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Notes blanches, notes noires : gamme de do et pentatonique
0:00 Le piano permet de tout restituer, toute l'histoire de la musique. Si je fais par exemple une gamme que sur les notes blanches d'un do grave au do aigu suivant, en ne touchant aucune note noire, je fais la gamme de do, je ne remets face à la 6 do. Si je ne touche par contre que les notes noires, je n'en ai que 5 entre do et do. Vous avez remarqué sur le piano, il y a deux notes noires, 3, 2 et 3, 2 et 3, ça fait 5 à chaque fois.
0:32 Si vous prenez uniquement les notes noires avec un petit trou, vous avez remarqué entre les 2 et le 3, il y a un trou. Ça veut dire qu'on saute tout d'un coup, un petit intervalle. Alors que le piano, vous avez remarqué qu'il y a deux endroits où il n'y a pas de notes noires entre les notes blanches, c'est entre mi et fa et entre si et do. C'est des demi-tons, c'est ce qui est le plus petit comme intervalle. Avec les notes noires, on les saute. Vous ne savez pas jouer de piano, ce n'est pas grave. Vous ne jouez que sur les notes noires dans l'ordre que vous voulez. Ça va sonner tout d'un coup à l'extrême-orient.
1:04 Comme c'est bizarre. Et oui, parce que tout l'orient musical, et surtout l'extrême-orient, se déploie sur une échelle sonore qu'on appelle la gamme pentatonique. C'est-à-dire qu'il y a cinq barreaux sur son échelle. Pam, pam, pam, pam, pam, pam, pam, pam, pam, pam. Je viens de rappeler la distinction fondamentale, et souvent qui paraît un peu mystérieuse, aux non-initiés, mais ici c'est ouvert à tout le monde, entre la tonalité, uniquement les notes blanches, et la modalité.
1:39 Le tonal et le modal. D'abord, la musique tonale est une spécificité de la géographie et de l'histoire dite occidentale. Elle apparaît en l'occurrence en Europe tardivement. Je ne dis pas qu'elle est dans les gènes de l'Europe, parce que l'Europe existe déjà depuis plus d'un millénaire, n'est-ce pas ? Avant que la musique tonale ne commence à apparaître. Et c'est à peu près à la fin XVIe et au XVIIe siècle que cette échelle commence à se stabiliser. Au point que Bach va lui consacrer un monument qu'il va appeler le clavier bien tempéré, tempéré voulant dire ici, où le tempérament est égal.
3:06 La tonalité, c'est la pesanteur pour un danseur. La dimension du sol, le plancher des vaches. C'est les notes d'où on parle, les notes auxquelles on revient. Vous sentez qu'on a commencé une phrase et vous sentez quand on l'a fini. Pour ce qui est du modal, qui est plus difficile à saisir au départ, parce que notre culture sonore à nous en Europe est forgée par la musique tonale, en gros, le modal c'est la quasi-totalité des musiques extra-européennes.
3:46 Quand vous écoutez de la musique africaine, que ce soit de la musique de l'Ouest, dite soudanaise à une époque, ou Bantu si c'est l'Afrique centrale. Si vous écoutez de la musique malgache, de la musique pygmée, de la musique d'Indien d'Amazonie, ou de la flûte de Jade réservée aux empereurs chinois, dans tous les cas, c'est de la musique modale.
Le bourdon et la modalité, d'avant l'écriture à nos campagnes
4:37 A quoi on le reconnaît que c'est modale ? Je vais vous dire un truc très simple. Vous écoutez du bignou, le bignou breton. Je vous l'ai dit, la tonalité s'est venue tard, donc toutes les musiques traditionnelles, donc beaucoup plus anciennes, qui étaient là avant, avant l'écriture, avant la musique classique, sont modales, même en Europe. Si vous écoutez du bignou, la cornemuse, vous remarquez qu'il y a une note qui ne bouge pas. Après, il improvise des tas de choses dessus, mais il y a une note de base, qu'on entend tout le long. Ça a un nom technique, en analyse musicale, ça s'appelle un effet de bourdon.
