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Ouverture et rocher des Nornes : L'Île des morts de Böcklin
0:00 Le début de la modernité, le début de la solitude de l'individu par rapport à toute communauté.
0:30 Justement, ce qui caractérise cette modernité de point de vue musical, c'est le passage de la musique modale à la musique tonale. Le passage à une musique classique modale ou un jazz modal est ressenti comme une audace. Mais en fait, c'est une drôle d'innovation car elle consiste à revenir à un stade antérieur.
1:13 Moi, mon âme est fêlée. Donc la cloche fêlée, c'est moi, c'est le narrateur, c'est le poète. Et vous allez voir l'extinction de voix, mais au sens propre. Et lorsqu'en ses ennuis, elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits. Regardez, mon ambiance est le crescendo, le temps d'un sonnet, c'est très court. Il arrive souvent que sa voix affaiblie, semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie. Vous savez ce que c'est qu'un râle ? Quand le sang vient obstruer la gorge, là.
1:43 Il semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts. Alors, il y a une question, je vais répondre de manière plus rapide.
2:24 qui vient de Victor, je n'ai pas d'autre précision que ce pseudo, donc je le respecte, qui me dit à propos de la scène des Trois Nornes que nous avons montré dans le prologue du Crépuscule des Dieux, et avec le rocher derrière les Trois Nornes, là, ça lui rappelle le tableau de Böcklin, le célèbre tableau de Böcklin, l'île des morts. Et il me le pose sous forme de question. L'île des morts de Böcklin ? Je vous avoue, Victor, que je n'y avais pas pensé, mais quand je lis sous votre plume, je me dis que ce n'est pas si bête.
2:58 Excusez-moi, quand je dis ça, ça veut dire que c'est intelligent. Mais je suis en train de dire, ça ne m'étonnerait pas qu'un artiste comme Chéreau y ait pensé, que ce décor lui ait été inspiré par ce genre de tableau. Bien sûr, l'esprit est très différent, il n'y a pas une étendue d'eau, il n'y a pas de navigation, enfin il y a le Rhin quand même, mais enfin il n'y a pas la mer ni le lac. Mais effectivement, la forme du rocher par rapport au personnage, et ce côté un petit peu qui représente quelque chose à la fois de stable et de menaçant quand même, n'est-ce pas ?
Un article sur l'histoire musicale de l'Occident
3:33 Ça rappelle, oui, ça rappelle bien l'île des morts de Böcklin, mais au point que je me demande même s'il n'y a pas ici une inspiration plus ou moins explicite. Voilà, merci d'avoir posé la question et pour cet esprit d'observation. Alors maintenant, j'en arrive à cet exemple en inverse, la question qu'on vient de voir, de Dominique Bertrand, et que je remercie très sincèrement, vous allez voir, pour revenir à la chose sonore et non plus à la chose plastique, maintenant au pictural, à la musique, m'envoie un lien qui renvoie à un article, mais d'une telle longueur que je ne risque pas de rendre compte dans son exhaustivité ce soir.
4:13 Par contre, je voudrais juste vous en lire le début pour vous mettre l'eau à la bouche, et on laissera le lien sur notre site, n'est-ce pas ? Pour que vous puissiez vous y reporter. Article long, mais qui a l'avantage de condenser 12 siècles de l'histoire. L'histoire musicale de l'Occident, avec la musique comme fil d'Ariane. L'histoire de l'Occident, même en dehors de la sphère musicale, avec la musique comme fil d'Ariane, et Rabelais comme guide.
4:44 Dites donc, c'est alléchant tout ça. Là, je respecte, il y a marqué dédié à Alain Didier-Weill, qui m'a prêté sa surprenante écoute tout au long de cette recherche. Dont acte. Alors, voici l'information. La légende dorée de Jacques de Voragine, le romancier, l'écrivain, n'est-ce pas ? Relate un événement historique du IXe siècle. Le IXe siècle, c'est presque encore les temps obscurs. On commence à en sortir un peu avec Charlemagne, mais à peine, n'est-ce pas ? Relate un événement historique. Une prière chantée, qui est à l'origine du baptême des notes de la gamme musicale.
