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Les causeries comme restitution de ce qui a été reçu
0:30 On a tout vu, voilà où je demeure dans 18 mètres carrés sans douche. Il y a une douche collective dans le couloir, dans une maison de retraite à Cachan. Et non, non, je ne voudrais pas que ce soit compris comme une complainte. En fait, je suis comme un coq en pâte. Mais j'ai un petit peu de gêne à le dire parce que je ne voudrais pas me moquer de ceux qui ont toujours été à la dèche. C'est parce que moi j'ai eu beaucoup d'argent à une époque, j'étais cadre supérieur, tout ça, que je peux apprécier le fait que maintenant, de savoir ce que l'argent donne et ce qu'il ne donne pas.
1:08 Je ne serais pas aussi heureux si j'avais toujours été à la dèche. Mais je veux dire, je suis entouré d'autres pensionnaires qui sont abandonnés par la famille, par les amis, comme souvent dans les maisons de retraite qui sont des cas sociaux. Et là je vois le vrai malheur, c'est qu'à cela personne ne demande de faire une conférence, une causerie ici ou là. Alors que moi mon seul malheur, c'est que je dois me forcer un peu, vu mon âge des fois, à dévaler les escaliers du RER pour m'y rendre ou des choses comme ça. Mais j'apprécie la chance que j'ai de vivre, d'avoir ce luxe de faire l'objet d'une demande, simplement.
1:43 Je veux dire, je ne me prononce même pas sur la valeur de la réponse que j'y fais, je suis mal placé pour ça. Mais pour moi, la valeur que ces causeries ont pour moi, c'est le fait qu'elles font l'objet d'une demande, de genres aussi différents que des agrégés, je pense à Tristan, des agrégés de sciences éco, des jeunes et brillants d'ailleurs, des agrégés de maths qui enseignent en prépa malgré leur jeune âge, de physique, des gens qui ont quitté les études dès le BEPC, qu'on appellerait ailleurs des caïras, et qui suivent aussi ces causeries, ce qui m'oblige, et c'est plus difficile pour moi, mais c'est à quoi je tiens le plus, c'est à trouver un mode d'expression qui soit accessible aussi bien à l'agrégé de philo, et qui l'accroche aussi bien que celui qui n'a pas eu la chance de ne pas suivre des études, de voir, aurait-elle même été simplement secondaire.
2:35 Donc voilà, c'est juste pour faire cette introduction que je ne me plains pas du tout, et si je ne me plains pas, c'est un luxe de ne pas se plaindre, parce que j'ai eu d'autres conditions de vie, et voilà, moi je me bats pour que, je n'ai rien contre l'argent, je me bats pour que les gens en aient, voilà, je ne fais pas un propos religieux, je fais un propos philosophique, je ne suis pas en train de taper sur l'argent. je me bats contre la privatisation de son accumulation, ce qui n'est pas tout à fait pareil, et pour sa restitution.
3:10 Alors voilà, moi je restitue ce que je peux, je restitue dans les causeries que je fais, ce que j'ai eu l'immense chance de recevoir, au hasard de ma vie, au hasard au pluriel de ma vie. Je n'oublierai jamais que j'ai appris à lire et écrire avec des instituteurs africains d'Afrique francophone, donc des gens dont le français n'est même pas la langue maternelle, qui m'ont enseigné le principal outil de mon gagne-pain, parce que j'ai passé ma vie soit comme enseignant, soit comme consultant à vendre du vent, à tchatché, comme on dit dans le midi. Pour ça, il faut une maîtrise de la langue que des instituteurs africains m'ont apporté.
Même contenu, autre forme : le choix d'Angélique de Nerval
3:43 Voilà, j'ai eu cette chance, donc je ne fais que restituer une petite partie de l'immensité de ce que j'ai reçu. Et alors, tu m'interroges sur ce qu'on va faire cette année, et bien, j'ai envie de dire, même si ça paraît contradictoire, la même chose et tout le contraire, à savoir, la même chose, c'est-à-dire qu'on va continuer à parler dans le sens de ce qui a été baptisé depuis l'année dernière, une série de causeries qui a été baptisée d'Ulysse à Dédale, en faisant référence à la mythologie, de la répétition à la libération.
4:20 Donc là, il y a une continuité. On reste dans la rubrique de la répétition à la libération d'Ulysse à Dédale, mais au lieu de le faire sous forme de problématiques philosophiques, la modernité, le moi, l'individu, etc., qui sont une manière aussi de réviser le programme de philosophie en général, et qui avait comme avantage de permettre de revoir un petit peu, pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec cette discipline, à peu près l'intégralité de son histoire, en tout cas de ses temps forts, on n'est pas là pour faire des érudits, mais qui avait pour inconvénient, surtout avec ma manière de procéder, d'être l'objet de plusieurs, de fréquentes digressions, de détours.
