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La mort de Nerval et le programme de la séance
0:00 Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. Le 26 janvier 1855, à l'aube, un homme est trouvé pendu, rue basse de la vieille lanterne, près de la place du Châtelet à Paris. Il se serait pendu exactement à l'endroit où il y a maintenant la place du Souffleur au théâtre du Châtelet. Les premières vérifications attestent qu'il s'agit d'un certain Gérard Labrunie, 47 ans, sans domicile fixe, fils d'un médecin militaire, né le 22 mai 1808 dans cette même paroisse Saint-Merri, plus connu sous le pseudonyme de Gérard de Nerval.
0:46 Et dans le texte que nous allons voir, il a comme sujet principal comment trouver à se loger dans Paris, je vous le dis simplement. Où allons-nous vouloir rester ? Chaque mot est simple. Où allons-nous vouloir rester ? Ça veut dire premièrement que nous sommes à vadrouille. Jusqu'à ce qu'on trouve un endroit où on se dise, eh bien tiens, c'est peut-être là que je devrais me fixer.
1:23 Vous voyez ? J'insiste ici uniquement déjà sur promenade, mais le souvenir n'est-il pas aussi une promenade dans le temps ? Je me déplace du moment présent pour aller voir dans le passé, à la recherche du temps perdu. Dès l'instant qu'on peignait sur les parois des cavernes, c'est qu'on avait déjà décidé que boire, manger, dormir, ça, une bête pouvait le faire.
2:04 Être homme c'est aspirer encore au-delà. Voilà l'enjeu de où allons-nous vouloir rester ? Bonsoir tout le monde, bonsoir chers amis, bonsoir chers camarades. Aujourd'hui, nous allons nous balader. Et déjà, toute rêverie est une balade quelque part, un déplacement, vous voyez.
2:38 Ce n'est pas très stable par définition. Nous allons procéder à une lecture d'un texte de Nerval qui est court dans l'ensemble, qui fait quelques pages, mais dont il faut au moins savoir ceci. C'est l'ultime texte achevé de Nerval. Il y travaillait encore à des corrections lorsqu'on le retrouvait pendu, comme vous le savez, dans la nuit du 25 au 26 janvier 1855, tout près de ce qu'on appellerait aujourd'hui Châtelet-les Halles, dans Paris.
3:10 Et même, mais là, est-ce que c'est de la rumeur de la légende déjà ? On aurait retrouvé, parce que l'endroit exactement, la petite ruelle où il s'est pendu, à une grille, un soupirail, une grille d'égout en gros. C'était dans une ruelle sordide, Baudelaire y fait allusion, qui a disparu. Voilà ce qu'il faut retenir pour l'instant, une ruelle qui a disparu avec les travaux d'Haussmann, très peu de temps après que Nerval se soit pendu. C'est cette période à laquelle fait allusion Baudelaire dans un de ses plus beaux poèmes qui s'appelle « Le cygne ».
3:42 Il s'agit de l'oiseau, n'est-ce pas ? Le cygne dans « Les fleurs du mal ». Le vieux Paris n'est plus la forme d'une ville, change plus vite, hélas, que le cœur d'un mortel. Voilà, je le dis à ceux qui s'agacent. J'en fais partie des fois, à juste titre. On n'arrête pas de faire des travaux dans Paris, on ne s'y retrouve plus. Vous voyez que ce n'est pas nouveau. Ça fait 2000 ans que Paris se transforme.
4:12 Enfin, sa plus grande transformation, ça a été sans doute celle-là, celle d'Haussmann dans les années 1860. Comme ça a disparu, on dit que, et qu'à l'époque, il n'y avait pas encore ce qu'il y a aujourd'hui, le théâtre du Châtelet, une rumeur dit qu'il se serait pendu exactement à l'endroit où il y a maintenant la place du souffleur au théâtre du Châtelet. Quand on voit l'importance de l'entreprise, le rêve nervalien de réussir un jour au théâtre, il y a une connotation visiblement légendaire, mais peu importe, en tout cas, c'est dans ce quartier.
4:45 Il n'était pas sorti en pensant qu'il allait se pendre, mais avant de prendre la décision de se pendre, il l'avait frappé à la porte d'un hospice de nuit. Et dans le texte que nous allons voir, il a comme sujet principal « Comment trouver à se loger dans Paris ? » Je vous le dis simplement. C'est la première phrase du texte, vous verrez, il devient véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. Là encore, je souris parce que vous êtes quelques-uns à penser que la phrase reste d'actualité. C'est dur d'être jeune et pas très fortuné en ce moment, et qu'on veut tenter d'habiter dans Paris intramuros.
5:25 Donc, ça devient presque un privilège. Vous voyez que ça déjà, ce n'est pas nouveau non plus. Donc, juste avant, il venait de frapper un hospice de nuit, donc il était vagabond. Il était réduit à une telle, comme il en parle très peu, lui, il a une grande pudeur à ce niveau-là, à une telle précarité matérielle, c'est-à-dire que c'était une nuit où il gelait à pierre fendre, tous les témoins le disent, ça s'est dépassé les moins dix, on lui a refusé l'ouverture de la porte.
5:55 Et c'est ce refus qui a déclenché la pulsion autodestructrice. C'est toujours les mêmes thèmes que nous allons voir dans des contextes, vraiment, où on n'aurait pas prévu qu'on les retrouve. C'est la meilleure manière de nous faire comprendre la profondeur des enjeux qu'il y a derrière ces thèmes. On en a vu à chaque fois un aspect de ces enjeux. Ne serait-ce que, je vous le dis pour l'instant gratuitement, ce thème du sonore pur, de la voix, de la résonance musicale, de ce qui est perçu ni par l'intelligence, ni par l'œil, mais par l'oreille.
6:33 Déjà, le simple fait que le titre du texte que nous allons lire soit « Promenade et souvenir », j'insiste ici uniquement déjà sur « Promenade », mais le souvenir n'est-il pas aussi une promenade dans le temps ? Je me déplace du moment présent pour aller voir dans le passé, à la recherche du temps perdu. Dans les deux cas, il y a mouvement. Donc, c'est déjà congru à la chose musicale.
7:07 La musique, ce n'est pas une statue. Ce n'est pas une maison. C'est magnifique, une maison, une statue, c'est des châteaux, mais ce n'est pas du même ordre. La musique est plus apte à exprimer les choses qui suivent un déroulement, un déploiement. C'est un peu comme si on filmait une fleur en accélérant, si on la voyait pousser comme ça. Vous voyez ? Et tout ce qu'elle peut pousser comme ramification, une plante, je dis une fleur.
7:37 Ce thème de la voix, il n'est pas évident, Nerval n'en parle pas tout de suite. Il va en parler quelques pages après le début. Nous aurons tout le loisir de ralentir à ce moment-là sur ce passage capital. Je le mettrai en perspective avec d'autres passages, d'autres œuvres du même Nerval, de telle manière à faire ce qu'on appelle en musique d'ailleurs un contrepoint. Une deuxième voix, une troisième voix, je vais superposer trois textes qui ont ceci commun que l'auteur Nerval est ici littéralement fasciné par la nature très particulière de ce qu'il entend.
8:15 et à chaque fois, c'est une voix féminine. Pas toujours, il y a une exception. Enfin, la plupart du temps, c'est une voix féminine. Je fais une parenthèse. Je pense à une fois, justement, dans Promenade et Souvenirs, nous verrons ça, où c'est un homme qui prend une guitare dans un lieu public et qui se met à chanter une romance. Et pour une fois que c'était un homme, Nerval trouve qu'il ressemble à son père, il le trouve gracieux, il dit « si j'étais une femme, je lui aurais trouvé du charme ».
8:45 Vous voyez donc, c'est bien une voix qui est quand même connotée, à la féminité, plutôt qu'à la femme. Femme, chacun peut avoir son opinion sur la question. On va commencer par les femmes. Mais la féminité, c'est un fantasme, c'est une réalité. En tout cas, entendons-nous sur la distinction. Je superposerai, je vous dis tout de suite, un texte emprunté à une autre œuvre qui s'appelle « Les nuits d'octobre ».
9:15 Tout ça, c'est des œuvres très courtes. J'en profite pour vous dire que pour ceux qui voudraient s'y plonger, vous mettez Nerval, Wikisource. Ça suffit. Et là, vous avez toutes ces œuvres. Aujourd'hui, nous allons nous attarder sur Promenade et Souvenirs. C'est dans la liste des œuvres dans Wikisource. Je vous citerai donc un extrait des « Nuits d'octobre », « Les nuits d'octobre », et non pas « La nuit d'octobre » qui est un poème d'Alfred de Musset. Et un extrait de Sylvie. Sylvie, qui est une nouvelle extrait d'elle-même des « Filles du feu ».
9:46 Voilà, l'œuvre sans doute là, qui a fait le plus pour la réputation de la prose Nervaline. Et à laquelle Proust vouait un véritable culte Petite nouvelle de quelques pages. À chaque fois, c'est des textes courts, très courts. On est toujours en train de traquer le même gibier. Non, ne vous inquiétez pas. Ce n'est pas pour le tuer. C'est pour en avoir ne serait-ce qu'une photo, une trace dans notre mémoire, sur une pellicule, dans notre pensée. Je ne sais pas, ce serait déjà…
10:17 J'ai cité Rimbaud la dernière fois qui disait « Que comprendre ma parole, il faut qu'elle fuit et vole ». Si on pouvait avoir un petit instantané de ce que nous avons cherché tout au long de Mignon, ce silence qui semble prendre du recul par rapport à tous ces sons qui se font entendre, celui du grésillement du téléphone, celui de la cloche du château, celui de la voix de Mignon elle-même qui est une chanson à la fin. Comme Goethe nous le dit. Nous allons poursuivre alors que je ne dirais plus une traque, je dirais cette quête.
« Où allons-nous vouloir rester ? » : Hölderlin et Faust
10:53 Je passe sans plus tarder à la lecture du début de « Promenade et Souvenir ». Je vous avais alerté sur les ambivalences du terme « promenade » dans l'argot, on dit « Le mec qui nous a promenés, ça veut dire il faut faire attention, on met les pieds ». D'accord ? Là, je vous mets dans les mains de l'écrivain Nerval, et je vous garantis que ce n'est pas bon pour vous envoyer au casse-pipe. Merci, je suis très content que Pierre-Alain ait pensé à le mettre en exergue comme ça, à un autre auteur mais vous voyez on ne passe pas à autre chose.
11:30 Il s'agit d'un poète comme Nerval, antérieur d'une génération à le romantisme allemand étant beaucoup plus précoce que le romantisme français que tous les autres d'ailleurs avec le romantisme anglais. Premier point commun, un poète. Deuxième point commun, Nerval dit dans un poème « Car la muse m'a fait l'un des fils de la Grèce ». Nerval est fasciné par les mythologies des différentes religions. Hölderlin est connu aussi, n'est-ce pas, pour avoir été hanté par le modèle de la cité antique mais il n'en est pas resté là.
12:04 Et troisièmement, les deux sont morts fous. Je n'en sais rien, je ne suis pas clinicien, je ne tranche pas sur le fond. Enfin, officiellement, mais les deux cas, le monde médical et l'entourage, n'est-ce pas ? Voilà, donc ce n'est pas tout à fait fortuit. si je mets d'abord ce texte admirable de Nerval, qui est un texte en prose, sous l'extrait d'un poème de Hölderlin qui pose cette étrange question « Où allons-nous vouloir rester ? »
12:41 Chaque mot est simple, il n'y a pas un seul mot abstrait philosophique là, ou scientifique, ou technique. Où allons-nous ? Mais vous voyez, tout de suite, on dit, c'est étrange cette manière de poser la question. D'accord ? Où allons-nous vouloir rester ? Ça veut dire, premièrement, que nous sommes à vadrouille, jusqu'à ce qu'on trouve un endroit où on se dise « Tiens, c'est peut-être là que je devrais me fixer. » Vous voyez ? Là où nous sommes de nouveau, premier rapport avec Mignon, vous voyez qu'on traite les mêmes thèmes.
