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Le sauvage est celui qui se sauve
1:59 Alors est-ce que le sauvage c'est celui qui sort de la forêt ? C'est celui qu'on remet dans la forêt ? Ou est-ce que c'est celui surtout qu'on ne veut pas en voir sortir ? Moi qui ai vécu longtemps, on désigne comme les pays de sauvages dans la blancheur, je suis attentif à ta question. Alors donc je te laisse poursuivre sur cette notion de sauvagerie. Je ne veux pas faire les bêtises des philosophes qui quand ils disent des choses précises sur des sciences disent souvent des bêtises. Donc il me semble, et Gael a beaucoup joué sur l'étymologie, que le sauvage est d'abord celui qui se sauve.
2:34 Quand est-ce qu'il se sauve ? Quand est-ce qu'il se sauve ? Quand il nous voit nous, les civilisés. Il sait que ça peut coûter cher. Les premiers sauvages étaient en confiance devant les premiers espagnols qui ont débarqué. Il n'en reste plus un aux Caraïbes. Exterminés, liquidés. On est peut-être allé chercher les noirs après, deuxième génocide, parce qu'il paraît que c'est le plus robuste au travail. Donc le Noir, celui qui se sauve. Maintenant où tu te sauves ? Deuxième étymologie. Quiconque a observé un peu les bêtes à la lisière, là, au coucher des soleils, voit très bien ce que je veux dire. En Haute-Marne, vous avez plein de champs qui jouxtent des forêts, donc on voit ça très bien. Les chevreuils sont à la limite. Et dès qu'ils sentent une présence humaine, ils rentrent dans quoi ? Dans la selva.
3:09 La selva selvaggia. Admirable passage, de la Divine Comédie de Dante dès le début. Au milieu du chemin de notre vie, j'étais égaré dans une forêt obscure. Et il dit « Esta selva selvaggia, cette forêt forestière, moi tu avoue. Esta selva selvaggia. » Donc le sauvage, c'est ça. Et donc, j'y reviens toujours. Qui éprouve le besoin de se sauver ? Celui qui a ressenti un danger. Rousseau, c'est l'homme traqué toute sa vie. Encore une fois, pour ses domiciles, pour ses écrits brûlés en public, pour ses domiciles lapidés, pour les menaces de prise de corps qu'il faisait qu'il était obligé de déménager tout le temps.
3:47 Au point de vouloir, comme on l'a vu tout à l'heure, essayer de s'expatrier en corse terre où il se sentirait un peu plus tranquille. Puisque là, au moins, on l'a sollicité comme penseur. Et ça ne se fera pas, bien sûr. Et donc, le sauvage est celui qui se sauve parce qu'il est en danger. Et le danger vient de l'état civil, pas de l'état de nature, en l'occurrence ici. Les hommes contre les hommes. L'état de nature, c'est la force qui règne. Ça nous paraît abominable de voir une meute de chiens sauvages dans la savane, les lycaons siniennes, admirablement organisées, qui sont en train de dévorer le fœtus de la femelle gnou qui est en train de le pondre en courant.
La nature, règne de la force et non paradis
4:26 Ce n'est pas atroce. Je ne raconterai pas ça devant des enfants. Et pourtant, c'est la nature dont on leur dit tous les jours que c'est équilibré, harmonieux, et que si l'homme n'avait pas semé la zizanie, c'est un paradis. Il ne faut pas déconner. La nature, c'est le rapport de la force. Je ne dis pas que l'animal fait du mal. L'animal est en deçà du bien et du mal. Il n'y a aucun procès moral. Il fait ce qu'il peut. Les chiens sauvages, je les réhabilite maintenant. La pauvre femelle, le chien sauvage, elle a ses enfants qui l'attendent dans la tanière, les petits à nourrir aussi. Tranchons pas là-dessus tout de même. Donc, comme dit très bien Rousseau, dans le chapitre 8 du livre 1 du contrat social, ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct et donnant ses actions à la moralité qui leur manquait auparavant. L'état de nature, il n'y a pas de moral.
5:12 Alors, on me dira, mais Rousseau est en train de condamner le sauvage. Il n'y a pas de morale dans l'état de nature, dans la forêt. La morale n'apparaîtrait qu'elle est dans l'état civil, dans la cité. Elle est un peu forte, celle-là, quand même. Dans l'état de nature, on n'a pas vu d'Auschwitz, des Khmer Rouges et des génocides rwandais. Qu'est-ce que c'est que ces histoires ? Eh bien, le texte contient à la fin la clé de la réponse. Voyez, immense penseur politique anticipant sur les génocides de notre époque. Vous comprenez enfin l'essence du mal historique et politique. Après, ça va montrer tout ce qu'on a gagné à passer l'état de nature et l'état civil.
5:47 Je cite, « Ses facultés s'exercent et s'ennoblissent. » « Ses facultés s'exercent, ses passions s'ennoblissent. » Par exemple, la sexualité, qui est une passion au sens de l'époque, qu'on subit passivement, et qui n'est pas à mon service, que au service de l'espèce pour se reproduire. Je suis qu'une ruse, moi, là-dedans. Je me fais croire que c'est à mon profit. Je me fais éprouver du plaisir pour que l'espèce puisse continuer. Après, elle m'exécute comme ces sauterelles qui s'accouplent pour mourir aussitôt après. Donc, ses facultés s'exercent, ses passions s'ennoblissent, l'amour va devenir...
