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Rousseau contre Chateaubriand : circonscrire le décor
0:59 La formule qui consiste à ne pas suspendre trop longtemps, vu l'attente dont elle fait l'objet, la continuité de notre feuilleton, si je puis dire, nature et paysage, qui doit occuper notre second trimestre. Et c'est donc notre deuxième épisode, après le premier que nous avons inauguré au centre Goscinny. Alors je ne peux pas vous fournir ici, dans mes 25 mètres carrés sans douche, je dis à chaque fois ça pour faire pleurer les ménages, je ne sais pas, mais j'y suis très bien.
1:32 Si mon chat ne prenait pas la moitié de la place, je ne peux pas malheureusement projeter derrière mon dos, sur un grand écran, les trois tableaux de Poussin, de Delacroix et de Caspar David Friedrich. Et c'est pourquoi, je l'annonce tout de suite, je vais me servir surtout d'illustration littéraire, de textes, qui se rapportent bien sûr à des paysages. Je rappelle que nous n'avons toujours pas clairement, pour l'instant, tranché entre paysage, c'est-à-dire nature, ou bien disjonction, paysage contre nature.
2:08 On n'en a pas tranché pour l'instant, on a pris l'un pour l'autre, donc au sens courant. Tiens, on regarde le décor d'ailleurs, quel beau paysage, la nature est belle, voilà pour l'instant, on ne problématise pas trop leur disjonction. Et je vais citer quelques paysages qui portent à leur limite un phénomène qu'on a vu s'exprimer dans un texte précisément. Et ce n'est pas pris au hasard, puisqu'il s'agit de textes de Rousseau, extraits des rêveries du promeneur solitaire, c'est-à-dire de ce texte, les rêveries du promeneur solitaire, divisées en promenades, les chapitres sont des promenades, si vous vous rappelez bien, et on remarquera au passage la dimension temporelle de ce musicien qui est Rousseau, ce sont des promenades, on se déplace, ce ne sont pas des plans fixes, comme dans Chateaubriand.
3:03 Et on avait fait le parallèle la dernière fois, or, qu'est-ce qu'on a vu se dessiner chez Rousseau ? Quelque chose qui s'oppose totalement à Chateaubriand, les deux sont des chefs-d'oeuvre, ce n'est pas une opposition, ce n'est pas du monde de valeur esthétique, mais le procédé est exactement inverse. C'est que Chateaubriand donne énormément à voir, on a droit à la couleur de toutes les espèces d'oiseaux qui grouillent dans les forêts de l'Orénoque ou qui bordent le Mississippi, avec leurs noms spécifiques, les avalanches de végétation, le nom des arbres, les magnolias, les érables, le tulipier d'Amérique, tout ce que vous voulez, bref, ça donne à voir, il y a un plan fixe où on n'arrête pas de promener nos regards de gauche à droite du tableau, si vous voulez.
3:47 Alors que chez Rousseau, ce n'est pas différent, c'est exactement l'inverse. Il commence par planter apparemment un décor visuel, les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève, j'essaye de citer de mémoire. Si l'on y voit moins de champs et de vignes, donc d'activités humaines, nature et paysages commencent à être problématisés, on y voit plus d'ombrages, de forêts, de rivages écartés, etc. Mais on dirait qu'il nous donne du visuel que pour circonscrire, c'est d'ailleurs son expression, que ce lac est parfaitement situé pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire.
4:26 Je vous rappelle que circumscribere, le terme latin dont vient circonscrire, ça veut dire je me place au centre du décor. Vous devinez qu'on n'est déjà pas loin, on n'est pas très loin du fœtus dans le ventre maternel. Puisqu'il parle d'un bonheur sans précédent éprouvé dans une île, entourée d'eau quand même, n'est-ce pas ? Et puisqu'il dit ce beau bassin d'une forme presque ronde, vous voyez comme le langage exprime totalement à l'insu de l'auteur, des précisions ahurissantes.
4:59 Ce beau bassin d'une forme presque, moi c'est le mot presque qui est peut-être le plus important. Ça veut dire, il sait bien quand on connaît l'endroit, géographiquement, revenant au réalisme, le contraire de la poétique, le réalisme naïf, empiriste, je ne parle pas du réalisme visionnaire d'Balzac. Quand on regarde, l'île de Saint-Pierre n'est pas du tout au centre du lac, elle est extrêmement proche d'un point du rivage, d'un village qui s'appelle Erlach, qui est le premier village de langue allemande lorsqu'on vient de la Suisse romande.
5:33 En dix minutes de navigation sur le lac, on passe de la Neuveville à Erlach. Donc, il éprouve le besoin, l'inconscient le pousse à vouloir que l'île soit au milieu, circumscribere, se placer au centre d'un cercle. Comme un château fort se fait entourer d'eau, de fossés, de douves, comme si ça allait être en sécurité. Il est bien connu que tous les châteaux forts sont prenables. Mais enfin, ça, c'est censé créer quelques difficultés.
6:03 Je suis sûr que c'est surtout une protection psychique. Donc, où je veux en arriver ? Je veux en arriver qu'après avoir dessiner les limites de ce paysage où on apprend qu'il y a des montagnes qui le bornent, donc ça sert surtout, ça, sa situation visuelle, à nous dire que ce coin-là, les rives du lac de Bienne, sont séparées de tout le reste du monde, en fin de la Terre, que l'accès en est difficile, pour les promeneurs, il n'y a pas beaucoup de routes qui mènent, etc. Je ne cite pas de mémoire.
La cinquième promenade et la focale du paysage intérieur
6:34 Mais une fois qu'il est dedans, ça c'est pour le rapport au monde extérieur, une fois qu'il est dedans, il y a une progression du texte, si vous vous rappelez bien, j'y vais vite parce qu'on l'a vu la dernière fois, il y a une progression du texte qui consiste à anéantir progressivement tout ce qui est perception externe pour n'être attentif qu'aux perceptions internes. Je reprends une dichotomie chère à Kant, en rappelant que pour Kant, l'espace est la forme a priori de toutes les perceptions externes, ça veut dire que s'il n'y a pas l'espace, je ne peux rien voir, si l'espace n'est pas donné, donc il est a priori, et le temps est la forme a priori de toutes les perceptions internes.
7:12 je vois ce micro, là il est dans l'espace, je le vois dans l'espace, mais si je ferme les yeux et que je pense à ce micro, je me le représente, donc là c'est interne, c'est une durée ce micro, ce n'est plus un espace. On ne peut pas dire qu'il y a un mètre 20 de haut, je ne sais pas combien il fait, n'est-ce pas dans ma tête, je ne vais rien dire. Voilà, c'est du temps. Donc progressivement, je vais vite maintenant parce que je vais au résultat final, c'est le fameux passage où il arrête d'herboriser à droite, à gauche dans l'île, quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, inquiétude du soir qui tombe, inquiétude de la lumière qui s'en va, et donc descente vers une sécurité, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, en quelque asile cachée, il n'y a d'asile que pour un fuyard.
8:07 Il n'y a d'asile que pour un outlaw, pour un fuyard, pour quelqu'un qui est traqué. C'était bien le cas de Rousseau, à ce moment-là, je ne vais pas le répéter 36 fois, n'est-ce pas, puisqu'il s'y réfugiait très précipitamment dans cette île, en laissant tous ses manuscrits à un ami à Neuchâtel, et n'emportant que les confessions qu'il avait commencé à rédiger et le projet de constitution pour la Corse. Je rappelle, quand même, n'est-ce pas ? C'est un terme de fuyard, n'est-ce pas ? J'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, en quelque asile caché. Et là commence le temps fort de la rêverie, je ne suis pas le seul à le dire, ça ne m'a échappé à personne.
8:37 On peut dire que la phrase moderne, pour la première fois, surgit, la phrase de la littérature moderne, qui va donner au XXe siècle la phrase interminable de Proust, la phrase qui suit les moindres circonvolutions, pour prendre un terme de Baudelaire, lorsque Baudelaire dit qu'il n'a pas rêvé, la préface de ses poèmes en prose, d'une prose assez musicale, assez souple, pour épouser les moindres circonvolutions de l'âme, etc. Et bien cette langue-là, n'est-ce pas, elle surgit dans ce passage-là, et donc je ne vais pas répéter pour l'Xième fois les passages, le fait que, non seulement, il ne fixe pas comme, il ne demande pas comme Chateaubriand de regarder ce qu'est une attitude active, le paysage, je suis le sujet, le paysage est objet de mon acte de voir, mais c'est le contraire, n'est-ce pas, ce sont les objets qui le fixent, n'est-ce pas, le flux et le reflux de cette eau, fixant mon âme, scotchant, on dirait aujourd'hui, immobilisant mes yeux qui, jusque-là, tournaient à gauche et à droite, hypnose, fixant mon âme et chassant, pardon, fixant mes sens, les sens, c'est fait pour être, pour voir, non là, pour fixer, fixant mes sens et chassant de mon âme
9:48 toute autre agitation que celle des sens, vous voyez que, qu'il y a une espèce d'anéantissement progressif de tout le monde extérieur, toute perception interne, la plonger dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu bon, et la phrase capitale, c'est celle-ci, la pensée revient, une attitude active semble revenir, j'illustre, quelquefois naissaient quelques faibles et courtes réflexions sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image comparaison assez banale, mais bientôt, et voilà le sommet de l'anéantissement dont je parle, l'anéantissement du décor, mais bientôt, ces impressions légères elles-mêmes s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, il n'y a plus d'image, il y a un son berceuse, rythme, encore le rythme du flux et du reflux des eaux du lac, ces impressions légères elles-mêmes s'effaçaient dans l'uniformité terminée la multiplicité qui grouillait chez Chateaubriand dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait
10:58 et ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et le signal convenu il est réveillé de sa rêverie parce qu'on lui dit c'est l'heure du repas avec un cor ou des cloches, je ne sais pas, je ne pouvais m'arracher de là sans effort. Voilà, je rappelle simplement au point où on était arrivé, c'est-à-dire d'anéantissement du décor. Je vais maintenant pousser ça à la limite, c'est-à-dire citer quelques textes, qui sont intermédiaires, qui prennent la relève, qui sont presque immédiatement en termes chronologiques et historiques postérieurs à ces véritables révélations rousseauiennes sur le décor, c'est une manière de traiter le décor, c'est-à-dire qu'il atteint le maximum de sa beauté lorsqu'il n'a plus rien à voir, c'est quand même extraordinaire comme paradoxe, et en même temps qui annonce entre Rousseau dans le passé et dans l'avenir qui annonce ce qu'on va appeler à partir surtout de Baudelaire le paysage intérieur dans le champ de la poésie symboliste des avant-gardes du XIXe siècle et bientôt du XXe.
12:02 Je fais une petite parenthèse ici, si vous cherchez une médiation entre la... Je parle aussi bien pour le paysage, je pense en particulier à un poème comme Nuit rhénane, paysage nocturne germanique d'Apollinaire dans Alcools. Si vous voulez trouver un poète qui fait la médiation entre les avant-gardes fin XIXe et les avant-gardes surréalisme du XXe, c'est Apollinaire. Donc, le paysage intérieur, pour ça, il faut passer, vous voyez, par une focale en deçà de laquelle on est encore dans le visuel, au-delà de laquelle il n'y a plus rien à voir, mais où on retrouve un paysage mais qui est intérieur.
12:46 Vous voyez pourquoi je prends l'image de la focale. Je vais en trouver quelques-uns en particulier chez Hölderlin, donc la postérité immédiate à Rousseau. On est vraiment dans les dernières années du XVIIIe, voire les toutes premières du XIXe, ou plus tard, même s'il est mort dans les années 1840, mais il a 37 ans de folie. Je parle des textes des derniers textes avant le déclenchement de la folie ou quelques-uns qui sont dans les tout premiers temps de la folie.
Un Edgar Poe paradisiaque : Arnheim et le Heimat
13:19 Je vais... On le verra dans un petit moment, mais avant, pour les introduire, je voudrais faire allusion à un texte extrait d'une nouvelle d'Edgar Poe qui s'appelle « Le domaine d'Arnheim ». Alors là, je suis obligé de faire un petit rappel. Edgar Poe est plutôt connu, je ne sais pas, non pas pour batifoler dans le paysage, mais au contraire pour les choses les plus macabres, les plus gothiques, on dirait maintenant. Je ne sais pas, ça va de l'histoire de vampire, je pense à l'épouvantable nouvelle qui s'appelle Bérénice.
13:50 C'est de grandes réussites littéraires et extraordinaires. Mais Bérénice, où carrément le personnage principal va dans le tombeau arracher les dents de sa sœur, je veux dire, du cadavre, c'est épouvantable. Alors là, c'est le contraire, c'est un Edgar Poe paradisiaque. Il y a deux nouvelles qui vont dans ce sens. Il y a pas mal de poèmes qui sont... Dans ces poèmes, on a remarqué qu'Edgar Poe était beaucoup plus lumineux et séraphique, alors que dans ces nouvelles, il est extrêmement sombre et je dis macabre parce que c'est un terme incommode, on a un peu usé avec lui.
