En quelques instants de marche, il est déjà en terre étrangère. sa allusion à l'Allemagne qui divisait à l'époque en 400 petits États. Vous faites deux heures de marche et vous passez du duché de Bade au royaume de Bavière. Ça va vite. Bon. Ce n'est pas des grosses nations, comme disent les Allemands parlant de la France. La grande nation.
Le lever du soleil et l'hymne au printemps
46:33 Donc, mais déjà, la première terre étrangère qui n'avait encore marqué des stations de sa souffrance tira de son cœur à la manière de la serpentine. C'était un remède de l'époque. Quelques gouttes de chagrin. Regardez la progression. Maintenant, la flamme du soleil léchaient sans cesse de plus près les nuages embrasés du matin. C'est la même progression que l'aube de Rimbaud. Rien ne bougeait encore au front des palais. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois, mais tout d'un coup, le wasserfall blond et la cime argentée, je reconnais la déesse.
47:05 Voyez là, ça commence à s'embraser. Donc, maintenant, la flamme du soleil léchaient sans cesse de plus en plus près les nuages embrasés du matin. Enfin, maintenant, enfin, on est dans l'axe temporel. Au ciel, dans les ruisseaux et les étangs, dans les calices fleuries de rosée, cent soleils se levèrent à la fois et du ciel jaillit une seule et brillante lumière. Vous avez vu cette espèce de crescendo jusqu'à la dernière phrase. Alors, il faut un petit peu revenir en arrière parce que quand vous lisez le Bhagavad Gita, je passe du coq à l'âne, c'est sans doute en l'éthens de Jean-Paul parce qu'il fait que ça dans son œuvre tout le temps.
47:44 Ça a cassé quelques fois dans son esthétique. Oui, dans le Bhagavad Gita, il est dit que le soleil se reflète entièrement et non en partie dans chaque goutte de rosée. Il y a déjà la monadologie de Leibniz là-dedans. Je ne sais pas ce que vous en pensez, spécialiste. Oui, quand même, oui, c'est profond. Chaque individu est un absolu à sa manière. Le soleil se reflète tout entier et non en partie dans chaque goutte de rosée.
48:14 Donc, dans les calices fleuries de rosée, cent soleils se levèrent à la fois et, au contraire, l'entièreté, l'unité et du ciel jaillit une seule brillante lumière. Le destin ôtait à l'âme de Firmian, c'est son prénom à Siebenkäs, Firmin, sept fromages, il s'appelle. Le destin ôtait à l'âme de Firmian comme le fait le jardinier au printemps pour les fleurs, la plupart des folioles jaunes et flétries. La marche diminuait le vertige plus qu'elle ne l'augmentait. Dans l'âme s'élevait un soleil supraterrestre avec l'autre dans le ciel.
48:48 Dans chaque vallée, le paysage commence à s'élargir, dans chaque vallée, dans chaque bosquet, sur chaque hauteur, Siebenkäs rejetait quelques anneaux oppressants de l'étroite chrysalide de la vie et du chagrin hivernaux. Donc, on va faire une séquence. On n'aurait pas cette jubilation printanière si on n'avait pas de sens pour faire l'hiver. Vous voyez, du chagrin hivernaux, il déployait, regardez-vous, c'est beau ça, il déployait ses ailes mouillées et se laissait emporter par les brises de mai dans le ciel avec quatre ailes déployées, attention à la précision, parmi les papillons les plus bas et au-dessus des plus hautes fleurs.
49:27 Ce premier plan, ce sens de la miniature, c'est exceptionnel. Dire qu'on est parmi les papillons les plus bas mais au-dessus les plus hautes fleurs, c'est quand même bien ciblées. Voilà, brises de mai, c'est tellement dans la saison, je me suis dit, c'est quand même texte, parce qu'il y en a un texte pays. Alors, je peux sauter parce que c'est un petit peu long, mais il décrit un petit peu toute la vie qui commence à grouiller, à s'agiter, les insectes, on passe tout le temps d'une vision globale, les montagnes, à un taon qui sort de le calice d'une fleur.
50:02 c'est souvent, vous voyez, il n'y a pas de focale ici, ça passe d'un extrême, comme on dit, micro-photographie pour les insectes, au contraire, un panorama. Donc, je reprends juste à la fin de ce long paragraphe, après le tiret, vous voyez, au-dessus du vaste camp de plaisance, c'est comme ça qu'ils désignent le paysage, au-dessus du vaste camp de plaisance, des calices de fleurs et de lourdes gouttes se déployer. Vous avez déjà vu une goutte se déployer ?
50:33 C'est de l'écriture, ça, vous savez, ce n'est pas évident à l'époque. De lourdes gouttes se déployaient de toutes parts comme des tentes peuplées. Le sol était garni de couveuses grouillantes d'herbes et de cœurs minuscules, c'est ça, c'est ça. Et un cœur après l'autre se détachait, ailé, ou avec des nageoires, ou avec des antennes. Il se détachait de quoi ? Des brûlants couvins de la nature et bourdonnait et s'abreuvaient et claquaient et chantaient. Et pour chaque trompe à miel, le calice de la joie était depuis longtemps ouvert.