5:13 Voilà, je sais qu'il y en a qui aiment ça et qui me l'ont dit, qu'on préfère ces détours, on m'a dit, il ne faut pas me tenter. Et je vois bien que d'autres, je vais dire, qui concentrent leur effort pour essayer de voir la cohérence de ce que je dis, sont souvent perplexes devant les apparents coq-à-l'âne que je fais. Donc pour remédier à ça, autant il y a continuité dans le contenu, on est toujours dans la problématique qui va de la répétition à la libération. Autant, pour ce qui est de l'approche formelle, pour en revenir toujours à une continuité de propos, je compte, de cette rentrée jusqu'à la fin du cycle, en juin prochain, commenter un seul et même texte.
5:56 Une nouvelle relativement courte de Nerval, puisqu'elle ne fait même pas 100 pages, entre 80 et 100 pages. Enfin, c'est court pour, si ça avait été un roman, je veux dire, un court récit, extrait des filles du feu et qui a pour titre Angélique. Angélique est la première des filles du feu, comme le titre l'indique. Chacune des nouvelles, pratiquement, a un prénom féminin. La plus célèbre, c'est la fameuse Sylvie. Ce miracle de transparence et d'équilibre et de zones d'ombre arrachées à la clinique, entre deux séjours à la clinique psychiatrique.
6:30 c'est admirable ce que Nerval est arrivé à faire. Et Angélique, ce n'est pas du tout ça. Ce n'est pas du tout. Ce n'est pas l'impondérable densité d'une nouvelle comme Sylvie que Proust admirait par-dessus bien des références dont il était familier. Il dit quelque part sur un carnet « Allez essayer d'aller plus loin que Gérard ». Il avait une admiration pour l'auteur de Sylvie comme écrivain. Donc, ce n'est pas apparemment cette densité. Ce n'est aucune des qualités des grands textes de Nerval.
7:00 Voilà pourquoi je choisis ce texte. Il n'y a pas les fulgurances oniriques d'Aurélia qui est un peu le récit de sa folie. Il n'y a pas l'impondérable densité de Sylvie. Il n'y a pas le côté des paysages à la fois inquiétant et volcaniques, c'est le cas de le dire, d'Octavie qui se passe sur les flancs du Vésuve ou dans Naples.
7:32 C'est une nouvelle qui a toujours été un petit peu laissée pour compte dans les filles du feu alors que même Nerval l'a placée au début. C'est une nouvelle qui ouvre le recueil. Autre raison qui fait qu'elle a souvent été passée sous silence c'est qu'elle résiste un peu à la lecture. C'est pour ça que je compte en faire une lecture suivie avec nos followers. C'est comme ça qu'on dit. Ceux qui seront présents directement aux ateliers et ceux qui nous suivent à distance grâce à Internet.
La quête d'un livre introuvable et l'anti-roman
8:06 En lecture suivie, on va essayer de voir pourquoi cette nouvelle résiste. L'une des principales raisons c'est que Nerval a l'air de changer tout le temps d'intrigue, de propos, de continuité, si on veut faire savant on dira de diégèse, comment dire, n'ypôquins, ou d'intrigue pour plus simplement de pitch comme il était à la mode de dire sur les plateaux télé. Voilà, donc je veux dire il a l'air d'en changer tout le temps.
8:39 Même si le principal semble être la quête d'un livre qu'il aurait voulu se procurer à Francfort. la nouvelle commence en Allemagne à la foire de Francfort. Si on ne sache très bien ce qu'il fait là il ne nous le dit pas mais les premiers mots c'est en 1851 je vais passer à Francfort. Bref, il tombe sur un livre il veut l'acheter chez un bouquiniste il n'a pas assez d'argent dans la poche visiblement parce qu'il a déjà dépensé pas mal pour d'autres livres. Il se dit dans deux jours je serai à Paris je vais trouver ce livre en trois coups de cuillère à pot mais rien du tout à Paris. Le récit se débrouille, l'auteur se débrouille je vais très vite je ne vais pas déflorer le sujet pour qu'on ne trouve pas le livre donc ça prend beaucoup plus de temps que prévu une fois tous les prétextes sont bons la bibliothèque est fermée elle est en vacances elle est en réparation là on trouve le livre mais il y a des manuscrits illisibles parce qu'il y a des rongeurs arrivés de Russie le rat de Russie la souris d'Athènes qui vient de ronger les manuscrits il faudrait qui bénéficiait la trace la mémoire et empêchait l'anamnèse et ce qui fait que le livre étant introuvable et la nouvelle s'inscrivant dans un feuilleton qui a réellement paru dans un journal de l'époque le journal s'appelait Le National à l'époque un journal qu'on dirait