14:25 C'est quand même plus nuancé que ça. Mais là, il y a deux nouvelles qui sont carrément paradisiaques. Je donne les titres, le Domaine d'Arnheim, dont je vais citer un extrait, et le Cottage Landor, L-A-N-D-O-R, pas Lindor, c'est pas des chocolats, Lindor, qui traite à peu près du même thème, c'est-à-dire essayant d'imaginer au sens propre, il était complètement shooté à l'opium.
14:56 C'est les rêveries d'un grand fumeur d'opium. Il le dit d'ailleurs. Le Domaine d'Arnheim, c'est la vision en grand. On va voir après, je ne donne pas de détails. Le Cottage Landor, c'est un peu plus vraisemblable, c'est réalisable à l'échelle de quelqu'un qui aura un petit peu d'argent. Voilà. Alors, j'en viens au Domaine d'Arnheim. D'abord, le nom Arnheim, A-R-N-H-E-I-M. Je rappelle que le radical Heim, en allemand, est très courant dans les noms de lieux, ce qui va donner le home anglais. C'est le foyer, le patelin.
15:28 Le pays natal, il y a deux mots en allemand. Il y a Heimat, plus courant, c'est pas le Heimat. Donc Heim avec A-T à la fin. Et puis, il y a le Vaterland. Littéralement, la patrie Vater, pater. Vaterland, la terre du père. Et bien, le Heimat, c'est la terre de la mère. Ce n'est pas la patrie au sens de l'état-nation. Ce n'est pas l'Allemagne. C'est, je ne sais pas moi, pour Hölderlin, la Souabe, ou les pentes de la forêt noire.
15:58 D'accord ? Pour Ernst Jünger, les grands paysages du nord-est à la frontière de la Pologne avec les forêts interminables. Voilà, pour Thomas Mann, les rives de la Baltique. Je veux dire, le Heimat, c'est beaucoup plus localisé, beaucoup plus intime. C'est pour ça, je pense au maternel ici. C'est là où on a passé les premières années de l'enfance. Donc, Arnheim est un décalque, à peine transformé à une voyelle près d'un village qui existe en Hollande, enfin, un village d'une agglomération qui s'appelle Arnhem, H-E-M.
Ellison et la théorie du bonheur
16:32 H-E-M est la variante flamande de Heim allemand. C'est anecdotique, donc je passe là-dessus. Or, le pitch, très rapidement, le pitch, le narrateur parle de son ami Ellison. Voilà. Et je vous dis la première phrase parce que ça, on voit tout de suite de quoi il s'agit. Depuis son berceau jusqu'à son tombeau, mon ami Ellison fut toujours poussé par une brise de prospérité.
17:02 Il a un ami qui, pour un des auteurs connus, pour un des plus désespérés, des plus macabres, des plus morbides, je cherchais le mot tout à l'heure, c'est plus précis d'ailleurs dans son cas que macabre, Edgar Poe, là, il fait le portrait inverse de quelqu'un qui est caractérisé, est-ce que ça peut exister même pour une réussite de bonheur dont souvent on dit que c'est impossible au niveau de l'humanité. De sa naissance à son tombeau, il fut poussé par une brise de prospérité.
17:32 Et bon, il nous explique, et c'est ça, je fais la suite du pitch, que ce n'est pas un hasard, le mec s'est organisé, il avait une théorie du bonheur. Donc là, on s'inscrit dans la grande tradition du 18e siècle dont on sort à peine, Edgar Poe, c'est les années 1830-1840, un exact contemporain de Nerval, soit en passant, de premier romantisme, même s'il est très différent des romantiques, qui va avoir une énorme influence littéraire sur les symbolistes, sur Valéry, sur Mallarmé, sur Baudelaire, n'en parlons pas, qu'il a introduit en France un peu après Nerval.
18:02 Voilà. Nerval lui fait allusion discrètement dans Les Nuits d'octobre. Donc, voilà que Edgar Poe succède au 18e siècle, et dont, je vais suffisamment insister là-dessus, je ne reviens pas, dont la valeur suprême au 18e siècle, c'est le bonheur. C'est même le seul thème qui réunit un Voltaire et un Rousseau, même s'ils sont complètement opposés sur les moyens d'accéder au bonheur. la valeur des philosophes des Lumières, que ce soit Voltaire ou Rousseau, c'est rare qu'un point qui les réunit, c'est le bonheur, c'est-à-dire, je le rappelle, ni le plaisir du libertin, qui est très intense, qui est extrêmement intense, mais qui est limité dans le temps, qui est fugace, etc., je ne reviens pas à la différence, et, à l'opposé, le salut.
18:46 Le siècle précédent, au 18e, au 17e siècle, il y a Pascal, dont la valeur centrale est le salut, la béatitude des saints. Mais ça, c'est au-delà, c'est après la mort, c'est pas... Le bonheur, il y a une dimension terrestre. Ah, qu'est-ce que j'étais heureux à cette époque-là, vous voyez, c'est très concret. Quand ma tante me servait mon café au lait, je dis n'importe quoi, je ne suis pas très bon d'écrivain. Et ça dure dans le temps, ça se conjugue à l'imparfait dans les textes, le bonheur, très souvent, comme quelque chose qui s'est répété, qui a occupé une certaine durée.
19:17 Donc, à l'opposé du plaisir qui est fugace, la durée, et une dimension terrestre qui s'oppose au salut. Voilà, je rappelle mon syllogisme, le bonheur comme moyen terme idéal entre la fugacité du plaisir et la présence absente du salut. Côté, qui ressort de ce que Hegel a rappelé, une logique de l'essence et non pas de l'être, le salut. L'essence, c'est l'être disparu. Mon royaume n'est pas de ce monde, c'est ça le salut. Donc, ici, on est dans le monde et le Ellison en question, accident inventé par le narrateur, enfin par l'auteur, même par Edgar Poe, est censé, dans la nouvelle, avoir hérité d'une fortune qu'il ne faut même pas essayer de se représenter par un artifice.
20:02 Il imagine qu'il a un ancêtre qui léguait tout son héritage qui était fabuleusement fortuné, déjà, qui léguait tout son héritage en interdisant de l'attribuer jusqu'à, pendant un siècle, on le garde en réserve, on le place, il fructifie et donc il atteint des sommes absolument inimaginables et ça tombe sur son ami, qui a hérité. Donc, quels sont-elles ? Il y a des moyens de mettre en œuvre ses propres théories du bonheur. Quelles sont-elles ? Je vais les lire. C'est très anglo-saxon, c'est très pragmatique, ça se fait côté américain d'Edgar Poe, ça arrive de temps en temps, quand même, où il dit ceci.
20:44 Il dit que la première condition, c'est très anglo-saxon, vous savez à quel point le sport est plus important pour eux, le mot d'ailleurs est importé de chez eux, le libre exercice physique en plein air, première condition. Mais vous avez une rage dedans, le bonheur déjà, puisque ça a une dimension terrestre et mondaine, difficile, non, faire abstraction. Voilà, le libre exercice physique en plein air, donc une relative santé, etc., sans que la machine, comme on disait, pour le corps au XVIIe siècle, ne vienne gâcher le paysage. Deuxièmement, la présence, alors lui, il dit d'une compagne, femme, donc on va retrouver, c'est assez, pour l'instant, c'est pas hyper original, tout ça.
21:26 Et enfin, troisièmement, il n'y a que trois conditions. Une aspiration indéfinie, un projet qui demande toute une vie à se réaliser. D'accord ? C'est dans ce projet que va surgir ce qui fait l'essentiel du domaine d'Arnheim. C'est que lui décide de se consacrer, comme c'est un artiste, c'est un poète, mais il ne veut pas intervenir dans les genres qui ont été suffisamment développés, musique, peinture, etc. Il décide de se vouer à un art qui, d'après lui, n'a pas été assez cultivé, le jardin-paysage.
21:57 Vous voyez comment on y arrive. C'est-à-dire, avec sa fortune, créée, mais sur la dimension d'un département français, presque, vous voyez. Il y a quelque chose de fantastique dans la nouvelle. Quelque chose sur chaque centimètre carré de ses conceptions. Voilà. Alors, je ne vais pas vous décrire le décor en question. Non, non. Parce que je ne vais pas ça. Je vous le recommande. Ce n'est pas une nouvelle très longue. C'est extraordinaire. Ce que je vais citer, c'est un extrait de la première partie où il fait des randonnées avec le narrateur, avec son ami, dans le monde entier pour trouver l'endroit qui se prête naturellement déjà à l'aménagement dont il rêve.
« Celui qui a la mort dans le cœur » : l'inquiétude
22:41 D'accord ? Ellison, à la recherche du lieu et de la situation désirée, voyage plusieurs années et il me fut accordé de l'accompagner. Mille endroits qui me ravissaient fut rejeté par lui sans hésitation, pour des raisons qui me prouvèrent finalement qu'il était dans le vrai. Nous trouvâmes à la longue un plateau élevé d'une beauté et d'une fertilité surprenantes qui donnaient une perspective panoramique d'une étendue presque aussi grande que celle qu'on découvre du haut de l'Etna. Je vous rappelle que l'Etna fait quand même plus de 3000 mètres en Sicile.
23:16 Une des vues les plus fabuleuses. Il n'avait jamais mis les pieds. Edgar Poe, c'est comme ça. Vous savez que ces deux nouvelles policières, c'est lui qui inaugure le genre policier dans les histoires extraordinaires, double crime dans la rue Morgue et la lettre volée, se passent à Paris, disent qu'il tournera à droite dans la rue, il n'a jamais mis les pieds à Paris. Il a travaillé sur un plan, c'est le côté journaliste extraordinaire d'Edgar Poe. Passons. Presque aussi grande que celle qu'on découvre du haut de l'Etna et dépassant de beaucoup par tous les vrais éléments du pittoresque.
23:47 Ici, c'est pris à la lettre, ce n'est pas le sens du guide Michelin, un parcours pittoresque. C'est pittore et la peinture en italien, bien sûr, c'est un véritable tableau qu'on a devant nous, qui est dépassant de beaucoup par tous les vrais éléments du pittoresque, cette vue, cependant si renommée, celle du sommet de l'Etna, au jugement d'Ellison comme au mien. « Je n'ignore pas, dit le voyageur, tout en poussant un soupir de volupté profonde arraché par la contemplation du tableau et après une heure environ d'extase, je sais qu'ici, dans les circonstances qui me sont personnelles, les neuf dixièmes des hommes les plus délicats se tiendraient pour satisfait. »
24:25 Comment trouver plus beau que ce qu'on voit là ? C'est ici qu'il faut faire le domaine d'Arnheim. « Ce panorama est vraiment splendide et je ne m'y délecterai rien que pour l'excès de sa splendeur. Le goût de tous les architectes qui m'ont été donné de connaître les poussent pour l'amour du point de vue » panorama, point de vue, « à placer leurs bâtiments sur des sommets de montagne. » Il y a là une erreur évidente. La grandeur dans tous ces modes, mais particulièrement dans celui de l'étendue, pardon, éveille, excite, il est vrai, mais ensuite fatigue et accable.
25:13 Pour un paysage d'occasion, rien de mieux. Rien de mieux que là où ils sont arrivés au sommet de l'étendue. Pour un paysage d'occasion, rien de mieux. Écoutez bien parce que c'est la phrase sur laquelle je voudrais rebondir et pour laquelle j'ai commencé par ce texte. Pour un paysage d'occasion, rien de mieux. Pour une vue constante, rien de pire. Et là, la phrase clé est dans une conste, pardon, excusez-moi, « Celui qui a la mort dans le cœur évite les perspectives lointaines comme une peste. »
25:48 je rebondis sur mon commentaire de la vidéo de Pablo Servigne. Je rappelle à un moment donné qu'à l'opposé du localisme qui est un des thèmes récurrents de la sensibilité écologique, faire ma permaculture dans mon jardin, très bien, je ne redis pas. C'est plus inquiétant que ça. Si ce n'était que ridicule. je veux dire, il y a, à l'opposé, il y a l'essence de l'anthropologie.
26:20 Ce qui est propre à l'homme, je ne cesse de le répéter, je ne suis pas le seul, c'est une inquiétude, pensons à Pascal, je veux dire, ou bien à Leibniz, qui rappelle que dans la langue allemande, le terme pour dire l'inquiétude, « unruhe », « Ruhe », c'est le repos, « unruhe », c'est le non-repo, l'inquiétude, c'est le même terme qu'on emploie pour le battement de l'horloge. Vous voyez, la conscience du temps qui passe et qui nous rapproche de la mort. Unruhe, je ne peux pas bien insister sur le rôle capital que la mort joue dans l'anthropologie hegelienne, par exemple, la mort qu'il appelle le maître absolu.
26:53 Donc, ici, celui qui a la mort dans le cœur, c'est-à-dire l'être humain, je me situe ici entre le discours écologique que Servigne illustrait très bien, d'ailleurs, de manière exemplaire. Et, j'aimerais y consacrer bientôt un commentaire, c'est un peu sur le même mot de play-pause, un texte de Foucault sur une thèse bien connue, c'est la critique du thème de l'humanisme, n'est-ce pas ?