51:04 Donc la nature est en fête. Et là, regardez, ça se terminait comme en l'aube de Rimbaud. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois au réveil il était midi. Et là, vous avez seul l'enfant gâté de la nature. L'homme était tout seul, le regard clair et heureux sur le marché de la vivante cité solaire pleine de clarté et de bruit. Et il promenait à la ronde ses yeux ivres dans les rues sans nombre. Avant de continuer, il faut remarquer que pleine de clarté et de bruit n'est toujours pas des sentiments, c'est des sensations.
51:37 Clarté, c'est pour l'œil, bruit, c'est pour l'oreille. De clarté et de bruit. Et il promenait à la ronde ses yeux ivres dans les rues sans nombre. mais sa mère éternelle reposait voilée dans l'immensité. Écoutez, il y a un télescopage d'intertextualité, Rimbaud dit littéralement, en haut de la route, près d'un bois de laurier, je l'ai entouré avec ses voiles, même terme, le voile, amassé, et j'ai senti un peu son immense corps. Et Jean-Paul parle d'immensité et de voile.
52:08 Et pour le reste, il n'y a pas tellement aucun rapport entre le romancier prolixe que Jean-Paul et l'œuvre minuscule mais d'une densité fabuleuse de Rimbaud. Beaucoup plus avant-gardiste, Rimbaud, voilà. Non, mais il-même, je veux dire, il y a quelque chose qui cherche à se faire entendre sous la plume de l'un comme de l'autre. Et qui n'existait pas avant cette éclosion de la modernité de laquelle je reviens toujours, qu'on peut dater, la période initiale en cette fin 18e, en début 19e, c'est-à-dire à la veille de la révolution industrielle, je dis toujours les deux grands craquements, la révolution industrielle anglaise et la révolution politique française qui ont produit le monde dans lequel nous sommes encore.
52:56 Sinon, je ne m'attarderai pas. Bon, alors, je saute un passage, j'attaque le paragraphe suivant uniquement pour le côté séquentiel, lorsqu'il ressortit, l'éclat se fondit en clarté. Vous voyez, l'éclat un peu solennel de l'aube, un peu comme dans Rimbaud, il n'y avait rien ne bougeait encore au front des palais c'était un peu immobile et solennel et tout d'un coup, dans l'allée, en agitant les bras, ça s'accélère. L'éclat se fondit en clarté, l'enthousiasme en gaieté. Je saute, parce que ça grouille de détails, et je ne saute pas l'admirable fin de ce paragraphe à partir des deux points.
53:33 Vous voyez là, le dernier tiers de ce paragraphe, après lointaine. Aucun recoin brumeux de son âme, aucune place enclose ne pouvait plus rester sans soleil ni printemps. La mousse du souci rongeur et dévorant, ça c'est l'hiver, qui ne pousse que dans l'ombre humide, se détachait dans la libre nature de ses arbres à pain et de la liberté, et son âme était forcée de se mêler volontiers aux voix de chant volantes et bourdonantes, et de chanter avec elle, de chanter quoi ?
Le ranz des vaches et l'enfance retrouvée
54:05 Et c'est la fin de ce paragraphe. Belle est la vie, plus belle est la jeunesse, et par-dessus tout, le printemps. Je ne pouvais pas résister à vous livrer cette hymne au printemps. Alors, je vais continuer jusqu'à un passage où il va y avoir une rupture, parce que, on va passer après, je vous l'avais promis, en le disant, en suggérant, comment je pourrais, sans en être sûr, que peut-être que les plus beaux paysages ne sont pas ceux qui sont donnés à voir, mais à entendre dans la musique, peut-être.
54:37 En tout cas, je vais proposer un échantillon à travers un extrait d'une symphonie de Schubert dans quelques instants. Et là, on est dans la marche, et tout d'un coup, la marche va s'interrompre un instant, et vous pouvez tourner la page, oh là là, oui, le deuxième paragraphe de la page 637, qui n'est pas folichonne, mais il me semble lisible. 637. Pardon, j'essaie de photographier les pages de mon livre, mais mon chat m'empêche de faire des photos.
55:14 Alors, oui, l'après-midi, à 3h30, dans un village, je suis en Souabe, encore, dont il n'avait pas demandé le nom, tout soudain, dans son, pardon, tout soudain, dans son âme, fondit en eau, en larmes, c'est l'époque où l'émotion, on l'invite, si bien qu'il s'étonna lui-même de son attendrissement, c'est Marie-Va. Son voisinage faisait plutôt présumer le contraire. Il était un vieux mai, un mai, on dirait chez nous, un mai, une ferme, mai, c'est mal traduit ici, je crois que c'est une faute typographique.
55:49 Il était un vieux mai, un mai, un peu incliné, desséché à sa cime, les paysannes sur le pré communal arrosaient la toile qui brillait dans la lumière du soleil et lançaient devant les oies de laine jaune les oeufs et les orties hachées pour nourriture. Intéressant de voir ce qu'on a, il se passe pour moi-là. Des haies étaient tondues par un jardinier de Maison Noble et les moutons, déjà tondus, étaient rassemblés par le cor suisse du pâtre autour de mer. Vous savez ce qu'on appelle le ranz des vaches, l'appel du cor suisse. On est au Tibet, en Suisse, un pays de haute montagne, on retrouve ces longs appels de cuivre, comme ça intéressant.
