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Du savoir à l'action : le champ propre de la philosophie
2:54 Pour le diable, voilà. Donc, je reprends la problématique, mais aujourd'hui on va insister sur une espèce, dans le genre mal, une espèce bien déterminée, singulièrement appropriée à l'approche philosophique.
3:25 Et je suis donc, j'ai tenu à vous envoyer les liens de deux vidéos dans lesquelles je m'appuyais sur plusieurs textes, dont deux en particulier qu'on va reprendre aujourd'hui. Il s'agit de la cloche fêlée Baudelaire, le sonnet, qui bien sûr extrait les fleurs du mal, et d'un extrait d'un petit recueil de Kafka qui s'appelle « La muraille de Chine », où il y a plusieurs petites micro-nouvelles, je dis micro parce qu'il y en a qui font une page, une page et une, extrait de « La muraille de Chine », j'avais retenu cet extrait qui s'appelle « Un message impérial ».
4:17 Donc « La cloche fêlée », « Un message impérial ». Et je rappelle un petit peu le contexte dans lequel j'avais retenu ces textes. D'abord, « La cloche fêlée » est le premier texte littéraire sur lequel je me suis appuyé pour développer une analyse philosophique. Encore une fois, il n'était pas question de faire un commentaire de texte au sens littéraire, c'est une autre discipline que je respecte, bien sûr. Là, il s'agissait de faire un commentaire philosophique.
4:47 Et je rappelle que c'était le premier texte parce que nous avions terminé le cycle de ce qu'il est convenu d'appeler la philosophie de la connaissance, les étapes par lesquelles on passe, n'est-ce pas, pour répondre à la question que puis-je savoir. On commence par, comme tout le monde, par ouvrir les yeux et les oreilles, etc., sur ce qui nous entoure, n'est-ce pas, croyant qu'on va ramasser quand c'est la réalité dans le caniveau.
5:17 Donc, l'empirisme, puis le rationalisme, puis le déterminisme. Et je ne reviens pas, parce qu'on l'a vu 36 fois, et arrivé au déterminisme, il y a une crise, n'est-ce pas, qui clôt cette grande arche de la philosophie de la connaissance. Une crise pour le philosophe, pas pour le physicien ou le mathématicien, et qui fait qu'on passe de la philosophie de la connaissance, la réponse à la question que puis-je savoir, à la philosophie de l'action, deuxième point, que dois-je faire ?
5:58 J'emprunte à Kant cette grande division, mais enfin, je veux dire, on la trouve, chez tous les moments importants de l'histoire de la pensée. Donc, quel rapport avec le mal ? Là, ces textes m'aident à mettre le problème du mal en relation avec l'essence même, je dirais même la possibilité de la philosophie, la chose est assez grave.
6:29 Je l'avais déjà évoqué, mais il y a très longtemps, il y a quelques années, donc je creuse maintenant ce que j'avais évoqué, c'est-à-dire que j'étais passé un peu rapidement, je l'avais signalé quand même, parce que je sais qu'il y en a parmi vous, certains qui sont très attentifs, et je signalais quoi ? J'avais évoqué quoi ? J'avais évoqué ceci en conclusion à la manière dont nous avions tenté de définir un domaine propre au champ philosophique.
7:07 Il n'est jamais aussi urgent de définir la spécificité d'un champ quelconque, le champ, je ne sais pas moi, artistique, théologique, politique, il n'est jamais aussi urgent de définir la spécificité de chacun de ces champs que lorsqu'on risque de les confondre avec un autre. Autrement dit, c'est par rapport à ce qui leur ressemble qu'il y a des difficultés. Comme je l'ai déjà répété, vous allez rarement confondre une coccinelle avec un éléphant.
7:38 Par contre, un éléphant d'Asie avec un éléphant d'Afrique, il faut connaître quoi. Vous voyez, c'est quand ça se ressemble qu'il faut le plus insister sur ce qui caractérise l'un comme l'autre. La philosophie, souvent, on la noie dans des choses un peu vastes, comme je ne sais pas moi, la recherche de la connaissance, mais ça, la recherche scientifique, le CNRS, le Centre National de Recherche Scientifique, ça veut dire, n'est-ce pas, une instance dans laquelle le but aussi c'est de savoir.
8:12 Il n'y a pas que le philosophe qui se pose la question que puis-je savoir. Le biologiste, le chimiste, le physicien, le mathématicien, l'astrophysicien, se la pose. Par contre, nous avions montré que ce n'est pas n'importe quel savoir que cherchait le philosophe, mais il cherchait à savoir s'il y avait moyen de répondre d'une manière aussi rigoureuse que le font les scientifiques dans leur domaine, qui n'est pas le nôtre, à la question « que dois-je faire ? »
8:45 Et ça, c'est l'inverse, c'est une question qui est essentielle aux philosophes, c'est des rappels, c'est pour ça que je vais un peu vite, essentielle aux philosophes, et qui ne sont pas du tout spécifiques de la science. Je n'ai pas dit qu'un savant, se pose jamais la question de ce qu'il doit faire. Il peut se la poser en tant qu'homme, bien sûr, en tant que père de famille, en tant qu'amant, en tant que mari, en tant que citoyen, bien sûr. Mais là, ces études scientifiques ne lui servent à rien.
9:15 C'est là qu'on voit la différence, n'est-ce pas, entre la connaissance et l'action. Je veux dire par là que si je dois décider de débrancher ce qui permet à un de mes proches de survivre à une maladie très grave, dans des souffrances terribles, si on me demande est-ce qu'il faut débrancher le système, autrement dit faire de l'euthanasie, ou la laissée vivante, je veux dire, ce n'est pas une formation de physicien, de mathématicien, de biologiste, etc., qui va me dire la bonne réponse, la plus juste, la plus appropriée, la plus humaine.
9:58 Bien sûr, le physicien va m'aider à répondre comment brancher ou comment débrancher, mais ça, c'est autre chose, c'est instrumentale. Donc voilà, c'est les rappels que je fais pour aller très vite. Après, je vais ralentir quand on va voir le rapport avec le problème du mal. On y arrive. Je vous avais dit, ce qui est proprement philosophique, c'est la question « que dois-je faire ? » Et là, pour ne pas la confondre encore avec autre chose, parce que souvent, de dire « que dois-je faire quand j'ai mal aux dents ? » Il n'y a pas besoin d'être philosophe pour ça, il faut mieux y aller chez le dentiste.
Les deux sens du verbe devoir
10:31 Non, j'avais branché le projecteur sur les deux verbes qui distinguent les deux questions. En fait, il y a quatre verbes. « Que puis-je savoir ? » Il y a déjà deux verbes, là, n'est-ce pas ? Il y a « pouvoir » et « savoir ». Et l'autre question, c'est « que dois-je faire ? » Vous voyez ? Donc, les deux premières « puis-je » et « pouvoir » et « devoir ». La question « que dois-je faire » vient du verbe « devoir ».
11:03 Or, et c'est là que je pose le problème pour vous voyez l'enjeu, lorsque je dis « je dois manger pour vivre » et lorsque je dis « je dois respecter le feu rouge », chacune et chacun d'entre vous m'accordera assez facilement que le verbe « devoir » n'est pas employé tout à fait de la même façon. Je ne dirais même pas du tout que quand je dis « je dois manger pour vivre », j'exprime une nécessité matérielle. Je n'ai aucun choix, là, si vous voulez. Ça ne dépend pas de moi.
11:33 Ce n'est pas la culture ou l'histoire ou l'homme qui a décidé qu'il fallait manger pour vivre. Alors, ça s'impose à lui dès sa naissance. Et même avant. Même pour l'embryon. Par contre, je dois respecter le feu rouge. Ce n'est plus une nécessité physique, c'est une obligation morale. J'essaie de parler simplement, mais vous voyez bien, chacun d'entre vous voit bien la différence.