27:25 Il n'y a rien de typique, l'homme, ce n'est pas un genre, c'est très à la mode, ça, avec l'antispécisme, n'est-ce pas ? Ce n'est pas un empire dans l'empire, pour citer Lordon citant Spinoza, et tronquant Spinoza quand même de l'essentiel, c'est qu'il commente rarement la dernière partie de l'éthique qui s'appelle de la liberté humaine, tout de même. Oui, je suis le premier à penser qu'il ne faut pas penser l'homme comme un empire. Je préfère la belle phrase de Engels qui dit qu'il faut substituer à l'empire de la nécessité le royaume de la liberté.
28:02 Très actuel, tout ça, n'est-ce pas ? L'impérialisme. Donc, je me sers de ce passage pour dire que même un auteur assez réactionnaire comme Edgar Poe, très aristocratique, élitiste, si vous préférez, dans ce sens-là, pas du tout, qui a été élevé dans une grande villa virginienne avec un poney tiré par des esclaves noirs quand il était tout petit. Bref, qui est assez anti-progrès.
28:32 sauf qu'à l'époque, c'était évident que c'était des thèmes réactionnaires. Maintenant, il y a des gens qui se croient à l'extrême gauche, y compris dans la France insoumise d'ailleurs, et qui développent les mêmes thèmes. J'y reviendrai d'ailleurs. Or, ce Edgar Poe-là rappelle tout de même que le propre de l'homme, c'est cette inquiétude d'avoir la mort dans le cœur qui fait que c'est un éternel migrant au propre comme au figuré.
29:02 Ça peut être une métaphore aussi. Pas besoin de bouger dans l'espace pour être un migrant. Quand Pascal dit que tout le malheur de l'homme vient de ne pouvoir rester en repos dans une chambre, c'est une manière de dire qu'il faut que je me change les idées. C'est migrer là au sens figuré si vous voulez. Que je me divertisse pour prendre un terme célèbre chez Pascal. Voilà. Et que c'est ça, c'est cette aspiration indéfinie plutôt qu'infini qui fait un peu tremblement métaphysique qui caractérise l'animal humain. Bon. Donc vous voyez, j'ai commencé par ce passage où tout semble pousser le narrateur à dire c'est là qu'il faudrait construire, aménager le décor et produire le lieu idéal.
29:47 l'utopie par excellence, le locus solus. Si ça vous dit quelque chose, c'est le titre du roman le plus important qu'ait publié, l'étrange Raymond Roussel. Celui que les surrealistes appelaient le magnétiseur. Locus solus, le seul lieu, le lieu unique. Bon, bref. Voilà. Donc j'ai commencé par ce texte pour rappeler tout de même que notre rapport au décor, au paysage était lié à des choses que nous avons pour reprendre l'expression de Poe à l'intérieur.
La promenade : la beauté qui sourd de l'image toute première
30:22 Tout ce qui est le contraire du paysage et du décor dans le cœur. N'est-ce pas ? Et là, j'en arrive maintenant à la série de textes dont je vous ai parlé qui part de l'effacement quasi total de la perception extérieure dans la cinquième promenade de Rousseau pour en faire un thème récurrent, si vous voulez, non pas une limite comme chez Rousseau. Je pense en particulier à une progression contenue dans un poème de Hölderlin qui date des premiers temps de la folie.
30:55 C'est classé comme ça dans la chronologie poème de la folie. À partir du moment où il réside chez le brave menuisier et qui s'appelle tout simplement La promenade. N'est-ce pas ? Alors, vous allez voir que contrairement à ce que je viens de dire, il y a plein de choses à voir. Ce qui m'intéresse c'est la progression et c'est la fin pour arriver à la fin.
31:25 J'en profite aussi avant de lire le texte. D'habitude, Hölderlin semble, même quand c'est d'une beauté inouïe, c'est obscur, c'est difficile, c'est mystérieux, alors que là, il est d'une exceptionnelle clarté, presque aussi claire que les peintres naïfs, si vous voulez. Vous voyez, comme Verlaine qui, après le drame de la prison de Mons, dit « Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme. » Vous voyez, avec ces couleurs primitives des peintres naïfs, si vous voulez. vous voyez, jugez plutôt, c'est à peu près cet ordre-là. « Oh, forêt si joliment peinte sur le penchant du coteau vert où serpente ma promenade.
32:03 Pour chaque aiguillon dans le cœur, tiens, vous voyez, on était en train de parler de la mort dans le cœur. Pour chaque aiguillon dans le cœur, un doux repos me récompense. Quand il fait sombre dans mon âme, depuis toujours, art et pensée ont pour salaire la douleur. Oh, jolie image du val ! » Vous voyez, il fuit la réflexion qui commence à se faire, un peu sombre, et il est ramené avec bonheur au paysage. Oh, jolie image du val, au pluriel, arbres et jardins, par exemple.
32:34 Et puis, ce sentier très étroit, le ruisseau qu'on devine à peine. « De quel éclat brille gaiement au loin la splendide image du paysage ? » Que je hante. C'est intéressant que je hante. C'est comme si c'était un fantôme qui est extérieur, qui est étranger à tout ça. C'est le propre de l'homme, d'être nomade et étranger absolument au monde auquel il aimerait bien s'intégrer. L'homme ne peut s'intégrer que dans un décor qu'il a lui-même aménagé, dans lequel il a produit sa marque. De même qu'on ne peut manger que ce qui est cuit, assaisonné, cuisiné, et non pas la nourriture telle qu'elle jetait par terre.
33:10 Voilà. Donc, « De quel éclat brille gaiement au lointain la splendide image du paysage que je hante ? » Et là commence la dernière partie. Je suis un peu solennel parce que c'est une seule phrase qui fait un crescendo. Regardez bien comment ça se termine. volontiers, « La divinité nous guide » amicale, avec du bleu pour commencer, le même bleu que le ciel est par-dessus les toits, si vous regardez bien, avec du bleu pour commencer, puis des nuages qu'elle arrange d'une forme arrondie et grise, avec les feux d'éclair, vous voyez le crescendo, les coups de tonnerre, les champs, leur charme et la beauté qui sourd aux sources, dernier vers, de l'image toute première.
34:03 Donc le dernier vers, c'est la beauté qui sourd aux sources de l'image, alors d'autres traductions, de l'image originelle, de l'image toute première, avec un I majuscule, circuler, il n'y a plus rien à voir. On ne peut même pas aller au centre dans cette image, on reste au bord, vous voyez, je reprends, et la beauté qui sourd comme de l'eau qui vient d'en dessous de la terre, comme des sources, et la beauté qui sourd aux sources de l'image toute première. Voilà un exemple saisissant de cet anéantissement du décor, mais pas pour s'endormir comme Rousseau, mais pour faire apparaître l'essentiel du paysage, paradoxalement, on n'a pas beaucoup de détails, l'image, la beauté qui sourd aux sources de l'image toute première.
En bleu adorable : « poétiquement habite l'homme »
34:49 Il y a cet exemple-là, toujours sur le même thème, il y a un fragment qui dit ceci, pardon, où c'est presque l'inverse, c'est même exactement l'inverse, on part d'un bleu dans lequel il n'y a rien à voir, comme le ciel, si vous voulez, même pas la trace d'un nuage, et on redescend du ciel, n'est-ce pas, vers la différenciation du monde ici-bas. Ce poème est archi-célèbre, il a déjà été commenté, c'est un poème dont on n'a pas de titre et qui s'appelle « En bleu adorable »
35:28 qui date lui aussi du premier temps de la folie. Je, quand même, à titre, intro, avant de le lire, je ne vais pas m'empêcher de vous lire une petite note qui s'y rapporte, parce que c'est des textes comme ça, c'est quand même assez rare pour qu'on s'y attarde un instant. Ce poème est extrait du roman de Wilhelm Waiblinger, oubliez ce nom, Phaéton, où il est attribué à un poète fou de qui Hölderlin est le modèle.
35:58 Waiblinger est un petit pas très futé qui rendait visite à Hölderlin et qui, pour se faire mousser, a écrit sa biographie. J'ai fréquenté, j'ai connu Hölderlin à l'époque de la folie. Voilà, c'est ça, Waiblinger. Et dans un de ses romans, il cite ce poème. D'accord ? Waiblinger note « Voici quelques feuillets de sa main, le poète fou qu'il ne nomme pas dans son roman, qui donne une idée de l'effroyable égarement de son esprit. Dans l'original, ils sont rédigés en vers à la façon de Pindare. » C'est déjà signé ça, il y a à la fin de sa vie qui fait des commentaires des plus belles odes de Pindare.
36:34 On reconnaît que c'est le dernier. Ils sont traduits ici dans la disposition de mon passant. Friedrich Beissner, un grand biographe de Hölderlin contemporain, leur rend leur disposition en prose et refuse de les considérer comme un... Pardon, excusez-moi. André du Bouchet, qui l'a traduit ici, écrit « La beauté insurpassée de ce poème, ainsi que sa cohérence, rendent de pareilles conjectures vaines. sa clarté décourage tout désir d'élucidation. » C'est beau comme phrase.
37:04 « Sa clarté décourage tout désir d'élucidation. » Donc, en bleu adorable. Alors, jugez plutôt, je vous dis, c'est l'inverse. En bleu adorable, fleurit le toit de métal du clocher. Souvent, il y a une espèce de couverture en zinc qui éclate un peu au soleil, vous savez, en zinc ou en... en... en fer blanc. Sur les... sur les clochers, le clocher à bulbes en particulier. En bleu adorable, fleurit le toit de métal du clocher. Alentour...
37:34 Je suis obligé de faire une analyse dense, là. Il s'agit d'un décor, d'un paysage. Ça commence par quoi ? Par ce qu'il y a de plus haut. On est dans un village, là, visiblement. Un village de forêt noire. Ce qu'il y a de plus haut. Et on est à la pointe. En bleu adorable, fleurit le toit de métal du clocher. Donc, on est déjà dans ce que les Grecs auraient appelé l'hubris, la démesure. On n'est pas dans le monde humain, dans la cité, en bas, sur le forum, en train de discuter avec les amis, les camarades ou les adversaires dans la discussion, comme dans Platon.
38:07 Ce n'est pas ça. On est presque dans le domaine des dieux, là. On commence par le divin. Donc, j'insiste, parce que vous allez voir que c'est une position presque menacée. en bleu adorable, fleurit le toit de métal du clocher. Alentour, plane un cri d'hirondelle. Il y a déjà un son. N'est-ce pas ? Autour, qu'est-ce qu'il peut y avoir autour du clocher ? Eh bien, s'étend le bleu le plus touchant. Et on revient à bleu. De nouveau, quelque chose où il n'y a rien à voir.
38:39 Le soleil au-dessus. On est encore plus haut. Le soleil au-dessus, comme culmination du ciel, si vous voulez. C'est pas comme zénith. Le soleil au-dessus va très haut et colore la tôle. Mais, silencieuse, là-haut, dans le vent, crie la girouette. De nouveau, un son vient ici doubler l'image. Donc, je répète, cet introït, comme on dit dans une musique sacrée, au début d'une messe ou d'une passion. en bleu adorable, fleurit le toit de métal du clocher.
39:11 Alentour, plane un cri d'hirondelle. Autour, s'étend le bleu le plus touchant. Le soleil au-dessus va très haut et colore la tôle. Mais, silencieuse, là-haut, dans le vent, crie la girouette. Quand quelqu'un descend au-dessous de la cloche les marches, alors le silence est vide. Tout d'un coup, rupture. On était tenté par l'hubris, on était aspiré, comment voulez-vous, aller plus haut que le bleu adorable, que le soleil qui colore la tôle.
39:43 On est presque en train de se décrocher du clocher et de planer avec les hirondelles autour. On est dans une position menaçante, un peu comme Icare qui vole sans réaliser la menace. Donc, il est temps de redescendre. Or, regardez, quand quelqu'un descend au-dessous de la cloche, vous savez, il y a des escaliers en bois pour aller réparer les cloches, les marches, alors le silence est vie Tout d'un coup, la vie revient. Car lorsque le corps, je me permets de faire une voix off parce que ça a l'air obscur, mais c'est une clarté.
40:16 Le corps, c'est tout le contraire de ce qu'on vient de voir. Le corps, c'est plastique, c'est grec, ce n'est pas l'hubris. Car lorsque le corps à tel point se détache, puisqu'on a bougé, on est descendu, une figure si tôt ressort de l'homme. Les fenêtres d'où tintent les cloches sont comme des portes par vertu de leur beauté. Oui, les portes encore étant de la nature, c'est un raccourci, les portes sont en bois, elles viennent de la forêt quand on connaît un peu Hölderlin.
