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Le jazz, seule vraie musique classique du XXe siècle ?
0:00 Je trouve presque superflu de parler de passerelle entre le jazz et le classique, comme s'il y avait déjà deux entités bien séparées et qu'on essaie de jeter quelques petites frêles passerelles entre ces deux montagnes en survolant un vide inquiétant. En fait il arrive qu'il y ait fusion des deux et oserais-je aller au bout de ma pensée, et je le prends sur moi ça, mais il me semble que le jazz est peut-être la seule vraie musique classique du XXème siècle.
0:30 Classique ne veut pas dire grand-chose. En général, je ne parle pas de la musique seulement. Quand on dit les classiques de la littérature du cinéma, pour moi, la meilleure définition de classique, c'est la plus simple à laquelle on ne songe jamais, c'est ce qu'on apprend dans les classes, comme étant déjà acquis, comme étant un patrimoine. Au sens logique, c'est ça, classique. Au sens historique, il y a autre chose. Donc la musique officiellement classique contemporaine, tout ce qui est postérieur à l'école de Vienne, à Schoenberg, Berg, Webern, s'était engagée dans des avant-gardes qui se sont éloignées du grand public.
1:03 Je ne dirais pas que le jazz vient occuper la place occupée par ce vide, mais il faut être juste. Il y a un vide, vous me direz, alors le grand public peut se tromper, c'est pas parce que le grand public n'apprécie pas cette musique qu'elle n'est pas bonne. Je ne dis pas ça, c'est un jugement de valeur n'est pas bonne. Parce qu'on pourrait dire à juste titre qu'à chaque époque, la nouvelle musique a toujours semblé inaudible aux contemporains qui avaient leurs habitudes. Dans une lettre à Malesherbes, Rousseau l'invite à venir rejoindre en Suisse et dire « on ferait un peu de musique entre nous, sans tant de musiciens, qui nous changerait bien du Tintamar moderne ».
1:36 Le Tintamar moderne, c'était Rameau à l'époque. Le grand Monteverdi lui-même, ses premières œuvres, les gens se plaignaient qu'il y avait des dissonances. Vous voyez, maintenant, c'est un des grands classiques de la musique ancienne.
Musique savante et structures populaires
2:06 Il ne faut pas être trop relativiste. Il y a quelque chose de nouveau qui s'est produit à partir des avant-garde du XXe siècle. C'est que si je prends une musique savante au sens d'opposer à musique populaire, celle de Bach par exemple dans ses oeuvres les plus savantes et les plus difficiles, l'art de la fugue, les variations Goldberg, l'offrande musicale qui sont d'une complexité d'écriture. Si je prenais une métaphore, il me dit C'est la mathématique supérieure de l'écriture musicale.
3:05 Il n'empêche que ces œuvres-là et l'ensemble des œuvres de Bach restent en phase avec des structures populaires. Donc le jazz est venu occuper ce vide. D'ailleurs on le dit que c'est la plus savante des musiques populaires, la plus populaire des musiques savantes. Je le prends sur moi, mais je pense que dans 50 ans, quand on enseignera quels étaient les classiques du XXe siècle, de la modernité, ce sera plus un solo de Monk.
3:40 Une envolée de Clifford Brown avec ses solos si aériens. Ou une balade bouleversante de Billie Holiday. Que les musiciens classiques, que j'écoute, moi je suis un amateur, j'aime bien, mais enfin je veux dire, il n'y a pas autant d'éléments rassemblés qui permettent de tenir à la fois la basse populaire et l'avant-garde la plus sophistiquée comme on le fait dans le jazz.
John Lewis, le Modern Jazz Quartet et le Third Stream
4:22 L'album s'appelait à l'époque Third Stream, troisième courant mot à mot. Troisième courant, sous-entendu il y a le classique et le jazz, ben ce truc là c'est comme si les deux confluaient vers un troisième courant. On ne peut plus distinguer ses classiques au jazz. On a réalisé un album édité par un groupe 100% jazz, le fameux Modern Jazz Quartet. Donc, jusque-là, pour l'instant, on est dans le jazz. Fondé par un pianiste qui vient de ce qu'il y a de plus fondamental dans le jazz et dans le blues, John Lewis, qui n'a jamais eu une très grande technique, mais qui rejoint les sommets de la littérature pianistique jazzistique, John Lewis sait exactement quelles notes faire pour ce qu'il a à dire, donc il n'a pas besoin de faire des grappes de notes, de descendre, de monter des gammes et des arpèges et de faire de la pyrotechnie.
5:09 Ces notes sont rares mais ont une densité où personne ne s'y trompe quand on l'écoute. Il a donc, un peu comme Duke Ellington, une double gloire comme pianiste, comme solo et surtout comme catalyseur d'un groupe qu'il a fondé comme cerveau arrangeur, compositeur, qui s'est appelé, et c'est significatif, le Modern Jazz Quartet. On dirait qu'on part d'un quatuor à cordes classique. Car John Lewis, venant du bas fond de Harlem, a été arrangeur dans le Big Band de Dizzy Gillespie, qui est sans doute le Big Band le plus tonitruant, le plus atomique et le plus échevelé qui n'a jamais existé dans l'histoire du jazz.
6:01 Il était arrangeur là-dedans, John Lewis. Eh bien, il va dévier vers quelque chose d'hyper classique. Car John Lewis est un afro-américain qui quelque part, ça c'est sa biographie, allez savoir par quel mystère, aurait rêvé de vivre à Versailles, à Trianon au XVIIIe siècle, de connaître Rameau, Couperin et Bach, voire Mozart. Il a fait pas mal de morceaux qui vont en sens, il a même fait des fugues, des vraies fugues à la Bach, avec vibraphone, piano, contrebasse et batterie. Il avait déjà cette place un peu à part au Modern Jazz Quartet extrêmement codée, vous savez les concerts de jazz quartet, on entendait tomber les épingles.