12:03 Mais on ne voit pas toujours l'importance de l'enjeu de cette différence. C'est que, dans le premier cas, le contraire est impossible. Je ne peux pas vivre sans manger. Et ce n'est pas un je personnel. C'est un je qui s'applique aussi bien au ver de terre, n'est-ce pas ? Au loup, à l'ours blanc, et à la mouche. Je ne peux pas vivre sans manger. Le vivant a besoin d'un autre vivant, n'est-ce pas ? Surtout l'animal, d'ailleurs. Parce que les plantes arrivent à la rigueur, n'est-ce pas ?
12:35 À croître en pompant des sels minéraux dans le sol. Mais l'animal a besoin d'un déjà-là vivant, d'un déjà-là animal, n'est-ce pas ? Ou végétal, d'ailleurs, pour vivre. D'un autre vivant, pour vivre. Vous voyez qu'on n'a pas encore prononcé le mot de mal, là. Mais vous voyez qu'on sent qu'il n'est pas loin. Avec toutes ces histoires de dévorations. Donc, je dois manger pour vivre, nécessité physique.
13:12 Le contraire est impossible. Je dois respecter le feu rouge. Et c'est là que je vois l'abîme qui, entre ces deux usages du verbe devoir, je peux le griller, le feu rouge. Voilà la différence. Là, le contraire est possible. Deux heures du matin, pas de flic, à gauche, à droite. Non, non, il ne faut jamais le faire. C'est un conseil d'amis. Vous n'avez pas le plus de moi, d'ailleurs. Vous savez que c'est extrêmement grave. On croit toujours qu'on est en sécurité. Et puis, un accident est si vite arrivé.
13:42 Oui, je peux le franchir, mais je ne dois pas. Là, on voit que le verbe devoir est bien employé. C'est lorsque j'ai le choix entre plusieurs possibles que tout d'un coup, surgit la question de savoir lequel je dois choisir. Et au nom de quelle valeur. C'est important. Donc, que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Quand je dis « que dois-je faire maintenant », retenons ceci.
La liberté, postulat de la raison pratique
14:13 Ici, le verbe devoir est pris au sens fort, au sens qui est spécifique à l'interrogation philosophique, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit d'un choix de valeur. Alors, à partir de là, j'avais rappelé, et c'est une difficulté propre à la philosophie, qu'on voit dès qu'on essaye de lui donner un champ propre, j'avais dit que ce qu'on vient de dire suppose que la philosophie elle-même présuppose un certain degré de liberté.
14:55 Autrement dit, la discussion entre celui qui dit que tout est déterminé, que la liberté n'existe pas, qu'il y a une nécessité implacable qu'on appelle le déterminisme, ce discours-là, le déterminisme opposé à la liberté, cette discussion-là n'est pas un problème parmi d'autres qu'une opposition, comme il y en a tellement dans la philosophie, comme rationalisme, empirisme, n'est-ce pas, comme mécanisme finalisme ? Non, celle-là, elle décide du destin même de la philosophie.
15:25 Pourquoi ? Parce que si je ne suis pas libre, ce n'est pas la peine de me poser la question « Que dois-je faire ? » Ça veut dire que je ne suis pas en état de faire quoi que ce soit. Autrement dit, le verbe « faire » implique lui-même la notion de liberté. Et là, je vous rappelle, pour ceux qui sont un peu surpris, un exemple hyper simple, c'est l'expression, j'avais pris comme exemple, « Le vent secoue les arbres ».
15:58 Le vent secoue les arbres. Quel est le sujet de secoue ? C'est le vent. Nos instituteurs nous ont appris que le sujet, ce qui répond à la question « Qui est-ce qui secoue les arbres ? » Le vent. Donc, le vent est sujet. Non, le vent est un sujet poétiquement parlant, métaphoriquement parlant, mais le vent n'est pas plus actif que les branches. Le vent est lui-même l'effet, il n'est pas seulement la cause, des différences de température, de pression. Ce n'est pas mon domaine, donc je passe un peu vite.
16:28 Voilà. Mais il n'y a pas le choix, le vent non plus, n'est-ce pas ? Et là, je vais rappeler que je suis en train de donner un exemple, d'un énoncé plus général, c'est qu'il n'y a pas d'action dans la nature. Le verbe « faire » n'a de sens que pour un sujet. C'est-à-dire pour quelqu'un qui est, Spinoza dirait « causa sui », cause de soi. Ce que Spinoza, bien sûr, n'accorde que pour Dieu.
17:01 Vous voyez, les problèmes qui surgissent sur des mots qui ont l'air si simples comme « savoir et faire ». Et je vous demande un effort d'abstraction là, pour continuer, mais le problème du mal mérite de creuser un peu ce genre de dichotomie. Donc, j'insiste et je répète, et je vais le traduire maintenant en termes kantiens, parce que ça a l'avantage, Kant, d'avoir un vocabulaire assez précis. Kant dit que la liberté est un postulat de la raison pratique.
17:35 Alors, je traduis en français. Postulat, vous savez ce que c'est un postulat ? Ça vient des sciences démonstratives, de la logique, des mathématiques. Un postulat, c'est un énoncé qu'on ne démontre pas, mais qui sert à démontrer tous les autres. N'est-ce pas ? Il faut bien qu'il y ait au départ des trucs, sur quoi tout le monde est d'accord, et à partir de là, on va essayer ensuite d'augmenter notre savoir. On commence d'abord par des choses que tout le monde doit admettre. Et postulat ou axiome, on dit souvent de plus en plus en mathématiques.
18:08 Donc, postulat de la raison pratique. La raison pratique, chez Kant, c'est la raison lorsqu'elle répond à la question « que dois-je faire ? » et non pas à la question « que puis-je savoir ? » parce que ça, c'est la connaissance, les sciences, c'est encore autre chose. Donc, c'est une manière un peu plus savante de rappeler que ça me sert à quoi ? de savoir ce que je dois faire, admettons même que par miracle, par illumination du Saint-Esprit, que je sache enfin ce qui mérite d'être fait, ce que je dois faire, parmi tous les possibles qui s'offrent à moi, ce qui vaut le mieux, ce qui vaut le plus d'être fait, et ça me sert à quoi de le savoir ?
18:53 Si je suis incapable de le faire parce que je suis déterminé, parce que ce n'est pas moi qui décide, parce que c'est en moi la physique, la chimie, la biologie, les enzymes, les stimuli, allez demander ça aux neurosciences qui décident à ma place. Ça ne me sert à rien. Donc, poursuivre la réponse à la question « que dois-je faire ? » implique que celui qui se la pose soit libre.
19:24 Et j'avais ajouté, et c'est le plus grave, maintenant j'y arrive, aux enjeux d'aujourd'hui. Ça ne veut pas dire que la liberté existe. Quand je dis « un ange est un être surnaturel » qui a une figure humaine avec des ailes dans le dos, je ne suis pas en train de dire qu'un ange existe. Je fais des énoncés ce qu'implique la notion d'ange. Si je dis qu'un château qui a 1 500 000 pièces possède un nombre impair de pièces, un nombre impair de pièces, je veux dire, ça n'existe pas un château comme ça.
20:11 Mais l'énoncé est parfaitement rigoureux. de la même manière, ce n'est pas parce que la recherche philosophique suppose la liberté, que la liberté existe. Je vous avais dit que c'était grave, je n'ai pas la réponse à cette question-là. Alors, c'est ce que je vais un peu creuser aujourd'hui. parce qu'il y en a qui pensent, et je vous parle franchement, j'ai déjà dit plusieurs fois de ces derniers temps, que la pensée révolutionnaire, d'une manière générale, marxiste en particulier, c'est-à-dire le fait de vouloir changer le statu quo politique, par exemple, suppose que c'est possible.
