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Le philosophe entre le mathématicien et le poète
0:00 A la fois pour faire plaisir à ceux qui sont les fidèles à première heure et en même temps à ceux qui s'agrègent au fur et à mesure à leurs risques et périls, j'ai pensé à faire un petit résumé, faire un point de l'ensemble de l'atelier, y compris celui de l'année dernière, depuis qu'entre crise et guerre, philosopher point interrogation a commencé, de faire un petit résumé très schématique, ce qui nous permettra d'ailleurs de réfléchir un peu sur le rapport de l'abstrait concret, j'en ai pas mal parlé dans les dernières séances, c'est intéressant comme exercice pour comprendre les avantages et les inconvénients de l'abstraction, et en même temps pour donner raison à Leibniz qui disait, mais ça peut être aussi bien vérifié chez Newton, chez Einstein et chez d'autres, qu'il n'y a de concret que par l'abstrait, je cite Leibniz, n'est-ce pas, il faut faire un grand détour par l'abstraction, par les équations par exemple, n'est-ce pas, pour arriver au véritable concret, parce que si on n'a que ses yeux, on ne voit toujours pas que la terre bouge, regardez bien, j'ai pensé que ce serait bien de vous donner d'abord le résumé le plus bref,
1:15 trois lignes, vous voyez, trois lignes, introduction, première partie, deuxième partie, après on détaille l'introduction, on détaille la première partie, et ainsi de suite, vous voyez, et c'est en différenciant le sommaire qu'on arrive au concret. Mais je ne vais pas le commencer par là, d'abord parce que la dernière fois où je l'ai fait, j'ai pris un peu trop de temps pour le résumé et il ne restait pas beaucoup de temps pour la suite de notre feuilleton. Donc je vais commencer par la suite de la lecture de Phèdre que nous avions arrêtée à l'aveu d'Hippolyte à Aricie la dernière fois, et je reviendrai au résumé dans une deuxième partie.
1:53 Voilà quel était le plan, je vais vous montrer ensuite, je vais signaler un petit infléchissement qui est dû à une question qui m'a été posée sur Facebook entre la dernière séance et celle-ci. Et en réfléchissant à la réponse, j'ai vu que c'était lié à la manière dont je comptais continuer, mais en l'infléchissant, vous allez voir sur quel point tout de suite. Pour ceux qui sont là depuis le début, vous vous rappelez que, même si j'y suis revenu par la suite, je tiens compte des nouveaux arrivants, j'essaye en tout cas, et puis vous voyez j'ai une manière de procéder un peu en spirale, et non pas comme dans les rétroviseurs où tout s'éloigne sans jamais revenir, mais j'ai souvent repris le double compagnonnage du philosophe. Chaque fois que j'essaie de définir la spécificité du champ philosophique, c'est plus important pour moi, n'est-ce pas, dans la transmission qu'essaye de faire, par rapport au champ scientifique, au champ religieux, au champ poétique, la spécificité du champ proprement philosophique, j'ai rappelé que le mieux était de le situer quelque part entre deux autres personnages, deux autres que le philosophe,
3:08 très concerné aussi par les problèmes liés au langage, le mathématicien, le mathématicien et le poète. Deux extrêmes, bonsoir, deux extrêmes apparemment opposés, pas seulement apparemment, vous voyez, la préoccupation poétique, la préoccupation mathématique ne sont pas les mêmes, et surtout le rapport à l'expression n'est pas la même du tout, n'est-ce pas, mais le point commun entre ces trois-là, ces trois-là, je cite Hölderlin, ces trois-là sont comme chasseurs en chasse, feuilles de trèfle, vous savez les feuilles de trèfle, ces trois lobes, feuilles de trèfle qui splendidement verdoient, ces trois-là, le poète, le mathématicien, le philosophe, ces trois-là, ce qui les réunissent, c'est qu'ils ont un problème avec la communication.
3:59 Le mathématicien veut une communication univoque, n'est-ce pas, le poète veut, je cite Mallarmé, donner un sens plus pur aux mots de la tribu. J'avais fait allusion lorsque j'avais évoqué la tragicomédie, puis ça se termine bien, du langage dans la Bible, je vous rappelle les trois étapes, trois actes. Premier acte, la Genèse, dans l'Ancien Testament, n'est-ce pas, la Genèse, Dieu a donné à Adam le privilège de nommer les créatures.
4:36 J'avais rappelé que toute grande poésie, après, dans l'histoire de la poésie, essayait de revenir à ce stade primordial, où Adam arrive à nommer les créatures, à les appeler par leur juste nom. C'est le contraire du langage de la com, comme on dit sur les plateaux télé, n'est-ce pas, il ne faut pas faire plus opposer. Et époque, donc, de la parole juste, de la parole pleine, comme on dit chez les psychanalystes.
5:06 Et puis, l'antithèse, la tour de Babel, n'est-ce pas, les hommes parlent mais ne s'entendent plus. Pour mettre en échec le chantier de la tour de Babel, Dieu, plutôt que d'envoyer la foudre, le déluge, l'eau, le feu, trouve encore bien plus fort que tout ça la confusion des langues, si vous vous rappelez du texte de la Bible. Donc, on parle, mais on ne comprend plus ce qui est censé se dire dans le parler. C'est le deuxième acte de la tragédie.
5:37 Et puis, là où ça se termine bien, c'est le Nouveau Testament, puisque l'évangile veut dire bonne nouvelle en grec, comme vous savez, vous voyez que ça se termine bien. C'est la Pentecôte, quand les apôtres sont réunis, un peu tristounés, parce que le Christ est mort. Et voilà que Dieu leur envoie un consolateur, comme on traduit dans les textes sacrés Paraclet, c'est-à-dire l'esprit. Le troisième terme de la Trinité, l'esprit sous forme de petites langues de feu sur la tête de chacun des apôtres.
6:09 Ce qui est important et qui revient à notre propos, c'est qu'à partir du moment où l'esprit vient les visiter à la Pentecôte, ils peuvent aller prêcher dans toutes les nations, car ils se mettent à parler dans toutes les langues. C'est le contraire de Babel. Là, ils se font comprendre partout. Voilà. Je vais rappeler cette tragédie. Donc, le philosophe hésite entre ces trois figures en permanence. Plutôt que d'être une troisième figure, il est l'hésitation. Avais-je dit ?
Rationalité mathématique et démocratie
6:39 Vous allez voir qu'il y a un infléchissement aujourd'hui. Je n'y suis pas encore. Mais il hésitait entre ces deux pôles opposés, n'est-ce pas ? L'exigence d'une langue univoque, comprise par tous et sans aucune équivoque. Le mathématicien. J'insiste beaucoup sur les requisites communs entre mathématiques et démocratie. Je le rappelle. Tout de même, on ne martellera jamais assez à une époque où il y a un parti pris d'irrationalisme et d'irrationalisme et de ressentiment contre la raison dans les sociétés les plus rationnelles et qui profitent le plus des acquisitions de la raison, soit dit en passant.
7:23 Et donc, il y a un dénigrement de tout ce qui est rationnel, mathématique, parce que moi, je suis profond. Ce n'est pas quand je suis au-delà de tout ça. Je pense à Heidegger, à Nietzsche, ou plutôt à leur usage crapuleux qui date de la guerre froide et dont le pauvre Nietzsche n'est pas responsable. Enfin, passons. À savoir que, pardon pour ceux qui l'ont déjà entendu plusieurs fois, mais dès la fondation des mathématiques, Euclide, les postulats, les axiomes, les définitions, bref, ce qu'on appelait à l'époque les notions premières, encore maintenant, forme d'axiome maintenant plutôt, Euclide les appelle des demandes.
8:00 Il y a déjà une manière de s'adresser à l'autre, à quelqu'un, voilà l'élément démocratique. Si l'autre ne m'accorde pas que par un point on peut mener qu'une seule parallèle à une droite, ça ne marche pas. Il faut qu'on soit d'accord dès le départ. Il y a une implication réciproque entre la rationalité mathématique et la démocratie. C'est la première fois que je ne t'impose pas mon opinion, tu ne m'imposes pas la tienne, mais nous nous mettons d'accord avec nous-mêmes d'abord chacun, c'est ça, c'est la non-contradiction, et après on peut s'entendre.
8:33 Il y a un véritable contrat social immanent à la rationalité mathématique. Je vous le rappelle, que quand le philosophe regarde du côté du mathématicien, ce n'est pas seulement parce que c'est bien précieux d'avoir une transmission univoque. Il y a aussi une espèce de, ce que Kant appellera bien plus tard, une communauté intelligible. entre Bachelard, vous savez, qui a beaucoup réfléchi, un grand épistémologue, qui a écrit le rationalisme appliqué, enfin sur les sciences dures, si vous préférez, il y a des épistémologues spécialisés, je ne sais pas, dans la biologie, comme Canguilhem, remarquable, ou bien Bachelard, plutôt mathématiques, physique, surtout physique, et chimie.
9:16 Bachelard a dit, dans les congrès de philosophes, on se jette à la figure des arguments, dans les congrès de physiciens, on échange des renseignements. Voilà. Ce n'est pas toujours si simple. Il y a de grandes disputes entre scientifiques, comme vous le savez. Mais voilà. Voilà pour ce qui est de regarder du côté de la rationalité du mathématicien. Mais le philosophe regarde aussi du côté du poète. Alors là, maintenant, je vais dire le contraire de ce que je viens de dire.
Sagesse, fins et désir : le Conte de Rimbaud
9:47 On ne peut pas en rester aux mathématiques non plus. Pourquoi ? Parce que la forme de connaissance que nous cherchons en mathématiques, cet amour de la Sophia, savoir, connaissance, vous savez que Sophia veut dire aussi et en même temps, et toujours en même temps, sagesse. Car si c'était que la connaissance pure, combien il y a de satellites autour de Jupiter, combien il y a de nucléotides à l'intérieur de la cellule, je vais dire, la philosophie serait au CNRS, comme je le répète souvent.
10:26 Donc, ce n'est pas n'importe quelle connaissance que cherche le philosophe. Mais, dans l'ensemble de ce qui est savoir, mais savoir au sens d'épistémé, savoir au sens dur, savoir ce qui m'est utile pour répondre à la question que dois-je faire que le mathématicien ne se pose pas, que le scientifique en général ne se pose pas. Enfin, il se la pose comme individu, comme être humain, de droit comme tout le monde. Mais sa discipline ne l'aide pas plus à ce moment-là. Le mathématicien n'est pas mieux placé que le boulanger d'à côté pour savoir ce que je dois faire. Est-ce que je dois achever ma grand-mère qui est en train de mourir ou se la laisser vivre ?
11:02 Oui, ce n'est pas savoir combien il y a de grains de sable dans le Sahara qui va me faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre. Donc, on ne peut pas en rester sur la mathématique. Surtout, et là je reviens à une réflexion sur le langage que nous avons fait ensemble, je résume un petit peu là, c'est que la langue que nous parlons entre philosophes est la même que celle que parle le boulanger ou l'homme de la rue.
11:32 Ce n'est pas la même manière d'assembler les mots, bien sûr. Mais enfin, je veux dire, ce n'est pas des équations, ce n'est pas des symboles, ce n'est pas des algorithmes. C'est les mots de tous les jours. Agencé d'une manière bizarre comme chez les philosophes, mais tout de même, c'est la langue, ce qu'on appelle en termes de linguistique, ce n'est pas le langage naturel. Pour parler comme Wittgenstein, si vous préférez. Ce n'est pas le langage formalisé, chez les philosophes. Et pourquoi il ne veut pas en sortir de ce langage-là ?
12:02 Parce que le langage de tous les jours, celui que je tiens avec vous en ce moment, et celui avec lequel vous me répondez si on se posait des questions, j'espère, est d'essence métaphorique. Nous l'avons vu, je ne m'attarde pas trop, mais je le rappelle, que lorsqu'on dit, tiens, le jour se lève, on est dans la métaphore. On a tellement habitué à le faire qu'on a oublié qu'on fait de la poésie. Et là, on n'est plus du côté du pôle mathématique.
12:34 Or, la métaphore, je vais très vite, a un rapport à quelque chose qui n'est pas du tout du ressort de la science, mais qui n'est pas n'importe quoi non plus, bien au contraire, qui est de l'ordre des fins, des buts, du désir, si vous préférez. Mais, pour l'instant, je prends le concept générique de fin, qui a ses lettres de noblesse en métaphysique, puisque Kant parle d'une communauté des fins. Voilà, il ne s'agit plus des moyens, il s'agit des fins. C'est même plus complet que but.
13:07 Même si but évoque la fin, mais je vous donnais l'exemple. Pourquoi je je ordonne mon bureau, parce qu'il faut que je bosse, et pourquoi je dois bosser ? Parce que j'ai le bac dans deux mois, et pourquoi je passe le bac ? Pour avoir un boulot, et pourquoi avoir un boulot ? Parce que j'ai besoin de thunes, et pourquoi ? Après, je ne sais plus. Vous êtes d'accord ? Posez la question aux gens, ils ne savent plus après. Ils sont tellement dans les moyens qu'on ne sait plus où est la fin.
13:37 La fin, c'est quand c'est fini. Donc je reviens au texte de Rimbaud que nous avions vu juste avant de passer à Racine. Vous vous rappelez le conte ? Un prince s'était vexé, vous vous rappelez ? Ce prince qui détruit tout autour de lui, parce qu'il veut voir l'heure, non pas seulement du désir, ça nous connaissons tous, mais du désir, comme on dit, et de la satisfaction, que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Et on voit qu'à la fin, à la fin finalement, juste vers la fin du texte, qui n'est pas long, c'est moins d'une page, il arrive enfin à l'objet de son désir.
14:15 Un soir, il galopait fièrement, un génie apparu d'une beauté ineffable, inavouable même, de sa physionomie et de son maintien, ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe. Pardon, je fais une parenthèse, Philippe. Philippe, complexe, c'est bien, la musique savante. D'un amour multiple et complexe, d'un bonheur indicible, insupportable même. Le prince et le génie s'anéantirent, probablement, c'est un terme hégélien, dans la santé essentielle, en rapport au corps, visiblement.
14:52 Comment n'aurait-il pas pu en mourir ? C'est la fin. Ensemble donc, ils moururent. Ça veut dire qu'il trouve l'objet de son désir, mais au prix de la mort. C'est vraiment la fin. Donc, autant ne pas le trouver tout de suite, vous voyez. Sinon, la vie ne serait pas marrante. Comme dit Pascal très bien, pourquoi passer sa journée à chasser après un lièvre dont on ne voudrait pas s'il était offert ? Vous n'allez pas satisfaire un vrai passionné de la chasse en lui donnant le matin, « Tiens, tu n'as pas besoin d'aller à la chasse, j'ai acheté le lièvre chez le boucher hier, je l'avais dans le frigo, je te le donne. »
15:24 Le gars ne va pas dire « Ah oui, c'est vrai, mais c'est bon, rentrons à la maison. » Non, non. Il y a l'air du matin, il y a les chiens qui aboient, qui remuent la queue, ou qui ont peur. En Corse, ils ont peur, les chiens, ils sont comme ça, avant de la chasse. On doit les battre. Les peurs. Ils savent qu'il y a de la mort dans l'air. Bref. Mais voilà, un vrai passionné de chasse, ce qui nous ramène à qui ? La chasse. La dernière fois, on a parlé de qui ? Quel personnage ?