56:24 Pour qu'on entend de très loin ceux qui sont perdus dans les vallées. C'est intéressant de voir qu'il y a des instruments qui imposent leurs contraintes à des cultures séparées par des milliers de kilomètres. Je fais une parenthèse. Vous voyez, j'ai vécu longtemps au sud du Sahara, dans les pays de bergers, où la végétation est tellement rase, où l'eau est tellement rare, pas qu'il n'y a plus que de l'activité pastorale, pas assez pour la culture, uniquement pour l'élevage. C'est le royaume des Peuls, des doigts. Et ils ont tous des instruments à vent.
56:55 Dans le monde entier, vous savez, le berger a toujours, le patre a toujours un pipeau, une flûte, un hautbois, dans notre imagerie. Vous voyez, un instrument à vent. C'est intéressant. Que ce soit l'al-gaita, c'est un terme qui vient d'un sœur de l'arabe, qui est venu comme ça, qui est d'origine iranienne, mais qui est venu en envers l'arabe à travers le Sahara, par les voyageurs. Ibn Battûta le premier qui nous fait une relation historique de ces régions. Et c'est intéressant parce que les Nigériens disent que c'est leur instrument national. Et ça vient d'Iran.
57:26 Et donc, c'est un espèce de, un peu le son d'un cornemuse breton. Mais vous voyez, encore des pays où on fait paître les moutons, puisque, que ce soit en Écosse, ou que ce soit en Bretagne, que ce soit au sud du Sahara, c'est pas du tout la même pluviométrie, et là, il y a trop de flottes, il n'y en a pas assez, c'est l'instrument à vent, toujours un peu mélancolique, qui est le chant du berger. Parce que le berger, c'est l'homme seul, celui qui est loin du village, de la cité, de sa bien-aimée, de la communauté, qui fait paître ses troupeaux, loin de la transnance.
57:58 Je pense à la Corse, bien sûr, aussi. Loin dans la montagne, là. Et dans l'absence, bien sûr, c'est pas la gaieté qu'ils ont promis. L'ultime œuvre de Schubert à quelque jour de sa mort, c'est Le Patre sur le rocher. Il est mort à 31 ans. On a les 100 000 œuvres. La moyenne des romantiques, c'est à peu près 150 œuvres. Pardon pour ses considérations comptables. Donc, des haies étaient tondues par un jardinier de Maison-Noble.
58:31 Les moutons, déjà tondus, étaient rassemblés par le cor suisse du patre autour du mai. Donc, on entend un son. Tout avait une apparence si juvénile, si douce, si italienne. Ça, c'est un Allemand qui parle. C'est doux, comme ça, j'ai vu, c'est italien. Si italienne, le beau mois de mai avait tout déshabillé. À moitié ou complètement. Les moutons, les oies, les femmes, le sonneur de cor, le tondeur de haies et ses haies. Donc, c'est un paysage plutôt gay, pastoral.
59:02 Alors, il dit, pourquoi devint-il trop ému dans une contrée si riante ? Moins au fond, parce qu'aujourd'hui, il avait été joyeux tout le jour que surtout parce que le berger bassoniste, donc celui qui appelle les vaches, là, appelait avec son pipeau de comédie sa troupe sous le mai. Cent fois dans son enfance, il avait ramené sous la houlette du pragois et berger musicien, la bergerie paternelle, ce ranz des vaches, réveilla soudain son enfance auréolée de rose.
59:32 Il y a un passage quasi proustien, n'est-ce pas là ? Elle se dressa sur l'enfance, hors de sa rosée matinale et de sa tonnelle faite de boutons et de fleurs endormies. C'est des métaphores, bien sûr. Elle s'avança, toujours l'enfance, elle s'avança vers lui comme venue du ciel. Merci. Elle lui sourit d'un air innocent avec ses mille espérances et lui dit, regarde comme je suis belle. Nous avons joué ensemble, j'ai déjà dit, beaucoup donné de grands royaumes.
1:00:03 Je lis mal. Des prairies, de l'or et un bel et grand paradis derrière les monts. Mais tu as tout perdu. Ah zut ! Ce n'est pas la bonne suite. Alors attendez, attendez, pas de blague. Je vais prendre une petite pause. Heureusement que j'ai une sécurité. Deuxième volume, deuxième volume. Ok, c'est de longs romans. Alors, ça devrait aller.
1:00:36 Alors, voilà. C'est idiot d'interrompre là, franchement. Allez, voilà. Mais tu as tout perdu. On était là, non ? Et tu es si pâle. Viens jouer avec moi. Voix off de l'auteur. Oh, pour qui d'entre nous, l'enfance, n'est-elle pas réveillée mille fois par la musique ?
1:01:06 Elle lui parle. Elle lui demande. Les boutons de rose que je te donnais, ne sont-ils pas encore éclos ? Et nous répondons, oh certes, ils le sont, mais ce furent des roses blanches. voilà pour ce passage d'émotion tout d'un coup dans une marche qui était vouée au bonheur, à la jubilation. Donc, on va maintenant passer l'extrait de Schubert. Alors, encore une petite introduction. Schumann, Schubert est mort, 31 ans.