40:46 N'oubliez pas qu'il a écrit ça abrité par un menuisier, un travailleur du bois, dans lequel il a abrité sa folie pendant 37 ans. Zimmer. Et Hölderlin lui a consacré un étrange petit distique en hommage où il dit « À toi, mon ami, je te dirai mon secret. De Dédale, tu as le génie et la forêt. » C'est un livre pour un menuisier. De dédale, tu as le génie. Parce que c'est un travailleur qui demande de l'intelligence. Faire une table, il ne faut pas seulement faire travailler les mains, ça fait travailler la tête aussi.
41:16 De dédale, tu as le génie et la forêt, le bois. Donc, les fenêtres d'où tintent les cloches sont comme des portes par vertu de leur beauté. Oui, les portes, encore étant de la nature, elles sont à l'image des arbres de la forêt. Mais la pureté est-elle beauté aussi ? Du divers au-dedans, donc maintenant, il regarde dans l'église, naît un esprit sévère, ces petites églises protestantes où il n'y a pas grand-chose, ce n'est pas la surcharge du décor catholique, c'est encore ce qu'il vous le dit, ça reste son charme aussi, mais plus baroque.
41:51 Nait un esprit sévère, si simples sont les images, si saintes, que parfois on a peur, en vérité, elles, ici, elles, les images, au pluriel, de les décrire. Mais les célestes, qui sont toujours bons du tout comme riches, ont une telle retenue et de la joie, et l'homme en cela peut les imiter. Alors, telle est la mesure de l'homme, je m'arrêterai sur cette citation, telle est la mesure de l'homme, de point, riche en mérite, l'homme a plein de mérite, c'est le fameux chœur de Sophocle qu'il connaît par cœur, l'homme a dompté les flots, il a fait des bateaux, il a dompté les métaux, il est prométhéen, bon, riche en mérite, mais, poétiquement pourtant, habite l'homme sur cette terre.
42:38 Comment c'est-il qu'on a encore besoin de la poésie alors qu'il semble qu'on ait résolu technologiquement tous les problèmes ? En tout cas, qu'on les résolve de plus en plus avec le progrès, n'est-ce pas ? Riche en mérite, mais poétiquement pourtant, habite l'homme sur cette terre. Et je termine sur cette phrase. Pour quelqu'un qui semble diviniser la nature, mais qui est si peu écologique, je vous le jure, mais l'ombre de la nuit avec les étoiles, ce que Kant appelle la voûte étoilée du ciel, tout de même, une des choses les plus belles que la nature donne à voir, n'est-ce pas ?
L'aigle et Faust : « Où allons-nous vouloir rester ? »
43:17 Inépuisable. Mais l'ombre de la nuit avec toutes ces étoiles n'est pas plus pure, si j'ose le dire, que l'homme qu'il faut appeler une image de Dieu. J'arrête ici la citation de ce texte quand même pas banal, n'est-ce pas ? Bien, toujours dans cette série de la description qui ne donne pas grand-chose à voir, mais beaucoup tout de même à ressentir, voici maintenant un texte plus mystérieux qu'on appelle l'aigle.
43:55 Donc je ne vous commenterai pas les parties mystérieuses, on n'en finirait pas, parce que ça n'enlève rien à la beauté, n'est-ce pas, du texte, mais par contre, vous allez retrouver notre thème dans la deuxième partie. Mon père est parti sur le Gothard, c'est une montagne des Alpes, là où les fleuves vers l'aval, assurément vers l'étrurie, et oui, des Alpes, les fleuves coulent soit vers le nord, le Rhin, n'est-ce pas, le Rhin qui va se tirer en Hollande, à Rotterdam, soit vers le sud, le Rhône, le Rhin et le Rhône, RH dans les deux cas, Leibniz l'avait remarqué dans un extraordinaire passage d'étymologie des noms de lieux dans le Nouveaux Essais sur l'entendement humain, RH, le RH qu'on retrouve dans rythme, dans logorrhée, partout où il y a un flux qui s'écoule, si vous voulez, c'est intéressant, qui vient du grec, lorsque Héraclite dit tout s'écoule, peut-être son propos le plus emblématique, c'est le RH, donc, mon père est parti sur le Gothard, là où les fleuves vers l'aval, assurément vers l'étrurie, donc là ça coule vers le sud, vers l'Italie, n'est-ce pas, le Pô par exemple, de côté et en droit chemin aussi par-dessus la neige
45:05 vers l'Olympe et l'Hemos où l'Athos jette l'ombre, vous voyez tous ces noms grecs, vers des Antres à Lemnos, mais initialement, ils sont les ancêtres venus des forêts de l'Indus, il reprend bien sûr l'histoire moderne qui est en train d'éclore à cette époque-là, n'est-ce pas, l'histoire commence en Orient, même plan que Hegel, bien sûr, mais initialement, les ancêtres sont venus de l'Indus, les Indo-Européens, la notion existait à peine, c'est Auguste-Guillaume Schlegel, un contemporain de Hölderlin, qui va le premier parler des Indo-Européens, les ancêtres venus, le tout premier pourtant, donc il essaie d'imaginer, n'est-ce pas, vous voyez, je parlais de l'homme vagabond, l'homme errant, comme le juif errant, comme le vaisseau fantôme, qui est toujours en train d'errer sur les océans pour expier une faute, soit dit en passant, le vaisseau fantôme, je rappelle que, dans la légende, il a maudit Dieu au cours d'une tempête, et donc, pour le punir, Dieu l'a condamné à errer indéfiniment sur les mers sans pouvoir jamais aborder, tous les sept ans, il a le droit d'aborder sur la terre et de trouver rapidement, parce que c'est limité en temps, une femme qui lui soit fidèle jusqu'à la mort, ça mettrait fin à ses tourments, moi bien sûr, ça n'arrive jamais, alors, donc,
46:16 ce côté nomade, Hölderlin aime bien, il y a d'autres poèmes qui s'appellent « Migration » chez lui, comme ça, imaginez, suite aux dernières récentes découvertes historiques de son temps, n'est-ce pas, comment on est arrivé à nous, nous les modernes, les occidentaux, ce finistère de l'énorme Eurasie, puisque arrivé à l'Atlantique, on ne peut pas aller plus loin, n'est-ce pas ? Bien, donc, le tout premier, pourtant, celui qui guidait la marche, a pris vol au-dessus de la mer, on comprend mieux le titre, l'aigle, a pris vol au-dessus de la mer, fort méditant, et s'émerveillait la royale tête d'or du secret des eaux.
46:53 Lorsque rouge, les nuages fumaient au-dessus de l'arche et les bêtes muettes se regardant les unes les autres, pensez aux aliments, retenez bien ça, aux aliments, mais elles se dressent les montagnes, pourtant immobiles, ça peut être le Caucase, les Alpes, peu importe. Et là, il y a cette phrase pour laquelle je voulais citer ce poème, ce n'est pas une phrase, c'est une question. Où allons-nous vouloir rester ? Ça a l'air simple, mais c'est assez étrangement formulé. Où allons-nous vouloir rester ? Eh bien, on retrouve la thématique d'Edgar Poe tout à l'heure.
47:26 On cherche sur la terre entière, l'endroit où on va pouvoir construire, n'est-ce pas, le locus solus, le paysage idéal, le décor idéal, n'est-ce pas, de telle sorte que notre inquiétude enfin s'apaise et au lieu d'être l'éternel errant et vagabond, là, on puisse avoir envie de rester. Où allons-nous vouloir rester ? Mais attendez, mais c'est la thématique de Faust qui inaugure toute la modernité littéraire. Je vous rappelle que le deal de Faust avec le diable, il est quand même simple. Du côté du diable, c'est le plus simple, on sait bien, ce que le diable veut, c'est l'âme du pécheur et d'avoir un client de plus en enfer.
48:03 Et du côté de Faust, je te promets que je te donne mon âme si et seulement si, voilà la condition, tu me fais éprouver un bonheur d'une telle intensité que je puisse m'y voir dans une éternité sans me lasser. Au point de pouvoir dire à l'instant, maintenant je cite parce que là je paraphrasais, « Verweile doch, du bist so schön » à l'instant, reste, tu es si beau. Je rappelle que dans Goethe, Goethe a mis 40 ans, donc oui, il a élaboré son Faust, c'est le fameux second Faust.
48:41 Et le diable, bien sûr, a beaucoup de travail parce que Faust nous incarne ici, incarne l'inquiétude humaine en général. le diable, Méphistophélès, va jusqu'à ressusciter la belle Hélène de Troie, la plus belle femme de tous les temps, d'après les récits et les légendes, n'est-ce pas, pour la lui donner comme compagne. D'accord ? Quand même, c'était la deuxième condition du Elison tout à l'heure. Hélène de Troie, carrément. Et il est toujours dévoré d'inquiétudes, il n'est jamais satisfait, jusqu'à ce qu'il devienne vieux.
49:14 Devienne vieux. Faust, donc c'est la fin, il est en Hollande avec toujours Méphistophélès qui guette, qui est au moment où il va agoniser pour ne pas pouvoir rapter son âme, si je puis dire. Et voilà qu'il devient aveugle avec l'âge, la cécité. Mais il entend, il entend une rumeur, il entend, on est en Hollande, qu'on construit près d'une digue, ou pas loin de là où il est. Il prête l'oreille. Et il entend qu'il font ça pour se protéger.
49:44 Vous voyez, il y a une continuité dans ce que je dis. Là, il ne s'agit pas d'être décroissant et de revenir à la nature, c'est le contraire de se protéger contre la menace naturelle. Je ne sais pas. Et là, tout d'un coup, Faust dit, je peux dire maintenant, à l'instant, reste, tu es si beau. Car j'ai compris que la solution, c'est de vivre libre sur une terre libre. Et le diable de rage comprend qu'il a perdu la partie.
50:14 La solution est collective chez Faust, qui n'est pas spécialement un marxiste, un communiste, loin de là. C'est lui qui dit cette terrible citation d'Allemand. Je préfère une injustice à un désordre. Bon, n'empêche que, dans son œuvre, c'est beaucoup plus important que dans sa pensée, n'est-ce pas encore, il y a cette magnifique conclusion du Faust à la question où allons-nous vouloir rester, posé par Hölderlin dans ce poème magnifique. Il répond, là où on peut vivre libre, sur une terre libre.
50:48 Je termine le poème qui est mystérieux, ce n'est pas ce que je veux, le plus étrange. Le roc est bon pour la pâture, comme on peut manger du rocher. Je vous avais prévenu pour les aliments tout à l'heure. Le roc est bon pour la pâture, le sec pour boire, comme si c'était dans le désert qu'on pouvait enfin boire. Vous savez, toutes les visions de Dieu n'ont lieu que dans le désert. Le roc est bon pour la pâture, le sec pour boire et l'humide pour manger. C'est joli ça, l'humide.
51:20 Quelqu'un veut-il habiter ? De nouveau, la même question. Quelqu'un veut-il habiter ? Trouver le locus solus, un lieu où on peut enfin demeurer, ça dit bien ce que ça veut dire demeurer et rester, que ce soit alors aux escaliers et là où une maisonnette incline au bord de l'eau. Au bord de l'eau, fait halte. Alors regardez l'extraordinaire synthèse de Parménide et d'Héraclite Au bord de l'eau, au bord de ce qui coule, Héraclite, le fleuve d'Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dedans, c'est déjà passé.
51:53 Et là, quelqu'un veut-il habiter que ce soit alors aux escaliers et là où une maisonnette incline au bord de l'eau, fait halte. Et ce que tu as, c'est de reprendre haleine. On marche depuis l'Indus, donc maintenant, il faut reprendre son souffle. Quelqu'un l'a-t-il, on ne sait pas de quoi il parle, le complément, l'a-t-il quoi ? Sans doute le lieu, ce qu'il cherche depuis toujours. Quelqu'un l'a-t-il en effet porté des profondeurs jusqu'au jour, de l'intérieur vers l'extérieur, vous voyez, des profondeurs jusqu'au visuel, il le trouve à présent dans le sommeil.
Chant allemand : l'Hespérie et le retournement natal
52:26 Vous voyez qu'on est parti des rêveries de Rousseau, de l'endormissement de Rousseau au bord du lac. Car là où les yeux sont clos et les pieds sont liés, là, tu le trouveras. Magnifique poème qui s'appelle L'aigle. Bon, encore un texte, dernière séquence de Hölderlin, pour cette fois-ci, en tout cas. On n'a pas fini avec Hölderlin comme ça, j'espère. avant de refranchir le Rhin et de terminer sur un texte en langue française.
53:02 Car il faut quand même pas oublier là qu'il y a quand même tous les points de traduction qui nous séparent peut-être du texte lui-même. Je donne la référence. Page 883 du volume de Hölderlin à la pléiade admirablement traduit, soit par Jaccottet qui a dirigé le volume, soit, très honnêtement, quand il trouve que ça a été bien fait par d'autres, il laisse des traductions de André du Bouchet.
53:32 Bref, voilà. Donc, chant allemand, titre. Chant, comme une chanson, chant, c-h-a-n-t, allemand. Alors, pourquoi je cite celui-là ? Parce qu'on va parler de l'Allemagne, d'abstraction, pas du tout. C'est qu'il est extrêmement concret au niveau du décor, puisque c'est quand même notre thème. Et là, paysage matinal, non pas le paysage hespérique, pour prendre un terme, Hölderlin. Hesper, c'est l'équivalent, ou Vesper, les vèpres, ça vient de là.