15:55 Bien, merci. Oui. Le Hippolyte dans le phèdre de Racine, n'est-ce pas ? Celui qui fuit la mondanité, les femmes, la cour, mais qui n'est à l'aise que lorsqu'il est en train de courser le sanglier avec son fidèle Théramène. jusqu'à ce qu'il succombe, n'est-ce pas ? Devant la séduction de la seule femme que son père a interdit à tout homme d'approcher dans Athènes, n'est-ce pas ? La petite Aricie reste d'un sang fatal conjuré contre nous.
« La musique savante manque à notre désir »
16:28 Voilà. Donc, je reviens à mon propos. Et avant, je voudrais finir ce préambule un peu long, mais vous allez voir pourquoi. Je dois le continuer parce qu'il n'est pas terminé pour l'essentiel, à savoir l'inflexion que je vous ai promise. Philippe m'a posé la question sur Facebook de comment j'expliquais, si j'avais une explication, la chute du poème de Rimbaud. Après, ça pourrait se terminer là. Le prince et le génie, s'anéantirent, ensemble ils moururent, mais ce prince décéda dans son palais, je vous cite la fin, à un âge ordinaire.
17:04 Le prince était le génie, le génie était le prince. Point final. Non. Point final. À la ligne, la musique savante manque à notre désir. Voilà l'inflexion d'aujourd'hui. Ça fait deux ans que j'ai dit que le philosophe hésite entre les deux pôles, du mathématicien, je résume l'essentiel, et du poète, et voilà qu'il y a le musicien maintenant qui vient se placer. Car la musique est aussi une forme de communication entre les hommes, oui ou non. tout de même.
17:35 Je connais des tas d'Européens qui sont passionnés par les polyphonies pygmées, dont ils ne comprennent pas la langue. Et l'opéra italien est là, je parle de l'opéra italien parce que la tradition belcantiste, très précisément, dans l'opéra italien, fait qu'on s'en fout des paroles. Par contre, c'est la vocalise, n'est-ce pas, sur une seule syllabe pendant des heures pour applaudir la prima donna, n'est-ce pas, ou le ténor vaillant, n'est-ce pas.
18:05 Je fais une petite parenthèse, mais un chef aussi colérique, n'est-ce pas, un des plus grands chefs, Toscanini, Arturo Toscanini, n'est-ce pas, que je salue. Il a fui le fascisme pour aller aux Etats-Unis, il n'y a pas beaucoup de très grands chefs européens qui ont fait ça. Et sur Youtube, vous trouvez magnifique la plus belle interprétation de L'Internationale jamais enregistrée par Arturo, par le grand Toscanini, qui a mis son prestige au service de L'Internationale. Vous pouvez le voir maintenant, ça a été censuré pendant 20 ans par les Américains, maintenant c'est free.
18:40 Ce n'est pas tous les jours que L'Internationale est interprété, chœur et orchestre, par Arturo Toscanini. Ses colères étaient célèbres, ils sont même enregistrés sur Youtube, c'est-à-dire quelques secondes, on entend, il insulte tous les noms, le pauvre, le pauvre hautboïste. Bon, j'étais en train de dire, oui, les ténors, il y a toujours un conflit structurel entre le chef et les grands solistes qui font un peu les vedettes. Il faudra voir qui commande, c'est moi ou c'est la cantatrice, quand même. Alors, il y a toujours des petits conflits comme ça, structurels.
19:10 et un jour, Toscanini dirigeait le grand Caruso en personne, devant la reine de Belgique à Bruxelles, grand concert de gala et Caruso a eu le malheur d'un rigoletto de prolonger mais de quelques secondes une note, pour déchaîner les passions, de prolonger un peu plus que ce que Verdi avait écrit. Toscanini arrête l'orchestre. Alors l'autre s'arrête de chanter. Toscanini dit alors, Signor Caruso, c'est bientôt fini cette exhibition devant la reine.
19:44 Oui. Je retourne la parenthèse. La musique, c'est une communication, peut-être même une des plus universelles. C'est banal de dire, regardez le nombre de refrains chantés en langue anglo-saxonne, on ne comprend pas ce qu'il se dit et pourtant, ça fait des tubes mondiaux. Jusqu'au fond de l'Afrique, j'ai été payé pour savoir, j'ai jamais été si bien payé d'ailleurs, qu'à l'autre je me suis occupé de musique en Afrique. C'est comme ça des ruses de la raison comme dirait Hegel dans les pays les plus pauvres. Et alors, je vous avais dit, je reviens en mathématiques, vous allez voir pourquoi je parle de musique.
Les mathématiques disent sans parler, la musique parle sans dire
20:21 Je vous avais dit, la mathématique ce n'est même pas un langage. C'est indéniablement discursif. C'est même la discursivité la plus rigoureuse par excellence. Dans le discursif, il y a dis, c'est le plus important. Le même que dans désordre, dans destruction, dans dispute, c'est chaque fois que l'un se coupe en deux. Que l'intuitif ne pas devient conceptuel. Que la connaissance immédiate devient connaissance médiate. Une proposition est vraie parce qu'elle ne contredit pas une autre qui était déjà accordée comme vraie.
20:53 C'est par l'intermédiaire, par la médiation d'une autre, voyez, c'est ça le discursif. C'est le monde de l'homme, le monde du logos. Alors, où je veux en venir ? J'avais dit que la mathématique est bien un discours, mais ce n'est pas un langage. Si vous préférez, au sens métaphorique, vous pouvez très bien parler du langage mathématique comme on parle du langage de la publicité ou du langage du cinéma, ça ne me dérange pas. Mais rigoureusement parlant, vous allez mieux comprendre, il n'y a pas de parole mathématique.
21:31 Il y a un discours mathématique. Il n'y a pas de parole. Or, les linguistes distinguent très bien trois choses. Le langage, je vais du plus extensif au plus singulier. Donc, de l'essence vers l'existence, si vous préférez, vous allez comprendre. Le langage, système de communication commun à toute l'humanité, pour simplifier. La langue, c'est déjà beaucoup moins extensif. Ce n'est pas toute l'humanité, mais un peuple déterminé. Et puis la parole.
22:01 Alors, chaque individu a sa parole. Toi, lui, elle, moi, nous avons nos tournures, notre lexique, nos préférences, notre accent, nos intonations. Vous voyez ce que je veux dire ? Seule seule la parole existe. La langue n'existe pas. Ça n'existe pas l'anglais, le français. Ça n'existe que s'il y a des paroles pour le faire exister. Ah ! sans nos petites intonations à chacun, à chacune, la langue n'existera pas. Elle serait comme le monde platonicien, le cosmos noetos, le monde intelligible.
22:31 Il n'y aurait pas de monde sensible. On n'entendrait rien. Ben oui. Vous voyez ce que je veux dire ? C'est intéressant. Or, il n'y a pas de paroles mathématiques. Mathématiques et silencieuses. Thomas, tu me... Si je dis une connerie sur les maths, tu es mieux placé que moi, tu me... Mais je crois que... Pas besoin de... Il n'y a pas ce que les linguistes appellent les paramètres continus, si vous voulez, plus techniques. Vous savez, l'intonation, tout ça, c'est ce que les linguistes appellent les paramètres continus dans la langue.
23:04 Le contexte discontinu des mots, par exemple, ou des phrases. Bon. En mathématiques, on s'en fout des paramètres continus. L'équation, on pouvait la dire avec l'accent viennois ou l'accent parisien, ça ne change rien. Donc, ce n'est pas un langage, ce n'est pas une parole, c'est un discours. Tu nous embrouilles, tu es en train de parler de musique, tu reviens au maths. Mais oui, c'est pour vous faire comprendre tout d'un coup ce que la musique vient se placer tout d'un coup au centre du dispositif.
23:34 La mathématique dit, il y a un dire mathématique qui est univoque, mais il n'y a pas de parler. La musique, c'est exactement l'inverse. L'inverse, elle nous parle sans rien dire. Vous voyez pourquoi j'ai fait ce détour par les mathématiques ? Parce que c'est exactement la même chose à l'envers. La musique, vous sentez qu'on parle, qu'on vous dit quelque chose, mais vous ne comprenez pas quoi.
24:04 Vous ne comprenez pas tout, ce n'est pas par des mots. C'est un peu comme j'entends des Chinois, je dis des Chinois parce que je ne comprends pas le Chinois, parler à côté dans un appartement par exemple, je vois bien que ce n'est pas le bruit du vent ou des portes, je vois bien qu'il y a des gens qui parlent, vous le reconnaissez vous aussi, quand des gens parlent et non pas seulement quand ils se rincent la bouche à faire des gargarismes. vous sentez qu'il y a une signification. Même s'ils ne comprenaient pas ce qu'ils disent, vous voyez bien que ça parle, même si ça ne vous dit rien, c'est là qu'on voit la disjonction parler et dire.
24:43 Eh bien, la musique, elle parle, mais qu'est-ce que ça dit ? Ah, toi ça te dit ça, moi ça me dit ça, on peut toujours discuter. C'est pour ça que je vous recommande la plus belle des disciplines musicales, c'est l'analyse, celle qui n'interprète pas mais qui analyse. Si vous dites, moi dans mes tomes je vois des cowboys poursuivant des lapins, vous avez le droit. L'autre dirait qu'il voit plutôt des lapins poursuivant des cowboys, on s'en fout. Par contre, celui qui dit ici on était en majeur, 20 mesures après on est en mineur, ça c'est objectif, ça on ne peut rien dire, ça c'est l'analyse.
25:14 Il faut connaître un peu les termes techniques, on se met d'accord, on les apprend, après au moins on sait qu'on parle de la même chose. Dans le premier cas, on parle de soi, on ne parle pas de Beethoven. C'est seulement dans le second cas qu'on parle de Beethoven. On fait de l'analyse, pas d'interprétation. Voilà. Donc, je dis de Beethoven, vous de prince, je fais des concessions au rock, vous remarquez, parce qu'il est mort. Bon, ce sera la dernière fois de la journée.
L'élément musical de la poésie : Nerval, Proust, Racine
25:46 Donc, voilà, important ce qu'on est en train de lire. Or, la question de Philippe, c'était pourquoi Rimbaud, alors que le reste du poème n'a rien à voir avec la musique, pourquoi il nous dit la fin « La musique savante manque à notre désir ». Eh bien, c'est en continuant la lecture de Phèdre que nous allons pouvoir répondre à cette question. Voilà pourquoi je me suis un peu attardé. Ce n'était pas pour changer de sujet par rapport à la dernière fois, c'est au contraire pour revenir au cœur car après tout, bon, on a résumé un petit peu l'histoire, on a rappelé les personnages, on a rappelé un peu le pitch comme on dit maintenant, n'est-ce pas, de cette tragédie.
26:26 Mais je vous ai dit aussi que profitez-en pour la lire et la relire parce que c'est un des sommets de notre langue, c'est un des sommets poétiques de notre patrimoine. Quand j'ai dit non, je vais dire Hegel disait qu'après tout, pour s'opposer au romantique, la vraie poésie peut toujours être traduite, même si les romantiques c'est que l'essentiel est intraductible, je ne sais pas. Donc, les Français ne sont pas propriétaires de la poésie racinienne.
26:58 La preuve, je suis allé en bibliothèque, j'ai vu qu'il y a 2000 Japonais qui font des thèses sur Racine, de doctorat, ou sur Proust. Bon bref, donc, bientôt plus que de français. Donc, il y a un intérêt poétique. Or, on revient à la musique. Un texte, à partir de quand un texte n'est plus de la prose mais de la poésie. Ce n'est pas lorsqu'il y a des vers, puisque la poésie en prose, vous le savez ça.
27:28 Ce n'est pas seulement depuis que Baudelaire a fait des poèmes en prose, ce n'est pas toute prose fluide, musicale, etc. est un poème en prose. Avant que Baudelaire fasse les poèmes en prose, pratiquement toute la prose de Gérard de Nerval, je vous avais dit que je reparlerais, je ne rate pas une occasion, est musicale. Allez, je craque, je fais une séquence de Nerval. Juste une seule phrase, une seule phrase, une seule phrase. Mais ce n'est pas musical. Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux, tentatrice, naïve, follement enivrée d'odeur des prés, couronnée d'âche et de nénuphar.
28:01 Célénie, N. Dans Célénie, il y a un N, non ? Elle m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe, deuxième N, des prés, couronnée d'âche et de nénuphar. Deux N dans nénuphar. Il y a déjà quatre N dans la phrase. Parce qu'on pourrait dire c'est beau, mais c'est impondérable, on ne peut pas dire pourquoi c'est si beau. Non, c'est précis. Pardon ? Couronnée, merci. Où avais-je la tête ? Où avais-je l'oreille ? Je vieillis. Et ce n'est pas fini. Et dans ses dents de perles, on découvre la nix germanique.
28:35 La nix, c'est les sirènes, les naïades de la mythologie germanique. Voilà, oui, ça n'arrête pas. Ça n'arrête pas. Ou bien Proust, vous voyez, toutes les grandes séquences de Proust. Allez, je craque encore. Lorsqu'il voit pour la première fois Mme de Guermantes, il est gamin encore. On ne sait jamais bien l'âge du narrateur, mais il est encore très gamin. Il est à la messe avec ses parents. et il voit pour la première fois Mme de Guermante, dont il a tellement entendu parler, la châtelaine du coin, qui rentre dans l'église.
29:07 Ses yeux bleuissaient comme une pervanche impossible à cueillir et pourtant elle m'est dédiée. Et le soleil, menacé par un nuage et dardant encore de toute la force de ses rayons sur le parterre et dans la sacristie, donnait au tapis qu'on y avait étendu par terre pour la solennité et sur lequel s'avançait en souriant Mme de Guermante une carnation de géranium et ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui font penser à certaines pages de Lohengrin, à certaines peintures de Carpaccio et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son de la trompette l'épithète de délicieux point.
29:52 En jazz, ça s'appelle un chorus, ça. Un solo, s'il vous plaît. Vous voyez ? Ce qui fait qu'une parole est poétique, ce n'est pas une signification. C'est, en plus de la signification, un élément purement formel et purement auditif. Voilà ce que je suis en train de dire. Donc, déjà, nous nous sommes mis d'accord, ce n'était pas évident que le langage de tous les jours, il n'est plus le plus prosaïque, il a un rapport avec le poétique, avec la fonction poétique que les linguistes ont vu, en particulier l'école de Prague, Jakobson.
30:32 Dans la mesure où il y a la métaphore, on s'est mis d'accord, le jour se lève, et pratiquement tous les énoncés, courants. Et maintenant, on voit en plus que lorsque le langage de tous les jours passe de la prose à la poésie, c'est encore, je ne sais pas, en ajoutant cette dimension musicale. Je prends un seul vers de Racine que je tire de Mithridate, je m'en étais servi au début de l'atelier, si vous vous souvenez bien.
31:04 Il est pratique parce que là, ce n'est pas le N, c'est le V. Lorsque, encore un fils qui en veut à son père, lorsque le fils collabo des Romains, parce que le fils de Mithridate, son père a résisté pendant 30 ans aux Romains, Mithridate, ça les historiens le savent, et le bruit court qu'il est mort, comme dans Phèdre, comme pour Thésée, et le fils, croyant que son père est mort, vient voir la fiancée que son père s'était réservée, un petit esclave grec, pour lui dire « Allez, je vous aime et je vous embarque, on va à Rome avec les vainqueurs. »
31:38 Pas sympa. Bon, bref. « Prêts à vous recevoir, nos vaisseaux vous attendent, et du pied de l'autel, vous y pouvez monter, et voilà le vers, Souveraine des mers qui vous doivent porter. » Souveraine V, des mers qui vous doivent porter. Le V de Wave. S'il avait dit « Vous avez navigué sur des mers sur lesquelles vous exercez le pouvoir, c'est le même sens. » Souveraine des mers qui vous doivent porter.