Néopositivisme et théorie rationnelle de l'éternel retour
21:08 Et j'avais dit que l'opposition traditionnelle du matérialisme, entre autres marxiste, à l'idéalisme, n'était plus très actuelle. L'idéologie dominante, celle qu'il faut le plus combattre aujourd'hui, celle qui menace le plus la réflexion philosophique en général, et l'action, passons à la réflexion, et l'action politique en particulier, c'est ce que j'appelle moi le néopositivisme, n'est-ce pas ? C'est-à-dire d'utiliser dans les sciences humaines, entre autres l'histoire, la politique, etc., le droit d'utiliser les principes qui ont fait leur preuve dans les sciences de la nature, et tout le reste, c'est un discours dépassé, c'est la métaphysique, c'est la philosophie, c'est ringard, c'est pas rigoureux, c'est le discours dominant.
21:59 Alors, on ne peut pas l'écarter d'un revers de main non plus. Donc, je vais faire l'avocat du diable. C'est-à-dire, je vais vous exposer, c'est la première fois cette fois, je vais vous exposer une manière de justifier le déterminisme absolu. Et donc, l'impossibilité qu'il y ait un progrès. Je suis en train d'opposer, vous voyez, un mouvement linéaire, un mouvement circulaire.
22:34 Progrès apparent, mais pour revenir à la case départ, eh bien, vous le devinez, surtout que c'est dans l'idéologie dominante, je fais souvent allusion à Nietzsche, n'est-ce pas, dont on s'est servi pour démarxiser l'université pendant la guerre froide, n'est-ce pas, et pas seulement l'université, l'intelligentsia en général, puisque même celui qui a jamais fait d'études, n'est-ce pas, est fasciné par Nietzsche, et ou Schopenhauer, enfin, c'est un peu le même cycle, je fais allusion à quoi il y a une idée fondamentale chez Nietzsche, c'est celle de l'éternel retour.
23:07 Oui, il y a une cohérence là. L'éternel retour. Vous trouverez ça dans Zarathoustra, ceux qui ont lu le livre sérieusement, ça peut arriver, vont arriver un chapitre qui s'appelle « La vision et l'énigme ». Zarathoustra est à côté d'un nain, comme ça, et il est devant un portique, et il dit qu'il y a une route qui part de ce portique, et cette route représente une éternité, mais que pour arriver à cette route, il faut aussi une éternité.
23:43 Donc on est en plein dans un chemin circulaire, et comme ça paraît un peu, je ne vais pas vous embrouiller, mais un peu confus, je vous donne aujourd'hui, je vous expose aujourd'hui, une théorie rationnelle de l'éternel retour. Parce qu'il y en a qui disent que ce que je suis en train de faire, de parler, de m'adresser à vous, d'avoir cet écran devant moi, ça s'est déjà passé, je ne fais que répéter, ce n'est que le retour d'un événement qui s'est passé déjà une infinité de fois dans le passé, et qui se renouvelera plus tard.
24:25 C'est possible. Eh bien, voilà la démonstration. Vous allez voir qu'on ne fait rien intervenir de l'extérieur, on reste apparemment matérialiste. Il y a une infinité d'atomes depuis une éternité, donc toutes les combinaisons se sont déjà produites. Le papier, les excréments, l'amour, le paysage, tout ça, c'est des combinaisons d'atomes, d'après le discours en question, le discours positiviste.
25:01 Donc tout s'est déjà produit et tout reviendra. Avec le temps qu'il faudra, vous savez, l'éternité, ça a le temps, par définition. Pourquoi pas ? Ça, c'est cohérent. Oui, alors il faut assumer une conséquence. Et là, maintenant, je fais l'antithèse. Ça, ça veut dire que Auschwitz reviendra, Gaza reviendra, la souffrance reviendra. Il faut assumer, mais ça parce qu'ils ne le disent pas, ceux qui partent de l'éternel retour là.
25:32 Nietzsche un peu plus que les autres, lui, il assume la cruauté. N'est-ce pas ? Je crois que j'ai un... Alors, où est-je ? Je l'avais sous la main. Merci. Là, juste. Merci bien. Alors, je vous donne un exemple ici. Et, mon Dieu, que je suis malheureux sans lunettes.
Lecture de « La vision et l'énigme » de Zarathoustra
26:03 Merci. Voilà. Pardon pour ces mouvements intempestifs, vous voyez. J'y suis en plein. laissons la mise en scène quand finit.
26:42 Pour l'instant, c'est excellent, ce n'est pas la question, mais il ne faut pas embrouiller. Il se promène une marche nocturne avec un nain à côté sur un chemin rocailleux. Arrête, nain, dis-je. C'est moi ou c'est toi. Mais moi, je suis le plus fort de nous deux. Tu ne connais pas cette pensée qui m'est venue. Il parle de l'éternel retour. Cette pensée profonde comme l'abîme. Elle, c'est souligner le elle, la pensée de l'éternel retour. Tu ne pourrais pas la porter.
27:14 Alors, arriva ce qui me rendit plus léger, car le nain sauta de mon épaule, le curieux, et il s'accroupit sur une pierre devant moi. En fait, le nain, pour ceux qui connaissent un peu Nietzsche, il représente ce que Nietzsche déteste le plus, l'esprit de pesanteur. N'est-ce pas ? Celui qui nous empêche de danser, d'être dionysiaque. Voilà. Ce n'est pas le même problème. Et il s'accroupit sur une pierre devant moi. Il y avait là, justement, une rue menant à une porte. Nous y fîmes halte. Voir cette rue et cette porte, nain, continuais-je, elle a deux faces.
27:46 Deux chemins se réunissent ici. Personne ne les a encore suivis jusqu'au bout. Cette longue rue en arrière, celle que nous venons de franchir pour arriver à ce portique, cette longue rue en arrière dure une éternité. Et cette longue rue en avant, donc au-delà du portique, une autre éternité. Elles se contredisent, ces routes. Elles butent l'une contre l'autre. Et c'est ici, près de cette porte, qu'elles se rencontrent. Le nom du portail est gravé tout en haut.
28:19 Le nom du portail, vous le devinez, c'est l'instant. L'instant où je vous parle, il y a une éternité avant cet instant, depuis l'origine du passé, si tant est qu'il y en a une, et il y aura une éternité après l'instant présent, n'est-ce pas ? Donc, c'est l'instant à chaque fois qu'il y a le portique entre deux éternités. Je vous rappelle un peu, vous savez, le passage de Pascal qui applique ça à l'espace, n'est-ce pas ? Un cercle dont le centre est partout, la circonférence nulle part.
28:51 Qu'est-ce que l'homme ? Un rien à l'égard du tout, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. L'instant, c'est un peu ce milieu entre rien et tout. Donc, cette longue rue en arrière dure une éternité et cette longue rue en avant dure une autre éternité. Elles se contredisent, ces routes, elles butent l'une contre l'autre et c'est ici, près de cette porte, qu'elles se rencontrent. Le nom du portail est gravé tout en haut, instant, c'est ce nom. Mais celui qui suivrait l'une de ces routes et irait plus loin, toujours plus loin, crois-tu, nain, que ces routes vont éternellement se contredire ?
29:26 Regarde, continuai-je, de cette pensée nommée « instant, une longue rue éternelle va en arrière. » Derrière nous, s'étend une éternité. Ne faut-il pas que, alors, voilà l'éternel retour, que tout ce qui sait courir ait déjà suivi cette rue en courant ? Ne faut-il pas que tout ce qui peut arriver soit déjà une fois arrivé ? Tout ce qui peut arriver, donc tout ce qui nous arrive, qu'on pense être nouveau, est déjà arrivé, et sous-entendu, plusieurs fois, voire une infinité de fois.
30:01 C'est un peu vertigineux, on va y revenir. Ne faut-il pas que tout ce qui peut arriver soit déjà une fois arrivé ? Et si tout a déjà été alors que t'en sembles, nain, ne faut-il pas que cette porte de ville, elle aussi, ait déjà été ? Et toutes les choses ne sont-elles pas aussi fermement liées, de telle sorte que cet instant entraîne toutes les choses à venir derrière lui ? Voilà. Et cette plante araignée qui rampe dans la lumière de la lune, et cette lumière de la lune elle-même, et moi et toi près de la porte de la ville en train de chuchoter, cherchant ensemble à propos de choses éternelles, ne faut-il pas que nous ayons tous déjà été ?