54:05 C'est le symétrique du matin, c'est le soir, Vesper, les vèpres. Et l'Occident, radical latin, occire, c'est tué, c'est décliné, l'Occident, là où le soleil se couche, là où le soleil meurt. L'équivalent en grec, c'est l'Hespérie, H-E-S-P-E-R-I-E, qui prend une très grande valeur à la fin de la poésie de Hölderlin. Je le dis rapidement, même si c'est un peu hors texte, mais Hölderlin, son nom est bien sûr lié comme une obsession, mais il n'y a pratiquement pas un seul de ses textes, ce n'est pas allusion au chant hélénique, à la Grèce.
54:43 Et pourtant, le grand événement de sa poésie, surtout vers la fin, c'est ce qu'il appelle assez mystérieusement le vaterländische Umkehr, qu'on traduit par retournement patriotique, pour traduire littéralement Vaterland, la terre du père, le retournement natal, on dit aussi, n'est-ce pas, natal, ce retournement, en tout cas, ce qui est beaucoup plus clair, ça consiste à comprendre tout d'un coup, un peu tardivement, qu'après avoir glorifié le monde grec, comme Nerval, c'est marrant, cet autre fou, et reprochant sourdement, ou plus ou moins explicitement au christianisme et au Christ, d'avoir mis fin à la fête hélénique, au monde du jour, au monde, au miracle, pour créer le monde du malheur, il faut pas oublier que quand même le symbole du christianisme, ce n'est pas la sérénité, ce n'est pas Apollon, c'est au contraire un avorton se tordant de souffrance sur une croix, c'est le symbole qui est dans le monde du Christ, dans le monde entier,
55:53 et je rappelle au passage, pour prolonger ma petite parenthèse, que chez Hegel, la grande division de la grande logique en trois parties, logique de l'être, logique de l'essence, logique du concept, logique de l'être, le monde immédiat, je ne développe pas, on y serait encore dans six mois, dans un an, le monde immédiat, à la fin, la synthèse absolue, la logique du concept, et au milieu, comme moyen de terme, la logique de l'essence, l'essence, c'est l'être mais qui n'est plus là, justement, ce n'est pas l'être immédiat, c'est l'essence, Wesen, en langue allemande, là je cite précisément, non pas pour imiter Heidegger, mais parce que là ça s'impose, c'est, pour n'importe quel allemand, pour un écolier, c'est le participe passé du verbe être, le terme qui désigne l'essence dans la philosophie allemande, Wesen, veut dire l'avoir été, donc c'est l'être qui a disparu, c'est exactement ça, le royaume n'est pas de ce monde, c'est le monde chrétien, d'accord, on avait affaire à l'être, à l'être immédiat, aux sources, les nymphes, l'océan, il est là,
57:04 quand il s'appelle Poséidon, Neptune, il est là, dans le flot marin, le rire innombrable du flot marin, voilà, les nymphes sont dans les sources, c'est l'immanence, c'est pas la transcendance, c'est pas au-delà, c'est pas un monde où les dieux se sont enfuis, ils nous ont abandonnés, en fait, c'est pas très intéressant, ça c'est le monde de l'essence, donc, je rappelle en quoi consiste ce vaterländische Umkehr, ce retournement natal, à la fin, il comprend que c'est moins beau que le monde grec, sans doute, mais plus profond, il est de plus en plus fasciné, à la fin, puisqu'on parle de paysage, le paysage moderne, c'est ça, ce n'est pas un hasard, si j'ai pris un nocturne, Caspar David Friedrich, deux hommes regardant la lune, ou un couple regardant la lune, il y a plusieurs variations sur le même thème, c'est pas le monde grec, ça, le monde nocturne, le monde grec, c'est celui qui est irradié par la lumière d'Apollon, c'est le temple qu'on regarde de l'extérieur, le Parthénon, et non pas comme dans la cathédrale chrétienne, où il y a de très belles choses à voir à l'extérieur, les gargouilles, tout ça, mais c'est surtout à l'intérieur qu'est l'essentiel, avec les vitraux, qui filtre la lumière du monde, c'est la lumière de l'âme, de la ferveur intérieure, etc.
Lecture de Chant allemand : le poète dans l'ombre
58:14 Voilà, ça a été développé dans l'esthétique de Hegel. Chant allemand, donc, tout ce que je viens de dire, c'est pour commenter ce que veut dire allemand ici, le retournement hespérique, on va le voir. Quand le matin ivre, inspirant, se lève, donc là, on n'est pas le soir, on n'est pas dans le déclin, on est dans l'Occident, apparemment, on est dans le matin, le monde solaire. Quand le matin ivre, inspirant, se lève, et l'oiseau, sa chanson commence, et des rayons, le fleuve lance, et plus vite, alors cette succession de We, je fais exprès de les marquer, c'est la fameuse phrase hölderlinienne qui semble n'en pas finir, et qui commence toujours par la subordonnée.
58:52 Quand le matin, vous voyez, la principale, elle reste en suspens, je dis ça pour préparer l'attente. Quand le matin ivre, inspirant, se lève, et l'oiseau, sa chanson commence, et des rayons, le fleuve lance, et plus vite, vers là-bas, la voie rude, va par-dessus la roche, vu que le soleil l'a échauffé, et le désir en autre pays, les jeunes gens, il y a des fragments comme ça avec des trous, des trous blancs sur la page, et le portail s'éveille, ça reprend, et la place du marché, et des saintes flammes du foyer, la rouge vapeur monte, alors, la principale, il fait silence, seul.
59:27 Qui ça ? On va bientôt le savoir. Alors, il garde calme dans la poitrine, son cœur, et songe dans le portique solitaire. Pourtant, quand, la subordonnée reprend, alors, cette fois, elle s'interrompe, est assis dans l'ombre profonde, quand par-dessus la tête l'orme, murmure, au ruisseau qui exhale la fraîcheur. Et voilà le sujet de toute la phrase, le poète allemand. Alors, ça vaut le coup de reprendre, chant allemand, on comprend pourquoi, c'est pas, le personnage central du texte, c'est, en quoi le poète allemand, allemand, c'est une métonymie ici, c'est le monde moderne, par rapport au monde grec, c'est allemand au sens hégélien, vous savez que, Hegel dit les peuples germaniques, c'est aussi bien l'Espagne, c'est que l'Andalousie, ça vient de Vandal, c'est une tribu germanique, c'est les Vandalousies, ça veut dire, et que les Visigoths ont même séjourné dans le Maghreb, avant la conquête arabe, n'est-ce pas, donc c'est allemand au sens des peuples occidentaux qui ont peuplé l'Europe, celtes, germains, tout ça, donc, surtout que c'est une notion temporelle et non pas géographique, raciale, pas du tout, surtout pas chez Hölderlin, n'en déplaise à Heidegger,
1:00:38 encore une fois, donc, c'est par rapport à l'antiquité grecque. Alors, alors quoi, dans la principale, tout est calme, le poète, vous voyez, a besoin de se protéger contre la première partie du poème, la première partie du poème, c'est un enthousiasme, c'est une espèce d'explosion du matin, c'est l'aube, c'est pas, c'est, avec tout ce qu'on peut imaginer, c'est pas, l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs, comme dit Rimbaud dans le bateau ivre, d'accord, ben c'est presque trop, besoin de se protéger, alors je reprends maintenant qu'on sait ça, pour qu'on le guette, quand le matin, ivre, inspirant, ivre, Dionysos, inspirant, se lève, et l'oiseau, sa chanson commence, et les rayons, le fleuve lance, et plus vite vers là-bas, la voie rude, va par-dessus la roche, vu que le soleil l'a échauffé, on est en pays froid, et le portail s'éveille, et la place du marché, et des saintes flammes du foyer, la rouge vapeur monte, alors, il fait silence, seul, tout d'un coup, seul par rapport à cette foule de choses, qui s'agite, et silence par rapport à ce magnifique vacarme, qui est le réveil du monde, le matin du monde, alors, deuxième, alors, il garde calme, dans la poitrine, son cœur,
1:01:49 et se protège contre l'émotion, et songe, dans le portique solitaire, vous voyez, le portique, ça abrite, il y a quelque chose comme un arc, qui abrite du ciel, de ce qui est en haut, pourtant, quand, alors, est assis dans l'ombre, et voilà que l'ombre vient ici, s'opposer à tout ce qui était hyper lumineux, dans la première partie, le soleil qui est chaud, alors, est assis dans l'ombre profonde, quand par-dessus la tête, l'orme, ombrage de l'arbre, l'orme murmure, au ruisseau qui exhale la fraîcheur, jusqu'ici, on avait la roche qui avait été échauffée par le soleil, vous voyez, maintenant, il y a la fraîcheur par rapport à la chaleur, l'ombre par rapport à la lumière, il réhabilite à la fin, le monde nordique, alors, est assis dans l'ombre profonde, quand par-dessus la tête, l'orme murmure au ruisseau qui exhale la fraîcheur, le poète allemand, et chante, vous avez entendu, et il chante, quand il a de l'eau, saintement sobre, pas le vin de l'ivresse, de l'eau, et chante, quand il a de l'eau, saintement sobre, à ses buts, écoutant au loin, dans le calme, le chant de l'âme,
L'esprit de la patrie : la parole et le collectif
1:03:00 alors, on se dit, bon, oui, il n'est pas un peu froid, par rapport à ce qu'on a de voir, à l'enthousiasme dionysiaque, que les Grecs ont su exprimer, et non, et encore, encore, est-il de l'esprit, trop rempli, c'est-à-dire que malgré tout ça, il a encore un excès dans son esprit, pourtant, souris sur la simplicité de cet homme, au pluriel, souris quoi ? Les étoiles, on a commencé par le matin, et on est dans la nocturne, tout d'un coup, pourtant, souris sur la simplicité de cet homme, les étoiles, qu'en venant de l'Orient, prophétique, l'astronomie est née en pays de désert, allez voir les étoiles, dans la brume londonienne, c'est pas évident, le ciel est exceptionnellement sec, et net, des pays du désert, ou bien, les seuls endroits où j'ai vu les mêmes fouillis d'étoiles, comme dans le désert, c'est incomparable, c'est la haute altitude, par une très belle nuit, dans les Alpes, à 3000 mètres, ça m'était arrivé en Suisse, extraordinaire, bon, on voit, mais, quatre fois plus d'étoiles, qu'en temps normal, pourtant, souris sur la simplicité de cet homme, les étoiles, qu'en venant de l'Orient,
1:04:10 prophétique, sur les monts de notre peuple, elles viennent de l'Orient à nous, toujours le même mouvement, la migration, de l'histoire, l'histoire commence en Orient, et se termine, soxime, en Occident, lorsque, venant de l'Orient, prophétique, sur les monts de notre peuple, elles, les étoiles, séjournent, et comme la main du père, lui reposait sur les cheveux, au jour de l'enfance, alors là commence un crescendo, ainsi couronne, du verbe couronner, qu'il frémissant le centre, un signe, la tête de l'aède, le poète de nouveau, quand, et tout d'un coup, il y a, toi, tout d'un coup, il y a une personne, c'était absolument inattendu ici, il y a une deuxième personne, du singulier, une présence, écoutez bien, quand toi, toi qui, à cause de ta beauté, jusqu'à ce jour, est resté sans, inommé, sans nom, mot à mot, c'est comme ça qu'il faut le traduire, quand toi, toi qui, à cause de ta beauté, jusqu'à ce jour, est resté sans nom, on n'a pas trouvé de nom pour nommer une telle beauté, ô le plus divin, ô bon esprit de la patrie,
1:05:22 sa parole, la parole du poète allemand, dans le chant, de nos mains, on n'a jamais réussi à trouver un nom pour ce qu'il y a de plus, or, qu'est-ce qu'il y a de plus beau ? Le collectif, il ne faut pas prendre patrie ici, au sens, n'est-ce pas, d'un parachutiste, n'est-ce pas, ou de la division de Nartouné, c'est le contraire, c'est le collectif, car ce que, pourquoi il avait été fasciné, pendant tout un temps, comme toute sa génération, comme Hegel par la Grèce, c'est parce que, comme il dit très bien dans notre poème, nul n'était seul à supporter la vie, il y avait un partage collectif, voire lorsque Sophocle, ou Eschyle faisait une représentation, toute la cité avait rendez-vous sur les gradins, on n'était pas dispersé comme nous, moi je regarde mon feuilleton à la télé, l'autre va au cinéma, le troisième va dans un after hours, dans un bar, c'est le monde moderne, où chacun est un peu dans sa bulle, nul n'était seul à supporter la vie, donc le poids de la beauté, au lieu de rendre fou, comme c'est le cas là, moi, Hölderlin, moi, Nerval, je deviens fou, parce qu'à l'époque moderne, on se reçoit en pleine figure, ce qui jusqu'ici, avait été épargné aux autres, parce qu'il y avait le religieux, il y avait les réponses qui précédaient les questions, si je puis dire,