32:09 Ça veut dire « Vous avez tout pouvoir sur ces océans ou sur ce chlorure de sodium qui est votre propriété. » C'est la même chose au niveau du sens, vous voyez. Ça n'a aucun intérêt poétique. Donc, ce n'est poétique que dans la mesure où il y a un élément purement sonore et auditif. Voilà où je voulais en arriver. Il y a donc bien un double jeu de la poésie. D'une part, elle joue de tout ce qui est rationnel dans le langage, des représentations, des concepts, des mots, tout ce qui est logique dans le logos.
32:46 Et par ailleurs, elle a un côté nocturne, pas seulement diurne. Ici, j'ai pris la métaphore du diurne et du nocturne. Pour ceux qui veulent en savoir plus là-dessus, il y a d'admirables développements de Wagner, le compositeur, dans son écrit théorique qui s'appelle Beethoven. C'est une étude sur la musique de Beethoven qu'il dirige admirablement, d'après les contemporains, d'ailleurs. et je vous la recommande, c'est pas très long, sur justement la musique comme art de la nuit.
33:24 En particulier, il y a une théorie du cri qui est magnifique. Le cri comme expression de l'émotion à son comble, à son paroxysme, comme étant le son non pas reçu de l'extérieur, comme j'entends, je ne sais pas moi, le son d'un avion au loin qui est en train d'atterrir, mais le son qui vient de l'intérieur, au contraire, de la nuit. De l'âme, comme ça, s'efforçant vers l'extérieur. Voilà. Donc, je peux revenir maintenant à Phèdre, dont je vous avais dit, justement, que c'est une tragédie de l'aveu, en particulier.
Phèdre, tragédie de l'aveu
33:56 C'est une succession d'aveu. On en a à vous rappeler, j'avais commencé par la première scène où Hippolyte se fait littéralement psychanalyser par son confident qui démonte un à un toutes les raisons que donne Hippolyte de vouloir partir. et donc de briser l'unité de lieu. On ne brise pas comme ça l'unité de lieu dans le théâtre classique. D'ailleurs, Phèdre pourrait s'appeler Phèdre ou le faux départ d'Hippolyte. Ça pourrait résumer la tragédie.
34:26 Puisque vous allez voir, il va continuer à dire je pars jusqu'à sa mort. Il ne partira pas. Donc, on ne part pas comme dit Rimbaud Une saison en enfer. On ne part pas reprenons les chemins d'ici. Et je l'avais interrompu à la première moitié de l'aveu d'Hippolyte à Aricie. Mais il y avait d'abord l'aveu qu'Hippolyte s'était fait arracher par son confident. Vous partez pourquoi ? Parce que je suis un bon garçon et je suis sans nouvelles de mon père depuis six mois.
34:56 Je vous avais dit de retenir six mois. Vous vous rappelez ? Je ne vous ai toujours pas dit pourquoi. C'est aujourd'hui qu'on va savoir. Et après, il y a l'aveu je voulais sauter ça de on n'a pas tout le temps de arracher à Phèdre par sa confidente Œnone. Ça reste dans le sérail et dans le gynécé si vous préférez. Parce que c'est un aveu terrible. Moi, la reine, je suis amoureuse de mon beau-fils pendant que son père est absent.
35:26 Mon père, c'est le roi. C'est triplement criminel. C'est monstrueux. Elle ne voulait pas le dire mais quand tu sauras mon crime et le sort qui m'accable je n'en mourrai pas moins j'en mourrai plus coupable. Vous voyez ? Une tragédie de l'aveu. J'ai t'en ai dit assez épargne-moi le reste je meurs pour ne pas faire un aveu si funeste. Ça revient souvent. Je vous avais dit en citant même Britannicus je vous avais dit c'est la clé de l'éthique antique. L'important n'est pas tellement ce qu'on fait que le fait qu'on le dise ou qu'on ne le dise pas.
36:00 Lorsque Britannicus dont je vous avais dit que c'est une petite andouille un peu précieuse reproche à Néron oui, tout Rome connaît vos crimes vos complots etc. Bref, lorsqu'il dit ce que tout le monde sait Néron lui répond Rome se tait du moins imitez son silence. Je sais bien que dans mon dos tout Rome parle de mes crimes à mi-voix à voix basse. Parce que dès qu'on le dit ça devient public ça devient politique.
36:31 Voilà ce que je suis en train de dire. Public à populus. Et pas seulement people populaire c'est bien plus grave que people. Ça veut dire que la parole se répand ça se communique. Or, comme le dit un proverbe français doit avoir l'équivalent dans d'autres langues la femme de César doit rester insoupçonnable. N'est-ce pas ? Ce n'était pas le cas de Marie Antoinette comme vous le savez. Donc, voilà, quand on dit du mal de la reine c'est que c'est fini un régime. Donc, il y a l'aveu de Phèdre à sa servante ça reste un peu bon dans le gynécé mais enfin quand même c'est dit.
37:07 Vous voyez, la parole si, j'insiste sur ce côté de la parole publique que c'est irratrapable une parole. Et je fais un emprunt à la mythologie. Certains d'entre vous se doutent que je vais parler du roi Midas. Ça vous dit quelque chose ? Tu connais ? Ah ben tu nous racontes ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Des oreilles d'âne. Oui, alors vas-y, ben voilà ! Moi je suis corse, ça me repose, vas-y ! C'est une histoire que je raconte beaucoup à mes enfants. Ben ben c'est bien ! Donc, c'est un roi qui a un secret qu'il a des oreilles d'âne.
37:42 Et en fait, seul son coiffeur le sait. Oui, le barbier. Son barbier, puisque effectivement pour entretenir les cheveux de cet homme, évidemment, il faut bien enlever le bonnet. Et donc, ce pauvre barbier doit porter à lui seul ce terrible secret. Et donc, la seule solution qu'il a trouvée pour se soulager de ce poids, Oui, parce qu'il n'avait jamais pu garder un secret. C'était ça son problème. Oui, ou de toute façon, c'est lourd de garder un secret.
38:15 Voilà, bien, bien. Et donc, en fait, il va très très loin dans les champs de blé. Moi, je dis dans la forêt, mais c'est pareil. et donc, il se met à hurler le roi Midas, les oreilles d'âne, etc. Et malgré lui, le vent emmène tout ça. Le mythe, ça commence. Il croit qu'il s'en sort, personne n'a rien entendu, je suis dans la nature.
38:47 Mais il y a le vent. Et tout le pays bruisse de la rumeur que le roi Midas, les oreilles d'âne. Du coup, il se fait décapiter le barbier. C'est sérieux, la mythologie. Moi, j'avais la version où il creuse dans le sol. Il gueule. Le roi Midas, les oreilles d'âne, et il referme. Il rebouche. Les plantes poussent. Vous voyez ? Le mythe est profond. Voilà. Donc, deuxième aveu, Phèdre, à sa servante. Puis après, et on en était là, n'est-ce pas, l'aveu d'Hippolyte à Aricie.
L'aveu d'Hippolyte à Aricie et le sujet scindé
39:19 Celui-là, il est dur. Hippolyte, officiellement, n'oubliez pas qu'on était parti du sujet moderne. Qu'est-ce qu'être sujet dans la modernité ? C'est comme ça qu'on est tombé sur Racine. C'est savoir que le sujet est scindé. Je reprends notre progression philosophique. Le sujet est scindé. Je est un autre, pour citer un mot. C'est ça, la modernité, n'est-ce pas ? On n'a plus la simplicité, l'unité de la conscience. Non. Il y a la conscience, il y a l'inconscient. Unbewusst. Tristan, Iseut, Wagner, 5 heures, si ça vous dit.
39:52 Ben oui, moi je ne trouve pas ça long. Quand c'est fini, je dis déjà. 5 heures. Merci. Le dernier mot, le dernier mot de ce torrent de notes, de mots, parce qu'il faisait tout, il faisait le poème, la musique. Le dernier mot, c'est Unbewusst. Inconscient. J'ai dit ce, quand elle-même sombrait dans les flots de l'océan. Oui. Or, pour montrer que le sujet scindé, je l'avais illustré avec un auteur qui n'a jamais entendu parler d'inconscient, tout ça exprès, qui est du flagrant délit, un auteur du XVIIe siècle, qui nous montre très bien que ces personnages, dès qu'ils sont en relation à l'autre, font surgir leur vérité au détriment de ce qu'eux-mêmes pensaient.
40:36 Hippolyte pensait de lui-même qu'il n'était pas fait pour l'amour, il n'était pas fait pour les femmes, il est fait pour la chasse, il est fait pour des histoires de mecs, enfin bref, voilà. Et donc, je relis le passage où il se fait un petit peu arracher son aveu par la petite Aricie, n'est-ce pas ? Je vous rappelle que tout le monde croit, je dis ça pour les nouveaux arrivés, que Thésée est mort. Depuis plus de six mois, éloigné de mon père, j'ignore le destin d'une tête si chère. Je vous avais dit de vous rappeler des six mois.
41:06 En ajoutant, Thomas, il fait des fois que je le dis, que la seule différence entre les mathématiques et la poésie, c'est que la poésie est une science exacte. C'est ce qu'on va voir, n'est-ce pas ? Et même arithmétiquement. Donc, Thésée étant absent, il se trouve que le problème de la succession se pose et donc, c'est la scène où Hippolyte est censée venir dire à Aricie ce qui va se passer.
41:38 Parce que lui, il est quand même candidat à la succession. Il est le fils de Thésée. Le fils de Thésée et d'une ex, la reine des Amazones. C'est un petit côté pas clair. La reine des Amazones chez les Grecs, ça sent un peu la nature. Les femmes. Bon. C'est pas clair. Comme disent les Africains. Ton histoire-là est pas claire. Et puis, il y a le fils de Thésée et Phèdre, le plus légitime, la dernière en date. Phèdre, celui avec lequel le vieux Thésée s'est rangé.
42:08 Après Ariane, il a pris la petite sœur. Il ne se le suffit pas parce qu'il est en train de roder. On ne sait pas où alors il est mort. On ne sait pas très bien. On saura après qu'il est en train du dieu des morts déshonorer la couche. Il est en train de courir près du monde des morts. Et troisième prétendant, qui ça ? Le fils de Phèdre et de la reine des Amazones qui n'est plus dans la course.
42:39 La reine. Le fils est dans la course. Le fils de Phèdre et de Thésée. Et qui ça ? Ah, de vous oublier. Merci. La petite Sainte-Nitouche, l'innocente, la cendrillon, mais qui finit par avouer qu'elle aimerait bien faire souffrir pour la première fois Hippolyte qui n'a jamais approché de femme. Voilà ce que je veux. Voilà ce qu'il mérite. Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte. Oui ? Je vais vous montrer qu'elle a un petit côté sadique elle aussi.
43:10 C'est pas grave. C'est pas délifou. Il n'y a pas de hasard dans le jeu de l'amour. Il y a du hasard. Donc, alors, et là, elle le tient, son Hippolyte, il allait tourner les talons, il est toujours en train de partir, n'est-ce pas ? Et il vient et il fait le collabo. Je vous avais dit, le collabo, c'est un terme politique, je n'exagère pas. Son père, n'est-ce pas, a décimé toute la famille d'Aricie. C'est comme ça qu'il a pris le pouvoir à Athènes. Il a massacré ses six frères. Et la terre humectée but à regret le sang des neveux d'Érechthée.
43:44 Il ne reste plus qu'elle comme survivante et donc il interdit pour des raisons plus ou moins politiques qu'elle ait de la descendance. Donc, aucun homme doit l'approcher. Voilà, c'est purement que Hippolyte, qui est le meilleur parti d'Athènes, n'est-ce pas, et qui pourrait vraiment choisir la fille qui veut comme il veut, il ne s'intéresse qu'à la seule qui est interdite par son père. Ça n'empêche pas toujours, on ferait, de dire que Freud n'a rien compris à la réalité. Enfin, passons. On peut aussi passer à côté de Racine, à côté de tout.
44:15 Bon, donc, ça s'appelle le refoulement. Voilà son aveu, je vous rappelle donc ce qu'on avait lu et j'enchaîne. Vous allez voir pourquoi. Je me suis engagé trop avant, je vois que la raison cède à la violence. Il était venu pour cinq minutes, juste le temps de prendre le bateau pour lui dire vous êtes libre, vous pouvez épouser qui vous voulez. Tout ce qu'a fait mon père, je l'annule. Je me suis engagé trop avant, je vois que la raison cède à la violence puisque j'ai commencé de rompre le silence c'est une tragédie de l'aveu.
44:47 Madame, il faut poursuivre, il faut vous informer d'un secret que mon cœur ne peut plus renfermer. Vous voyez devant vous, non mais regardez-moi, vous voyez devant vous, il a un narcissisme ce gosse, vous voyez, il fait son monument, il érige son monument. Érection vient d'ériger. Vous voyez devant vous un prince déplorable, d'un téméraire orgueil exemple, mémorable. Moi qui, lui avec des subordonnés, moi qui contre l'amour fièrement révolté aux fers de ses captifs ai longtemps insulté, qui des faibles mortels déplorant les naufrages pensait toujours du bord contempler les orages, asservi maintenant sous la commune loi par quel trouble me vois-je emporter loin de moi.
45:33 Je vous avais dit que dans ces deux vers se résume toute la tragédie de l'inconscient. Je croyais être un cas exceptionnel, comme toutes les andouilles, je croyais être unique. Et maintenant, asservi maintenant sous la commune loi, celle de l'amour en l'occurrence, par quel trouble me vois-je emporter loin de moi. Un moment a vaincu mon audace imprudente. Cette âme si superbe est enfin dépendante. Depuis près de six mois, je vous l'avais dit, qu'on y reviendrait.
46:03 Honteux, désespérés, portant partout le trait dont je suis déchiré, contre vous, contre moi, vainement, je m'éprouve. Présente, je vous fuis, absente, je vous trouve. Dans le fond des forêts, votre image me suit. La lumière du jour, les ombres de la nuit, tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite. Tout vous livre à l'envie le rebelle hippolyte. Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus, écoutez bien, maintenant, je me cherche et ne me trouve plus. Je n'interromps pas, j'y reviendrai.
46:35 Maintenant, je me cherche et ne me trouve plus. Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. Je ne me souviens plus des leçons de Neptune. Mes seuls gémissements font retentir les bois et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix. Peut-être le récit d'un amour si sauvage vous fait en m'écoutant rougir de votre ouvrage. D'un cœur qui s'offre à vous, quel farouche entretien ! Quel étrange, captif pour un si beau lien ! Il s'aime bien quand même, hein ! Quel étrange, captif pour un si beau lien !
47:05 Mais l'offrande à vos yeux doit être plus chère. Songez que je vous parle une langue étrangère et ne rejetez pas des vœux mal exprimés qu'Hippolyte, sans vous, n'aurait jamais formé. Là, j'arrête, même si je sais que les messieurs voudraient bien savoir la suite, comment elle va réagir la petite là. Pas seulement les messieurs, les messieurs particulièrement, là ! Non, vous avez vu, maintenant, je vis en commentaire, dis donc, hé, hé, hé ! On s'était arrêté là, n'est-ce pas ? Asservi maintenant sous la commune loi, par quel trouble me vois-je emporter loin de moi.