13:18 Mignon, c'est une œuvre écrite de sa personnage forgée par Goethe, le Goethe de Wilhelm Meister. Mais Goethe est surtout connu pour être l'auteur de Faust. Or Faust, quel est son deal avec le diable ? Venons-y. Le diable, de son côté, je vous l'ai dit, on sait tout de suite lui ce qu'il veut, c'est la même chose. L'âme, chaque fois qu'il y a un pacte avec le diable, le diable du côté de l'âme, on sait ce qu'il veut, c'est l'âme du pauvre pécheur que nous sommes. mais Faust serait prêt à lui donner la seule condition qu'il pose, la seule chose qu'il demande en échange, mais ce n'est pas rien.
13:58 C'est vertigineux de profondeur. Alors maintenant, si on traduit philosophiquement, c'est, écoute, diable, si tu arrives, il y en a des moyens, des moyens de procurer du plaisir, de la jouissance. Alors, si tu arrives à me faire plaisir, un plaisir, un bonheur tel que je me vois, une éternité dans ce bonheur sans jamais m'en lasser, au point que je puisse dire à l'instant, « Verweile doch, du bist so schön, ne reste, tu es si beau. » En parlant à l'instant, parce que là, tu as mon âme, précisément, le diable a bien du mal à trouver, à satisfaire, non pas l'individu Faust, qui ne commençait pas à le regarder comme un type bizarre, qui serait un peu névrosé, comme un poète maudit, non, c'est vous et moi.
14:37 Ça nous rappelle philosophiquement, n'est-ce pas, l'infinité du désir humain. Bonne nouvelle pour les syndicats. Chaque fois que leur patron leur dit, « Là, ça vous suffit, c'est bon. » Il n'y a aucune raison, il n'y a pas de limite assignable. Dès l'instant qu'on peignait sur les parois des cavernes, c'est qu'on avait déjà décidé que boire, manger, dormir, ça, une mouche pouvait le faire. Être homme, c'est aspirer encore au-delà.
15:07 Voilà l'enjeu, de « Où allons-nous vouloir rester ? » Où allons-nous avoir l'occasion peut-être d'étancher ce désir infini ? Je passe au texte de Nerval. Je ne vais pas le lire entièrement, mais enfin, il y a marqué extrait, c'est pour ça. Mais enfin, là, pour l'instant, je ne saute pas le début. Le début, c'est celui-ci, vous voyez, ça commence, je vous l'ai dit, d'une manière plus familière pour chacun d'entre nous, il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris.
Lecture du début : trouver à se loger dans Paris
15:44 Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois, arrivé d'Allemagne après un court séjour dans une ville de la banlieue, qu'est-ce qu'il se déplace ? Il était donc en train de vadrouiller en Allemagne, ceux qui ont suivi, moi. le cycle de conférences que j'ai fait et qui est groupé sous le titre de la nouvelle Angélique. On a vu qu'Angélique, la première nouvelle des filles du feu, commence par « En 1851, je passais à Francfort ». Vous voyez, donc, on est toujours en train de vadrouiller.
16:16 Sauf que, je cite une autre phrase de Nerval, « Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint. Il s'est fait connaître dans le monde des lettres par Le voyage en Orient, là, ce n'est pas un promenade dans les environs de Paris, ni même en Allemagne, ni dans les environs de Paris, ni dans le Valois, le pays où il y a la tombe de Rousseau et où il a passé une enfance qui est le pays de sa mère, soit dit en passant, Mortefontaine, ni en Allemagne, mais carrément en Orient. C'est ça qui l'a rendu célèbre. Mais au fur et à mesure qu'il se hasarde à publier enfin des œuvres, parce que pendant longtemps, il n'a fait que des comptes rendus de pièces de théâtre, des recensions, comme on dit dans les journaux à la page des spectacles.
17:02 Au fur et à mesure, comme il dit, le cercle se rétrécit avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint. Comme si le voyage devenait de plus en plus intérieur et que ce n'était pas seulement en kilomètres qu'on pouvait en mesurer l'immense aventure que chaque déplacement déploie. alors qu'au départ, quoi de plus prosaïque et de plus banal et de moins mystérieux que le problème de trouver à se loger et en particulier dans Paris.
17:34 Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois, arrivé d'Allemagne après un court séjour dans une ville de la banlieue, je me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un se trouvait. mes domiciles, quelle vie itinérante, que de fois il a dû quitter un domicile, soit parce que je vous ai dit les grands travaux d'Haussmann ont détruisé l'endroit où il allait enfin trouver à se loger ou il n'avait plus les moyens de payer son loyer, comme il est très évasif à ce niveau-là.
18:07 Je continue. Un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je ne remonte qu'à six années. Oui, déjà, comme les textes s'interpellent entre eux, sans s'être donné le mot. Nerval ne pense pas à Baudelaire, Baudelaire ne pense pas à Nerval quand il écrit le poème que je vous ai signalé tout à l'heure, Le Cygne. Je peux vous dire maintenant le pitch parce que ça se rapporte à ce que Nerval dit d'un logement qui se trouvait sur la place du Louvre.
Le Cygne de Baudelaire et Paris avant Haussmann
18:41 À l'époque, il n'y avait pas, bien sûr, il n'y avait pas la pyramide, ça date de la génération Mitterrand. Non, non, mais il n'y avait pas non plus le grand esplanade, n'est-ce pas, qui est entre le Louvre et les Tuileries. C'était tout un... Si je disais que les mots de Baudelaire, je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques, ce tas de chapiteaux ébréchés et de fûts, les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques et brillantes aux carreaux le bric-à-brac confus.
19:13 C'était un peu le binz, c'était un peu les puces de Clignancourt. Là, en plein centre de Paris, dans le Louvre, maintenant, chaque centimètre carré coûte une fortune. Et c'est ça qui a été déblayé à l'époque d'Haussmann de faire place nette et de faire, n'est-ce pas, le carousel et cet immense axe qui va depuis le fond du Louvre, depuis la grande galerie et même depuis... qui suit le fil de la Seine comme Notre-Dame, si vous voulez, qui fait qu'on voit au loin l'Arc de Triomphe et au 15 août, le soleil qui se couche entre les deux pieds de l'Arc de Triomphe et au-delà, même maintenant, les tours de la Défense.
19:46 Paris s'est toujours déployé sur cet axe pour ce qui est, en tout cas, de la direction Est-Ouest. Or, justement, le pitch du poème de Baudelaire, c'est que, en se promenant-là, il y avait une ménagerie ambulante, un petit cirque dérisoire, et il a vu un cygne qui venait de s'évader de sa cage, un cygne sur le pavé parisien, un cygne c'est fait pour flotter, naviguer, sillonner les ondes transparentes, si transparentes qu'il n'a plus qu'à y contempler sa propre image, quelle belle image du narcissisme, que le cygne, c'est pour ça que le cygne joue un si grand rôle dans l'ordre symbolique.
20:27 Je ne suis pas en zoologie, je ne suis pas ornithologue, je dis ça parce que Bachelard, qui a fait d'admirables travaux là-dessus, oui, c'est pas seulement quelqu'un qui a réfléchi sur les sciences, sur la physique, c'est pas seulement un immense épistémologue, il a fait une série bien connue des littéraires, liée aux quatre éléments, et les rôles qui jouent dans la littérature, dans le cadre de ce qu'il appelle lui-même la notion nouvelle, l'imagination matérielle, l'eau et les rêves, l'air et les songes, la psychanalyse du feu, et la terre et les rêveries de la volonté, liées des quatre éléments.
21:01 Je pense à l'eau et les rêves, à un moment donné où il parle, justement, il dit le cygne comme image de la nudité, comme le moins inconsciemment, c'est pour ça que c'est un animal qui fascine à ce point la poésie, la peinture, regardez le nombre de fois où le mythe de Zeus, Jupiter, se transformant en cygne pour mieux subjuguer, séduire et avoir raison, si je puis dire, de la nymphe, Léda, qui était en train de se baigner parmi les joncs et les iris au bord de l'eau transparente, si cette image de cygne a pu être aussi prégnant tout au long de l'histoire de l'imaginaire, si je parle de la peinture et de la poésie, et même la mythologie, je le dis à ceux qui ont l'intuition symbolique que les valkyries à l'origine dans la mythologie germanique, les valkyries, ce sont des cygnes, avant de chevaucher, elles volent dans les airs, comme ça, c'est une chevauchée aérienne, elles volent dans les airs et souvent elles vont dans l'eau, c'est les êtres de l'air et de l'eau, le cygne, c'est les deux, le cygne, on l'imagine toujours près de l'eau, mais en même temps, de temps en temps, ils s'envolent
22:11 d'un étang à l'autre dans les pays nordiques surtout, où on voit de magnifiques escadrilles de cygnes comme j'en ai vu il y a bien longtemps, ce cygne, pour Baudelaire, c'est l'image de l'exil, un cygne qui n'est pas dans l'eau, mais qui est dans la poussière, dans le tohu-bohu et dans les embarras de Paris, mais quelle vision tragique, près d'un ruisseau sans eau, la bête ouvrant le bec, baignait nerveusement ses ailes dans la poudre, c'est affreux, et ça devient une métaphore de l'exil en général, les poèmes étaient dédiés à Victor Hugo que Baudelaire ne portait pas en son cœur, mais qu'il admirait pour le rôle qui jouait pendant qu'il était exilé, Hugo là-bas, dans les îles de Jersey et de Guernesey, parce qu'il avait tourné en dérision Napoléon le Petit.
Une vue sur des arbres : la pastorale du souvenir
23:02 Et voilà que c'est justement dans ce quartier où Baudelaire a vu le cygne, tout ça, c'est juste avant les travaux d'Haussmann que Nerval dit qu'il a habité là. Je ne remonte qu'à six années. évincer du premier avec 20 francs de dédommagement que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher à la ville. La municipalité, la mairie de Paris, j'avais promis 20 francs s'il déguerpissait, n'est-ce pas ?
23:32 tout petit dédommagement, n'est-ce pas ? Évincer du premier avec 20 francs de dédommagement que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher à la ville. J'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus guère au centre de Paris. Donc, c'est entendu, j'avais ça en plein centre de Paris. Quoi ? Une vue sur deux ou trois arbres occupant un certain espace qui permet à la fois de respirer, de se délasser l'esprit, en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires.
24:07 Alors, je vous le dis à l'avance, promenade et souvenirs, ce n'est pas le voyage en Orient avec l'initiation à des sectes oubliées, soit dans la mouvance de l'islam, soit des signes même antérieures, n'est-ce pas ? On croit revivre la magie de l'Ancien Testament. Non, non, rien de fabuleux. On l'a vu, il s'agit de trouver un logement dans Paris.
24:37 Alors, on me dit, pourquoi tu nous embringues dans un truc sans intérêt ? Mais justement, c'est un miracle de la prose nervalienne, de quoi qu'il parle et sur quelques fleurs qui bulletinent, fussent une fleur qui est accrochée au troisième étage d'un immeuble parisien. on ne peut plus s'en passer. Alors, voilà, vous voyez, là, il évoque donc ce logement qu'il avait en plein centre de Paris et il nous propose cette pastoral improvisée dans le souvenir, n'est-ce pas ? Il se rapporte un logement qui était, n'est-ce pas, qui jouxtait le Louvre.
25:11 Donc, un certain espace qui permet à la fois de respirer, de se délasser l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires ou de jolies figures n'apparaissent que par... Eh, pas une voiture, automobile, je veux dire. Il n'y a pas de moteur explosif dans tout Paris, mais c'était déjà noir parce que c'était le charbon de bois qui empestait tout à ce moment-là. Et croyez-moi, c'était autrement polluant. Le charbon de bois. Tout Paris était noir comme du charbon.
