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Deux voies de la musique contemporaine : sons d'ailleurs et atonalité
0:00 On n'en a pas fini avec nos problèmes de classification pour voir tout de suite que des fois ça pose des problèmes. Même à l'intérieur d'un seul genre musique classique. Par exemple, il y a une musique classique baroque.
0:35 Musique classique romantique. Vous avez cette période intermédiaire qui prélude à la musique contemporaine, qui est le fameux impressionnisme français. La grande triade Fauré-Debussy-Ravel.
1:41 La musique contemporaine a deux voies pour se frayer un chemin après cette musique impressionniste, pour devenir avant-garde. Deux voies différentes, voire contradictoires. Celles qui consistent à faire de l'ultra moderne, de l'avant-garde, non pas tellement en proposant des sons qui jusque-là avaient été inouïs, même s'ils semblaient-tels au contemporain, qui étaient enfermés dans une paresse sonore depuis plusieurs générations déjà, mais qui consistait à faire entendre aux oreilles européennes des sons venus d'ailleurs, mais qui étaient déjà anciens pour l'humanité.
2:18 Un musicien comme Olivier Messiaen, français du XXe siècle, essentiellement dans les années 50, nous fait écouter par exemple des gongs balinais. Les gong balinais s'appuient d'un millénaire dans l'histoire musicale de l'humanité, mais c'était nouveau pour des Européens.
2:54 C'est nouveau dans un sens relatif. Ça, c'est la musique contemporaine, classique, qui a été initiée par les Russes. Je pense essentiellement à Stravinsky.
3:36 Mais il y a aussi une musique contemporaine d'avant-garde qui consiste non pas en revenir en arrière, mais à continuer à faire encore un pas en avant dans le sens qui avait été prescrit par les musiques immédiatement antécédentes, c'est-à-dire par la dissolution de la tonalité chez Wagner. Wagner n'est pas un musicien contemporain, tant s'en faut, mais il a préparé, il a inspiré les avant-gardes en dissolvant ce qui jusqu'ici faisait l'armature, ce qui permettait de pérenniser la musique dite classique.
4:13 De Bach jusqu'à la fin du XIXe siècle, la musique ne cesse jamais d'être tonale, d'avoir le tempérament égal. Or, quelqu'un comme Schönberg va déduire du chromatisme exacerbé que Wagner met à l'œuvre pour la première fois dans Tristan et Iseut.
5:01 Schoenberg va déduire de ce chromatisme du dernier Wagner une musique complètement atonale.
L'éveil des nationalités produit des écoles musicales nationales
5:31 Mais ce qui n'empêche pas la musique contemporaine de se développer parallèlement avec l'emprunt aux musiques traditionnelles. Et je vous ai dit que Messiaen était allé chercher en termes de musique traditionnelle des timbres nouveaux comme les gongs balinais. On peut aussi, sans aller aussi loin, s'inspirer des musiques traditionnelles dont je vous ai dit tout à l'heure que toutes nos campagnes dans la vieille Europe sont des musiques modales. Et là, on quitte la tonalité, on est dans l'avant-garde qui surgit dans la musique après que la musique est fait, ce que les historiens connaissent bien, sous le chapitre de l'éveil des nationalités, vous savez.
6:07 C'est l'époque où les Hongrois se libèrent de l'Empire d'Autriche-Hongrie, où les Polonais veulent s'émanciper de la tutelle tantôt russe, tantôt allemande. La nation, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, est l'élément progressiste, l'élément qui symbolise la libération des peuples et non pas leur enfermement dans je ne sais quel repli. Oui, ça dépend des époques. Mais à cette époque-là, c'était plutôt le progrès. Donc cet éveil des nationalités a produit des écoles nationales musicales. Mozart n'est pas un musicien national autrichien. Mozart a fait les plus beaux opéras italiens de son temps.
6:41 Mozart connaît parfaitement l'opéra français. Mozart a créé même le premier grand opéra allemand avec La Flûte enchantée. Mozart n'est pas d'une école nationale. A l'époque, ça ne veut rien dire. De même que la musique baroque n'est pas utilisée aussi bien par l'italien Vivaldi que par l'allemand Telemann ou par l'anglais Purcell. Ça ne veut rien dire. Donc, c'est intéressant de voir ici que l'éveil des nationalités en histoire produit des tonalités nationales en musique. On a tout d'un coup la musique norvégienne qui apparaît avec Grieg.
7:32 La musique tchèque avec Dvořák. Chaque tradition musicale nationale s'enrichit et accède au répertoire classique. Ce qui jusqu'ici était des danses rurales qu'on entendait dans les foyers à la campagne.