47:37 Mais maintenant, qu'est-ce qu'on apprend ? Que ça fait six mois qu'il est comme ça ? Je vous avais dit que c'était précis. Or, au début, il avait bien dit six mois, mais pas du tout pour dire qu'il était amoureux d'Aricie depuis six mois. C'était depuis plus de six mois éloigné de mon père, j'ignore le destin d'une tête si chère. Autrement dit, je suis lamentablement amoureux jusqu'à me perdre moi-même. Maintenant, je me cherche et ne me trouve plus. d'Aricie, depuis la première seconde où mon père a disparu. Oui ou non ? Je n'invente pas.
48:07 C'est arithmétique. Regardez la rigueur de ce que Racine nous dévoile ici. Ne pensez pas que Racine a tout agencé. Ce n'est pas un computer. Vous voyez ce que je veux dire ? Comme je vous le dis souvent, il fait mieux que le penser tout ce que je vous dis. Il le dit, Racine. Il exprime la parole. Ça, c'est une des grandes découvertes de Freud. La parole exprime beaucoup plus que ce que en a retenu la seule pensée ou la seule conscience si vous préférez.
48:37 La conscience est partielle et donc elle est partiale. Le vrai est le tout, dit Hegel, n'est-ce pas ? Et donc, la vérité du sujet ne peut pas se réduire à cette partie qui flotte comme l'iceberg, n'est-ce pas ? Au-dessus de la surface qui s'appelle la conscience. qui est le sujet incomplet. Donc, voilà, c'est l'histoire des six mois. Je vous avais dit qu'on en reparlerait, mais regardez ça. On est à l'acte 2, scène 2, donc il y a longtemps qu'il avait parlé des autres six mois.
Pascal, Racine, Kafka : chercher et trouver
49:10 Vous voyez ? La rigueur de... On dirait qu'il y a un sujet objectif dans tout ça. Je passe de Racine à Rimbaud, de Rimbaud à Pascal, comme s'il y avait un sujet commun à tout ça. Alors que ce n'est pas du tout les mêmes personnalités de tous ces auteurs. Il y a un contenu qui s'exprime à travers eux. Et là, on sort du champ psychologique si vous regardez bien. On est tout de même au-delà. C'est le même contenu qui s'exprime à travers des psychologies très différentes.
49:40 Donc, maintenant, moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus, maintenant, je me cherche et ne me trouve plus. Je suis sûr qu'il y en a qui se rappellent quelque chose, cette phrase, à la même époque, pour vous guider. Maintenant, je me cherche et ne me trouve plus. Ça ne vous rappelle pas d'autres auteurs ? Pascal. Bravo. Quelle citation ? Eh, mais Vombard, vous êtes fort, hein ? Le silence de ces espaces infinis, m'effraie. Ah non.
50:10 Non, je croyais que... Non, non. Ah ben, demi-bravo, alors. Vous connaissez ce texte appelé Le mystère de Jésus de Pascal ? Lorsque Pascal meurt, on trouve dans son manteau un papier cousu dans son manteau. bien, le mémorial. Bien, le mémorial. Tu connais la phrase. C'est une des plus célèbres. On trouve... Pascal l'avait caché parce que c'est très personnel, c'est l'expression d'une illumination.
50:43 Le texte, c'est comme ça. Une feuille de papier. Ce 23 novembre, jour de saint, chrysostome, martyr, etc. style de l'époque. Veille de saint, martyr et autres. Depuis environ 21 heures jusqu'à environ minuit et là, à la ligne, en trois lettres grandes comme ça, feu. C'est une vraie illumination au sens physique. Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob. Pas celui des philosophes et des savants.
51:13 Vous voyez, il y a un texte de révélation comme ça. Vous voyez, un des plus grands savants du monde, s'humilie, vous voyez, devant la révélation de la charité. Et un dialogue s'engage entre l'âme et Jésus. C'est lui, Pascal, qui fait les deux, bien sûr. Alors l'âme est très tourmentée sur le pécheur, sa table, on est en plein christianisme. Et Jésus dit tout d'un coup cette phrase qui est restée célèbre, « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. »
51:43 Je vous ai dit que c'est un mystère au sens proprement théologique du terme que cette phrase est incompréhensible, « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. » Vous voyez que cette phrase est étrange. On ne cherche pas à ce qu'on a trouvé par définition. L'argent que je cherche, ce n'est pas celui qui est dans ma poche. L'argent dont j'ai besoin et que je recherche. Ce n'est pas celui que j'ai déjà. Mais là, c'est « Console-toi, tu ne me chercherais pas. » Ça veut dire « Si tu t'inquiètes, si tu me cherches, c'est que tu m'as déjà trouvé. »
52:16 Celui qui est loin de moi, c'est celui qui n'est même pas le besoin de me chercher. Vous savez, c'est la fameuse parabole du pharisien et du publicain. Pardon, je vous fais le catéchisme parce que c'est un moment très complémentaire de la culture grecque avec laquelle nous étions avec Racine. Vous voyez, vous savez, il y a le pharisien qui rentre dans le temple et qui prie comme ça comme un orant, comme on dit, avec les bras écartés, Adonai, Adonai, etc. Et puis, il y a le publicain, ça veut dire le macro à l'époque, je suis corse, le proxénéta, qui n'ose pas rentrer dans l'église à cause de ses péchés et qui est à l'entrée comme ça.
52:48 Et le pharisien, l'accuse, il a tellement péché qu'il n'ose pas venir dans ta demeure. Et Jésus dit « Il est plus proche de moi. » Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. Je vois un rapport, ça s'appelle la théologie négative, je suis en train de vous développer. Dans Pascal, il y a pas mal de théologie négative, c'est-à-dire Dieu présent par son absence. Chez les Grecs, c'est tout le contraire. Vous ne pouvez pas soulever un caillou près d'une source sans qu'il y ait une nymphe en dessous.
53:20 Les dieux sont presque trop présents. C'est ce qui fait que c'est un monde tragique parce qu'on est tout le temps en train d'empiéter sans le savoir sur leur domaine. Et ils n'aiment pas ça, les dieux, n'est-ce pas ? Et Icare, il dépasse un peu en hauteur, pouf, il a empiéter sur le domaine des dieux. Et Oedipe qui cherche trop à savoir, et Icare qui va trop haut, etc. Il n'y a que des hubris, sinon il n'y aurait pas de tragédie, il n'y aurait rien à purger. Catharsis, catastrophe, s'il n'y avait pas eu de faute. Mais là, c'est le contraire, le christianisme.
53:50 Personne ne croit plus à qu'il y ait des nymphes sous les sources, c'est du paganisme, ça. Il n'est pas rien. Dieu n'est nulle part. C'est un terrible athéisme, le christianisme. Si on s'en tient à la terre, il est au-delà. Le christianisme, c'est un matérialisme ici-bas. Vous comprenez ce que je veux dire ? Il a dédivinisé la nature. Ce n'est donc pas un hasard si la culture de l'Occident chrétien est devenue une culture technicienne.
54:21 Parce que tant qu'il y a des nymphes dans les sources, je ne vais pas faire un barrage, j'ai peur. Mais l'écologie revient un peu à ça. La nature se venge avec les inondations, les tsunamis, du mal qu'on lui a fait. Ben oui. On serait tenté de le croire, mais comme dit Nerval, l'ignorance ne s'apprend pas. Donc, c'est important ce qu'on est en train de dire. Théologie négative. Il y a un auteur du XXe siècle que je rapproche de ce mystère « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé.
54:55 Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus, maintenant je me cherche et je ne me trouve plus. » Vous voyez comment Pascal et Racine, les deux jansénistes contemporains, résonnent en contrepoint l'un de l'autre. C'est étrange. Je ne sais pas pas donner le mot. Vous voyez qu'il y a bien un contenu qui cherche à se faire entendre à travers des sujets aussi différents que le grand scientifique Pascal et le courtisan insupportable de susceptibilité et de Racine. Vous pouvez lui dire tous les compliments que vous voulez il s'en foutait, Racine.
55:26 Vous êtes le plus grand, vous êtes le meilleur, oui, oui, bon, ça ne s'en a rien compris. Mais si vous disiez le moindre reproche, il entrait dans les fureurs noires. C'est un sale caractère. Il paraît qu'il aurait été impliqué dans l'affaire des poisons. Je continue un peu dans les rumeurs, les ragots. Vous savez, l'affaire des poisons, c'est grave, dis donc. Il a failli empoisonner le roi. Alors, je ne sais pas si c'est vrai, mais j'avais une copine un peu peste à une époque qui disait « Je suis sûr que c'était vrai. » C'est vrai qu'en vous disait « Imaginez des personnages comme le Néron de Britannicus. »
56:00 Il était capable d'être un empoisonneur, ce type. Bref, pour des personnages aussi différents, avoir la même parole qui se véhicule. Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus, maintenant, je me cherche et ne me trouve plus. Et l'autre qui dit « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. Tu me cherches, donc tu es sauvé. » Et Nietzsche, qui se veut anti-chrétien et qui est chrétien jusqu'à la couenne, couenne d'Allemands, mange beaucoup de porc, l'isolement. Nietzsche fait dire à Zarathoustra à la foule au début.
56:31 Vous savez, le passage est plus célèbre. Ce n'est pas votre péché qui scandalise le ciel, c'est votre satisfaction. Ça, c'est chrétien. Ce n'est pas votre péché qui scandalise le ciel. Faites partout ce que vous voulez, le ciel s'en fout. C'est quand vous êtes satisfait de vous-même, que vous croyez dans le bien, que vous n'avez plus d'efforts à faire, quand vous ne cherchez plus. Voilà. Quand vous ne cherchez plus. Quand vous n'avez plus le Unruhe, dont Leibniz nous dit que c'est le même mot en allemand pour le tic-tac de l'horloge. Ça veut dire inquiétude en allemand. Ruhe, c'est le repos.
57:01 Unruhe, le non-repos. Voilà. Alors, je vous avais dit qu'un auteur du XXe siècle où on retrouve ça. Je vous avais donné le texte. On n'a pas commenté, mais je vous l'avais lu sans trop le commenter. Une page, pareil. Un des plus beaux textes de Kafka. Extrait de la muraille de Chine. Un message impérial. Vous vous rappelez de ce texte ? Un message impérial. L'empereur, dit-on, sans doute l'empereur de Chine, l'empereur, dit-on, Zosactes, l'empereur, dit-on, on n'est jamais sûr, c'est la rumeur, l'empereur, dit-on, t'a envoyé à toi, toi, ombre, toi, c'est vous, lui, moi, ombre misérable, enfouie dans le plus lointain des lointains, sous-entendu, de l'Empire, dans un village de la Chine profonde, l'empereur t'a envoyé à toi un message.
57:51 Comment c'est possible ? C'est quoi ? L'empereur est en train de mourir, d'agoniser, il se fait répéter le message par son messager là, il se le fait répéter à l'oreille, pour être sûr que c'est bien ça qu'il a dicté. Et maintenant, le messager peut partir. devant tous les grands de l'Empire qui regardent le roi mourir, le messager s'en va, il a le signe du soleil sur sa poitrine, ce qui fait que toutes les portes s'ouvrent devant lui, donc il va arriver chez toi et tu vas entendre à bientôt, c'est Kafka qui parle, tu vas entendre bientôt le bruit de son poing magnifique sur ta porte, mais voilà que pour sortir de la salle du trône, il y a encore d'autres salles, et puis encore d'autres cours, et puis encore d'autres palais.
58:29 Je vais très vite, ce n'est qu'une page, il n'arrive même pas à sortir du palais impérial, c'est trop compliqué, c'est long, c'est une belle métaphore de la vie, et même, dit Kafka, et même si par miracle il arrivait à franchir les portes du palais après les dernières cours et les derniers palais, il arriverait dans la ville impériale, mais la personne ne rentre, même pas avec le message d'un mort, c'est désespérant, vous le direz, ça veut dire que, vous voyez, tragédie de la communication, un message n'arrive jamais à destination, même le message d'un mourant, c'est si il y a une urgence, quand vous mourez, vous allez à l'essentiel, vous n'êtes pas dans la com, non, on va vraiment à l'essentiel, et puis il y a la chute, merci d'avoir dit la chute de Rimbaud, ça m'a bien inspiré pour faire ce rapprochement, il y a cette chute, point à la ligne, mais toi, ce toi, au début, on disait, t'as envoyé à toi, misérable, ombre misérable, enfouie dans le plus lointain des lointains, mais toi, tu es assis à ta fenêtre et tu attends le message quand vient le soir,
59:39 si quelqu'un attend le message quand vient le soir, c'est que le message est parvenu à destination, si ça peut vous consoler, je ne sais pas, sur le côté un peu pessimiste du texte, si quelqu'un attend le message, le pot de fleurs n'attend pas mon message, vous comprenez ce que je veux dire, il y a quelqu'un quelque part, ça c'est du même ordre que tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé, c'est ça la théologie négative, n'est-ce pas, voilà, donc, tout ça tiré de l'aveu d'Hippolyte, un récit, je ne sais pas sur son narcissisme, ça c'est le personnage, on n'est pas là pour analyser Phèdre en ce cas, mais pour continuer notre exploration du sujet moderne, bon, et de l'inconscient, et maintenant je passe à l'aveu des aveux, j'avais gardé ce temps fort pour aujourd'hui, je ne voulais pas la dernière fois enchaîner parce que ça aurait été bâclé, sans doute, je ne dis pas le haut singulier, c'est idiot, et ça ne veut rien dire, c'est oiseux, mais l'un des sommets de notre langue, peut-être toute la pièce,
La morale objective d'Œnone et la réponse d'Aricie
1:00:49 mais surtout, ce que je vais vous lire, maintenant, quoi, d'ailleurs quand vous lisez, quand vous relisez Proust, le jeune narrateur, lorsqu'il a, la première fois, ses parents lui ont promis qu'on va aller écouter la Berma, la grande tragédienne de l'époque, censée être Rachel, ou quelqu'un comme ça, bon bref, au théâtre, et, ça sera la Berma, et, et il se récite tout le temps dans sa tête ce passage-là, en se demandant comment elle va le dire, je ne vais pas aller tout déçu, bien sûr, comme toujours, quand on arrive à quelque chose, bon bref, donc, où on en est là ?
