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Tristan, le chromatisme et la fin de la tonalité
0:00 Richard Wagner est avant tout, pour les musiciens, le génial auteur de Tristan, Tristan et Iseut. Ce qui est sûr, et ça, ça peut se mesurer, c'est que tous ceux qui vont avoir une importance dans l'évolution de la musique après, et qui vont créer ce qu'on appelle les musiques d'avant-garde, les musiques contemporaines, les musiques du XXe siècle, comme on voudra, vont être marqués par cette référence incontournable à Tristan.
1:30 C'est dans Tristan que Wagner exaspère son chromatisme, l'usage des tout petits intervalles. Plus les intervalles sont petits, plus il dissolve les repères habituels de la musique dite classique, repères qui charpentaient le discours musical au cours des siècles, et en particulier ce repère fondamental qu'est la tonalité. D'ailleurs, je rappellerai simplement que la tonalité, c'est l'équivalent de la direction du sol, de la verticale, pour un danseur.
2:00 C'est-à-dire, c'est ce qui fait qu'il faut bien partir du sol et y revenir à la fin, n'est-ce pas ? Quelques bonds et quelques entrechats. Il y a une manière de retomber sur ses pieds, comme on dit si bien en français, à cause d'une direction privilégiée entre toutes dans les mouvements qu'on fait, sous peine de se casser la figure, qui est la gravité, la verticale, qui à chaque instant nous relie au centre de la Terre, nous le savons depuis Newton. Imaginez le plus grand danseur de tous les temps, ou la plus grande ballerine qu'on ait jamais vue, qui aurait l'occasion de faire un pas de deux, non pas au Bolshoi, non pas à l'Opéra de Paris ou celui de Milan, mais qui le ferait dans une immense capsule spatiale, c'est-à-dire en apesanteur, où il n'y a plus de direction privilégiée.
2:47 C'est ça, la musique atonale, la musique privée de tonalité, c'est la musique où il n'y a plus ce repère, où il n'y a plus une note fondamentale par laquelle on commence et à laquelle il faut revenir, comme do, do, do, ré, mi, ré, do, mi, ré, ré, do. Je commence par do, je finis par do, je suis retombé sur mes pieds. Donc, Wagner prépare la musique atonale, ces proportions énormes de l'oeuvre wagnerienne, n'est-ce pas ? On est aussi aux limites. Certains y verront de la boursouflure. Au niveau simplement mesurable, c'est des oeuvres qui durent des heures et des heures, en moyenne entre 3 et 5 heures, quand même.
3:20 Les drames lyriques de Wagner, sans compter, la Tétralogie, qui durent 4 jours, et puis qui remuent une masse orchestrale énorme, plus des chœurs, enfin on ne peut pas faire plus grand. D'ailleurs, il y aura une réaction après, dans la musique contemporaine, de faire des oeuvres qui durent quelques secondes, je pense à Webern, et avec des effectifs extrêmement restreints.
La petite forme : écoute d'une sérénade corse
4:08 Mais là, je vais passer à l'autre extrême. Je vais passer à ce qu'on appelle en musique la petite forme. Et petite, ce n'est pas seulement par les dimensions, par la durée. C'est petite aussi par l'effectif. Puisque si je ne veux faire entendre qu'un seul chanteur, une seule voix, qui relève du genre de la sérénade, comme on n'a pas pensé ici à l'Italie, et même très précisément à Naples.
4:41 La sérénade est le genre napolitain par excellence. Tout le monde connaît O sole mio. C'est un genre particulièrement prisé, peut-être à cause de la beauté du golfe de Naples. Eh bien, pourquoi je repars de Wagner pour arriver à une sérénade ?
5:11 Parce que Wagner en fait l'aveu dans son magnifique ouvrage qui s'appelle Beethoven, tout simplement. Il parle de la nuit. Il dit que la musique, c'est ce qui fait sortir de la nuit les sons qui viennent de l'intérieur. Les sons comme le cri qu'on pousse dans le plaisir érotique ou dans le cauchemar nocturne. C'est lui qui prend ces exemples. Le cri qui exprime ce qu'il y a le plus profond à l'intérieur. Wagner dit à un moment donné, ce chant qui vient de l'intérieur, je ne l'ai jamais senti aussi intensément.
5:42 Jamais je n'ai vu aussi bien exprimer les abîmes de l'âme avec cette simplicité bouleversante que par un gondolier à Venise. C'est pour rendre hommage à cette tradition populaire que je vais vous faire écouter une sérénade que je vais emprunter à la tradition corse. Un chant d'amour puisque c'est un homme qui s'adresse à une femme avec respect, timidité et une sensualité contrôlée puisqu'il part de ses cheveux et part comme celui des fées. Elle a pour titre « Stammi vicinu, un ti n'andà, ti tengu cara »
6:17 Reste près de moi, ne t'en va pas, je t'aime, ti tengu cara. Sérénade corse traditionnelle. Stammi vicinu, un ti n'andà, ti tengu cara.