Les abus de l'état civil dégradent l'homme sous l'animal
6:21 Pardon, la sexualité va devenir institution, mariage, amour, machin, monogamie, polygamie, peu importe. Et créer tout l'univers romanesque que nous connaissons. Son âme toute entière s'élève à tel point que... C'est pas une coquetterie, j'aime bien arrêter cette phrase à ce moment-là. Pas pour produire un suspense rhétorique, mais parce que c'est énorme l'enjeu. Parce que tant qu'on n'est pas arrivé à ce que et à ce qui suit, on a l'impression qu'on a tout gagné à passer à l'état civil et à quitter l'état sauvage, pour répondre à ta question. Et là arrive tout l'univers cette phrase.
6:52 Seulement hypothétique. S'élève à tel point que si les abus de cette nouvelle condition... Là, je cite mot pour mot, c'est trop grave pour transformer. Ne le dégradait l'homme. Ne le dégradait souvent au-dessous de celle dont il est sorti. On devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais. Et qui d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme. Tous les termes de problème sont là. Le bilan est positif.
7:22 On est un animal stupide et borné, on est un être intelligent et un homme. Oui, mais voilà. Entre-temps, il y a eu les abus de cette nouvelle condition-ci. Les abus ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti. Comment peut-on être en dessous de l'animal ? Donc la sauvagerie n'est pas ce qu'il y a de plus bas et de plus mal. Parce que l'exemple terrifiant que j'ai pris, là, des chiens sauvages qui dévorent le fœtus, parce que c'est toujours plus nourrissant. Il y a pire, dit Rousseau.
7:53 Et là, on commence à comprendre le mal historique et politique. C'est les abus de cette nouvelle condition. Mais que veut dire abuser de l'état civil ? Je réponds rapidement, c'est réintroduire le rapport de force. Là où l'état civil était censé instituer un état de droit. La force et la relation des forces, soit la force au sens propre, quand le paysan ne payait pas l'impôt à l'époque, c'était vite vu, à coup de crosse de mousquet, ou la force de la richesse, de la finance. Je veux dire, ce qui fait que je n'ai pas le choix, que comme il y a une négociation, les fondateurs du capitalisme ont eu beau dire, c'est une négociation entre deux personnes libres, un qui cherche du travail, l'autre qui en offre.
Rousseau, « Newton de la morale », et le néo-sauvage
8:31 C'est très bien, oui. Comme du marge, il va être tondu, le gars, suivez-le bien. Il va être tondu, le pelé, là. C'est hors le rapport de force, c'est ce qui caractérise l'univers naturel. Le premier terme qu'on apprend en cours de physique, c'est la notion de force. Avec elle, on fabrique la notion de travail, rapport de la force à l'espace, puis la notion de puissance, rapport du travail au temps, parce que de remuer une tonne sur dix mètres selon qu'on le fait en une seconde ou en une heure, ce n'est pas la même puissance, etc. La notion de force est fondamentale.
9:02 Il n'y a que ça qui décide dans la physique, dans l'ordre de la nature, pas de la nature fantasmée, cette fois. Pas de la nature qui est « ma mère a grandi ». Car c'est ça, en gros, qui est souvent la base d'un certain discours écologique. Il ne faut pas souiller la nature, comme il ne faut pas que papa laboure maman. Papa, le productiviste, et maman qui subit. Mais la nature, la vraie, celle qui est l'objet de la physique, physique, c'est la nature, science de la nature, c'est la force qui y règne.
9:32 La lune tourne autour de la Terre parce qu'elle n'a pas le choix, ce n'est pas le règne de la liberté. Et quand Kant dit Rousseau est le Newton de la morale, à force de rabâcher, ces phrases bien connues, on oublie, comme dit Hegel, que ce qui est bien connu, parce qu'il est bien connu, il n'est pas connu. Soit bien attentif, c'est précis. Parce que Newton, c'est quoi ? C'est d'expliquer tout l'univers de la nature par la force. La première force, c'est celle de la gravité, précisément, de la chute. Le sens inverse, la soumission à la loi, le sens inverse de la liberté, qui va vers le haut, une hauteur morale, une hauteur métaphorique, on est dans le haut, en Nouvelle-Zélande, aussi bien qu'ici.
10:05 Et qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que Rousseau a proposé, pour le monde humain et social, un principe de la liberté, qui est aussi important pour comprendre, pour rendre les sciences humaines intelligibles, que l'est la notion de gravité dans le monde naturel, chez Newton. C'est ça que ça veut dire, Rousseau est un Newton de la morale. Donc, je rends hommage au sauvage, quelque part, qui nous rappelle qu'il faut toujours avoir une marge de manœuvre pour se sauver, parce que le contrat n'est plus rempli. Je reviens tout à l'heure à la nature chez Rousseau, qui est toujours un stade intermédiaire où je me réfugie, pour passer de la mauvaise société à la bonne, celle du contrat.
10:42 On ne passe pas immédiatement de l'une à l'autre par un tour de magie. Tu n'imagines pas le capital d'aujourd'hui, dire écoutez les mecs, on est en crise, on perd du terrain, on est un truc dépassé par l'histoire, on vous remet les clés, à vous de continuer. Non, mais il ne faut pas rêver non plus. Je veux dire, les bonnes chances, mon pote. Non, ce n'est pas comme ça que ça se passe. Donc, entre la mauvaise société de fait et la bonne société de droit, fondée sur le contrat, il y a triangle entre ces deux extrêmes, binaires, passage par le paysage, par la nature, en tant que néo-sauvage, et où je dois m'évader, je vais jusque-là, pour ne pas subir les logiques, l'idéologie de la servitude et de la domination.