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Le concerto : un soliste face au tutti, baroque et romantique
0:00 L'exemple sonore que je vais vous proposer maintenant va nous permettre de faire d'une pierre, non pas deux coups, mais un assez grand nombre de coups. Il s'agit ici, je vous le dis tout de suite, du deuxième mouvement, du mouvement central, puisqu'il y a trois mouvements dans l'œuvre en question, laquelle a pour titre Concerto numéro 1 pour piano et orchestre de Piotr Ilitch Tchaïkovski. J'en profite un petit peu pour faire d'abord une petite parenthèse sur les genres et les formes en musique.
0:32 Attachons-nous pour l'instant à ce genre qu'est le Concerto. Alors c'est très précis, dans le répertoire classique, on appelle un Concerto, je ne parle pas de concert, je parle bien de Concerto, le fait qu'on fasse entendre un instrument soliste sur un fond d'orchestre, puisqu'on utilise beaucoup les termes italiens comme vous le savez dans la musique, un solo opposé à un tutti. Tutti c'est l'orchestre, tous ensemble. Alors ça peut être un Concerto pour piano et orchestre, pour violon et orchestre, pour flûte et orchestre.
1:07 Les plus nombreux sont les Concerto, vous vous en doutez, pour ces instruments majeurs, ce n'est pas un jugement de valeur et plus populaire que sont le piano et le violon.
2:01 Mais il y a énormément de Concerto pour flûte, pour hautbois, quelqu'un comme Mozart, qui avait une faim goulue de tout ce qui est timbre différencié. Les timbres, c'est les différences matérielles en musique, en quoi le timbre de la guitare est différent du timbre du violon, lequel est différent du timbre du cor, du hautbois ou de la clarinette. Ça c'est un peu le côté matériel de la musique, le timbre. Mozart, qui était à l'affût de tous les timbres possibles et inimaginables, a écrit même des Concerto, ce que personne n'a fait, pour harmonica de verre, pour orgue de barbarie.
2:42 N'est-ce pas ? Et j'en passe pour cor, pour hautbois, pour basson. Donc, voilà ce que c'est qu'un Concerto. Il y a un soliste qui se produit, là, avec pour toile de fond, cette merveille qu'il a fallu des siècles pour mettre au point, que l'orchestre. Orchestre qui a mis du temps. À l'époque de Bach, à l'époque baroque, l'orchestre souvent se réduit à un ensemble à cordes. Quand je dis se réduit, c'est pas un jugement de valeur. On peut faire un chef-d'œuvre avec un effectif très restreint. Bach est le seul à avoir fait des œuvres pour violon seul, quoi de plus ingrat qu'un violon seul, qui remplissent un volume musical que n'atteignent pas d'autres avec 80 instruments et 200 choristes.
3:21 Le Concerto, c'est ça qui lui est propre. Il y a un orchestre un peu comme une danseuse étoile qui se produit face à plein de petits tutus, n'est-ce pas, qui lui servent un petit peu de faire valoir. Et c'est assez exaltant, quand on est un soliste, de se servir de l'orchestre comme d'un tremplin pour développer tout ce qu'on a à dire.
3:54 Alors, vous voyez d'où vient le mot Concerto. Vous le dites bien, qu'il vaut mieux la concertation que le conflit. C'est là que je vais introduire à l'intérieur du genre Concerto des styles différents. Vous voyez, maintenant je distingue genre de style. Il y a le Concerto de l'époque baroque, chez Bach par exemple, qui est une illustration emblématique. C'est un Concerto qui est ce qu'on appelle en musique classique concertant, c'est-à-dire où les différents solistes, car il peut y en avoir plusieurs, il peut y avoir un Concerto pour piano, violon et flûte, ce qu'on appelle un triple Concerto.
4:26 Ça se fait beaucoup à l'époque de Bach. Et ce genre du Concerto à plusieurs solistes atteint son apogée dans l'admirable ensemble qu'on désigne chez Bach par les Concerto brandebourgeois. On appelle ça comme ça parce que c'était une commande du Margrave de Brandebourg. Le Brandebourg, c'est la Prusse autour de Berlin. Là, vous voyez, les solistes discutent entre eux comme des copains, comme des compagnons ou comme d'honnêtes gens. Et de temps en temps, l'orchestre vient comme un tutti étoffer un peu leurs propos. Comme si trois amis discutant dans un salon ouvraient tout d'un coup leurs fenêtres sur la rumeur de la ville qui vient de temps en temps leur servir de toile de fond.
