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Un barycentre silencieux sous un chapelet de textes
0:00 Je ne peux pas nommer le thème dont je vais parler parce qu'il est silencieux précisément. Un petit voyage que je vous propose ce soir pour inaugurer cette série. Un petit voyage à travers un chapelet de textes qui ont justement à vous de me dire ce qu'ils ont en commun.
0:32 En tout cas, vous allez voir comme on passe de l'un à l'autre alors que c'est les auteurs qu'on ne rapproche jamais, ou si on ne rapproche des passages qu'on ne songerait même pas à mettre vis-à-vis. Et non pas que je veuille faire dans ce qu'on appelle dans les facs de lettres l'intertextualité. Je n'ai pas de mépris pour ça. Non mais c'est à la fois moins et plus, j'essaye en tout cas. C'est-à-dire que j'ai l'air de tourner en rond parce que je ne peux pas nommer le thème dont je vais parler parce qu'il est silencieux précisément.
1:10 Parce qu'on va parler pas mal de musique et disons en tout cas de la donnée auditive. De son, de bruit quelquefois, mais surtout de son et bien sûr, le cas échéant, de son musical. Le fil conducteur, c'est que quelque chose circule parmi ces textes, mais comme si parallèlement à tous ces textes, un autre texte en retrait invisible qui contient ce qu'il y a de commun à chacun, qui précisément condense l'élément qu'ils ont en commun, se tenait tapis derrière mais silencieux.
1:45 Et donc si on arrivait à lui donner un nom, peut-être pas ce soir, mais si on arrivait à se mettre sur la trace, à traquer son nom, puisque d'après l'Écriture sainte, Dieu a donné à Adam le privilège de nommer les créatures, ce serait bien dommage qu'on n'arrive pas à donner un nom à ce barycentre, c'est un terme de physique, c'est un centre de gravité, ce barycentre silencieux, mais sur le point duquel, sur le lieu duquel se croisent toutes les émissions sonores, et qui circulent et qui s'entrecroisent, elles se croisent sur ce point de silence.
2:31 Alors, comme j'ai l'air un peu d'être mystérieux, peut-être d'une manière un peu empruntée, artificielle, vous allez voir que ça devient très concret dès qu'on passe à des gens beaucoup plus compétents que moi en matière de texte. Et je vais commencer sans plus tarder par un texte de quelqu'un, un écrivain, je vous dis tout de suite, c'est Franz Kafka. Or, justement, c'est un des très rares créateurs, écrivains, artistes, Kafka der Künstler, comme dit une grande étude publiée en allemand, parce qu'on oublie souvent, parce qu'on dit le terme kafkaïen qui veut tout et rien dire, dont on s'est servi pendant la guerre froide pour dénoncer régime dit concentrationnaire, alors que Kafka n'a jamais dénoncé que lui-même tout au long de son oeuvre, quand on regarde bien.
Kafka, artiste de l'écriture qui se méfie de la musique
3:19 Je dis ça, oui, parce qu'il ne faut pas vous croyez que je parlais gratuitement, sur son journal il met cette... il s'objurgue lui-même avec la recommandation que je vous cite, « Dans le combat entre toi et le monde, prends le parti du monde ». Dans la traduction c'est seconde, c'est encore mieux. « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde ». Ils sont tendus contre toi. Mais non, ce n'est pas un gauchiste qui va dénoncer que son voisin a dit à la jeune femme « Vous avez un corsage ravissant » en disant que c'est un salopard de sexiste.
3:57 Non, ce n'est pas un accusateur. Par contre, il a souvent la position de l'accusé, n'est-ce pas ? Et pas seulement dans le procès. Donc, Kafka est un des rares écrivains, dont je rappelle une dernière fois qu'outre le fait qu'il a créé un monde auquel on accol avec plus ou moins de bonheur et de pertinence, l'épithète de kafkaïen, que c'est aussi un immense artiste, et artiste de l'écriture en particulier.
4:29 C'est tellement banal que je ne vais pas trop m'attarder. Sauf que, c'est un des rares écrivains, j'y arrive, qui dit franchement, tout de go et crûment, que la musique ne l'intéresse pas. C'est curieux. Je commence déjà, vous voyez, je commence mon chapelet de texte en espérant qu'en les prenant à la périphérie et d'une manière concentrique, comme une spirale, où on se rapproche du centre, arriver au point noir à l'intérieur, de silence, d'où émanent toutes ces musiques, et qui y ramènent.
5:03 C'est curieux que je parle d'un auteur, il n'y en a pas beaucoup, qui n'aime pas la musique. Sauf qu'il y en a qui n'aiment pas parce qu'ils n'y connaissent pas grand-chose et que leur vanité ne supporte pas qu'on puisse parler de choses dans lesquelles ils ne sont pas compétents. Soit, alors c'est le cas de Kafka, il l'aime tellement, ça leur fait tellement d'impression de la musique qu'il la sent comme une menace. Comme ça, ils n'aiment pas. Mais à vous de voir. Je ne veux pas interpréter, vous savez, je déteste l'interprétation. On va rentrer immédiatement, c'est à la manière dont Kafka restitue ce qui nous vient à l'oreille.
5:39 Et donc, je vais commencer par un extrait de son grand chef-d'œuvre final, Le Château, inachevé comme tellement d'œuvres de Kafka. Le Château, dont on dit que c'est le plus épuré, le plus mystérieux, le plus condensé aussi, n'est-ce pas ? Où il y a le moins de voix off, le moins d'éléments, quelquefois pathétiques, où on va directement à l'essentiel à chaque fois.
6:11 Je vous rappelle le pitch très rapidement, dans un coin perdu du Reich, l'Empire. Kafka est un tchèque, un juif tchèque, qui écrit en langue allemande. Vous allez vous y retrouver. Le Saint-Empire. Quel mosaïque, n'est-ce pas ? Je ne parle pas des Hongrois, des Slovènes et des Serbes, car tout ça faisait partie de l'Empire d'Autriche. Donc, y compris la Tchéquie, la Tchécoslovaquie, et j'en passe.
6:43 Donc, Kafka écrit, lui d'origine tchèque, très, très, très, très, très, très, très marqué par la culture tchèque. Son nom d'ailleurs, Kafka, est le nom qu'on donne en tchèque, au chouka, les oiseaux, ceux qui font ces cris secs dans les ruines, quand on visite des vieilles ruines, quand on regarde vers les clochers là-haut, que ce soit à Bruges, en Normandie ou ailleurs, dans les ruines, on entend les cris, bref, par lesquels s'interpellent.
7:14 Les choukas, ces champions des courants, des courants éoliens, n'est-ce pas ? Et en tchèque, chouka se dit kavka, kavka, kavka. Donc, je suis fasciné par la chose auditive, il faut que je me méfie. Et le pitch est rapide à résumer. Dans un coin perdu, l'Empire, un village, un étranger arrive. Par un soir d'hiver, le jour vient à peine de s'achever, la nuit tombe, et il arrive et il déboule tout de suite.
Le Château : l'arpenteur entre le village et la transcendance
7:50 Dans l'hôtel, il n'y en a que deux dans ce village. Il y a l'hôtel en bas, celui où il arrive, l'hôtel des paysans, disons, ils viennent prendre un petit verre de bière après les tâches. des travaux et des jours. Et il y en a une autre, une autre auberge de soir, très différente, c'est l'auberge des messieurs. Les messieurs, parce que ce sont les messieurs du château. Il y a un château qui surplombe, un château d'une notabilité locale, qui surplombe le village. Tout le roman, ça va être les tentatives de celui qui arrive et qui dit qu'on l'a convoqué au château parce qu'on l'a engagé comme arpenteur.