25:41 Lorsque Rousseau, alors Rousseau, c'est bien avant tout ça. C'est même bien avant la révolution industrielle en France, Rousseau. Lorsque Rousseau est invité par le marquis de Girardin à venir mourir, si je puis dire, enfin, invité à se détendre chez lui, à résider à Ermenonville, il ne sait pas encore que c'est là qu'il mourra heureux. Il le remercie dans une lettre où il dit « Ce qui m'a frappé, c'est la beauté de vos arbres. » Ermenonville, à Paris, tous les arbres sont noirs. Voyez !
26:11 Déjà, il n'y a pas encore l'action industrielle. Moi aussi, j'aime pas un carreau de fenêtres noires et que les arbres soient noirs. Mais avant de dire que c'est la faute à l'industrie en général et à l'homme en général et à l'homme industriel en particulier, il faut regarder à deux fois. Je dirais même que l'industrie a fait disparaître le fait d'avoir besoin du bois pour se chauffer et s'éclairer. Et croyez-moi, c'est un progrès écologique. Un échiquier de fenêtres noires, je finis la phrase, où de jolies figures n'apparaissent que par exception.
26:47 Nerval essaye. C'est un Parisien qui parle. Marivaude un petit peu. Je respecte la vie intime de mes voisins. Je ne suis pas de ceux qui examinent avec des longues vues le galbe d'une femme qui se couche ou surprennent à l'œil nu les silhouettes particuliers aux incidents et accidents de la vie conjugale. On croirait voir un extrait d'un chef-d'œuvre au cinéma que vous connaissez. La plupart d'entre vous connaisseurs de Hitchcock « Fenêtre sur cour ». On m'aurait dit le pitch.
27:18 C'est un mec qui a eu un petit accident qui a une jambe immobilisée, un plâtre et qui est chez lui de sa fenêtre et tout ce qu'il a pour se divertir c'est de voir un petit peu ce qui se passe dans les appartements en face de sa fenêtre. et en moins de ça j'ai dit une heure et demie au moins ou deux heures de film là-dessus je vais m'ennuyer. Vous savez que c'est un film haletant j'adore n'est-ce pas ?
27:49 Oui. Donc ou qui surprennent à l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de la vie conjugale. Bref tout ça c'est du matériau qui ne concerne que ceux qui vivent dans les grandes villes qui étaient nouvelles à l'époque qui ont été réunis à l'école rapide de l'Europe en général et de la France et de l'Angleterre en particulier. J'aime mieux tel horizon à souhait pour le plaisir des yeux comme dirait Fénelon où l'on peut jouir soit d'un lever soit d'un coucher de soleil mais plus particulièrement du lever.
Chants d'oiseaux, bel canto et correspondances
28:25 Le coucher ne m'embarrasse guère je suis sûr de le rencontrer partout ailleurs que chez moi. C'est une manière indirecte bien sûr de me dire je suis un noctambule et je me couche toujours assez tard. Donc pour le lever c'est différent j'aime à voir le soleil découper des angles sur les murs à entendre au dehors des gazouillements d'oiseaux fussent-ils de simples moineaux francs. Grétry un petit compositeur d'opéra de l'époque mais vous voyez comme ça commence à circuler gazouillements d'oiseaux.
28:59 Goethe dit Mignon ne parlait pas elle gazouillait à peine compréhensible son langage mais en tout cas pour l'oreille il était ravissant et Kafka quand il dit quand il essaie de caractériser le son le grésillement du téléphone c'est-à-dire la voix du château la voix de la fin de toute quête il dit qu'on aurait dit que c'était la réunion d'un million de voix enfantines à la fois très proches et très lointaines donc ici à entendre au dehors des gazouillements d'oiseaux ne donne pas plus à plan ce qu'il y en a on voit se lever le soleil le matin on entend des chants d'oiseaux fusent de simples moineaux francs il ne quitte pas son thème de l'oiseau Grétry compositeur d'opéra j'y reviens donc quelqu'un qui écrit à l'époque c'est l'apogée du bel canto disons le premier tiers première moitié et surtout le premier tiers du 19ème siècle qui culmine dans le genre un peu élégiaque et mélancolique c'est italien
30:09 le bel canto alors là peu importe le texte les paroles je veux dire parce qu'on reste sur une syllabe pendant longtemps il y a des splendeurs et ça dépend beaucoup vous imaginez peut-être plus que n'importe quel répertoire de la qualité de l'interprète mais quand on parle d'oiseau il s'agit bien sûr des sopranos des interprètes des rôles féminins et donc dans le genre mélancolique ce serait Bellini n'est-ce pas la Norma qui sert surtout maintenant à faire des réclames pour du café ou du chocolat l'air de Casta diva ne dérange pas outre mesure ou alors dans le style comique Rossini qui était à l'apogée de sa gloire à ce moment-là qui éclipsait celle de Beethoven à Vienne et puis je vous le recommande je ne dis pas ça avec mépris Rossini si on pouvait mettre le citron vert en musique vous voyez un sorbet il adorait ça d'ailleurs Rossini un sorbet de citron vert si on pouvait faire une musique qui serait pour l'oreille l'équivalent comme impression ce que sont les citrons verts pour la langue et pour les papilles je dis ça
31:19 parce qu'il y a un beau vert de Baudelaire dans les correspondances il est des parfums frais comme des chairs d'enfants doux comme les hautbois vert comme les prairies il y a donc quelque chose qui pour l'oreille serait le timbre du hautbois pour l'œil serait le vert des prairies et pour le toucher ou pour l'odorat j'en sais rien frais la fraîcheur il dit des chairs d'enfants par exemple mais ce quelque chose c'est une odeur c'est une couleur c'est un son bien sûr que non il y a donc quelque chose qui n'est pas sensible on est en pleine philosophie au sens platonicien qui est l'objet d'aucun sens mais qui circule bon sens en créant un lien d'analogie de correspondance pour prendre le terme de Baudelaire et qui unifie ces choses apparemment sans rapport le vert des prairies chairs d'enfants le son du hautbois donc Grétry offrait un Louis pour entendre une chanterelle vous voyez j'étais sûr s'il citait le compositeur et Grétry c'était pour faire revenir le thème de l'oiseau
32:29 et on dit même la Castafiore dans Tintin son nom journalistique dans la presse est censé être le rossignol milanais donc Grétry offrait un Louis un Louis d'or pour entendre une chanterelle moi Nerval il ne dit pas qu'il est fauché mais je donnerais conditionnel si je les avais je donnerais 20 francs pour un merle les 20 francs que la ville de Paris me doit encore bon alors nous allons assister je vous dis à l'avance parce que je vais sauter certains passages ceux qui ont suivi avec moi le parcours de Nerval d'Angélique se rappellent qu'on part d'Allemagne en 1851 je passais à Francfort on part donc de l'Est on arrive à Paris et de Paris ne trouvant pas le livre qu'on cherche je vais très vite on se retrouve dans les forêts les étangs et les brumes du Valois je vous dis à l'avance
Montmartre, paradis rural en plein Paris
33:41 qu'on va faire le même on va arriver à la même destination Valois Chantilly Ermenonville mais en venant alors toute autre provenance de Paris même vous voyez pour l'instant on est dans Paris on cherche à se loger dans Paris mais on va faire un tour on va avoir l'idée d'aller en banlieue tout simplement il ne se dit pas mais enfin en gros Paris c'est tout ce qu'il trouvait qui lui plairait vraiment est trop cher n'est-ce pas il avait pensé à Montmartre donc je ne vais pas passer en revue tous les endroits qu'il essaye d'abord dans Paris mais je ne voudrais pas faire l'impasse sur Montmartre parce que ça va donner une idée du charme de la prose nervalienne ce n'est pas des impondérables n'est-ce pas c'est assez précis il parle de la butte Montmartre qui à l'époque jouxtait la campagne pratiquement n'est-ce pas au-delà de Montmartre c'était la zone déjà un peu mais la zone de maintenant pas une zone hyper urbanisée comme maintenant parce que au nord de Montmartre il n'y a plus que la Seine-Saint-Denis qui est une succession de municipalités de villes n'est-ce pas avec un habitat urbain très dense et à l'époque c'était surtout une région
34:51 intermédiaire entre la ville et la campagne proprement dite nous voyons ensemble un extrait de la manière dont il écrit la butte de Montmartre il y a là des moulins des cabarets des tonnelles des élysées champêtres et des ruelles silencieuses bordées de chaumières de granges et de jardins tout fut on n'a pas besoin d'aller très loin on est dans Paris il parle de Montmartre sa manière d'en parler c'est comme si on avait fait film un saut dans le temps comme si on avait quitté ce monde de la vie moderne industrielle et bourdonnante et encombré pour tout d'un coup retrouver une paix rurale un silence une tranquillité qu'on ne pourrait trouver que dans la ruralité une ruralité quasi paradisiaque les élysées c'est le paradis du monde de la mythologie grecque il y a là des moulins des cabarets donc des endroits il ne parle pas des ateliers il parle des endroits où on se détend et des tonnelles
36:01 rends-moi la treille où le pampre à la rose s'allie des élysées champêtres et des ruelles silencieuses bordées de chaumières de granges et de jardins touffus parce que ce n'est pas des granges qu'on faisait à Paris des plaines vertes coupées de précipices bon sang on est entre les Alpes et Himalaya bientôt là où les sources filtrent dans la glaise détachant peu à peu certains îlots de verdure où s'ébattent des chèvres les chèvres c'est pas fini qui broutent l'acanthe suspendue au rocher les chèvres qui se risquent dans des abîmes il y a une coloration fantastique en quelques lignes des petites filles à l'époque c'était des petites bergères elles n'envoyaient pas à l'école parce qu'il y avait les bêtes à garder ce que j'ai vu au sud du Sahara pendant des années et toujours avec un petit bâton la houlette du berger dans le monde entier c'est comme ça des petites filles à l'œil fier au pied montagnard à Montmartre non on n'est pas en Corse les petites filles à l'œil fier
37:11 au pied montagnard les surveillent les chèvres en jouant entre elles on rencontre même une vigne la dernière du cru célèbre de Montmartre on n'a pas le temps de voir une vigne que c'est déjà Bacchus et Dionysos c'est à dire le vin c'est avec les couleurs dans les couleurs du drapeau français le blanc c'est l'ancien blanc des bourbons de la royauté bien encadré puisqu'il est au milieu par le bleu et le rouge c'est les couleurs de Saint-Denis c'est à dire la plaine qui jouxte Montmartre au nord Denis c'est la francisation de Dionysos Bacchus et le dernier vignoble qui subsiste dans Paris c'est précisément celui de Montmartre vous savez qu'à chaque mois de septembre il y a une petite fête du dernier cru vous voyez on rencontre même une vigne la dernière du cru célèbre de Montmartre qui luttait du temps des romains avec
38:21 Argenteuil et Suresnes et oui maintenant on trouve sur presque toutes les tables des côtes du Rhône des côtes de Provence et des Bordeaux je ne pouvais même pas chercher les grands vins à l'époque les moyens ne le permettaient pas on prenait des petites piquettes on appelait ça des piquettes d'ailleurs Nerval a fait un poème un poème de jeunesse qui passe en revue à peu près tous les vins qu'on vendangé autour de Paris et parmi ceux-là il y a le clairet de Suresnes vous voyez il n'était pas bien rouge le clairet de Suresnes et le picton d'Argenteuil le picton un peu acide ce n'est pas des vins de grande qualité chaque année cet humble coteau perd une rangée de ces ceps rabougris qui tombent dans une carrière ces histoires de précipices de filles avec leurs chèvres dans les abîmes on voit maintenant que dans l'ordre symbolique ça montre aussi la menace du temps du progrès de la modernité qui est en train d'encercler un des derniers réduits d'une espèce de projection paradisiaque et rurale des anciens temps en plein cœur de la capitale chaque année cet humble coteau
« Je ne serai jamais propriétaire » : l'homme navigateur et la femme riveraine
39:31 perd une rangée de ces cèpres rabougrées qui tombent dans une carrière il y a dix ans j'aurais pu l'acquérir le vignoble j'aurais pu l'acquérir au prix de 3000 francs on en demande aujourd'hui 30 000 vous voyez ça n'a pas changé la spéculation c'est le plus beau point de vue des environs de Paris voilà je tenais à vous dire comment Nerval alimente la présence du lecteur n'est-ce pas et là cette phrase il n'y faut plus penser je ne serai jamais propriétaire ça devient grave enfin le temps devient plus grave même si il reste dans la plaisanterie mais un peu journalistique mais plaisant mais sérieux c'est pour ça je vous ai dit comment il l'a fait comme SDF on dirait aujourd'hui cependant parce qu'on lui refusait l'hébergement au moins avec un peu de chaleur et un lit et une paillasse une nuit où il gelait à pierre fendre du coup ces phrases prennent une certaine résonance je ne serai jamais propriétaire et c'est pourquoi vous voyez je peux vous le dire
40:41 maintenant l'ensemble du texte de promenade et souvenirs qui est très court n'empêche que je divise en deux parties je propose je vous propose de diviser en deux parties il y a toute cette première partie pour l'instant que nous sommes en train de voir ensemble que je résume sous la houlette si vous voulez c'est nomade ou sédentaire où allons-nous vouloir rester quand cesserons-nous de vadrouiller nomade pour être enfin sédentaire on peut approfondir dans l'ordre symbolique je parle c'est pas seulement une raison pratique je dis pas que c'est pas important c'est parmi les plus importants c'est pas avoir un chez soi c'est pas les choses avec lesquelles je plaisante non mais je veux dire admettons même que j'ai un chez moi il y a au-delà des raisons matérielles évidentes c'est pas surtout quand quand il fait froid quand il pleut avoir un abri et tout ce que
41:51 connotent le chez soi bah y'est-y mais au-delà de ça couplé avec nomade et sédentaire il y a la sexuation on dirait mais quel rapport comme on disait n'est-ce pas dans le temps l'époque où les sexes étaient plus plus dichotomisés que maintenant parce que heureusement c'est pas grâce aux multiplications d'emplois auxquelles accède la femme non pas qu'elle travaillait pas avant mais c'était presque toujours des travaux très inférieurs des travaux manutentionnaires que ce soit à la campagne entre traire les vaches ou travailler à l'usine ce qui était atroce et pour être encore moins payé et sensiblement moins payé comme telle l'était que les hommes bon un des plus immenses progrès de la modernité c'est d'avoir précisément fait que j'ai même vu quand j'étais en Côte d'Ivoire au port de pêche d'Abidjan un chalutier soviétique où le capitaine était une femme pas des femmes
43:01 capitaines de navire il n'y faut plus penser je ne serai jamais propriétaire où je veux en arriver à ce quand il y avait ce partage des sexes c'était l'homme qui vadrouillait qui partait à la guerre déjà du grand éloignement on n'était jamais sûr de revenir ou qui migrait pour aller là où il y avait du travail du rapport je pense à mon Afrique de l'Ouest où à chaque début de saison sèche dans la zone sahélienne la plupart des hommes sont obligés de descendre à 400 km au sud laissant leurs femmes leurs enfants bas âge qui viennent à peine d'épouser et leurs parents pour aller louer leurs bras et leurs jambes dans les plantations des pays mieux arrosés au sud de Ghana à la Côte d'Ivoire etc.