Nietzsche et Wagner : l'amitié autour de la tragédie grecque
9:11 et que Wagner se posait déjà avant puisqu'il est quand même son aîné de presque une génération. Il n'est pas un philosophe Nietzsche, contrairement à ce que beaucoup de gens croient. Il a une culture philosophique, bien sûr. Il a énormément à apporter à la réflexion philosophique, mais lui-même est un philologue. On dirait aujourd'hui un linguiste spécialisé dans la philologie du grec ancien. C'est pour ça qu'il connaît admirablement Platon, par exemple. Une immense culture musicale. Et bien sûr, il respire comme tout le monde la musique de Wagner dans la jeune Allemagne de l'époque.
9:41 Le grand rêve de Nietzsche, c'est d'aller passer ses week-ends sur le lac de Lucerne où habite le couple de Wagner. Couple qui fait scandale dans toute l'Europe puisque Wagner, grand séducteur, n'est-ce pas, est en train d'y vivre avec la fille de Liszt qui l'a enlevée à son époux, le chef d'orchestre le plus prestigieux de l'époque. Lui, Wagner, qui est un petit musicaillon d'un milieu populaire, a arraché la femme de Hans von Bülow, grande famille prussienne. Nietzsche va les fréquenter. Ça commence très bien l'amitié des deux. Tous les deux sont tracassés par la même référence.
10:11 Comment les Grecs ont fait pour rassembler toute la cité sur les gradins pendant quatre jours en unissant la musique, le geste, la parole, le mythe ? Donc ce qu'il y a de plus populaire. Tous les gamins d'Athènes connaissent les douze travaux d'Hercule, etc. et on fait à chaque fois comme si c'était la première fois qu'on les écoutait. Vous savez comment on fait avec les contes d'enfants. Comment faisaient les Grecs pour avoir unifié tous les arts dans cette culmination mystérieuse de l'art grec qu'est la tragédie ? Tragédie que les Grecs appelaient musiké.
10:43 Musiké, c'est-à-dire l'ensemble de tous les arts rassemblés sous l'égide de la musique. C'était leur réflexion commune. Alors cette amitié ne va pas durer, je vous laisse deviner. Cette amitié d'étoile, comme dit Nietzsche quelque part, il avait entendu dire c'était la science moderne à l'époque que les constellations s'éloignaient les unes des autres. Je vais me contenter pour l'instant des griefs de Nietzsche qui connaissait bien l'histoire de la musique, au moins aussi bien que Wagner. Ce qu'il reproche avant tout à Wagner, c'est de trahir ce qu'a été leur idéal commun à un moment donné.
Les griefs de Nietzsche : Siegfried contre Parsifal
11:18 Régénérer l'humanité par l'œuvre dionysiaque des Grecs qui fêtent non pas le pessimisme chrétien de l'Europe agonisante et décadente, je parle comme eux là, mais qui au contraire se régénèrent par le retour à l'optimisme grec. Alors attendez, soyons clairs. Les Grecs sont plus pessimistes que nous pour ce qui est après la mort. Pendant les banquets, les Grecs promenaient un squelette comme ça pour dire « Memento mori, souviens-toi que tu vas mourir, profite du temps qui passe ». Donc ils sont optimistes ici-bas parce que pessimistes pour l'au-delà.
11:52 C'est l'inverse du monde chrétien. C'est l'inverse chrétien, c'est mon royaume n'est pas de ce monde qui veut sauver sa vie, la perdra. Qu'est-ce que Nietzsche reproche à Wagner ? C'est d'avoir trahi la partie païenne, dionysiaque, grecque, au profit de la partie pessimiste, chrétienne, romantique. Il disait d'ailleurs que toute la philosophie allemande était un résultat de la mauvaise cuisine allemande. Que quand on ne mange que du chou, de la pomme de terre et qu'on boit de la bière, on a un espèce de ressentiment intérieur, d'une mauvaise digestion qu'explique le pessimisme de la pensée allemande et qui disparaît devant un bon plat de pâte al dente qu'on mange à Turin par une belle après-midi de printemps.
12:33 Il aime dans Wagner ce qu'il préfère, c'est le personnage de Siegfried parce qu'il reste encore dionysiaque, grec, nietzchéen, il y a quelque chose d'Héraclès et de Thésée. Siegfried, le vainqueur du dragon, celui qui peut se prévaloir d'exploit, qui terrasse les monstres et qui avec son épée brise toutes les valeurs anciennes pour affirmer le vouloir vivre du héros. Ça, Nietzsche l'aime bien. Il dit, mais Wagner a eu honte dans sa vieillesse de ce péché de jeunesse et a écrit son testament Parsifal.
