Transcription automatique (Whisper), non relue — cliquez pour aller au passage.
Musique populaire et pop music
1:30 Le premier thème de la première année d'existence de l'Université Populaire de Saint-Dizier, c'est « P comme peuple ». Et on a l'impression qu'effectivement, alors c'est une notion cardinale chez Rousseau, on a l'impression que le peuple est partout et nulle part, et qu'on parle beaucoup d'opposition, alors là, est-ce que là, on est encore dans la dialectique, de populiste et de populaire par exemple.
2:03 Dominique, où est le peuple ? La question au moins de populiste. Je vais répondre à tes questions, mais en plus reprenante, en commençant par le champ musical. C'est une manière délibérée, je crois qu'on arrive au cœur du, de ce qui pourrait se proposer comme réponse à ta question. On a entendu tout se parler de pop music.
2:36 Et moi, je dis quelque part que la pop music est venue signer la mise en coupe réglée des musiques populaires. Je vais m'expliquer. Et inversement, le mot « people », pour moi, ne correspond pas du tout à populaire. Je ne suis pas en train de faire le procès de la langue anglo-saxonne au profit d'expression française. Il se trouve que les anglo-saxons sont les dominants en termes de richesse depuis quelques générations, c'est tout. J'aurais pu dire le contraire du XVIIe, XVIIIe siècle, c'est le français qui dominait, qui est incarné comme langue la domination des élites sociales et politiques sur le reste de l'Europe.
3:09 Donc, où je vais en arriver ? Je veux dire que, je réponds à ta question dans le détail et dans le concret, que signifiait une musique populaire dans le temps ? En quoi la musique populaire du sud-ouest de la France était forcément différente de la musique populaire des Ardennes, ou de la Corse, ou d'une tribu, d'une communauté d'Indiens d'Amazonie ? Parce que populaire dans ce cas-là, pour moi c'est le sens correct, pour les musiques, veut dire une musique qui ne peut éclore que sur ce terrain-là, ce terreau-là.
3:44 Ce terrain-là ne naturalisons pas seulement, ça veut dire bien sûr la nature, les décors géographiques, mais aussi l'histoire que ça a eu. Voilà, chaque musique exprime la singularité destinale, si je puis dire, de l'ici et du maintenant que je considère comme peuple. La pop music c'est l'inverse. Ça vient d'en haut par une diffusion, par la radio, puis la télévision, etc. J'écoute ce qui va devenir un tube en me rasant le matin, puis je l'écoute encore dans la radio en allant au bureau, etc. On sait comment se fait la promotion d'un truc, et à la fin tout le monde sifflote. Je veux dire, c'est pas venu l'émanation, au contraire, c'est venu sonner le glas, car, pour répondre à ta question, il se passe dans la consommation musicale aujourd'hui, ce qui ne s'est jamais produit dans l'histoire de la musique.
4:23 Quand je dis aujourd'hui, c'est depuis à peu près deux générations maintenant. A savoir qu'à Berlin, à Tokyo, à Abidjan, à Paris, à Rio, on entend les mêmes musiques entre 22h et 2h du matin. J'invente rien, les mêmes succès. À l'époque, c'est Michael Jackson, avant les Platters, et plus tard, voilà, après je m'y perds, des références, moi-même ringarde, ou au contraire, on trouve avancé par rapport à ceux qui en sont restés aux Platters. Mais voilà. Il y a bien une musique qui est venue arraser la riche diversité, le foisonnement des musiques populaires.
5:00 Ou bien populaire veut dire ce qui est l'expression d'un peuple déterminé dans un ici et dans un maintenant, un ici géographique et dans un maintenant historique. Donc, il ne suffit pas d'ouvrir les yeux pour regarder ce peuple et faire des enquêtes empiriques. Il faut prendre en compte tout ce que je ne vois pas, c'est l'histoire qui l'a précédé. Le résultat n'est rien sans son devenir, comme dirait Hegel. Et... Ou bien c'est pop music, ou bien people, la culture people, par exemple, c'est la même chose. Ce sont les mêmes héros de la culture people.
5:30 Je prends au hasard Michael Jackson et Barack Obama, ils sont très people tous les deux. Je veux dire, Barack Obama est plus people que l'était Eisenhower, qui était très connu, mais qui n'était pas people. Alors que c'est le premier qui a dénoncé le complexe militaro-industriel aux Etats-Unis. C'était un militaire, là, Eisenhower. Soit dit en passant. Autrement plus progressiste qu'Obama, alors qu'il était du parti républicain. Donc, encore une fois, attention à ces mots-là. Peuples, nations, aujourd'hui, sont hyper piégés.
