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Ouverture : l'expérience de chacun est le trésor de tous
0:00 L'expérience de chacun est le trésor de tous. Il vient en une formule dont il a secret, toute simple, transparente, d'éclairer un des concepts hegeliens les plus difficiles.
0:30 l'universel concret. Bon sang ! Ce que je partage avec les autres, ce qui est en moi comme individu, mais que je peux partager et non pas ce qui est dans ma bulle, ce que je ne peux pas communiquer précisément. Il y a des gens qui passent des heures et des heures pour dire que l'essentiel ne communique pas. Mais taisez-vous !
1:00 Il nous fait comprendre que si nous communiquons, c'est que nous avons quelque chose de commun. Commun est écrit dans communiquer. Ah si les gens qui font profession de communication s'en rappelaient de temps en temps, le rêve du capital se conçoit tous isolés chacun, dans nos îles désertes comme les Robinsons, à se taper dessus.
1:39 Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, le prince d'Aquitaine à la tour aboli. Combien de fois je vais répéter que la seule différence entre la poésie et les mathématiques, c'est que la poésie est une science exacte, l'expérience de chacun, le trésor de tous. Donc on peut commencer.
Le hasard de la déambulation et la quête d'un logement
2:11 Bonsoir tout le monde, bonsoir chers amis, bonsoir à tous les camarades. Vous vous êtes rendu compte de plus en plus qu'on a l'air de se promener au hasard avec Nerval. C'est ce thème de hasard sur lequel j'insiste. Je rappelle tout de même que malgré les apparences, on n'est pas en littérature. Je ne fais pas une série sur l'étude de Gérard de Nerval, même si ça peut y contribuer, même si je serre le texte de très près des fois, mais c'est les enjeux philosophiques ici qui nous préoccupent, n'est-ce pas ? Or, il a l'air de se promener un peu au hasard.
2:46 Il y a une vague Nervuration, si j'osez le mot, de son récit, qui consiste à trouver un logement, ce qui n'est pas rien quand même dans la vie. Vous voyez les connotations symboliques, tout ce qui touche au logement et à la nourriture, pour ne parler que de ces deux fondamentaux, n'est-ce pas ? Comme on dit, le gîte et le couvert.
3:22 Et donc, il fait comme s'il déambulait un peu au hasard, et puis on a vu que s'il est à Saint-Germain, ce n'est pas par hasard, parce qu'on va le voir encore plus aujourd'hui, Saint-Germain est une poche à souvenir pour Nerval, il y a une espèce de réserve à réminiscence. Nous l'avons laissé sur un long développement, axé autour du thème de la voix, toujours pareil, de la voix féminine, que nous avions déjà vu dans Mignon, premièrement, première rêverie analytique, mais aussi, plus récemment, dans les réponses aux questions, la vidéo centrée autour du thème de la voix, de la voix perdue à la voix du salut, en gros, n'est-ce pas ?
4:12 En jouant sur la voix tantôt, la voix perdue VOIX, et la voix de la solution du salut VOIE, nous avons vu que cette apparente contingence, ce hasard où il a l'air de déambuler, de butiner un peu à sa fantaisie, et puis nous disons après tout, pourquoi pas, comme il écrit bien, et comme il a de l'humour, c'est toujours agréable, c'est ça, un petit peu le piège quand on est Nerval, n'est-ce pas ? On se laisse embarquer.
4:42 Vous voyez comme la langue est devin, où il est en train de nous embarquer, le mec, là. Vous voyez ? Embarquer, nous balader, nous promener, ce sont des termes qui sont redoutables d'ambivalence, souvent, n'est-ce pas ? Ce qui me fait penser, dans toute la mythologie, au personnage toujours inquiétant de celui qui aide à traverser. Vous savez ? Le nocher, le passeur. On se demande toujours, n'est-ce pas, si on ne va pas être noyé au milieu de la traversée. Cette notion de hasard apparent, déjà, le fait qu'il soit à Saint-Germain, on voit que plein de souvenirs vont se rallumer.
5:20 La dernière fois, nous avons vu à quel point un chant, non pas pour une fois féminin, mais masculin, celui de ce jeune homme qui prend une guitare, ce jeune homme d'une deuxième jeunesse, qui est déjà sur un âge de transition, un homme mûr, en fait, qui lui rappelle son père, n'est-ce pas ? Et on va voir aujourd'hui qu'il a beaucoup plus de souvenirs, de cousines, de parentés micro-régionales, à Saint-Germain même.
5:54 Mais ce qui nous fait encore plus douter du hasard de cette déambulation, c'est non pas la logique que Nerval lui impose à notre insu, c'est-à-dire, il nous cache quelque chose et il nous amène à un but bien précis, non, à son propre insu. Il aimerait bien continuer à faire le journaliste, le guide touristique, parce que ça relève un peu de tout ça. Les dernières œuvres de Nerval, le promenade et souvenirs, les filles du feu, les nuits d'octobre, dont j'ai lu un incroyable extrait, vous savez, quand il se retrouve dans cette cérémonie maçonnique à Pantin, à deux heures du matin, dans un boui-boui, un dancing au fond duquel se tient une cérémonie de banquets républicains, c'est solennel, avec des drapeaux et des tentures, scène équivalente à Saint-Germain, n'est-ce pas, mais qui se termine par le chant de ce jeune homme à la guitare.
6:51 Et puis après, de longs développements sur, exactement dans les Nuits d'octobre, comme dans Promenades et souvenirs, sur ces voix, toutes ses lignes, ses pages, même tellement qu'il y en a, où il s'efforce de caractériser le timbre vocal, n'est-ce pas, qui fait s'écrouler le hasard. Parce que dès que cette voix surgit, l'itinéraire de Nerval s'arrête et détourne de ce qu'il était en train de faire, de la recherche du logement, par exemple. Chose sérieuse. Et là, à cause d'une voix féminine entendue au fond, d'une arrière-cour, dans le fond d'un café, après avoir traversé plusieurs salles, le détourne, n'est-ce pas, de la diritta via, comme dit Dante dans la Divine Comédie, la voie droite, diritta via, ortho, orthonormé, ortho c'est droit, le contraire de sinueux, de courbe.
7:45 Je dis sinueux et courbe, parce que dans un autre texte, Nerval, pour justifier un peu ces déambulations, parce que lui, il fait des détours avec ses jambes, n'est-ce pas, au moins autant qu'il en fait dans le pitch et dans le propos, n'est-ce pas, et à un moment donné, il dit, la spirale que trace ça le caporal Trim, dans un conte, dans un récit anglais, la spirale, c'est très sinueux une spirale, la trace du caporal Trim n'était pas plus sinueuse que le parcours auquel je vous invite.
8:24 Bon, et, or, nous l'avons laissé, au moment justement, où on atteint l'acmé, le moment le plus intense, de cette fragilité psychique, qui fait que tous les thèmes de mélancolie, mais au sens clinique, pas au sens agréable, de la douceur, de la mélancolie romantique, d'un beau coucher de soleil en automne, non, la mélancolie liée toujours à des deuils, n'est-ce pas, surtout quand il voit ce jeune homme qui lui rappelle son père chantant, lui aussi, à la guitare des airs, où le père pleurait le décès de sa femme, donc de la maman de Nerval, qui n'a jamais revu, puisqu'elle l'a quitté, il avait deux ans, ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte, déjà Napoléon, Perçait sous Bonaparte, on dirait Hugo dans pas longtemps, ou plutôt à la même époque que Nerval, d'ailleurs, ils étaient jeunes France tous les deux, à la bataille d'Hernani, et donc, il y a un fond de deuil, on ne dirait pas comme ça, parce que le ton dominant, c'est un ton journalistique, en gros,
9:34 c'est pas, même s'il y a des, il est rare de voir des journalistes avoir une écriture aussi dense, et aussi en même temps aussi transparente, j'ai résumé tout cela pour dire, nous l'avons laissé au moment où, où il met fin à cette parenthèse, qui arrive près, c'est une mélancolie insoutenable, quand il cite le poème de Métastase, auquel le chant du jeune homme le fait penser, et qui sont les paroles d'un refrain que son père faisait souvent, et dont le refrain consiste à dire, « Mamma mia, per pietà ma mère par pitié, soignez, ça te plaît, que m'a fait un nom de jeune fille, n'est-ce pas ? »
10:22 et il dit, « Les yeux de mon père se remplissaient de larmes quand il les chantait. » Voyons, on l'a quitté sur une note où sa légèreté de promeneur, non pas solitaire, mais de promeneur on ne peut plus sociable, s'en fait sembler bien loin. Eh bien, écoutez, il est peut-être temps de revenir aux choses sérieuses, donc peut-être que la quête du loyer, on a commencé par là, la quête d'un logement, le vient rappeler à la réalité, parce qu'il est quand même à Saint-Germain, vous savez, il y a des patelins, où vous passez 21 heures, c'est dur de trouver un lieu qui vous accueille, on vous dit que c'est un peu tard, et là, vous imaginez à l'époque, on est quoi dans les années 50, là ?
11:02 Saint-Germain, il s'est attardé, il s'est attardé à cause des voix, des voix féminines, et du jeune homme qui chantait en s'accompagnant à la guitare. Nous avons vu l'incroyable description vestimentaire. Et nous le retrouvons donc, je vais enchaîner, parce que c'est quand même plus important la parole de Nerval que la mienne, je vais enchaîner au moment où, vous allez voir, la nuit est tombée, il prend un plaisir qu'il ne nous dissimule pas à marcher dans les rues éteintes de Saint-Germain, il va insister sur le côté hors temps de ces petites communes qui entourent Paris, c'est un voyage dans le temps, mais écoutez plutôt.
11:47 Mais on n'a toujours pas trouvé, non seulement de logement, mais où passer la nuit, la nuit du jour où on est arrivé à Saint-Germain. Vers minuit, j'allais frapper à la porte d'un hôtel, où je couchais souvent, c'est entendu autrefois, à l'époque où tout était ouvert, tout était simple. Il y a quelques années, impossible d'éveiller personne. Vers minuit, des bœufs défilaient silencieusement.
12:17 C'est l'époque, vous savez, surtout ces petites villes ne sont pas séparées de la campagne par d'interminables banlieues et des zones urbanisées, voire des centres commerciaux. Et des bœufs défilaient silencieusement et leurs conducteurs ne purent me renseigner sur les moyens de passer la nuit. Je l'imagine demandant à un garçon vacher, n'est-ce pas, où je peux passer la nuit, est-ce qu'on parle même la même langue ? En revenant sur la place du marché, je demandais au factionnaire, quelqu'un responsable de l'ordre public la nuit, s'il connaissait un hôtel où l'on put recevoir un Parisien relativement attardé.
12:56 Entrez au poste, on me dira cela, me répondit-il. Dans le poste, je rencontrais de jeunes militaires qui me disent « C'est bien difficile, on se couche ici à 10 heures. » Ce ne sont pas les horaires parisiens. La soirée commence. Mais chauffez-vous un instant. Là, je suis obligé de faire une petite parenthèse. On va reparler de Kafka. Quel rapport ! L'uniforme, la police, les juges, les gendarmes, les militaires.
Le thème de l'arrestation, de Nerval à Kafka
13:26 Vous croyez que j'extrapole ? Il y a un thème qui revient d'une manière obsessionnelle dans tous les voyages à pied de Nerval, c'est le thème de l'arrestation. Mais oui, oui, oui, il se fait arrêter dans Angélique, ceux qui ont suivi mon feuilleton sur Angélique. N'oublie pas, n'est-ce pas ? Passage alors qu'il exprime sous la forme d'humour, n'est-ce pas ? Dans Angélique, c'est à Senlis que ça se passe, n'est-ce pas ? Il devait aller vers Ermenonville et au dernier moment, il décide d'aller vers Chantilly.
13:57 Donc, c'est exactement l'inverse du récit que nous suivons, il va d'est en ouest, pas de ouest en est, mais peu importe, ne nous brouillons pas pour l'instant, nous n'en brouillons pas. On y reviendra à ce point précis, sur l'orientation de la marche. Mais, ils prennent un bol de punch dans un petit, un établissement de Senlis qui s'appelle « À l'auberge de la truite qui file ». Nerval ajoute, « Je vous prie de croire que je n'invente rien ». Je vous, c'est au lecteur, au directeur du National, au journal auquel il a envoyé ce texte, d'Angélique, dont je vous rappelle qu'il est paru en feuilleton, et on trouve encore ça dans les journaux de l'époque, dans les archives.
14:39 « Je vous prie de croire que je n'invente rien ». À l'hôtel, de quoi ? De quelle image ? De la truite qui file, peut-on ? Qu'est-ce qu'il disait, Rimbaud ? Que comprendre à ma parole ? Il faut qu'elle fuit et vole. Et là, c'est l'hôtel de la truite qui file. Alors, il dit, « Je vous prie de croire, je n'invente rien ». Mais quand on vérifie, ce n'est pas dans l'appareil critique, dans la Pléiade, par exemple, quand on vérifie comment s'appelait réellement l'hôtel qui est là, non, il ne s'appelait pas la truite qui file. Il a beau nous prier de croire et de le jurer, c'est l'hôtel de la truite qui file.