8:26 Et on va avoir du mal à le croire dès le début, même s'il dit la vérité. On l'a engagé comme arpenteur et il va passer tout le roman et essayer d'atteindre le château, bien sûr, sans jamais y arriver, tant pis si je vous dis, c'est pas un polar après tout, c'est mieux que ça. Ou c'est un polar de chaque ligne, vous verrez, même quand on connaît la fin. Et son attitude de vouloir arriver au château étonne beaucoup les gens du village qui sagement s'en tiennent au train-train quotidien, je vous ai dit, les travaux et les jours, et qui ne mélangent pas la transcendance qu'est le château.
9:02 C'est pas comme le juge dans le procès, comme le père ailleurs, ça symbolise bien sûr avec quelque chose d'extramondain, de divin, c'est l'absolu, le château. On essaie toujours d'atteindre une année auquel on n'arrive jamais aussi peu. C'est le soleil de la caverne de Platon, mais s'il ouvre un soleil noir, avec ses irradiations divines. Donc c'est ce château qui motive sa venue, et les paysans sont plus très étonnés, parce qu'ils ne s'occupent pas du château, ils restent dans tous les sens du terme, vers le bas, que ce soit au sens physique, moral, etc.
9:45 Et du coup, vous devinez que notre héros, je vous ai résumé tout le livre, va se débrouiller pour n'être jamais ni au château, ni au village, mais une espèce de navette permanente entre les deux. Alors là, c'est le soir de son arrivée. Il étonne beaucoup, comment, un arpenteur, on le voit arriver déjà, vous savez, vous ne connaissez pas vous bien les pays germaniques, mais quelqu'un qui arrive déjà de l'extérieur, dans un petit village, c'est l'endroit où chacun a ses geraniums aux fenêtres, là où rien n'a bougé depuis si longtemps. Ce n'est pas Marseille, Marseille, la France, c'est une vieille tradition outre-mer, Marseille, bien avant qu'il y ait l'immigration de masse, à Marseille, on voyait des Africains, des Maghrébins, des Vietnamiens, des Indochinois, des Chinois, des Arabes, tout ce qu'on voulait.
10:31 Pas dans ces villages-là, aussi peu d'ailleurs, dans la lointaine Ukraine ou les plaines de Russie, bien sûr. Donc, il arrive là-dedans, on regarde un peu, ce type qui se prétend, parce que, dire qu'on vient du château, c'est comme dire, je vais prendre le petit déjeuner avec le président de la République, vous voyez, et encore, ça paraît bien prosaïque à côté du château. Et donc, il y a une petite tension entre quelqu'un qui est envoyé par l'administration du château, qui a déjà entendu dire qui est arrivé, qu'est-ce que vous venez faire ici, et montrez-moi des papiers qui prouvent que vous êtes convoqué.
Lecture du Château : le grésillement au téléphone
11:11 Et Kafka dit, vous n'avez qu'à téléphoner, il dit, vous voulez quoi encore, vous voulez qu'on réveille le château à ce temps-ci, vous voyez, il y a une tension. Et Kafka dit, je vais téléphoner moi-même. Voilà, j'arrête de contextualiser tant tout ce que j'ai dit est tellement en dessous de ce qu'on va lire. Donc, Kafka a fait le numéro du château, il le demande à l'hôtelier, avec le demi-cercle, les paysans qui se rapprochent autour de lui pour voir ce qui va arriver.
11:44 La plupart disant, entre eux, à voix basse, le château répondra jamais. Et il décroche. Et là, j'enchaîne sur le texte. On entendit sortir de l'écouteur un grésillement. Un grésillement tel que Kafka n'en avait jamais perçu. N'en avait jamais perçu au téléphone. On eut dit le bourdonnement d'une infinité de voix enfantines.
12:14 Mais ce n'était pas un vrai bourdonnement. C'était le chant de voix lointaine. De voix extrêmement lointaines. On eut dit que ces milliers de voix s'unissaient d'impossible façon pour former une seule voix aiguë, mais forte, et qui frappait le tympan comme si elle eut demandé à pénétrer quelque chose de plus profond qu'une pauvre oreille.
12:47 Je suis épuisé par une lecture de ce paragraphe tellement qu'il est beau, qu'il est dense, qu'il est... Pour quelqu'un dont on dit qui était indifférent à la musique, il n'est donc que de lignes pour caractériser un son. Un son sans parole. Un grésillement. Il n'y a pas de parole, parce que ce serait des paroles un peu mystérieuses. Non, rien. Pas de voix au bout du fil. Ou plutôt, de très loin, il semble qu'il y ait des voix. Je recommence.
13:18 On eut dit le bourdonnement d'une infinité de voix enfantines. Mais ce n'était pas un vrai bourdonnement. C'était le chant de voix lointaines. De voix extrêmement lointaines. On eut dit que ces milliers de voix s'unissaient d'impossible façon pour former une seule voix. Là, on s'éloigne des voix enfantines. Une seule voix aiguë mais forte. Et qui frappait le tympan comme si elle lui demandait à pénétrer quelque chose de plus profond qu'une pauvre oreille.
13:51 K écoutait sans téléphoner. K est le héros. C'est même plus Joseph K comme dans le procès. Il a réduit le nom de son héros cette fois à une seule lettre. N'est-ce pas ? C'est la première de son nom. K écoutait sans téléphoner. Il avait posé le bras gauche sur la boîte de l'appareil et écoutait dans cette position. Voilà pour notre premier texte. Je compose le numéro du château.
14:23 On va enfin entendre la voix de Dieu. Et la voix de Dieu, c'est ce grésillement, c'est un bourre. On ne sait pas si c'est quelqu'un ou c'est plusieurs. Un individu ou une foule. Si c'est près ou si c'est loin. Il y a quelque chose d'attirant, des voix enfantines, lointaines, très lointaines, comme un souvenir immémorial, mais en même temps quelque chose de menaçant. N'est-ce pas ? Quelque chose de menaçant. Comme si vous voulez pénétrer quelque chose plus qu'une pauvre oreille.
15:00 Voilà. Alors, plutôt que de l'interpréter, ça symbolise quoi ? Je mange des dieux comme ça, pour vous montrer l'importance de ce que représente ce moment. Au téléphone, ce qui est à l'autre bout. Vous pouvez remplacer Dieu par ce que vous voulez pourvu que ce soit la fin de toute quête, si vous voulez. Voilà. Ça peut être la mort, ça peut être... Peu importe. J'enchaîne. Je vais être fidèle à notre méthode.
15:30 alors très intra-textuel, si vous voulez. Je reste à l'intérieur du texte du château et quelques pages à quelques pages de là, toujours dans ce chapitre 1 qui s'appelle l'arrivée. C'est l'arrivée par un soir d'hiver de cet étranger qui dit j'ai été recruté comme arpenteur. Je vais vous lire un second texte. Mais avant, je rebondis un peu sur le titre que se donne le personnage central de l'œuvre, Monsieur l'arpenteur.
16:01 C'est comme ça qu'on l'a appelé dans le village. Vous savez, Kafka est connu dans l'imagerie, on dit que l'imagerie est loin, pour avoir créé, soi-disant, une logique de l'absurde, un monde, un univers où règne l'absurde, alors qu'il n'est pas plus rigoureux, plus rigoureusement agencé et de moins illogique. Ce n'est pas qu'un texte de Kafka. Je me rappelle d'une excellente approche du procès par Bernard Groethuysen, qui était un traducteur et aussi un excellent critique de littérature d'origine shti, comme vous vous en doutez avec son nom, et qui avait dit « Prends la psychologie et tord-lui son cou. »
16:43 Sous-entendu, si tu veux comprendre des textes comme ceux de Kafka, restons dans la logique pure. Nous sommes des corps qui résonnent. Vous voyez déjà ? Qui résonnent. Non, non, non, qui résonnent. R, E, qui sont sonores. Donc, on dit qu'il est au centre de l'absurde. Or, il arrive lui-même avec comme titre « Monsieur l'arpenteur », celui qui va instaurer la mesure. Le contraire de l'absurde. Celui qui a fixé une norme.