Fugue, forme sonate et découverte de la Neuvième
1:01:38 Schumann, qui est un merveilleux critique musical, généreux, et qui a fait des articles célèbres sur Schubert dans la Gazzette musicale, a eu une expression qui est devenue célèbre depuis, quand il a dit qu'il y avait dans Schubert les divines longueurs. Les divines longueurs. Enfin, notamment, c'est une céleste longueur. Ça veut dire, c'est tellement beau que ces longueurs-là, on n'a pas envie qu'elles finissent. Je suis obligé d'être apparemment un peu musicologique et abstrait, mais franchement, ça vaut le coup.
1:02:09 Je vous ai dit qu'il y avait la grande forme. C'est pas laudatif. On peut faire une symphonie qui est nulle. C'est pas le cas de Schubert. La grande forme, il y en a deux principalement. Il y en a d'autres, mais il y a la forme fugue, Bach est le maître, bien sûr. La forme, dit encore, en imitation, ce que, comme en frère Jacques, les voix s'imitent l'une l'autre, se poursuivent. Le contrepoint. Note contre note, point contre point, ça vient de là. Et puis, il y a la forme sonate.
1:02:39 Très brièvement. Ce qui caractérise la première, la fugue, c'est qu'il y a un seul thème. C'est pas qui est développé d'une manière extrêmement savante, je m'attarde pas trop, par des renversements, par des symétries, par des contre-sujets. Et il y a un seul thème qui fait les frais de toute l'œuvre jusqu'à la fin. Alors que dans la forme sonate, il y a conflit entre plusieurs thèmes qui s'opposent totalement au niveau, disons, psychologique, pour simplifier.
1:03:09 Pour un exemple archiconnu, il y a une œuvre qui commence comme ça, la cinquième de Beethoven, ne parle pas de neuf pas. Quelques mesures après, on a un contraste incroyable entre qui est menaçant et puis tout d'un coup, cette effusion tendre comme ça, c'est typique du bitématisme de la forme sonate, beaucoup plus en phase avec la nouvelle sensibilité après Rousseau, avec la modernité, avec le conflit à l'intérieur, vous voyez ? C'est-à-dire que la forme dramatique va succéder à la forme soit épique, soit lyrique.
1:03:43 Voilà, je ne voudrais pas trop être abstrait, mais c'est important à savoir. Ici, nous sommes dans la symphonie, donc dans la grande forme, dans la forme sonate. Et le petit Schubert, je dis le petit Schubert parce qu'il était petit, il ne plaisait pas beaucoup aux femmes, il était maladroit, mais on l'adorait en société parce qu'il jouait du piano, il jouait des valses, tout le temps des choses gays, lui qui était peut-être un éleputeuriste musicien qu'on ait jamais connu, n'est-ce pas ? Allez Franz, vous allez bien encore nous jouer une valses, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ? Et ce Schubert-là, se risque à la grande forme parce qu'il est obnubilé par l'exemple, qui est l'exemple de la génération, c'est Beethoven, ils sont obnubilés par le grand Beethoven.
1:04:21 Schubert a rêvé de se faire reconnaître dans les dernières années par Beethoven qu'il avait passé de règlement à Beethoven, il ne s'est même pas perçu que Schubert existait. Il manquait un coach, on dirait aujourd'hui, à Schubert. Et, oui, et, donc, je reprends mon Schumann. Schubert est mort. Il est censé avoir fait huit symphonies, dont la dernière, la fameuse inachevée, dont on sait maintenant qu'elle n'est pas inachevée, mais il savait qu'il allait mourir très vite. Et donc, il fait des œuvres de plus en plus rapides qui sont parfaitement achevées au niveau artistique, mais qui manquent à mouvement selon les canons habituels.
1:04:53 Il n'y a pas le temps. Et puis, Schumann arrive chez le frère de Schubert, pour évoquer un peu, faire un article, prendre de la matière, et son frère, il dit, vous n'avez rien, vous n'êtes pas sûr qu'il ne traîne pas des partitions ? Il dit, je ne sais pas, il y a un grenier, il y a des tas de trucs là. Et c'est comme ça qu'on est tombé sur la plus grande symphonie du romantisme musical. Je ne sais pas, qui était des feuillets dans le grenier de Ferdinand Schubert, le frère de Franz. Merci Schumann qui l'a ramené et qui a fait un article célèbre où il parle de ses fameux divines longueurs, il va jusqu'à dire quiconque n'a pas entendu cette symphonie ignore Schubert ce qui est prodigieux par rapport à ce qu'il nous a déjà donné.
L'andante : la marche entre intériorité et panorama
1:05:29 Voilà, je vous fais cette introduction préliminaire. Alors, elle a quatre mouvements, je vous les passe, c'est long, et c'est long, je trouve toujours que c'est trop court, c'est fini, mais je dis ça à la fin de Tristan qui dure cinq heures, je ne sais pas. Et on va bien que ça recommence. Je saute les premiers mouvements, dès le départ, on voit que c'est une symphonie du voyage, c'est pour ça que je l'ai cité, non pas pour illustrer la musique, mais pas pour illustrer un texte, mais les deux sont des variations autour de la même idée au sens, le cas d'Onesien, s'il vous préfère, avec les mêmes isomorphismes, et en particulier, vous allez voir la marche.