5:16 Leur nomination, Do, Ut d'abord, qui est devenue Do plus tard, Ut, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si. Cette gamme, cette échelle qui définit des relations de hauteur qui définissent la musique dite occidentale, par rapport à la gamme, au contraire, pentatonique, qui définit plus des musiques extra-européennes, soit en Extrême-Orient, soit en Afrique subsaharienne, par exemple. Ou la gamme du blues, qui est encore une troisième autre chose.
5:48 Cet événement peut être interprété comme la première étape d'un processus de mutation, propre non seulement à la musique occidentale, mais aussi à l'ensemble des valeurs culturelles qui la sous-tendent. Je vous ai dit que je ne commenterais pas trop latéralement, parce que nous entraînerions très loin. Jusqu'au bouleversement historique qui distinguera cette culture de tous les autres. L'entrée dans la modernité. C'est très gratifiant pour moi, parce que Dominique fait écho au fait que je reviens d'une manière récurrente très souvent pour essayer de définir en quoi notre modernité est la nôtre, celle qui nous a fait nous.
6:30 Parce qu'encore une fois, c'est un concept pour la réalité qu'on va faire remonter à la Renaissance, tout ce qu'on veut, mais l'autre modernité, celle qui succède, encore une fois, à la révolution industrielle anglaise, puis la révolution politique française, les deux se produisant dans ce mouchoir de poche temporel qui est le XVIIIe siècle. Justement, ce qui caractérise cette modernité de point de vue musical, c'est le passage de la musique modale à la musique tonale. Je vais vous donner un exemple. Presque toutes les musiques qu'on entend, elles sont tonales, c'est-à-dire qu'elles se déplacent tout le temps Je reste dans la gamme de Do tout le temps.
7:29 Quand je m'en écarte de Do, ça fait une petite tension et je la résous en revenant à la fin. Et voilà, comme un bon danseur, on retombe sur le sol. Sur le sol, sur le plancher des vaches. Il n'y a donc une direction, une note parmi toutes celles-là. Il y en a une, qui est celle du repos. Dans la musique modale, je vais vous faire un enchaînement modal.
8:09 Vous remarquerez que ça fait un peu des sonneries de trompettes dans les péplums. Quand dans l'amphithéâtre, les gladiateurs vont s'entretuer et les trompettes commencent à sonner. Et ça fait… Vous voyez ? Parce qu'il faut bien qu'elle pointe, c'est archaïque, c'est ancien. Ce n'est pas la musique encore occidentale. Dans l'histoire de la musique classique et dans son évolution, dans l'histoire du jazz et dans l'évolution du jazz, qui souvent reproduit en un temps beaucoup plus court presque toutes les étapes de la musique classique, je reviendrai une autre fois, je le dis gratuitement pour l'instant, le passage à une musique classique modale ou un jazz modale est ressenti comme une audace, comme une modernité, comme quelque chose d'audacieux.
Le mode par tons de Debussy, une innovation qui revient en arrière
8:55 Je vais vous donner un exemple avec un novateur comme Debussy. Ça, c'était la gamme de Do. Debussy préfère à la gamme de Do, qui régit la musique occidentale, comme il le dit à peu près depuis le XVIIe siècle jusqu'à la fin du XIXe, par la gamme dite par tons. C'est celle-ci. Vous voyez, je n'ai fait aucun thème, mais déjà, ça sonne Debussy, n'est-ce pas, pour ceux qui connaissent.
9:30 Pour le démontrer maintenant, je vais esquisser un petit morceau de Debussy qui est sur cette gamme partout. C'est extrait du Children's Corner, le coin des enfants, c'est le petit berger. Tu vois, ces accords-là, ils ne s'enchaînaient pas dans la musique tonale.
10:13 Là, on peut les enchaîner. Vous voyez, c'est une musique qui change un peu de la musique tonale. Mozart, par exemple. Oui, c'est novateur.
10:45 Mais en fait, c'est une drôle d'innovation. Je fais exprès de parler mal, n'est-ce pas, pour me faire comprendre. C'est une drôle d'innovation, car elle consiste à revenir à un stade antérieur. Car presque toutes les musiques de la planète étaient modales depuis presque toujours. La nouveauté, c'était d'être passé à la tonalité d'une manière hardie dès le XVIIe siècle et dès l'instant où se crée le tempérament égal. Je ne veux pas être trop technique. Mais alors, je continue justement le texte qui nous raconte quelque chose, une anecdote qui n'est pas encore présente, n'est-ce pas ?