L'arpenteur, de la géométrie égyptienne à Kleist
17:15 L'arpenteur. Vous voyez, quand même, c'est de l'arpentage que vient toute l'origine des mathématiques. Et oui, comment ça s'appelait à l'origine ? La géométrie, les géomètres orientaux, égyptiens en particulier, chaldéens, enfin, mésopotamiens, sumériens, etc. Je m'en tiens surtout à l'Égypte parce que quand le Nil commençait sa décrue et que les paysans retrouvaient leurs terres inondées, il fallait bien restituer à chacun son lopin.
17:55 Et pour ça, il fallait en connaître la surface. Vous voyez, la topographie de l'Égypte, qui n'est verte que sur un tout petit ruban sur les bords du Nil, après il y a des déserts à gauche, à droite, à l'est, à l'ouest. Et au nord, au sud aussi, un peu moins au nord. C'était épuisant, ils ont très vite compris, c'est la toute première avancée de la géométrie, qu'en mesurant un seul côté d'un champ carré, il n'y avait pas besoin de mesurer les trois autres.
18:28 Ils avaient la même longueur si le champ était carré. Il suffisait de multiplier par quatre. Ça s'appelait l'arpentage de la géométrie à l'origine. C'est-à-dire qu'avec les jambes, on arpentait un, deux, trois, quatre, cinq pas. Vous voyez, ce n'était pas encore nos géomètres avec le baril à mesurer de manière beaucoup plus fine. Voilà. Donc, ce n'est pas un hasard, monsieur l'arpenteur. Et pour finir ma parenthèse sur ce titre de l'arpenteur, et puisqu'on est dans l'intertextualité, je vais citer un auteur relativement très peu lu en France, mais qui assez connu en Allemagne parce que c'est le seul des romantiques allemands que Kafka connaissait très bien.
19:10 C'est le seul qui a réussi dans le dramatique, dans le théâtre. Il a une langue magnifique. C'est Kleist. Heinrich von Kleist qui a fini tragiquement, mais je ne peux pas parler de tout à la fois, en se suicidant sur le bord du lac Wannsee, mais pas comme les autres romantiques allemands à un accès de désespoir ou folie. Non, non. En rigolant, en riant, en riant de bonheur avec sa compagne, un double suicide. Les deux se sont suicidés. Et l'aubergiste, où ils avaient demandé qu'on mène leur servir du café en plein hiver, avait dit qu'ils voulaient qu'ils la servent dehors en plein hiver.
19:47 On a entendu deux détonations. Ils riaient, ils étaient gais comme des enfants. On les a vus morts. Kleist. Qui, entre autres, a écrit « Le prince de Hombourg », n'est-ce pas, qui a été un des grands succès de Gérard Philipe et qui faisait les riches heures du TNP dans l'immédiat après-guerre Gérard Philipe, vous voyez derrière moi. Or, Kleist, dans une pièce qui s'appelle « Käthchen von Heilbronn », la petite Catherine de Heilbronn, je vous recommande ça.
20:20 Le thème constant de Kleist, c'est le somnambulisme. Les héros ne savent jamais s'il y a un mélange de ce qu'ils ont rêvé et quelquefois il y a deux personnes qui se retrouvent au niveau du contenu de leurs rêves respectifs. Comme dans un univers parallèle. Enfin, le rêve du Kleist. Il y a une langue magnifique. Et à un moment donné, il est accusé par un tribunal de l'Inquisition, le héros de la petite Catherine de Heilbronn, à savoir le comte de Strahl, ça veut dire rayon, Strahl.
20:56 Comte de Strahl, bélier, irascible et grand guerrier. On l'accuse même d'être un sorcier parce que, bref, peu importe pourquoi, nous nous égarons pas. Mais celui qui l'accuse, le père de la petite Catherine, lui dit « C'est vrai que je n'ai pas de preuves. Je pense qu'il est sorcier mais je ne l'ai pas vu sur les sommets des monts avec un bâton à la main mesuré, l'invisible empire de l'air. »
21:26 Donc, on retrouve, vous voyez, déjà, dans la même langue, dans cette langue que je fais remonter ici à l'idéalisme allemand, cette dialectique, n'est-ce pas, d'essayer d'instaurer la mesure dans l'incommensurable. Je ne l'ai pas vu avec un bâton sur le sommet de nos montagnes mesurer l'invisible empire de l'air la nuit. Monsieur l'arpenteur, ça tient un peu de ça.
Lecture du Château : la cloche joyeuse et douloureuse
21:56 Donc, je passe à la deuxième aventure dès le lendemain son arrivée à Monsieur l'arpenteur. C'est sa première tentative et donc premier échec d'arriver au château où personne ne veut le conduire. Il trouve un miteux petit voiturier tuberculeux qui va dans cette direction, qui veut bien l'amener. Et alors, trop fort taux d'enneigement, fatigue, épouvantable de K, marcher dans la neige, jusqu'à... Il renonce, trop fatigué par le voyage des journées précédentes, plus les conditions dans lesquelles il fait celui-là.
22:33 C'est quand il revient qu'il se passe que surgit le passage que je vais vous lire maintenant. Donc, il revient en traîneau, vous voyez. Là-haut, le château déjà étrangement sombre que K avait espéré atteindre dans la journée, recommençait à s'éloigner. Mais comme pour saluer K à l'occasion de ce provisoire adieu, le château fit retentir un son de cloche. Un son aîlé, un son joyeux, aîlé, avec des ailes, un son joyeux qui faisait trembler l'âme un instant.
23:08 On eût dit, vous voyez, tout à l'heure, ça a été, on eût dit, des milliers de voix enfantines, donc chaque fois, il cherche à caractériser un son, lui, dont on dit qu'il est insensible à l'art des sons. On eût dit, car il avait aussi un accent douloureux, qu'il vous menaçait, le son de la cloche, qu'il vous menaçait, de quoi ? de l'accomplissement des choses que votre cœur souhaitait obscurément. On va le relire, parce que c'est d'une densité, écoutez, franchement.
23:41 Mais comme pour saluer qu'à l'occasion de son provisoire adieu, le château fit retentir un son de cloche, un son aîlé, un son joyeux, qui faisait trembler l'âme un instant. On eût dit, car il avait aussi un accent douloureux, heureux, douloureux, qu'il vous menaçait de l'accomplissement des choses, que votre cœur souhaitait obscurément. Puis la grande cloche se tut bientôt, relayée par une petite qui sonnait, faible et monotone, peut-être là-haut elle aussi, peut-être au village déjà.
24:13 Oui, on passe déjà de là-haut, de la transcendance à l'immanence d'ici-bas. On ne sait déjà plus si c'est de là-haut ou d'en bas que ça vient. Ce drelin drelin convenait d'ailleurs mieux au long voyage que faisait K en compagnie de ce voiturier miteux mais inexorable. mais je vais passer maintenant à un texte qui concerne l'Italie. Je pense à un article qui s'appelle « Le mythe de l'Italie » dans la littérature.
Faust et Wilhelm Meister, les œuvres d'une vie de Goethe
24:43 On va avoir les précisions tout de suite. et je saute des temps forts sur le personnage sur lequel nous allons braquer maintenant notre projecteur ou notre micro plutôt ici. Je vous dis tout de suite ce personnage qui est une créature que Goethe a sorti de sa manche à la fin de sa vie. C'est Mignon. Une jeune fille qui s'appelle Mignon. Je lui ai dit une jeune fille et je trébuche un peu en parlant parce que vous allez voir que tout n'est pas si simple.