15:10 Vous voyez ? Il va y avoir des rôties de porc ou des charcuteries dans cette auberge. Toujours est-il qu'il voit arriver des gendarmes qui leur demandent leur papier. Je vous raconte une des scènes d'arrestations innombrables. Il y en a dans la nuit d'octobre. Il passe même une nuit au cachot dans la nuit d'octobre. Et là, il s'apprête à passer une nuit au poste. Vous voyez ? C'est pour ça. Il est invariant. Derrière un texte apparemment décousu ce qui ne bouge pas.
15:42 Ce qui, comme on dit souvent, psychanalyse pour l'inconscient, ce qui insiste pour se faire entendre quitte à se répéter. Encore on ne l'a pas compris la première fois. L'arrestation. Vous comprenez pourquoi je parle de Kafka ? Le procès. Surtout que dans la nuit d'octobre, dans un rêve qu'il fait au cachot, il fait un rêve où il est jugé à Paris au grand tribunal. Il dit, le genre de lieu, on a toujours l'impression qu'on va ressortir la tête coupée.
16:13 Vous voyez ? Non, c'est du sérieux. La boule, on parle d'une manière légère. Et je termine l'anecdote à Senlis, avant de continuer, celle qui se passe à Saint-Germain, donc un peu plus à l'ouest. On est en train d'aller vers l'est. Je vous rappelle que la tombe de Rousseau est à Ermenonville et que le village de sa mère était trois kilomètres avant d'arriver à Ermenonville à Mortefontaine. Et après, on dit qu'il y a du hasard dans le déplacement.
16:45 On lui répond, eh bien, messieurs, vous êtes en état d'arrestation. Nerval, qui voyageait avec un ami breton, ajoute cette notation, mon ami le breton fronçait les sourcils, ce qui aggravait la situation. Le breton, un peu comme le corse, un peu bouillant. Je lui dis, calme-toi, je voyageais en Orient, j'ai appris à parler avec des pachas et même des pachas. Déjà, je sais comment on parle aux autorités. Monsieur le commissaire, dis-je, car il faut toujours donner son titre aux autorités, là je cite le texte mot pour mot, j'essaye de repérer des endroits où a vécu l'abbé de Bucquoy.
17:23 J'ai quand même quelques parents dans la province. Oui, vous n'avez pas de papier. C'est juste. Maintenant, pensez-vous que les malfaiteurs iraient prendre un bol de punch dans un café peuplé de gendarmes ? À quoi répond le... le militaire ? C'est peut-être un moyen de se déguiser mieux. Nerval ajoute, vous voyez, l'humour continue, je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit Alors, je lui dis, écoutez, je prépare ce qu'on appellerait des repérages pour le cinéma pour un texte que j'écris. Le visage du commissaire s'éclaircit.
17:53 Ah, vous êtes écrivain ! Moi aussi, monsieur, j'ai écrit une tragédie dans mon adolescence et Nerval dit un péril succédait à un autre. Le commissaire nous invitait chez lui pour nous lire sa tragédie. Vous voyez, ça finit un peu happy end. Il y a toujours cette menace de l'arrestation jusqu'à la nuit d'octobre où je vous dis, il ne passe pas une nuit au cachot. Il n'est délivré que parce qu'il a des relations qu'il a fait valoir. Et bien là, je reprends la suite de mon texte. On vient de lui dire trouver un hôtel ouvert.
18:24 C'est bien difficile. On se couche ici à 10 heures mais chauffez-vous un instant. Car on est au début de l'automne. Retenez bien tout ça. Au déclin de l'année. Au crépuscule de l'année. On jeta du bois dans le poêle. On commence à faire frisquer surtout la nuit. Je me mets à causer de l'Afrique et de l'Asie. Essayez d'imaginer la scène. N'est-ce pas ? Une salle de garde avec des militaires qui campent là. Au sens propre, il y a des lits de camp. Et Nerval, qui pour les remercier, lui parle.
18:56 Il revient de son voyage en Orient. Quand on dit l'Afrique, c'est l'Afrique du Nord. De l'Afrique et de l'Asie. Et l'Asie, c'est le Liban. Il ne faut pas aller chercher loin. Un tout petit peu l'Istanbul, la Turquie. Cela les intéressait tellement que l'on réveillait pour m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Vous imaginez la scène. On réveille. Les autres partenaires. Le gars, il était allé en Afrique. C'était le rêve de tout bidasse de l'époque. D'aller aux colonies avec une solde qui était plus confortable. C'est la Corse qui vous parle. beaucoup de Corses se sont tirés de la misère corse et des vendettats ou des deux quand il fallait fuir loin en allant dans l'Empire colonial.
19:33 Avec un uniforme soit de douanier soit le plus souvent de fusiliers marins. Et marsouins comme on dit. Ce n'est pas l'infanterie de marine préférée. Donc, ça fait rêver les jeunes militaires cantonnés à Saint-Germain-en-Laye. Cela les intéressait tellement que l'on réveillait pour m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des chansons arabes et grecques. Mais est-ce que vous imaginez la scène avec vos oreilles ?
20:04 Vous n'avez jamais une Nerval en 1850 ? Il n'y avait pas une migration importante comme elle existe depuis quelques années. Et voilà quelqu'un qui leur chante en arabe des mélopées comme l'appel du muezzin. C'est extraordinaire. En arabe, Nerval est un champion des langues on dirait aujourd'hui. Je me vis conduit à chanter des chansons arabes et grecques car la société chantante, celle qu'on a vue la dernière fois, m'avait mis dans cette disposition.
20:35 Vers 2h, 2h du matin, un des soldats me dit « Vous avez bien couché sous la tente. Si vous voulez, prenez une place sur le lit de camp. » Ça y est, il a trouvé un gîte. Il était hébergé par les soldats qui dans le château de Saint-Germain, dans le poste de garde qui est logé dans le château où l'on fait des travaux, sont cantonnés là. J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour, vous voyez, et remerciant ces braves soldats ainsi que le sergent tout à fait radouci, je m'en allais faire un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du soleil levant.
Les grands déplacements de Nerval vont vers l'est
21:09 Donc, toute mélancolie semble chasser cette mélancolie qu'il avait atteinte en écoutant les voix au fond du café. Sauf que, regardez, je le disais tout à l'heure, mes jeunes années me reviennent. Il y a de moins en moins de hasard. Et l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses passées. Et là, tout d'un coup, une précision et un aveu. Saint-Germain, Senlis et Dammartin Regardez sur la carte, quand vous aurez le temps. Regardez sur Google Maps, je ne sais pas où vous voulez.
21:41 Saint-Germain, Senlis et Dammartin. La triade va de plus en plus à l'est. On a remarqué que tous les grands déplacements de Nerval, ça c'est les petits en Ile-de-France, mais le voyage en Orient, les voyages en Allemagne, en Autriche, à Vienne, les amours de Vienne, etc., se font vers l'est en sens inverse de la marche du soleil, du temps, de ce qui marque le temps. ça compte que sa mère est enterrée loin à l'est, là-bas, dans la froide, Silesie, comme il dit.
22:14 Le territoire qui maintenant est en Pologne et qui faisait partie des pays dominés par le Reich à l'époque, n'est-ce pas ? Saint-Germain, Senlis et Dammartin sont les trois villes qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers. Tiens ! La mémoire, alors qu'on pensait que c'est la quête d'un logement qui l'avait amenée là. La mémoire de vieux parents morts, de nouveau, l'ombre du deuil se profile sur le texte. La mémoire de vieux parents morts, ça reste pour l'instant assez vague et assez diffuse, ce n'est pas centré sur un personnage, ce n'est pas encore la mort ou la morte, se rattache, mélancoliquement à la pensée de quoi ?
22:56 Tout le contraire du deuil de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poète et dont il a des souvenirs d'adolescence ou dont les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur. Nous voilà à l'abri, on a enfin un gîte. Bon, allez, j'ai dormi fort bien, je reprends le texte, jusqu'au point du jour et remerciant ces braves soldats ainsi que le sergent tout à fait radouci, je m'en allais faire un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du soleil levant.
23:27 J'ai appris le style, parce que ça devient lyrique les splendeurs du soleil levant, ce n'est pas le style journalistique, en écrivant des lettres de tendresse ou d'amitié. Et quand je relis celles qui ont été conservées, pour un grand voyageur comme lui, c'est dur de conserver tout ça, j'y retrouve fortement tracé l'empreinte de mes lectures d'alors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Senancour. Bon, c'est quelqu'un qui est de la génération romantique, ceux qui sont nés dans les années 1810, après 1812, 1813, peu importe.
24:05 Wagner et Verdi sont nés tous les deux en 1813. Donc, les générations d'avant, c'est donc d'avant la révolution française, c'était des gens du siècle des Lumières, Diderot, Rousseau et Senancour, dont je parle souvent dans mes autres interventions, qui est sans doute celui qui a le mieux caractérisé ce qu'on va appeler le mal du siècle, avec une lucidité clinique qui est aiguisée comme chez aucun autre écrivain qui a un style admirable en plus, qui est moins connu, qui a fait une œuvre unique qui s'appelle Obermann, que vous trouvez en folio, par exemple, et que je vous recommande un roman par lettre, c'est une merveille.
24:48 Ce que je viens de dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrits les pages suivantes et de nouveau, un tic typiquement nervalien, il est probablement de se justifier de changer de ton. Ça veut dire qu'il sent qu'il s'est trahi. Il avait commencé léger, vous savez, quand on lui sert la bière au fond duquel il y a des cloportes et des petits crustacés et qu'il dit aux garçons, « Garçon, il est possible que j'aime les cloportes, mais enfin, la prochaine fois, j'aimerais qu'on les servie à part. » On rigole.
Partir c'est mourir un peu : souvenir, voyage et deuil
25:19 Et puis là, vous voyez, il y a les images de deuil ou de souvenir. Le souvenir est toujours un deuil parce que ça fait penser à des époques qui ne sont plus. comme le voyage. Nous voyageons, promenades et souvenirs de bon sens. On comprend pour la première fois que c'est lié. Vous le savez, la langue le dit, partir, c'est mourir un peu. J'avais un ami italien qui m'avait dit que c'est pareil en italien. Partir è un po' morire.
25:49 Partir, c'est un peu mourir. C'est exactement pareil. La mort, c'est le grand voyage. Comment se terminent toutes les fleurs du mal ? Le livre qui a le plus contribué à la mutation de la littérature au XIXe siècle, fait par un contemporain Nerval, par Baudelaire, bien sûr, comment se terminent tous ces chapitres, Spleen et idéal, Fleurs du mal, Tableaux parisiens, ça se termine par la mort et à la fin, il y a la mort des amants et la mort...
26:20 Et puis, il y a un qui s'appelle à la fin Le voyage qui se termine par « Ô mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre. » Ce pays, ce pays, c'est le monde qui nous entoure, la réalité, tout ce qui s'oppose aux rêves, à la rêverie. Ce pays nous ennuie « ô mort, appareillons, si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre. » Ah oui, ça vous étonne, surtout dans notre époque écologique, quoi de plus beau, je ne dirai jamais rien contre le monde qui nous entoure, je vous rassure.
26:52 Mais enfin, « amer savoir, celui qu'on tire du voyage, comme dit Baudelaire qui en savait un rayon. Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, nos cœurs que tu connais restent le monde intérieur sont remplis de rayons. Verse-nous ton poison. » C'est la chute de toute le fleur du mal, donc je termine. « Verse-nous ton poison, du jour à la mort, pour qu'il nous réconforte. » Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, plonger au fond du gouffre, enfer ou ciel, qu'importe, au fond de l'inconnu, le mot est souligné en italique, pour trouver du nouveau.
27:31 Du nouveau, souligné italique, dernier mot, des fleurs du mal, du nouveau. Hugo disait à Baudelaire, « Vous avez créé un frisson nouveau. » Je tenais à montrer cet isomorphisme, si vous parlez d'une manière un peu plus formelle, un peu plus savante. Ça veut dire cette analogie de structure, d'isomorphisme, entre le voyage dans le temps, le souvenir, le voyage dans l'espace, la balade à pied, de temps en train, en omnibus, mais le plus souvent à pied.
28:07 Et donc, qui ne peut être qu'à la fin, source d'occasion de deuil, surtout quand les souvenirs reviennent. Mais, comme il, Nerval a énormément de pudeur, ce n'est pas le genre à s'étaler, il redoute, qu'on s'aperçoive, qu'il change de ton. Et surtout, surtout, il a déjà connu des internements, des crises de folie. Il en veut beaucoup à deux personnages, à Jules Janin et à son vieux compagnon, Alexandre Dumas, qui avait été complice, qui ont fait comme si, Nerval, c'était fini.