43:49 je le dis la phrase traditionnelle l'homme navigateur face à la femme riveraine la femme sur la rive qui attend le retour de l'homme vous savez on dit que les femmes de Cancale ne cessent pas faire qu'elles ont le verbe haut les Cancalaise Cancale capitale de l'huître parce que les maris leurs maris les Cancalaise pas les Cancalaise leur principale fonction traditionnelle et pendant si longtemps c'était terrible c'était d'aller pêcher la morue dans les mers glacées dans les brumes de terre neuve là près du Labrador dans le Canada plus près du Canada n'est-ce pas et du Grand Nord que de la Douce Bretagne à Côte d'e la fidèle Armorique et donc comme les hommes n'étaient pas là ils avaient appris à faire tourner la boutique pendant qu'ils n'étaient pas là ils ont le verbe haut vous voyez l'homme navigateur et la femme riveraine donc il y a ça entre nomade et sédentaire trouver le où allons-nous vouloir rester peut-être là où une femme réside
Villa pompéienne, fossiles et droit précaire
45:00 et qui fait que j'ai une raison de m'arrêter c'est dans l'ordre symbolique ça peut ne pas être une femme un être aimé il n'y faut plus penser je ne serai jamais propriétaire et pourtant que de fois du 8 au 15 de chaque trimestre près de Paris du moins j'ai chanté vous voyez il prend toujours sur le ton de l'humour le refrain de monsieur Vautour donc une chanson à la mode quand on n'a pas de quoi payer son terme c'est le refrain il faut rester chez soi et on reste dans la petite rêverie inspirée par les tonnelles et les vignes de Montmartre vous voyez j'aurais fait faire donc là c'est dans l'imaginaire j'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère une petite villa dans le goût de Pompéi alors lui qui est fauché qui ne le dit pas voilà qui s'imagine en patricien romain et en sarissé dans le secondaire là-bas dans la campagne au sens propre dans la Campanie la région de Naples pas Pompéi dans la région de Naples c'est ce qui a donné le mot campagne en français une petite villa
46:11 dans le goût de Pompéi avec un impluvium ça veut le trou dans le toit par où la pluie s'écoulait et alimentait un jardin pardon un bassin excusez-moi entouré d'une colonnade où les chambres étaient distribuées une petite villa dans le goût de Pompéi tout simple avec un impluvium et une cellula petite cellule c'est pas une petite chambre quelque chose comme la maison des poètes tragiques le pauvre Laviron mort depuis sous les murs de Rome en avait dessiné le plan à dire vrai pourtant il n'y a pas de propriétaire au bout de Montmartre on ne peut asseoir légalement une propriété alors au moment vous voyez où il dirait et même si j'avais l'argent voilà une autre menace qui fait je ne serais pas propriétaire en tout cas pas là où j'aimerais à Montmartre parce que avant de le dire je dis ceux qui se promènent à Montmartre le savent il y a des maisons où les murs sont soutenus par des étais par des poutres de bois n'est-ce pas qui menacent de s'écrouler précisément parce qu'il y a la pente qui est très forte et parce que le sol on se demande comment le pied ne s'enfonce pas dans le sol déjà en général dans Paris entre le métro
47:21 le gaz l'eau les catacombes les champignonnières et les mines il y avait des mines même à Montmartre donc on y arrive on ne peut asseoir légalement une propriété sur des terrains minés par des cavités peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes on venait à peine de s'intéresser à ce que nous appelons maintenant les fossiles bientôt on va trouver les premières traces de dinosaures c'est Buffon juste à la fin du siècle précédent qui a commencé à avoir l'intuition ici d'une théorie de l'évolution il n'a eu pas bien sûr le devenir et l'adaptation des espèces à leur environnement mais enfin il avait déjà remarqué que l'épaisseur temporelle des restes d'animaux anciens remontait à beaucoup plus loin qu'on ne le pense généralement de mammouths et de mastodontes étrange tout ce passage là en Paris on se sent bien bien loin des mammouths et des mastodontes
48:31 bien loin dans le temps en parlant pas mais même dans l'espace la commune concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans ce qu'on appelle un bail emphytéotique si vous voulez on est campé comme les turcs et les doctrines les plus avancées il fait allusion au socialisme et au communisme le mot était rare il commence à se multiplier ceci est écrit dans la mouvance des événements de 1848 les textes de bien sûr les utopistes les Fourier mais même les Blanqui qui vont beaucoup plus loin on est campé comme les turcs et les doctrines les plus avancées auraient peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement s'établir et premier grand déplacement n'est-ce pas le dessein en est pris on passe de Paris à la banlieue pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain la banlieue est encore plus chère que Paris décidément enfin
De Paris à Saint-Germain : le chemin de fer et les noms de pays
49:42 il parle de Saint-Germain mais en prenant un abonnement du chemin de fer on peut sans doute trouver tout ça a été nouveau le chemin de fer on peut sans doute trouver des logements dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes en réalité qu'est-ce qu'une demi-heure de chemin de fer le matin et le soir pour les deux Paris et Saint-Germain on a là les ressources d'une cité et on est presque à la campagne que de millions d'entre nous ont évalué un petit peu comme ça leur plan leur plan de logement n'est-ce pas vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare numéro 130 le trajet n'offre que de l'agrément et n'équivaut jamais comme ennuie ou comme fatigue une course d'omnibus vous avez entendu le train c'est moins qu'à autant pas vraiment l'état des routes que la diligence je me suis trouvé très heureux de cette idée et j'ai choisi Saint-Germain qui est pour moi une ville de souvenirs et là c'est la première fois qu'il dit que ce n'est pas le hasard qu'il emmène Saint-Germain parmi tous les choix qu'il avait autour de Paris c'est une des villes qui est enfermée un peu comme Dante dans la Divine Comédie
50:52 où les personnages que l'on voit passent leur temps à répéter pour l'éternité la scène qui a marqué leur vie n'est-ce pas Nerval a enfermé des grandes parties de son passé déjà très proustien n'est-ce pas dans Saint-Germain entre autres quel voyage charmant et là il commence déjà et c'est un des charmes aussi de sa prose que Proust reprendra c'est avec la deuxième partie la troisième si on compte les deux premières c'est-à-dire Combray puis un amour de Swann quand on revient au narrateur avant d'arriver à l'ombre des jeunes filles en fleurs le seul texte pour lequel il a eu prix Goncourt il y a une petite introduction qui s'appelle Nom de pays et il y a deux parties de nom de pays il y a nom de pays le pays qu'on verra plus tard si on dit Bretagne il s'agit de parler de la Bretagne ou de la Normandie et puis il y a nom de pays le nom tout ce qu'on a dans la tête même si on n'y est jamais allé tout ce que le nom suggère par lui-même tout ce qui est associé au nom indépendamment de la chose
52:02 du mot indépendamment de la chose et bien cette espèce de poésie déjà des simples toponymes qui fait que Proust parlera du côté de Méséglise ou du côté de Guermantes ça commence là quel voyage charmant Asnières Chatou Nanterre et Le Pecq la Seine trois fois repliée des points de vue d'îles vertes de plaines de bois de chalets et de villas à droite et ça recommence le chapelet des noms propres les coteaux de colombes d'argenteuil et de carrière à gauche le mont Valérien Bougival Lucienne et Marly il est dans l'ordre géographique mais enfin il y a surtout l'ordre littéraire parce que vous voyez le son I c'est un Y le son I de Marly vient éclairer ici la syllabe un peu plus assombrie de Lucienne c'est admirablement ordonné le mont Valérien Bougival Lucienne et Marly je revenais là
La quête du logement devient pèlerinage ; les cloportes
53:12 comme Ravenswood au château de ses pères j'avais eu des parents parmi les hôtes de ce château il est évasif il y a 20 ans déjà d'autres habitants de la ville en tout quatre tombeaux donc on comprend pourquoi c'est évasif c'est que des deuils et voilà que ce qui n'était qu'une quête de logement commence à se colorer de pèlerinage c'est pas l'ambiance des tombeaux il y a pèlerinage il se mêlait encore à ses impressions de souvenirs d'amour et de fêtes remontant à l'époque des Bourbons de sorte que je fus tour à tour heureux et triste tout un soir alors ne vous inquiétez pas on n'est pas là pour c'est pas la mélancolie qui va l'emporter lorsque Nerval est en vadrouille comme ça il a toujours une petite complicité que le lecteur au niveau de l'humour un incident vulgaire vint m'arracher à la poésie de ses rêves de jeunesse la nuit étant venue après avoir parcouru les rues et les places et salué des demeures aimées jadis donner un dernier coup d'œil aux côtes de l'étang de Mareil et de chambourcy on pourrait reprendre encore une fois le chapelet des toponymes je m'étais enfin reposé
54:22 où allons-nous vouloir rester je m'étais enfin reposé dans un café qui donne sur la place du marché on me servit une chope de bière il y avait au fond trois cloportes là encore on dit tout le temps qu'on mange de la hum dans le monde moderne à Franprix à casino ils se sont tendus quand même ma grand-mère s'est dit mais oui les grand-mères c'est un bon cœur quand le petit-fils qu'elle désespérait de revoir qui se sentait un peu abandonnés vient tout d'un coup leur rendre visite et elles se surpassent les grand-mères et elles font des plats qu'on ne fait jamais sauf pour rendre son petit-fils heureux mais le quotidien vous savez le nombre regardez les chiffres il passe par le nombre d'intoxications graves je ne parle pas d'une modeste indigestion d'intoxication c'est une urgence très grave le botulisme les botulines maintenant il faut une urgence des antibiotiques avant que ce soit trop tard le nombre d'intoxications qu'il y avait lorsqu'il n'y avait que des gardes-manger et non pas encore des frigidaires et là vous voyez Saint-Germain