25:15 Non, non, je n'invente rien. Je n'en rajoute pas. Pas besoin. Je suis bien en deçà. Je retiens deux choses et deux textes qu'on vient de lire. Premièrement, que dans le premier texte, celui du téléphone, les voix multiples se rassemblaient en une seule aiguë et forte et qui voulaient percer quelque chose de plus résistant qu'une pauvre oreille. N'est-ce pas ? Et donc, il y a quelque chose à la fois d'attirant et de menaçant.
25:50 On avait déjà vu dans le premier texte encore plus là puisqu'il dit que c'était un son ailé et joyeux mais qui en même temps, la cloche, elle est joyeuse mais celui qui l'écoute, n'est-ce pas, il trouve un ton malheureux parce que la cloche le menace mais pas des menaces négatives, au contraire, le menace d'accomplir ses voeux les plus chers au point qu'il ose même plus les formuler. N'est-ce pas ? Et je vous rappelle ceci pour qu'on ne l'oublie pas dans ce qu'on va lire maintenant. Alors, là encore, je fais un petit effort de contextualisation, j'ai obligé d'aller vite pour résumer une élaboration de plus de 40 ans.
26:27 Faust, c'est l'œuvre d'une vie pour Goethe, c'est l'œuvre de toute une vie, il a commencé très jeune en même temps qu'une autre œuvre, Wilhelm Meister, Guillaume Maître, Wilhelm Meister, Wilhelm, William, Bill, tout ça, c'est pareil. Donc, Willy aussi, Billy, les deux, il les a commencés dans sa jeunesse, mais les deux, il les a achevés à quelques encablures de sa mort.
26:57 Et il a vécu longtemps Goethe, Goethe l'Olympien, c'est pas que toute l'Europe, toute l'Europe même, même Napoléon. Napoléon, très avare de compliments à l'entrevue de Tilsit. On lui a présenté Goethe, il a simplement dit « ben voilà un homme ». Goethe fait apparaître ce personnage de Mignon dans Wilhelm Meister au début, c'est-à-dire tout le contraire de Faust. Faust, c'est vraiment le parcours initiatique de tous les thèmes qui vont se déchaîner après dans le courant romantique.
27:32 Donc Goethe ne fait pas partie, Goethe se méfie des romantiques et de leur côté pathologique. C'est quelqu'un qui a toujours cherché l'équilibre et au sens grec l'harmonie. D'ailleurs, vous allez voir que la scène se passe en Italie. contre les voyages initiatiques et romantiques à la recherche de la fleur bleue ou du graal ou des tas d'aventures passionnantes. Lui, il dépeint l'itinéraire un peu comme l'éducation sentimentale à la Flaubert avant la lettre.
28:06 Mais lui, il fait ça dans les années 1820. le parcours du petit bourgeois, du jeune homme, n'est-ce pas, qui est romantique comme ça, comme un fou à 16-17 ans et qui va en arriver à trouver un équilibre dans les affaires et dans la vie de tous les jours. Les romantiques les plus absolus détestent cette évolution-là de Goethe. Mais voilà que c'est dans ce roman-là apparemment le plus prosaïque qui fait surgir peut-être le plus intensément poétique et le plus mystérieux de ses personnages Mignon.
28:42 Je n'en dis pas plus, on va vous en parler. Donc, c'est un article que je vous recommande qui s'appelle « À propos d'un mythe européen note sur Goethe l'Italie et le paradis ». La fascination qu'exercie l'Italie sur tout un ensemble d'écrivains regardez Mort à Venise. Bref, c'est pas la chartreuse de Parme notre standard. Donc, et l'Italie vue comme un paradis. Je vous le dis pour ceux qui ne le savent pas, mais tous les écoliers allemands connaissent par cœur peut-être la récitation.
La ballade de Mignon et le mythe de l'Italie
29:12 Je dis récitation tellement que c'est scolaire. La plus connue en Allemagne, n'est-ce pas, qui sont les paroles d'une chanson que chante Mignon dans le roman qu'on appelle « La ballade de Mignon ». Alors, je la passe en allemand, « Connais-tu le pays où fleurit le citron ? » Voilà, je vous dis le premier vers, n'est-ce pas, « Connais-tu le pays » ? » Vous voyez déjà les cars de touristes allemands se ruant vers la Méditerranée. Allez, j'amène un peu d'humour et vous allez voir.
29:46 Dans les années d'apprentissage, c'est le titre de l'histoire de Wilhelm Meister et de son parcours de petit bourgeois, dans les années d'apprentissage, apparaît un personnage énigmatique qui hantera musicien et poète pendant des décennies. le nombre de musiciens qui ont mis en musique la ballade dont je viens de citer le premier vers, « Connais-tu le pays où fleurit le citron ? » Bref, en langue allemande, on parle d'un ailleurs, parce que le citronnier, ce n'est pas en Allemagne, ce n'est pas.
30:19 D'un ailleurs, d'un lointain. Vous voyez les voix lointaines tout à l'heure. Le personnage de Mignon, Goethe, a longtemps hésité avant de lui donner un sexe. Bon sang ! On voit que ça commence à notre époque, les histoires de transgenres et tout. À l'époque, ce n'était pas pour faire du papotage sur des plateaux télé. Ce n'était pas pour occuper une posture et faire croire qu'on était un irréductible, révolté contre le monde qui existe, alors qu'on en est la voix dominante.
30:51 Je parle des identités en général, n'est-ce pas ? Qu'elles soient régionales, racisées, tout ce que vous voulez. sexuées, gendrées. Voilà. Vous voyez, là, elle est déjà transgendrée, n'est-ce pas ? Ou transgendrable, je ne sais pas, je fais des barbarismes. Alors, regardez, regardez. Goethe a longtemps hésité avant de lui donner un sexe. Du don. Puis a décidé, alors écoutez bien cette phrase, parce que même pour moi, elle reste un peu énigmatique.
31:24 Goethe, personnelle, le plus équilibré de toute la littérature allemande, il a décidé que cet être asexué qui s'habille en garçon serait une fille. Allez vous y retrouver. Moi, je me raccroche un peu aux branches pour l'instant, mais je recommence quand même la phrase. Goethe a longtemps hésité avant de lui donner un sexe. puis a décidé que cet être asexué qui s'habille en garçon serait une fille. Elle parle, ou plutôt gazouille.
Le gazouillis, du babil des filles du Rhin à Mignon
31:57 Bon sang, voilà notre téléphone qui revient. Il parlait d'un grésillement, elle a un gazouille, bon, c'est plus joli. Et je vous rappelle, pour ceux qui ont suivi mon cycle sur le ring, que la plus gigantesque œuvre esthétique de l'Occident qui dure quatre jours, je pense à la tétralogie de Wagner au ring, la première partie, le prologue, l'or du Rhin. Dès le lever de rideau, les premiers mots qu'on entend après ces formidables préludes qui n'est que le flot du devenir du Rhin héraclitéen comme ça, les premiers, c'est le babil des trois filles du Rhin qui s'ébattent joyeusement dans leur demeure aquatique, n'est-ce pas, tout en veillant sur l'or.
32:43 Or, ce qu'elles disent, ce n'est pas encore du langage. Vous savez, tous ceux, enfin, je parle de ceux qui ont des enfants, excusez-moi, tous ceux qui ont eu des enfants savent qu'il y a une époque comme ça, où ils n'en sont plus au râle, aux cris, comme le bébé, des borborygmes, encore, d'un petit monde animal. Mais ils n'en sont pas encore non plus, ils n'ont pas le code de la langue. Mais entre les deux, ils articulent de loin on a l'impression qu'ils parlent, mais quand on s'approche et ils disent, ils ont le code, ils n'ont pas encore le canal. Pardon, ils ont le canal, ça y est, ça va articuler, mélodieux, ça gazouille, ce n'est plus rauque que ça gazouille, mais ce n'est pas un langage encore.