6:00 Et... Je pense que la solution dialectique, j'ai trouvé que dans des pays... À la Côte d'Ivoire, il y a 93 langues. Dans un tout petit pays, enfin, un tout petit... En nombre d'habitants, par rapport... Je veux dire, il y a quoi ? Il y a 12 millions d'habitants au maximum, quoi. Au Niger, il y en a quoi ? Il y en a 11 sur un territoire deux fois et demie grand comme la France. Il y a 8 langues officielles. Je ne parle pas des dialectes locaux. Du français à l'arabe, parce qu'il y a aussi des arabes en plus du Touareg, du Haussa, du Djerma, du Peul, etc. Bien.
Rousseau : le peuple est celui qui se reconnaît dans le contrat
6:30 Quand est-ce qu'on est une ethnie ? Ou qu'on n'est pas une ethnie, mais qu'on est un peuple. Un peuple, une nation. Je veux dire, ces notions qui ne sont pas réfléchies telles quelles. Donc, soyons clairs, tout ça... Enfin, soyons clairs. Pour y apporter de la clarté, l'avancée de Rousseau dans le contrat social est immense et même décisive. Moi, j'appelle peuple celui qui se reconnaît dans le contrat. C'est-à-dire qui est acteur du contrat d'abord, qui ne le subit pas.
7:00 Qui en est membre fondateur. Qui est, je reviens à la question d'avant sur les mêmes et l'autre, qui est à la fois comme gouvernant et comme gouverné. Comme actif et comme passif quand il obéit à la loi, qu'il s'est prescrite, etc. Donc, je suis ici en train d'établir un lien entre les citoyens, celui de la volonté générale, qui n'est ni celui de la couleur, ni celui de la biologie. Donc, je ne ramène pas le peuple à l'ethnicisme. Je reconnais l'ethnie, mais pas l'ethnicisme. Par exemple, il m'a interrogé sur l'Afrique tout à l'heure. Je dois à l'Afrique d'avoir compris que les mots qui désignent les ethnies, par exemple, Hausa, au Niger, une des plus grandes de toute l'Afrique noire, près de 50 millions de locuteurs, c'est énorme pour la région.
Les ethnies africaines comme fonctions économiques
7:38 Les Hausa, les Djermas, il y a des tensions, et les Peuls, surtout entre Hausa et Peuls, par exemple, mais chez eux, ça ne se pose pas en termes d'ethnie. Quand on les interroge, c'est des termes de fonction économique. Ils ne sont pas marxistes dans leur tête. Mais les Hausa sont souvent d'excellents bouchers, c'est une profession très répandue, alors que les Peuls sont des éleveurs. Comment veux-tu qu'il n'y ait pas une relation conflictuelle, structurelle, entre fournisseurs et clients ? Nous avons tous vu, gamin des westerns de la grande époque, de la belle époque de Hollywood, où il y a un cow-boy avec ses vaches et ses troupeaux, qui est en conflit avec les pébours, les culs-terreux, les agriculteurs, qui ont abandonné l'élevage des troupeaux, et la migration, pour faire des salades, et que les vaches vont bouffer, et qu'ils mettent des barbelés.
8:25 C'est des conflits structurels. À ce moment-là, on n'oppose pas pourtant les Américains blancs aux Américains blancs. Alors en Afrique-Cumar, ce qu'on croit être des ethnies, avec des origines et des biologies, enfin des fantasmatiques, du délire, en fait c'est souvent les mêmes. Je pense au conflit le plus sanglant qu'on ait jamais vu en Afrique, le pauvre Rwanda. C'est le plus épouvantable carnage, avec les Khmer rouges, sans doute, tout après-guerre, on est bien d'accord. On voit là qu'il s'agit d'un des rares pays, précisément, où la différence linguistique dont je veux parler n'existe même pas.
8:56 Ils ont la même langue, les Hutus, les Tutsis. Ce sont les missionnaires belges à l'origine, et puis les autres qui ont pris la relève, qui ont passé leur temps à les opposer, en disant, puisqu'il faut toujours, les colonialistes s'appuyer sur une ethnie pour combattre une autre, comme les Français l'ont fait dans tous les pays. Préférer les Touaregs, ils sont nobles, un peu comme nous, qui n'ont pas le nez épaté, bref. Ils sont des peuples fiers et libres, comme si les Noirs étaient serviles et viles. Donc, il y a un racisme inconscient. Le tiers-mondisme, qui se veut de gauche, souvent, ces différences, soi-disant ethniques, recoupent les fonctions socio-historiques dès qu'on voit de près.