55:33 la place du marché on n'est pas au fond de la campagne on n'est pas dans la montagne on est trois cafards on me servit une chope de bière il est au fond trois cloportes Nerval beaucoup d'humour et de réserve un homme qui a vécu en Orient est incapable de s'affecter d'un pareil détail j'en ai vu d'autres garçon dis-je il est possible que j'aime les cloportes mais une autre fois si j'en demande je désirerai qu'on les servit à part le mot n'était pas neuf s'étant déjà appliqué à des cheveux servis sur une omelette vous voyez que c'est pas exceptionnel tout ça mais il pouvait encore être goûté à Saint-Germain donc humour sur l'humour au second degré entre nous entre parisiens bon d'accord elle est un peu lourde ma blague mais enfin je veux dire à Saint-Germain on n'est pas obligé d'avoir la finesse d'humour qu'on a à Paris pourtant on n'est pas loin le mot n'était pas neuf s'étant déjà appliqué à des cheveux servis sur une omelette tout entendu à Paris mais il pouvait encore être goûté à Saint-Germain les habitués bouchers ou conducteurs de bestiaux le trouvèrent agréable le garçon me répondit je suis obligé d'aller jusque là vous allez voir pourquoi
Le château en réparation : Kafka et le prince d'Aquitaine
56:43 il y a encore un thème qui nous manque monsieur ça ne doit pas vous étonner on fait en ce moment des réparations au château il n'y a pas plus éloigné de Kafka n'est-ce pas que cette promenade avec Nerval dans les treilles et tonnelles de Montmartre on n'est pas dans la neige la boue le côté implacable les autorités du château mais il y a un château il y a un château pour lequel on est en train de procéder à des réparations vous savez le texte le plus célèbre de Nerval en poésie au point qu'il y en a qui le connaissent sans même savoir que c'est Nerval je suis le ténébreux le veuf l'inconsolé le prince d'Aquitaine à la tour abolie la tour le château rasé le prince d'Aquitaine son père était d'Agen le prince d'Aquitaine à la tour abolie donc tout ce qui touche à la destruction du logement par excellence pas du logement de rêve le château de sa destruction de son arrasement ou au contraire de sa réhabilitation
57:54 de sa restauration Nerval est en train de vivre l'époque historique où on essaye d'exorciser les menaces du prolétariat naissant qui a tapé sur la table pendant la révolution française et surtout à Paris et on est en train de vivre le retour à la loi à l'or à la religion etc garçon lui dis-je vous êtes plus beau que nature et votre conversation me séduit mais est-il vrai vous voyez ça le fascine que l'on fasse des réparations au château il y a donc un château monsieur vient d'en être convaincu convaincu grâce à votre raisonnement mais êtes-vous sûr du fait en lui-même vous voyez il insiste même pour montrer que c'est une grande nouvelle d'apprendre qu'on fait des réparations ce château qui était à l'abandon depuis pratiquement sa construction les journaux en ont parlé absent de France il est en Allemagne pendant longtemps je ne pouvais contester ce témoignage le lendemain je me rendis au château pour voir où en était la restauration il n'a pas trouvé n'est-ce pas il n'a pas trouvé 10 mètres carrés dans Paris
59:05 sans doute parce que c'est trop cher mais ça il ne nous dit pas et voilà que il est préoccupé par la restauration du château en forme de D en l'honneur de la belle Diane de Poitiers comme il le précise plus loin le sergent concierge donc le gardien me dit avec un sourire qui n'appartient qu'à un militaire de ce grade monsieur seulement pour affermir les fondations du château il faudrait 9 millions les apportez-vous je suis habitué à ne m'étonner de rien je ne les ai pas sur moi mais cela pourrait encore se trouver je suis très heureux de vous lire ce texte au moment où je suis dans un 18 mètres carrés n'est-ce pas et en étant à peine moins fauché mais je ne m'en plains pas je suis beaucoup par plein de côtés je suis beaucoup mieux en votre compagnie déjà n'est-ce pas que je connais très très bien ma vie mais où j'avais comme tout le monde des soucis des responsabilités de travail j'étais piqué ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours après j'avais trouvé l'idée alors je passe sur l'idée une demande de souscription pour les touristes anglais laissons cela toujours est-il il continue à se promener à Chantilly
Une société chantante ; retour à Mignon et à Orson Welles
1:00:15 et voilà qu'il tombe sur ce qu'il appelle Voyer une société chantante là je suis obligé de m'arrêter parce que Nerval s'arrête il n'y a rien qui l'arrête comme le son d'une voix d'un chant alors je reviens à mon introduction vous voyez pourquoi je ne pouvais pas m'y dérober pendant l'introduction et que notre balade est beaucoup moins décousue qu'il n'y paraît si on reste toujours sur la trace je vais dire la traque tout à l'heure la quête de cette voix vous vous rappelez comment c'était terminé Mignon le magnifique montage que Pierre-Alain dont Pierre-Alain nous avait gratifié les ultimes secondes de ce de ce bijou de film qu'est l'histoire immortelle d'Orson Welles n'est-ce pas où l'on voit le milliardaire mort joué par Welles lui-même c'est toujours c'est comme Citizen Kane n'est-ce pas et son homme à tout faire le petit juif le contraire du milliardaire qui a cette maison spacieuse
1:01:25 avec cette véranda vous voyez qu'on voit à la fin où le petit juif tourne vous allez voir pourquoi j'insiste sur sa judéité tourne le dos à Jeanne Moreau qui regarde de loin l'amante d'une nuit qui vient de s'en aller après avoir rempli son contrat et il parle à Jeanne Moreau tout en l'ayant dans son dos en disant il est mort Miss Virginie il n'a pas pu résister parce qu'il a eu il a été comblé par son désir et c'est encore plus dur quand votre désir est comblé que lorsqu'il souffre d'un manque souffrir d'un manque parce que d'un manque c'est douloureux mais lorsque ce manque est comblé c'est encore plus douloureux je vous cite les derniers mots je ne les commente pas ça se passe de commentaires c'est magnifique et à ce moment-là il a à la main un coquillage que le jeune marin l'amante d'une nuit a laissé tomber ce qu'il avait on apprend au cours du film qu'il avait vécu à cause d'un naufrage tout seul sur une île pendant longtemps il avait presque perdu la langue tiens comme par hasard ce n'est pas la langue des hommes et donc il a laissé ce coquillage et c'est la dernière image le petit juif c'est-à-dire
1:02:35 le juif errant le nomade comme les roms le juif errant le vaisseau fantôme ce capitaine de vaisseau que Dieu a condamné dans la légende a erré sur les mers indéfiniment parce qu'un jour il a juré au cours d'une tempête il a blasphémé pour le punir il est condamné à errer sur les mers sans jamais pouvoir aborder sur la terre ferme où allons-nous vouloir rester il est condamné à errer sur les mers à l'infini seulement la seule dérogation tous les sept ans là je suis dans le vaisseau fantôme qu'on appelle le Hollandais volant car la légende vient de ses grands navigateurs et audacieux que furent les Hollandais à une époque où il faisait même la pige à la marine anglaise quand ils étaient maîtres des mers à l'époque de l'amiral de Ruyter dont il y avait statue à Amsterdam ce petit peuple étonnant un peu comme les portugais n'est-ce pas il n'y a pas beaucoup de pays qui comme le Portugal peuvent se targuer d'appeler un de leurs rois Henri le navigateur l'homme navigateur et la femme riveraine et ben voilà le vaisseau fantôme à une seule dérogation
1:03:46 tous les sept ans on lui permet d'aborder enfin à une terre ferme et là il faut qu'il trouve rapidement parce que le temps compte une femme qui lui reste qui lui jure fidélité jusqu'à la mort je ne vous dis pas comment ça se termine donc il porte le coquillage à son oreille et il dit j'ai déjà entendu cela vous voyez la voix la traque du son du son pur ce n'est pas une langue ce n'est pas des mots mais ça parle j'ai déjà entendu cela il y a très longtemps il dit voilà pour le temps et puis les deux derniers mots du film but where mais où où et le mot fin vient s'inscrire sur l'écran tout ça pour vous introduire on n'en est pas là on a encore l'humour nervalien mais vous voyez que cet humour est une manière pour lui d'exorciser des thèmes qui tournent à l'obsession par leur récurrence
Saint-Germain, La Ronde et le timbre des jeunes filles
1:04:56 leur retour indéfini je ne fais pas des détours c'est au contraire je passe mon temps à faire toujours une espèce de simple éternel retour il est très rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans alors que c'est un quart d'heure les familles étrangères vivent aussi là entre elles il y a pas mal d'écossais exilés après la lutte sanglante qu'il y a eu entre la famille royale anglaise et Marie Stuart et la famille régnante d'Ecosse ils sont venus se réfugier bien égaler en son temps les écossais et les français contre la perfide Albion les familles étrangères vivent aussi là entre elles bien sûr famille aristocratique avec la familiarité qui existe dans les villes d'eau ce n'est pas l'eau c'est l'air pur que l'on vient chercher à Saint-Germain il y a des maisons de santé charmantes celui qui écrit cela est un homme qui a été enfermé plusieurs fois dans les hôpitaux psychiatriques il y a là des maisons de santé charmantes habitées par des gens très bien portants
1:06:06 mais fatiguées du bourdonnement et des mouvements insensés de la capitale la garnison qui était autrefois de garde du corps et qui est aujourd'hui le cuirassier de la garde il y a toujours des uniformes n'est pas étrangère peut-être à la résidence de quelques jeunes beautés là ça me rappelle un autre film je passe d'un registre à l'autre un de mes films préférés mais je ne suis pas là pour vous dire mes goûts mais tout de même je pense aux années 50 où est sorti ce film de Max Ophuls qui s'appelle La Ronde qui est une suite de sketch n'est-ce pas ou un couple n'est-ce pas bref les couples se font et se défont La Ronde de l'amour c'est ce film je ne peux pas m'en empêcher parce que j'ai une déformation c'est le sujet de notre texte auditif qui fait que des fois peut-être je m'exagère la qualité d'un film on m'assure que c'est un film culte mais enfin des fois je trouve que le film est merveilleux à cause de sa musique et c'est là qu'il y a cette espèce de valse lancinante
1:07:25 La ronde. Au début, il y a Simone Signoret qui est toute jeune, n'est-ce pas ? Et le narrateur, celui qui distribue les rôles à tous ces couples qui joue une prostituée, n'est-ce pas ?
1:07:57 Qui est là, pas loin de la caserne. Et on entend un clairon. Et il lui dit « Vous entendez ? » Et il dit « Oui, il y a toujours des militaires. » Les cuirassiers de la garde, leur présence n'est pas étrangère, peut-être à la résidence de quelques jeunes beautés, filles ou veuves. Qu'on rencontre à cheval ou à âne, sur la route des loges ou du château du Val. Le soir, les boutiques s'éclairent rue de Paris, c'est la rue centrale, ce n'est pas grand ce genre-là.