28:40 L'un a dit qu'on n'avait plus de nouvelles, il devait être mort dans ses voyages. Et quant à Dumas, il avait dit, il a perdu la raison, notre gentil Gérard. C'est dommage, c'était quelqu'un de si gentil, de si sympathique, c'est terrible. Quand vous revenez à la santé, vous faites une carrière littéraire, il le dit dans une lettre, je ne pourrais même plus me marier, je ne pourrais pas. Il y fait allusion, alors pour le public, pas dans une lettre cette fois, dans la préface des Filles du feu, lorsqu'il dit à Dumas, car c'est dédicacé à Alexandre Dumas, cette préface.
29:12 Et ça commence comme ceci, cette préface. « Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme je vais dédier Lorely à Jules Janin, celui qui avait dit qu'il était mort. Il y a quelques années, on m'avait cru mort. Il avait écrit ma biographie. Il y a quelques semaines, on m'a cru fou. Et vous avez, écoutez bien, parce que c'est rare qu'un fou parle avec un tel contrôle. Et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes les plus charmantes à l'épitaphe de mon esprit.
29:45 Voilà bien de la gloire qui m'a été chue en avancement d'hoirie, H-O-I-R-I-E, c'est un terme juridique. Je touche un salaire en avance, en avancement d'hoirie. Je dois prier le public de rabattre de tant d'éloge. Je ne suis pas mort. Accorder à mes cendres, voilà pour sa mort. Ou, et là, il va parler de sa folie, au vague contenu de cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune, à l'imitation d'Astolphe, un roman, un héros des romans d'Arioste, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habitué de la pensée.
30:24 Là, Nerval est conscient tout d'un coup qu'il a créé un genre nouveau, où l'irrationnel, et la folie. Ce n'est pas ? font partie intégrante de la littérature de l'instant, ce n'est pas qu'on les exprime d'une manière adéquate. Voilà, c'est le tout début de la préface, je vous saute quelques pages, et la chute est admirable, puisqu'il avait fait suivre « Les filles du feu » des sonnets, des chimères, de ses plus beaux poèmes. Éluard disait qu'on trouvait dans les chimères sans doute les plus beaux vers de la langue française.
30:56 Vous voyez, Éluard, au XXe siècle, elle appartient au courant surréaliste, Éluard. Et à la fin, il dit ceci, « Et puisque vous avez eu l'imprudence de citer, sous-entendu dans votre article, un de ses sonnets composés dans un état de rêverie supernaturaliste, comme disent les Allemands, le mot surréaliste n'existait pas. Je trouve celui-là bien mieux approprié. Et puisque vous avez eu l'imprudence de citer un de ses sonnets composés dans un état de rêverie supernaturaliste, comme disent les Allemands, supranaturel, surnaturel, vous les trouverez tous à la fin du volume.
31:36 Mais comme il sait qu'il n'y comprendra pas grand-chose, Dumas, il ajoute, « Vous verrez, ils ne sont guère plus obscurs alors qu'on pense qu'il va dire, je ne sais pas moi, que des romans champêtres. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique de Hegel. » Personne ne parlait de Hegel en ce moment. « Ou les mémorables de Swedenborg, un mystique suédois. et perdrait de leur charme. » Il parle de ses poèmes et perdrait de leur charme. Leur charme. À être expliqué, si la chose était possible, « Concédez-moi du moins le mérite de l'expression. »
32:14 Profitez de la forme de la musicalité. « Concédez-moi du moins le mérite de l'expression. » « La seule folie qui me restera sera probablement de me croire poète. » C'est à la critique de m'en guérir. Point final. Je suis allé jusqu'au bout pour vous dire l'incroyable contrôle. Si jamais fou, fut sage, c'est bien dans ses lignes. Une sagesse, d'un recul et d'une lucidité. Au point que son médecin, l'admirable docteur Blanche, à l'époque, vous n'étiez pas fou dans un établissement en entrant, vous étiez sûr de l'être en sortant avec les alternances de bains bouillants et glacés, les électrochocs, c'est épouvantable.
32:56 Et là, c'est un médecin à qui nous devons des textes pour Aurélia puisqu'il avait dit à Nerval « Si vous pouvez mettre, il avait vu qu'il avait affaire avec quelqu'un avec qui on peut parler, si vous pouvez mettre vos visions par écrit, ça peut vous soulager. » Il y a des textes, on les doit comme ça, grâce à ce conseil. Eh bien, donc, vous voyez, Nerval redoute cette réputation que des amis apparemment bien intentionnés « Mon Dieu, protégez-moi de mes amis, mes ennemis, je m'en charge, n'est-ce pas ? »
33:27 sont en train de lui faire « Qui va prêter attention au propos d'un dément, d'un fou ? » C'est comme une mort psychique, une mort sociale. Donc, il a la hantise, chaque fois, vous voyez, que le ton change et d'autant que c'est écrit dans les années 1850 « Les filles du feu Promenades et souvenirs ». C'est-à-dire, je l'ai déjà dit dans mon parcours sur Angélique auquel je vous renvoie dans nos vidéos, Angélique de Nerval, mais les années 50, c'est le moment où la littérature est en train de laisser tomber le romantisme.
34:04 Donc, à l'époque de Lamartine ou du jeune Hugo, être mélancolique, c'était dans l'air du temps. Maintenant, c'est le réalisme qui est remplacé pour faire des chefs-d'œuvre. C'est un balzac. Le réalisme, ce n'est pas réducteur. Le balzac, ce n'est pas un appareil photo plus un magnétophone plus une caméra. Je veux dire, il ne se contente pas d'avoir de la vue, c'est un visionnaire. Mais on n'est pas là pour parler de Balzac, que Nerval aimait beaucoup, d'ailleurs. Il disait qu'il est mort honoré, comme dit son prénom, dans une lettre à son père.
34:36 Et le réalisme, les Parnassiens, en poésie, qui réagissent contre le romantique en faisant des vers d'artisans, un petit peu, dont on a dit souvent, malgré leur admirable qualité formelle, il était un peu froid, marmoréen, froid comme du marbre, marmor, vous voyez. Donc, là, ces espèces de retours dans le passé, vers la génération romantique, sont en plus à contre-temps. Et c'est pourquoi, je vous citerai tout à l'heure un texte qui commence par « C'est le jour des morts, l'automne. »
35:09 C'est pour ça que j'ai marqué le coup tout à l'heure. C'est pour le novembre, non ? « C'est le jour des morts que je vous écris. Pardon de ces idées mélancoliques. » Comment peut-on éprouver le besoin de demander pardon qu'on soit un peu mélancolique le jour des morts ? Voilà, je tenais à la commenter un peu longuement. Ce besoin de s'expliquer, n'est-ce pas ? Il commence par dire « Je reprends maintenant et j'enchaîne. J'ai appris le style, donc il parle de son écriture, en écrivant des lettres de tendresse ou d'amitié.
35:43 Et quand je relis celles qui ont été conservées, j'y retrouve fortement tracé l'empreinte de mes lectures d'alors, surtout de Diderot, de Rousseau, c'est-à-dire l'époque du réveil de la sensibilité au siècle des Lumières et de Senancour, dans l'ordre croissant, n'est-ce pas, de plus en plus romantique. Ce que je viens de dire, expliquera le sentiment dans lequel ont été écrits des pages suivantes. On ne les a pas encore lues, mais ça laisse entendre qu'il doit s'en passer, que ça va d'abord être beaucoup plus subjectif, moins journalistique, il va même parler de ce qui est autour et plus de lui.
36:14 « Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers beaux jours d'automne. Je m'établis à l'Ange-Gardien, l'hôtel, et dans les intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs. » Il faut qu'on arrive à la moitié de son court récit pour justifier le titre « Promenade et souvenirs ». J'ai tracé quelques souvenirs que je n'ose intituler « Mémoires » et pourquoi, vous allez voir, des fois il va très vite ou des fois il s'attarde sur un détail, et qui seraient plutôt conçus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques Bon sang.
36:49 Et on ne sait pas encore qu'on va aller droit vers Ermenonville où il y a la tombe de Rousseau. Je les terminerai, ces mémoires-là, je les terminerai dans le pays même où j'ai été élevé. Là maintenant il commence à tout dire et où il est mort. Et là commence, pour la première fois, on a remarqué tous les biographes de Nerval qu'il a mis beaucoup de temps à parler de lui avec beaucoup de pudeur de ce qui est personnel, je veux dire.
37:19 Et ça commence comme ceci, un titre, Juvenilia. Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, donc de nouveau on nous fait croire que tout ça se passe au hasard, que je ne m'étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance. Excusez-moi, je rebondis sur le hasard, nous sommes en philosophie. Deux références. Rien à voir l'une et l'autre. Comme ça, il y a des tas de gens différents qui n'aiment pas que je dise du mal de Heidegger ou ceux qui aiment bien que je...
Le hasard selon Leibniz et Freud
37:49 que je rappelle, n'est-ce pas, non pas son passé, mais son ignoble futur de l'après-guerre, n'est-ce pas, persiste et signe. Je vais citer Leibniz et Freud, un des plus profonds, des métaphysiciens idéalistes, n'est-ce pas, et profondément religieux à la philosophie, sans que ça contredise la rationalité, bien sûr, c'est un des plus grands mathématiciens de tous les temps.
38:19 Et Freud, à propos du hasard, je ne perds pas mon fil, Leibniz disait, avec ma plume, je fais des points, c'est des vraies plumes d'oie, je fais des points sur la page, comme ça, en rêvassant. Eh bien, je vous fiche mon billet, dit Leibniz, il ne dit pas comme ça. Il dit, je suis certain qu'il doit y avoir des équations qui permettent de conserver une courbe qui repasserait tous ces points dans l'ordre où je les ai faits, apparemment comme ça, en rêvassant au hasard.
38:52 De l'ordre, là où il ne semble pas y en avoir, de la nécessité, là où on parle de hasard, le hasard et la nécessité. Bon sang. Les enjeux qui se présentent ici, on dirait que c'est une ruse, ce n'est pas de la nécessité de faire croire qu'on est au hasard pour mieux montrer à quel point elle nous rattrape. Et quant à Freud, il dit, demandez à quelqu'un de prendre un chiffre au hasard et regardez bien et analysez ce chiffre. Vous aurez des surprises. On pense qu'on le prend au hasard comme ça.
39:23 Bon. Je continue. Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie que je ne m'étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance. Voilà qu'on retourne vraiment aux origines. C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde ? Mais tout le monde n'a pas l'occasion de raconter son histoire. Regardez les précautions qu'il prend avant de parler de lui comme il justifie qu'il parle de lui. Et si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal. Et là, cette belle phrase, l'expérience de chacun est le trésor de tous.
L'expérience de chacun est le trésor de tous : l'universel concret
39:57 Ah non, si c'était pour parler que de ce qui m'est intime et personnel et qui n'arrivait qu'à moi, ce serait oiseux. Bon, il n'est pas philosophe, mais quand même ! Il nous fait comprendre que si nous communiquons, c'est que nous avons quelque chose de commun. Commun est écrit dans communiquer. Ah si les gens qui font profession de communication s'en rappelaient de temps en temps. la communication serait à la hauteur du programme qui énonce ce mot. N'est-ce pas ?
40:28 Il y a la langue française entre vous et moi qui est commune pour l'instant. Sinon, on ne pourrait même pas communiquer s'il n'y avait rien de commun. Si on était chacun dans une bulle et je suis poli maintenant, on dit chacun dans ce que vous imaginez. N'est-ce pas ? Le rêve du capital, c'est qu'on soit tous isolés chacun dans nos îles désertes comme des Robinson. N'est-ce pas ? À se taper dessus. C'est un peu ce que j'entends de plus en plus dans la société civile qui nous environne. Surtout depuis la disparition du marxisme, des théories progressistes.
40:58 Et il y a même du progrès social de coup puisque pour l'instant on est plutôt en train de détruire les acquis sociaux. Ce n'est pas que de continuer à les faire progresser. Jusqu'à les appeler des privilèges. Le privilège des privilèges. C'était de naissance. On a fait la révolution contre les privilèges de naissance. Les acquis sociaux ce n'est pas des privilèges de naissance. Ça a été acquis de haute lutte. Il y a eu des morts. Quel ignominie ! Donc je m'attarde un peu parce qu'il dit l'expérience de chacun est le trésor de tous.
41:30 Il vient en une formule dont il a secret toute simple, transparente, déclaré un des concepts hégéliens les plus difficiles. L'universel concret. Je continue à faire de la philosophie. On est là pour ça. Ou bien on a dans la logique traditionnelle depuis Aristote. Le particulier concret, n'est-ce pas ? Non pas le piano en général. On ne joue pas sur un piano en général mais sur un piano en particulier qui est accordé de telle façon et qui a tel son et telle dimension, etc. Je ne serre pas la main de l'homme en général mais d'un homme bien individuel et unique.