De la monodie grégorienne à la polyphonie de Notre-Dame
11:23 Jusqu'au bouleversement historique qui distinguera cette culture de tous les autres, à savoir l'entrée dans la modernité. Selon cette lecture musicale, cette mutation, transition de la forme modale à la forme tonale se déroule sur huit siècles en quatre étapes. Alors, rassurez-vous, je ne vous donne que la première, mais elle est fascinante, avec le titre à la prière. Les origines historiques, n'est-ce pas, de cette première étape. La première étape, IXe siècle, donc ça remonte encore une fois à des temps quasiment de ténèbres, est d'ordre spirituel.
11:54 Concernant la voix et le thème de la voix perdue, retenez bien, la voix perdue au sens propre, « Ah, j'ai plus de voix », vous voyez ? C'est une prière chantée, dont la richesse symbolique projette sur les autres étapes une dimension signifiante et exceptionnelle. Ça paraît un peu mystérieux, il dit à l'avance ce qui va suivre. Donc, ne vous inquiétez pas, ça va s'éclairer. Hélas, méconnu même de la plupart des musiciens. Cette époque correspond aussi au passage de la monodie, « Per omnia secula seculorum » avec dix personnes qui chantent ça, note pour note.
12:28 C'est comme une ligne, ils chantent tous la même hauteur. C'est ça la monodie, « Mono-ode », « Ode », un « ode », un seul chant. Il n'y a pas plusieurs voix qui se croisent, n'est-ce pas ? Alors, que quand je fais ce moment-là, ça… C'est tout simple, c'est le début d'un très beau mouvement de Haydn. Il y a deux voix, il y a celle qui fait. Celle qui fait. Ça, c'est la polyphonie, ce n'est pas la monodie.
13:06 Et c'est ce que je fais. Voilà. Il n'y a qu'une voix à chaque fois. Ça, c'est la monodie. Tout le chant grégorien au Moyen-Âge, n'est-ce pas ? Bien avant qu'on ose, tout d'un coup, faire diverger les voix les unes des autres, n'est-ce pas ? Comme une floraison. Regardez, regardez les ogives dans les cathédrales à la même époque, justement.
13:40 La colonne romane, comme ça, va tout d'un coup se déployer en plusieurs lignes, comme ça, qui partent dans des directions différentes, qui osent cette libération de la monodie qu'est la polyphonie, n'est-ce pas ? Je me permets de dire ici à Dominique Bertrand que j'ai consacré à ce passage qui est bouleversant, quelque part, et qui a été surtout opéré par l'école. C'est dans l'histoire de la musique, un point nodal, sur l'école dite de Notre-Dame, parce que c'est à Notre-Dame de Paris et à Saint-Denis.
14:12 Saint-Denis était aussi important à ce moment-là dans la chrétienté que Paris. C'est là qu'on a enterré nos rois, n'oubliez pas. C'est à Notre-Dame et Saint-Denis qui est apparu, n'est-ce pas, ce qu'on a appelé à ce moment-là le novum organum, ce nouvel instrument qu'est la polyphonie, cette nouvelle manière de faire de la musique. Et il y a un admirable album que je vous conseille qui s'appelle l'école de Notre-Dame, avec des compositions de Léonin, c'est facile à retenir, Léonin, élève de Pérotin le Grand, n'est-ce pas, Léonin donc, qui excelle dans ce novum organum.
14:49 Et dans le même album, on a le grégorien, « Per omnia secula seculorum », etc. Et tout d'un coup, il y a une deuxième voix et une troisième indépendante. C'est assez bouleversant. Je vous recommande cet album, vous le trouverez dans la série Nature ou Paysage, sur notre site, n'est-ce pas, quand vous cliquez sur vidéo, sur notre chaîne YouTube si vous préférez, la chaîne qui s'appelle Dorénavant, Philosopher avec Dominique Pagani, vous trouverez la série Nature ou Paysage, et vous prenez dièse 5.6.
Paul Diacre perd la voix : l'hymne Ut queant laxis
15:24 Voilà, c'est le numéro de cette vidéo, dièse 5.6. D'ailleurs, il est facile à voir, parce que l'image présente la rosace de Notre-Dame, j'en ai un hommage, l'incendie venait de porter une grave atteinte à cette cathédrale. Selon la légende, Paul Diacre, conseiller culturel de Charlemagne, vous voyez, ça ne date pas d'aujourd'hui, ça, dirigeant la messe de Pâques, solennel, vous voyez, dirigeant la messe de Pâques devant l'empereur romain d'Occident, selon la légende, Paul Diacre, conseiller culturel de Charlemagne, dirigeant la messe de Pâques, perd la voix, vous voyez, la voix perdue, c'était au sens propre, a une extinction de voix, au moment le plus dramatique du rituel.