33:22 C'est un babil, babil, bébé, babel. Les langues se brouillent, babel. Et l'œuvre humaine échoue, comme Dieu l'a voulu. Elle parle ou plutôt gazouille un vague allemand. Elle ignore tout du monde. Peine à lire et à écrire. Le langage des filles du Rhin n'est pas encore un vrai langage comme celui de l'enfant qui commence à transiter des râles du bébé à ses premiers mots entre les deux.
34:01 Et là, elle a du mal aussi rentré à la lecture et à l'écriture. Elle est incapable de faire l'apprentissage de la vie sociale tel que Wilhelm Meister. Lui, c'est son long apprentissage pour s'intégrer à la société de Frankfurt am Main. Frankfurt sur le main au centre de l'Allemagne dans lequel actuellement il y a la banque centrale de l'Allemagne, la Bundesbank, qui est la banque centrale de l'Europe. en gros.
34:32 Et qui décide souvent la décision de la Buba. Buba, Bundesbank. Mignon est un personnage présocial chez qui la socialisation se révèle impossible, immature, car elle appartient tout entier au monde brut des émotions primitives. Dans son esthétique, Hegel déploie la liste des beaux-arts, comme on dit, n'est-ce pas ?
La hiérarchie des arts chez Hegel et l'Art poétique de Verlaine
35:02 En commençant par ceux qui sont le plus engagés dans l'extériorité matérielle, l'architecture et la sculpture, par exemple, dans lesquelles il y a les trois dimensions de l'espace, quand même. Même si la sculpture est plus individualisée dans l'architecture, il n'y a aucune hiérarchie de valeurs dans tout ça. Il vaut mieux, même s'il place la poésie au-dessus de tout dans ses hiérarchies, il vaut mieux une belle architecture qu'une poésie ratée. Mais alors voilà, il y a l'architecture et la sculpture, puis un saut énorme se fait avec la peinture où il n'y a plus que deux dimensions, à plat, la troisième étant déjà abstraite.
35:41 On a fait abstraction de la profondeur. La peinture a toujours été abstraite. Si l'on se réfère précisément à l'abstraction qu'elle met de la profondeur qu'on ne retrouvera que sous forme illusoire à partir du XVIe siècle sur le mode de ce qu'on appelle la perspective. Puis, alors là, on laisse tomber toutes les dimensions spatiales. Il n'y a plus ni la profondeur, ni la hauteur, ni la longueur, ni la surface. Il n'y a plus aucune dimension spatiale, il n'y a plus qu'une dimension temporelle et c'est la musique.
36:14 Et c'est les arts du temps en général, la musique, la poésie, et Hegel à sa hiérarchie. Mais il ne met pas la musique comme les romantiques allemands d'ailleurs au sommet de la hiérarchie des arts. C'était le cas pour les romantiques allemands. Comme Verlaine dira plus tard, Verlaine si proche d'eux par certains côtés, vous savez, dans son fameux art poétique de la musique avant toute chose. Je dis, la première stance et la dernière de ce long poème qui est le manifeste de la poésie moderne C'est pas pour montrer l'importance de la chose sonore, c'est notre sujet ce soir.
36:48 De la musique avant toute chose et pour cela préfère l'impair. Les vers de sept à neuf pieds. Et pour cela préfère l'impair plus vague et plus soluble dans l'air. Vous voyez le son. Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. Puis après, bon, il nous dit tout ce qu'il ne faut pas faire en poésie, il prend l'éloquence et tords-lui son cou, je passe. Et à la fin, il y revient. Et c'est cette chute admirable de la musique encore et toujours. Que ton vers soit la chose envolée qu'on sent qu'il fuit d'une âme en allée vers d'autres cieux, à d'autres amours.
37:24 Que ton vers soit la bonne aventure éparsse au vent crispé du matin qui va fleurant la menthe et le thym. C'est presque aussi impondérable l'odeur que le son. Que ton vers soit la bonne aventure éparsse au vent crispé du matin qui va fleurant, la menthe et le thym et tout le reste est littérature. Je ne connais pas la poésie dite de ce nom. Voilà. Alors, revenons à une littérature qui accorde une telle place à un personnage si intensément poétique et si mystérieusement poétique que Mignon.
38:00 Alors, écoutez, quand même, je recommence ce portrait. Je vous le dis aussi, on l'apprend au cours du roman. on ne sait pas d'où il vient. En fait, il l'a rencontré dans une roulotte avec des gens du voyage. Vous savez, en Allemagne, j'ai l'air de charger les Allemands chacun. Je sais que je suis un grand germanophile de culture, mais je me permets de dire que c'est assez mal vu là-bas. Les gens qui bougent, je vais parler de leur géranium aux fenêtres et du tilleul sur la place du village qui n'a pas bougé depuis l'époque de Luther, ça donne des choses admirables.
38:31 Ça donne le deuxième acte des maîtres chanteurs et la nuit de juin, c'est inoubliable. Mais enfin, je veux dire, ils n'aiment pas trop ce qui surgit de l'étranger, l'altérité, le changement. Et elle, c'est carrément quelqu'un du voyage, n'est-ce pas ? Elle parle ou plutôt gazouille un vague allemand. Après l'incertitude des sexes, et déjà, on vous rappelle, elle parle ou plutôt gazouille un vague allemand. Elle ignore tout du monde, peine à lire et à écrire, est incapable de faire l'apprentissage de la vie sociale. Ce qui confirme le côté « gens du voyage », toujours mal vu par ceux qui sont bien ancrés dans la vie sociale, tel que Wilhelm Meister précisément est en train de le faire.
39:09 Mignon est un personnage pré-social chez qui la socialisation se révèle impossible. Et ne croyez pas que Goethe exprime à travers elle des volontés d'être un marginal. Il n'y a pas plus installé dans la société que Goethe. Car elle appartient tout entier au monde brut des émotions primitives contre lesquelles Goethe mettait les romantiques en garde. Comme un petit animal, elle a peur et se protège de ceux qui la traitent mal. Elle aime Wilhelm Meister. Il la sauve et s'attache à lui comme le ferait un chien de manière absolue et irraisonnée.
Origines de Mignon : entre deux âges et entre deux sexes
39:46 Alors, je vous dis la fin, ça me fait mal de vous la dire la suite, pardon, très rapidement, mais ça me fait mal de vous la dire parce qu'elle n'est pas très gaie. Elle va aimer Wilhelm Meister qui va se détourner d'elle, qui est l'homme un peu comme nous sommes un peu tous, qui va l'oublier au profit d'une autre, etc. dans son parcours. C'est un moment, lui, dans son parcours, il l'a rencontré en Italie dans le décor des îles Borromées. Voilà. Et on saura plus tard pourquoi elle a tous ses côtés exceptionnels.
40:16 Elle est victime et descendante d'un terrible crime, je parle en termes de l'époque. Elle est le rejeton incestueux d'un frère et d'une sœur. Et c'est son père qui raconte ça à l'un des témoins dans le roman de Goethe. Étrange histoire, tout ça. N'est-ce pas ? Et donc, elle vient un peu d'un néant social et elle va y retourner. Vous allez voir, elle fascine Wilhelm qui se sent irrésistiblement attirée par le mystère qui se dégage d'elle.
40:46 Vous me direz, dis donc, il y a longtemps qu'il n'a plus parlé musique. Patience. Ses traits sont saisissants. Son expression est un mélange d'ingénuité et de caractère. Son teint sombre annonce une origine exotique. Sombre. Gens du voyage. Je pense à Baudelaire dans « Bohémiens en voyage » qui a ce vers magnifique « La tribu prophétique aux prunelles ardentes ». Elle est une enfant sans l'être tout à fait.