1:06:08 Je vous avais déjà évoqué, c'est pour ça que je m'attarde, quand on a fait toute une année sur le texte de Nerval, grand marcheur, sur Angélique, où il ne cesse de traquer la recherche de ce livre, vous vous rappelez là ? Ça commence sur les bords du Main en Allemagne, et ça s'inachève dans les rivières d'Île-de-France, à 40 km d'ici, près du tombeau de Rousseau à Ermenonville, et avec cette phrase que je restitue parce qu'elle annonce le tempo qu'on va entendre. Je suis arrivé hier à... Je suis arrivé à Compiègne, poursuivant les Bucquoy sous toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle.
1:06:46 C'est exactement le rythme qu'on entend, cette obstination. D'ailleurs, on dit en musique, quand il y a quelque chose qui se répète, un ostinato, un blanc. Donc, je saute le premier mouvement, qui plante le décor qui est magnifique, et je mets le célèbre andante, second mouvement, avec ce rythme de marche, ce rythme de Wanderer, comme c'est wander en anglais, erré comme ça, à l'aventure, ce Wanderer.
1:07:16 Et là, je ne dis plus rien parce que je serais plus explicite en cours de morceaux, si je puis dire. démarrage de l'andante. Je rappelle qu'andante veut dire marcher, en marchant.
1:08:06 Passage en majeur.
1:08:36 Pause. Merci. On n'arrête pas le tempo, ça continue, mais tout d'un coup, on n'est pas si... d'une voix intérieure, vous voyez, sur le fond de marche comme ça, il y a une petite mélodie qui s'entend au hautbois, puis à la clarinette, c'est très intériorisé, et tout d'un coup, tout l'orchestre, n'est-ce pas, sur le même tempo, continue la marche comme si on passait à chaque instant de l'intériorité au panorama.
1:09:13 C'est passer d'intériorité au panorama. C'est ce qui va se passer et se répéter. Donc, on laisse pour l'instant.
1:10:04 De nouveau. Ça pourrait durer longtemps, ça en alterne, intérieur, extérieur, jusqu'à... On va y arriver.
1:10:34 Voilà, une dernière fois, ça répète, j'ai sauté des passages, ça s'est répété deux ou trois fois. Vous l'avez dans l'oreille maintenant, ça. Passage en majeur. Un peu plus paradisiaque, voilà. Je vais voir chez Chouvet.
1:11:04 Stop. Et là, ça devrait reprendre, pam, pam. Et là, il se passe quelque chose d'incroyable. Tout d'un coup, le ton baisse, le silence se fait, et des portes, d'énormes portes s'ouvrent. C'est les portes qui ouvrent sur le paradis. Ça, c'est le propre Schubert. C'est ce qui se passe dans le passage où Jean-Paul lui demande pourquoi, tout d'un coup, Siebenkäs est devenu si ému. L'appel du ranz. Il y a vraiment une entrée au paradis. Vous allez voir les portes, je n'invente rien. Alors, on y va.
1:11:47 Il y a une phrase, à 10, si vous regardez.
1:12:19 Je vais juste remarquer ici l'étagement des plans. On est dans le paysage. Des fois, c'est au premier plan, puis les flûtes répondent de très loin, comme si c'était des crêtes de montagne qu'on voit au loin. Donc, tu peux le remettre juste quelques secondes en arrière. Et au loin, les flûtes.
1:13:02 Les cordes beaucoup plus près. De nouveau, la belle phrase.
1:13:48 Tu baisses un peu, un tout petit peu, tu baisses le son, le volume. La marche reprend presque un peu à regret, vous voyez ? Comme si, difficile de quitter le coin. L'étagement des plans.
1:14:23 De nouveau le beau thème, mais cette fois au cor. Attention. Stop. Là, il se passe encore un événement dans l'événement. C'est que tout va s'arrêter. On va essayer.
La sonnerie de cor et la sortie du temps
1:14:53 La musique est dans le temps. Lévi-Strauss le dit en toutes lettres dans l'introduction au cru et au cuit. Ce qu'il appelle l'ouverture sous le signe de la musique. C'est une préface. L'ouverture, merci au cru et au cuit. Lorsqu'il dit tout se passe comme si la musique ne rentrait dans le temps que pour mieux en ressortir. Là, vous allez voir une tentative unique à ma connaissance, en tout cas qui n'a pas de précédent à ce moment-là. C'est pas de sortie du temps. Vous allez voir que le cor va suspendre la grande forme. Schubert voudrait faire une symphonie à la Beethoven. Beethoven, lui, il ne perd pas son temps. Il y a une économie dramatique implacable chez Beethoven.
1:15:27 Tandis que là, c'est comme s'il ne pouvait pas s'arracher au paradis qui nous a ouvert. Et de même, vous vous rappelez, il y a quand même une continuité. J'essaye dans ce que je dis. De même que Rousseau dans la cinquième promenade qui initie toute cette sensibilité. De même qu'il dit plonger dans une rêverie délicieuse. J'avais insisté sur le fait que c'est une métaphore orale. où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fasse aperçu. Au point qu'appelait par l'heure et le signal convenu.
1:15:59 Voilà le son du cor. À l'époque, on devait l'appeler pour l'heure du repas. Au point qu'appelait par l'heure et le signal convenu. Je ne pouvais m'arracher de là sans effort. On a failli, n'est-ce pas, arriver à un état qui échappe même à la temporalité. Une espèce d'éternité dans le temps. Qui est le grand rêve romantique depuis que Goethe a écrit dans le Faust, n'est-ce pas, ce passage, le deal avec le diable, vous vous rappelez. Moi, je suis prêt à donner mon âme. Parce que le diable, c'est ce qu'il veut, c'est toujours l'âme.