16:07 Dis donc, on vient de faire une série avec Mignon, avec le grésillement du téléphone dans Kafka, la voix de la cloche, avec son son ailé, à la fois heureux et menaçant. Et là, voilà que nous surgit maintenant, presque l'inverse, mais c'est la même problématique, la perte de la voix. Vous allez voir, ce n'est pas une perte définitive, tant s'en faut. Donc, après la légende, le diacre perd sa voix, au moment le plus dramatique du rituel. Qu'est-ce qui est le plus dramatique ?
16:37 Vous vous en doutez, dans le rituel de Pâques, c'est le moment du Vendredi Saint, le moment où le Christ rend l'âme sur la croix. Donc, au moment le plus dramatique du rituel, qui lui-même marque le moment le plus dramatique de l'année liturgique, la crucifixion. Et puis, après la résurrection du Christ, à bien, n'est-ce pas, c'est en plongeant le cierge pascal dans l'eau, c'était une coutume, on prenait le cierge allumé, il s'éteignait dans l'eau pour symboliser la mort, symbolisant la descente aux enfers du Christ pour y délivrer Adam dans la malédiction du péché originel, qu'il perd la voix.
17:10 C'est au moment où il met le cierge dans l'eau, se trouvant dans l'impossibilité de prononcer. C'est important, parce qu'à l'époque, si le prêtre ne le prononce pas, le sacrement ne s'accomplit pas, et les fidèles, n'est-ce pas, sont bien embêtés et plus que frustrés. Il perd la voix, se trouvant dans l'impossibilité de prononcer les paroles rituelles, symbolisant la remontée et donc la résurrection. Je perds la voix au moment de la crucifixion, et comment je vais prononcer la résurrection ?
17:42 « Et exspecto resurrectionem mortuorum » n'est-ce pas ? Et resurrexit. Il se tourne alors vers saint Jean le Baptiste, il y a une statue, saint Jean le Baptiste, non, presque toutes les églises, il se tourne alors, comme s'il implorait un salut, vers saint Jean le Baptiste, saint Jean le Baptiste, pas saint Jean l'évangéliste, et retrouve la voix. accomplit le rituel et compose la prière qui suit, dont les phrases mélodiques débutent chacune, sur chaque degré ascendant de l'échelle, par des vers dont les deux premières lettres vont faire les notes de la gamme.
18:18 Vous voyez ? « Ut queant laxis, re- resonare fibris, mira, gestorum, ut, re, mi, » « Famuli tuorum, nous tes serviteurs, peu importe qu'on connaisse le sens, vous vous en doutez bien, parce qu'on ne retient que les deux premières lettres. Sol ve polluti, dissous la souillure de la lèvre accusée, s'il te plaît saint Jean, sancte Johannes, le sancte Johannes, Johannes avec I-O, ce n'est pas l'écriture, l'orthographe ancienne, font le Si, la dernière note de la gamme, do, re, mi, fa, sol, la Si, ce n'est pas Do, la dernière Do ne fait que répéter la première, pour faire une octave, c'est Si la dernière, vous voyez ?
18:59 En français moderne, vous avez la traduction, qui exprime bien ce qui vient de se passer, ce miracle, afin que tes fidèles puissent chanter les merveilles de tes gestes d'une voix détendue, et non plus angoissée comme elle était, nettoie la faute de leurs lèvres souillées. Ô saint Jean ! Il importe ici de préciser que Paul, à qui ça arrive, le diacre, ne s'occupe pas ici de gamme, ni de baptiser les notes, il chante, si les six premières phrases sont chantées sur les degrés ascendants de l'échelle, de l'échelle, l'ascension s'arrête sur l'avant-dernière phrase, la dernière, sanctée Johannes, qui donne le Si, redescendant à partir du sol, il faudra six siècles, une longue maturation, pour baptiser le septième degré, et voir apparaître la notion de gamme, au sens moderne, tonal, bref, la voix perdue.