5:40 La différence musique modale, musique tonale, C'est la différence non pas entre des identités géographiques ou ethniques, mais c'est la différence qu'il y a entre avant et depuis, entre musique ancienne et musique moderne, tout simplement.
6:16 Je veux dire que la musique chez nous, en Europe, était modale jusqu'au XVIIe siècle dans nos campagnes, et elle le reste encore. C'est par hasard, si vous trouvez au Tibet, en Suisse, ces longues trompes comme ça, ça suppose la haute montagne où il faut qu'on entende le son de loin pour appeler les habitants, les villages ou bien les animaux.
Qu'est-ce que la polyphonie ?
6:48 On est bien d'accord, La différence modale, tonale ne veut pas dire musique forcément extra-européenne par rapport à une essence qui serait occidentale ou européenne, qui est complètement imaginaire et fantasmée. Je n'ai pas dit non plus que l'opposition modale et tonale recoupait musique populaire, musique savante. On aurait pu comprendre ça. Quand je dis que c'est les musiques extra-européennes, c'est-à-dire que c'est les musiques traditionnelles, en gros, qui sont modales, donc c'est les musiques populaires, qui peuvent être très belles, mais qui sont relativement simples par opposition à des musiques savantes qui seraient complexes.
7:21 Alors écoutez, pour qu'on se détrompe définitivement, nous allons nous mettre à l'écoute d'une des musiques les plus complexes à l'analyse qui soit. L'une des formes les plus complexes de l'expression musicale, c'est la polyphonie et le fait de chanter à plusieurs voix. C'est la différence avec une voix qui domine, une chanteuse, un chanteur par exemple, et puis une guitare, un piano, un orchestre qui l'accompagne. En fait, il n'y a qu'une voix qui fait la figure et le reste, c'est un fond qui la met en valeur. Ça, c'est le contraire du contrepoint de la fugue et de la polyphonie.
8:18 Deuxième exemple, une valse. Je joue un air à la main droite et puis il y a le rythme de valse à trois temps, à la main gauche. On n'est pas dans la polyphonie, il n'y a qu'une voix qui fait la main droite, qui fait le chant, l'équivalent de ce qui était le chant dans l'exemple précédent, et puis la main gauche qui fait un accompagnement rythmique. On n'est pas dans la polyphonie. La polyphonie, c'est quand il y a plusieurs voix, dont chacune est autonome, chacune est belle par elle-même.
9:11 Et c'est de leur entrecroisement que naît une beauté encore supérieure. C'est ce qu'il y a de plus complexe en musique. C'est là, bien sûr, où le musicien emblématiquement représentant de la musique savante, Bach, nous vient aux lèvres. On ne sait pas quand on pense musique savante, on pense à Bach. Mais ça ne veut pas dire que ça c'est valable pour les musiques écrites occidentales et que la polyphonie est absente, comme on l'a dit longtemps, dans les musiques extra-européennes. Au contraire, dans les sociétés les plus primitives, ce n'est pas un jugement de valeur, elles sont primitives techniquement au niveau du développement technologique.
Les polyphonies des Pygmées de la forêt dense
9:43 Il y a des sociétés qui maîtrisent à peine, à l'heure actuelle, au moment où je vous parle, les techniques de production du feu. Là, je prends mon exemple sonore dans les pygmées qui peuplent la forêt. Ça ne veut pas dire que c'est leur habitat d'origine, aussi peu que les indiens d'Amazonie. Ils habitaient dans les bonnes terres et on les a refoulés là-bas. Les planteurs de café ont refoulé les indiens. Je dis ça parce qu'il y en a qui croient que la forêt est idéale pour vivre. Ils se passeraient bien de la forêt, les indiens, moi je vous le dis. Enfin, les pygmées, qui connaissent admirablement la forêt parce qu'ils ont eu tout le temps de s'y acclimater, de s'y adapter et d'y vivre, ont une musique qui exprime une polyphonie aussi complexe à l'analyse que celle d'une fugue de Bach.