13:05 C'est effectivement la dernière œuvre que Wagner écrit en 1882 avant de mourir à Venise en 1883 là où il avait composé Tristan. Perceval, alors là, on n'est plus dans le monde grec. Perceval le Gallois, mais c'est la quête du Graal, c'est le monde chrétien, c'est un idiot qui vous frappe sur une joue et tend l'autre, qui est hébété, qui ne comprend jamais ce qui arrive, qui ne pose pas de questions quand il faut. Et c'est lui qui serait l'agent de notre salut, ça, ça rend Nietzsche fou. C'est le motif de la brouille.
13:36 Je reviens à mon propos sur la musique et l'histoire. L'histoire de la musique hésite entre un passé qui essaie tout le temps de faire un comeback, un passé antique, grec, néoclassique, baroque, net, il y a une place pour chaque chose, chaque chose à sa place, avec un rythme qui sent la vitalité et un temps de la modernité, de la longueur, de la maladie. C'est ce que Nietzsche reproche le plus à Wagner. Il y a un côté médical, très actuel, un côté écologique prophylactique chez Nietzsche qu'il se méfie partout de ce qui est malsain, mais on ne sait jamais si c'est au sens physique ou psychique.
La pitié et le revirement de Nietzsche devant Parsifal
14:13 C'est là où il y a une énorme ambivalence. Ce qui était malsain pour les nazistes et les juifs, oui, ça peut aller très loin le sentiment du malsain. Je vous cite un texte qu'on ne cite jamais de Nietzsche parce qu'il se situe à la fin et ça va mettre un point d'orgue à terme musical à mon propos. Après avoir écrit les pires choses sur Parsifal dans Par-delà bien et mal Ah, vous croyez que c'est allemand, ça c'est génuflexion, c'est bondieuserie, ça sent l'encens, il est devenu gâteux, Wagner ramollit alors que musiciens italiens ont de la verdeur.
14:47 Lorsque Nietzsche écrit ceci, il n'avait pas écouté une note de la musique de Parsifal. Je ne parle pas du texte qui a pu inquiéter Nietzsche avec le sang, il y a plein de sang dans Parsifal, le sang du Christ, le sang du cygne éclaboussé. Ce Nietzsche-là qui a pour contre-valeur par excellence et je me résumerai avec cette expression, la pitié. Il n'y a rien de moins Nietzscheien à en croire Nietzsche que la pitié. Nietzsche dit même ou bien on est pour le Christ ou bien on est pour Zarathoustra.
15:17 Zarathoustra, c'est l'homme sans pitié. Il faut passer par l'absence totale de pitié pour renouveler l'humanité. Si on commence à se ramollir avec les pitiés, on est foutus. Mais, voilà que quelques semaines avant sa mort, sa mort psychique, comme vous le savez, il est devenu fou. Il finit par entendre la musique. Il dit tout d'un coup le choc qu'a été pour lui cette musique. Wagner a-t-il jamais fait mieux ? Je le cite mot pour mot. Un bouclier d'une facture achevée.
15:48 Un chef-d'oeuvre épigrammatique. C'est vrai qu'un épigramme c'est ce qu'on peut écrire de plus court et de plus dense en poésie alors que jusque-là il dénonçait les boursouflures et les longueurs de Wagner. Une élévation au sens redoutable du mot. C'est vrai que l'élévation est un terme religieux. L'élévation à la messe c'est quand on monte le calice le corpus christi et ce n'est pas un accident parce que le soir il note sur son carnet il va encore plus loin il dit prélude de Parsifal c'est comme si quelqu'un me parlait en secret et me disait les secrets que je n'ai jamais voulu m'avouer à moi-même c'est-à-dire les secrets du christianisme c'est-à-dire de la pensée la plus forte de ces derniers siècles.
16:24 Bref tout le contraire de ce que dit Nietzsche dans ses œuvres publiées la musique a pris le pas sur le texte extraordinaire profondeur et honnêteté de Nietzsche qui renverse complètement ce qu'il avait dit quand il avait lu que le texte lorsqu'il entend la musique tout d'un coup. Wagner a-t-il jamais fait mieux ? Donc l'œuvre de Wagner se clôt sur quoi ? Musique et histoire nous sommes rattrapés par notre histoire on voudrait bien être baroqueux revenir à avant c'est très à la mode ce que je dis Wagner a eu l'honnêteté d'être en tant qu'artiste parce qu'il était odieux par ailleurs en tant qu'homme d'exprimer le fait qu'on est rattrapé par la vérité la musique est quelque part honnête il n'y a pas plus romantique que de replonger dans le passé il n'y a pas plus romantique que de vouloir fuir sa propre modernité pour se loger dans une niche passée la musique lorsqu'elle est authentique nous empêche de faire cette régression mortifère Musique