5:29 jusqu'à la Révolution française et au-delà de la Révolution, quand on passe à la musique dite baroque de l'Ancien Régime en tout cas, qui est commun à toutes les musiques de l'Ancien Régime, c'est que c'est l'époque où il y avait une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. L'Ancien Régime Et puis lorsqu'on passe au grand concerto romantique, où la partie soliste est beaucoup plus développée, parce que les instruments ont commencé à y avoir un culte en plus de la virtuosité, il y a un progrès extraordinaire dans les mécanismes instrumentaux.
6:25 Là, il y a au contraire du côté concertant d'une conversation entre honnêtes gens, il y a une opposition quasi conflictuelle, en tout cas très dramatisée, entre le soliste flamboyant et l'orchestre. Presque un conflit, n'est-ce pas quelque part ?
Russes et Américains : danse, rythme et grands espaces
7:07 Je passe à Tchaïkovski, qui intervient comme toute l'école russe. Les Russes sont arrivés tardivement au répertoire classique. Ils ont une musique populaire d'une extrême richesse encore maintenant. Vous savez que c'est un peuple de danseurs. Les Russes et les Espagnols sont les deux peuples les plus investis dans la danse, dans toute la culture européenne. Et je rappelle que la Russie, c'est la limite asiatique de l'Europe.
7:37 L'Espagne, c'est la limite africaine de l'Europe. Ce n'est pas un hasard si c'est à ces limites-là, aux limites de l'extra-européanité, qu'on trouve les peuples les plus danseurs. Ce n'est pas un hasard si l'élément rythmique est si prononcé dans la musique russe, pratiquement autant que dans la musique américaine. Je fais une parenthèse pour faire un rapprochement inattendu entre Russes et Américains, au moins sur ce point-là. Je rappelle que les plus grands musiciens de Western sont tous d'origine russe ou slave. Chacun peut-être connaît parmi les cinéphiles Dimitri Tiomkin, qui a fait la musique de Rio Bravo, de Fort Alamo, d'une quantité de Western invraisemblable.
8:22 Je rappelle quand même que celui qui a créé, à l'aube du jazz, un opéra pour les afro-américains dédié à leur culture, je pense à l'admirable Porgy and Bess, de Georges Gershwin, lequel est un juif russe. Il y a à cela une raison, pas seulement extrinsèque, mais intrinsèque.
9:05 C'est que dans les deux cas, les Russies comme les États-Unis, on a affaire, par rapport à la vieille Europe, à de grands espaces. On n'est pas dans le bocage poitevin ou normand ou dans les admirables paysages vallonnés de la Toscane. Avec la Russie et les États-Unis, c'est le Middle West ou bien la steppe russe, les espaces à l'infini. Et donc cet espace infini, il faut le découper, comme ça, par le trot du cheval. Et c'est ça qui fait l'obsession rythmique qu'il y a aussi bien dans la musique russe. que dans la musique américaine.
Tchaïkovski, le mauvais goût et le jugement de Stravinsky
9:49 Alors là, je m'attarde un peu sur Tchaikovsky, parce qu'on pourrait me reprocher, vous passez de Mozart à Tchaikovsky, c'est pas sérieux. Mozart, c'est immense. Il n'y a pas une faute de goût. C'est les derniers échos de l'Ancien Régime où vous passez à un musicien qui ne recule pas devant la vulgarité et le mauvais goût, comme souvent d'ailleurs les Russes. Oui, oui, oui, comme les Américains.
10:20 Le mauvais goût, vous voyez ? Encore un nouveau parallèle. Des peuples tardivement arrivés au répertoire classique et qui prennent des risques en matière de goût que ne prennent pas les vieux Européens. Et qui, du coup, ça peut faire des déchets. Mais quand ça réussit, ça fait des œuvres strictement inouïes, qu'on n'avait pas entendues jusque-là. Et c'est le cas de Tchaikovsky. Bon, il y a ceux qui adorent Tchaikovsky parce que c'est très populaire au départ, qui ne connaît pas Casse-Noisette. À chaque époque, il y a des publicités qui ont utilisé un passage de Casse-Noisette qu'on joue à chaque Noël, n'est-ce pas, pour tous les enfants du monde.