30:40 C'est cette pensée vertigineuse qui est celle de l'éternel retour. Alors, je ne discute pas si elle est vraie ou fausse. Ce n'est pas en cinq minutes que je vais trancher les choses comme ça. Je vous ai quand même exposé avec la théorie des grands nombres. S'il y a une infinité d'atomes qui existe depuis une infinité de temps, toutes les combinaisons se sont déjà produites et ne peut donc que se répéter. Voilà en gros l'application à la théorie l'éternel retour de la théorie des grands nombres qui est une théorie mathématique.
31:10 Mais, ce n'est pas maintenant que je vais l'infirmer ou la confirmer. Quel est l'enjeu de ce que je suis en train de vous dire ? C'est qu'il faut assumer les conséquences. Ça veut dire que la souffrance, on s'en fout, c'est déjà arrivé, ça reviendra, mais il faut assumer. Donc, quand vous avez un interlocuteur qui fait le malin en soutenant l'éternel retour contre le progrès linéaire et puis, donc, on recommence les camps de la mort.
Le retour de l'insoutenable et la vérité partagée
31:44 Ce n'est pas grave. C'est l'éternel retour. C'est aussi le retour de l'insoutenable. Voilà ce qu'il faut rappeler. Vous voyez maintenant le rapport avec le problème du mal. Alors, je reviens aux incidences de cette problématique sur la possibilité même du projet philosophique. C'est pour ça que je vous ai demandé de regarder les vidéos pour lesquelles j'avais envoyé des liens en rappelant que la philosophie suppose que l'on peut essayer de répondre à la question que dois-je faire et qu'une fois qu'on a la réponse, on peut essayer de faire, c'est-à-dire de mettre en œuvre, de faire passer dans l'existence.
32:31 Donc, maintenant, c'est pas seulement dans ma tête, dans les essences, faire passer dans l'existence les changements qui s'imposent. Mais pour ça, il faut que ce que je pense être la vérité, la bonne réponse à la question que dois-je faire, que je puisse la transmettre et c'est là qu'interviennent les deux textes. Vous voyez, je les avais envoyés comme ça il y a quelques années pour poser le problème mais aujourd'hui je le creuse, n'est-ce pas ?
33:05 En quoi la cloche fêlée a l'air de rendre impossible cette communication ? Parce que pour un projet politique, par exemple, il faut qu'il soit partagé par définition. C'est pas comme quelqu'un qui se retire sur une île déserte ou comme un ascète qui se retire tout seul dans la montagne ou dans la forêt à contempler le ciel ou les étoiles. Vous voyez, c'est pas un stylite. On appelle stylite, style, c'est le vieux mot grec pour la colonne.
33:37 Vous savez, dans l'Antiquité il y avait comme ça des sages, entre guillemets, qui habitaient en haut d'une colonne, sous les intempéries où la pluie, la grêle, ils étaient nourris par les habitants avec une corde. Bon, ça c'est le rapport solitaire à la vérité. On révise aujourd'hui. Rappelez-vous, Merleau-Ponty avait dit ou bien nous allons au vrai avec les autres ou bien ce n'est pas au vrai que nous allons ?
34:08 Bon, donc je laisse de côté en respectant celui qui fait une recherche solitaire de la vérité ou qui pense qu'il peut y avoir une possession solitaire de la vérité. Je respecte, mais c'est hors philosophie, c'est la religion, c'est la sagesse, c'est certaines religions en plus. Voilà. c'est le yoga sur les montagnes de l'Himalaya, pourquoi pas ? Mais là, du point de vue du projet politique, collectif par excellence, je veux dire, il faut que je puisse communiquer, donner des instructions ou se concerter simplement, je ne sais pas, sans qu'il y en ait un qui soit un détenteur exclusif de la vérité.
La Cloche fêlée de Baudelaire
34:53 Et c'est là que je rappelle le problème de la difficulté de sortir du sujet pour qu'un sujet communique avec un autre sujet. Et je rappelle le texte de la cloche je l'ai choisi aussi parce qu'il est court et que je peux vous le dire oralement. je rappelle, c'est un sonnet de Baudelaire, il est amer et doux pendant les... Je le dis d'abord sans interruption. Il est amer et doux pendant les nuits d'hiver d'écouter près du feu qui palpitent et qui fument, les souvenirs lointains lentement s'élever au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
35:30 Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente. Moi, mon âme est fêlée. Et lorsqu'en ses ennuis elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, il arrive souvent que sa voix affaiblie semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang sous un grand tas de morts et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts.
36:08 drôle de texte. drôle de façon de parler. Ça a l'air un peu agréable au début. Il est amer et doux pendant une nuit hiver d'écouter près du feu et qui palpitent et qui fument. Et voilà qu'en 14 vers, c'est très court, sonnet, en 14 vers, deux quatrains, deux tercets, tercets, pas tiercés, voilà que tout d'un coup on passe au cauchemar. On était bien là près du feu avec la cloche qui résonnait comme d'habitude. Qu'est-ce qui s'est passé ?
36:38 C'est quand il a arrêté de parler de la cloche heureuse, bienheureuse la cloche au gosier, le gosier c'est bien notre instrument de communication là, celui que j'utilise avec vous actuellement. Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, jette fidèlement son cri religieux, je ne dis pas religieux pour snober, mais pour qu'il y ait bien douze pieds dans le vers, sinon ce n'est plus de la poésie, c'est de la cacophonie. Jette fidèlement 1, 2, 3, 4, 5, 6, son cri religieux, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 si vous préférez, ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente.
37:17 Dormez, braves gens, tout va bien, tout va bien. Il y a l'Église et l'armée qui vous protègent. L'armée qui vous protège des dangers physiques, matériels, et... Je dis quoi ? L'armée ou l'Église ? L'armée, hein ? Et l'Église qui vous protège du diable. Écoutez, franchement, votre corps et votre âme sont protégés. Votre corps par l'armée et votre âme par l'Église. Le sabre et le goupillon, comme on dit dans la vieille France, n'est-ce pas ?
37:47 L'alliance du clergé. Et de la féodalité. Et du sabre, n'est-ce pas ? Dormez, tout va bien. Les heures s'égrennent, les jours se répètent. Où est le problème ? Il y en a qui souffrent ici ? Et voilà, oui. Point à la ligne. Ça, c'était les deux premiers quatrains, n'est-ce pas ? La cloche bienheureuse. À la ligne. Moi, mon âme est fêlée. Et là, tout d'un coup, ça commence par moi, le sujet. Le je.
38:19 Alors, il y en a qui seraient tentés de dire, non, mais ça, c'est parce que Baudelaire, c'est un névrosé, c'est un pauvre mec, c'est un angoissé. Non, il parle de nous tous, là. Il parle de nous tous. Moi, mon âme est fêlée. Vous êtes arrivé de ressentir en rêve un danger terrible, un cauchemar, vous savez, pendant un cauchemar, un danger, une angoisse, comme ce n'est pas possible, vous essayez d'appeler à l'aide et puis, la voix ne sort pas. C'est ça dont parle Baudelaire. Moi, mon âme est fêlée.
38:49 C'est une cloche qui est fêlée. On n'entend plus très loin. Si tant est qu'on l'entende, sa fonction est annulée. Sa fonction, c'est de résonner au loin, la cloche, n'est-ce pas ? Sur toute la paroisse et même au-delà. Mais si elle est fêlée, je reviens, je reprends un texte mais cette fois en creusant. Et ennui, c'est le sens ici de l'époque classique que Baudelaire connaît bien du XVIIe siècle où ennui est un mot très fort. Ce n'est pas « I'm boring ». Ce n'est pas « je ne sais pas quoi faire, l'ennui, j'aimerais bien faire un truc plus fun ».