1:01:23 Eh ben, entre temps, je vous saute un petit passage où un messager vient de confirmer la nouvelle que Thésée est mort, on verra après que c'est une fausse nouvelle, enfin voilà, d'après le dernier flash, Thésée est mort, et la confidente refait de la politique de Phèdre, un non, et dit à Phèdre, bon, écoutez, bon, vous n'êtes pas si criminel que ça, maintenant qu'il est mort, c'est la morale de l'époque, ça, maintenant que Thésée est mort, vous êtes moins coupable, après tout, votre amour devient un amour ordinaire, vous ne croyez pas, vous allez voir, Madame, je cessais de vous presser de vivre, déjà même au tombeau, je songeais à vous suivre, la fidèle servante, pour vous en détourner, je n'avais plus de voix, mais ce nouveau malheur vous prescrit d'autres lois, votre fortune change, elle prend une autre face, le roi n'est plus Madame, il faut prendre sa place, elle, elle n'est pas dans l'histoire du jupon et d'amour, elle est dans Corneille, elle n'est pas dans Racine, elle a le bon sens populaire antique, il faut faire la politique, ça suffit, oubliez un peu votre histoire d'amour, je veux dire, vous vous rendez compte, il y a votre fils là, si vous ne le défendez pas, c'est l'autre qui va prendre le pouvoir, et moi qu'est-ce que je vais devenir, bon, alors, sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez, esclave s'il vous perd,
1:02:33 et roi si vous vivez, sur qui dans son malheur voulez-vous qu'il s'appuie, ses larmes n'auront plus de main qui les essuie, et ses cris innocents portés jusque aux dieux, iront contre sa mère irriter ses aïeux, vivez, vous n'avez plus de reproche à vous faire, votre flamme devient une flamme ordinaire, ça s'appelle la morale objective, Thésée en expirant vient de rompre les nœuds qui faisaient tout le crime et l'horreur de vos feux, Hippolyte pour vous devient moins redoutable, et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable, dit donc, ça commode de tout, peut-être convaincu de votre aversion, il va donner un chef à la sédition, détromper son erreur, fléchissez son courage, roi de ses bords heureux, Trézène est son partage, mais il sait que les lois donnent à votre fils les superbes remparts que Minerve a bâti, c'est-à-dire Athènes, Athènes pour patronne, Athéna, Minerve c'est le nom latin d'Athéna, vous avez l'un et l'autre une juste ennemie, unissez-vous tous deux pour combattre Aricie, bien sûr, aucune des deux ne sait que Hippolyte est amoureux d'Aricie, et encore moins qu'Aricie écoute complaisamment l'aveu d'Hippolyte, il y en a des catastrophes en l'air, et projet dingue, n'est-ce pas, unissez-vous à Hippolyte contre Aricie, tout ça, à coup, Thésée est mort, voilà ce que j'avais sauté,
1:03:44 parce qu'il y a une scène assez longue, et donc j'en viens, n'est-ce pas, à la scène où, j'ai laissé en suspens la réponse d'Aricie, à l'aveu d'Hippolyte, allez messieurs, je vais quand même vous lire la suite, dont je vous rappelle les derniers vers d'Hippolyte, quel étrange captif pour un si beau lien, mais l'offrande à vos yeux en doit être plus cher, songez que je vous parle une langue étrangère, et ne rejetez pas des vœux mal exprimés, comme dit Nerval, le débutant en amour connaissait bien son rôle, et ne rejetez pas des vœux mal exprimés qu'Hippolyte sans vous n'aurait jamais formé.
1:04:28 À ce moment-là, au moment où il attend une réponse, Théramène arrive et dit « Seigneur, la reine vient et je l'ai devancé, elle vous cherche. » La reine, donc Phèdre, le cherche pour négocier, si on s'unissait contre elle, si oui. Moi, j'ignore sa pensée, mais on vous est venu demander de sa part, Phèdre veut vous parler avant votre départ. De nouveau, question du départ. Phèdre, que lui dirais-je et que peut-elle attendre ? Aricie, « Seigneur, vous ne pouvez refuser de l'entendre, quoique trop convaincu de son inimitié, vous devez à ses pleurs, elle vient de perdre son mari quand même, son père, vous devez à ses pleurs quelque ombre de pitié.
1:05:01 Hippolyte, cependant vous sortez et je pars. Et j'ignore si je n'offense, point les charmes que j'adore. J'ignore si ce cœur que je laisse en vos mains, là, elle interrompt et enfin messieurs, vous allez savoir. Partez, prince, et suivez vos généreux desseins. Rendez de mon pouvoir Athènes tributaires, j'accepte tous les dons que vous me voulez faire. Mais cet empire, enfin si grand, si glorieux, n'est pas de vos présents le plus cher à mes yeux. Ouais ! Ah oui, Hippolyte, il fait ouais, parce qu'il dit, il y a Théramène, amis, tout est-il prêt ?
L'aveu de Phèdre : le bord et Neptune
1:05:33 Ça veut dire les bateaux, la cargaison, l'eau potable, n'est-ce pas, le fret ? Mais la reine s'avance, va, que pour le départ, tout s'arme en diligence, fait donner le signal, court, ordonne et revient, il croit toujours qu'il va partir dans les trois secondes lui, me délivrer bientôt d'un fâcheux entretien. Vous vous rendez compte de tout ce qui précède la scène de l'aveu que je vais vous dire ? Phèdre, à Œnone, le voici. Vers mon cœur, tout mon sang se retire, j'oublie en le voyant tout ce que je viens lui dire. Ah non, c'est pas le moment, alors faites de la politique.
1:06:04 Œnone, souvenez-vous d'un fils qui n'espère qu'en vous. Et maintenant, c'est direct, n'est-ce pas, entre les deux principaux personnages. On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur. On parle d'un prompt départ, ça fait deux actes qu'il essaie de partir. Ça s'appelle une antiphrase. On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur. À vos douleurs, je viens joindre mes larmes. Il a perdu son père, elle a perdu son mari. Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes. Mon fils n'a plus de père et le jour n'est pas loin qui de ma mort encore, elle est malade.
1:06:35 On doit le rendre témoin. Déjà, mille ennemis attaquent son enfance. Vous seuls, pouvez contre eux embrasser sa défense. Mais un secret remords agite mes esprits. Elle a été ignoble avec lui depuis qu'elle est amoureuse, n'est-ce pas ? Elle a même demandé de l'éloigner, à Thésée et tout ça. Donc, c'est un peu bizarre qu'elle lui demande maintenant d'être alliée. Mais un secret remords agite mes esprits. Je crains d'avoir fermé votre oreille à ses cris. Je crains, je tremble que sur lui votre juste colère ne poursuive bientôt une odieuse mère.
1:07:06 Madame, je n'ai point des sentiments si bas. Courtois le gamin quand même. Alors ça c'est terrible. Faites n'importe quoi, vous savez une amoureuse, un amoureux pareil. N'importe quoi comme réponse mais pas l'indifférence. Vous voyez ce que je veux dire ? Haïssez-moi, tout ce que vous voulez. Battez-moi, mais ne me dites pas je m'en fous. J'ai les bateaux qui m'attendent. Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrai pas, Seigneur. Verte la réponse de Phèdre. Vous m'avez vu attaché à vous nuire.
1:07:36 Dans le fond de mon cœur, vous ne pouviez pas lire. Vous voyez comme les phrases prennent un double aspect tout d'un coup. Ils commencent à les gonner là. Dans le fond de mon cœur, vous ne pouviez pas lire. L'inconscient commence à se frayer un chemin. Autre que celui de la politique. À votre inimitié, j'ai pris soin de m'offrir au bord que j'habitais. Je n'ai pu vous souffrir. À ceux qui s'intéressent vraiment à la précision poétique, je leur demande de relire Phèdre et de compter. De compter. Calculemus, comme disait Leibniz C'était sa devise quand il y avait un problème.
1:08:06 Calculons. Comptez combien de fois il y a le mot bord dans cette pièce. Quoi de plus périlleux qu'un bord. Vous vous rendez compte ? Un bord. Un bord, ça transite d'un truc à l'autre. C'est peut-être le bord d'une falaise, le bord d'une rivière, le bord du balcon. C'est toujours un passage, elle est trop autre, le bord des dons. Le bord, la rive. L'homme navigateur et la femme riveraine.
1:08:38 Dites-on, au bord que j'habitais, je n'ai pu vous souffrir. Au bord que j'habitais, je n'ai pu vous souffrir. Je n'ai plus vous déclaré, j'ai voulu par des mers en être séparé. J'ai même défendu par une expresse loi qu'on osât prononcer votre nom devant moi. Si pourtant, à l'offense, on mesure la peine, si la haine peut seule attirer votre haine, jamais femme ne fut plus digne de pitié et moins digne, Seigneur, de votre inimitié. Hippolyte. Hippolyte, je vous le dis avant, pour qu'on puisse je vous dispense de perdre du temps à rechercher le sens parce qu'il est assez clair et qu'on soit à la musique des vers, mais il va dire le pire de ce qu'elle peut entendre.
1:09:19 Il va dire, ben oui, vous êtes ma belle-mère, une belle-mère, c'est toujours un peu conflictuel, avec son beau-fils, ça va, il y a pire. Des droits de ses enfants, une mère jalouse pardonne rarement au fils d'une autre épouse, madame, je le sais. Les soupçons importun sont d'un second hymène les fruits les plus communs. Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages et j'en aurais peut-être essuyé plus d'outrage. Ah Seigneur, le ciel, j'ose ici l'attester de cette loi commune à voulu m'excepter qu'un soin bien différent me trouble et me dévore.
1:09:49 Doucement fait, il s'aperçoit qu'il se passe quelque chose d'anormal puisqu'il dit, madame, il n'est pas temps de vous troubler encore. Voyez, le encore peut être, je vous ai dit que je n'interprétais pas, donc je laisse les deux sens au choix. Ça peut dire de vous troubler encore, encore plus. Je trouve que vous êtes bien trouble. C'est pas ? Ou bien, il n'est pas encore temps de vous troubler. Peut-être que t'aisé. Peut-être votre époux voit encore le jour. Alors que tout à l'heure, vis-à-vis d'Aricie, il était tout content que son père soit mort.
1:10:19 Peut-être votre époux voit encore le jour. Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour. Et là, écoutez bien, Neptune le protège. Et ce Dieu tutélaire ne sera point en vain imploré par mon Père. Oui, Neptune le Dieu des océans, il va le protéger, son bateau, les tempêtes. Là, il faut quand même des informations. C'est diabolique de précision, tout ça. Au début, la scène entre Hippolyte et Théramène, Théramène avait remarqué, pour lui faire avouer qu'il était amoureux, depuis quelque temps, on vous voit moins souvent orgueilleux et sauvage, tantôt faire voler un char sur le rivage.
1:10:54 Un char, un char, c'est tiré par les chevaux. Tantôt, savant dans l'art par Neptune, inventé, car la mythologie dit que c'est Neptune qui a appris aux hommes à dompter les chevaux. Ça, c'est une donnée mythologique, il faut le savoir. Donc, chaque fois qu'il est avec ses chevaux le char en train de chasser, il est dans les mains du dieu tutélaire de son père. Neptune le protège et ce dieu tutélaire ne sera point en vain invoqué par mon père.
1:11:25 Et, je finis donc la référence au premier acte où le Confident avait dit tantôt savant dans l'art par Neptune, inventé, rendre docile au frein un coursier indompté. Et ceux qui connaissent la pièce savent comment Hippolyte mourra. Il mourra mutilé, lacéré, piétiné par ses propres chevaux. C'est diabolique de logique. C'est-à-dire par les symboles même, le totem, si vous préférez, l'allié totémique, pour parler à l'africaine, de son père, le cheval.
1:11:55 Il y a eu, mais là, peut-être Aliocha le sait, il y a eu une version de Phèdre au cinéma, je ne sais plus par qui, qui est censée être contemporaine où le héros meurt dans un Aston Martin ou un Jaguar. Ce n'est pas mal vu. D'abord, parce qu'on dit une voiture, de 350 chevaux, je veux dire, ce n'est pas mal vu. Parce que le père était coureur automobile. Voilà, c'est pour vous dire symbolique ça, on peut varier les trucs. Bon. Et là, vous voyez, Neptune le protège. Hippolyte se rassure. Hippolyte, Thésée, Thésée de vivant. Neptune le protège, il ne sait pas encore, n'est-ce pas, que son père va le maudire, n'est-ce pas, en le confiant sa vengeance à Neptune, c'est-à-dire à celui qui a appris aux hommes dans l'art, par Neptune inventé, rendre docile aux freins, coursier indompté.
1:12:40 Alors, Neptune le protège, et ce dieu tutélaire ne sera pas en vain, imploré par mon père. Bref, Thésée peut-être encore vivant. Réponse de Phèdre. On ne voit point deux fois le rivage des morts, Seigneur. C'est un indicatif. Puisque Thésée a vu les sombres bords, en vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie, et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.
1:13:10 L'Achéron, c'est le fleuve des enfers. Quand on est mort, on est mort. Mais ce qui est étrange, c'est en vain vous espérez, elle devrait dire en vain nous espérons. N'est-ce pas ? Lui, il pleure son père, elle perd son époux. Vous voyez l'aveu, la parole, échappe à la pensée. En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie, c'est terminé votre papa. Maintenant, on est seuls tous les deux. En vain, c'est fantastique ce passage, n'est-ce pas ? On ne voit point, on ne, fait dire à Phèdre, on ne voit point deux fois le rivage des morts, Seigneur.
1:13:40 Puisque Thésée a vu les sombres bords, en vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie, et l'avare Achéron ne lâche point sa proie. Que dis-je n'est point mort puisqu'il respire en vous ? Toujours devant mes yeux, je crois voir mon époux. Je le vois, je lui parle, et mon cœur, je m'égare, Seigneur. Ma folle ardeur, malgré moi, se déclare. Je ne crois pas si bien dire. Hippolyte fait un pas en arrière dans une bonne mise en scène. Je vois de votre amour l'effet prodigieux. A l'époque, prodigieux, c'est comme la merveille, ça veut dire qu'il y a quelque chose de pas normal.
Phèdre amoureuse de Thésée jeune
1:14:13 Je vois de votre amour l'effet prodigieux, tout mort qu'il est, Thésée, est présent à vos yeux. Toujours de son amour, votre âme est embrasée. Et là, commence le sommet de notre langue. J'en parle au singulier maintenant. Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers. Puisque le bruit court, rôde, qu'il est en train de rôder autour des enfers. Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, volage adorateur de mille objets divers, qui va du Dieu des morts, déshonorer la couche.
1:14:46 Mais fidèle, fière, même un peu farouche, charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, tel qu'on dépeint nos dieux ou tel que je vous vois. Donc, on a enfin le secret de cette pièce. On a enfin l'objet du désir de Phèdre. Est-ce que vous devinez lequel ? Elle est en train de le formuler. Quel est l'objet idéal de désir pour Phèdre ? Bien, Thésée, jeune, c'est-à-dire, précisément, la seule chose, complètement impossible, l'ordre du temps est irréversible.
1:15:24 Un Thésée qui aurait l'apparence actuelle d'Hippolyte, mais un Hippolyte qui ne serait pas seulement à chasser le sanglier, mais qui aurait affronté le Minotaure, qui aurait emballé toutes les filles de Crète, n'est-ce pas ? Et bien, et voilà ! Et dans tout l'univers, n'est-ce pas, respirerait les louanges et l'admiration. L'impossible, l'objet du désir, l'impossible, le passé, qu'elle vit au présent comme une hallucination. Et des cliniciens ont étudié le texte à la demande de littéraire et ont trouvé que c'était admirablement restitué, du point de vue clinique, du point de vue psychiatrique, l'hystérie, voire même le syndrome maniaco-dépressif.
1:16:04 La façon dont Phèdre oublie qu'elle est venue pour son fils, pour les problèmes de succession, n'est-ce pas ? Et se laisse aller à son hallucination. Elle a devant elle, Thésée jeune, c'est-à-dire celui qui a été l'amant de sa sœur, Ariane, n'est-ce pas ? Donc, je l'aime non point telle que l'ont vu les enfers, Thésée grisonnant, volage adorateur de mille objets divers qui va du dieu des morts déshonorer la couche, mais fidèle, Thésée fidèle, mais fière, et même un peu farouche, charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois.
1:16:40 Il avait votre port, vos yeux, votre langage, cette noble pudeur colorait son visage. Lorsque de notre Crète, il traversa les flots, pardon de m'arrêter, il faut arrêter, parce que c'est une telle beauté, mais enfin, regardez les temps de verbe, ça commence au présent, elle est dans l'hallucination. N'est-ce pas ? Toujours devant mes yeux, je crois voir mon époux, je le vois, je lui parle, et mon cœur, je m'égare, Seigneur, etc. Après, c'est l'imparfait, n'est-ce pas ? Il avait votre pudeur, vos yeux, votre visage, le temps du passé qui ne reviendra plus, du bonheur, de la longue durée.