9:49 aujourd'hui un peu progressiste un peu un peu contestataire et Nerval a publié son récit et il était bien embêté parce que je veux dire il fallait bien trouver le livre pour continuer le propos et en fait on dirait aujourd'hui en matière de critique moderne c'est pas mon sujet je vais faire l'exploitation philosophique de ce texte mais enfin de bonne vie littéraire on a déjà remarqué qu'il construit ce qu'on appellerait au XXe siècle et c'est très moderne pour l'époque une espèce d'anti-roman ne trouvant pas le livre il est obligé d'inventer un autre récit en attendant voilà donc moi je ne fais plus de digression grâce à la lecture suivie de ce texte mais l'auteur lui-même ne s'empêche pas d'en faire enfin je refilais le bébé à Nerval qui débrouille très bien on verra que c'est pas du tout le cas et qui a une énorme continuité de propos que je ne veux pas dévoiler maintenant donc je conseille déjà à tous ceux qui ont accès à la vidéo qui a la gentillesse de tourner de saisir que de se procurer l'ouvrage il y a une bonne édition il y a plein d'éditions en poche très accessibles très bon marché dont une chez Folio je me permets de la signaler parce qu'elle est suivie
10:59 du recueil des chimères donc on a le meilleur de la prose de Nerval avec Les Filles du Feu dont Angélique bien sûr et puis après le meilleur de sa poésie dans les chimères et les deux textes faisant souvent écho moi-même je fais le va-et-vient entre les deux c'est bien pratique d'avoir ce volume voilà en gros sur quoi va porter la discussion cette année la lecture suivie d'Angélique de Gérard de Nerval extrait Les Filles du Feu pour illustrer le chemin qui mène d'Ulysse à Dédale de la répétition à la libération je ne l'ai pas dit de la répétition de croix chez Ulysse du carnage je t'en rappelle pour ceux qui ont suivi les vidéos d'avant Ulysse commence par la ruse du cheval de Troie qui permet de massacrer les Troyens en une nuit et il se termine alors par le contraire un happy end de Pénélope ils ont beaucoup d'enfants c'est la fin des tribulations non non non quand on lit le texte c'est pas ça c'est la légende qui s'est installée même si elle est véhiculée par des chefs d'oeuvre comme le beau poème de Du Bellay que chacun connaît heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage et puis est revenu le modèle du happy end non non non ça se termine par un épouvantable carnage de nouveau répétition le sang coule à nouveau et toujours à cause de Ulysse c'est le massacre
Le carnage de l'Odyssée et la crise du capitalisme
12:09 des prétendants voilà comme si tout le détour je fais comme ça je fais un grand cercle parce que aussi rond que la première lettre de Odysseos le prénom d'Ulysse en grec une courbe avec un petit trou quand même en bas c'est ça la lettre oméga non ? peut-être c'est ce petit trou qui va me permettre avec Dédale de me libérer du cycle on verra bien je suis sérieux ce qui rend actuel tout ça et l'exploitation philosophique c'est à dire politique depuis Platon c'est bien que la philosophie c'est l'ombre du politique c'est le théâtre d'ombre du politique que la crise que nous traversons qui est la plus grave depuis les années 30 le capitalisme ne s'est jamais sorti de ces crises que par des carnages la plus grave crise économique qui ait précédé celle que nous vivons et dont nous ne parlons plus parce qu'on ne parle plus que de terrorisme de machin d'hommes de femmes d'homos d'hétéros de chrétiens de musulmans de Hutus et de Tutsis et j'en passe bref ils aiment mieux parler des identités fantasmées n'est-ce pas que de la réalité
13:19 c'est à dire des classes sociales dans lesquelles il y a des hommes des femmes qu'est-ce que ça peut faire aux vietnamiens dont les yeux coulent sur les joues après que sa tête soit prise dans une tempête de napalm pendant la guerre du Vietnam qu'est-ce que ça peut lui faire que celui qui l'a bombardé soit homo, hétéro, noir, blanc franchement les problématiques d'aujourd'hui qu'est-ce que ça peut lui faire à la victime revenons sur terre jusqu'ici le capitalisme ne s'en est jamais sorti que par le carnage répétition alors voilà on va s'appliquer à savoir s'il n'y a pas une autre solution que de faire 50 millions de morts comme la dernière fois qu'on est sorti de la grande crise des années 30 dont 30 millions en Union soviétique soit dit en passant voilà 17 millions en Chine les deux pays les plus traqués par les bases les missiles américaines dans le monde actuellement intéressant et là où la guerre est la plus proche en mer de Chine et puis de l'Ukraine à la mer Baltique voilà je ne voudrais pas être alarmiste mais pour montrer qu'il y a du sérieux dans ma petite histoire de nouvelles de Nerval
14:29 on va chercher un petit bouquin dans la bibliothèque parisienne et nous verrons que Nerval est lui-même bien au fait du danger qui rôde autour de cette quête d'un livre introuvable voilà