1:06:32 en fait, ce contenu-là, on peut l'affronter, si on n'est pas seul, si on est plusieurs épaules à le soutenir, donc, arrêtons l'abstraction, et regardez comme c'est dit, encore plus précisément, c'est pas n'importe quoi, donc le crescendo d'abord, pourtant sourit sur la simplicité de cet homme, ça commence par un admirable nocturne, les étoiles, qui venant de l'Orient prophétique, sur les monts de notre peuple, elles séjournent, et comme la main du père lui reposait sur les cheveux, au jour de l'enfance, ainsi couronne, qu'il sente, un signe, la tête de la haine, quand toi, toi qui, à cause de ta beauté, jusqu'à ce jour, est resté sans nom, ô le plus divin, ô bon esprit de la patrie, et là, c'est explicité, de point, sa parole, dans le chant, de nom, je n'ai toujours pas trouvé de nom, mais il n'y a pas de nom, il n'y a pas un nom qui enferme ça, c'est la parole, le déploiement du verbe, du logos, qui seul peut être à la hauteur d'une telle beauté, et qui ne peut plus s'interrompre, comme tout à l'heure, il y avait, avoir une image qui ne donne rien à voir, la beauté qui s'ouvre sur les bords de l'image toute première, mais ce n'est pas pour clore, c'est le contraire, c'est comme s'il y avait une espèce
1:07:43 de beauté perpétuelle qui s'agit de, si on franchit ces bords-là, on se fera dans une espèce de déploiement sans fin, n'est-ce pas, de l'image toute première, voilà, donc je tenais à terminer la séquence Hölderlin des textes de Hölderlin par ce passage extraordinaire qui s'appelle « Chant allemand », n'est-ce pas, sa parole, c'est celle du poète moderne, un poète qui s'est reçu en pleine figure, la beauté moderne, sans précaution, à partir du moment où la poésie, l'art en général, et la poésie en particulier, a pris la relève du religieux que le siècle des Lumières avait liquidé, c'est ça l'enjeu, n'est-ce pas, c'est ça l'enjeu, qui sépare Rousseau de tout le reste des Lumières, que Rousseau comprend l'importance d'une religion naturelle, au contraire d'une religion dogmatique, positive, cléricale, etc., tout le contraire, n'est-ce pas, mais quelque chose qui revienne à l'étymologie de religion, pas des arrière-monde, au sens qu'a très justement critiqué aussi bien Marx que Nietzsche, pour une fois, qui sont d'accord sur un point, mais au sens de ce qui relie, religare, de ce qui relie les hommes entre eux, de ce qui a des enjeux collectifs, à l'inverse du relativisme dans lequel on voudrait nous enfermer par les temps qui courent, c'est pas ça, c'est valable pour toi, c'est pas valable pour moi, c'est valable pour nous,
1:08:53 pour notre culture, mais pour les Bororos ou bien pour les bantous, c'est différent, tout ce qui nous oppose, n'est-ce pas. Donc, encore une fois, c'est un pacte, n'est-ce pas, la parole, quand il dit sa parole dans le chant d'un homme, c'est la parole du poète moderne, ça peut être aussi bien Rimbaud, ça peut être aussi bien Mallarmé, ça peut être aussi bien Valéry, même Lamartine et Hugo, au moment de leur grande réussite, à chaque fois que le poétique, ça peut être la prose, bien sûr, n'est-ce pas, accède à cette nouveauté qu'exprime la modernité, c'est-à-dire d'un contenu aussi absolu, je me résume maintenant, que le religieux, mais qui n'est plus enfermé dans la représentation, dans la superstition comme le religieux, mais qui est ramené à son lieu d'origine qui est le politique ici, bon esprit de la patrie, quand même, mais au sens le plus noble, pas à la politique politicienne, bien sûr, le collectif, il faudrait dire, mais justement, un collectif pour soutenir, pour soutenir le poids
1:10:03 de ce qui a le plus de valeur pour nous. Donc je termine juste les derniers quatre vers, cinq, quand toi, toi, qui à cause de foi, qui à cause de ta beauté jusqu'à ce jour est resté sans nom, ô le plus divin, ô bon esprit de la patrie, sa parole dans le chant d'un homme, voilà, une dénomination qui ne passe pas par un nom, mais par tout un prédicat indéfini. Voilà. Donc je peux maintenant aborder ma dernière séquence, n'est-ce pas ?
Rimbaud et le retour de la nature
1:10:36 C'est le texte extrait des Illuminations, et c'est loin d'être, d'une part, c'est une des moins hermétiques, c'est pour ça que je parle de Aube, donc une des plus utilisées, y compris au niveau scolaire, mais ça ne veut pas dire qu'on en a percé, tant s'en faut, et ce n'est pas moi qui vais le faire, tous les enjeux, n'est-ce pas ? C'est un texte d'une densité de contenu absolument ahurissante, mais pour l'instant, je reste dans l'entrée nature-paysage.
1:11:13 Première petite mise au point, avec Rimbaud, il y a un grand retour de la nature. La poésie d'avant-garde à partir de Baudelaire s'éloigne, c'est plutôt la ville Baudelaire, c'est Paris, le tableau parisien, un des chapitres à Les Fleurs du mal. Et Baudelaire dit explicitement une lettre à un ami, c'est assez connu, vous savez que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux Alors Baudelaire, pas du tout écolo, lui c'est un monde de l'ordre, là tout n'est qu'ordre, et beauté, luxe, calme et volupté, il n'y a pas d'ordre dans la nature, c'est un fouillis, la nature c'est un chaos magnifique, mais c'est un chaos.
1:11:46 Alors que lui, ce qu'il aime, c'est les pylônes, les colonnes, il rêve à un moment donné d'aller au Portugal, il a entendu dire que les gens ont banni le végétal de Lisbonne, et il rêve, je cite maintenant, d'un univers fait de métal, de marbre et d'eau. On ne peut pas faire plus artificialiste, si je puis dire, non naturel, et c'est le cas de beaucoup de poètes décadents à la suite de Baudelaire, avec Rimbaud, où extraordinairement, la nature fait retour. Alors là, je renvoie à une vidéo où je réponds à une question de Wilfried Pintier, si je me rappelle bien, qui avait été justement accrochée par une hypothèse que je formulais, c'est que depuis l'apparition de la modernité et de son expression, qui est le romantisme, qu'elle soit musicale, picturale, poétique, politique, juridique, un romantisme juridique, un romantisme historien, je pense à Michelet, etc.
1:12:46 Bon, depuis l'explosion et le surgissement du premier romantisme, les Allemands parlent de Frühromantik, le tout début, avant que ça devienne une rhétorique, jusqu'à la nausée, quelquefois, les thèmes romantiques, lorsque c'est des gens moins inspirés dans un second temps, il y a une alternance entre des courants littéraires, je ne vais pas tous les nommer ici, mais le concept commun, c'est ça, qui cherche à sortir du romantisme, à exorciser ce surgissement de la modernité, ce sont les néoclassicismes, le Parnasse, par exemple, l'art pour l'art, etc.
1:13:25 Gide, Valéry, plus tard Valéry en poésie, Gide dans le roman, le néoclassicisme, Gide dit le classicisme est un romantisme dompté, ça dit bien ce que ça veut dire, c'est au-dessus, être classique, ça suppose qu'on a eu des tentations romantiques, même qu'on les a surmontées. Donc, il y a une alternance entre ce mouvement-là, d'un néoclassicisme, qui est pulvérisé par un retour du romantisme initial, originel. C'est cette alternance qui caractérise, à mon avis, toute l'histoire de l'art, de la littérature et des beaux-arts depuis la modernité.
1:13:56 Alors bien sûr, ce qui le confirme le plus, c'est à quel point, à partir de l'impressionnisme en peinture, l'objet se délite. Les contours de l'objet, j'invente rien, se délite. Et de l'objectivité empirique jusqu'à l'abstraction carrément, la peinture abstraite, où il n'y a même plus de, on ne dit pas objet, on dit sujet, pour les peintres, où il n'y a plus de sujet.
1:14:26 Et au-delà même de l'abstraction, la toile blanche d'un Malévitch, d'un Kandinsky, etc. qui correspond à la fuite de Rimbaud, le silence de Rimbaud, la fuite en Éthiopie, à la page blanche de Mallarmé, le vide papier que la blancheur défend. Je rappelle qu'il y a tout ça. Et donc, le poème aube de Rimbaud, le poème en prose, puisqu'il est tiré des illuminations, qui est un recueil de poème en prose, est peut-être une des plus belles illustrations de ce ressurgissement du romantisme qu'on croyait avoir relégué, ne sais pas, ringardisé.
1:15:05 La nature, il y en a marre, pendant toute la première moitié du siècle, on n'a parlé que de ça. les arbres, l'automne, la forêt, les bois, le vallon, le lac, le lac de Lamartine, etc. Et voilà que ça fait un retour avec une force inouïe chez ce jeune gamin. Est-ce un hasard qui vient de la province profonde des Ardennes là-bas ? Soit dit en passant. Donc, je rappelle le début.
Aube : les temps des verbes et le front des palais
1:15:36 J'ai embrassé l'aube d'été. Aube, c'est le titre, sans article. Aube. J'ai embrassé l'aube d'été. J'attire l'attention, sans l'exploiter pour l'instant dans le détail, sur le fait que ça commence au passé composé. C'est-à-dire un acte achevé, terminé. Il nous dit le résultat avant de nous donner le détail. J'ai embrassé l'aube d'été. C'est ça le sujet du poème. Donc, la suite, c'est comment un être humain peut parvenir à embrasser l'aube. Ce qui suppose déjà qu'elle est personnifiée, soit en passant.
1:16:09 J'ai embrassé l'aube d'été. Rien ne bougeait encore au front des palais. Imparfait. Donc, on passe d'un résumé. J'ai embrassé l'aube d'été, voilà le programme et voilà comment ça a commencé. Et là, il y a la longue durée, rien ne bougeait. C'est extraordinaire moment. Rimbaud revient souvent sur ce moment-là, dans des correspondances aussi. il habitait rue M. le Prince à Paris. Il dit qu'il crachait des noyaux sur les tuiles du toit qu'il voyait de sa fenêtre, rue M. le Prince, en sixième, près du métro Odéon.
1:16:39 Il disait, à cette heure indicible, les oiseaux commencent à chanter. C'est un moment capital pour l'aube chez Rimbaud. c'est pas seulement dans ce texte-là. En tout cas, il y a une durée, il y a un processus. Rien ne bougeait encore au front des palais. Deuxième remarque, après l'imparfait et donc la longue durée de ce processus mystérieux, donc là, on est un peu en deçà du poème de Hölderlin. Hölderlin, ça y est, le soleil s'est levé et manifeste sa gloire sur tous les objets qui l'animent.
1:17:13 Tandis que là, ça précède presque le lever du soleil, c'est quand ça commence à rougeoyer à l'horizon ou à blanchir, à l'heure où l'aube blanchit la campagne du Hugo, à mon avis, par projection inconsciente du mot Alba, aube qui veut dire blanc. Je ne suis pas sûr que l'aube soit blanche, mais voilà. Là, c'est un petit peu en deçà et deuxième détermination, le front, c'est-à-dire que la lumière commence en haut, ce qui est fort bien vu. Donc, ça anticipe sur la suite parce qu'il va dire après les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois.
1:17:48 En bas, il y a encore de l'ombre. Rien ne bougeait encore au front des palais. Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. L'eau était morte. Pour l'instant, les eaux sont silencieuses, immobiles, mortes fontaines, on dirait de Nerval. Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. C'est intéressant, les camps, comme s'il y avait une espèce de lutte. Un camp, c'est une notion un peu militaire, entre la lumière qui commence à s'élever et l'ombre.
1:18:21 Les camps d'ombre, donc la même dicotomie que chez Hölderlin, ne quittaient pas la route du bois. La première entreprise fut dans le sentier. Vous voyez la progression des temps de verbe. On a commencé par le passé composé. j'ai embrassé l'aube d'été. Puis l'imparfait. Rien ne bougeait encore au front des palais. Ça, c'est du côté de ce qu'on voit de l'objet, dans sa solennité. Et la première entreprise fut dans le sentier. Je reviens un peu en arrière. Rien ne bougeait encore au front des palais. Pour les palais, on a dit c'est en haut. Deuxièmement, il y a l'imparfait.
1:18:51 Ça, on l'a dit. Troisième détermination, les palais, c'est luxueux. C'est une notion noble. C'est un vagabond. C'est bien qu'il n'habite pas dans un palais. Ça veut dire que ce moment rend tout solennel. Ça peut être une bâtisse, ça peut être une maison de banlieue, peu importe. Ça devient le front d'un palais lorsque c'est éclairé par le soleil de l'aube. Ce thème du luxe, qui par contre est une forte référence à Baudelaire, là tout n'est qu'ordre, beauté, luxe, calme et volupté. Comme si le luxe ici-bas, notion terrestre, matérielle et mondaine, au sens presque péjoratif, reprenait toute sa valeur lorsque l'on la considère comme un reflet de ce que Mallarmé appelle le ciel antérieur où fleurit la beauté, d'un monde intelligible, d'un monde supérieur.