39:20 Non. L'ennui, c'est l'angoisse. Et lorsqu'en ses ennuis, elle veut, mon âme, de ses chants peupler l'air froid des nuits, on n'est plus auprès du feu pendant les nuits d'hiver, il arrive souvent que sa voix affaiblie. Regardez le crescendo dans l'horreur. « Semble le râle épais ». Ce que c'est que le râle ? C'est le bruit que fait quelqu'un qui est en train de mourir. « Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie. » Les copains s'éloignent, n'est-ce pas, dans la bataille, sur le champ de bataille et moi je suis là.
39:53 Où ça ? Alors, regardez bien. « Il y a un blessé qu'on oublie au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts et qui meurt sans bouger alors qu'il fait des efforts pour se dégager dans d'immenses efforts. » Comment voulez-vous que je ne pense pas ? À la fin de la cloche fêlée, vous croyez que je suis dans la poésie, dans Baudelaire, dans la littérature ? Comment voulez-vous que je ne pense pas aux milliers d'enfants, de femmes, de vieillards qui sont actuellement en train d'être dominées par des milliers de tonnes de béton au Liban, à Gaza et bientôt ailleurs si on laisse faire, si on continue à donner des armes ?
40:43 Et qui meurt sans bouger dans d'immenses efforts. Vous croyez que j'étais dans l'abstraction ? J'ai eu le mal. Donc là, c'est une voix qui n'arrive pas à se faire entendre. Voilà pour la cloche fêlée. J'ai encore beaucoup à dire, mais on a dit l'essentiel de ce qui nous intéresse, l'impossibilité pour un message on ne peut plus urgent à l'aide, de se délivrer. La langue est magnifique. On dit délivrer un message.
41:14 Parce que pour l'instant, la voix est prisonnière dans le gosier. Elle n'arrive pas à en sortir. Alors que tout à l'heure, je fais un dernier petit retour à la cloche fêlée. La bonne cloche, celle qui est valable pour les petites communautés fermées, pas l'ensemble de la société, mais les communautés. Bienheureuse, la cloche au gosier vigoureux. Un gosier qui n'est pas fêlé. Bon, je passe maintenant au message impérial.
Un message impérial de Kafka
41:45 Je ne sais pas. Message impérial. C'est dans un recueil de textes assez courts, je vous l'ai dit, qui a pour titre collectif la muraille de Chine. Je vous le dis, parce qu'on parle de l'empereur, donc on peut imaginer l'empereur de Chine. Mais ça peut être aussi bien un empereur, un pharaon, ça peut être le roi des rois, le négus, un peu un peu. Souverain absolu. Et voilà le texte. C'est court, je vous rassure. Alors, ce n'est plus de la poésie, c'est de la prose, encore que la prose du Kafka.
42:17 L'empereur, dit-on, t'a envoyé à toi. Toi, c'est moi qui je parle. Ce n'est pas précisé, c'est au lecteur. L'empereur, dit-on, t'a envoyé, dit-on, est-ce que c'est sûr ? Parce que vous allez voir, recevoir un message de l'empereur, ce n'est pas possible. Même dans mes règles, je ne suis plus fou. L'empereur, dit-on, t'a envoyé à toi, en particulier, à toi, sujet pitoyable, ça s'applique à moi aussi, je vous rassure, en ombre devant le soleil impérial, chétivement enfoui dans le plus lointain des lointains, imaginer un paysan à l'autre bout de l'immense Chine n'est-ce pas ?
42:56 En train d'enfoncer le fumier humain avec les pieds dans les rizières. L'empereur, dit-on, t'a envoyé à toi, en particulier, à toi, sujet pitoyable, ombre devant le soleil impérial, chétivement enfoui dans le plus lointain des lointains, à toi précisément, l'empereur, de son lit de mort, a envoyé un message. Ce n'est pas possible. Moi, j'aime l'être de l'empereur et en plus de l'empereur, au moment où il meurt, donc un message, peut-être le message le plus important que l'empereur n'ait jamais délivré.
43:29 On va voir si le message arrive vraiment à se délivrer et arrive à ce qu'on appelle, ce n'est pas dans le courrier, le destinataire. S'il arrive à destination, ce n'est pas joué. Le messager, il l'a fait, l'empereur, il l'a fait agenouiller auprès du lit pour lui souffler le message. imagine l'empereur avec une voix affaiblie, comme ça ressemble à Baudelaire. Il arrive souvent que mon âme, que sa voix affaiblit, semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie.
44:03 L'empereur de son lit de mort a envoyé un message. Le messager, il l'a fait agenouiller auprès du lit pour lui souffler le message. Et l'empereur tenait tant à son message qu'il se le fit répéter à l'oreille. Avant de mourir, il va être bien sûr que c'est bien ce qu'il a dit et non pas avec des déformations. Ceux qui travaillent en informatique et dans la théorie de l'information savent qu'il y a toujours un rapport signal-bruit il y a le signal, ça c'est le message, mais il y a souvent du bruit qui intervient.
44:35 Qu'est-ce que tu as dit ? Je n'ai pas bien entendu au téléphone, ça arrive, n'est-ce pas ? Déjà, il y a du brouillage. Donc, il se le fit répéter à l'oreille. De la tête, il a fait signe que c'était bien cela. Il n'a même plus la force de parler, vous voyez, après son dernier message. De la tête, il a fait signe que c'était bien cela qu'il avait dit. Et devant tous ceux qui le regardent mourir, il meurt devant la cour, vous voyez. Tous les murs qui gênent, qui gênent le messager qui doit partir, tous les murs qui gênent se trouvent abattus.
45:07 Allons, ça c'est une bonne nouvelle, et sur de vastes perrons qui s'élancent avec audace se tiennent en cercle les grands de l'Empire. Devant eux, tous, il a expédié le messager. Maintenant, pas. Le messager s'est mis en route tout de suite. Un homme vigoureux, tiens, comme le gosier de la cloche chez Baudelaire. Ils ne sont pas concernés, Baudelaire n'est jamais connu quelqu'un, ce n'est pas la même époque, c'est bien avant.
45:37 Le messager s'est mis en route tout de suite. Un homme vigoureux, infatigable, en poussant alternativement d'un bras et de l'autre, il se fraye un chemin. Je le lis exprès parce qu'il y en a qui l'ont déjà entendu il y a très longtemps, il y a beaucoup, et je m'en réjouis de nouveau venu dans la communauté, dans l'espace de réflexion que nous formons. Il se fraye un chemin d'un coude et de l'autre, il se fraye un chemin à travers la foule.
46:07 s'il rencontre de la résistance, il désigne son poitrine où est le signe du soleil. Sacré, n'est-ce pas ? Il avance facilement comme nul autre. Bon, c'est bon, le message va vite arriver, mais la foule est grande et elle s'affine et elle n'en finit pas d'habiter partout. Si l'espace s'ouvrait devant lui, comme le messager volerait. Rimbaud disait que comprendre à ma parole, il faut qu'elle fuit et vole.
46:40 C'est une métaphore. Le messager, s'il n'y avait pas d'obstacle, il volerait. Et pour ça, ça fait penser à la parole qui est aérienne, qui est dans l'air, qui flotte dans l'air. Si l'espace s'ouvrait devant lui, comme le messager volerait, et bientôt tu, le même tu du début, là, vous, moi, toi, lui, elle, n'est-ce pas ? Chacun d'entre nous, chacune d'entre nous, et bientôt tu entendrais le battement magnifique de ses poings à ta porte.
47:12 Mais hélas, que ces efforts restent vains et il en est toujours à forcer le passage à travers les appartements du palais central Il devait arriver en un éclair à destination et en fait, il est encore dans le palais central. Jamais il ne les franchira. Et s'il surmontait ces obstacles, c'est entendu par miracle, c'est pas ? Et s'il surmontait ces obstacles, il n'en serait pas plus avancé.