42:03 Je ne serre pas la main à l'homme avec un grand H. Donc, il y a le particulier qui est concret et l'universel. La notion d'homme est plus abstraite que celle de français. Celle de français est plus abstraite que celle de breton ou d'alsacien ou de corse et celle de breton ou de corse est plus concrète que celle de bastiais et ainsi de suite. Après, bastiais, bastiaise, homme et breton, femme, on peut continuer. Plus il y a de détermination, plus on se rapproche de l'individu. Pardon pour cette petite fiche technique que j'ai l'air d'improviser.
42:34 Vous imaginez bien que ce n'est pas improvisé. Je l'enseignais souvent en terminale parce que c'est du fondamental et qui faisait à Aristote cette formule une profondeur insondable dans sa simplicité apparente. Il n'y a de connaissance que du général universel et d'existence que de l'individu. Il n'y a de connaissance que du général. C'est quoi mon chat du point de vue zoologique ? Mon chat, il appartient à l'espèce chat, à la famille des félins, dans le genre des mammifères.
43:07 Oui, je le classe dans les choses de plus en plus générales. Connaître, c'est classer dans quelque chose qui dépasse ce cas particulier qui est mon chat qui, au niveau individuel, il n'y a même plus de quoi le nommer. Il n'est pas seulement chat, le mien s'appelle Bintou. C'est assez affectueux, c'est parce que c'est un prénom africain et que c'est un chat qui est noir du bout du museau au bout de la queue. Donc, ce n'est pas très politiquement correct, je ne sais pas, mais les premiers qui en rigolent, ce sont mes amis africains. C'est un prénom d'origine de Guinée, surtout.
43:37 Donc, il faut un nom propre. On vous l'a appris, ça, à la grammaire, à l'école primaire. Ce qui s'oppose à un nom propre c'est le nom commun. Voyez, il n'y a de connaissance que du général et d'existence que de l'individu. Prenez ces deux phrases et dites la même chose mais à l'envers. Ça, on obtiendra. L'individu est inconnaissable et le général n'existe pas.
44:07 Seul l'individu existe et seul le général est connaissable. Donc, le général n'existe pas parce que c'est le contraire de l'individu. L'homme, en général, n'existe pas. Le piano, en général, non plus. C'est ce piano qui existe, n'est-ce pas ? Je ne suis pas très... et quand il est individu, il existe, lui, il existe, mais il y a trop de détermination, trop concret.
44:38 Oui, je vous ai dit, homme, européen, français, alsacien, masculin, féminin, alsacien de Strasbourg et non pas de Colmar. à la fin, quand on arrive à l'individu, il y a une infinité d'attributs et qui changent tout le temps. Non, je ne m'excuserai pas comme fait Nerval de cette parenthèse abstraite parce que c'est important. L'expérience de chacun est le trésor de tous. Synthèse du particulier, l'universel.
45:09 Un scandale de Hegel, c'est de parler non pas d'un côté, comme on disait jusqu'à lui, du général, l'universel abstrait qui n'existe pas. Les choses importantes pour comprendre mais qui n'existent pas. Et de l'individu concret, du particulier concret, mais de parler de l'universel concret. Bon sang ! Ce que je partage avec les autres. Ce qui est en moi comme individu mais que je peux partager et non pas ce qui est dans ma bulle, ce que je ne peux pas communiquer précisément.
45:45 Il y a des gens qui passent des heures et des heures pour dire que l'essentiel ne communique pas. « Taisez-vous ! » C'est comme les sceptiques qui disent que la vérité, jamais le langage peut l'atteindre, etc. dit notre pensée. Alors pourquoi qu'il fasse comme Cratyle un des rares sceptiques cohérent ? Je respecte lui parce qu'il montrait les choses du doigt, il la bouclait. C'est Aristote qui rapporte ça. Donc, et si chacun le faisait de raconter son histoire, il n'y aurait pas grand mal l'expérience de chacun, le trésor de tous. Donc, on peut commencer.
Le cheval échappé en 1770
46:16 Ça commence comme un conte. Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne. Retenez, la rivière et le bord. Vous allez voir pourquoi, vous ne regretterez pas. Quel charme l'attirait sur ces bords redoutés. Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne et disparut bientôt entre les halliers. Il gagna la région sombre le cheval des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne.
46:47 Je le dis pour la topologie, ceux qui ne sont pas familiers de ces lieux, Compiègne est la plus grande forêt d'Île-de-France au nord de Paris comme Fontainebleau et la plus grande au sud. C'est des forêts symétriques d'ailleurs. Compiègne est à peu près vers 80 km au nord de Paris Ermenonville la moitié. Donc, pour revenir au pays vers lequel nous nous dirigeons là, Senlis, de Mortefontaine à Ermenonville, il faut descendre un peu au sud.
47:18 Voilà. Il gagna la région sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers 1770. L'année où est né Beethoven, l'année où est né Hölderlin et l'année où est né Hegel. Il y a des millésimes comme ça, quand même. Napoléon, qu'on en pense ce qu'on veut, mais je veux dire, on ne peut pas dire qu'il n'a pas eu peu d'importance dans le devenir de cette époque et même de ce qui a suivi jusqu'à aujourd'hui, voir le code civil et les gens passent et les grandes écoles et la Banque de France.
47:50 Napoléon est né en 69. Tout ça, c'est la génération, sinon je ne m'arrêterai pas, de ceux qui avaient 20 ans à la prise à la Bastille. cela se passait vers 1770. Dans l'ancien régime, un ancien régime lourd de changements qui s'annonce bientôt. Ce n'est pas un accident rare, reprend Gérard, qu'un cheval échappé à travers une forêt. Et cependant, je n'ai guère d'autres titres à l'existence. Cela est probable, du moins, si l'on croit ce qu'Hoffmann appelait l'enchaînement des choses.
48:22 De nouveau, une petite réflexion indirecte sur le hasard. Ça, ils sont multipliés. Le grand-père rêvassait au bord de la rivière, au bord de l'Oise et le cheval a profité pour prendre la clé des champs et même des bois. Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie de son père. A l'époque, c'était comme si vous preniez la voiture et vous froissez des tôles. Ou vous la faites voler. Pire, vous dites à votre père « Je n'ai plus ta voiture. » Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie de son père.
Le bord de l'eau, le père hostile, Mortefontaine
48:54 Puis, il s'était assis sur le bord de la rivière rêvant à je ne sais quoi. Mais avant de se chercher des ancêtres, c'est déjà une tradition de rêveur au bord de l'eau. Retenez que c'est au bord de l'eau. Comme la cinquième promenade de Rousseau, le flux, le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâchement mon oreille et mes yeux, supplé au mouvement interne que la rêverie éteignait en moi et suffisait pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.
49:30 On reparlera de l'eau comme on a parlé des filles du Rhin quand on étudiait le Rhin. Rêvant à je ne sais quoi pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvaisis, l'eau verdissait et chatoyait l'eau, c'est insipide, vous prenez un verre d'eau transparent, ni saveur, ni couleur, ni odeur. Non, non, ça c'est de l'eau à la Gauguin ou à la Van Gogh. Beaucoup de couleurs dans ces eaux-là. L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres.
50:01 des bandes violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qu'il avait amené. En vain, il le chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme. Il était d'un naturel silencieux. Il évita les rencontres, monta à sa chambre et s'endormit. Je vais assez vite puisque ça c'est clair. Il s'endormit, comptant sur la providence et sur l'instinct de l'animal qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.
50:31 C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père, descendu de sa chambre, il rencontra dans la cour son père qui se promenait à grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie. Silencieux comme son fils et mal barré, il n'avait pas demandé quel était le coupable. Il le reconnut en le voyant devant lui. Je ne sais ce qui se passa. La mémoire se trouble. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père.
51:04 On a remarqué que la figure du père est toujours assez hostile et peu favorable aux personnages principaux dans les textes. de Nerval. On le verra plus quand on parlera des chansons du père qui va enfermer sa fille dans la tour parce qu'elle ne veut pas renoncer à son amour. J'aimerais mieux être enfermé dans la tour mon père que de renoncer à l'amour. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père.
51:35 Il monta à sa chambre, fit un paquet de quelques habits et à travers la forêt de Compiègne, il gagna, on y va vers le sud, un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis. C'est-à-dire entre la tombe de Rousseau et Senlis, il y a le village maternel qui ne nomme pas le nom maléfique de Mortefontaine Je rappelle que la Fontaine, ça connote quoi ? Le contraire du mortifère, de la mort. La Fontaine, c'est ce qui abreuve, c'est ce qui « laben »
52:06 comme on dit en allemand, « lèvres ». C'est ce qui sauve de la sécheresse, de la mort de soi, du dessèchement physique et moral. N'est-ce pas ? Le miracle de l'eau s'est accompli. Et voilà qu'on parle de Mortefontaine. La mort est à la source. Bon sang ! La Fontaine tarie ! À quoi bon de remonter à la source si c'est pour apprendre cette nouvelle ? On avait vu ça quand on avait parlé de l'amnésie, de l'anamnèse.
Le sujet négatif et l'oncle maternel bénéfique
52:39 Pourquoi poursuivre l'anamnèse, remonter loin dans notre passé ? Comme on peut faire soit quand on construit sa généalogie, c'est très à la mode avec les ordinateurs, soit quand on fait une analyse, par exemple, à quoi bon remonter dans le passé ? Si c'est pour buter tout d'un coup sur les plus redoutables vérités. Je le dis pour je ne sais plus là quels d'entre vous c'était une dame, une jeune femme, je ne sais pas, mais je connais son prénom qui avait dit j'ai du mal à saisir cette notion de sujet négatif.
53:12 Vous en avez un exemple. Le même sujet veut à la fois se rappeler et en même temps une force en lui qui ne va pas trop loin dans la mémoire. Vous voyez ? Voilà un exemple. La contradiction à l'intérieur même du sujet. Pas la contradiction entre la France et l'Angleterre, la guerre de Cent Ans, pas entre la gauche et la droite, le haut et le bas, mais la contradiction dans l'identité. Poussant, dans le même. Donc, il fit un paquet de quelques habits à travers la forêt de Compiègne. Il gagnait un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis près des étangs et les rivières qui coulent le temps qui passe et puis il y a les étangs.
53:50 L'eau morte, les étangs de Châalis, vieille résidence carlovingienne. là vivait un de ses oncles qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du XVIIe siècle. Bon, tantôt il dit XVIIe, tantôt il dit XVIIIe selon les œuvres. Cet oncle maternel jouait un rôle très important mais je ne vais pas vous parler de tout en même temps. Il habitait, l'oncle, un ancien pavillon de chasse, donc un oncle maternel qui jouait un très grand rôle dans les rêves de Nerval, un rôle bénéfique, je vous le dis comme ça, si quand même.
54:20 En anthropologie, on est bien loin de Nerval, c'est-à-dire en étudiant soit les indiens d'Amazonie, soit les pygmées, soit les mélanésiens d'Océanie, on s'aperçoit que l'oncle maternel a toujours un rôle privilégié dans la relation de parenté. C'est celui qui est plutôt toujours bénéfique. Le frère de la mère. Là vivait un de ses oncle qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du XVIIIe siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse, aujourd'hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois.
54:53 Comme si dans ses souvenirs, un va se trouver tout d'un coup des racines presque aristocratiques, mais vous voyez, en tout cas, le lieu l'est. Ce n'est pas l'abbaye de Châalis, l'abbaye carlovingienne, la vieille résidence carlovingienne, les apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu'on appelle les bosquets, c'est les petits bois, les halliers, était situé sur l'emplacement d'un ancien camp romain, on remonte de plus en plus loin, et a conservé le nom du Xe des Césars. Bon sang, mais c'est qui le Xe des Césars ?
55:25 Le Xe empereur ? Bon sang ! Mais oui, ceux qui sont historiens parmi vous l'ont déjà deviné, c'est Nerva. Gérard de Nerval. Ce n'est pas son nom, vous savez, en état civil, c'est Gérard Labrunie. A son nom, ça c'est sûr qu'il n'a pas choisi au hasard. C'est surdéterminé, ne me faites pas dire que j'ai trouvé le secret du nom de Nerval. Pourquoi Nerval ? C'est une des déterminations chez Nerval. Si il y a un tiroir, il y en a 50 qui suivent.
55:55 Ça veut dire aussi Nerval, le Val noir, Nero c'est noir en italien, n'est-ce pas ? Je suis le ténébreux, le veuf l'inconsolé, le veuf de sa mère. À deux ans, elle s'en va. Donc, disons de naissance pratiquement, il n'a jamais connu. Je vous dis ça, je me permets de faire des apartés. Parce que vous dites, vous voyez, tu interprètes alors que tu dis que tu n'aimes pas l'interprétation. Non, c'est parce qu'on a enfin affaire au texte pour la première fois, il va parler de sa mère. Très discrètement. On n'est pas encore là. Je répète, le champ voisin entouré de halliers, voisin de la maison maternelle, qu'on appelle les Bosquets, était situé sur l'emplacement d'un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des Césars.