1:08:31 Et rue au pain, on cause d'abord sur la porte. Il y a le même « on » qu'à Montmartre. Ce n'est pas le même coup. Ça devient léger. On rit. On chante même. Ça y est, on y est. L'accent des voix est fort distinct de celui de Paris. Bon sang, on est aux portes de Paris, il y a déjà un accent différent. Les jeunes filles ont la voix pure et bien timbrée. Et ça commence de caractériser le timbre de la voix. Les jeunes filles ont la voix pure et bien timbrée, comme dans les pays de montagne.
1:09:04 Bon sang, vous voyez les petites filles qui gardaient les chèvres dans les abîmes, dans l'eau. Les sources qui filtrent dans la glaise de la colline de Montmartre. Voilà que de nouveau, on est comme transporté sur une espèce d'altitude imaginaire, n'est-ce pas ? Les jeunes filles ont la voix pure et bien timbrée, comme dans les pays de montagne. En passant dans la rue de l'église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. Je suis en train de vous montrer que des textes obéissent à une logique de chaque virgule.
1:09:38 Quand on regarde de près, je vais vite parce que je ne vais pas vous balader. D'une manière perfide, c'est-à-dire en dévorant tout votre temps. Comme j'aime souvent le dire, comme une boutade. La seule différence entre les mathématiques et la poésie, la poésie au sens large ici, c'est la prose poétique, c'est que la poésie est une science exacte. Je ne dis pas un mot là contre les mathématiques. Au contraire, ce qui fait la grandeur des mathématiques, c'est qu'elles sont moins exactes au sens courant.
1:10:11 Quand on le pense, elles sont beaucoup plus pragmatiques, beaucoup plus souples, beaucoup plus ingénieuses et inventives. Et Kant a fait un immense progrès quand il a montré que les mathématiques ne sont pas le domaine de l'analyse, mais présuppose toujours à chaque instant une visée synthétique, et même pas une analyse. Je ne m'attarde pas, pas trop. On aura le temps de faire ces bilans. Mais, vous voyez, comme ça s'enchaîne, là tout d'un coup on voit déjà une analogie de structure, un invariant entre l'accent des filles qui rappelle la montagne et les bergères de la butte, le mont des martyrs.
1:10:54 J'entendis, en passant dans la rue de l'église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. Vous voyez, c'est bien ça qui fait la continuité et qui détourne ses pas. Sa destination n'est pas bien assurée, il se balade, cherche un logement toujours. Tant qu'on n'a pas trouvé, on peut toujours continuer à se balader. En passant dans la rue de l'église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entrer beaucoup de monde et surtout des femmes.
Cérémonie maçonnique, voix de femmes et oiseaux
1:11:25 En traversant la boutique, tant qu'ils rentrent, je me trouvais dans une grande salle, toute pavoisée de drapeaux et de guirlandes, avec des insignes maçonniques et des inscriptions d'usage. Je vous rappelle qu'il ne s'agit pas ici de la maçonnerie d'aujourd'hui, il s'agit de l'époque où c'était lié à une opposition radicale, à l'ordre établi, où c'était souvent dans des milieux très populaires, alors que maintenant c'est souvent, allez, je le dis souvent, pas toujours, mais c'est souvent des mafias, dans les professions libérales, pour aller vite.
1:11:57 J'ai fait partie autrefois des joyeux et des bergers de Syracuse. Nerval a tout essayé, n'est-ce pas ? Et quelqu'un qui se scandalisait un peu de la manière dont il passait d'une allusion à l'islam, au christianisme, à l'hindouisme. Je disais, mais que c'est que cet individu qui n'a pas de religion, là, ça veut dire qu'il ne croit pas en Dieu, n'est-ce pas ? C'est-à-dire dans le seul lieu qu'il compte d'églises catholiques, apostoliques et romaines. Nerval a répondu avec beaucoup d'humour. Je ne sais que ça, j'ai rien, monsieur. Vous dites que je n'ai pas de religion, j'en ai au moins douze.
1:12:30 J'ai fait partie autrefois, c'est une des douze, des joyeux et des bergers de Syracuse. C'est un vocabulaire propre à la maçonnerie. Je n'étais donc pas embarrassé de me présenter. Pour l'instant, c'est un ancien maçon qui retrouve des compagnons. Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies tricolores. Vous savez qu'il y a toujours un côté cérémoniel dans les cérémonies maçonniques. Mais ici, visiblement, c'est une fête. Et Mozart a très bien, très bien senti ce côté solennel, initiatique, par les grands accords.
1:13:04 C'est ce trois accords, ce l'accord parfait à chaque fois, n'est-ce pas, qui initie l'ouverture de la flûte enchantée dans le danse, texte en rituel maçonnique. Donc, le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies tricolores. Tricolores ! Vous voyez, c'est la gauche de l'époque. Les rois sont revenus et avoir un drapeau tricolore, c'est vous dire quand même, et la République, on en fait quoi alors ?
1:13:39 Et le président me fit le salut cordial qui se doit à un visiteur. Je me rappelais qu'au berger de Syracuse, on ouvrait généralement la séance par ce toast aux Polonais et à ces dames. Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés. Du reste, j'ai entendu de fortes jolies chansons dans cette réunion, mais surtout, allez, on y revient, des voix de femmes ravissantes. Ils lâchent pas le morceau, la traquent. Et là, le conservatoire n'a pas terni l'éclat.
1:14:09 Là, je vous demande d'être attentif, parce que je vais superposer un texte qui est dans une autre oeuvre. On va retrouver exactement les mêmes caractéristiques par lesquelles il essaye de préciser la nature de ses voix très particulières. Le conservatoire n'a pas terni l'éclat de ses intonations pures et naturelles, de ses trilles, empruntées au chant du rossignol ou du merle.
1:14:42 Donc, de nouveau, vous voyez, chant de femmes, les oiseaux. Je vous rappelle que dans la symbolique du champ analytique chez Freud, qui n'a pas du tout la même fascination que Nerval pour la voix féminine, Freud est le premier à dire, dans l'ordre symbolique, les pépiments d'oiseaux sont les railleries des jeunes filles en train de laver le linge des lavandières. Il y a donc la triple présence de l'oiseau, de la voix féminine et de l'eau, dans l'ordre symbolique. Bien sûr, nous sortons ici du ring.
1:15:14 Je pense aux filles du Rhin, qui pépit tout en s'ébattant dans les flots du Rhin. Le conservatoire n'a pas terni l'éclat de ses intonations pures et naturelles, de ses trilles empruntées au chant du rossignol ou du merle. On n'a pas faussé, avec les leçons du solfège, ces gosiers si frais. Ça revient tout le temps. Et si riches en mélodies. Donc, il pense plus aux voix des femmes qui lavent le linge, au lavoir ou à la rivière.
1:15:48 Peut-être des souvenirs conscients de servantes dans l'enfance, parce qu'il y avait des gens de maison partout, même chez les pauvres à ce moment-là. Comment se fait-il que ces femmes chantent si juste ? Nerval fréquentait le milieu d'opéra. Nerval avait parmi ses meilleurs amis à Paris Berlioz, pour qui il a préparé le texte de la damnation de Faust. Berlioz a voulu faire sans doute le plus réussi de ses opéras, avec les Troyens, la damnation de Faust. Il l'a fait sur un livret de Gérard de Nerval.
1:16:21 À partir du livret de Gérard de Nerval, il fréquentait toutes les coulisses de l'opéra. Il sait ce que c'est que les voix de cantatrices. Comment se fait-il que ces femmes chantent si juste ? Et pourtant, tout musicien de profession pourrait dire à chacune d'elles, vous ne savez pas chanter. Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles composent elles-mêmes, et qui font en général allusion aux trahisons des amoureux, comme toujours, n'est-ce pas ?
Chansons dialoguées et mélancolie du berger
1:16:54 Ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des traits de raillerie, les oiseaux qui se moquent des effraux. Quelquefois, il y a des traits de raillerie, rappelez-vous, comme les filles du Rhin, face à Siegfried. Je ne vais pas donner l'anneau, dis donc. Tu es bien avare avec les femmes. Quelquefois, il y a des traits de raillerie locale qui échappent aux visiteurs étrangers. Ça devrait vous rassurer. Je parle du Rhin, je parle de promenade et souvenirs, on n'a pas changé de sujet. C'est les mêmes sujets qui se pressent.
1:17:25 Souvent, dans ces chansons, improvisées, populaires, un jeune homme et une jeune fille se répondent, comme Daphnis et Chloé. En Corse, ça se fait encore. Même quelquefois, deux hommes, dans un café, il y en a un qui lance un truc et un autre répond, ça s'appelle paghjella. C'est des traditions qui remontent à des peuples de bergers. Le berger, c'est celui qui est loin, qui doit chanter ou jouer de son instrument à vent, peu importe soit une flûte, un hautbois, une cornemuse, peu importe soit sur la lande bretonne, sous le ciel d'Irlande, ou dans les splendeurs de Corse.
1:18:09 Mais c'est toujours triste, le berger, parce qu'il est loin, loin de la communauté, loin du village, loin de celle qu'il aime, sans doute. Les tout premiers mots de Tristan, histoire bretonne au sens large, Grande-Bretagne et Bretagne-Française, s'il en fut, surtout que ce que je vais vous citer, c'est chanté par un marin qui est sur un bateau qui est en train d'aller d'Irlande, en Angleterre, et de ramener la belle Iseut au roi Marc. Tristan a pour mission, du roi Marc, de lui ramener la belle Iseut que le roi veut prendre pour épouse.
1:18:43 Les tout premiers mots, au lever de rideau de Tristan, comme ça, c'est l'homme de Vigie, qui dit, « Westwärts, schweift der Blick, le vent souffle vers l'ouest, mais le regard se tourne vers l'est. » Dis-moi, jeune fille d'Irlande, sont-ce tes soupirs qui gonflent les voiles. Oui, le solitaire, qui soit seul parce qu'il est avec ses troupeaux, les troupeaux ne s'aèrent pas dans le centre du village, ou encore moins de la ville, soit parce qu'il est nautonier marin perdu dans l'immensité océane.
1:19:24 Il y a cette mélancolie de la distance, de l'exil, quelque part, et il pense bien sûr à l'être aimé. Ce sont ses soupirs qui gonflaient les voiles, enfants d'Irlande. Donc, vous voyez, souvent un jeune homme et une jeune fille se répondent comme, alors des couples mythiques, Daphnis et Chloé, qui inspiraient son chef-d'œuvre à Maurice Ravel, comme Myrtille et Sylvie.
La romance de Garat et le père de Nerval
1:19:55 En m'attachant à cette pensée, je me suis trouvé tout ému, tout attendri, comme un souvenir de la jeunesse. Vous voyez de nouveau, il est vénérable. C'est qu'il y a un âge, âge critique, comme on le dit pour les femmes, où les souvenirs renaissent si vivement que certains dessins oubliés reparaissent sous la trame froissée de la vie. Je passe, je saute la suite, n'est-ce pas ? Mais j'enchaîne tout de même sur un autre chant que le chant d'un homme.
1:20:25 Je vous disais tout à l'heure, c'est assez rare. On n'est pas assez vieux pour ne plus songer à l'amour, mais on n'est plus assez jeune pour penser toujours à plaire. Cette phrase, je l'avoue, est un peu directoire. Il n'y a pas plus Nervalien que de prendre du recul par rapport à ce qu'il vient d'écrire. C'est-à-dire de s'apercevoir qu'il est en train de se trahir, de trahir une émotion qu'il prenait soin de cacher à l'égard du lecteur. Nerval, c'est tout le contraire de quelqu'un qui nous jette ses états d'âme à la figure. C'est quelqu'un qui les prend sur lui et qui, avec nous, fait de l'humour, parle des sujets dont tout le monde parle.