47:43 Dans la descente des escaliers, il aurait encore à se battre. Et s'il parvenait jusqu'en bas, il n'en serait pas plus avancé. Il lui faudrait traverser les cours. Imaginez un peu la cité interdite. Les cours et après les cours, le second palais qui les entoure. Et de nouveau, des escaliers et des tours. Les difficultés de la vie, n'est-ce pas ? Et de nouveau, et de nouveau, un palais. Et ainsi de suite, écoutez bien, durant les siècles des siècles.
48:16 Vous voyez ? le texte tourne au fantastique. C'est à l'heure ni de parler d'une éternité pour arriver à l'instant. Mais non, pour le moindre message, là, et malgré ce messager vigoureux qui a le signe du soleil sur la poitrine qui fait que tout le monde est censé s'écarter, oui, mais il y a toujours du monde qui remplace tout le monde. Et si enfin, je me suis entendu s'il arrivait enfin à sortir du palais impérial, on en est là, n'est-ce pas ?
48:47 Et si enfin, excusez-moi, voilà, et si enfin, il se précipitait par l'ultime porte, cette fois ça y est, cette fois je sors du palais, n'est-ce pas ? Par l'ultime porte, un tiret, mais jamais, jamais cela ne pourrait se produire, mais admettons, admettons, au mieux quoi, il trouverait devant lui, et là il y a un V majuscule, je vous le dis avant, il trouverait devant lui la ville impériale, il n'y a plus le palais mais il y a pire, la ville impériale, le centre du monde, la ville qui a entassé les montagnes de son propre limon, de sa boue, si vous voulez, là, personne ne pénètre, même pas avec le message d'un mort, mais par l'ultime, pourquoi tu nous lis c'est désespérant, c'est plus tenable, c'est du sadisme, presque, il reste une ligne et demie, mais toi, tu es assis à ta fenêtre, donc le toi du début, vous, moi, lui,
49:57 elle, mais toi, tu es assis, tu es assise, vous pouvez entendre, mais toi, tu es assis à ta fenêtre, et dans ton rêve, tu appelles le message quand vient le soir, mais toi, tu es assis à ta fenêtre, et dans ton rêve, tu appelles le message quand vient le soir, voilà, le point final, ce texte, j'ai élevé un peu la voix, parce que j'ai un commentaire qui m'a dit très gentiment qu'il aimait beaucoup mes interventions, ça flatte ma vanité, mais il a dit, mais c'est dommage que des fois, on vous entend clairement, et puis des fois, vous parlez dans votre barbe, mais on aimerait bien entendre ce que vous dites, on l'entend à peine, n'est-ce pas, voilà, alors j'essaie de tenir compte de ce qu'il m'a dit, et je l'en remercie, ça, c'est des critiques très positives, mais toi, tu es assis à ta fenêtre et dans ton rêve, le message quand vient le soir, oui, non, mais je ne dis pas tout ça pour vous désespérer, la chute, la dernière ligne et demie, qu'est-ce qu'elle nous dit ?
Pascal, l'espoir, et le pessimisme de l'Ecclésiaste
51:06 Que le message, peut-être le messager n'arrivera jamais, ça, on l'a compris, il n'arrive même pas à sortir du palais, mais quelqu'un, quelque part, comment il dit, appelle le message quand vient le soir, il y a quelqu'un qui attend le message, donc il y a une connexion qui est établie quelque part, n'est-ce pas, vous devinez ici que Kafka est tout près d'une des phrases les plus mystérieuses de Pascal, et la preuve qu'elle est mystérieuse, c'est qu'elle est dans un texte qui a pour titre le mystère de Jésus, n'est-ce pas, c'est ce fameux texte posthume de Pascal qui est un dialogue entre l'âme, l'âme du pécheur qui se juge en dessous de tout, qui désespère de jamais pouvoir être pardonné de tous ces ignominies, c'est vous et moi, ce n'est pas un type spécialement méchant, c'est l'abîme de mal, c'est notre sujet, le mal, qui peut y avoir chacun, chacune entre nous, au moins potentiel, et hélas, assez souvent actuel.
52:13 Donc, qui dialogue avec, qui se tourmente, n'est-ce pas, en disant qu'il n'est pas digne de la grâce, et voilà que Jésus lui répond, et c'est une phrase qui est extrêmement célèbre, n'est-ce pas, « Console-toi, tu ne me chercherais pas. » Comme le messager cherche à écarter les gens et à délivrer le message, « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. » Autrement dit, « Si tu me cherches, c'est que tu m'avais trouvé. »
52:46 Vous voyez qu'il y a de l'espoir. Vous me dire, « Ouais, mais moi, mais tu es dans des bondieuseries, là. » Pourquoi il n'appelle pas ? Pourquoi elle n'appelle pas ? Vous savez, les SMS, la relation amoureuse, celui, celle qui se croit abandonnée parce qu'elle attend, elle attend, on lui a promis un message et qui ne vient pas, qui ne vient plus. D'accord ? Mais, celui dont elle l'attend, celle dont il l'attend, s'il apprend tout d'un coup que l'autre attend son message, vous ne croyez pas que ça lui fait du bien.
53:26 Donc, le fait que, dans la dernière ligne, mais toi, tu es assis à ta fenêtre et dans ton rêve, tu appelles le message quand vient le soir, il y a une lueur d'espoir, tout ce cauchemar des deux textes de la cloche félée et du message impérial. c'est que il y a toujours un sujet pour un autre sujet. Je voulais revenir par là, mais en même temps, revenir à la difficulté que nous avons vue par laquelle j'étais un peu long en introduction, c'est est-ce que la philosophie est possible ?
54:04 Est-ce que le message philosophique peut se délivrer ? Ou est-ce que ce n'est pas oiseux, inutile, si on est déterminé, à quoi bon ? Chercher à se libérer. La liberté est impossible si tout est déterminé. Voilà. N'est-ce pas ? Et je n'ai pas tranché, mais j'ai dit que pour ceux qui tranchent en disant la liberté, il faut renoncer, tout est déterminé. Et tout est déterminé et depuis toujours, donc tout est cyclique et tout reviendra, ne cherche pas un progrès, un changement.
54:39 Si, il y en a qui qui connaissent les textes sacrés, dans l'Ancien Testament, il y a le texte le plus pessimiste de tous les textes religieux, vous croyez que la religion c'est la solution à tous les problèmes ? Non. Il y a un texte tellement pessimiste que des fois, certains théologiens, ce n'est pas moi de trancher, ce serait un sacrilège, doute même qu'il ait sa place dans la Bible, n'est-ce pas ? c'est l'ecclésiaste. Cherchez, vous mettez sur Wikipedia, sur ce que vous voulez, ce n'est pas sur Google, l'ecclésiaste, ce texte.
55:17 C'est ce texte qui passe son temps à dire « il y a un temps pour la guerre, il y a un temps pour la paix, il y a un temps pour semer, il y a un temps pour récolter ». Vous voyez, ça ce n'est pas linéaire, c'est cyclique, comme les saisons. Et le refrain, le refrain un peu désespérant, c'est « il n'y a rien de nouveau sous le soleil ». Ça c'est dans l'Ancien Testament. Il n'y a pas de bonne nouvelle. Vous savez comment on dit en grec « bonne nouvelle » ? Enfin, en grec un peu déformé, « évangile ». Non, ce n'est pas le Nouveau Testament.
55:48 On en voit des choses aujourd'hui, sur le mal, vous voyez, il faut ramer pour essayer de s'y retrouver avec une problématique comme ça. Les choses sont graves. Donc, aujourd'hui, nous avons vu qu'il y a un rapport entre le rapport du mal au bien et le rapport de la communication qui est possible ou qui est impossible. Ce n'est pas du message accordé ou du message refusé. Je voudrais ici faire allusion à un autre cycle que j'avais fait, je suis sûr que la plupart d'entre vous s'en rappellent, sur la mémoire, l'anamnèse, l'oubli.