56:33 Nerval ne le nomme pas. Je ne sais pas. Mais il souffre sa pudeur. Et aussi comme il dissimule tout ce qu'il peut y avoir de personnel au lecteur. On y récolte du seigle. C'est pauvre encore, ce n'est pas le blé. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granites et de bruyères. Quelquefois, on y a rencontré en traçant des pots étrusques. Et l'étrusque, c'est avant les Romains. Vous voyez, ça devient un peu fantastique de remonter dans le temps. Des médailles dans les brumes nordiques du Valois avec les étangs.
57:06 On est bien loin de ces civilisations méditerranéennes. Mais c'est vrai qu'ils sont venus jusque-là. Il y avait un commerce de l'ambre avec les îles britanniques. De toute façon, dans l'ordre symbolique, il y a une coloration fantastique. Quelquefois, on y a rencontré en traçant des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées, des images informes de dieux celtiques, encore plus anciens. Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, on dirait une scène presque biblique, vous voyez, comme Abraham, comme Moïse est reçu par Jéthro dans la tente, vous voyez, dans le désert.
57:42 Il aide à s'occuper des troupeaux et fut récompensé patriarcalement, vous voyez, en épousant sa cousine. Donc, il s'agit de son grand-père. Donc, il s'agit du père de sa mère. Je ne sais pas au juste l'époque de leur mariage, mais comme il se maria avec l'épée, comme aussi ma mère reçut le nom de Marie-Antoinette, avec celui de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la révolution.
La mère morte en Silésie, l'abandon et la mélancolie
58:16 Marie-Antoinette. Aujourd'hui, mon grand-père repose avec sa femme et sa plus jeune fille, donc la sœur cadette de la maman de Nerval, je ralentis. C'est rare que Nerval donne des détails aussi cruciaux. Aujourd'hui, mon grand-père repose avec sa femme et sa plus jeune fille au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis. Sa fille aînée, il ne dit même pas ma mère, sa fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie.
58:46 La Silesie, comme on dit en allemand, je vous dis, elle appartenait à la Pologne jusqu'à l'Allemagne jusqu'en 1945. Les soviétiques, c'est la partie la plus riche de la région, il y a des puissantes mines de charbon, c'est la Ruhr de l'Est, si vous voulez. Ils l'ont donnée à la Pologne et ils ont pris par contre à la Pologne, il y a une petite translation de la Pologne vers l'Ouest, ils ont pris l'Est de la Masurie, la région des lacs et des forêts. Donc, sa fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silesie au cimetière catholique polonais de Gros Glogau.
59:23 Elle est morte à 25 ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres. Faut-il qu'elle soit amoureuse pour aller fuir en Russie, retrouver son mari et laissant un enfant de deux ans avec les nourrices. Vous savez qu'il était bien gardé, mais quand même, c'est plus que simplement un deuil, un abandon. Au ressenti du côté de l'enfant, je ne permets pas de juger la mère, je l'admire, au contraire, presque la mère, n'est-ce pas ?
59:53 C'est une belle figure. Elle est morte à 25 ans des fatigues de la guerre d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres. On pense à la Bérésina. Le père de Nerval était médecin, un militaire dans la grande armée où sa voiture manqua d'être inversée. Vous voyez comme ça se dramatise. Mon père, forcé de rejoindre l'armée à Moscou, perdit plus tard ses lettres, toutes les traces, tout ce qui, pour la mémoire, constitue des poches qui permettent de faire de l'anamnèse perdue dans les flots.
1:00:24 Perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina. Et là, ça commence. Je n'ai jamais vu ma mère. Ses portraits ont été perdus ou volés. Je sais seulement qu'elles ressemblaient à une gravure du temps d'après Prud'hon ou Fragonard. Vous avez un tableau, un très beau tableau. C'est des peintres un peu pompiers, mais Prud'hon est un peintre qui a beaucoup de grâce dans son côté très classique.
1:00:56 Vous avez au Louvre un très beau tableau de... Eros et Psyché. La scène ou Psyché. La nuit se réveille et allume une petite lampe à huile pour voir enfin ce qui lui est interdit par son amant de le voir comment il est. Elle est rassurée, elle voit le Dieu de l'amour. C'est pas mal quand même. La petite greluche, elle aurait dû obéir parce qu'elle tremble tellement d'émotions en voyant un si beau jeune homme dans son lit qu'elle fait tomber une goutte d'huile bouillante bien sûr sur la peau du Dieu qui se réveille et tout disparaît.
1:01:29 La fièvre dont elle est morte, ma mère, m'a saisi trois fois. Voilà que sa folie tout d'un coup, parce qu'il y part sa maladie. M'a saisi trois fois il y a eu trois internements à des époques qui forment dans ma vie des divisions singulières, périodiques. Aujourd'hui, on dirait que si on devait absolument avoir une approche clinique que Nerval était atteinte de polarité d'où l'alternance que son médecin a très bien vu. Son médecin a eu la gentillesse d'écrire après le suicide parce qu'on n'en enterrait pas les gens suicidés.
1:02:00 Ils n'avaient pas le droit au sacrement. On les enterrait mais sans sacrement. Il a écrit à l'archevêque de Paris pour dire « Je vous garantis que monsieur de Nerval voyait sa folie face à face. » Donc voilà, polarité, alternance de délire et au contraire d'extraordinaire maîtrise. La fièvre dont elle est morte m'a saisi trois fois des époques qui forment dans ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours à ces époques, je me suis senti l'esprit frapper des images de deuil et de désolation.
1:02:35 Les imbéciles qui pensent que Freud est un charlatan. Freud qui ne connaît pas du tout Nerval donc qui ne se sont pas donné le mot et qui n'a pas besoin parce qu'il en a vu des milliers sur son divan. Les gens qui remuent les mêmes rapprochements entre quoi ? Entre deuil et mélancolie. La mélancolie au sens clinique pas la mélancolie romantique. La grave, celle qui est pratiquement impossible à guérir. C'est une dépression dont on ne sort plus s'il vous plaît. Humeur noire, mélas, mélancolie. Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, le prince d'Aquitaine à la tour aboli.
1:03:08 Le père, c'est celui qui castre. Son père était d'Agen. Ne croyez pas qu'il y ait du hasard. Combien de fois je vais répéter que la seule différence entre la poésie et les mathématiques c'est que la poésie est une science exacte. C'est pourquoi elle est moins créative. C'est un hommage que la mathématique qui s'est débrouillée pour retourner des difficultés. Donc, intéressant de voir que le deuil et la mélancolie forment un binôme.
1:03:44 Je vous recommande que ça s'appelle d'ailleurs « Deuil et mélancolie » l'essai de Freud. Toujours à ces époques je me suis senti l'esprit frapper des images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau. Donc il sent bien qu'il y a une proto-histoire de son propre psychisme. Il y avait un drame dans la famille, dans la maison. C'est pas au moment où il était en train de balbutier ses tout débuts. Les lettres qu'écrivait ma mère.
1:04:15 Tiens, tiens, la voix féminine. Bon sang ! Mais ça y est, les cousines, les tantes, ta maman vient de t'écrire. Elle lui lisait à l'oreille au bambin. Elle espère que tu es sage, moi j'imagine. Les lettres qu'écrivait ma mère des bords de la Baltique. C'est excellent ! Ou des rives de la Sprée, la rivière qui coule à Berlin. Ou du Danube. Ça veut dire de retenir l'eau, en général, la Baltique, les rivières et les bords.
1:04:46 Les lettres qu'écrivait ma mère des bords de la Baltique. Ou des rives. Ne voulaient pas qu'elle est morte en contractant une fièvre qui s'est déclenchée en traversant un pont chargé de cadavres et que ses bijoux ont été perdus dans les flots quand on va au-delà du bord. Le bord est toujours périlleux de la Bérésina. Ces lettres m'avaient été lues tant de fois. La voix féminine. Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, les bords de la Baltique ou de la Sprée ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions singulières.
1:05:23 Une espèce d'ébauche d'auto-analyse assez saisissante pour l'époque. Ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans. À cet âge-là, c'est à des femmes qu'on confie les enfants. C'est pas allé surtout à l'époque. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans. J'avais nourri mon esprit de croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. La fascination de Nerval pour la chanson populaire. Comme on pense à Mignon, n'est-ce pas ? Il y avait de quoi faire un poète et je ne suis qu'un rêveur en prose.
« Je ne suis qu'un rêveur en prose »
1:05:58 Admirable texte. Voilà, cette espèce d'enfance à la fois endeuillée et heureuse quelque part. Vous voyez ? On n'est pas dans une cour de Paris et tout ça n'a qu'un temps. J'avais sept ans et je jouais insoucieux sur la porte de mon oncle. Il est toujours à Mortefontaine dans le Valois. Mais tout prend fin. Les guerres napoléennes prennent fin quand trois officiers parurent devant la maison. L'or noirci de leur uniforme brillait à peine sur leur capote de soldat.
1:06:30 Le premier, enfin le père, m'embrassa avec une telle effusion. On ne compte qu'il n'a pas vu son gamin. Depuis qu'il est né. depuis qu'il a quitté la France pour Moscou. Le premier m'embrassa avec une telle effusion que je m'écriai les premiers mots à son père. Mon père, tu m'as fait mal. Mais quelle bande d'imbéciles ceux qui pensent que Freud, tout ça, c'est les élucubrations d'un mec venu t'intéresser et qui en plus lisait en frais qui avait des maîtresses.
1:07:01 Franchement, allez croire un mec comme ça. Quelle époque. De ce jour, mon destin change. Je continue. Voilà pour l'enfance. J'étais toujours entouré de jeunes filles. Le deuil est maintenant au contraire l'éveil à l'éros. Comme tout ça se chevauche. L'une d'elles était ma tante. Deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, vous voyez, quels prénoms très ruraux, me comblaient aussi de leurs soins.
1:07:34 Bien sûr, un enfant en bas âge, je le confie à des cousines, des tantes, etc. Je saute un passage où il décide de quitter Saint-Germain pour continuer donc, comme il a dit, vers Chantilly, puis Senlis, puis Dammartin. Il n'a nommé ni Mortefontaine, le village maudit, de là où la fontaine est arrivée, qui rappelle qu'il y a la tombe, qui rappelle une mère morte, pardon, et Ermenonville où il y a la tombe de Rousseau.
1:08:11 Vous voyez ? Cette fois, je bénis le chemin de fer pour gagner du temps, parce qu'il a passé beaucoup de temps à Saint-Germain. Une heure au plus me sépare de Saint-Leu, ça commence la magie des toponymes, le cours de l'oise, si calme et si verte, découpant en clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné, et les festons, c'est sur les bords des robes ou des tissus ou des nappes, l'horizon festonné de collines et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de cette province.
1:08:56 On a l'impression qu'il fait un voyage à 5000 kilomètres de la zone tempérée, alors qu'il parle d'endroits qui sont à 20 kilomètres de Paris, de Notre-Dame. Les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de cette province, tout cela m'attendrit et me charme. Il me semble que je respire un autre air et en mettant le pied sur le sol, j'éprouve un sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant le Rhin, bon sang, le Rhin, la frontière qu'il faut traverser pour aller vers la tombe de la mère, mais ne nous le dit pas, le Rhin.
1:09:36 Mais moi, je vous dis, le fragment d'une lettre qu'il écrit lors de son dernier voyage, un an avant sa mort, pratiquement à l'époque où il écrit ça, mais là, il est revenu à Paris, mais quand il part un voyage, ses amis, après une crise, une dernière crise de folie, c'était son rythme, c'est pas, après la folie, il y a le voyage, l'inspiration qui revient et l'écriture qui lui fait du bien. Ça a été étudié. Et voilà qu'il écrit à Georges Bell ou à Jules Janin, enfin, ces deux amis-là, je vérifierai, il écrit un prodige.
1:10:12 Hier soir, en touchant les bords du Rhin, j'ai retrouvé ma voix, mes yeux et mes moyens. Dans le train de Strasbourg à Bade, j'ai composé un sonnet. Et je me suis senti flamboyé au plus beau soleil de mes plus beaux jours. Extraordinaire. Vous voyez la magie du voyage qui déclenche. Donc, et là, il dit, j'éprouve, alors que c'est beaucoup plus près, avec le temps, la passion des grands voyages, c'est un...
1:10:42 Il me semble que je respire un autre air et en mettant le pied sur le sol, j'éprouve un sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant le Rhin. La terre paternelle, alors que c'est la terre maternelle. La terre paternelle, c'est deux fois la patrie. J'aime beaucoup Paris. Il est né à Paris, rue du Faubourg-Saint-Martin, mais qui s'appelait rue Saint-Martin à ce moment-là. L'axe plus ancien de Paris, n'est-ce pas ? Celui qui sortait du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, bref, qui existait déjà à l'époque romaine.
1:11:14 J'aime beaucoup Paris où le hasard m'a fait naître. Vous voyez, de nouveau. Mais j'aurais pu naître aussi bien sur un vaisseau. Vous connaissez les armoiries de Paris. C'est un vaisseau fluctuat, nec mergitur, un vaisseau qui, en latin, elle flotte mais ne sombre pas. Paris, il y en a vu d'autres. Et Paris, qui porte dans ses armes la bari ou nef mystique des Égyptiens, c'est une étymologie moitié délirante, moitié humoristique, moitié fascinée de Nerval, n'est-ce pas ?