1:16:30 Si et seulement, si tu me fais éprouver un bonheur d'une telle intensité, que je me vois une éternité dans ce bonheur sans me lasser. en faisant mentir tous les grands moralistes français, Pascal, Axéa, qui disent qu'il fait 10 jours par semaine. C'est vrai que si vous mangez votre plat préféré, le meilleur plat du monde tous les jours, ça va finir pour vous bassiner. Je me reste au plat. Fais-moi éprouver un bonheur tel que je puisse dire à l'instant, c'est ça exactement les termes du Faust de Goethe, « Verweile doch, du bist so schön, reste, tu es si beau. »
1:17:04 On va entendre littéralement, c'est pas l'incarnation. Schubert, c'est pas le cantriculé, c'est pas Schumann, c'est pas ça naïf. Ce qui n'est pas du tout un handicap pour faire de musique sublime, c'est-à-dire. Et la preuve, donc, on va voir cette sonnerie de cors où le propos s'interrompt, la forme s'interrompt, la construction, la syntaxe, la logique. Une sonnerie de cors qui n'arrête pas, qui n'arrête pas, qui reste sur la même note. Et vous allez voir le mal qu'il a à s'en arracher. On y va.
1:18:04 Et on se remet en marche. Voilà, vous voulez s'amener jusque-là sur les pas de Schubert, n'est-ce pas ? On a la chance d'avoir un musicien randonneur. Voilà, on a ouvert les portes du paradis.
1:18:36 Ça ne dure pas, ça ne dure pas, mais est-ce que la durée a une importance ? Quand on voit cette séquence de cors, je vous encourage à l'écouter. Neuvième symphonie, dans cette version si possible, parce qu'elle est de l'immense chef qui a été Wilhelm Furtwängler. 1953, parce qu'il a interprété souvent... Excusez-moi, là, il faut le préciser. 1953, si vous ne croyez pas sur parole, c'est-à-dire que vous êtes de bons auditeurs, il ne faut jamais croire celui qui parle sur parole.
1:19:06 J'ai jeté un coup d'œil un peu sur le forum, vous savez, qui suit dans YouTube comme ça. On a rarement vu autant de dits, il y a un des plus grands albums de l'histoire de l'enregistrement, etc. Et en plus, bonne gravure, parce que Furtwängler a souvent sacrifié à une mauvaise prise de son à l'époque. C'est de sa faute, parce qu'il trouvait que c'était de la tisane, il n'avait pas tout à fait tort, techniquement, les enregistrements de l'époque. Donc il refusait les studios pour le direct. Et là, exceptionnelle prise de son pour l'époque. Un peu mieux depuis, mais enfin, c'est plus qu'audible, c'est le bon son. Voilà. Donc, 9e symphonie, 2e mouvement.
Le paysage champêtre, une nature transformée
1:19:38 Wilhelm Bill, si vous préférez, c'est pareil. William Furtwängler. Avec le Wiener Philharmoniker, c'est-à-dire l'Orchestre Philharmonique de Vienne. Il y a aussi une version berlinoise, très belle. Voilà. Alors, je reviens à cette problématique nature-paysage.
1:20:09 Vous avez vu le passage qui a tellement ému le promeneur lorsqu'il arrive devant la ferme. Je rigole, il y a toujours de l'humour chez Jean Paul. Mais les oies tondues, la haie tondue, n'est-ce pas ? Les moutons tondus. Enfin, bref, grandes toilettes de printemps. Et ce n'est pas un décor sauvage. On n'est pas dans la très haute montagne, on n'est pas dans le désert, on n'est pas dans les glaces du pôle, encore moins. Ce n'est pas ni dans le canyon du Colorado. Ce sont des échantillons vraiment de nature qui ne doivent rien à l'aménagement que peut en faire l'homme.
1:20:47 Tandis que là, on est après dans le bocage, bref, dans ce qu'on appelait la campagne. Je vous rappelle que la campagne vient de cette région autour de Naples qui est la Campanie, à l'origine c'est ça, qui était, n'est-ce pas, la villégiature, la Californie des patriciens romains, qui en avaient marre, j'allais dire des partouzes, excusez-moi, mais c'est à peu près ça. qui est allé se refaire une santé physique et morale, n'est-ce pas, parmi les bergers et les bergères, les bergers de poésie, c'est toute la matière de Bucoliques et des Géorgiques de Virgile, n'est-ce pas.
1:21:19 C'est des échanges comme ça entre les bergers et les bergères. Les Pastorales de Longus, le poète bucolique grec, n'est-ce pas. On regarde comment les chèvres et les moutons s'accouplent. Les jeunes adolescents se demandent si ça ne les concerne pas un peu. Les règres. Donc c'est un paysage champêtre au sens propre, c'est-à-dire qu'on n'est pas dans la nature, mais dans une nature où l'élément naturel, marécage ou forêt, a été transformé, pour faire un champ.