Mémoire, oubli et narcissisme
56:29 Je dirais quel rapport ? Le rapport, c'était la conclusion qu'on avait tirée. Parce qu'il y en a qui disent « Oui, mais tu nous branches sur de nouveaux cycles comme ça, mais tu n'achèves jamais. » Eh bien, si, parce que je reprends à chaque fois le même cycle avec d'autres intitulés. Et c'est le même. J'avais conclu ce cycle sur la mémoire et l'oubli, ça va ensemble, sur le fait que peut-être que le sujet n'a pas intérêt à aller jusqu'au bout de ses souvenirs pour garder la bonne image qu'il a de lui.
57:07 Ça a un nom, ça s'appelle le narcissisme, ce que je suis en train d'énoncer. C'est peut-être ça. C'est peut-être une des figures du mal absolu. La part de narcissisme, je vous rassure, je ne suis pas en train de pointer du mal, le méchant. La part de narcissisme qu'il y a en chacune et chacun d'entre nous. C'est-à-dire notre relation positive à nous-mêmes, mais comme étant depuis toujours. Je vous donne un extrait d'un film qui s'appelait d'un film de Bertrand Blier.
57:52 Je connais que ça avec Depardieu et Dewaere, le même couple que dans les Valseuses. Le titre va me revenir avant que j'ai fini de parler. Depardieu a une épouse qui déprime un peu et charge quelqu'un qu'il ne connaît pas, qui l'a rencontré dans un café qui est Dewaere, n'est-ce pas ? Essaye de la rendre heureuse, fais l'amour avec elle si tu veux, tiens voilà, il met 50 euros dans la poche.
58:22 Voilà, sois gentil, délicat avec elle, tout ce que je veux c'est qu'elle soit heureuse. Bon bref. Et en fait, on s'aperçoit que la femme passe comme ça de tentative en tentative avec des amants différents à chaque fois de sourire et qu'on a du mal, je ne vous dis pas la fin, mais à un moment donné, Dewaere, qui a accepté à un moment donné, lui dit mais je ne comprends pas, ça fait deux jours et deux nuits qu'on passe ensemble avec ta femme, je mets à sa disposition tous mes livres, tous mes disques, il n'y a rien qui l'intéresse.
58:59 Je fais une hypothèse, je m'excuse de dire ça, mais est-ce qu'elle ne serait pas un peu con ? Excusez-moi, c'est le texte, ce n'est pas moi, c'est le dialogue du film. Et Depardieu répond, j'en ai dit au narcissisme au riche père mon fils, Depardieu répond, et cette réponse magnifiquement narcissique, il réfléchit une seconde puis il dit non, ce n'est pas possible. Un homme comme moi ne peut pas sans moi chez d'une connasse. C'est ça le narcissisme. C'est une certaine image qu'on a de soi, sur laquelle on se repose un petit peu.
59:29 C'est l'inverse de la dépression. La dépression, c'est quand on, alors là, au contraire, on s'auto-dénigre, de toute façon, avec moi, c'est toujours pareil, je n'ai jamais eu de chance avec les hommes, avec les femmes, avec ceci, avec le travail, avec l'amour, avec l'argent, voilà, c'est de ma faute parce que je suis un minable, je suis un nul. Les deux sont aussi fous l'un que l'autre, je vous rassure, mais quand même. Le narcissisme. On revoit des choses importantes, n'est-ce pas ?
1:00:04 Le sujet a besoin que l'oracle de Delphes lui dise, connais-toi toi-même, sous-entendu, s'il lui dit ça, l'oracle, c'est qu'il sait que le sujet, c'est-à-dire la conscience, le sujet conscient, la partie émergée de l'iceberg, qui est en chacune et chacun d'entre nous. est plein de certitudes, mais que ces certitudes sont bien loin de la vérité. Pour reprendre un couple auquel j'ai essayé de vous familiariser, il y a bien loin de la certitude à la vérité.
Zelenka, Wagner et l'antisémitisme
1:00:37 Voilà, je ne voudrais pas trop aller au-delà aujourd'hui, mais sinon faire un peu… J'ai terminé, pas avec le sujet, ce n'est que le début de notre cycle, mais comme c'était très dense, ces deux textes, et un peu sombres, je voudrais vous dire pourquoi j'ai choisi, en générique, j'ai demandé à Pierre-Alain de diffuser cette belle musique que vous avez entendue au début, et qui a été composée, composée, alors qui n'est pas très connu du grand public, qui s'appelle Zelenka, Z-E-L-E-N-K-A, qui est un tchèque, qui a composé la jonction du XVIIe et du XVIIIe siècle, donc un contemporain de Bach, c'est-à-dire Bach, l'a fréquenté à une époque et même avait de l'admiration pour lui, et je vous ai passé le miséréré, c'est pas misère, en latin tout ce qui est radical misère, c'est le malheur, vous voyez le rapport avec notre sujet.
1:01:48 Mais pourquoi j'ai choisi cette illustration-là ? Parce que le compositeur s'appelle Zelenka, vous me direz alors ? Eh bien, j'ai connu un Zelenka, je ne sais pas ce qu'il est devenu, c'est quelqu'un qui était un peu plus âgé que moi, je serais très heureux d'apprendre qu'il est vivant, parce qu'on s'était un peu éloignés, mais sans qu'on n'ait jamais été fâchés, loin de là, je l'ai connu en Afrique, c'était quelqu'un qui était contrat local, comme on dit, n'est-ce pas ? C'était un français expatrié là-bas, mais pas coopérant, c'est pas qui était payé comme les professeurs de la fonction publique ivoirienne, qui avait un contrat direct avec l'État ivoirien, non pas avec le ministère français de la Coopération, c'était un juif, c'est pour ça que j'en parle.
1:02:34 Roland Zelenka, si par bonheur il m'écoute, il aura peut-être une chance sur 10 000, n'est-ce pas ? J'en serais très heureux. Pourquoi je l'évoque ? Et pourquoi j'ai pensé à mettre son homonyme, n'est-ce pas, de compositeur ? Parce qu'il connaissait admirablement la musique, il était, vous voyez, le salaire d'un professeur ivoirien dans les années 70, en expatriation, à Abidjan, la vie est tellement chère, il ne roulait pas sur l'or, c'est quelqu'un qui venait d'un milieu très populaire, des juifs du sentier, comme on dit, des gens qui poussaient des charrettes de textile dans le marais, n'est-ce pas ?
1:03:17 Il avait une culture musicale extraordinaire, c'était un professeur d'espagnol, c'est tout, il faisait son petit cours, même pas à la capitale, à Bingerville, excusez-moi, je lui rends hommage, mais non, mais ce n'est pas pour changer de sujet, il connaissait admirablement la musique, par exemple, il écoutait énormément de musique contemporaine, ce qui est très rare, ça casse les oreilles à ceux qui ne connaissent pas, qui ne sont pas familiarisés, qui ne sont pas habitués, n'est-ce pas ? La musique à partir, disons, après, post-debussyste, la musique dodécaphonique, bon, passons, et aussi, il avait une dilection particulière pour l'art lyrique, pour l'opéra, si vous préférez, il m'avait fait remarquer que dans Siegfried, je me rappelle que j'ai fait un cycle sur le ring, n'est-ce pas ?