1:11:45 Et Paris, qui porte dans ses armes la bari, un rapprochement uniquement pour l'oreille, n'est-ce pas ? De Paris, de bari, ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent mille parisiens véritables. On parle des Français de souche, maintenant, des grands remplacements. un homme du Midi, son père était d'Agen, donc Aquitaine, s'unissant là, par hasard, de nouveau, à une femme du Nord, des Brumes du Valois, ne peut produire un enfant de nature lutécienne.
Étudier les autres dans moi-même
1:12:17 On dira cela, selon le lecteur, qu'importe, faites assez de détours et de digressions comme ça, on dira cela, qu'importe, mais demandez un peu aux gens de province s'il importe d'être de tel ou tel pays. Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres. De nouveau, de nouveau, ils se justifient, puisqu'il parle de lui, il a du mal. Cherchant à étudier les autres dans moi-même, tout à l'heure, c'était l'expérience de chacun et le trésor de tous, et maintenant, c'est la même chose, mais à l'envers.
1:12:48 C'est pas cherchant à étudier les autres dans moi-même. En me connaissant un peu mieux, je commence à comprendre l'humanité, pas seulement mon voisin de palier, mais l'humanité, qui est en moi et qui est dans l'autre aussi, quoi que j'en pense de l'autre. Vous savez ce qui fait dire, j'aime beaucoup citer, ce terrible aveu d'Hippolyte, n'est-ce pas, où il fait sa première déclaration d'amour, lui qui pensait n'être jamais amoureux et passer son temps à faire de la chasse et à faire des exploits de héros, laissant l'amour à ceux qui sont efféminés.
1:13:22 Asservi maintenant sous la commune loi, par quels troubles me vois-je emporter loin de moi. C'est ça que veut dire étudiant dans moi-même, ce n'est pas les autres. Je me dis qu'il y a dans l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette pitié qui s'attache au lieu est aussi une portion du noble sentiment qui nous unit à la patrie. C'était nouveau à l'époque, les désastres de la France dans l'état exsangue où elle se trouve après la défaite de Waterloo, l'occupation par les armées étrangères.
1:13:57 Il y a même quelque part qu'il a vu les cavales d'Ukraine manger l'écorce de nos arbres. Tout ça fait qu'il y a eu un ébauche de sentiment national plus ou moins fantasmé à l'époque. C'est l'époque où on crée les Gaulois, où on crée l'image des Gaulois. Vous voyez des moustaches, des choses comme ça. Ce qui a permis à Henri Salvador, comme vous savez, de faire une chanson désopilante. C'était un antillais à qui on avait appris à l'école nos ancêtres les Gaulois, barbe blonde et gros dada.
1:14:27 En revanche, les cités et les villages se parent avec fierté en train de faire la dialectique du particulier, ce village, cette culture-là régionale et la nation. Vous voyez les problèmes actuels. En revanche, les cités et les villages se parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il n'y a plus la division ou jalousie locale. Tout se rapporte au centre national et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous pourquoi, et c'était pour en arriver là, j'aime tout le monde dans ce pays où je retrouve des intonations connues autrefois.
1:15:02 Là, c'est l'oreille des intonations. Où les vieilles ont les traits de celles qui m'ont bercé. Où les jeunes gens les jeunes filles me rappellent les compagnons de ma première jeunesse. Un vieillard passe, il m'a semblé voir mon grand-père. Il avait presque sa voix. Cette jeune personne a les traits de ma tante morte à 25 ans. Une plus jeune me rappelle, alors là, retenez bien, une petite paysanne qui dansait et chantait toujours et qui, le dimanche au printemps, se faisait des couronnes de Marguerite.
1:15:34 Qu'est-elle devenue, vous avez entendu, cette sauvage jeune, qu'est-elle devenue la pauvre Célénie avec qui je courais dans la forêt de Chantilly et qui avait si peur des gardes-chasses et des loups ? Continuons. On arrive à des temps forts. Plus on se rapproche vers l'Est, plus la langue devient dense, plus la prose devient poétique, plus les toponymes se multiplient. La poésie des noms propres. Voici le deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur séparé par le chemin de fer de la partie qui borde l'oise.
1:16:09 On monte vers Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d'un aspect solennel. Puis c'est un bout de la forêt, la nonette brille dans les prés, bordant encore des bords les dernières maisons de la ville. La nonette, une des chères petites rivières où j'ai pêché des écrevisses. De l'autre côté coule sa sœur, la thève, où je me suis presque noyé pour n'avoir pas voulu paraître poltron devant la petite Célénie. Là je suis, bien que je m'oblige à faire des formats courts, je suis obligé de rallonger parce qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire au niveau de la plume, n'est-ce pas, de Nerval.
Le bord est une conversion ; Célénie et la lune
1:16:47 Je vais disparaître de l'écran un instant parce que je vais vous lire un autre texte. J'insiste sur le fait que j'ai fait une suspension du texte de Promenades et souvenirs, pour un texte très voisin, mais enfin, très voisin géographiquement, thématiquement et chronologiquement puisque c'est écrit pratiquement aux mêmes années. et donc, mais sur quel thème j'ai suspendu ? Sur la noyade. Il parlait des rivières. Je vous ai dit, vous savez, qu'un bord est toujours périlleux.
1:17:19 Là je creuse un peu, je reviens au général, n'est-ce pas ? Un bord, c'est toujours ce qu'en informatique on appelle un switching. Je ne connais rien à l'informatique, mais j'ai compris ça. C'est une conversion. Vous voyez ? De quoi ? De l'horizontale si c'est une falaise ou verticale. Le bord est dangereux, il ne faut pas trop se pencher. Ou bien du solide, la berge, au flot de la rivière. Il ne faut pas se noyer. Je ne sais pas ? Et c'est ça les bords.
1:17:50 Donc, dans l'ordre symbolique, je ne sais pas, quoi plus délicieux qu'un bord, je ne sais pas, une jolie plage, encore le jour de tempête, il faut se méfier de ne pas être attrapé comme par une trompe d'éléphant, par une vague plus forte que les autres. Mais, dans l'ordre symbolique, dans les textes, si vous voulez, ça n'échappe pas à cette notion de bord. Bord, je parle du niveau sémantique, ça peut être rive, berge, n'est-ce pas, confin, vous dites bien, attention, c'est un peu borderline, quel charme l'attirait sur ces bords redoutés.
1:18:28 Et quand on dit à Hippolyte, écoutez, vous étiez heureux ici, pourquoi vous voulez partir ? Cette heure n'est plus, tout a changé de face depuis que sur ces bords, les dieux ont envoyé la fille de Minos et de Pasiphaé. Donc, il était sur les bords de la Nonette, jolie petite rivière charmante et sa soeur la Thève dans laquelle j'ai failli me noyer, je répète mot pour mot, pour ne pas paraître poltron aux yeux de la petite sauvage dont il venait de parler, la petite paysanne aux yeux de la petite Sélénie.
1:19:07 C'est là que vous allez voir qu'il ne faut pas trop croire qu'il parle d'événements réels. On est dans l'ordre symbolique. Je n'interprète pas parce qu'il suffit d'analyser Sélénie. C'est un des multiples noms de la Lune et Nerval le sait mieux que personne. Ça, c'est initiatique. Sélénie, d'ailleurs, au début de la conquête spatiale, les premiers atterrissages sur la Lune, on se disait, il ne faut pas dire atterrir, ce n'est pas la Terre, on cherchait à sélénir.
1:19:37 Sélénie, c'est la Lune. La planète la plus lourde de charge symbolique, sans doute, alors que elle est dérisoire en masse, par rapport à Jupiter. Mais par contre, dans l'imaginaire, regardez dans l'histoire, ce qu'on représente la Lune, et pas seulement c'est un atout clair de Lune que Beethoven n'a jamais appelé comme ça. la Lune et le Soleil, c'est les deux astres les plus lourds de sens, n'est-ce pas ? Le Soleil a rendez-vous avec la Lune, et la Lune n'est pas là, et le Soleil attend.
1:20:07 Charles Trenet, là, on n'est pas en astronomie, c'est plus sérieux, les enjeux. Donc, je ne vais pas paraître poltron aux yeux de la petite Sélénie, cette Sélénie qui va s'appeler avec un autre prénom ailleurs, on va voir que la même scène de Noyade, on va le voir dans quelques lignes d'un texte que je vais vous lire. Mais pourtant, je tiens pour l'instant à vous parler du texte sur la Noyade en question, avec un autre prénom avant de revenir au texte d'où on est parti, où il parle de Noyade, mais à propos d'une Sélénie.
1:20:41 Et à Chantilly, alors que là, il en parle, n'est-ce pas ? entre Senlis et Ermenonville. Allons-y. Il est à Senlis, donc là, j'anticipe, on va y arriver bientôt dans Promenades et souvenirs, là c'est dans Angélique, dans les Filles du Feu, où on a mis du temps à y arriver, on est resté longtemps dans Paris, à la recherche d'un livre, cette fois, pas d'un logement. Toujours une quête, un prétexte, mais pour revenir aux mêmes endroits, à la tombe de Rousseau, pas trop loin de la tombe de la mère. Et les allées qui entourent Senlis et qui remplacent ces antiques fortifications romaines restaurées plus tard par suite du long séjour des rois carlovingiens, n'offrent plus au regard que les feuilles rouillées d'ormes et de tilleul.
1:21:22 Et oui, on est en automne. C'est-à-dire des départs par excellence, c'est-à-dire des oiseaux migrateurs, n'est-ce pas ? Cependant, la vue est encore belle aux alentours par un beau coucher de soleil. Je remarque, n'est-ce pas ? Double déclin de l'année, l'automne, de la journée, coucher de soleil. Ça s'appelle une surdétermination. Les forêts de Chantilly, je veux dire, il est possible que le hasard l'ait amené en automne, admettons, à Senlis, mais que se superposent, n'est-ce pas, le coucher de la journée et le coucher de l'année, dans la même vision, un peu mélancolique, au moment où il parle des deuils.
1:21:58 Ça, c'est pas un hasard. Les forêts de Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville, les bois de Châalis et de Pontarmé, la magie des toponymes, se dessinent avec leur masse rougeâtre sur le vert clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent encore leur tour solidement bâtis en pierres de Senlis et qui, généralement, ne servent plus que de pigeonnier. Les clochers aigus hérissés de saillies régulières qu'on appelle dans le pays des ossements, la plus caractéristique, si vous regardez Google Images, c'est la cathédrale de Senlis.
1:22:28 Tout le clocher, on dirait des ossements de cétacés, des vertèbres de baleine. Je ne sais pourquoi, retentissent encore de ce bruit de cloche qui portait une douce mélancolie dans l'âme de Rousseau. On approche de la tombe de Rousseau. Rousseau, il n'est pas du tout de là, il est de Suisse. Comment se retrouve tout ça dans un petit espace ? Oui, je voudrais rebondir sur les ossements parce qu'il y a encore moins de hasard que vous ne le pensez. Vous ne le pensez encore pour ceux qui croient que j'en rajoute, n'est-ce pas, qu'il y a du sens partout.
1:23:02 Je pourrais vous multiplier des textes qui montrent que sur les ossements, il y en a des choses à dire. Quand il est dans Paris, au Halle, et qu'il voit le clair de lune les Nuits d'octobre, sur la cathédrale, Saint-Eustache, chacun connaît, qui domine les Halles, n'est-ce pas, et qui dit, on dirait, un squelette de Cétacé, et les ossements des contes de foi. Bref, je pourrais facilement vous le prouver dans le texte, mais on n'a pas le temps. Il faudrait faire des études de nervalien spécialisé. Mais, et quant aux cloches aussi, n'est-ce pas, mais enfin, encore un bruit, rappelez-vous la cloche dans le château de Kafka.
1:23:37 Les clochers retentissent encore de ce bruit de cloche qui portait une douce mélancolie dans l'âme de Rousseau. Allusion à des passages des confessions. Accomplissant, le nom de Rousseau lui rappelle qu'il y a un but, entre mille buts qu'il nous a proposés, le dernier en date, c'est celui-là, il ne faut quand même pas le quitter, le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire. Non pas près de ses cendres, enfin, je croyais qu'on allait à son tombeau. Ah oui, oui, il y a le monument, c'est pas où on a mis ses cendres, mais au moment de la révolution, la convention, plus grand gouvernement que la France n'a jamais eu, le système métrique, enfin, avec celui de la libération, accomplissant le pèlerinage près de ses cendres qui reposent au Panthéon.