6:53 Mais voilà que dans cet album, en plus de son quartet, admirablement équilibré, puisqu'il y a lui au piano qui fait quelques notes mais d'une densité incomparable, il fait tous les arrangements, la conception, les introductions. Mais il y a quelqu'un qui au contraire développe énormément le plus grand vibraphoniste de l'histoire du jazz, un vibraphone c'est un xylophone amplifié en gros. C'est Milt Jackson, surnommé Bags, qui est un peu le Parker ou le Gillespie du vibraphone.
7:29 Le côté baroque et développé de Milt Jackson et le côté hyper classique de John Lewis font une complémentarité qui donne tout son intérêt à ce modern jazz quartet. Et voilà que dans cet album, il décide de rencontrer, c'était la politique de John Lewis, de faire des rencontres, de se frotter à d'autres genres musicaux avec son quartet. Il rencontre le quatuor à cordes classique des Beaux-Arts de New York. Un des grands quatuors à cordes de l'époque dont le répertoire c'est les quatuor de Haydn, Mozart, Beethoven, Brahms.
Écoute de « Sketch » : classique ou jazz ?
8:02 Sur une composition de John Lewis, mais je n'en dis pas plus, elle s'appelle Sketch. Vous avez un quatuor de jazz et un quatuor à cordes en même temps, third stream.
10:49 4LLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLL
12:50 Le projet de la musique de John Lewis, est-ce qu'on était en classique ou en jazz ? Une seule réponse, c'est indécidable. L'une ou l'autre réponse sont également vraies. Et en même temps c'est ni l'un ni l'autre. C'est là où ça devient intéressant. Et maintenant je vais encore raréfier le matériau. Là on avait un double quartet si je puis dire, un quartet de jazz et un quartet classique qui fusionnait.
Lennie Tristano, le cool et le Requiem pour Parker
13:24 Et là on va entendre un seul instrumentiste, donc un soliste au piano. Je pense surtout au début du morceau assez long qu'il va jouer qui s'appelle simplement Requiem. Déjà le titre fait penser à des tas de références classiques, il y en a des Requiem dans l'histoire classique. Ça remonte au Moyen-Âge, c'est la messe des morts. «Donne-leur le repos éternel, dona, eis, domine, requiem » «Donne-leur le repos » ça vient de là. Donc le requiem c'est une forme classique établie et bien fréquentée. Et voilà que tout d'un coup il s'agit d'un pianiste bien connu dans le monde du jazz, un aveugle, encore un blanc cette fois pas comme Tatum, Lennie Tristano, une origine italienne, qui a énormément influencé le mouvement qui vient juste après le bop.
14:10 Qu'on appelle le cool, ça c'est des définitions un peu arbitraires. Je vais dire. Le bop s'était extrêmement développé au niveau technique instrumental, les phrases étaient d'une complexité inouïe. Et le pauvre, Miles Davis, je ne parle pas péjorativement, c'est un des plus grands musiciens du XXème siècle. Mais on sait bien que Miles, ce n'est pas en tant que technicien de la trompette qui s'est distingué dans l'histoire du jazz, même s'il en jouait admirablement. Il a eu l'intelligence de très vite comprendre face à des trompettistes qui existaient déjà avant, comme on commence à parler de lui, je pense à Dizzy Gillespie.
14:51 Il a très vite compris qu'il ne pourrait pas aller plus loin dans la pyrotechnie, le phrasé, et donc il a eu l'intelligence de comprendre qu'il pouvait s'en tirer par le feeling, la sonorité, et par des phrasés inattendus. Il était le seul et le premier à faire et il a créé un nouveau monde musical qu'on appelait le cool parce qu'il est plus détendu, plus intériorisé que le bop.
15:29 Je me permets de dire aussi, le cool après le bop coïncide aussi à une hausse du niveau de vie. Une classe moyenne afro-américaine qui commence à apparaître. Et la musique cool, c'est celle qu'on entend dans les halls des grands hôtels à Las Vegas, etc. C'est pas dans le petit boui-boui de Kansas City ou de Harlem. Et donc ce côté un peu smooth de Miles, ce côté cool, côté intériorisé, ces sonorités inimitables qui font la trompette bouchée, venait à point nommé satisfaire ces nouvelles couches moyennes du monde afro-américain.
16:00 Donc, Lennie Tristano est un pianiste auquel surtout les musiciens rendent hommage. Il n'a jamais eu une très grande notoriété dans le grand public, parce que sa musique est très particulière. Il fait des solos interminables sur une partie très restreinte du piano exprès, c'est un ascétisme. Il évite les effets faciles de faire des contrastes entre les extrêmes graves et extrêmes aigus. Il joue dans les trois octaves du milieu. Alors il différencie avec une science de rythme et de l'harmonique absolument ahurissante.
16:53 Mais ici, ce n'est pas le tristano jazzifiant, même si ce serait impensable sans le jazz, ce qu'on va entendre. Ça s'appelle Requiem à l'occasion de la mort de Charlie Parker. C'est un hommage au Bird. Et ça commence comme si c'était un prélude de Schumann, du grand répertoire pianistique romantique allemand. Et ça se poursuit dans l'essence même la plus archaïque du blues. Voilà pourquoi je voulais faire entendre ce morceau Requiem Lennie Tristano.