1:19:34 D'accord ? D'un monde divin, au sens hölderlinien, ou platonicien. Un monde qu'on peut penser, mais non pas voir, se représenter, si vous voulez, pas voir, auquel on peut se souvenir, qui ne peut être qu'intérieur. Donc, rien ne bougeait encore au front des palais, voilà pour le luxe. La première entreprise fut dans le sentier déjà emplie de frais et blêmes éclats. Alors là, on voit tout le monde.
Des sentiments aux sensations
1:20:05 Frais et blêmes éclats. On ne peut pas être plus impressionniste que ce genre de notation. J'oppose les impressions frais et blêmes éclats. Frais, c'est sur la peau. Fraîcheur. Tout à l'heure, Hölderlin disait la fraîcheur du ruisseau et la roche vu que le soleil l'a échauffée. C'est les mêmes dichotomies. Or, qu'est-ce qu'il y a pendant toute la première moitié du siècle sous le romantisme ? Des sentiments. La haine, la joie, l'amour, la tristesse, la mélancolie, la gaieté, peu importe, mais c'est des sentiments.
1:20:38 Là non, ce sont des sensations. Le corps est beaucoup plus présent. Le paysage moderne par excellence que l'on sent avec le corps. Rimbaud avait, Rousseau avait initié le processus. C'est pourquoi je m'agace un peu quand on dit que Rousseau est précurseur du romantisme. Un précurseur, je ne le répéterai jamais assez, et pardon pour ceux qui l'ont déjà entendu, c'est, si je prends le terme à la lettre, au niveau de sa signification, celui qui fait un peu ce que les successeurs vont faire beaucoup. C'est ça un précurseur.
1:21:09 Or, Rousseau n'est pas moins moderne que le romantique qui l'ont suivi. Il l'est plus parce qu'il anticipe par-delà le romantisme ce qui va surgir à partir de Baudelaire et qui s'épanouit chez Rimbaud et ses successeurs. C'est le triomphe de la sensation du corps et de l'impression, on dira en peinture. Impression, ça veut dire un terme qui est en anglais aussi. Par rapport au sentiment ou bien aux idées. Il y a des idées ou les fêtes chez un romancier réaliste. Ce n'est pas l'abondance des fêtes, des corps.
1:21:41 Chez Balzac, on peut avoir 50 pages sur tous les objets qui se trouvent sur la cheminée de ses personnages, de l'appartement de son personnage. Je ne suis pas en train de réduire Balzac à être un immense appareil photo ou une caméra. Balzac est un visionnaire. Ce n'est pas seulement quelqu'un qui a de l'œil. Il a de la vision. Il n'a pas seulement de la vue. Mais, je veux dire, il n'y a pas cette insistance sur le rapport, cette synthèse magnifique que contient la notion d'impression au sens moderne, à savoir, le romantisme. Allez, maintenant, je périodise tout ça. Je systématise comme un syllogisme.
1:22:13 Premier extrême, le moi, le moi du romantique qui est la matière de toute la littérature romantique. Comme dit Hugo, quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Donc, je peux parler de moi tant que je veux et que je parle de vous en même temps aussi. Alors que, dans le classicisme, on l'avait vu avec Pascal, le moi est haïssable, on ne parle jamais de soi, on parle de sujets généraux, etc. Le romantisme, c'est la réhabilitation de la subjectivité du moi. Bien. Mais, le moi du sentiment.
1:22:43 Le réalisme qui va surgir par réaction contre le romantisme et qui s'investit plus chez les romanciers que chez les poètes, c'est assez logique. Le vaste monde, ce que Hegel appelle la prose du monde, le monde réel qui nous entoure, se prête, peut être mis en rime et correspond beaucoup mieux par contre au récit romanesque. Donc, le réalisme, lui, va parler de l'objet plutôt que du moi. Au sens général, sinon c'est réducteur, je veux dire.
1:23:14 Il va plus parler de choses objectives, l'ambition d'un rastignac, n'est-ce pas, les déceptions du père Goriot par rapport à ses filles, c'est des choses bien vues, si tu veux. C'est des réalités qui sont exprimées là, d'où le réalisme. Donc, ce n'est pas Balzac qui nous parle de ces états d'âme. Alors que, dès les premiers mots d'un poème comme l'isolement de Lamartine, vous avez souvent sur la montagne à l'ombre du vieux chêne au coucher du soleil tristement je m'assied.
1:23:46 Je n'ironise pas, c'est admirable de fluidité, c'est une des grandes qualités de Lamartine, c'est fluide. Souvent sur la montagne à l'ombre du vieux chêne au coucher du soleil tristement je m'assied. Sauf qu'on ne voit rien de précis. Ça peut être n'importe où ça. Souvent sur la montagne, quelle montagne ? Ce n'est pas les Alpes, c'est aussi une colline à l'ombre du vieux chêne tristement je m'assied. Et il commence par s'asseoir. Les romantiques sont fatigués, on va le voir, ils sont toujours au coucher. C'est Rousseau qui a inauguré ça dans la cinquième promenade et là, m'étalant de tout mon long dans une barque que je laissais aller à la dérive. Bon, c'est profond cette chose-là.
1:24:18 Qui prendra fin avec Valéry dans le Cimetière marin donc néo-réalisme fin 19e siècle, qui à la fin du Cimetière marin, au moment où il va presque s'engloutir dans le soleil du midi, dans le soleil méditerranéen, devant la mer qui flamboie, la mer, la mer toujours recommencée, lutte contre un coup contre cette tentation d'anéantissement et dit non, non, debout, debout dans l'ère successive. Il faut tenter de vivre. On voit que le romantisme est fini. C'est le contraire de se coucher et s'assoir. C'est intéressant ces échos qui se font comme ça les textes entre eux sans s'être concertés au préalable.
Le luxe gratuit : Rousseau contre Voltaire
1:24:50 Donc, j'insiste sur frais et blêmes éclats que je continue dans le sentier déjà empli. Empli de quoi ? De choses qui concernent d'abord le corps empli de frais et blêmes éclats. Deux points, une fleur qui me dit son nom. Donc, impression olfactive, frais, blême, tactile, frais, visuelle, une fleur, auditive qui me dit son nom.
1:25:22 Progression, on voit que le soleil s'élève de plus en plus. Je ris au wasserfall blond. Au wasserfall, on voit que c'est un gamin qui vient des Ardennes à la limite de la germanophonie et de la francophonie. Wasserfall, c'est waterfall, c'est une cascade tout simplement, une chute d'eau. Je ris au wasserfall blond. Donc, ça y est, le soleil est illuminé qui s'échevela à travers les sapins. À la cime argentée, de nouveau le passé simple, je reconnus la déesse au front des palais.
1:25:54 Luxe. Le Wasserfall blond. L'or, la couleur de l'or. À la cime argentée. C'est le déploiement du luxe que le soleil apporte. Là, je reviens à Rousseau. Je fais exprès de l'intertextualité. On a remarqué que chez Rousseau, il n'y a pas de couleur. Les musiciens, plus que peintre, je les développe en comparant avec Chateaubriand, donc je ne reviens pas. Non, j'en parle maintenant, j'en reparle parce qu'il y a des exceptions. C'est très rare que Rousseau fasse des couleurs, mais il y en a une qui éclate, c'est la troisième lettre à Malesherbes.
1:26:26 Après avoir décrit son extase de marcher dans la forêt près de Montmorency, Malesherbes lui avait demandé de détail un peu qu'est-ce qu'il trouvait ce premier dans la forêt. On est quand même mieux près d'un bon feu de cheminée avec de jolies femmes et de la musique de Mozart, je n'en sais rien. C'est tellement nouveau, il ne comprenait pas. Bravo, mais bravo, qui voulait que Rousseau s'explique et que se défende mieux. Et Rousseau lâche tout d'un coup ça. L'or des genêts et la pourpre des bruyères me frappait d'un luxe qui touchait mon cœur. Pourquoi tout d'un coup, des couleurs, et pas n'importe quelle couleur, l'or des genêts, la pourpre des bruyères, drapeau espagnol, sang et or, le sang et l'or, les couleurs royales par excellence impériales, les couleurs des souverains depuis toujours, le sang et l'or, le rouge et l'or.
1:27:09 C'est intéressant, à mon avis, c'est une vengeance sur Voltaire. Voltaire venait d'écrire le fameux poème Le Mondain, où il dit tout le contraire, son bonheur d'être dans un monde artificiel, d'aménager, je ne prends pas partie pour l'un ou pour l'autre, c'est très intéressant. Bon, bien sûr, Voltaire n'arrive pas à la cheville au niveau poétique, bien sûr, de la prose rousseauienne, par contre, c'est très généreux. Mais, il insiste sur le fait que Voltaire ne peut être heureux que dans le luxe, alors que l'autre c'est un vagabond dans la forêt.
1:27:41 Mais, rattrapage, l'or des genêts, il n'a pas... Ah mais attend, il y a un enjeu politique, c'est que c'est donné à tout le monde, ça. C'est un résultat de la modernité aussi. Il y a ici un patrimoine qui appartient à tout un chacun et qui n'est pas facturable. dont l'accès n'est pas réservé à ceux qui payent. Monsieur Voltaire ne pourra jamais me prendre la couleur de ce soleil qui se lève ou qui se couche. L'or des genêts, la pourpre des bruyères, me frappaient d'un luxe.
1:28:12 Moi, j'ai mon luxe aussi, ça veut dire. Luxe qu'a droit à tout prolétaire, gratuit. qui ne peut pas empêcher de penser à Clouscard qui n'en revenait pas de découvrir dans la lecture de l'Apocalypse en détail, l'Apocalypse de Jean, de l'Apôtre Jean dans le Nouveau Testament, à la fin, que l'Apôtre dise quand la Jérusalem céleste descend sur la Terre, donc quand ça cesse d'être une transcendance, quand le royaume qui n'est pas de ce monde finit par être mondain, enfin, la réconciliation de l'être et de l'essence, de la présence et de l'absence, de la transcendance et de l'immanence, voilà que l'Apôtre dit et maintenant que celui qui a faim mange, que celui qui a soif se serve gratuitement et l'époux et l'épouse vient, c'est écrit en toute lettre 1.
Lever les voiles : l'aube et l'enfant
1:28:57 Voilà. Donc, ces trois connotations du luxe, rien ne bougeait encore au front des palais, je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins, à la cime argentée je reconnus la déesse, tout ça au passé simple. Alors, je levais un à un et les voiles. Et là, on commence à comprendre comment il personnifie l'aube. C'est une entité féminine et qui, comme toute femme, est voilée. On dit que la vérité sort toute nue du puits. Dans la langue courante, dans les métaphores courantes.
1:29:31 D'accord ? Et dévoiler, ça veut dire enlever le voile et non pas révéler. Révéler, c'est très étrange, ça a été étudié. Là, pour être honnête, Heidegger est pertinent. lorsqu'il montre que l'on demande de voiler et de dévoiler se fait simultanément. On révèle et on cache et on continue à cacher en même temps. Révéler, ça veut dire enlever le voile et en même temps, véler, velum, c'est le voile en latin, tout en voilant. comme si on enlevait un voile mais qu'il y avait un nouveau voile.
1:30:05 D'accord ? Je prolonge ma petite parenthèse de penseurs pour lesquels je suis plus sévère d'habitude, Heidegger, ou alors ce pauvre Nietzsche pour lequel je suis plus indulgent, mais quand même. Passage admirable de Nietzsche dans « Par-delà bien et mal », un espèce de petit poème en prose où il imagine un dialogue entre quelqu'un qui lui dit voyageur, c'est lui le voyageur, c'est le Wanderer, le Wanderer de Wagner de Wotan, pourquoi fais-tu ce visage, pourquoi es-tu angoissé ? L'autre ne répond pas.