9:38 Je dois ça, quand même, à l'Afrique. On ne dit pas, va chercher un électricien, on dit, va chez le Béninois, dans une rue d'Abidjan, parce que c'est le Béninois qui a tous les petits travaux d'électricité, de réparation, des postes radio, des piles, etc. Comme on dit, j'ai besoin de cigarettes, va, va, appelez le Diallo. Diallo, c'est le nom. Diallo, chez les Peuls, c'est comme Smith chez les Anglais. C'est un nom qui emblématise l'appartenance à l'ethnie Peul. Va chez le Diallo, parce que c'est les Peuls qui font les petits tabliers par terre où on vend des Bic et des cigarettes. Donc, ce qu'on croit avec nous des différences d'ethnies, de peuples, pour répondre à ta question, sont les différences de fonctions intérieures de la même société.
Cantonisation, Procuste et criminalité de l'abstraction
10:13 Ça m'a révélé beaucoup de choses. Encore une fois, l'Afrique permet de voir grossir les choses dans lesquelles nous nous noyons ici pour des raisons souvent partisanes. Donc, voilà, qu'est-ce que ça veut dire, le peuple de France ? Aujourd'hui, on entend souvent ça, le peuple de France. C'est une notion que j'aime bien, c'est vrai, un peuple de France. Mais enfin, je veux dire, les rois aussi, ils disaient qu'ils avaient l'amour de leur peuple. Je veux dire, tout ça, c'est des notions un petit peu confuses. Entre l'unanimisme, d'un côté, et la différenciation, la cantonisation hyper-régionaliste, un Corse qui vous parle.
10:51 Très rapidement, une petite illustration. Je discute une fois avec un Corse devant sa villa, qui était toute nouvelle, et il plantait les peupliers, parce que ça poussait un peu vite, pour se faire une haie assez rapidement autour. Et j'ai eu un autonomiste qui arrive, crâne rasé, treillis, qui lui dit, plante pas ça, c'est pas un arbre de chez nous. Je dis, je veux pas aussi qu'on arrache les oliviers, parce que c'est les Grecs qui ont apporté les oliviers chez nous. Donc on les arrache aussi. C'est ce que j'appelle la cantonisation, tu vois, et si la Corse est indépendante de demain, tu trouveras toujours un bonifacien pour dire que la vraie langue Corse, c'est bonifacio, ça n'a rien à voir avec Bastia, et ainsi de suite, ça va à l'infini, comme tout ce qui est de l'ordre imaginaire.
11:24 C'est ça qui fait des millions de morts. C'est quand on voit absolument que le réel correspond à l'imaginaire. Il y a un mythe qui dit très bien ça, chez les Grecs, c'est le mythe de Procuste, qui mettait les passants sur un lit ou une table, on n'en a jamais bien su, et il fallait qu'ils fassent exactement, on voit le formalisme, la taille de la table. Si ça dépassait d'un millimètre, ils coupaient, et si c'était trop petit, ils les tiraient. C'est monstrueux, jusqu'à ce que Thésée mette fin à ces infamies. Ça dénonce bien ce que Hegel dénonce même dans la terreur, alors qu'il était un admirateur de la Révolution, il concevait la terreur comme le règne du formalisme, parce qu'il faut que ce soit la vertu au sens abstrait.
11:59 Et donc on coupe les têtes comme des choux, disait Hegel, on tranche les choux. La terrible criminalité de l'abstraction, quelque part quand elle est au pouvoir, quand elle quitte le monde réel pour devenir... Je dirais même qu'il y a, dans le principe de la philosophie du droit, un passage saisissant où Hegel annonce presque le génocide des Khmers Rouges, quand il dit que l'attitude de contemplation presque hindouiste, il dit, c'est en époque, si elle délaisse la contemplation de se tourner vers l'action, devient la furie et la destruction de tout ordre existant.
12:33 Et moi, gamin d'Indochine, j'entendais les Français d'Indochine dire que les Vietnamiens ne nous aiment pas, ils sont nationalistes, ombrageux, les Prussiens de l'Asie ils ne sont pas bons, ils ne sont pas gentils, ils sont méchants. Par contre, les Cambodgiens sont doux, ils sont bouddhistes, un million morts. Il faut se méfier de ces trucs-là. Voilà, attention avec la notion de peuple et tout. Mais aujourd'hui, dans la modernité, depuis la Révolution française, le peuple, c'est tous ceux qui se reconnaissent dans la volonté générale.
13:08 Peu importe leurs origines, leurs couleurs, il n'y a pas à intergiverser.