La tombe de Rousseau et l'automne aspiré avec bonheur
1:24:22 C'est le tombeau, c'est la tombe de Rousseau, c'est la tombe la moins fétichiste qui soit. Il n'y a pas les restes de Rousseau, ils sont au Panthéon. La Révolution est venue chercher les cendres de celui qui a écrit le contrat social pour les emmener au Panthéon en hommage, c'est pas la nuit avec des torches, mais le tombeau est resté et le monde entier, on vient même des Japonais fréquemment voir la tombe de Rousseau dans l'île des Peupliers, Ermenonville, cette île, qui est le barycentre de tous les déplacements de Nerval, le centre de gravité.
1:24:53 Non pas près de ses cendres qui reposent au Panthéon, mais près de son tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île des Peupliers. Il a du mal à quitter Senlis, vous voyez, comme un trou noir, la lumière ne peut pas en sortir. L'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de caserne au cuirassiers, encore des uniformes. Le château de Henri IV, adossé aux vieilles fortifications de la ville, enfin tout ce qui pourrait avoir de l'intérêt. Les cloîtres byzantins de Charles le Gros et de ses successeurs. Cette énumération, c'est pas un hasard, ça montre toute l'épaisseur temporelle de ville comme Senlis.
1:25:27 Nous, rien qui doit nous arrêter. C'est encore le moment, encore en temps de la musique de Schubert, tout d'un coup, de parcourir les bois malgré la brume obstinée du matin. Un bruit de pas va commencer à se mettre en marche. Nous sommes partis de Senlis à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne, aspirant à la mort avec bonheur. Il a fallu attendre le monde moderne, le romantisme, la première expression de sensibilité de l'époque post-révolutionnaire pour que ce qu'on appelait autrefois la mauvaise saison devienne la saison préférée.
1:26:07 On aspire avec bonheur la brume d'automne. Cette odeur de délice, cette odeur d'humus quand on ramasse les champignons, vous connaissez tout ça, c'est une ivresse. L'humus, l'humus, mais bon sang, mais c'est posthume, c'est la terre des cimetières, c'est la décomposition des feuilles, comme c'est étrange la sensibilité humaine. Qu'est-ce que nous préférons ? Dans le fromage ou dans le lait, sinon les moisissures, je pense au Roquefort, au Brebis. Qu'est-ce que le vin, sinon du jus de raisin pourri, fermenté, altéré, c'est étrange.
1:26:43 Donc, en regardant les grands arbres, nous sommes partis de Senlis à pied à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne. Et là, vous voyez, quand on lit le texte d'Angélique, il n'y a pas le texte qui va suivre. Il a été censuré par Nerval. Je me suis rapporté la version primitive qu'on ne trouve que très rarement, ici, c'est dans la pléiade ou dans Wikisource, de la nouvelle qui a servi de matrice à Angélique, la première des filles du feu, et où il y a des passages qui ont été enlevés d'Angélique, dont celui que je vais vous lire maintenant.
1:27:20 Donc, je vais faire violence à la pudeur nervalienne. Mais comme c'est là qu'il y parle de l'épisode de la noyade, bon sang ! C'est un vrai policier, c'est extraordinaire, c'est pas un même policier où les enjeux sont autres de savoir qui a tué, qui est le coupable, n'est-ce pas ? Là, on sait tout de suite qui est morte. La treizième revient, c'est encore la première et c'est toujours la seule ou celle du seul moment, c'est la mort ou la morte, au délice, au tourment.
1:27:52 Mais cette phrase, nous sommes partis de Senlis à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne. Alors, avant la noyade, je voudrais vous faire remarquer qu'on marche, on est bien, les jambes portent le contraire de les jambes qui se dérobent dans l'eau, la noyade. Pour qu'on marche, il faut un sol qui porte, il ne faut ni qu'il y ait trop de neige ni trop de sable, vous avez tous marché dans le sable, dans les dunes, dans la neige, c'est difficile, ça alourdit la marche.
1:28:22 Croyez quelqu'un qui a pas mal balé dans le Sahara, n'est-ce pas ? Ou qui a vu, il a failli mourir quelqu'un de froid que je le retirais, n'est-ce pas, de la neige, il était un peu gros, il avait du mal à retirer ses jambes qui étaient jusqu'aux aines comme ça, enfoncées dans la neige quand il y a eu les grands froids là. Nous ne nous égarons pas. En 2007, il y a eu plusieurs morts sur le tour de la 6. en regardant les grands arbres, donc, jusque-là, c'est dans le texte d'Angélique qui a été conservé.
Le passage censuré d'Angélique : la noyade
1:28:52 Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne. À partir de là, je restitue un passage obligé, censuré. En regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet qu'un bouquet de feuilles jaunies, première remarque, mais non, je n'exagère pas, c'est l'algèbre. Bon sang, je voudrais comprendre que les sciences humaines ont autant de déterminabilité, de prévisibilité que les éclipses en astronomie. En regardant les grands arbres, ça veut dire que le regard, maintenant, cesse de regarder devant l'horizon, ce n'est plus horizontal comme la marche.
1:29:27 La marche est suspendue. On regarde, c'est la dimension verticale du bas vers le haut, en regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet. Mon front est rouge encore du baiser de la reine. Qu'un bouquet de feuilles jaunies, car le soleil les a durement frappées. Mon ami Sylvain, car il voyage avec un ami, encore un ami, avec un nom symbolique. Sylvain, c'est l'homme des forêts, Sylvain, homme des bois. Le texte le plus célèbre de Nerval, c'est Sylvie, dont il va être question, vous allez voir, même si cette nouvelle-là s'appelle Angélique.
1:30:00 « Te souviens-tu du temps où nous parcourions ces bois ? » C'est Sylvain qui dit ça. C'est le petit paysan du coin qui voyage avec lui, qui revoit chaque fois que tu reviens dans son village. « Quand tes parents te laissaient venir chez nous, différence de classe sociale, lui c'est le petit Parisien avec des souliers vernis, où tu avais d'autres parents, quand nous allions tirer les écrevisses des pierres, sous les ponts de la Nonette et de l'oise, tu avais soin d'ôter tes bas et tes souliers et on t'appelait petit Parisien.
1:30:32 Je me souviens, lui dis-je, que tu m'as abandonné une fois dans le danger. C'était un remous de l'oise, vers le moulin. Je voulais absolument passer l'eau pour revenir par un chemin plus court chez ma nourrice. Tu me dis, c'est le petit paysan qui est censé connaître tous les coins, on peut passer. Les longues herbes et cette écume verte, il vous dit que les bords, c'est dangereux. Les longues herbes et cette écume verte qui surnage dans les coudes de nos rivières me donnèrent l'idée que l'endroit n'était pas profond.
1:31:02 Je descendis le premier puis je fis un plongeon en sept pieds d'eau. Plus de deux mètres d'eau. Alors tu t'en fuis, craignant d'être accusé d'avoir laissé se noyer le petit parisien et résolu à dire si l'on te demandait des nouvelles qu'il était allé où il avait voulu. Voilà les amis. Sylvain rougit et ne répondit pas. C'est cette apparition du dramatique dans un texte purement lyrique jusque là que Nerval l'a supprimé. Mais voilà le passage le plus important.
1:31:34 Donc l'un s'enfuit. Mais ta sœur, donc elles étaient trois à jouer comme des gamins. La petite gamine, la voilà. Celle qui va servir de modèle à Séléni à laquelle je vais revenir ou j'ai interrompu la Séléni celle qui couvrait son front de fleurs de marguerite la petite sauvage jaune dont le plus beau texte n'est pas encore venu mais il nous attend. Mais ta sœur, et on répète ta sœur qui nous suivait, pauvre petite fille, alors que c'est lui qui est en danger, il y pauvre Sylvie. Pauve Sylvie, pendant que je m'abîmais les mains en me retenant après mon plongeon aux feuilles coupantes des iris.
1:32:09 Mais c'est une beauté. En me retenant après mon plongeon aux feuilles coupantes des iris, se mit à plat ventre sur la rive. Il me tira par les cheveux de toute sa force, sauvé de la noyade par la gamine. Pauvre Sylvie, dit en pleurant mon amie, est-ce qu'elle est morte ? On ne sait pas. Tu comprends, répondis-je, que je ne te dois rien. Si, je t'ai appris à monter aux arbres. Voici nids de pie, de nouveau la dimension verticale, celle qui va du fond de l'eau au sommet des arbres, le sol qui ne porte plus.
Célénie, nixe germanique ; Nuit rhénane d'Apollinaire
1:32:45 Voici nids de pie qui se balance encore sur les peupliers et sur les châtaigniers. Je t'ai appris à les aller chercher, ainsi que ceux des piverts situées plus haut au printemps. Comme parisien, tu étais obligé d'attacher à tes souliers des griffes en fer, tandis que moi, moi paysan, ça me rappelle les Africains comme ils montent sur les palmiers, je montais avec mes pieds nus. Sylvain, ne nous livrons pas à des récriminations nous allons voir la tombe où manquent les cendres de Rousseau.
1:33:15 Donc la tombe, pur signe, puisque les cendres n'y sont pas. Que signifie la disparition de Rousseau ? Soyons calmes. Les souvenirs qu'il a laissés ici valent bien ses restes. Voilà le passage qui est lourd de sens, n'est-ce pas, qui s'est empressé de supprimer. Mais, revenons à Promenades et souvenirs La magie, la technique, c'est-à-dire des hommes, merci Pierre-Alain, fait que nous nous retrouvons au texte que nous avions suspendu, où il parlait de Célénie, n'est-ce pas, celle où il dit qu'en parlant de la rivière la Nonette, cette rivière où j'ai failli me noyer pour ne pas paraître poltron devant la petite Célénie et je gardais un réserve maintenant.
1:34:04 Ce prédicat de Célénie qui se déploie comme un tissu qu'on déploie et dont la graine serait ce prénom. Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves. C'est une créature des eaux, la lune, l'eau, la nuit, tout ça va ensemble. Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux, tentatrice naïve, follement énivrée de l'odeur des prés, couronnée d'âches et de nénuphars, découvrant dans son rire enfantin entre ses joues à fossettes les dents de perles de la nix germanique.
1:34:38 La nix, c'est les figurines, c'est les ondines, c'est les sirènes d'eau douce. La nix germanique, comme tous les nix aussi, comme la Lorelei, n'est-ce pas ? Par son chant, elle peut piéger les nautonniers, ce n'est pas les marins d'Ulysse, mais c'est les nautonniers sur le Rhin qui se fracassent contre le rocher tellement qu'ils sont subjugués par la beauté du chant de la Lorelei. Tous les écoliers allemands connaissent le poème de Heine là-dessus, n'est-ce pas ? Ah, il y en a un magnifique en français, un d'Apollinaire, dans Nuit rhénane, mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme.
1:35:13 Écoutez la chanson lente du batelier qui dit avoir vu vers le Rhin sept femmes tordre leurs cheveux longs et verts jusqu'à leurs pieds. Et voilà, les ondes. le Rhin, le Rhin est ivre, les vignes se mirent. Tout l'or des nuits tombe en tremblant. Il n'y a rien qui est debout dans ce texte. Tombe en tremblant s'y refléter. Ça avait commencé par mon verre et plein d'un vin trembleur comme une flamme. Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter. On croirait le tableau de Van Gogh, le pont à Lyon, n'est-ce pas, sur le Rhône, les étoiles tourbillonnent, n'est-ce pas ?
1:35:48 Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter. La voix chante toujours à en râle-mourir Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire. Il y a tout ça. Cette fille, c'est un peu une sauvageone, mais un peu presque magique. C'est l'énime qui apparaît souvent dans mes rêves. Je reprends tout le texte. C'est un poème en prose d'une densité. Comme une nymphe des eaux, tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des prés, couronnée d'aches et de nénuphars.
1:36:20 Découvrant dans son rire enfantin, entre ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique. Et certes, je vous avais dit de retenir les bords. L'ourlet de sa robe était très souvent mouillé. Comme il convient, à ses pareilles. Et oui, les ondines. Il fallait lui cueillir et prendre des risques sur les bords. Il fallait lui cueillir des fleurs au bord marneux des étangs de Commelle. Allez un jour aux étangs de Commelle près de Chantilly. C'est une merveille, cet endroit. Ou parmi les joncs et les oseraies qui bordent, et on dit qu'il y a du hasard dans les textes, qui bordent les métairies de Coye que de toponymes.
1:36:59 Elle aimait les grottes perdues dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons où elle chantait et racontait les vieilles légendes du pays. C'est les nids montés sur les roches ou sur les dolmens druidiques et les racontait les légendes aux jeunes bergers. Cette petite Velleda, encore une divinité germanique, du vieux pays des Sylvanectes, Sylvie, Sylvanectes, m'a laissé des souvenirs que le temps ravive.
1:37:30 Qu'est-elle devenue ? Je m'en informerai du côté de, et de nouveau un toponyme qui sonne en rime avec Nerval, je m'en informerai du côté de la chapelle en Serval, on se rapproche, ou de Charlepont, ou de Montméliant. Elle avait des tantes partout, des cousines sans nombre, que de morts dans tout cela. De nouveau, vous voyez, ce fond de deuil et de mélancolie que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois. Donc le voici arrivé avec le train à Chantilly, j'ai sauté un petit peu, c'est dans le train de Chantilly que je lui ai revenu le souvenir de la petite Célénie, rappelez-vous.