1:21:04 Mais là, tout d'un coup, quand il est allé, rappelez-vous d'Angélique, c'est le jour des morts que je vous écris pardon de ces idées mélancoliques. Je vous avais dit pour qu'on a jusqu'à s'excuser auprès du lecteur de se sentir mélancolique le jour des morts. Il faut croire qu'on est très concerné. Surtout à cette espèce, à cet orphelin de naissance qu'est Nerval. Cette phrase, je l'avoue, est un peu directoire. Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune homme, donc un jeune homme en retour d'âge, qui, ayant décroché du mur une guitare, c'était déjà l'instrument de celui qui chante seul, exécute admirablement la vieille romance de Garat.
1:21:47 Et là, coup de chance pour nous, c'est une chanson qui encore maintenant est un succès puisque Nana Mouskouri, enfin, au XXe siècle, Nana Mouskouri elle-même, avec sa très belle voix et surtout sa incroyable justesse qui est beaucoup plus rare qu'on le croit. Même si ce n'est pas le plus important, mais quand même. Chant de plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure toute la vie. Alors, regardez le portrait de Garat. Avec les femmes, il caractérisait ce qu'on entendait de l'oreille.
1:22:17 Ce n'est pas la voix. Ici, il va s'attarder sur ce qui est visuel. Il avait les cheveux frisés à l'incroyable. Les incroyables, c'est comme ça qu'on appelait les jeunesses du directoire. Le laisser aller des jeunesses, le laisser aller au sens de détente, n'est-ce pas, après des années terribles des luttes et des guerres révolutionnaires. Il avait les cheveux frisés à l'incroyable. Une cravate blanche. Une cravate, c'était un jabot abondant. Une épingle de diamant sur son jabot et des bagues à lac d'amour.
1:22:49 Des bagues avec des petits miroirs. Ses mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Comme il chante, il se féminise. Là encore, je suis sûr qu'on ne s'est pas donné le mot. Mais Lacan, lorsqu'il fait un commentaire de la lettre volée d'Edgar Poe, montre que le ministre, le terrible ministre, celui qui fait du chantage à la reine en gardant la lettre qui la compromet, en le menaçant toujours la stabilité même du royaume qu'il pourrait, je ne sais pas, qu'il pourrait mettre à mal en publiant cette lettre à la presse, ou je ne sais pas, une lettre sans doute faisant état, sans doute d'une liaison de la reine, une liaison illégitime, dès l'instant qu'il possède cette lettre écrite à une femme, il est la proie du signifiant, il se féminise.
1:23:38 Et Edgar Poe, pour Lacan, pour montrer que, il ne parle pas au hasard, montre que il y a une mandoline qui traîne sur son divan, il est nonchalant, il ne sort plus. il est comme la femme riveraine, il n'est plus vadrouilleur. Ses mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme, et si j'avais été femme, c'est étrange, je l'aurais aimé malgré son âge, car sa voix allait au cœur. Et tout d'un coup, on comprend pourquoi.
1:24:08 Ce brave homme m'a rappelé mon père qui, jeune encore, chantait avec goût des airs italiens. à son retour de Pologne, son père était médecin dans la grande armée. L'homme qui vadrouille, qui vadrouille loin, mais tragiquement, tellement tragiquement que sa femme qui était partie le rejoindre, faut-il être amoureuse pour aller chercher son mari en pleine campagne de Russie. Et elle a attrapé des fièvres en traversant un pont chargé de cadavres et elle a encore enterré maintenant quelque part en Pologne, à Glogau.
1:24:39 Étonnez-vous que les voyages de Nerval se déplacent toujours vers l'Est et en particulier vers l'Allemagne sans jamais être allé jusqu'au bout. Et qu'il a toujours allé, je le dis, pour ceux qui sont attentifs à des structures fondamentales, je vous ai dit que c'est assez différent entre les mathématiques et l'écriture, c'est que l'écriture, lorsqu'elle est belle, lorsqu'elle est poétique, elle est une science exacte, c'est que toute l'écriture de Nerval se déploie comme la lettre oméga, comme ça, vous savez, se déploie entre deux pôles, comme un fer à cheval si vous préférez, c'est la même forme, entre deux pôles, entre deux tombeaux.
1:25:21 La tombe de la mère, la Mortefontaine, ce qui devrait être à la fontaine, l'origine, la source, et qui en fait est un cadavre, entre la Mortefontaine, c'est le nom du village maternel, sa mère était une citoyenne de Mortefontaine, et à trois kilomètres de Mortefontaine, le parc d'Ermenonville, lui, à la tombe de Rousseau, n'est-ce pas ? Du tombeau de la mère à la tombe de Rousseau, un fou, un fou fait la navette entre ces deux tombeaux, entre le tombeau du sage, le contraire du fou, n'est-ce pas ?
1:25:57 et celle dont il fait allusion dans ce très beau vers, mon front est rouge encore du baiser de la reine. Là, vous risquez de vous égarer, vous avez les deux pôles de tous les déplacements qu'on peut faire. Donc, il y avait perdu, là-bas en Pologne, sa femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer en s'accompagnant de la guitare aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée et dont j'ai toujours retenu ce passage. Et là, en italien, Mamma mia, medicate, soignez, soignez, questa piaga, se te plaît, per pietà, par pitié, Melicerto, c'est un prénom féminin, fu l'arciero, l'arc, quoi, qui fait que mon cœur n'a plus la paix, perché pace il cor non ha, n'est-ce pas ?
1:26:43 Voilà. Voyez, cette polarité, je percive, je lui dis aux garçons, il est possible que j'aime les cloportes, mais la prochaine fois, j'aimerais qu'on me les servît à part. Monsieur pour réparer le château, rien que les fondations faudraient 3 millions. Je ne sais pas sur moi, mais cela peut se trouver, oui. Ce n'était pas ce ton-là. Et là, périodiquement, et surtout, lorsqu'il y a les voix, le chant, tout d'un coup, il est guetté par le mal du siècle, mais d'une manière sans doute plus menaçante encore que pour quiconque, en tout cas dans le romantisme français.
1:27:20 Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, instrument bourgeois dans les appartements par excellence, ainsi que la harpe. Ce sont là des galanteries, des grâces, un autre temps, le temps où on chantait en direct dans les lieux publics. Il faut aller à Saint-Germain, donc c'était bien un voyage dans le temps, pour retrouver, dans le petit monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois. J'ai attendu qu'il y ait cette séquence auditive, vocale, où l'on retrouve, vous voyez, ce qui faisait la matière même de notre première rêverie analytique, mignon.
Les Nuits d'octobre : les Halles et la cérémonie de Pantin
1:27:58 Vous voyez qu'on est dans une continuité. Pour interrompre la lecture de ce merveilleux texte Promenades et Souvenirs, je passe à un autre texte, c'est à la même époque. Ses œuvres décisives, Nerval les fait dans les très courtes années, entre 1850 et sa mort en 1855. Il a mis beaucoup de temps à écrire à la première personne, à se confier très, très, beaucoup de temps, beaucoup de pudeur.
1:28:28 Mais on n'est pas là pour faire une thèse sur Nerval. Ce qui m'intéresse, c'est les thèmes qui sont là à l'œuvre. Et en quoi ça dépasse le cas du gentil Gérard, comme on dit. La philosophie est dans l'élément de l'universalité, dirait le philosophe. C'est en tant que ça nous concerne que je continue. Or, je vais passer une autre œuvre, donc pratiquement contemporaine, et qui a encore ceci de commun avec Promenade et Souvenir, aussi bien qu'avec Les Filles du Feu, les trois, avec Sylvie, par exemple, dans Les Filles du Feu, les trois commencent à Paris.
1:29:02 Sylvie commence au théâtre, première phrase, je paraissais tous les soirs aux avant-scènes d'un théâtre en grande tenue de soupirant, vous voyez l'autodérision, le romantique amoureux d'une actrice, très banal. Promenade et Souvenir, on vient de le voir, c'est comment trouver un logement dans Paris, même si on est déjà à une périphérie. et les nuits d'octobre, alors là, ça commence par un projet dans Paris.
1:29:33 Il a reçu une invitation d'un ami pour aller vers l'Est, pour aller à Creil, près de Senlis, c'est-à-dire sur les bords de l'Oise, et non pas comme mot sur les bords de la Marne, vous allez voir que toutes ces nuances sont importantes. Son ami, visiblement très campagnard, lui a dit, viens, j'ai un plan de chasse à la loutre, je sais que ça va te plaire, viens. Et Nerval, donc, s'apprête à souscrire à cette invitation, et voilà qu'il tombe sur une connaissance dans la rue, que ça n'a pas l'air d'être un très très grand ami, mais enfin une connaissance de quelqu'un, un bavard comme il y en a dans les grandes villes, je passe, et on le reconnaît lui-même, c'est un double de lui-même, mais je ne m'attarde pas pour l'instant, je ne vous ai dit que ce n'est pas une étude sur Nerval.
1:30:17 Cet ami est tellement bavard et en même temps dit des choses qui ne sont pas inintéressantes que Nerval en oublie l'omnibus et c'est trop tard aussi pour le train pour aller à Creil, de sorte qu'il se trouve anuité, comme on dit, il se trouve avec cet ami dans les rues de Paris, la nuit est tombée, et en fait, il va passer une nuit blanche, c'est ça le titre des nuits d'octobre, une nuit blanche entièrement, il va la passer où ? Le seul endroit dans Paris qui veille quand tout Paris dort à ce moment-là, c'était les Halles, en plein centre, ce qu'on appelait à l'époque l'enfer des vivants, toute la viande qu'on consomme dans Paris, tous ces charniers étaient amenés là, n'est-ce pas ?
1:30:53 Du charolais, les bonnes miens, bien sûr les légumes, les fruits, j'ai connu, je suis de la génération qui a encore connu, ce qui restait des Halles avant qu'on construise les Rungis et qu'on désengorge un peu, déjà le centre de Paris, c'est pas triste pour circuler, mais quand il y avait en plus toute la nourriture pour quelques millions de Parisiens qui arrivaient là avec les Poiloues, bref, mais il fallait sentir l'odeur des melons de Cavaillon comme ça, au printemps, dans la nuit un peu glaciale, au pied de Saint-Eustache, ne nous égarons pas, enfin non, on est en plein dans le texte, ça c'est la nuit d'octobre, et voilà que leur déambulation un peu fantastique, la nuit, n'est-ce pas ?
1:31:36 dans des cafés, d'étranges lieux qui ont la permission d'aller au-delà de deux heures du matin où il y a des orchestres avec les yeux bandés, vous voyez, pour pas que les musiciens regardent trop ce que font les couples, voilà que tout d'un coup le pas de lui et de son ami, car il va de rouilladeux, les amène tout d'un coup à Pantin, n'est-ce pas ? Je saute un passage très savoureux où il nous introduit dans tous les sens à Pantin. Pantin, c'est le Paris obscur.
1:32:08 Pantruche, disent certains, n'allons pas si loin. C'est Nerval. Et il se trouve que en arrivant à Pantin, vous voyez l'identité de structure, il tombe sur une cérémonie maçonnique. Donc ne vous fiez pas trop, c'est pas si réaliste que ça, ça donne l'apparence d'être réaliste, un café, des gens, un omnibus, mais en fait quand les mêmes structures se reproduisent dans des contextes complètement différents, là il s'agit de Pantin, tout à l'heure c'était Saint-Germain, c'est qu'il y a un invariant quelque part.
1:32:42 Même les prénoms peuvent changer, la scène est exactement la même, c'est-à-dire que les deux se trouvent par hasard projetés dans un rituel maçonnique, dans une arrière arrière salle. Donc il tombe dessus, le président donc du banquet républicain, comme on disait de l'époque, le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Voilà donc une toute jeune fille qui pour la première fois va chanter en public.