10:52 Les russes ont le génie de la musique qui plaît à l'enfance, à l'enfance du monde. Regardez Pierre et le loup. Pierre et le loup, c'est Prokofiev.
11:22 Ce sont de grands enfants, sans doute. Encore un point commun avec les Américains que, de fois, on dit que ce sont de grands enfants. Il y a tout ça dans Tchaikovsky. Alors, celui qui n'est pas un grand connaisseur va aimer Tchaikovsky. Celui qui est un demi-connaisseur va mépriser Tchaikovsky. Et celui qui a un immense connaisseur raffole de Tchaikovsky. Car lorsqu'on dit aux musiciens apparemment les plus opposés à la faute de goût, je pense à Stravinsky, qui est un néo-classique par bien des côtés et qui ouvre la musique d'avant-garde, la musique contemporaine, avec le Sacre du Printemps, qui est à l'histoire de la musique classique, ce que les Demoiselles d'Avignon sont à l'histoire de la peinture.
12:07 C'est une cassure qui fait une séparation irréversible entre l'ancienne manière de peindre et la nouvelle. Puisqu'on dit que les Demoiselles d'Avignon vont inaugurer le cubisme. Et même au-delà, c'est le cas du Sacre du Printemps. Il y a eu la première à Paris qui a déchaîné un scandale, un tel raffut dans la salle que Florent Schmitt, un des musiciens de l'époque, un admirateur de Stravinsky, a eu cette phrase célèbre en criant à l'adresse des dames, je dis les dames, vous allez voir pourquoi, qui étaient dans les loges et qui disaient, mon Dieu, qu'est-ce que cette musique, c'est une horreur, c'est une musique de sauvage.
12:41 Florent Schmitt aurait crié, silence au putain du 16ème. Vous voyez l'ambiance, la première du Sacre du Printemps.
Fugue, forme sonate et écoute du mouvement lent
13:13 Eh bien, à Stravinsky, peu suspect de conformisme, de mauvais goût, à qui on disait, mais vous ne voudrez pas Tchaikovsky, d'abord, ce n'est pas très russe, empruntant beaucoup à la musique allemande, etc. et il disait, c'est parce que c'est le plus secrètement russe qu'on ne comprenait rien, Tchaikovsky. Donc, moi, je vous propose le mouvement lent, le mouvement médian du concerto de Tchaikovsky. Je vais être un peu plus précis maintenant. La forme fugue, elle a un seul thème, frère Jacques, frère, et puis ça continue jusqu'au bout, c'est le même thème qu'on répète incessamment, dans un canon aussi simple que frère Jacques, sans le changer, et dans une fugue à la Bach, bien sûr, avec beaucoup de développement et de décoration.
13:49 Du début à la fin, c'est un seul thème qui fait les frais de la fugue, comme une arche de pont, si vous voulez. Alors que la forme sonate comprend plusieurs mouvements, en fait, elle a hérité de ce qu'on appelait avant la suite, une suite de danse, une gavotte, une gigue, un menuet, la forme sonate hérite de ça. Mais, il y a trois mouvements. Deux mouvements rapides, au début et à la fin, premier mouvement rapide, troisième mouvement rapide, et au milieu, un mouvement lent où on fait un point, une réflexion plus intériorisée, avant de laisser le public sur une note gaie, légère, sur le final, qui est censé dissiper les brumes qui ont pu s'amonceler pendant la rêverie du deuxième mouvement.
14:26 Et la mélancolie qui souvent va avec la lenteur. Sur quoi je veux ouvrir la porte ? Je suppose qu'avant que j'ouvre la porte, vous étiez en train de dormir. Mais, des sommeils qu'on a que trop rarement, des sommeils merveilleux. Vous savez, il y a comme ça, des sommeils dont on se réveille, comme d'un rêve heureux, où on a bien dormi, où on sait reposer le corps, l'esprit, où je présuppose qu'on n'est pas tout d'un coup tracassé par l'heure qu'il est parce qu'on doit filer au boulot. Non, non, non. On a tout le temps, on se réveille, on n'en revient pas d'être encore au lit et d'avoir si bien dormi.
14:59 Et tout d'un coup, je vous mets Tchaikovsky, concerto numéro 1, deuxième mouvement.