41:16 Quelque chose, vous voyez, entre deux sexes, entre deux âges. Je me rappelle quelqu'un pensant, mais oui, pas très longtemps avant Goethe, fin 18e siècle, le musicien préféré de Goethe qui avait des goûts très classiques en musique qui se méfiaient des romantiques et Beethoven le terrifiait un peu. Mozart, mais c'est chérubin dans « Les noces de Figaro » « Le mariage de Figaro » pardon.
41:46 N'est-ce pas ? « Les noces de Figaro » mis en musique sous le titre « Les noces de Figaro » inoubliablement par Mozart. Mais oui, qui est toujours entre deux sexes, entre deux âges et qui du coup fout le binz partout, n'est-ce pas ? Partout où va le comte, n'est-ce pas ? Le comte qui drague un peu tout ce qui est un jupon, la bonne, la fille du jardinier, bien sûr, sa femme de temps en temps. Il est toujours là, dans la chambre, oui, chérubin, oui, j'y pense tout d'un coup.
42:19 Son teint sombre annonce une origine exotique, elle est une enfant sans l'être tout à fait, quelque chose pointe sous le pittoresque qui laisse présager une vie secrète. Pourtant, nul ne sait qui elle est ni d'où elle vient. Donc, on ne connaît pas le mystère que je vous ai révélé. Elle se présente comme une semi-bohémienne, plus ou moins associée à une troupe de saltimbanques qui la maltraite et à qui Wilhelm l'achète. Elle danse et fait des tours comme un singe savant. Ah, on se rapproche.
42:49 On n'est pas encore dans le chant, mais on est déjà dans la danse. Elle danse et fait des tours comme un singe savant. Elle chante aussi. Elle émeut Wilhelm en lui faisant entendre une mélodie que tout allemand aujourd'hui encore connaît par cœur. « Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn ? » Si jamais la nostalgie fut mise en parole et en musique ce fut dans ce passage de Wilhelm Meister de Goethe.
43:21 Qui l'eut cru Goethe le plastique, celui qui aimait plutôt les colonnats, l'architecture, le monde grec, qui reprochait un peu comme Nietzsche plus tard, aux romantiques d'être un peu ramolli, d'être un peu efféminé, sinon féminin si vous voulez, préférez-le. La maturité hélénique. Qu'est-ce qui le prend tout d'un coup là de nous livrer cette botte secrète ? On va le savoir dans le texte d'après. Patientons. Mais en tout cas, vous voyez, aujourd'hui encore, tout allemand, tout jeune allemand à l'école connaît par cœur « Kennst du das Land »
Le paradis perdu et l'ambivalence de la mélodie
43:57 vous dit « Connais-tu le pays des citronniers en fleurs ? Le connais-tu ? Dis-moi. » Ça revient comme une une complainte. Vous voyez, vous retrouvez ce qu'on disait tout à l'heure. Ce chant qui est à la fois heureux et l'est. Connais-tu le pays où il s'y trouve ? Connais-tu le paradis ? Et c'est triste. C'est triste parce que c'est loin. Parce que comme dit Proust, les seuls vrais paradis sont ceux qu'on a perdus. la suggestion est la suggestion inutile pour Goethe à l'époque, je termine là-dessus, où il écrit de préciser que le pays en question est l'Italie.
44:37 Quand même, je vous le lis parce qu'il y a un rapport à la mélodie qui vient encore. Ainsi, l'Italie est présente dès l'origine de l'aventure commune de Mignon et de Wilhelm, elle existe par une mélodie. Alors maintenant, elle est une mélodie. Vous voyez ? J'ai fait ce long détour. Donc Goethe s'empresse de préciser qu'elle traduit, je cite, un irrésistible et nostalgique élan. Nostalgique, la Sehnsucht. C'est difficile à traduire.
45:09 Et qu'elle est dite par Mignon avec, ça va vous rappeler quelque chose, avec une intonation tantôt suppliante et pressante et tantôt pleine de désirs et de promesses. Et voilà qu'on retrouve ce que l'ambivalence de la cloche tout à l'heure. Pourtant, personne ne songerait à rapprocher vraiment la galère de K. dans la neige et dans le château. Et le moment paradisiaque où Wilhelm a connu pour un temps trop court et Mignon pour sa perte, il a connu Wilhelm dans des coins parmi les plus beaux du monde au cœur des îles Borromées.
45:51 Les îles qui sont dans le lac majeur avec des demeures somptueuses et des jardins de rêve dans la douce Italie, mais pas les Alpes encore caillouteuses, mais l'Italie qui est au pied des Alpes, n'est-ce pas ? Mais côté sud, dans la Lombardie. Voilà. Il fallait que je vous présente ce personnage pour creuser encore ce qu'elle nous révèle. Quoi ? Je vous ai dit que l'élément central de mon intervention de ce soir sur la chose sonore, c'est un certain silence.
46:26 Vous commencez à l'entendre, ce silence qui est présent, qui est ce qu'il y a de commun à tous ces textes. Ce n'est pas le bruit des pas dans la neige, ça c'est le château. Ce n'est pas la roulotte des Romanichels, des Roms. Ça c'est non. C'est quelque chose qui tient à l'essence même à ce que Mignon incarne, quelque chose qui est d'autant plus difficile à caractériser parce que dès que vous caractérisez votre identité s'il vous plaît. Nom, prénom, adresse, sexe, masculin, féminin.
La musique comme indétermination, selon Hegel
46:58 On ne sait pas. Il a du mal à lui donner un sexe. Je résume ce qu'on a vu. Il y a une marge d'indétermination. Or, je finis maintenant, j'ai l'air comme ça de tourner un plan en spirale, ce que je disais de Hegel. Hegel a failli terminer la liste des arts comme son époque sur la musique mais il l'a fait dépasser par la poésie. Je ne voudrais pas dégouper, mais c'est un autre. Un jour, je consacrerai quelque chose uniquement à ce problème, à la hiérarchisation des arts dans l'Esthétique de Hegel.
47:29 Mais c'est que la poésie se distingue de la prose à la mesure où elle intègre un élément musical. Vous voyez que le problème n'est pas résolu. Mais enfin, c'est quand même la poésie. il reproche à la musique ce qui l'empêche pour lui de la mettre sous ma hiérarchie. C'est justement son côté, je reprends son babil enfantin, d'indétermination, d'inintelligibilité sous forme de mots clairs et univoques. Ceci est un écran, ceci est un clavier, ceci est un évier.
48:00 Les déterminations. Là, on retrouve les choses plastiques, les choses ont un contour. C'était avant que l'art moderne et l'impressionnisme ne passent pas à estomper les contours et à musicaliser le décor. Vous voyez, c'est ce silence qu'on commence à entendre. Elle incarne l'esprit de la musique précisément parce qu'elle rassemble tous les facteurs, les éléments d'indétermination, que ce soit au niveau de sa sexuation, de son âge, puisqu'elle est enfant et adulte en même temps, n'est-ce pas ?
48:36 Elle est plus qu'une enfant tout en étant enfantine. Et elle gazouille un sous-allemand. Elle est entre l'allemand et une langue d'ailleurs. Elle n'est pas d'ici ni de là-bas, mais de partout puisqu'elle traverse les pays sans y résider. Donc, indétermination du lieu, du temps, de l'âge, du sexe. elle est donc foncièrement musicale.
49:08 Et en même temps, la musique, c'est indéterminé, disons, au cas où on voudrait caractériser ce qu'on entend par des mots bien précis. Mais ce qu'on ressent n'est pas indéterminé du tout. On ressent des choses avec une précision remarquable. Vous le savez tous. Nous le savons tous. Donc, il y a un problème qui se pose là, n'est-ce pas ? Que nous commençons à circonscrire. Donc, voilà, je termine la dernière phrase. Elle existe par une mélodie dont Goethe s'empresse de préciser qu'elle traduit un irrésistible et nostalgique élan et qu'elle est dite par Mignon avec une intonation, je cite, tantôt suppliante et pressante.
