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Que faire ? Le détour par la théorie et Le Capitalisme de la séduction
0:00 Quand je parle des efforts qu'on doit fournir pour financer tout simplement, une traduction qui permette aux éditeurs anglo-saxons de le diffuser dans leur champ, géographique, sociologique et économique, ce n'est pas seulement une question financière, c'est une question éminemment politique. Et là, le mot reprend de sa noblesse. Oui, jusque-là, je vais prendre une référence, peut-être le titre le plus célèbre de Lénine, « Que faire ? ».
0:30 C'est que quand on dit « Que faire ? », on pourrait penser que ça veut dire « Allez, ça suffit, les intellectuels, la réflexion, la théorie, c'est important, c'est bien gentil, mais enfin, je veux dire, maintenant, il faut passer à l'action, il faut être pratique, vous savez. » Ce qui remue de l'air. Vous savez, il y en a dans les bureaux, il y en a plein comme ça, des gens qui circulent, etc. « Oh là là, t'es tombé du lit, etc. » En fait, ils ne font pas grand-chose, mais enfin, ils se font remarquer, ils brassent de l'air. Autre phrase de Lénine qui permet de comprendre dans quel sens il pose la question « Que faire ? ».
1:01 Pas de pratique révolutionnaire sans théorie révolutionnaire. Sans théorie révolutionnaire, pas de pratique révolutionnaire. Donc, « Que faire ? » Dans l'immédiat le plus urgent, un détour par le théorique. C'est là que le contenu de l'œuvre de Clouscard, couplé avec l'extension considérable que donnerait une audience dans l'aire anglo-saxonne, constitue à elle seule un seuil de franchissement de nos espoirs politiques les plus fous.
1:37 Je ne suis pas habitué à justifier ma relation à Clouscard pour ceux qui ne la connaissent pas, mais je l'ai souvent présenté comme celui qui l'a pratiqué le plus régulièrement, le plus quotidiennement et pendant la plus longue durée. Sans compter une communauté d'idées, alors vous savez, je pars toujours de sa trop gentille formule qu'il a exprimée en me dédiant le capitalisme de la séduction qui est le plus gros tirage parmi ses publications, où il dit à Dominique Pagani à qui ce livre doit beaucoup. C'est là que je suis obligé de rétablir les choses.
2:08 Je ne sais pas si vous parlez en termes de dette, c'est dans une amitié pareille, parce que les idées passaient de l'un à l'autre, et bien malin peut savoir celui qui peut revendiquer une paternité, dans bien des cas. Mais en tout cas, ce qui est sûr, je dis ça tranquillement, c'est que je lui dois incomparablement plus que ce qu'il prétend me devoir. Un petit mot quand même sur cet ouvrage exceptionnel, ce n'est pas un hasard s'il a eu ce succès. Je ne retiendrai du capitalisme de la séduction qu'un chapitre en fin de volume. Carrément un poème en prose, la maison de campagne.
2:38 C'est pas... Ceux qui ont traversé les années 60, 70, 80, 90, 2000, ne vont pas en revenir. On a l'impression qu'on raconte la vie, la vie de leur entourage, la vie des gens qu'ils ont vus. Il y a des formules qui a osé dire comme lui, n'est-ce pas ? Je pense par exemple à beaucoup de pays nordiques, en particulier les Hollandais, qui ont énormément acheté dans les régions comme la Drôme ou la Haute-Provence, Clouscard a analysé le processus qui faisait que les paysans étaient chassés de leur terre par la hausse des crédits des machines agricoles.
3:14 Il fallait qu'ils s'équipent. Une fois qu'ils sont équipés, ils sont endettés à vie. Après, ils abandonnent leur exploitation. D'où une énorme dépopulation rurale à l'époque, ce qui fait que les terrains ont perdu de leur valeur. À ce moment-là, ils sont achetés par le Hollandais, n'est-ce pas, qui est ravi d'avoir enfin sa maison dans le sud de la France. Et Clouscard parle, c'est juste pour vous signaler, le degré de lucidité et de pertinence de son expression, le néocolonialisme écologique. Vous voyez, je rappelle qu'il est né en 1928, et donc il a 17 ans, le moment où la guerre se termine.
De la Libération à Mai 68 : le déclin des forces de la Résistance
3:48 Il y a bien sûr la fin de la guerre, le moment de la libération. Sans doute le plus grand gouvernement dont la France ait joui depuis la Convention. L'écrasement des forces les plus réactionnaires de la planète, l'écrasement de la peste brune sous les bottes de l'armée rouge a permis de faire des avancées. Il a fallu 50 millions de morts, le deuxième conflit mondial, mais des avancées sociales qui étaient impensables même dans les années 30.
4:18 Première date, la libération. Deuxième date, mai 68. 1968. Parce qu'il y a mai, il y a juin, il y a les accords de Grenelle, il y a le 68 des travailleurs que non seulement, Clouscard n'a jamais déconsidéré, mais qu'il a toujours glorifié. Par contre, il s'est insurgé contre le 68 dont le pouvoir, l'idéologie dominante, voudrait monopoliser la mémoire. et elle y est quasiment parvenue.
