De l’amitié — Extraits choisis
René – qui est restaurateur de son métier – mange à n’importe quelle heure, n’importe quoi, écoute de la musique, lit des romans policiers, écrit, fait du sport (footing, tennis) et aime une femme.
Michel – qui est professeur de philosophie – mange toujours au même endroit les mêmes choses, écrit, lit l’Équipe (comme René d’ailleurs), fait du sport (footing) et n’aime que lui.
Domi – qui est maitre-auxiliaire – ne mange pas, lit, écoute de la musique, aime une femme et fait de la politique.
Moi – qui suit journaliste – je fais un régime, écris, écoute de la musique, aime une femme.
Ces biographies, dans leur sécheresse, méritent un bon point : elles disent tout ! Il faut quand même expliquer, au moins pour le plaisir de s’amuser à cet exercice de style.
René donc. Restaurateur. Fonction commerciale qui pourrait dérouter, compte tenu de tout ce que l’on vient de lire. En quoi un restaurateur peut-il intervenir à ce niveau conceptuel ? En ce qu’il est autodidacte. Il s’est fait seul et notre amitié a accéléré un processus de prise de conscience de classe. Là où il y a contradiction, c’est dans le fait qu’il n’arrive pas à être bon commerçant !
Musicologue, tout autant que Louis, René est par choix de personnalité, un dilettante. Homme de compagnie un peu négligent, il doit aujourd’hui subvenir à ses besoins et cela l’ennuie. Plus soucieux d’écouter Parker, de lire une Série Noire, de regarde un France-All Blacks ou de faire un footing, que même d’écrire un livre ou de réfléchir tout de go sur tel ou tel concept. Fantastiquement indifférent aux manières de salons, il résiste à sa façon en se plongeant dans des histoires amoureuses d’un complexité désarmante et en entretenant avec la terre entière des relations où la bonté est la première composante. Car René est bon, veut l’être, le demeure, coûte que coûte. C’est sa fonction parmi nous : il est la miséricorde ! C’est un havre de paix dans la haine !
Il faut comprendre qu’il a connu Louis, que j’ai connu Domi, qu’il m’a fait connaître Louis, que je lui ai fait connaître Domi, qui connaissait Michel, que j’ai connu Louis grâce à René, que René a connu Domi grâce à moi, que Michel a connu René et Louis grâce à Domi. Tout cela, il y a plus de vingt ans maintenant.
En ajoutant que René est mon frère. Mais cela n’a que peu d’importance ici. La consanguinité est sans signification affective au niveau du concept. Louis et René forment un duo. Même goût prononcé pour la musique. Tous deux habitent dans la même région. Autodidactes. Commerçants. Différence : l’argent. L’un en a, l’autre pas. Mais comme l’on sait, un capitaliste ne frémit pas devant la misère humaine et Louis ne cède qu’à l’extrême aux demande de René. Leur jeu à ce niveau est assez obscur et je ne sais pas exactement si eux-mêmes savent où ils en sont.
René vaut essentiellement pour cette fascination étrange qu’il peut exercer par sa simple disponibilité. C’est l’homme que l’on peut appeler au secours et qui viendra. Cette fonction de brigade d’intervention subjective, nous nous n’y faisons pas appel. Mais nous savons qu’il répond souvent quand son entourage a besoin de lui et rien ne nous étonnerait plus que d’apprendre qu’il n’est pas en pleine action. Il a certainement pour fonction objective de servir de médiateur entre les diverses strates de classes, qui en arrivent à des frictions, toujours inévitables. Il est l’homme de la conciliation politique, via l’affectif et la détente. C’est lui qui saura surdéterminer une situation de rupture, en faisant valoir la paix, l’harmonie et la réconciliation.
Il a eu des échecs parce que son systématisme est à l’image de la nature qu’il s’est créée : flegmatique et souple. C’est un rôle somme tout assez banal mais qui est pourtant remarquable, dans la mesure où ni lui ni nous sommes dupes de son caractère social-démocrate. René ne voudra pas d’une lutte de classes acharnée. Et pourtant, il sait trop que cela est inévitable. Il panse les individus dans ce combat, il apaise les haines, il résorbe les conflits, avec obstination. Il est bon, au sens chrétien, premier. C’est ainsi chez lui. Il a dû conserver de ses lectures sartriennes un soupçon bien ancré d’existentialisme.