1:30:36 Il lui offre tout, veux-tu le pays, je ne sais pas, le pays des vignes, je prends l'expression d'Aragon, veux-tu ceci, il lui offre les trésors de la terre et l'autre, ça laisse indifférent et à la fin, il ouvre enfin la bouche le voyageur pour dire ce que je cherche, c'est vite un masque, un autre masque, vous voyez le rapport avec le voile, l'important c'est de rester masqué, voilé, je fais de l'intertextualité depuis tout à l'heure, car, Hölderlin le dit dans un poème, pour ce que Dieu lui-même porte aux surprises vêtements, on croit que Dieu, ça y est, ce n'est plus aucun masque, c'est la vérité, même Dieu, pour nous protéger, n'est-ce pas, Dieu lui-même porte aux surprises vêtements, un mal en prit à Sémélé lorsque pour satisfaire, pour exprimer le vœu que lui demande, sans doute, elle avait été une bonne amante puisque Zeus lui avait dit je t'offre ce que tu veux, imprudemment, et elle avait répondu je veux te voir dans ta splendeur, ça veut dire tel que tu es en toi-même et non pas métamorphosé en génie, en cygne, comme avec Leda, et bien sûr, elle a été foudroyée sur le champ et cendre au sein de l'orage, dit Hölderlin enfanta Bacchus le sacré, alors je levais
1:31:46 un à un les voiles, c'est quand ce crescendo de passé simple se termine et là on s'attarde sur cette course entre le narrateur et l'aube parce que pour l'embrasser il faut quand même l'attraper, dans l'allée en agitant les bras, ça commence comme ça, les bras, on embrasse avec les bras, alors je levais un à un les voiles, dans l'allée en agitant les bras, dans la grand plaine, ça c'est l'argile, où je l'ai dénoncé au coq, à la ville, tout d'un coup on passe à la ville, ce n'est pas du tout le cas, depuis le début on était dans le paysage naturel entre guillemets, les fleurs qui me disent son nom la cascade, le wasserfall, à part le front des palais, tout le reste c'était du végétal ou des décors naturels, botaniques, et là tout d'un coup à la grande ville où elle fuyait parmi les clochers et les dômes, courant comme un mendiant, je la chassais, et essaye d'attraper, je la chassais, c'est une traque, en haut de la route, on a de nouveau quitté la ville, près d'un bois de laurier, vous voyez les impressions olfactives tout d'un coup,
1:32:57 c'est embaumé, en haut de la route, près d'un bois de laurier, je l'ai entouré avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps, un peu modestie, modestie, un poète, et bien sûr, l'aube c'est une divinité, comment tu veux l'enclore avec tes bras, mais quand même, réussite, je suis en train de dire que c'est un poème de magicien, c'est lui qui déclenche l'aube, dans la, ma première entreprise, je reviens en arrière, ma première entreprise, c'est dans le sentier, c'est moi qui déclenche, dans l'allée, en agitant les bras, par la plaine où je l'ai dénoncé au coq, c'est lui qui fait chanter le coq tout d'un coup, le matin, d'accord, courant, vous voyez, c'est lui, et donc il y a deux personnages là-dedans, c'est le poète qui est le magicien, et la divinité qu'il essaye d'attraper, je l'ai entouré avec ses voiles amassés, comme les voiles, c'est assez immatériel, les voiles c'est un peu de la gaze, c'est un peu, je ne l'ai pas ici, mais comme ces tableaux de Cranach où il y a des femmes nues qui sont d'autant plus troublantes qu'elles sont revêtues pas tout à fait nues mais d'un tissu tellement transparent que c'est encore plus érotique, je parle de Cranach le vieux,
1:34:08 je l'ai entouré avec ses voiles amassés comme si à plusieurs voiles c'était un peu plus, je ne sais pas, substantiel qu'avec un seul voile, et j'ai senti un peu, autrement dit, ça commence à être un peu plus matériel et substantiel, son immense corps, l'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois, donc le couple fondamental après c'est celui de l'enfant et d'une déesse maternelle visiblement, l'aube et l'enfant, le narrateur n'est plus un magicien immense qui déclenche le processus, c'est un enfant point à la ligne, vous connaissez la chute, au réveil, il était midi, ça commence par un passé composé, j'ai embrassé l'aube d'été, ça se termine par un imparfait, il était midi, bon sang, tout ça c'était un rêve, un rêve du petit matin visiblement, ces rêves délicieux qu'on fait le matin, Freud a étudié la question, les fameux rêves heureux qu'on fait au réveil, juste avant le réveil en tout cas, qui servent souvent de souvenir écran, c'est-à-dire pour masquer des rêves plus redoutables qu'on a fait au milieu de la nuit, pour qu'on reste que sur une impression plus positive, et sans doute un rêve
1:35:19 issu d'un excellent sommeil, un rêve quasiment paradisiaque, au réveil il était midi, sans doute le vagabond s'est endormi quelque part dans un fossé transi de froid et qui s'est réchauffé un peu et qui la produisait, une hypothèse très hasardeuse que je fais, c'est juste pour donner un analogone, s'il vous plaît, de son admirable texte. Donc là, je reprends mon histoire de la focale dont j'ai parlé en introduction, avec Aube de Rimbaud, on y arrive enfin. Il y a d'abord les bergers d'Arcadie de Poussin, une nature qu'on ne peut plus extérieure.
La traversée de la focale et la neuvième élégie de Rilke
1:35:55 Il y a Chateaubriand, pourtant c'est le début du romantisme, il empêche, ça donne énormément à voir, on plonge dans le monde réel, extérieur, avec toutes les espèces animales et végétales qu'on voudra. Puis, avec Rousseau, ce n'est pas seulement chronologique, Rousseau est un peu avant Chateaubriand, Rousseau, il y a une tendance qui va l'emporter de plus en plus. Jusqu'à un mouvement symboliste qui fait dire à Verlaine dans son manifeste l'art poétique de la musique avant toute chose, en poésie.
1:36:26 C'est-à-dire un effacement de tout ce qui est visuel au profit d'un ressenti intérieur, au point qu'il n'y a plus rien à voir, j'ai suffisamment cité soit Rousseau, l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, soit Hölderlin, la beauté qui sourd sur les bords de l'image toute première, soit en bleu adorable, le toit de métal du clocher. Je n'ai même pas cité un poème qui s'appelle Grèce où il n'y a rien de grec. Comme détail, on parle de Londres, de la voiture qui vient, du canal de la Manche, des beaux jardins épargnent la saison sur le channel.
1:37:00 C'est une mauvaise traduction, canal, sur la Manche. et à la fin, c'est « mais alentour, l'océan étale et il flamboie, il n'y a plus rien à voir. » Ou bien encore, en avant, en arrière, toujours le dernier, « nous ne voulons point voir, nous laisser bercer comme un vacillant canot sur la mer. » On voit bien là. Tout ça, c'est l'extinction du figuratif, pour reprendre un terme pictural. C'est l'extinction du contour déterminé, du figuratif, vers l'infini de l'imago.
1:37:31 Et puis, grâce à Rimbaud, on traverse la focale et de nouveau, un paysage se déploie, mais qui est un paysage intérieur. On n'a pas progressé pour rien. À l'intérieur, dans le monde nocturne du rêve, au réveil, il était midi, se déploie, tout d'un coup, une fantasmatique. superbe. Et c'est ça, c'est là où le réel revient dans la modernité. Et là, Rilke a très bien exprimé ça, que peut-être que la finalité de toute poétique, ce n'est pas seulement la poésie, ce n'est pas seulement la prose, l'art, la peinture, la musique, c'est d'intérioriser ce qui s'est d'abord présenté comme extérieur.
1:38:16 Comme si ce processus Er-innerung, comme dit Hegel, mot à mot, intériorisation, mouvement d'intérioriser. C'est un jeu de mots parce que Er-innerung veut dire le souvenir en allemand. La mémoire. Une fois, il y a la chose réellement, la vie, une autre fois, elle est intériorisée dans le souvenir. Et voilà que c'est une métonymie presque pour toute la création artistique. Et voilà ce qu'est Erinnerung. Peut-être sommes-nous ici pour dire maison, fontaine, porte, cruche, arbre fruitier, fenêtre.
1:38:54 Là, on est dans le monde des objets, le monde extérieur. Tout au plus, colonne, tour. Mais pour le dire, comprends-le, c'est souligner dire. Pour dire tout ce que les choses elles-mêmes, jamais ne pensèrent être dans leur intimité. N'est-ce pas une ruse cachée de cette terre qui toujours se tait ? Le contraire de dire, lorsqu'elle presse les amants pour que dans leurs sentiments, chaque chose, chacune se transfigure. Voici le temps des choses, dicibles. Tout à l'heure, Hölderlin disait sa parole dans le Chant allemand, comme si un logos allait se déployer indéfiniment pour exprimer la beauté infinie.
1:39:30 Ce n'est pas tout ce qui est le plus élevé, le collectif. Voici le temps des choses, dicibles. Voici leur patrie. Le langage, la parole est leur patrie. Parle et proclame. Plus que jamais, décline et passe les choses que l'on peut vivre. Les choses objectives. Car celles qui les chassent pour les remplacer sont des outils sans âme. Des outils sous des croûtes qui éclateront d'elles-mêmes. Aussitôt que de l'action s'échappera et autrement se limitera. Entre les marteaux subsiste notre cœur comme entre les dents la langue qui pourtant malgré tout reste la louangeuse.
1:40:04 Chante à l'ange. Donc ça reprend dit, proclame. Chante à l'ange. Toi, homme, chante à un être surnaturel la louange du monde. Non pas du monde indicible. Arrête de faire de la métaphysique. Non pas du monde indicible. Car à lui, tu n'en imposeras pas avec la splendeur de ce que tu sentis qu'il sent avec plus de sensibilité. C'est un être divin. Un disciple qui connaît mieux que toi. Tu es un novice. Aussi, montre-lui dans l'univers la chose simple. Donc oui, il y a un retour réel.
1:40:34 C'est ça ma focale. Un retour réel mais transfiguré par la parole. Le fait qu'elle soit dite. Chante à l'ange la louange du monde. Non pas du monde indicible. Car à lui, tu n'en imposeras pas avec la splendeur de ce que tu sentis qu'il sent avec plus de sensibilité. Tu es un novice. Aussi, montre-lui dans l'univers la chose simple qui ayant pris forme de génération à génération est devenue la nôtre et vit à côté de la main et dans le regard. Dis-lui les choses.
1:41:04 Il en sera plus stupéfait. Bon, j'ai l'air de saouler un peu là, de dire tantôt j'insiste que c'est l'intérieur, tantôt les choses c'est l'extérieur. Mais ce ne sont pas les choses au sens empirique, c'est les choses restituées avec un détour par la parole revenant de l'intérieur grâce à l'expression. On ne peut exprimer que ce qui est in. Il en sera plus stupéfait comme tu le fus auprès du cordier de Rome ou du potier des bords du Nil. Montre-lui comme une chose peut-être heureuse, innocente et nôtre, comme la douleur qui se lamente elle-même purement consent à la forme devient quelque chose qui sert ou meurt pour être chose puis au-delà s'échappe avec félicité du violon.
1:41:47 Sur une sonorité. Et ces choses dont la vie est déclin comprennent que tu les célèbres. périssables, elles nous prêtent le pouvoir de sauver à nous les plus périssables. Nous sommes mortels. À nous les plus périssables, les plus éphémères, les choses, elles veulent qu'au fond de notre cœur invisible, nous les transformions en, ô infiniment,, en nous, quelle que soit finalement notre nature. Terre, il s'adresse à la terre. N'est-ce pas ce que tu veux, invisible, en nous, renaître ? N'est-ce pas ton rêve d'être une fois invisible ?
1:42:22 Terre invisible. On est loin du biologisme et du naturalisme contemporain qui prend l'extériorité à la lettre. Terre invisible. Quelle mission imposes-tu si ce n'est la transformation ? Terre, toi que j'aime, je le veux. Oh, crois qu'il ne serait plus besoin de tes printemps pour me gagner à toi. L'un d'eux, un seul est déjà trop pour le sang. Un peu comme Hölderlin, tout à l'heure, était angoissée par l'aube et avait besoin de garder calme dans son cœur, dans sa poitrine, là, un printemps qui peut déjà être à la hauteur d'un printemps.
1:42:55 N'est-ce pas ? Crois qu'il ne serait plus besoin de tes printemps pour me gagner à toi. L'un d'eux, un seul est déjà trop pour le sang. Indiciblement, je consens à toi. De loin, je viens à toi. Il parle à la terre. Toujours, tu avais raison et ton inspiration sainte est la mort familière. Vois, je vis. De quoi ? Ni l'enfance, ni l'avenir ne diminuent. Une existence surabondante jaillit dans mon cœur. C'est la chute de cet admirable élégie numéro 9 de Rilke.
1:43:26 Voilà, je conclue sur ce texte parce qu'on voit que le paysage, donc apparemment l'extériorité par excellence, n'a jamais autant de valeur esthétique, poétique, je préfère dire d'une manière plus générale, que lorsque il est issu lorsqu'il a d'abord été présent d'une manière réelle, puis qu'il a disparu dans l'intériorité, c'est les passages de Rousseau et de Rilke que j'ai cités, et quand il ressort enfin avec toute la richesse de son détail, comme dans l'aube de Rimbaud, mais encore une fois transfiguré dans l'invisible.
1:44:04 audible, ce n'est pas d'invisible au sens de mystérieux qu'on n'arrivera jamais à attraper, mais accessible seulement par la communication des sujets entre eux, par l'intersubjectivité de la parole. Donc voilà, voici le temps des choses dicibles. Voilà, je conclue avec cette admirable élégie de Rilke. Et je reviendrai à des exemples plus picturaux, voire musicaux la prochaine fois.
1:44:35 Parce qu'il est temps qu'on ne l'a pas encore fait, on a projeté des tableaux, on n'a pas encore écouté les paysages sans doute les plus beaux qui soient, ceux qui surgissent de la musique. On n'a aucune limitation là. Voilà, en tout cas les plus étreignants si je puis dire.