49:50 Ça, c'est comme la voix qui voulait forcer cette pauvrerie tout à l'heure. La cloche est tantôt pleine de désirs et de promesses. tout ce que vos souhaits n'osent accomplir. Voilà. Donc, je vais rester dans cette aura qui entoure le personnage.
50:20 Mignon, je vais rester en compagnie de ce personnage. On a du mal à le quitter. Pourtant, lui, il est évanescent. je ne vous cache pas tout de suite qu'elle meurt de chagrin quand elle apprend que Wilhelm est déjà loin dans tous les sens. Et Robert Schumann, le compositeur, a écrit un requiem pour Mignon. Je vous le dis, c'est des choses qu'on entend rarement. On entend surtout l'œuvre pour piano de Schumann qui est admirable. C'est l'œuvre qui est inoubliable.
50:50 Mais on écoute peu ces œuvres avec chœur. Orchestre et chœur. Bon, le nombre de musiciens Schubert, Beethoven, Schumann, Judy Rosa, Hugo Wolf, moins connu, mais qui est un des sommets de l'art du lied dans l'histoire musicale à la fin du XIXe siècle, qui ont été inspirés par ce personnage de Mignon, on n'imagine pas. Et je ne donne que les plus connus. Donc, je vais passer maintenant à quelqu'un qui semble tout à fait à l'opposé, n'est-ce pas, de la frêle et évanescente Mignon ?
Wagner essayiste et la lettre de Baudelaire
51:29 C'est Wagner, mais pas Wagner, si, le même, c'est le compositeur Richard Wagner, mais Wagner essayiste en faisant un essai. Un essai, il en a fait beaucoup. Ce garçon bavard, comme disait Johann. Mais il a aussi beaucoup écrit, surtout à l'époque où ses œuvres ne pouvaient pas jouer. Il était interdit de séjour en Allemagne parce qu'il avait fait le coup de feu sur les barricades en 1948. Et là, il s'agit d'un ouvrage qui a pour titre tout simplement Beethoven, un essai sur Beethoven.
52:09 Les trois B, vous savez, de la musique allemande, ou les quatre, c'est les pensions d'intègre. Bach, Beethoven, Brahms, il y en a qui ajoutent Bruckner, pas Berg, si on continue au XXe siècle. Allez, dans cet essai, il parle des rapports de la France et de l'Allemagne parce que Wagner a beaucoup souffert en France où il a été snobé parce qu'il y avait, mélangeons pas tous, des cabales, sauf Baudelaire qui a reconnaît son génie qui a écrit une des lettres, une des plus belles lettres qu'on ait écrites sur la musique de la part de quelqu'un qui ne la connaît pas techniquement.
52:44 Je vous le recommande. Baudelaire, dans Google, Charles Baudelaire, lettre à Richard Wagner, une page et demie. Dans lesquels Baudelaire se sert de comparaison empruntée à la peinture, il dit, parce que je ne connais pas les termes techniques de la musique et vous voyez un manifeste de la peinture abstraite. Et sur cette plage entièrement rouge et écarlate, on ne pense pas qu'on peut aller à un rouge plus vif descend tout d'un coup une fusée d'un blanc éclatant.
53:15 C'est incroyable. Je veux dire, il n'y a rien de figuratif. Bon, comme quoi c'était dans l'air, tout ça. Autrement dit, une peinture qui tend vers la musique. Une peinture qui n'a pas un contour qui dit ceci est un piano et ceci est une soupière. Mais on tourne autour des mêmes problèmes. Or, Wagner, donc là, parle des positions respectives des deux plus grands poètes allemands, n'est-ce pas, de ceux qui ont lancé la littérature allemande intervient tardivement dans le concert des nations.
53:51 C'est au 18e siècle qu'on commence à entendre où l'Europe commence à s'intéresser et encore, très petit à petit. C'est ce qui fait dire à Madame de Staël, la lumière nous vient du Nord. Les tout premiers, c'est Goethe et Schiller qui sont des classiques dans les classes allemandes, bien sûr. Et puis après, bien sûr, il y a la fontaine des romantiques allemands. Et là, il compare chacun des deux dans leur position vis-à-vis de l'art en général et de la musique en particulier. C'est ça qui intéresse Wagner.
Lecture de l'essai sur Beethoven : Goethe, Mignon et Schiller
54:21 Comment il se positionne chacun des deux ? Bien sûr, il admire les deux, mais il montre leur différence. Et il dit ceci, je saute sur le début. Bon, si, je le prends là. Nous savons que les conceptions de Faust et de Wilhelm Meister se manifestèrent à la même époque, on l'a vu tout à l'heure, lorsque le génie du poète était à son premier épanouissement. Il parle de Goethe. La passion profonde qui animait sa pensée le porta tout d'abord à écrire les premières pages de Faust, puis comme effrayé de l'énormité de sa propre conception, enfin, c'est une histoire qui a fécondé beaucoup de musiciens.
55:01 Il se détourna de sa puissante ébauche et chercha dans Wilhelm Meister, donc son roman de progression du jeune bourgeois, à concevoir le problème sous une forme plus calme. En pleine maturité, il acheva ce roman d'allure facile. Son héros, donc Wilhelm Meister, fils de bourgeois allemand, se cherche une manière d'être sûr et agréable. Il essaie du théâtre traverse la société noble et aboutit à un cosmopolitisme avantageux.
55:31 C'est très contemporain de tout ça, les classes moyennes. Le poète nous émeut quand il nous laisse entendre clairement que Mignon a été l'objet d'un grand crime. Ce jeune homme qui a l'air tout équilibré, etc., n'est-ce pas, il envoie la gosse au casse-pipe quand même, n'est-ce pas, en s'amusant avec elle, c'est ensuite. Je ne l'accuse pas, je rappelle la dramaturgie. Donc, attention, ici, il faut prêter l'oreille maintenant. Le poète nous émeut quand il nous laisse entendre clairement que Mignon a été l'objet d'un grand crime.
56:02 Il ne laisse pas son héros s'arrêter à cette impression. Bref, il n'a pas l'air d'être envahi par le surmoi et la culpabilité, Wilhelm Meister. Il le transporte dans une sphère délivrée de toute violence et de toute excentricité tragique. Ça, c'est l'idéal de Goethe, loin des terreurs et des spasmes romantiques, n'est-ce pas, une existence délivrée de toute violence et de toute excès, donc, et de toute excentricité tragique et lui donne une belle éducation.
56:32 Il le promène dans une galerie de tableaux. À la mort de Mignon, on fait de la musique. Et cette musique, Schumann, c'est toujours Wagner qui écrit, Schumann l'a réellement écrite plus tard. Il paraît que Schiller, donc on passe de Goethe à Schiller, c'était très ami, mais très différent. Schiller qui a écrit cette hymne à la joie qui mise en musique par Beethoven. Et j'en suis désolé, maintenant, l'hymne de l'Europe, n'est-ce pas, ce qui est vraiment un abus parce que si la grandeur de Beethoven, c'est la défense qu'il a toujours pris de la révolution française et de ceux qui ont pris la Bastille, tout ce que déteste l'Europe de Bruxelles, n'est-ce pas ?
57:16 Et pas seulement l'Europe de Bruxelles, beaucoup de ceux qui se croient à gauche. La gauche anti-jacobine, vous savez. Il paraît que Schiller était révolté du dernier livre. Schiller a été élu citoyen d'honneur par la toute jeune république française en 90. parce qu'il avait défié les aristocrates. Il paraît que Schiller était révolté du dernier livre de Wilhelm Meister, cette espèce d'embourgeoisement. Cependant, il ne sut pas tirer son grand ami, Goethe, de son étrange aveuglement.