1:21:50 À part la praxis, n'est-ce pas, pour y revenir. C'est pour ça que je tiens beaucoup. Pour l'instant, je conclue l'approvisionnement pour aujourd'hui, parce qu'il reste 20 minutes pour nos entretiens. Mais j'avais tenu, dès la première séquence qui a ouvert cette série nature et paysages, à faire un triptyque à gauche, si vous vous rappelez, avec le tableau de Poussin, Les Bergers d'Arcadie, le paysage classique, une nature parfaitement ordonnée par la présence humaine. L'Arcadie étant exemplaire même de cet univers champêtre.
1:22:22 D'ailleurs, le titre du tableau, c'est Les Bergers d'Arcadie. À l'autre extrême, à droite, un couple regardant la lune, de Caspar David Friedrich, peintre qui est mort fou, comme beaucoup l'ont été également, décidément. Tableau halluciné, nocturne fascinant et hypnotique. Et entre les deux, sans doute, et je fais exprès de le mettre au milieu, je n'ai pas mis un paysage, j'ai mis le célébrissime tableau de Delacroix, pour son actualité, n'est-ce pas ?
1:22:52 C'est la liberté sur les barricades, avec ou sans gilet jaune. Et parce que s'il n'y a pas cet événement, s'il n'y a pas la prise de la Bastille, comme métonymie des événements du juillet français et de ce qui s'ensuit, on ne comprend pas comment on a pu passer d'un univers comme ça, à son contraire. de la nature parfaitement policée, des bergers d'Arcadie, j'aime beaucoup, je ne fais pas des valeurs esthétiques, c'est un chef-d'oeuvre dans ce style-là, à deux hommes regardant la Lune, dans un décor forestier, très loin de toute culture, de toute vigne, de tout champ.
La surface : la relation n'est pas la substance
1:23:28 Voilà. Donc, je veux dire, on ne réfléchira jamais assez sur le fait que, je termine sur cette boutade, je vous avais dit, quand on a parlé du processus d'intériorisation de l'extérieur, tout a commencé quand on a basculé dans le concept de surface. Voilà. Je vais clore là-dessus, n'est-ce pas ? La surface, l'or liquide qu'il y a à la surface de la mer ou d'un lac, peu importe, sur la Seine. Ça arrive souvent, surtout par ces belles journées qu'on a.
1:23:58 On a l'impression qu'il y a de l'or à la surface de l'eau, comme ça, n'est-ce pas ? Et si on prend un verre, on est déçu, il n'y a rien du tout, il n'y a pas d'or. C'est H2O, avec un peu plus de sel quand c'est l'eau de mer. Je ne sais pas quelle déception, mais oui, c'est parce qu'on a oublié que ce qu'on voyait, ce n'était pas le réel, la nature. On n'est pas en physique. Physique, c'est la science de la nature. On est au contact du ciel et de l'eau. On n'est ni dans le ciel, ni dans l'eau. Alors, point de rencontre, on n'est dans rien.
1:24:28 Car la relation n'est pas la substance. Voilà, on revient en philosophie, mais vous voyez qu'il nous a fallu quand même presque nous égarer. Et avec quel délice sur les traces de Schubert, sur les pas de Schubert, pour en arriver là. Je vous donne la parole, si vous avez des interrogations sur ce qui a été soulevé ou lu aujourd'hui. Ou entendu. Je vous donne la parole, parce que je ne sais pas si personne ne s'annonce. Vas-y, je t'en prie. C'est juste pour rebondir sur le dernier point.
1:24:59 Quand tu parles de surface, tu dis qu'il n'y a rien. Qu'est-ce que tu entends par ce rien ? Moi, j'entends un reflet. C'est ça. Il y a quand même un contact, donc il y a quelque chose. Il n'y a pas rien au sens où il sera un néant. Ah non, bien sûr, bien sûr. Rien dans le sens inessentiel. Non, non, non. C'est sans jugement de valeur. Non, non. Merci. Non, non, non. Je veux dire que j'ai terminé sur c'est une relation et non pas une substance. Une mère existe. Sa fille aussi ou son fils.
1:25:29 Mais la relation mère-fils n'est pas une existence. Aristote. Il n'est de connaissance que du général, d'existence que de l'individu. Il y a un certain lien. D'accord ? La relation n'est pas simple. La relation, c'est un effort de pensée. D'accord ? Le contact en... Bien sûr, on va faire une théorie optique, n'est-ce pas ? Qui fait qu'on voit l'eau, ça nous semble doré comme ça. Et pourquoi le ciel est bleu ? Parce que l'atmosphère, je m'y perds. Et voilà, je sais que dès qu'on va un peu haut, ça devient noir, comme dans Tintin, n'est-ce pas ?
1:26:05 Ou dans Rimbaud, ce magnifique passage où Rimbaud dit, quand il résume son aventure, dans son enfer, j'ai enlevé du ciel l'azur qui est du noir, et j'ai vécu étincelle d'or de la lumière nature. C'est pas ? Voilà. Mais sinon, dans la réalité, c'est du reflet, comme tu dis. C'est pas ? Tu mets un reflet de banane dans la forêt, le singe n'y s'arrête pas. Non mais voilà. Mais il sait que c'est rien. Pas pour les hommes, ça. parce que l'homme est très prégnant à la fonction imago à l'image.