1:17:14 Et tout d'un coup, l'acte, l'acte héroïque du Minotaure, n'est-ce pas ? C'est-à-dire, le passé simple. Lorsque de notre Crète, il traversa les flots, dignes sujets des voeux des filles de Minos, que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte, il était bébé ? Des héros de la Grèce, assembla-t-il l'élite ? Là aussi, je fais une petite interruption pour vous rappeler que ma thèse selon laquelle le meurtre du Minotaure n'est pas seulement une histoire pour les enfants, de conte, mais que, historiquement et politiquement, ça vient sanctionner l'émancipation des Grecs par rapport au joug crétois.
1:17:49 Historiquement, ça correspond tout à fait à la séquence puisque les crétois régnaient maîtres sur les mers bien avant qu'Athènes ne soit une puissance. On le voit ici, Thésée, il partait pas tout seul, s'amusait à faire le rigolo comme dans un film hollywoodien. Il a assemblé l'élite, comme elle dit, des héros de la Grèce. Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi, trop jeune encore, ne pûtes-vous alors entrer dans le vaisseau qu'il a mis sur nos bords ? Et là, les modes de verbe, et pas seulement les temps changent, par vous, aurait péri le monstre de la Crète.
1:18:22 Voilà ce qui manque à Hippolyte, d'avoir dompté les monstres comme le minotaure. Le minotaure tué par Hippolyte, c'est terrible. Elle est pathétique, Phèdre, elle est d'une innocence, je trouve. Enfin, passons. Par vous, aurait péri le monstre de la Crète, malgré tous les détours de sa vaste retraite. Le labyrinthe. Pour en développer l'embarras incertain, ma sœur du fil fatal eût armé votre main. Mais non, dans ce dessein, je l'aurais devancé. L'amour m'en eut d'abord inspiré la pensée.
1:18:54 M'en eut d'abord inspiré la pensée. C'est moi, prince, c'est moi, dont l'utile secours vous eut du labyrinthe enseigné les détours. Que de soin m'eût coûté cette tête charmante un fil n'eût point assez rassuré votre amante. Parce que dans l'histoire d'origine primitive, Ariane confie le fil à Thésée, mais il reste à la surface. Faites, regarde, moi je vais plus loin, moi je descends avec vous. C'est moi, prince, c'est moi, dont l'utile secours vous eut du labyrinthe enseigné les détours.
1:19:26 Que de soin m'eût coûté cette tête charmante un fil n'eût point assez rassuré votre amante. Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, moi-même devant vous j'aurais voulu marcher. Et Phèdre, au labyrinthe, avec vous descendu, se serait avec vous retrouvé ou perdu. Merci. Et à l'époque, tout le monde savait ce que c'était qu'une fille perdue, n'est-ce pas ? Se perdre avec Thésée au fond du labyrinthe. On a changé d'inconscient.
Thésée héros libérateur et le cycle thébain
1:19:57 C'est pour ça que je tenais à cet aveu-là. On n'est plus dans l'inconscient psychologique freudien. On est dans l'ordre historique. On est dans ce que Michel Clouscard appelle l'inconscient de l'inconscient. Ce qui est inconscient même pour les freudiens. L'histoire, les rapports de classe, la politique, le social. On est là. Lorsque de notre Crète, il traversa les flots dignes sujets des voeux des filles de Minos. Ça veut dire que avant même qu'on le voit, Thésée, quand il était encore sur le bateau qui vient d'Athènes et qui se dirige, qui fait route vers la Crète, déjà, les filles de Minos sont amoureuses de lui.
1:20:39 Dignes sujets des voeux des filles de Minos. Il est précédé par sa légende. Parce que comme Héraclès, il a accompli l'état d'exploit qui consiste à purger la terre des monstres qui empêchent l'homme d'y habiter. C'est ça le point commun d'Héraclès, et de Thésée. C'est pour ça qu'ils étaient considérés comme des demi-dieux, des héros. Ils ne sont pas des dieux puisqu'ils meurent. Ils meurent même tragiquement si vous pensez à Héraclès et à Thésée. Mais tout de même, je veux dire, ils sont considérés comme des dieux tutélaires.
1:21:11 Vous savez que Thésée est le dieu tutélaire d'Athènes. Je ne sais pas si vous le savez, mais il y a un linkage, pardon de parler à l'anglo-saxonne, mais il y a un lien qui est le cycle redoutable. Et le cycle thébain, celui d'Oedipe, le plus tragique qui soit, peut-être pas le plus troublant, le plus mystérieux, mais en tout cas le plus tragique qui soit, celui d'Oedipe. Lequel ? Vous le savez sans doute.
1:21:41 Il y a Œdipe roi et puis la suite, c'est ? Bien, Œdipe à Colone. Il y a une suite. Œdipe roi se termine comme vous le savez, n'est-ce pas, comme le polar absolu, parce qu'il n'y a aucun auteur de roman policier qui aurait jamais imaginé que le coupable, c'est celui qui mène l'enquête et en toute bonne foi. Qui croit vraiment que le coupable est à l'extérieur. Bien, et lorsqu'il connaît la vérité, vous savez qu'il s'arrache les yeux.
1:22:13 Belle condamnation de l'empirisme, ces yeux qui ne m'ont pas servi à voir la vérité. À quoi ils m'ont servi ? La vérité était à l'intérieur, les yeux ne sont pas faits pour voir ce qui était à l'intérieur. Et donc, il est condamné à ce qu'il y a de pire pour un grec, puisqu'il a commis le crime le plus monstrueux, tuer son père, épouser sa mère. Le pire pour les grecs, ce n'est pas la mort de ça, c'est les héros. Mourir sur le champ de bataille face aux perses, ce n'est pas ce qu'il y a de pire. Par contre, les grecs, ce n'est pas les écolos, c'est le contraire. On fuit la nature pour se réfugier dans la cité.
1:22:45 Polis. Or, il est condamné à errer de cité en cité. D'être un vagabond cité en cité. Il est banni au sens propre. Vous savez que c'est de là que vient un banlieue. qui sont bannis à la périphérie. Qui n'ont pas le droit de cité. Terrible la langue, quand même. Mais oui. Et il erre comme ça en s'appuyant sur sa fille Ismène, qui lui sert de sens.
1:23:18 Pour lui, elle a des yeux, des oreilles. Qu'est-ce que c'est là ? Vous n'avez pas vu ce film Parfum de Femmes ? Avec Vittorio Gassman, il s'appuie d'un aveugle dragueur comme ça. Un vieux de 60 ans dragueur. Magnifique film. C'est bien ça, le scénario. Et avec un jeune comme ça qui s'appuie, qui est un jeune qui est payé pour l'aider un petit peu dans la vie. Comment est-ce que ça ? Bon, non, Œdipe est quand même pas comme ça. Mais enfin, il s'appuie sur sa fille pour savoir tout ce qui se passe autour de lui au niveau sensible.
1:23:49 Bon, soyons clairs, il arrive à la fin. Cette vie douloureuse. Œdipe, n'est-ce pas ? Il arrive dans les environs d'Athènes et en fait, Thésée, dans la mythologie, était chef d'Athènes à l'époque. C'était le tout début d'Athènes historiquement. Et Thésée est celui qui va autoriser Oedipe à venir mourir sur le territoire d'Athènes. Ça finit dans l'apaisement, histoire d'Oedipe. Pour en savoir plus, lisez la fin d'Oedipe à Colone.
1:24:20 Sophocle. Donc voilà, il y a un lien entre le cycle thébain et le cycle crétois qui l'eut cru. J'étais en train de dire que nous avons changé d'inconscient. Ça, vous ne le trouverez pas dans beaucoup de manuels puisque c'est une découverte qui date d'une trentaine d'années, n'est-ce pas ? Je pense à Michel Clouscard, celle de l'inconscient, de l'inconscient. Je fais quelques petites causeries sur Marx qui s'appelle Marx-Plage sur Internet.
L'inconscient de l'inconscient selon Clouscard
1:24:51 Si ça vous intéresse, vous verrez que je développe un peu ce concept. On n'est pas là pour ça, donc je ne peux qu'y faire allusion ici. Mais simplement, ce que veut dire Clouscard, c'est que Freud reste encore dans la configuration bourgeoise et psychologique de l'affaire. Car l'inconscient individuel, la cellule familiale, le triangle, dit « œdipien, papa, maman, le gamin ». C'est pas ? Alors que lorsque Racine dit dans la préface à Phèdre, je crois que je vous l'avais indiqué pour autre chose, mais enfin, lorsqu'il dit « oui, j'ai transformé un petit peu la donne »
1:25:27 parce qu'il y avait une tragédie de Sénèque sur le même sujet, Hippolyte et Aricie, Phèdre et Hippolyte, pardon, il dit « oui, dans la tradition, chez Sénèque par exemple, c'est Phèdre qui calomnie, qui fait croire à Thésée que c'est Hippolyte qui lui a poussé l'attaque, qui l'a dragué ». Alors que là, dans la version de Phèdre, c'est la servante qui dit « dites qu'il vous a, on le croira, personne ne le croira lui, n'est-ce pas, on ne vous soupçonnera jamais, et donc le mensonge sera crédible ».
1:26:01 Pour justifier cette transformation, Racine dit « j'ai pensé que la calomnie était une chose trop vilaine pour être mis dans la bouche d'une princesse, et qu'elle était mieux à sa place dans celle d'une servante ». Tranquillement ! Racine n'est pas plus conservateur, à son époque, vous savez que les gens qui traînent à Versailles, mais c'était dans les mœurs de l'époque. De nature, on est vil ou on est noble, et que tous les vous disent que la calomnie, c'est bon pour les servantes, une princesse, elle calomnie pas. Ça s'appelle un inconscient de classe, voilà ce que dit Clouscard.
1:26:33 Ça n'a rien à voir avec la sexualité, là. C'est le contraire. Quand je dis que ça n'a rien à voir, je me corrige. Ce n'est pas déterminé par la part de sexualité qu'est dans l'inconscient, c'est la sexualité dit Clouscard qui est déterminée par l'inconscient de classe. Lorsque de notre Crète, il traversa les flots dignes sujets des vœux des filles de Minos, la libido des filles de Minos est excitée par la réputation de Thésée, par son aura historico-politique, héroïque, si vous préférez. tout de même.
1:27:06 Vous avez le strict équivalent dans le Crépuscule des dieux de Wagner lorsque Gutrune, cette greluche, entend parler de Siegfried. Pardon, excusez-moi, j'ai l'armature. Non, non, non, elle a un rôle, il y a des femmes magnifiques. Personne n'a fait des femmes aussi magnifiques que chez Wagner. Regarde la Valkyrie. Quand même, c'est autre chose. Celle que son père punit pour avoir fait ce que lui n'a pas pu faire. Eh bien, la Gutrune, les bonnes runes, ça veut dire en allemand. Vous savez, les runes, c'est les écritures anciennes scandinaves.
1:27:38 Vous savez, les bonnes runes, les bonnes écritures. Bon, son frère est impuissant et elle, elle n'a pas de mec. C'est comme ça. Il va se servir de Siegfried pour aller capturer la Valkyrie et l'offrir au roi. Bref, c'est histoire à dormir debout. De toute façon, avec le casque qui permet de changer de forme, tout ça, c'est passionnant, mais c'est trop long. Et ce qui est intéressant, c'est qu'elle est éperdument amoureuse de Siegfried alors qu'elle ne l'a pas encore vue.
1:28:08 Mais il est précédé. On sait que c'est lui qui a tué le dragon et qui a ravi le trésor du Nibelung. Rien à voir avec la sexualité au départ. Mais la sexualité va être déterminée par l'inconscient de classe. C'est ça qui nous manquait dans les aveux précédents. Et que cette extraordinaire scène que je viens de vous lire, extraordinaire parce que elle confirme, et c'est pour ça que je fais un détour par le poétique, ce n'est pas du tout pour m'évader, c'est le contraire. c'est que la scène la plus belle du point de vue strictement poétique, je l'ai dit tout à l'heure, le strictement poétique a un élément musical qui en principe ne doit rien au sens, vous vous rappelez.
1:28:48 J'essaye de rester cohérent. la scène la plus belle au niveau poétique est celle qui fait surgir le contenu le plus profond. Voilà une très belle dialectique pour ceux qui ont une réflexion esthétique. Pour ceux qui, vous voyez, que ça évite soit la tentation formaliste, c'est-à-dire de croire que la forme est indépendante de son contenu, c'est la tendance un peu du structuralisme contemporain, surtout dans les années 70, n'est-ce pas ?
1:29:21 Avec la toute puissance de signifiant indépendamment de tout signifié, ça c'était l'époque des Lévi-Strauss, des Lacan, etc. Et aussi le contraire, l'injection arbitraire de sens, n'est-ce pas ? L'interprétation qui veut absolument dire qu'une œuvre est belle parce qu'elle a des sentiments qui sont nobles, etc. Et là, je vous renvoie à Baudelaire qui parle de l'hérésie de l'enseignement, qu'une poésie n'est jamais belle parce qu'elle parle de choses belles. Elle est belle par elle-même. Heureusement qu'elle a été passée par l'art pour l'art pour ça.
1:29:52 Voilà. Donc, on en a une illustration dans cet aveu de Phèdre à Hippolyte qui est, je vous dis, un des sommets de notre langue mais qui est en même temps celui qui fait affleurer le contenu le plus profond. Sans doute complètement à l'insu de l'auteur lui-même, n'est-ce pas ? Mais il est clair ici que tout est dit et qu'elle est en train de vivre comme une hallucination, une geste historique qui s'est réellement déroulée la génération précédente.
1:30:22 À l'époque où c'était Thésée qui avait l'âge d'Hippolyte, n'est-ce pas ? C'est-à-dire l'acte qui a libéré les Grecs du joug crétois. C'est ça qui faisait la séduction de Thésée. Et c'est pour ça que si on pose la question de qui est amoureuse Phèdre, tout le monde va dire d'Hippolyte au point qu'elle oublie de défendre son fils qui a été venu pour les problèmes de succession, moi je vous dis qu'elle est amoureuse de Thésée. Mais de Thésée, jeune, oui, c'est-à-dire d'un Thésée qui n'est plus là. C'est là qu'elle a un pathos pour revenir au champ clinique.
Questions : Hippolyte, Thésée, le cercle et le bord
1:30:57 Elle a un pathos. Elle ne peut pas savoir que le temps est passé. Voilà. Et si je fais une pause, oui, très bien, demi-heure, à peu près. Et pour qu'on ait un peu plus de temps qu'habitude pour les questions parce que le matériau remué était assez riche donc je suis à vos dispositions. On peut très bien partir des questions de la dernière fois sur les trois étapes du moi.
1:31:30 Je me rappelle parce que je veux dire en revisionnant, je me suis aperçu que la fin était venue un peu rapidement. Vous savez, le moi classique c'est à partir de fait que j'avais rappelé de même qu'il y avait les trois étapes du langage. Il y avait le moi classique celui dont Pascal dit le moi est haïssable. On ne parle pas de ce qui est singulier dans l'art classique. Et puis il y a l'antithèse, le moi romantique. Hugo, quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Donc je vous parle de moi tant que je veux. Et enfin, la synthèse, je est un autre de Rimbaud.