8:06 Toutes ces musiques-là existaient depuis longtemps, mais elles n'étaient pas écrites et elles faisaient encore moins partie du répertoire classique. Et voilà qu'avec l'éveil des nationalités, elle s'intègre tout naturellement au répertoire classique. Il y a longtemps que la France et l'Angleterre sont reconnus comme des nations, c'est pas là que se produit l'éveil des nationalités, ce sont dans les peuples qui étaient asservis dans des grands empires. Au cours d'un voyage aux Etats-Unis, le Tchèque Dvořák va être bluffé par ces sons inouïs qu'il découvre de ce qui va être bientôt le jazz.
8:39 Il entend des chants des esclaves afro-américains, il entend des refrains de musique indienne, et avec tout ça, je veux dire, il fait cet hymne à la musique américaine, la célébrissime Symphonie du Nouveau Monde.
Bartók, l'exil et l'enquête sur les musiques populaires
9:20 Je voudrais montrer cette fécondation du classique, cette relance du répertoire classique par l'enracinement dans les musiques populaires dans un stade plus avancé historiquement, ce qu'on appelle la musique classique contemporaine. Elle a eu le malheur trop souvent de s'écarter du grand public, ça veut pas dire qu'elle est pas belle et qu'elle n'a pas d'intérêt. Et en tout cas, c'est moins le cas que pour d'autres, pour la musique de cet immense compositeur hongrois que fut Béla Bartók. Mais si on croit qu'il fut forcé de s'exiler pendant la montée du nazisme dans les années 30 aux Etats-Unis, où il a mené une vie misérable, jusqu'à ce que le merveilleux et rayonnant Yehudi Menuhin, l'immense violoniste apprenant qu'il était aux Etats-Unis, lui commande ce concerto pour orchestre qui va être une des rares œuvres qui aura du succès de son vivant et qui va lui redonner un petit peu de trésorerie aux Etats-Unis, qui à l'époque était mal préparée à écouter une musique aussi développée que celle de Bartók.
10:53 Bartók est quelqu'un qui a été passionné d'abord pour la pédagogie musicale et surtout il a fait une très vaste enquête avec les moyens d'enregistrer de l'époque. C'est de gros appareils, un peu comme les cinéastes de l'époque, trimbalaient d'énormes caméras et de systèmes de refroidissement. Dans le cas de Bartók, il a fait tout le tour de la Méditerranée, y compris le Maghreb, pour enregistrer des tas de rythmes, de modes, d'échelles sonores. C'est une œuvre d'harmonie, de timbres, d'instruments, de vocalisations qui étaient inusitées dans notre vieille Europe. Et ça donne des œuvres qui sont devenues les très grands classiques de la musique contemporaine, vous voyez, comme l'histoire est rusée avec elle-même, comme sans doute son œuvre la plus connue à juste titre, Musique pour cordes, percussions et célesta.
11:37 Déjà c'est inusité, pas le fait qu'il y ait de musique pour cordes. Le groupe des cordes est celui qui est le plus anciennement utilisé dans le répertoire classique. Mais c'est d'autant plus méritoire de la part de Bartók de nous faire entendre des sonorités qu'on n'avait jamais entendues jusque-là par les instruments les plus joués, les violons, les violoncelles, les altos, les cordes. Mais l'usage qu'il en fait est révolutionnaire. A fortiori lorsqu'il les introduit sur un fond de percussion d'une richesse que la musique classique avait évacuée depuis la Renaissance, il y a beaucoup de percussions dans la musique de la Renaissance dans toute l'Europe.
12:27 Et qui ont été évacués, exactement comme notre grammairien Malherbe a coupé des tas de mots de la langue française qui venait des métiers qu'on retrouve encore chez Montaigne, Rabelais et qui disparaissent de la grande langue classique. Et Celesta le célesta. Le célesta a un son de xylophone mais qui sera actionné par un clavier. C'est l'instrument que vous connaissez tous lorsqu'on entend dans le Casse-Noisette. C'est ça le célesta.
Écoute comparée : Bartók et le scherzo de la Suite lyrique de Berg
12:57 Le plus intéressant sera de comparer avec les deux exemples qui suivent, celui de la musique pour cordes-percussions et célesta de Bartók, Et l'extrait de Berg qu'on va entendre juste après, ces deux expressions de la musique classique contemporaine, entre celles qui se renouvellent en étant fécondées, en rebondissant sur les traditions populaires, et celles qui au contraire creusent ce qu'il y avait déjà de plus savant et de plus sophistiqué dans le corpus classique existant.
13:27 Je pense ici à Berg, un des plus illustres élèves de Schoenberg, dont je vais vous proposer le scherzo, c'est-à-dire le passage le plus rythmiquement développé de son immense suite lyrique pour quatuor à cordes. Donc, nous enchaînerons directement musique pour cordes, percussions et célesta de Bartók. Prêtez bien l'oreille au nombre de rythmes traditionnels qui se pressent dans cette œuvre de génie.
15:48 Et la fascinante suite lyrique de Berg dont j'extrais le scherzo qui va suivre pour quatuor à cordes effectifs beaucoup plus restreints.