La Cloche fêlée de Baudelaire et la solitude de l'individu moderne
19:54 Alors, je m'arrête là, pour la suite, c'est passionnant, c'est encore plus passionnant, mais je vous renvoie à l'article, qui est très long. Et je remercie, mille fois, je connaissais l'anecdote, mais je ne connaissais pas, l'article en question, qui est très complet, et qui m'apporte des informations, que je n'avais pas par ailleurs. Ça s'inscrit tellement, d'une manière tout à fait indépendante, je suis sûr que Dominique n'y a pas pensé, dans une intervention que j'avais faite sur la cloche fêlée de Baudelaire.
20:25 La première fois que j'ai voulu illustrer notre modernité par un texte, c'était la cloche fêlée. Ah, ce n'est pas la cloche de Kafka, qui rend un son aîlé et joyeux, comme si elle voulait percer le tympan, non, c'est tout le contraire, n'est-ce pas ? Il y a la bonne cloche, celle qui résonne pour tous les fidèles qui vivent dans la vie de tous les jours, les gens du village, si c'était le château, si vous voulez, n'est-ce pas ? Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux, vous voyez, on n'est pas loin, pour l'instant le gosier, il n'y a pas d'extinction de voix.
21:02 Bienheureuse la cloche, celle qu'on entend tous les jours et toutes les heures, et même tous les quarts, au gosier vigoureux, qui malgré sa vieillesse, alerte et bien portant, mais son ailé joyeux, jette fidèlement son cri religieux, 1, 2, 3, 4, 5, 6, et oui, ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente. « Dormez, brave gens, vous avez l'Église et l'armée qui vous protègent. » L'Église et l'armée, c'est deux foules auxquelles Freud a consacré un magnifique article, n'est-ce pas ? Deux foules sans femmes, à l'époque, il y avait des femmes dans l'armée, c'est bien, l'Église et l'armée, qui vous protègent.
21:38 L'Église, la cloche, et l'armée, ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente. Point à la ligne. Ça, c'était les quatrains. Voici les tercets de ce sonnet. Moi, mon âme est fêlée. Donc la cloche fêlée, c'est moi, c'est le narrateur, c'est le poète. Et vous allez voir l'extinction de voix, mais au sens propre. Et lorsqu'en ses ennuis, il parle de son âme fêlée, et lorsqu'en ses ennuis, à l'époque, ennui, ça veut dire angoisse terrible, c'est pas que je m'ennuie, c'est le sens du XVIIe siècle, même s'il écrit ça au XIXe.
22:12 Et lorsqu'en ses ennuis, elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits. Regardez, mon ambiance, c'est le crescendo, le temps d'un sonnet, c'est très court. Il arrive souvent que sa voix, affaiblie, semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie. Vous savez ce que c'est qu'un râle ? Quand le sang vient obstruer la gorge, là. Il semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang, jusqu'à un grand tas de morts, et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts.
22:44 On avait commencé dans la béatitude, n'est-ce pas ? Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, d'écouter près du feu qui palpite et qui fume, les souvenirs lointains, lentement s'élevent, au bruit des carillons qui chantent dans la brume. Et puis tout d'un coup, ça se termine dans le cauchemar, le temps d'un sonnet. Voilà. Pour vous dire à quel point, et je remercie Dominique, ça rejoint mes préoccupations, celles que je voudrais vous communiquer, en montrant que c'était le début de la modernité, le début de la solitude de l'individu par rapport à toute communauté.
23:16 Alors bien sûr, c'est un progrès par rapport au communautarisme, n'est-ce pas, instinctif, celui qui fait qu'on suit le groupe quoi qu'il arrive, n'est-ce pas, même s'il fait les pires choses, parce que c'est toujours mieux que de se sentir seul, mais il fallait passer d'abord par cette descente aux enfers de la solitude, de l'individu, de se séparer. Ce n'est pas quelqu'un qui est seul par amour romantique de la solitude, non, c'est du Baudelaire, ce n'est pas du Lamartine, ça a changé l'époque. C'est son image, c'est un blessé, qui est au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts, que tout le monde laisse tomber, que tout le monde oublie.
23:56 Un blessé qu'on oublie. Voilà, on nous a amené cette magnifique information pour laquelle j'exprime encore toute ma gratitude à Dominique Bertrand. La voix perdue, c'est un très beau titre qui résume bien tout ça. Allez !