10:27 Polyphonie vocale, fascinante à entendre parce qu'elle semble imiter les sons de la forêt. Vous savez, c'est extraordinaire d'écouter une forêt équatoriale la nuit. Il y a des voix lentes, des voix rapides, tout ça simultanément, des murailles de bronze faites par des milliards d'insectes et par-dessus quelques solistes, un singe par-ci, un oiseau par-là, un prédateur, une proie. Pour l'instant, je ne suis pas dans l'art, je suis dans la nature.
11:22 Ça devient une musique, ça devient de l'art quand ces bruits sont ordonnés en son et quand les pygmées, merveilleusement, organisent cet extraordinaire bruitage de la nuit tropicale. Vous en avez aussi bien au Gabon, au Congo, un petit peu au Cameroun, bien sûr au Zaïre, en République centrafricaine. C'est les pays de la forêt dense où l'on peut avoir le bonheur d'écouter ces polyphonies qui ne sont audibles que chez les pygmées.
Le savant et le populaire traversent tous les genres
12:34 Les faux découpages auxquels je viens de faire allusion nous permettent de dire qu'il y a, non pas d'un côté des genres de musique populaire et des genres de musique savante, le classique serait le genre de la musique savante par excellence, et je ne sais pas moi, le jazz, la pop, le rock, la chanson et a fortiori les musiques traditionnelles seraient des musiques populaires non savantes.
13:14 Non, on vient de voir que c'est même l'inverse dans le cas des Pygmé. Je suis en train de dire que vous avez dans le jazz du populaire ou du savant au choix. Vous avez dans la chanson du populaire ou du savant au choix, essayez de reproduire ce que fait Brassens à la guitare. Vous allez voir si c'est simple. Ça a l'air simple comme ça, parce que c'est de la chanson. Et quant au classique, c'est sans doute le genre dans lequel on trouve statistiquement en nombre d'oeuvres le plus de musique savante, surtout avec l'accumulation des siècles.
14:03 Mais par contre, le classique est truffé de formes et de genres très installés dans la rhétorique classique et qui sont extrêmement populaires. Les valses, valses de Mozart, valses de Beethoven, valses bien sûr de Chopin, même dans des musiques aussi élaborées chez les Russes que celles d'un Stravinsky ou d'un Prokofiev, il y a peu d'oeuvres où il n'y a pas une séquence tout d'un coup de danse cosaque. Que nous soyons bien d'accord, les différences entre classique, jazz, musique populaire sont beaucoup plus difficiles à établir quand on cesse de les faire reposer sur des clivages aussi simples.
Bach, Mozart et Beethoven improvisaient
15:01 Donc on a mis un petit peu d'ordre dans la séparation musique populaire, musique savante. Par contre, là où ça semble beaucoup plus facile, c'est la musique classique et le jazz. Alors là, c'est très simple, on va vous le dire. Le jazz, c'est improvisé, la musique classique, c'est des partitions, c'est écrit. Faux. Ça, c'est encore une imagerie qui circule. Parce qu'on ne dit pas au grand public que Bach, Mozart et Beethoven étaient connus pour leurs extraordinaires improvisations.
15:32 Il n'y avait pas de magnétophone, il n'y avait pas de manière d'enregistrer ou télécharger à l'époque ce qu'ils faisaient, malheureusement. Mais on a les témoignages. Quand Beethoven improvisait, les gens s'évanouissaient. Il y en a qu'on évacuait sur des brancards d'émotions. Bach, qui est un petit musicien allemand, petit au sens de la renommée, il était obscur. Il faisait son petit travail tous les dimanches, il avait sa cantate à faire pour le temple. Il lui était interdit de faire des opéras, il n'était pas connu. Jusqu'à ce qu'on entend parler de ce type prodigieux qui improvisait à l'orgue, tout ça.