4:48 Il y a plein de jeunes qui ne voient que ça dans 68, enfin plein de ceux qui n'ont pas connu cette période, c'est-à-dire le 68 libéral-libertaire, entre doubler le SMIC, consolider les acquis sur les retraites, faire reconnaître les droits syndicaux d'entreprise, et la grande revendication de Cohn-Bendit qui a ouvert les mouvements étudiants, à savoir pouvoir aller visiter les filles dans leur dortoir, dans les cités universitaires, ce n'est pas tout à fait les mêmes enjeux. Il est vrai que les 68ards, je parle au sens péjoratif, ceux du 68 sociétal et non pas social, lorsqu'on leur parlait de salaire, de retraite, ils disaient, c'est des revendications, je vous dis le mot de l'époque, catégorielles.
5:31 Ce n'est pas métro, boulot, dodo, vous voyez, le mépris. Première date, la libération, je me répète, deuxième date, 68, pourquoi je me répète ? Parce que c'est là que tout démarre. Ne me croyez pas sur parole, soyons même scientifiques, faites une mesure, et vous verrez que ce n'est plus une question d'opinion, on n'est pas au café du commerce. Quelles sont les deux grandes forces politiques qui déclinent à partir de 68 ?
6:01 Ça se mesure dans les élections, dans les sondages, dans tout ce que vous voulez. C'est à droite le gaullisme, à gauche le communisme. Comme c'est curieux, les deux forces de la résistance. Premièrement, et là, je mets en écho ce que j'appelle moi, dans toute son horreur, l'extrême centre. Donc, ce centre droit, Giscard ou centre gauche, Mitterrand, quelle importance, n'est-ce pas ? L'extrême centre, tous ceux qui n'étaient pas clairs à l'issue de la guerre, tous ceux qui étaient un peu mouillés, n'est-ce pas, dans certaines complaisances, n'est-ce pas, se sont empressés de réapparaître, bien sûr, pas sous le masque de l'extrême droite ou de la...
6:47 Bon, il ne restait encore que les royalistes qui faisaient 1,4%. Non, mais dans les divers modérés, centre gauche, centre droit, non inscrit, l'extrême centre. Et son visage hideux, n'est-ce pas, qui est ce centre qui rasait les murs en 1945 et qui va prendre de plus en plus d'importance jusqu'à diriger pratiquement tout le monde occidental. Pourquoi je fais ce développement ? Vous me direz, mais c'est hors sujet. Comment ? Pardon ? L'œuvre de Clouscard qui succède au capitalisme de la séduction, c'est, écoutez bien, néofascisme et idéologie du désir.
Néofascisme et idéologie du désir : le fascisme par la gauche
7:24 Dès les années 70, avec une lucidité dont il n'y a aucun équivalent, et pas seulement en France, mais même dans la pensée dite occidentale. Vous savez, je n'aime pas cette expression, la pensée, moi je dirais atlantiste. On peut être atlantiste et africain. Et inversement, il y a des Américains qui s'opposent à cette pensée-là, quelques-uns, il y en a. Avec cette lucidité incomparable, Clouscard disait que le fascisme était en train de revenir dès les années 70, non pas par l'extrême droite qui, à cette époque, faisait moins de 2%, par l'extrême droite traditionnelle, n'est-ce pas, royaliste, catholique, intégriste, tout ce que vous voulez.
8:04 non, par la gauche libérale-libertaire. D'ailleurs, avant d'inventer le syntagme libéral-libertaire, je vous dis à coup de hache les grandes avancées de Clouscard, il avait parlé de sociale-démocratie-libertaire. C'est parce qu'il comprend bien que l'affaiblissement des forces de la résistance est inespéré pour ceux qui, jusque-là, depuis 1945, rasaient les murs. Je vous ai résumé l'essentiel de ce qui est à l'origine de ces analyses.
8:34 Il y a là un complexe qu'il faut bien voir. Il ne faut pas sortir de ces paradoxes que personne ou si peu dénonce. À savoir que ceux qui se disaient à gauche du PC en 68, là je vous restitue la littéralité qui s'exprime presque à chaque page dans l'œuvre de Clouscard, ceux qui se disaient à gauche du PC, c'est-à-dire ceux qu'on appelait les gauchistes, les ennemis du PC, qui n'avaient pas de mots assez durs contre la CGT et contre le PC à l'époque, et contre de Gaulle, bien sûr, contre les deux seules forces qui donnaient des boutons aux forces atlantistes, comme c'est curieux, qui se disaient à gauche du PC étaient en fait à droite de De Gaulle.
9:11 C'est ce secret. Enfin, ce secret, ce n'est pas un secret, c'est notoire, si vous regardez le pédigree des gens qui étaient en avant, n'est-ce pas, à Mitterrand. Je pense à Foucault, n'est-ce pas, qui est une des cibles favorites de Clouscard, pour cause, n'est-ce pas, il a joué un grand rôle dans la contre-révolution idéologique, avec Deleuze et Derrida, et j'en passe. Je cite pour une fois Foucault, à titre positif, lorsqu'il a dit Mitterrand, c'est Vichy. Pour une fois, qu'il disait quelque chose qui mérite d'être inscrit sur les tablettes.