1:04:12 Dans Siegfried, Siegfried était élevé dans la forêt, il a été trouvé vagissant dans la forêt, sa mère est morte, n'est-ce pas, il ne le sait pas encore, et il a été élevé par le nain, tiens, encore un nain, comme dans Nietzsche, par un nain, par un Nibelung, qui est devenu, comment on dit maintenant, oui, électron libre, mais ça, c'est une formule familière, mais qui s'est mis à son compte, si je puis dire, pour prendre des métaphores contemporaines, un nain qui faisait partie, n'est-ce pas, des esclaves, qui est sous le fouet d'Alberich, du roi des elfes, Alberich, le roi des elfes, des elfes noires, des elfes des ténèbres, du monde souterrain, du monde du prolétariat, c'est pour ça qu'ils sont plus petits, n'est-ce pas, ils sont sales, ils sentent mauvais, c'est dans le texte tout ça, Clouscard reprend cette dichotomie dans Refondation progressiste, il m'avait demandé de lui donner le texte original de Siegfried, qu'il était étonné de voir à quel point il y avait un rapport de classe entre le monde souterrain, le Nibelheim, Nibel c'est ce qui donne nébuleux en français, n'est-ce pas,
1:05:22 c'est un vieux radical germanique, c'est tout ce qui est le contraire de la lumière, les dieux sont dans la lumière, l'Olympe, chez les Grecs, le Walhall, n'est-ce pas, chez les Allemands, au sommet d'une montagne, alors que les nains sont en dessous, entre les deux, il y a des géants, sur le dos de la terre, voilà les trois races, pour parler comme Wagner, et il me disait que lorsque le nain est obligé d'avouer à Siegfried à qui il fait croire depuis qu'il est né qu'il est son père, alors qu'il n'est que son père adoptif, qu'il a trouvé, qu'il élève l'enfant, pour qu'un jour, lorsque Siegfried sera adulte, avec la force qui devient l'enfant, et que lui, il n'a pas, lui, le nain, qu'un jour, il se serve de lui pour tuer le dragon, puis après tuer Siegfried avec un poison, là, une fois qu'il a tué le dragon, et s'emparer de l'or du Rhin, du trésor, du Nibelung, voilà, je l'égite, et, sauf qu'à un moment donné, sous la menace de Siegfried qui dit « je ne te ressemble pas, tu n'es pas mon père, je me suis regardé », c'est un sauvageon qui vit dans la forêt,
1:06:32 il n'a jamais vu les humains, comme vous et moi, il a été élevé par un nain, les nains, les géants, les dieux, ce n'est pas le monde des hommes, encore un, les hommes viendront dans la Walkyrie, je me suis regardé dans le miroir des eaux et j'ai vu que je ne te ressemblais pas, alors que tous les animaux, j'ai vu qu'ils ressemblaient à leurs ascendants, les petits, et alors il est obligé d'avouer sous la menace le nain qui l'a trouvé, j'ai senté dans la forêt à deux pas de l'antre du dragon, etc., je vous passe, mon fils m'a dit une fois, il avait 12 ans, ils ont piqué tout Wagner parce qu'il venait de voir le seigneur des anneaux, c'est un peu toujours les mêmes histoires germaniques, Hitler se faisait visionner plusieurs fois dans la journée Blanche-Neige, c'est un excellent film, je ne suis pas en train de dire du mal de Blanche-Neige, mais c'est tellement germanique qu'il les rendra folés, n'est-ce pas ?
1:07:27 Oui, les nains, tout ça, bon, allez, ce serait d'autres sujets de voir à quel point l'Amérique blanche est allemande, et germanique en tout cas. Eisenhower, Kissinger, Bush, sauf que Siegfried, finalement, arrive à avoir l'aveu qu'il ne s'agit pas de son père, n'est-ce pas ?
1:08:06 Mais quel rapport avec le Zelenka dont je parlais, que j'ai éprouvé dans les lagunes et les forêts de la Côte d'Ivoire ? Je vais vous dire tout de suite, c'est que Roland m'a dit, pour moi, c'est une révélation que lorsqu'il était enfant, dans sa famille, il y avait des chants juifs traditionnels dans les cours des immeubles, n'est-ce pas ? Il dit, quand j'écoute la musique de cet antisémite farouche qui était Wagner, maladifement antisémite, même, parce que toute la moyenne bourgeoisie allemande était plus ou moins antisémite, pas seulement allemande, mais surtout en Allemagne, parce qu'il y avait beaucoup de ghettos, il dit, lorsque Mime dit, oui mais Siegfried, je t'allaitais, je t'élevais, il dit, la Gualente et sa complainte me rappelaient incroyablement les chants juifs.
1:08:59 Donc, cet antisémite de Wagner, son inconscient, ne pas lui faisait exprimer à travers la musique juive traditionnelle, les malheurs de Mime, je dis, pour ceux que ça intéresse, je terminerai là-dessus mon détour par Zelenka, je n'ai pas fini avec l'essentiel avec lui, mais ça va bientôt venir, mais je finirai la partie musicologique en rappelant que Wagner n'a jamais connu son père qui est mort très tôt quand il était enfant, bébé, son père était un fonctionnaire de la police à Leipzig et sa mère s'est remarié avec un homme de théâtre, vous voyez, comme Wagner est entré dans le spectacle, pas encore musical, mais dans le théâtre, un type qui s'appelait Geyer, ce qui veut dire en allemand vautour.
1:09:52 Vous croyez que je m'égare, c'était un juif et ce beau-père avait une adoration pour le petit Richard, au point que certains disent que c'était une espèce d'aveu qu'il était le père naturel, je ne tranche pas, on va les savoir, et Richard l'adorait aussi quand il était enfant, d'où la conclusion que peut-être un des plus antisémites de l'histoire de la musique se battait contre lui, vous voyez comment on arrive au narcissisme qui ne veut pas s'avouer, n'est-ce pas ?
1:10:29 Et je conclue cette parenthèse à la fois musicologique et parentale avec une incidence de Nietzsche, Nietzsche qui est très bien connu, Wagner, la famille qui les fréquentait à une époque avant de se brouiller comme chacun sait, à jamais, hélas, c'est lui qui dit hélas, Nietzsche, et Wagner aussi d'ailleurs, puisque Wagner dit à la sœur de Nietzsche, dites à votre frère que depuis qu'il m'a quitté je suis seul.
1:11:02 L'amitié d'étoiles, comme les étoiles s'éloignent les unes des autres. Et oui, Nietzsche dit dans un passage quand on n'est pas capable d'être un Adler, on peut toujours essayer d'être un Geyer. Alors je vous traduis, quand on n'est pas capable d'être un Adler, en allemand ça veut dire un aigle, on peut toujours essayer d'être un Geyer, ça veut dire un Vautour. Et quand vous voyez le bec du Vautour à l'image que l'antisémite a du nez juif, vous comprenez que c'est une manière pour Nietzsche perfide de dire, alors lui, il tranche que le Wagner, en fait, c'est parce qu'il a des origines juives qu'il est antisémite.
1:11:41 Mais maintenant, je suis sérieux, j'étais sérieux là, c'est pas des tuyaux de seconde main que je vous vérifie, mais ce qui est sérieux, c'est l'enjeu contemporain. Je suis fatigué d'avoir à me battre contre ceux qui disent qu'Israël a le droit de se défendre et de me battre contre ceux qui profitent du discrédit jeté heureusement sur l'ignoble exécutif qui dirige actuellement l'État d'Israël pour satisfaire l'antisémitisme.
1:12:11 Ah ! Le mal, c'est facile, la voie étroite entre les deux, c'est plus difficile. Voilà, je voudrais en rester là pour aujourd'hui, c'est un peu plus court que d'habitude, mais je saute l'épisode de réponses aux questions ou aux commentaires ou du commentaire des commentaires à cause de la densité des sujets que nous travaillons dans ce cycle. Et pour ne pas tout embrouiller, c'est déjà assez compliqué comme ça.
1:12:42 Par contre, je vous promets que notre prochaine séance sera entièrement dès le début consacrée à la réponse à vos commentaires et à vos questions. Voilà, je vous dis donc à très bientôt et une fois de plus, vous savez que je déteste les gourous, ne croyez rien de ce que j'ai dit sur parole, vérifiez les sources. Je vous en remercie d'avance et je vous dis à la prochaine fois.