1:38:05 Parce que quand je suis arrivé à Chantilly, c'est un des plus beaux châteaux de France, le parc de Chantilly et le plus beau d'Île-de-France sans doute avec le Versailles, enfin moins grand mais sans doute le plus beau, avec Le Nôtre, pareil, le dessinateur Grand Canal, je vous conseille d'y aller manger. Je ne veux pas paraître sexiste, mais je dis surtout mesdames, parce qu'il y a du rouge et du blanc. Il y a la ferme, comme à l'époque de Marie-Antoinette, il y a la ferme dans le château de Chantilly qu'on a restaurée et vous y mangez les fraises à la crème de Chantilly dans le château de Chantilly. Franchement, ça vaut le coup.
Les écuries de Chantilly, Clouscard et la fille de l'hôtesse
1:38:35 Rien n'est étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin qui paraît une basilique et qui n'est qu'une écurie. Alors là, je suis désolé pour ceux qui la connaissent déjà, mais je ne peux pas ne pas parler de Clouscard. Je me suis baladé par là avec notre ami Clouscard. Et je le préparais à la vision, il ne connaissait pas le château de Chantilly. Je lui dis qu'il va voir le château de Chantilly, il est fantastique, c'est vraiment un des plus beaux, etc.
1:39:07 Et puis on passe devant les écuries par le Nerval là. Il dit « Ah putain, c'est vrai, le château est fantastique. » Je lui dis « Mais non, ce n'est pas le château, ça c'est les écuries. » Je lui dis « Le château, il faut encore 800 mètres. » Et puis d'un coup, il était bouche bée. C'est pour les canassons, je vous cite mot pour mot, c'est pour les canassons qu'ils ont fait ça. Il dit « Claire, c'est un petit bricoleur régional à côté. C'est un ancien régime, attention, on ne s'est rigolé pas. » Fin de citation. Rien n'est étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château et qui semble un arc de triomphe comme le monument voisin qui paraît une basilique et qui n'est qu'une écurie.
1:39:45 Tout paraît et n'est pas ça. Le monde du théâtre qui fascinait Nerval. Cette porte qui s'ouvre comme ça, comme les trois coups qu'on frappe. Il y a là quelque chose encore de la lutte des Condé. Les Condé, leur fief est Chantilly, n'est-ce pas ? Des Condé contre la branche aînée des Bourbons. Condé s'était révoltés pendant les troubles de la Fronde contre le pouvoir royal après. Il a été pardonné parce qu'il a sauvé le royaume à Rocroi. Il y a là quelque chose encore de la lutte des Condé contre la branche aînée des Bourbons.
1:40:18 C'est la chasse qui triomphe à défaut de la guerre. Je vous dis, c'est le plus beau musée de vénerie de la chasse et on fait la chasse quand on ne peut plus faire la guerre. Maintenant, le pouvoir royal est centralisé. Les grands, ils ne peuvent plus guerroyer et se révolter contre le roi. Alors, on se console avec la chasse. Bon, ce n'est pas simple sujet. Ou cette famille trouvant encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la jeunesse guerrière du grand condé, amuse l'histoire, comme l'exprime le mélancolique tableau qu'il a fait peindre lui-même. À quoi bon maintenant, de nouveau presque un deuil, revoir ce château démeublé qui n'a plus à lui que le cabinet satirique de Watteau ?
1:40:54 Et l'ombre tragique du cuisinier Vatel se perçant le cœur sur un fruitier ? Le fabuleux cuisinier de Louis XIV qui s'est suicidé, qui s'est percé le cœur sur un fruitier parce qu'au moment d'une grande chasse et d'un immense banquet avec le roi, les poissons sont arrivés en retard par la rue Poissonnière, dans la glace. C'est comme ça à l'époque. J'ai mieux aimé entendre les regrets sincères, là, on arrive à des choses importantes, de mon hôtesse, et donc une brave dame qui lui fait visiter le château, touchant ce bon prince de Condé qui est encore le sujet des conversations locales.
1:41:29 Il y a dans ces sortes de villes quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire, de Dante, je parlais de spirale, immobilisés dans un seul souvenir, pour ça je parlais de poche, n'est-ce pas ? Ou des plis, comme vous voulez, de la mémoire, et où se refont dans un centre plus étroit les actes de la vie passée. Donc l'hôtesse lui parle, voilà, le grand Condé a fait peindre ce tableau, et Nerval, « Et qu'est devenue votre fille qui était si blonde et gaie ? »
1:42:01 J'ai dit, « Elles sont toutes mariées ? » « Mon Dieu, oui, depuis, elle est morte de la poitrine. » J'ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les souvenirs du prince de Condé. Je l'avais vu toute jeune, et là, écoutez bien, c'est incroyable des textes comme ça. Et certes, je l'aurais aimé si à cette époque je n'avais eu le cœur occupé d'une autre. Et maintenant, voilà que je pense à la ballade allemande, la fille de l'hôtesse, et aux trois compagnons dont l'un disait, « Oh si je l'avais connue, comme je l'aurais aimé. »
1:42:41 Et le second, « Je t'ai connue, je t'ai tendrement aimée. » Et le troisième, « Je ne t'ai pas connue, mais je t'aime et t'aimerai pendant l'éternité. » Encore une figure blonde qui palit, se détache et tombe glacée à l'horizon de ces bois baignés de vapeur grise. J'ai pris la voiture de Senlis, donc ce n'est plus le train, c'est une voiture.
1:43:12 Saint-Germain, Chantilly, Senlis, j'ai sauté Pontoise, qui suit le cours de la Nonnette en passant par Saint-Firmin et par Courteuil, de nouveau, vous voyez les toponymes. Nous laissons à gauche Saint-Léonard et Saint-Gailles-Chapelle. Nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. C'est un peu comme Chartres, émergeant des blés. En Beauce, on la voit depuis l'horizon, n'est-ce pas ? La cathédrale de Senlis, c'est une des plus belles de la chrétienté. Sa flèche, n'est-ce pas ?
1:43:42 Il marche sur ce terrain plat où il y a ou des champs ou des forêts. Ici, c'est des champs. À gauche est le champ des reines, R-A-I-N-E-S, où Saint-Rieul, interrompu par les grenouilles dans une de ses prédications, c'est mignon comme légende, leur imposa silence aux grenouilles. quand il eut fini, c'est qu'un émilie grenouille, ça fait du tapage, permis à une seule de se faire entendre à l'avenir. Il y a quelque chose dit Nerval qui en sait quelque chose, d'oriental dans cette naïve légende et dans cette bonté du saint qui permet au moins à une grenouille, une espèce de délégué syndical, débat faciale, un oeil d'exprimer les plaintes des autres.
La roulotte des saltimbanques : nomade et sédentaire
1:44:28 Je fais des détours, allez, c'est la fin. On n'a pas trouvé de logement. Attendez, attendez, il reste quelques lignes. En passant devant la porte de Reims, j'ai rencontré une de ces énormes voitures de Saltimbanque. Je remercie Pierre-Alain d'avoir trouvé dans Tintin où trouver mieux cette illustration de gens du voyage en train de faire de la musique. Cette image magnifique où on voit Tintin dire simplement dans la bulle quelle nostalgie dans cette musique.
1:44:58 Il n'avait pas peur du grand remplacement, lui. Et on dirait, il a un château de Savon, je veux bien, je sens ce que les autres vont dire. C'est pas toi qui vis avec eux. Alors, passons, Milou qui est pensif, qui regarde vers la lune et vers ces gens-là, n'est-ce pas, en passant devant la porte de Reims, je rencontrais une de ces énormes voitures de Saltimbanque qui promènent de foire en foire. Donc, on n'a pas fini avec le nomadisme où Dieu nous emmène. Ça va finir et on bouge plus que jamais.
1:45:31 de foire en foire toute une famille artistique, son matériel et son ménage. Il s'était mis à pleuvoir et l'on m'offrit cordialement un abri. et voilà pour la première fois qu'il se trouve dans, qu'est-ce qu'il dit ? Le local. Un local. Pas un lieu. Un lieu, ça peut être en plein champ. Un local. Un abri. Un chez soi. Ce n'est pas chez lui, mais enfin, c'est chez quelqu'un. C'est une maison. C'est un foyer. Un foyer qui bouge. Bon sang.
1:46:02 On hésitait. Nomade ou sédentaire. Et voilà que maintenant on va avoir les deux. Mais la voilà la solution. Bon sang. Regardez. Le local était vaste. Chauffé par un poêle. Vous vous rappelez que les militaires là-bas dans le château mettaient du bois dans la cheminée parce qu'il commençait à faire froid. Donc, c'est sympa. Le local était vaste. Chauffé par un poêle. Éclairé par huit fenêtres. Une belle roulotte. Quatre fenêtres d'un côté, quatre de l'autre. Et si c'était que ça ? Mais qu'est-ce qu'on y fait ? Six personnes paraissaient y vivre assez commodément.
1:46:35 Deux jolies filles s'occupaient de repriser leurs ajustements paillités On sent venir. C'est le monde du théâtre et du spectacle. Oh, la comédie française. Non, c'est les gens du voyage. Ils font un peu de commedia dell'arte, d'acrobatie, des petites pièces vaudeville. Ils n'ont pas le droit de jouer les pièces modernes pour des raisons de privilèges. Tout ça va être dit. Deux jolies filles, le rêve de Nerval, le théâtre. Le meilleur livre qui a été écrit sur Nerval est d'une dame que je salue ici, Gabrielle Malandain, et qui a porté un très beau titre, Nerval, ou l'incendie du théâtre.
1:47:10 Je ne vous en dis pas plus. Lisez. C'est difficile à trouver. Deux jolies filles s'occupaient de repriser leurs ajustements pailletés. Une femme encore belle faisait la cuisine, sans doute la maîtresse de maison, et le chef de la famille donnait des leçons de maintien à un jeune homme de bonne mine qu'il dressait à jouer les amoureux. Bon, on est en train de répéter, on est au théâtre. Enfin, dans les coulisses. C'est que ces gens ne se bornaient pas aux exercices d'agilité et jouaient aussi la comédie.
1:47:40 on les invitait souvent dans les châteaux. Vous voyez, Nerval qui avait déjà de la tendresse dans ses relations de journaux. Il faisait, je ne sais pas, une recension de toutes les pièces qu'on jouait sur les boulevards, où il y avait à boire et à manger. Mais ce qu'il adorait, c'est le théâtre des Funambules dont il est question dans les enfants du paradis, où il y a plus de mimes. C'est pour ça que c'est les pauvres à bien venir au paradis dans ce théâtre-là, parce qu'il y a beaucoup de mouvements, de farces, de commedia dell'arte. On les invitait souvent dans les châteaux de la province et ils me montrèrent plusieurs attestations de leurs talents signés de noms illustres.
1:48:17 Une des jeunes filles se mit à déclamer des vers d'une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car le nouveau répertoire leur est défendu. Il joue aussi des pièces à l'impromptu, freestyle on dirait aujourd'hui, n'est-ce pas, sur des canevas à l'italienne, avec une grande facilité d'invention et de réplique. Attention, c'est la fin. En regardant les deux jeunes filles, l'une vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon.
1:48:48 Notre premier rêverie analytique s'appelait Mignon. Je prends un autre texte et je tombe sur Mignon à la fin. Pourtant, on n'est pas en Allemagne. En regardant les deux jeunes filles, l'une vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon et Philine, les deux filles, dans Wilhelm Meister. Et voilà un rêve germanique qui me revient entre lui et la tombe de la mère et à toute l'Allemagne, n'est-ce pas ? Et voilà un rêve germanique qui me revient entre la perspective des bois et l'antique profil de Senlis.
1:49:24 Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante à défaut d'un domicile parisien ? Voilà la solution. Mais il n'est plus temps d'obéir à ces fantaisies de la verte bohème et j'ai pris congé de mes hôtes car la pluie avait cessé. Je suis désolé de prendre congé de vous, bien sûr de vous quitter, je ne suis pas désolé que vous me... Je sais que vous avez bien droit à faire autre chose que de m'écouter. Je suis désolé de ne pas continuer un si beau texte, mais ce n'est que partie remise.
1:49:58 Vous allez voir que nous y reviendrons la prochaine fois très rapidement en appendice si vous voulez à cette troisième rêverie analytique avec deux autres scènes de chant féminin dans des textes très voisins. Le chant d'Adrienne extrait de Sylvie et le chant des jeunes filles à Senlis sur les marches de la cathédrale. En tout cas, je vous remercie de votre patience et j'espère que vous penserez à cette solution.
1:50:33 Je ne dis pas d'acheter une caravane. Un mobile home. Mobile home. Ce n'est pas dialectique des notions comme ça. Mobile home. Très bonne nuit.