1:32:04 Donc voilà, ça fait partie quand même de notre lecture commune de tout ça. Donc quand je vous dis des questions, on n'est pas obligé de poser des questions sur ce que j'ai dit il y a dix secondes. J'ai juste une question sur la différence entre Thésée et Hippolyte. Parce que justement, Thésée, donc on ne voit pas, mais dont on sait qu'il excite les filles même sans être là, c'est-à-dire qu'il n'a pas besoin de dire qu'il est amoureux. Il a le choix. Parce qu'Hippolyte est dans la situation inverse.
1:32:36 et il essaie de rester au sud, mais il dit c'est toujours que moi, je suis obligée de plonger et je n'ai rien pu faire qui fasse que tu me cherches sans que j'ai à chercher. quand on parle de ça. On revient un peu à moi-même pour tout fruit de mes soins superflus. Maintenant, je me cherche et je ne me trouve plus. Effectivement, parce qu'on le prend, Hippolyte, au moment où on est au stade intermédiaire, c'est-à-dire, je reviens souvent, je parle toujours de sanglier, ça peut être des cerfs, peu importe, mais la chasse est chez lui le substitut des monstres, de la traque des monstres chez le père.
1:33:20 Mais en même temps, c'est un succédané, c'est un entraînement. Un peu comme un gamin joue avec les soldats de plomb avant d'être sur le vrai champ de bataille. Je veux dire, donc ça répond en partie à ta question. La grande différence, elle est là. Maintenant, il n'y a pas de destinalité qui oblige Hippolyte à être sur les traces de son père. Je crois même qu'il est un peu bloqué, moi je le sens, c'est un peu ce qui ressort de ce que tu dis aussi, que la réputation de ce père l'inhibe et lui font passer plus de temps, peut-être à la chasse et pas assez à la cour, à la politique, à une vie d'homme normale, disons.
1:33:55 Au sens statistique du terme, pas au sens normatif. Au moment qu'il a mis le doigt en parlant comme ça à Aricie, c'est comme ça, qu'elle s'appelle ? Aricie. Comment tu l'as appelé ? Aricie. J'ai eu l'absence. Oui, oui. Mais il a mis le doigt parce qu'il a cru que le père était mort, quand même. C'est comme ça le déclencheur. C'est même le déclencheur de toute l'affaire. Si j'avais un tableau, là je n'en ai pas aujourd'hui. Mais essayez, ce n'est pas difficile à faire, ce n'est pas trop abstrait.
1:34:27 Toute cette structure de cette pièce, ce n'est pas seulement dans Phèdre, c'est même la structure de tout classicisme au sens fausse, peut-être même de toute hélénité. Parce que la Grèce, c'est toujours le modèle, n'est-ce pas, pour les classiques. C'est celui de ce fameux modèle qui n'est pas chrétien, si vous voulez. Sans lequel on ne peut pas comprendre non plus la différence moderne, chrétienne, romantique par rapport à classique, antique, grecque. A savoir, prenez un cercle. J'allais citer Ionesco. Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux. Non, ce n'est pas ça. Prenez un cercle, mettez au centre un soleil, un foyer.
1:35:03 Et ce centre, c'est le pouvoir, c'est Thésée, en gros. C'est Athènes. Le pouvoir, c'est la cité. Le cercle, c'est la périphérie de la cité. Au-delà, au-delà de la périphérie du cercle, au sens géométrique, il y a les forêts, la chasse. Vous voyez, c'est un domaine périlleux dans lequel s'ébat Hippolyte. Et quand Phèdre, je ne voulais pas citer, mais il y a un passage, vous l'avez dit que ne suis-je assise au loin dans la carrière suivre un char volant dans la poussière quand elle rêve d'être près d'Hippolyte dans les forêts, etc.
1:35:38 Elle aussi, elle est tentée par la démesure, par franchir le cercle où on doit tout se trouver, la sociabilité, la cité, la police, la politicité, l'homme zôon politikon, je ne sais pas, pour aller vers, et ça c'est typique du monde moderne, romantique, chrétien, vers l'excentricité, au sens strict, ce qui est loin du centre. trop loin du centre. C'est ça la structure. Prenez ce cercle, relisez la pièce et écrivez sur votre schéma ce qui est dans ce cercle et ce qui est au-delà.
1:36:13 Vous allez être surpris. Toute la pièce s'ordonne très bien. Et vous allez voir que l'essentiel, le plus important, et c'est en ce sens que la pièce n'est pas romantique, n'est pas moderne, dire n'est pas chrétienne, bref, c'est la périphérie elle-même. Elle se situe presque entièrement sur le cercle lui-même, dans l'extrême tension. On dirait aujourd'hui borderline. N'est-ce pas ? Et c'est pour ça, je tiens, j'y reviens à la fréquence du mot bord, dans cette pièce.
1:36:44 Tout se passe à chaque fois au bord. Au bord de quoi ? De l'excentration, précisément. N'est-ce pas ? Au bord, en deçà duquel on est trop dans la norme, au-delà duquel on n'est plus assez. Et on est menacé par l'hubris. L'hubris, c'est ce qui est au-delà du cercle monstrueux, n'est-ce pas ? Donc, vous voyez, quand Hippolyte fait allusion à ces bateaux qui ont les voiles gonflés par le vent avec les cordes qui sont tendues à craquer les cordages et qui n'attendent que lui pour embarquer, on est à la périphérie.
1:37:20 Là, tendu. À la limite de faire éclater l'unité. de lieu. Mais sans qu'elle n'éclate. Et, pourquoi je fais interesse à cette notion de bord maintenant, c'est la mort de Thésée qui sème la panique. Parce que, dès le départ, le fait que ce foyer soit éteint et qu'il soit absent, dès la première scène, depuis plus de six mois éloigné de mon père, fait que le foyer n'est plus là, les forces centrifuges l'emportent sur les forces centripètes.
1:37:52 c'est que tous les hubris se dévoilent. Cette cascade d'aveux n'est pas un hasard. Sans doute, il n'aurait jamais eu lieu dans la présence de Thésée. Thésée régnant Donc, vous voyez, le lien au collectif n'est pas périphérique dans cette œuvre. Je veux dire, c'est une espèce de théâtre d'ombre dans lequel le centre, c'est quand même la cité.
Langue homogène, jambe grecque et jambe chrétienne
1:38:28 Alors, bien sûr, il s'agit ici d'une cité très homogène du point de vue social, celle de la cour versaillaise, extrêmement codée. Il est évident que tous les spectateurs, tous les auditeurs de Racine à l'époque connaissaient par cœur la mythologie dont je vous parle. Donc, il n'a pas besoin d'explicité, etc. Il se contente de faire des allusions d'où le côté parfait de la réalisation, n'est-ce pas ? C'est tout le contraire de notre société où il faut s'adresser à mille publics différents dans la même émission.
1:39:02 N'est-ce pas ? Depuis l'agrégé de lettres jusqu'au caillera des cités. Je n'ai pas dit qu'ils étaient nuls. Ils n'ont pas les mêmes compétences. Et il faut trouver, n'est-ce pas, idéologiquement, politiquement, une communication qui satisfasse les deux. N'est-ce pas ? Ce qui autorise certaines gymnastiques épouvantables. Voilà. Dans l'éclat, il y a l'homogénéité d'une langue. Ça, il ne faut pas en avoir la nostalgie, ça ne reviendra plus. C'est lié à un monde substantiel qui disparaît historiquement.
1:39:35 Celui d'un monde extrêmement homogène socialement. Qui peut être le monde rural à une époque. Parce qu'il y a aussi une parfaite homogénéité dans la ruralité. Je vais dire la langue de la ruralité. Ou l'époque où la classe ouvrière était dans la proximité. Lorsqu'il y avait 35 000 camarades à Billancourt, là où maintenant il y a un musée d'art moderne. Ben oui. L'art moderne en arme de sélection, je vous le dis. L'esthétisme, c'est un praxis comme le symbole sur Billancourt.
1:40:07 enfin, ce n'est pas mon sujet. À ce moment-là, on ne parlait pas des migrants, du travailleur immigré. Non ! Parce que Abdallah était avec Jean-Michel au Turbin. Ils faisaient les mêmes grèves, ils avaient les mêmes avantages quand ils avaient la victoire. Vous voyez, ils étaient camarades. C'était les rapports de classe qui comptaient. Ce n'étaient pas les rapports d'identité, de religion, de trucs, de voile, de je ne sais pas quoi. et autres tartufferies au sens propre. Tartuffe, c'est une histoire de religion.
1:40:39 Voilà. C'est important ce que je suis en train de dire. Il y a comme ça des... C'est tout le problème que je vous l'avais signalé une fois. Je ne sais pas, c'était le jugement d'Hippolyte sur Hegel, n'est-ce pas, à propos de la philosophie du droit. Où Hippolyte l'avait vu avec cette distance et cette bonté qu'il caractérisait pour mettre tout le monde d'accord. et qui, je vous rappelle, qu'Hippolyte, pour ceux qui ne savent pas, est le premier, un des tout premiers qui a introduit la philosophie de Hegel en France, surtout l'après-guerre avec la traduction de la phénoménologie.
1:41:10 Mais enfin, lorsqu'il dit Hegel, on peut discuter ses solutions, on ne peut pas être d'accord, mais personne ne peut nier qu'il a posé les problèmes de notre modernité, à savoir comment concilier notre jambe grecque et notre jambe chrétienne. C'est difficile de ne pas boiter et de marcher normalement avec une jambe qui veut aller à gauche et l'autre qui veut aller à droite. Avec une jambe qui est dans la mesure, dans le parthénon, ne pas aller trop haut, ne pas aller trop ceci, ne pas trop pour vouloir en savoir comme Oedipe, n'est-ce pas ?
1:41:45 Et au contraire, celle du clocher, du minaret, parce que l'islam aussi, c'est la transcendance, c'est les religions du livre, n'est-ce pas ? Comme le judaïsme, comme le christianisme, comme cette modernité qui nous est venue du désert. Et j'invente rien. Mais le lieu n'était autre que le désert, comme dit Hölderlin dans un poème, n'est-ce pas ? Et tel Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que le fils de l'homme soit élevé, n'est-ce pas ? Parce que si l'homme ne passe pas par le désert, il va croire que c'est la nature qui est à sa disposition.
1:42:16 À Tahiti, on peut être naturaliste. Non. Enfin, vu de loin, vu de Gauguin, quoi. Je dis ça parce que Gauguin, vous savez qu'il a fini ses jours là-bas. C'est l'époque où on cherche la lumière. On en a marre de l'impressionnisme du flou d'Île-de-France. C'est beau. Là, il y avait une réaction. Ça va, ça vient. Et donc, il y en a un qui descend à Arles, Van Gogh, la lumière du midi, crue. là.
1:42:47 C'est plus impressionniste, ça. Puis il y a Cézanne à Aix-en-Provence. C'est des lumières. Ce n'est pas une lumière d'Île-de-France. Puis il y a des un peu moins connus à L'Estaque, tout ça. Vous connaissez tout ça. Très bien. Et puis il y en a qui va jusqu'à Tahiti. Quel est son dernier tableau ? Qui le sait ? Ou plutôt, quel est le sujet ? Je ne montre pas le titre. Son dernier tableau. Un village breton sous la neige. Peint à Tahiti. Oh ! À la même époque, presque, enfin un petit peu avant, Rimbaud écrit Le Bateau ivre, 17 ans.
1:43:26 Toutes les mers du monde, l'aventure absolue, n'est-ce pas ? Dispersant, gouvernail et grappin. Rien qui le retient, n'est-ce pas ? Et qui au milieu du poème se retourne. Moi, moi, fileur éternel des immobilités bleues, je regrette l'Europe aux anciens parapets. Voyez, le même mouvement. Je vous ai dit qu'il y a un contenu qui se cherche à travers des personnalités psychologiquement différentes. Je reviens au fait qu'on est sortis de Freud et de champ psy.
Freud et le symbole : le haut et le bas
1:43:56 Mais en y étant passé, je ne sais pas comment on ferait ou comme Deleuze, l'anti-Oedipe. Non, c'était un progrès fantastique d'avoir compris que je est un autre. Freud, merci. D'avoir compris l'ordre symbolique qui a quelque chose entre l'âme et le corps, entre l'étendue et la pensée, qu'il y a un impensé qui n'est pas d'ordre mécanique. Un tertium quid, comme il dit très bien lorsqu'il étudie la symbolique. La symbolique, Freud l'a étudiée surtout dans le rêve. Je fais une petite parenthèse intéressante ici.
1:44:26 À propos du rêve, je veux dire. Car ce n'est pas un dogmatique, Freud, c'est quelqu'un qui change tout le temps. Il dit, je dis ça, je retourne en arrière maintenant parce que ça aboutit à une impasse. Bon, voilà. Un peu un opportunisme. J'aime bien ce côté-là chez lui. Il essaie un peu toutes les pistes puisqu'il aborde, un peu comme Christophe Colomb, des mers inconnues avant lui après tout. Il va y savoir par où il faut passer. Donc, pour le rêve, il dit, il y a deux élaborations, il y a deux racines de l'élucidation d'un rêve.
1:44:59 Il y a d'abord l'analyse régressive, n'est-ce pas ? C'est-à-dire à quoi tu pensais, quel rapport avec aujourd'hui, qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui pour voir le rapport entre le rêve, entre le contenu manifeste du rêve, ce qui a été rêvé et le réel de la journée, des jours précédents, etc. Bref, qui n'est valable que dans la vie de celui qui a rêvé. Donc là, on reste dans le champ psy, dans le champ individuel. Et Freud dit, il y a aussi un autre contenu qui est le même chez tous les rêveurs.
1:45:31 Ah ! Dis-donc ! Là, il est allé loin, Freud, à sa limite. Et s'il dit, c'est ça que j'appelle le symbole. Par exemple, quand on rêve du nombre 3, c'est-à-dire pour lui de l'appareil génital masculin, quand on rêve de chute ou quand on rêve, quel est l'inverse de rêver de chute ? Bien ! Rêve de vol ? Ben oui, c'est simple. Le rêve de vol est toujours euphorique quand on fait raconter par le patient, je vais dire.
1:46:01 Ce n'est pas de maladie de rêver. Mais par le sujet. Le rêve de vol est toujours euphorique, le rêve de chute est toujours angoissant. ça n'est pas tout à fait dans le sens de l'érection, la chute. Spinoza disait que tout malheur vient d'une diminution de la puissance et toute joie vient d'une augmentation de la puissance. Vous voyez ? Ça se fait écho quand même, tout ça. Donc, quand Freud arrive à formuler une notion de symbole à partir d'un contenu qui est indépendant du vécu de chaque rêveur et qui est d'ordre donc anthropologique et non plus seulement psychologique, vous voyez où je veux en arriver ?
1:46:43 Comme le rêve de vol précisément. Parce que dans toutes les langues j'ai remarqué dans les langues africaines pareil, il y a la dimension du haut qui est valorisée comme on dit chez nous tenir le haut du pavé en français, vous savez, votre altesse, altesse c'est alto, c'est en haut, et à l'inverse, il m'a traîné dans la boue, la boue c'est ce qui est sous les pieds, c'est le bas, il m'a roulé dans la fange, quelle bassesse, etc, c'est des hauts et des bas symboliques parce que c'est pas des hauts et des bas géométriques après tout, surtout depuis qu'on sait qu'il y a pas de haut et de bas, c'est les valeurs morales le haut et le bas ou alors ce qu'il est en train de dire, c'est guidé par le désir, on le voit bien ici, n'est-ce pas ?