1:33:14 ayant frappé trois coups, voyez la solennité tout d'un coup comme l'ouverture d'un théâtre. On est dans une arrière salle et entre amis, entre compagnons, ayant frappé trois coups, il se recueillit et au milieu du plus complet silence vous voyez l'homme de théâtre qu'est Nerval. On entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge exactement comme Saint-Germain. mais qui se dépouillant peu à peu selon l'expression d'un de nos voisins sous-entendu connaisseurs arrivaient aux traits et aux fioritures les plus hardis.
1:33:55 Les traits, c'est les passages un peu virtuoses, n'est-ce pas ? Les sopranos. Aux traits et aux fioritures les plus hardis. Et de même qu'il parlait de la fraîcheur des intonations des voix de femmes à Saint-Germain qui n'ont pas été gâtées par le conservatoire, la même chose. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur d'intonation. Les mêmes mots à fraîcheur, cette pureté d'organe. Cette parole émue, de nouveau, la même métaphore, vibrante. Quelque chose qui fait tressaillir Nerval à chaque fois, c'est la vibration de la voix.
1:34:29 Cette parole émue et vibrante qui n'appartienne qu'aux talents vierges encore, mais pas pour longtemps, des leçons du conservatoire. Et là, et là, commence et nous, nous allons finir. J'ai décidé de diviser, je vous l'ai dit, notre approche de promenade et souvenir en deux parties. Les deux parties synthétisant l'errance, le nomade ou la sédentarité.
1:35:00 Mais tandis que dans la première partie, si on hésite entre nomade ou sédentaire, nous verrons dans la deuxième partie, la prochaine fois, qu'on peut être nomade et sédentaire. Et ça, je peux vous dire, maintenant, ce n'est pas un policier, c'est mieux que ça. Comme je vous l'ai dit pour Mignon, en fait, c'est un policier presque à chaque ligne, donc peu importe la fin. Dans les dernières lignes, il va se protéger de la pluie, il est à Senlis, on a fait des kilomètres de Promenades et Souvenirs et pour se protéger de la pluie, il se réfugie en vitesse dans la roulotte de gens du voyage qui sont de passage à Senlis.
1:35:36 Et l'inécessaire la solution, la roulotte, être à la fois chez soi, avoir sa maison et se déplacer, être à la fois non plus nomade ou sédentaire, mais nomade et sédentaire. Voilà, ça, ce sera notre deuxième partie, le « et ». Pour l'instant, je termine le « ou ». Vous voyez qu'on se termine à chaque fois au bout de la quête. Là, on voudrait s'arrêter. Ce ne sont pas les quatre murs d'une maison, d'un logement, pas encore, mais c'est la voix qui devrait faire vibrer les murs à l'intérieur de laquelle on espère un jour se fixer.
« Ô jeune fille à la voix perlée » : la perte et l'universel
1:36:13 Et là, commence un développement ahurissant, quasi métaphysique, de ce que suggère cette voix entendue à deux heures du matin à Pantin dans les années 1850. 1850, vous imaginez où on est. Ô jeune fille à la voix perlée et tout d'un coup ne s'adresse plus au lecteur. Tu ne sais pas phraser comme au conservatoire. Tu ne sais pas chanter ainsi que dirait un critique musical.
1:36:45 Et pourtant, ce timbre jeune, ces désinences tremblées. Vous voyez la vibration, le tremblement. Ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeuls. Tout d'un coup, cette épaisseur temporelle qui traverse les âges et les siècles me remplissent d'un certain charme. Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n'est pas carrée. La carrure.
1:37:16 Deux couplets, un refrain. C'est magnifique. Mais ça, c'est la carrure. Tu as composé une mélodie qui n'est pas carrée. Il manque peut-être un couplet. Et c'est dans ce petit cercle seulement de familier, d'amis, tu n'es pas en train de triompher au grand opéra que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant.
1:37:46 C'est une petite, il ne faut pas. Il faut lui donner des cours de chant. Et dès lors, il a l'obsession de Nerval, la perte, la perte de l'être aimé. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant. Et dès lors, te voilà perdite, perdue pour nous. Il ne dit plus pour moi. Je vous ai dit qu'on était dans l'universel. Les grands auteurs, c'est ça. Ce n'est pas ceux qui nous racontent leur histoire en disant « Vous allez voir, mon histoire est plus intéressante que la vôtre. » Non, c'est ceux qui nous racontent notre histoire en racontant la leur.
1:38:23 Nerval dit d'ailleurs, on a des souvenirs, l'expérience de chacun est le trésor de tous. Je dis ça parce qu'il y a un tel déchaînement contre l'universel dans notre époque où on ne jure que par des identités. et on vous assigne un résidence, à une couleur, à un sexe. Enfin bref, on va conseiller à ta mère, un genre, de t'envoyer chez un maître de chant et dès lors te voilà perdu, perdu pour nous.
1:38:54 Tu chantes au bord des abîmes. Bon sang, comme les bergères tout à l'heure, les bergères, oui, les petites bergères de Montmartre. On croyait que c'était un peu d'humour, il y avait de l'humour comparé. les abîmes de Montmartre comme si on était dans les précipices du Mont Blanc. Mais c'est un autre abîme métaphorique. Tu chantes au bord des abîmes comme les cygnes de l'Edda. Et voilà tout d'un coup que les cygnes sont.
1:39:24 Vous savez, on dit que d'où l'expression c'est son chant du signe, ça veut dire c'est son dernier chant avant de mourir. Parce qu'elle est perdue pour nous, cette fille est menacée. En tout cas, ce qui va mourir, c'est la fille qui avait cette voix-là, si on l'envoie au conservatoire. C'est cette fraîcheur-là. C'est ça qui va mourir. N'est-ce pas ? Or, le cygne, une légende populaire dit que les cygnes qui ont un cri... c'est pas... c'est ni des pinsons ni des rossignols, c'est juste avant de mourir, il paraît qu'ils émettent des sons, à tirer des larmes de l'œil d'un dieu.
1:40:02 Tu chantes au bord des abîmes comme les cygnes de l'Edda. C'est quoi les Eddas ? Vous connaissez un peu, quelques-uns d'entre vous, les sagas. Sagen en allemand, c'est dire. En vieux germanique, la Saga, c'est le dit, la légende, ce qu'on raconte. Mais les Eddas, c'est encore plus rare. C'est ce qu'il y a de plus ancien dans les légendes scandinaves, celles qui ont été gardées comme souvent pour des raisons géographiques dans une île, en Islande.
1:40:35 Car les îles sont des conservatoires, les chercheurs sur les polyphonies, l'origine, sur les modes orientaux de la psalmodie chrétienne, monodique, viennent en Sicile, en Corse et en Sardaigne faire des enquêtes. Parce que c'est là que se sont préservées à cause de l'isolement, isolat, insula et isolat. C'est là que se sont conservées certaines modes, certaines échelles musicales. Ne compliquons pas, mais c'est important à savoir.
1:41:05 Or, les Eddas, ce sont les légendes qui sont à l'origine du ring de Siegfried. Mais oui, on dit Sigurd dans les Eddas. Tu chantes au bord des abîmes comme les cygnes de l'Edda. Puissais-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante ? Ils ne t'entendront plus soit dans un théâtre lyrique, plus tard, soit dans un concert ou seulement dans un café chantant. Et ce n'est pas fini. Ça prend une dimension.
Adieu : Così fan tutte et le séraphin de Dante
1:41:35 Regardez, quasi cosmique. Adieu. Et pour jamais. Adieu. Ici, comment ne pas penser à un sommet vocal de toute la musique écrite pour les voix ? Je pense au Jardin secret de Mozart. Les trois grands opéras. La trilogie Da Ponte. Dans l'ordre chronologique, les Noces de Figaro qui sont une petite révolution dans l'opéra. Puis, Don Giovanni qui avait remporté le titre de chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvres lors d'une célèbre émission à France Musique dans les années 60.
1:42:12 Et enfin, le plus mystérieux, sans doute, Così fan tutte, le Mozart pour les connaisseurs. Le mot est intéressant qu'on ait qui ne soit pas fait pour exclure ceux qui sont censés ne pas connaître, mais au contraire pour leur dire attention, prêtez bien l'oreille. C'est Mozart pour les musiciens. Cosi. Donc, Or donc Cosi, très rapidement, un homme assez mûr discute avec deux potes à lui, deux jeunes gens officiers du roi dans un café de qu'on parle de femmes, bien sûr.
1:42:45 Et les deux jeunes sont sur le bord de proposer à leur bien-aimé le mariage. Ça devient sérieux. Et l'autre les persifle un peu en disant, vous savez, c'est un peu toutes les mêmes. Cosi, fan tutte et elles font toutes les mêmes choses. En français, on dit toutes les mêmes. Machisme, trois mecs, donc deux soldats. Dans la baie de Naples, les jeunes se fâchent. Vous êtes en train de calomnier nos bien-aimés, alors on se calme et voilà, je vais très vite. L'homme mûr, Don Alphonse, leur dit, allez, on fait un pari.
1:43:17 Avant la fin de la journée, si vous faites exactement ce que je vous dis, moi je vous dis qu'elles vous trompent. Alors qu'elles sont dans l'adoration, elles attendent le mariage, elles vous trompent. Alors qu'est-ce qu'il leur dit ? Vous allez, mais vous faites vraiment ce que je dis, et on parie cent sequins, il y a un enjeu d'argent. Vous allez disparaître, prétexter que le roi vous appelle à la guerre. Elles vont être malheureuses. N'est-ce pas ? Elles vont pleurer. Vous allez revenir, mais déguiser. Tous les peuples des Balkans, ils passent en Valaques, n'est-ce pas, en Turquie, enfin bref, et là, vous leur faites la cour.
1:43:55 Je vous garantis que si vous faites exactement ce que je dis, elles cèderont. Et là, j'ajoute que Mozart a ajouté, parce qu'à l'époque, le compositeur s'occupait de la musique, le texte n'est pas lui, c'est ce, un ancien abbé défroqué Da Ponte qui a fait les meilleurs livrets pour Mozart. Mozart a eu une idée, il a dit, vous ne pouvez pas faire en sorte que chacun drague celle de l'autre pour ajouter un petit piment. Ça, c'est le pitch de Cosi. Alors, pourquoi je me suis attardé ? Parce que, c'est trois fois, adieu, non, non, je ne perds pas mon fil.
1:44:25 Mon fil, il est dans l'oreille. Adieu, adieu. Répété d'une manière, mais lancinante, mais comme une fascination auriculaire dans le fameux quintet des adieux, quand les deux viennent annoncer aux filles que le roi les appelle à la guerre, avec une barque là qui attend pour les embarquer, une barque de paysans avinés, à qui Don Alphonse, n'est-ce pas, a donné, sachant qu'il va rentrer dans ses sous, gagner son pari de l'argent pour faire croire que c'est des militaires, des droits de militaires.
1:45:00 D'accord ? Il y a tout d'un coup le quintet des adieux. Pourquoi le quintet ? Deux femmes, éplorées, et trois hommes, l'homme mûr Don Alphonse et les deux jeunes gens. Nous, on sait que c'est bouffe, on sait que c'est de la blague qu'ils ne partent pas à la guerre. Mozart fait l'adieu le plus bouleversant qu'on ait jamais osé exprimer musicalement. Et vous verrez trois fois, adieu, adieu. Comme s'il le fait semblant, quand on sait que c'est une blague, en faisant semblant, on était mille fois plus sincère, mille fois plus près des enjeux réels que lorsqu'on est perdu dans l'anecdote d'ici et du maintenant.
1:45:40 Puissais-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante et ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert ou seulement dans un café chantant ? Adieu, adieu, et pour jamais adieu. Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux dont la spirale immense se rétrécit toujours pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier jugement.
1:46:19 Nous voici dans les abîmes de la théologie infernale alors que simplement on est en train d'assister à une petite réunion entre amis où il y a une petite jeune fille qui force cette timidité à chanter pour la première fois devant un public. Je vous remercie de votre attention. Je suis sûr que pas mal d'entre vous commencent à réaliser que c'est beaucoup plus homogène qu'on ne le croit nos rêveries analytiques.