9:45 Vous savez, maintenant on vous dit « Oh là là, ça y est, il est déjà en train de parler de nazisme, ça y est, c'est le point Godwin, vous savez ? » C'est extraordinaire, cette arnaque du point Godwin. Au moment, et ça c'est mesurable, regardez les dernières élections en Suède, où les nazis reviennent au pouvoir un peu partout en Europe et dans des pays qui étaient réputés pour être des modèles de démocratie, qui sont encore, pour beaucoup, n'est-ce pas ? Les modèles de démocratie au point de donner des leçons au monde entier, quelquefois. Au moment où le nazisme revient de l'Autriche à la Suède, les forces grandissantes de l'extrême droite allemande, qui a rasé les murs, qui ne dépassaient jamais les 2% pendant toute la guerre froide.
10:25 C'est à ce moment-là qu'il ne faudrait plus en parler du retour du nazisme. Écoutez, elle est bonne, c'est un arnaque quand même, vous savez. On ne vous le dit jamais, c'est curieux quand même. Et quant à l'Ukraine, non, on ne parle pas, mais il n'y a pas de nazis en Ukraine. Même ceux qui en est croix gammées de là jusque là, on les voit, mais non, on ne les comprend pas, c'est un peu des… Oh, il y a quelques, vous savez, des allumés, il y en a un peu partout. N'est-ce pas ? Oui, ce n'est pas des allumés qui décident le nom des rues et des monuments publics en Ukraine. Et cela glorifie ce qu'il y a de pire dans l'histoire, pas seulement de l'Ukraine ou de l'Europe, mais peut-être même de l'humanité.
10:59 Je vous dis que même les SS allemands, quelquefois, faisaient des rapports où ils étaient sidérés par la cruauté des forces bandéristes, à l'égard bien sûr des communistes, des juifs, n'en parlons même pas, mais même des polonais. Les massacres de polonais par les mêmes. C'est cela. L'histoire est en train de faire remonter tout ça à la surface. Michel Clouscard, vous commencez à comprendre son extraordinaire solitude et les raisons pour lesquelles je me réjouis qu'il soit bientôt, que son audience soit élargie jusqu'à atteindre le monde anglophone qui ne se limite pas à l'Angleterre ou aux États-Unis.
La solitude de Clouscard et la séduction comme progrès
11:36 Un étudiant chinois a plus de chance, n'est-ce pas, de lire des livres étrangers en anglais qu'en français. Par exemple, c'est immense l'enjeu. Or, Michel Clouscard doit être tiré de cette solitude, attention, cette solitude non pas humaine, car il a été entouré d'amis jusqu'à la fin, mais de sa solitude ontologique. C'est-à-dire, vous savez bien que quelqu'un peut être entouré de tous les amis qu'on voudra, un seul être vous manque et tout est dépeuplé.
12:06 Qu'est-ce qui lui manque ? Quelle la reconnaissance par ses pairs, par les marxistes eux-mêmes, par les penseurs, par l'intelligentsia, à prétention révolutionnaire ? C'est là qu'il a été d'une solitude terrible. Notre association fait un appel à tous ceux qui se sentent concernés par cette pensée, sans doute la pensée la plus actuelle, la plus en phase avec la crise qu'il est le seul à avoir analysée lorsqu'il a dit, pour que ça résume, pour des millions de jeunes d'aujourd'hui, ça résume la situation, lorsqu'il dit « tout est permis, mais rien n'est possible ».
12:40 Voilà les résultats du 68 de Cohn-Bendit, pas de celui de la CGT. « Tout est permis, mais rien n'est possible ». « Tout est permis, mais… » à Pôle emploi. Donc voilà, il faut aider. Tous les efforts seront les bienvenus des plus modestes, n'est-ce pas, aux plus substantiels. J'essaye de faire mesurer, surtout à ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec son œuvre, ce trésor pratiquement inentamé que constitue l'œuvre de celui dont je maintiens qu'il est sans doute le plus grand intellectuel au plan théorique de l'après-guerre en langue française.
13:15 Ne croyez pas que ce soit uniquement désespérant. Si le capitalisme moderne, à l'actuel, ne cherche plus seulement à réprimer, à régner, n'est-ce pas, par l'exploitation, par la force, mais à séduire, c'est qu'il y a eu un progrès. Ce progrès, il a commencé à la Révolution française et on ne peut pas faire sans. C'est l'opinion publique. Il faut bien l'avoir avec soi. Sinon, on ne peut rien faire. Sinon, on ne peut pas se prétendre en démocratie, même si on en a vidé toute la substance de la démocratie.
13:45 Il faut au moins sauver les formes et donc, il faut séduire. Je voudrais vous laisser sur cette note d'espoir qu'elle soit une partie constitutive des vœux que je forme pour l'année qui vient. Très bonne année à tous.