1:47:30 Et c'est pas propre à telle culture, encore moins à tel individu, qu'il y ait comme signe du pouvoir partout l'érection de quelque chose, un minaret, un clocher, le beffroi dans les pays du Nord, n'est-ce pas ? Lorsque les communes sont constituées au Moyen-Âge, la lutte entre le beffroi, la tour de l'hôtel de ville et le clocher de l'église, n'est-ce pas ? Le laïc et le religieux, mais dans les deux cas, n'est-ce pas ? Avec une érection au sens propre, érigée, un monument, l'obélisque, le bâton de chef en Afrique, partout omniprésent, le sceptre, oui ou non ?
1:48:07 Que ce soit celui d'Ottokar ou un autre, n'est-ce pas ? Quelle est la devise d'Ottokar ? Tantin-tin, vous ne vous rappelez pas ? Qui s'y frotte, s'y pique. C'est intéressant. Oui, la légende fondatrice, c'est qu'il a tué un rival de pouvoir avec son sceptre, là quand même. Et puis sa devise, Eih bennek, eih blavek dans la petite notice que Tintin lit dans l'avion. J'adore la petite notice touristique sur la Syldavie, mélange de Moldavie et de Transylvanie.
1:48:41 Qui s'y frotte, s'y pique. Le sceptre, vous voyez, c'est transculturel, vous le voyez bien. Là, je réagis contre le culturalisme envahissant, contemporain, des 40 dernières années. Ah, vous dites ça, mais c'est valable pour nous occidentaux parce que chez les Bantous, c'est le contraire. N'importe quoi. Oui, pour l'inessentiel, oui, pour l'essentiel, tout le monde est d'accord. C'est là-dessus que j'avais terminé la dernière fois. Nous aimons tous la même chose. Et donc, nous détestons aussi les mêmes choses. C'est dur à avaler.
Le critère du beau : Kant et le désir inconscient
1:49:11 Oui, Caroline, pardon. Non, non. Comme on a parlé tout à l'heure de l'inconscient qui déterminait aussi la sexualité et que l'homme est sur un inconscient collectif qui inclut une part de sexualité, vous pouvez voir la circulation. Ta question, pour moi, c'est la clé de l'énigme esthétique. Je vais jusque là. En sortant de l'esthétique. Ce n'est pas trop compliqué, mais voilà. Comment il reste là ? C'est jouable. À titre programme.
1:49:41 Je fais un programme que nous prolongerons après la dernière fois. On essaiera de le détailler. Allez, apparemment, aucun rapport ni avec ta question ni avec ce qu'on vient de dire. Quel est le critère du beau ? C'est le truc, ça fait 10 000 ans qu'on en discute, n'est-ce pas ? Au point qu'il y en a qui disent qu'il faut cesser d'en parler. Les goûts, les couleurs, ça ne se discute pas. On ne discute que de ça. Si vous regardez bien. Dans les foyers, dans les familles, au bistrot et partout et heureusement. N'est-ce pas ? Assume, mais tu n'as pas plus un mois-ci. Bon, bref. Donc, moi, je suis en train de dire, j'assume, n'est-ce pas, que non seulement il y a un critère de beauté, un universel.
1:50:12 Tous ces mots qui sont combattus aujourd'hui. La pensée de Foucault combat l'homme, combat l'universel et combat le progrès. La contre-révolution combat ces trois valeurs depuis 40 ans. L'homme, l'universel, le progrès. Je reprends mon propos. Je vais jusqu'à dire qu'un universel, là où on l'attend le moins, n'est-ce pas ? C'est-à-dire dans le concept de beauté. Rappelez-vous, on avait eu un commencement de petites discussions esthétiques quand j'avais rappelé à propos de Platon pour faire comprendre le troisième terme entre le dogmatique qui dit le beau, c'est le parthénon.
1:50:49 C'est la culture que je connais moi et puis voilà, tout le reste est laid. C'est pas ? Donc, les femmes callipyges, des Hottentots et des Bochimans, elles sont laides. Pour le Hottentot, c'est le contraire. Une femme qui n'est pas calépige, ça n'intéresse pas. Alors là, après, on passe du dogmatique à l'antithèse, le sceptique. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de critères de beauté, tout est relatif, ça dépend de quelle culture, etc. Ce que je suis en train de combattre par la synthèse, je ne suis pas en train de donner raison de dogmatique. Je suis en train de dire que pour le Hottentot comme pour l'athénien dogmatique, ce qu'il y a de commun, c'est que chaque fois que je dis c'est beau, j'implique que ça me plaît.
1:51:22 Oui ou non ? Jusque-là, vous me suivez. Si ça me plaît, c'est que ça me fait éprouver un plaisir. Peu importe que ce soit cette forme ou celle-là, que ce soit Bach ou Beethoven, on peut faire difficilement plus opposé. C'est super dans les deux cas. Et Beethoven adorait Bach. Quand je dis opposé, c'est esthétiquement. Dans les deux cas, ça me plaît. S'il y a un plaisir, continuez. Si vous aviez suivi ce que j'avais dit, qu'est-ce que ça implique ?
1:51:52 Bien, merci. Ah, ça fait plaisir. Si j'éprouve un plaisir, c'est que un désir en moi est en train de se satisfaire. Sinon, je serais un bois sans soif, comme dit l'insulte, n'est-ce pas ? Un bois sans soif, c'est quelqu'un qui boit alors qu'il n'a pas soif. Il n'a aucun plaisir. Quel intérêt à boire quand il n'a pas soif ? Bon, je ne sais pas. C'est intéressant ce qu'on est en train de dire. Quand j'éprouve un plaisir, c'est que j'ai un désir, alors ensuite, je passe à Kant qui nous fait faire un progrès énorme vers Freud, vers l'inconscient, mais sans le savoir.
1:52:24 Kant, c'est magnifique. Dans son dernier ouvrage, dans son esthétique, dans la critique du jugement, rappelez-vous sa distinction qu'il fait des jugements déterminants et des jugements réfléchis. Parce que je peux dire que ça me fait plaisir tout en étant très conscient du désir qui est satisfait. Vraiment, je suis très content d'avoir acheté ce marteau. Pourquoi ? Parce que là, j'ai cloué tous mes tableaux sur le mur sans qu'il me tombe sur les doigts, sans que le manche se casse. Il est bien fait, c'est le marteau. Je savais ce que je voulais faire avec. Vous voyez, je sais quel est le but que je poursuis.
1:52:56 C'est un désir conscient. Kant appelle ça un jugement déterminant, quand j'ai la fin, j'ai l'universel ici, dans lequel je n'ai plus qu'à subsumer le particulier. Ce marteau correspond à la volonté que j'avais. D'accord ? Par contre, quand j'ai dit j'hésite entre plusieurs chemises dans la vitrine, hop, je vais prendre celle-là. Pourquoi ? Parce qu'elle est mauve, là, je dis ça au hasard. Je ne sais pas.
1:53:29 Je ne peux pas dire. Parce que ça ne remplit la fonction que je voulais courser des petits lapins. Non, je ne sais pas. Et Kant dit que le plaisir esthétique, c'est ça. C'est un jugement réfléchi. C'est-à-dire que comme je ne sais pas quel désir est en train d'être satisfait. Vous voyez qu'il est au bord de découvrir l'inconscient. Kant, là. J'ai un désir en moi que je ne connais pas. Mais l'objet, lui, il me connaît. Vous voyez quelle humiliation.
1:53:59 Humiliation agréable. Mais tout de même, n'est-ce pas, l'objet en sait plus sur moi que moi. C'est ce qui faisait dire à Baudelaire, n'est-ce pas, dans le sonnet les Correspondances. Là encore, je me répète. La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. L'homme y passe à travers des forêts de symboles qui, L apostrophe, l'observe. Les symboles observent l'homme avec des regards familiers. L'homme est surpris par les symboles qui lui semblent étranges, le contraire de familier. Mais pour les symboles, l'homme est familier.
1:54:30 Troublant, ce passage, n'est-ce pas ? Troublant. Voilà. Donc, j'insiste là-dessus, l'objet, le contact avec certains objets que nous nommons beau, dont nous disons c'est beau, ça me plaît, pour reprendre mon fil, ce contact nous révèle que nous avions des désirs dont nous n'avions pas conscience. Alors bien sûr, vous pouvez le nier en disant mais pas du tout, moi, aucun désir, je trouve que ça beau parce que ça me plaît et puis c'est tout, ça s'appelle une tautologie, ça. Pourquoi c'est beau ? Parce que ça me plaît, pourquoi ça me plaît ? Parce que c'est beau, bon, d'accord, il y aurait longtemps comme ça.
1:55:00 Je ne suis pas obligé d'être conscient du désir que ça satisfait. La preuve, c'est pas. C'est fascinant là, tout d'un coup. Et maintenant, que devient ta question ? J'ai répondu qu'à la moitié et encore même pas. J'ai fait le piédestal. Maintenant, j'érige la statue. La question devient maintenant la manière de la poser, je ne la résous pas. Ou bien, il y a un désir commun à tous les hommes et il y a un critère de beauté. Il y a un désir inconscient commun à toute l'humanité. Et il y a un critère possible.
La liberté comme critère ; relativisme et libéralisme
1:55:30 Ou bien non. Voilà comment maintenant se pose le problème. On a fait un progrès dans l'élaboration d'un critère esthétique. Moi, je suppose que c'est la liberté. Comme ça, je veux dire, il peut y avoir mieux. Plus souvent, il y a pire comme critère. N'est-ce pas ? Je constate, par exemple, n'est-ce pas ? Qu'une personne... Ah, il faut être délicat, politiquement correct, comment dire ?
1:56:03 Comment dire ? Replète. Plus que pulpeuse, comme on dit. Potelet. Français, comme toutes les langues riches, n'est-ce pas ? Même moins riches que les langues nordiques qui sont pour ça. Vocabulaire très riche. Bref, pourquoi, à partir du début du XXe siècle, ça devient une contre-valeur dans la beauté féminine ? L'idéal de Balzac et de Nerval de sa génération, c'était bionda e grassotta.
1:56:33 C'est pas tout à fait, n'est-ce pas ? Et même Marilyn Monroe, je constate que la génération de jeunes maintenant la trouve un peu trop replète, déjà, n'est-ce pas ? Bon. Et Clément Canava, l'état d'émission là-dessus, vous savez, elles sont quasiment anorexiques, tout ça. Je me prononce pas, je suis pas du monde de valeur. Qu'est-ce qui se passe ? Autre élément, je réponds pas. Je fais intervenir un deuxième élément, la couleur, la pâleur. C'est la femme qui a la peau blanche, qui est la femme belle par excellence dans l'ancien régime, et maintenant, t'es blanche comme un cachet d'aspirine, dis donc, c'est pas très séduisant, je sais pas, vivement que je bronze.
1:57:06 Vous voyez, changement. Je constate que c'est les bains de mer qui tout d'un coup ont fait que le bronzage est devenu un critère, oui ou non, chronologiquement. Parce qu'avant, c'est pas le fait d'être bronzé voulait dire qu'on travaillait. Et ça, c'est pas un critère de beauté. Vous voyez l'inconscient de classe ? Parce que où on travaille dans l'ancien temps ? À la campagne, au soleil. Une femme qui a la peau brune et noiraude, comme on disait, c'est une paysanne. Vous trouvez ça dans tous les textes, je n'invente rien.
1:57:39 Celle qui a la peau blanche, c'est celle qui reste dans les salons. Elle a l'ombrelle. Quand elle sort dehors, elle a l'ombrelle. Une jolie chanson sous une ombrelle à Chantilly. Ah vraiment, il n'en fallait pas tant pour emballer les cœurs. Jadis, il n'en fallait pas tant une ombrelle et puis voilà. Bon, bref. Et donc, qu'il s'agisse du bronzage ou du poids, la distribution de valeur vient du critère de classe. On le voit bien ici. C'est-à-dire à chaque fois de l'élément libérateur. Voilà où je voulais en arriver. c'est que dans l'inconscient, le poids est connoté à la loi, la gravité, la chute des corps.
1:58:14 Quelqu'un qui est gros, dans l'imaginaire, ne faites pas dire ce que je n'ai pas dit, n'est-ce pas, semble plus soumis, n'est-ce pas, à la détermination naturelle que quelqu'un qui est svelte, vif comme ça et qui a l'air, n'est-ce pas, d'être dégagé. Vous voyez comme la langue parle. Vif, dégagé, donc, de la contrainte, ce qui est complètement faux. Bien sûr. Mais là, on est en esthétique, on n'est pas dans la vérité morale.
1:58:46 Est-ce que tu vois qu'on est sur la piste de la réponse à ta question ? Je ne veux pas trop la développer, je préfère pour l'instant aligner les exemples. Mais il y a bien, je veux dire, il faut sortir du relativisme dont se sert le capitalisme. Là, je fais un brusque raccourci, mais qui est en fait pour étendre le raisonnement, pas du tout arbitraire. L'intérêt du capitalisme, c'est qu'il n'y ait pas d'universel. C'est les producteurs, chacun, la libre entreprise. C'est ton problème, ce n'est pas le mien, c'est your business.
1:59:18 Vous voyez ce que je veux dire ? S'il y a des choses qui unissent les hommes, ce n'est pas bon, ça, pour le capital. Il faut que je puisse n'importe quand, n'est-ce pas, pouvoir arbitrairement transformer le marché, etc. s'explique cet acharnement contre l'universel qu'il y a depuis la contre-révolution libérale. Là, c'est à mesurer. Peut-être qu'on a raison d'être libéral, je n'ai franchement pas le problème politique. En tout cas, on ne peut pas nier qu'il y a une complicité objective entre le relativisme et le libéralisme. économique, économique.
1:59:49 Je vous le dis parce que personne ne dit ça par un petit peu Clouscard. Tout de même, c'est le bon plaisir de chacun, ça. C'est ce que Marx appelait les Robinsonades, vous savez, où chaque producteur s'imagine comme un Robinson dans son île, tout seul. Les autres, je m'en fous. Vous savez, aux États-Unis, il y a ce qu'on appelle les libertariens, ceux qui attendent l'inspecteur des impôts avec un fusil devant le ranch. C'est-à-dire, moi, je peux avoir la télévision, la technologie, je ne sais pas, moi, je suis retardé avec la télévision.
2:00:23 Il y a plus up to date. Bref, je peux consommer, n'est-ce pas, des milliers d'années et d'efforts et de progrès intellectuels et matériels, mais je ne dois rien à personne. Ce n'est pas l'anarchie, ça. Cet anarchisme-là, libertarien, je salue un autre anarchisme compagnon de la classe ouvrière. Je ne fais pas d'amalgame, mais tout de même, il faut faire attention au discours. Souvent, ni Dieu ni maître, c'est pour séduire les jeunes gens et puis en fait, c'est pour aller au MEDEF.
2:00:55 C'est-à-dire, la haine de l'État. Quel gaspillage, franchement, l'impôt. Voilà. J'ai l'air de m'égarer, pas du tout. C'est pour faire comprendre pourquoi ce système économique n'a pas intérêt à ériger l'universel comme valeur. Bref, à nous diviser. Alors que nous aimons tous la même chose, c'est la liberté. Qu'est-ce qu'il dirait Rimbaud ? Moi, ce que j'aimais, c'est la liberté libre. J'adore cette phrase. Et il y a les Paganis, les philosophes qui réfléchissent à la liberté petit à petit.
2:01:29 Moi, ce que j'aime, c'est la liberté libre. Voilà. Ce n'est pas une bonne conclusion. Merci. Merci à vous.