16:05 Et donc, on le fait monter à Berlin voir le roi, le roi de Prusse, qui était un musicien, un fin musicien, qui jouait bien de la flûte et qui a proposé un thème à Bach. Bach a improvisé une fugue à X voix. On a tous les témoignages, tout le monde était stupéfait. Et quant à Mozart, il n'a jamais joué deux fois un de ses concertos de la même manière. Il improvisait toujours une cadence différente. C'est vers le 19e siècle que cette tradition de l'improvisation a commencé à se perdre avec l'institution des concerts, musique écrite, etc.
L'arrangeur et l'improvisation collective sur une double échelle
16:39 Mais inversement, on pourrait montrer tout ce qu'il y a d'écrit dans le jazz. Donc, ce n'est pas le fait d'improviser ou le fait d'écrire qui justifie le partage de musique classique jazz. Alors, bien sûr, il n'y a pas de composition entièrement jazzistique comme on compose en classique un quatuor, une symphonie ou une fugue de la première note jusqu'à la dernière. Si le jazz est basé sur l'improvisation, ça veut dire quoi composer ? Justement, ici, il faut faire appel aux plus grands arrangeurs du jazz.
17:09 Statut intermédiaire, le terme arrangeur, qui est typique du jazz, qui est entre l'improvisation pure et l'écriture totale de la première note jusqu'à la dernière. Quelqu'un comme Duke Ellington, pour prendre les plus grands arrangeurs, John Lewis, bien plus tard, Charlie Mingus, dans un jazz d'avant-garde, savent très bien écrire quelques parties, l'introduction, pour que tout le monde ait un peu le même arrangement à l'introduction qui va donner un petit peu le feeling du morceau, la fin aussi, pour qu'on retombe sur ses pieds à la fin, et entre les deux, chacun fait son improvisation comme il veut.
17:42 Il y a des plages improvisées qu'on laisse comme ça libres, free, et quelques passages écrits qui peuvent soit être au début et à la fin, soit revenir à intervalles réguliers. Vous voyez, c'est quand même beaucoup plus compliqué qu'on ne pense plus. Mais alors, c'est quoi la différence entre le jazz et le classique ? C'est que le jazz, c'est une improvisation collective, ce n'est pas le cas de Bach, de Mozart et de Beethoven, qui disent qu'ils improvisent, et c'est le seul genre musical à faire ça, sur une double échelle de son. Le mode de do, dont j'ai parlé tout à l'heure, qui vient de la vieille Europe, et parallèlement, et toujours en même temps, pas tantôt l'un tantôt l'autre, sur l'échelle du blues, que les Afro-Américains, via la traite négrière, ont transporté via l'Atlantique, de l'Afrique, jusqu'aux Etats-Unis.
Bach populaire : le final du Sixième Brandebourgeois
18:23 L'échelle du blues, qui est une échelle sonore bien précise, où il n'y a pas les deux demi-tons du mode de do. Bon, alors, vous allez me prendre pour un grand vicieux, à la fin, parce que, pour illustrer les musiques les plus complexes, je suis allé les puiser chez les peuples dits les plus primitifs, au fond de la forêt dense, dans les polyphonies pygmées, et maintenant, je vais me servir du musicien réputé être le plus savant, je pense à Jean-Sébastien Bach, comme échantillon de musique on ne peut plus populaire. De l'immense œuvre de Bach, plus de mille œuvres dans la production de Bach, il y a quand même, comme ça, quelques sommets qui dominent l'ensemble du massif himalayen de la production de Bach, je nommais le final du sixième concerto brandebourgeois, la noce la plus festive, dans l'écriture la plus savante.
19:11 C'est une gigue, déjà la gigue est peut-être la plus populaire des danses populaires de l'époque, elle vient de terminer en général les suites et elle était une des danses privilégiées pendant les fêtes. la gigue, c'est... C'est ça la gigue. Je viens d'énoncer le thème qui sert de final, car il faut toujours se quitter sur une note heureuse dans la musique de cette époque, par courtoisie pour le public, du sixième concerto brandebourgeois.
19:44 L'écriture la plus savante au service de la musique, la plus légère au meilleur sens du terme, mais la plus enlevée en tout cas.