57:49 Ne vous perdez pas. Ça devient fascinant. On ne dirait pas comme ça. Il pouvait admettre que Goethe, qui avait composé Mignon, vous voyez, composé, et avait, avec cette création, appelé à la vie un nouveau monde merveilleux. Il pouvait penser qu'il était au plus profond de son rêve intérieur, tombé en proie à une distraction dont il ne pouvait l'éveiller. Qu'est-ce qui est arrivé à Goethe depuis qu'il a conçu Mignon ? Il a oublié son personnage.
Goethe s'éveille : Faust et Hélène de Troie
58:19 Il est dans une espèce de rêverie éveillée, demi-assoupie. Et là commence la partie la plus intéressante du texte de Wagner. Goethe, seul, pouvait s'éveiller de lui-même. Il s'éveilla. Car à l'âge le plus avancé, il acheva son Faust. Je ne voudrais pas vous paumer. Non, il n'achève pas ce grand Wilhelm Meister, ça, il vient de l'achever. Il achève Faust, l'œuvre sur laquelle il travaille depuis 40 ans, maintenant, il a conçu le personnage de Mignon, je résume tout, il peut enfin achever son Faust.
58:57 Mais qu'est-ce qui manquait ? Regardez bien. Car à l'âge le plus avancé, il acheva son Faust. Ici, l'objet qui le distrait de son rêve est un type original de toute beauté, Hélène. Oui, il s'agit d'Hélène de Troie. Vous savez que Goethe, Faust, a fait un pacte avec le diable, je ne sais pas. Le diable lui dit je t'offre ce que tu veux. Y compris si tu veux, il va lui ressusciter Hélène de Troie il y a quelques milliers d'années, la plus belle femme qui n'a jamais existé d'après la légende, d'après le mythe pour l'offrir et qu'il en fasse ce qu'il veut à Faust.
59:31 Ça ne va pas le retenir longtemps à Faust. Faust, c'est nous, c'est vous, c'est moi, c'est l'homme, c'est l'éternel insatisfaction. La contrepartie que demande le diable, n'est-ce pas ? Et Goethe, vous savez ce que demande le diable en échange, c'est l'âme, c'est toujours la même chose qu'il demande. Ah oui, pardon, et Faust, lui, ce qu'il dit au diable, c'est que moi, je te donne mon âme, il n'y a pas de problème si tu me fais éprouver. C'est ça tout le deal de Faust pendant 40 ans. Un bonheur tel que je puisse arrêter le temps dans cet instant-là en disant à l'instant « Verweile doch, du bist so schön, reste tu ici, en parlant à l'instant, n'est-ce pas ? »
1:00:12 Et donc, il n'y arrive pas. Même en allant chercher Hélène de Troie. Voilà, je vous ai résumé jusque-là, là je m'arrête. On en est à Hélène. C'est elle-même l'idéal antique, le contraire du romantique. Ce n'est pas l'idéal plastique. Hélène, personnage homérique, bien dessiné. C'est elle-même l'idéal antique, complet et absolu qui évoque du royaume des ombres et qu'il marie à son Faust. Goethe marie Hélène de Troie à l'homme moderne, à Faust. Mais l'ombre ne peut être fixée et elle s'évapore à un beau nuage qui fuit au loin et que Faust suit dans une songerie mélancolique et cependant dénuée de souffrance.
1:00:52 Ça ne l'a pas accroché. Gretchen, seul, a pu le délivrer. Gretchen, c'est la marguerite d'un de ses premiers amours, une femme qu'il a mise enceinte et qui est morte de chagrin depuis et qui, maintenant qu'elle est dans l'au-delà, va intercéder en sa faveur auprès de la transcendance. Oublions l'histoire de Faust. Mais vous voyez, le féminin revient et pas le féminin antique, la femme moderne, la pécheresse. Donc, du monde des bienheureux, la tôt sacrifiée qui cependant vit toujours au plus profond de son être, lui tend la main.
« L'éternel féminin nous entraîne vers le haut »
1:01:27 De même qu'au cours de notre investigation, nous avons tiré des comparaisons analogiques de la philosophie et de la physiologie, si nous voulons donner à l'œuvre poétique la plus profonde, Faust, pour Wagner, une signification à notre usage qui va dans le sens de ce que nous voudrons prouver en sa proche de mon histoire de silence. Nous verrons dans la parole, ce sont les derniers mots de Faust, les derniers mots quand il l'achève. Tout ce qui est périssable n'est que symbole.
1:02:02 Et tout de suite après, ces deux avant-derniers vers, les deux derniers, mais l'éternel féminin nous entraîne vers le haut. Et Wagner commente ainsi. Je reprends la phrase parce qu'il fallait l'interrompre pour ne pas comprendre sa complexité. De même qu'au cours de notre investigation, nous avons tiré des comparaisons analogiques de la philosophie et de la physiologie, si nous voulons donner à l'œuvre poétique Faust la plus profonde une signification à notre usage, nous verrons dans la parole tout ce qui est périssable n'est que symbole, l'esprit des arts plastiques, plastique.
1:02:37 Donc là, on reste grec, classique, immobile, dans l'espace, pas dans la musique et dans le temps. Plastique. Vers lequel Goethe si longtemps et si excellemment s'efforça. Goethe était fasciné par les cristaux, il a fait beaucoup de sciences naturelles, il a fait résonner sur la théorie des lumières, il y avait des collections invraisemblables de coquillages, etc. Donc, Goethe, mais quand il dit l'éternel féminin nous élève, et là, Wagner lâche le dernier mot de notre voyage dans les textes, l'esprit de la musique.
1:03:19 Ces deux vers, l'éternel féminin nous entraîne, incarne l'esprit de la musique, on a enfin trouvé quel est le sexe, l'esprit de la musique qui du plus profond de la conscience du poète a pris son essor et plane maintenant sans rien en lui qui pèse ou qui pose à Verlaine, planer, se libérer de la pesanteur. Plane maintenant au-dessus de lui et le guide dans la voie de la délivrance. Voilà, j'ai voulu faire ce chemin avec vous autour du personnage de Mignon.
1:03:51 ceux que ça intéresse ou qui ont pu prendre quelque intérêt par moments si cet intérêt n'a pas été trop obscurci par mes digressions ou mes hésitations ou mes trous de mémoire quelquefois, je leur demande de se reporter à notre dernier épisode du Musicosophie que j'ai fait avec Aymeric Monville et que nous avons enregistré à ma connaissance mardi, eh bien, hier, simplement hier soir et dans lequel je pose la question qu'est-ce qui est musical dans la musique ?
1:04:30 On n'est pas très loin, vous le devinez, des problématiques. La question peut paraître idiote, la musique, c'est la musique pour un... Oui, mais qu'est-ce qui est musical ? Il y a des musiques plus architecturales et des musiques plus picturales, n'est-ce pas ? Qu'est-ce qui est proprement musical dans la musique ? C'est la question que je pose. Je voudrais vous quitter sur cette question en vous souhaitant de vous la poser et en vous renvoyant, bien sûr, à quelques liens qu'on laissera sur le site qui est des musiciens et des plus belles réussites inspirées par le personnage de Mignon dans l'histoire de la musique.
Extrait d'Une histoire immortelle d'Orson Welles
1:05:05 Je vous remercie de votre patience et je vous dis à la prochaine fois. Il est mort, Miss Vergine. Il a été attendu à la fin de la fin de la cupe de l'Homme. Mais la cupe a été trop forte pour lui.
1:05:35 C'est très difficile pour les gens qui ont des choses si malheureusement qu'ils ne peuvent pas. Si ils ne peuvent pas les choses, c'est difficile. Et quand ils ne peuvent pas les choses, c'est sûrement très difficile.
1:06:05 Je l'ai entendu déjà. L'honneur, depuis longtemps. Mais où ?