1:26:35 Parce que ça me rappelle quelque chose. Ce reflet, là, c'est peut-être rien. Et là, tu as raison. C'est rien matériellement. C'est pas de l'eau. Parce que dès que tu mets, j'avais pris cette image, une aiguille à la surface de l'eau, dès que tu fais un millimètre en profondeur, il n'y a plus rien. Il n'y a plus la couleur dorée, etc. C'est fini. Il y a des poissons, il y a des choses bizarres qui descendent dans l'eau. C'est en fait ce que mangent les poissons. Je rigole. Et il y a la vase, au fond, peu importe.
Reflet, signe et esthétique
1:27:05 Et puis, au-dessus, il y a des nuages. C'est la rencontre des deux qui fait ce miracle. Mais sur cette surface, quelque chose se projette. Tu es cinéaste, tu comprends ce que je veux dire ? Sur cet écran qui n'est rien, qui est blanc, tout d'un coup, là, se projette quelque chose. D'accord ? Mais Gary Cooper, il n'est pas là. C'est son reflet. Gary Cooper, excusez-moi, ça donne un coup de vieux. Voilà. Je dis ça parce que ma mère l'adorait. Et Audrey Hepburn.
1:27:40 Mais, et c'est pour ça que cette question est intéressante, ce rien renvoie à quelque chose qui se projette. Cet ailleurs n'est pas rien. Et là, on n'est pas très loin de Platon. Ce que je vois, c'est un fond de la caverne qui n'a de réalité que dans la mesure et dans la seule mesure où il y a une relation d'analogie, de ressemblance, c'est Platon, ça, avec quelque chose qui n'est pas là. Il y a un monde sensible, n'est-ce pas, qui reflète, ou qui évoque plutôt que reflète, parce qu'on fait un peu mécanisme, c'est une grande querelle dans le marxisme, ça, c'est une conception mécaniste, du reflet, dont Lénine a bien vu qu'elle était très réductrice.
1:28:20 Mais il y a plutôt une évocation, allusion, suggestion, le fond de la caverne, fait signe vers autre chose. Parce que si je dis un reflet, c'est mécanique, c'est cause-effet. Si je dis faire signe, c'est signe-sens. Vous vous rappelez qu'on avait insisté sur cette dichotomie. Donc merci pour ta question qui est un peu centre-délevé. Or, ce que je suis en train d'essayer d'expliciter, c'est exactement ce que désigne le mot esthétique, en général, dans son étymologie, qu'on retrouve dans anesthésie, c'est-à-dire l'univers, qui est déployé par nos sens.
1:29:00 Nos sens ne sont pas en contact avec la vérité et la réalité, mais avec une surface. Nos sens nous font croire que ça, c'est du plein. N'importe quel physicien sait qu'il y a beaucoup plus de vide que le plein là-dedans. Les atomes séparés par des milliards d'années-lumière. Je mets ta fourre. Et là, je vois le sol immobile alors qu'on est en train de tourner à 30 km secondes autour du soleil. Ça, les sens ne nous montrent pas. Marx dit très bien que si les sens et l'apparence des choses étaient confondues, écoutez bien cette phrase, parce que je suis agacé par un retour du positivisme dans le marxisme, ça arrive périodiquement, qui est démenti par le Marx qui dit que si les sens et l'apparence des choses étaient confondues, toute science serait inutile Il suffirait de se baisser dans le caniveau pour ramasser la vérité et la réalité.
1:29:50 Il faut faire un effort, faire un détour qui fera dire à Lénine, par exemple, qu'il n'y a de concret que par l'abstrait, qui fera dire à Platon, dans la République, si on veut en sortir et faire changer de politique, il faut faire un grand détour par l'abstraction, mon camarade, etc. Donc, mais, en attendant ce détour, et là, je reprends ta question, il y a quelque chose qui nous incite au détour qui est ce reflet qui chatoie devant là, pour le meilleur comme pour le pire. Il y a des reflets inquiétants, des fois, ça peut être un spectre, je veux dire. Spectre, spectacle.
1:30:21 Spectre, les lunettes, on est encore au monde de la surface. Voilà. On peut creuser ce concept. Si on comprend bien mon interrogation du concept de surface par lequel j'ai commencé ce cycle, on saisit l'essentiel de ce que j'essaye d'y dérouler. au lieu de penser à vos questions, vous êtes en train de penser à ce que j'aurai une place au resto.
1:30:56 Je dis ça parce qu'en Afrique, j'ai appris à entendre penser mes auditeurs. Ça me faisait peur parce qu'ils prennent au sérieux. Je disais, vous ne l'avez pas dit, mais vous le pensez, je vous l'entends penser. et ça, on faisait peur parce qu'eux, ils croient au marabout. Mais il ne faut pas faire ça. Voler les pensées des autres. Patrick, non ? Pardon, je pourrais que tu me disais. C'est sûr, tu as plein d'idées.
1:31:29 Cinéaste aussi. Jean. Oui, place aux jeunes, quoi. Etienne. Vous pensez que la notion de surface, vous devriez plus interpeller.
1:32:03 Esthétique. Ce qui apparaît. Oui. Non ? Bon, on va les manger. En tout cas, je vous remercie de votre attention. Merci, merci, merci. Merci à la régie technique. C'est une première qu'on fait d'essayer de faire de l'analyse musicale. C'est pour vous dire comme ça.
1:32:34 Bravo. Merci beaucoup. C'est pas évident, hein.