Michel, c’est autre chose. Terrible individu. Professeur de sociologie. Auteur de trois livres. Ancien sprinter. Ancien pion (13 ans je crois). Un accent du Tarn outré. De la démesure en philosophie comme dans la vie. Une solitude acharnée. Un village du sud-ouest où – enfermé avec sa mère – il ressasse avec une obstination métaphysique, des colères gigantesques contre la social-démocratie. Tenu à distance pendant des années dans un lycée grisâtre de Paris, il est devenu « tout » – comme il le dit lui-même – c’est-à-dire docteur d’état. Il a gardé de son purgatoire un pointillisme de petit chose, une pingrerie agaçante et la certitude qu’il sera un jour maître de conférence. Brisé un beau matin – pneumothorax – par un amour chimérique de Quartier Latin, il a contre les femmes une haine justifiée et une terreur atroce de n’avoir pas pu être fat. Ayant perdu son corps au bout d’un 200m où il tomba (cela fut dans l’Équipe car il était favori), il a fait une religion de sa forme physique, qu’il entretient par des footings acharnés et des régimes alimentaires étranges Il a installé ses bureaux dans de nombreux cafés, où il écrit du bout d’un stylo à bille, sur des feuilles de cahiers quadrillés. A Paris, il loge dans un hôtel à 23F la nuit, où il trouve le silence te la considération effarée de la logeuse qui appelle ce monsieur aux cheveux blancs : « le professeur de philosophie » et qui ne le connaît sous aucun autre nom. Il lit l’Équipe avec assiduité, France Doit pour ne rien rater de la sociologie ambiante et le Monde pour se tenir au courant des états d’âme de la bourgeoisie.
Il n’a qu’un objectif avoué constamment : enfin (après tant d’années de pion) ne pas travailler et publier ses livres. Da détermination sur ce dernier point est colossale et il fait à Paris un travail de bœuf pour y arriver. Catalyseur – pars ses idées et son bagou – des idées du groupe, il a avec chacun d’entre nous des relations typées, où ses rôles sont imprécis et ses objectifs inavoués. Il a dû garder de ses origines paysannes la méfiance du terroir et le citadin le rebute. Très proche de chacun d’entre nous, il a eu des idylles, avec chacun d’entre nous, puis s’est fâché, sauf avec René qu’il appelle « PéPé » et le maîtrise avec beaucoup de mollesse, grâce à cette mollesse. Retranché en lui-même, par lui-même, pour lui-même, il reste ancré sur la vie affective avec nous, comme un bon nageur aime parfois trouver une plage, mais qui peut aller à la suivante. Emporté et rageur, il blasphème contre le genre humain et la misanthropie le fait se perdre même contre nous. Il est grandiose et dérisoire. Avec René, il a en commun le sport (René fut un très bon nageur, champion de France). Sinon, avec les autres – et même avec René – il n’a rien en commun, or le concept. Lui est un pur produit de l’amitié conceptuelle. Cela l’enchaine, le cadenasse, l’enferre et le rive. Comme c’est sa nourriture quotidienne, il n’y a que notre complicité de classe pour le sécuriser.
Heureusement que nous sommes là, car il serait mort. Il a avec moi – en dehors de divergence pratiques : « le sel », à table – des divergences conceptuelles qui marqueront notre avenir, car je le sais métaphysicien et m’en méfie.[22] Mais peut-être, après tout, a-t-il raison. Alors notre complicité sera définitive. Nous avons gardé un passé formidable où nous avons des nuits entières cherché les déterminations objectives de l’intersubjectivité, que nous avons en partie trouvées, qu’il a élaborées et rédigées. Sur lesquelles je travaille toujours.
Il n’est pas de pire citadin que le rural petit clerc venu à Paris et qui – stalinien merveilleux – se trouve en but à la dérision sociale-démocrate du Quartier Latin. Seulement pour cela, il mérite le mieux. Il ne faut pas lui enlever surtout cet extraordinaire humour et une chaleur humaine qu’il sait donner à ceux qu’il apprécie.
Enfin on lui reconnaîtra – parmi des tas d’autres choses – l’extraordinaire pouvoir de décoder immédiatement l’immédiateté. Il n’y a que la haine de classe pour faire comprendre cela. Nous comprenons.
Domi ensuite. Il est incontestablement notre plus gros souci. De constitution chétive, il traque la vie, comme certains la bête fauve et il ne sort pas physiquement gagnant. Doué, surdoué, arraché à la quiétude par l’inquiétude, foudroyé par Hegel, l’Allemagne de l’Est et la musique, il a des vertiges dans l’existence qui nous affolent. Maître-auxiliaire, alors qu’il est un pédagogue sublime, capable de dicter pendant deux ans s’il le faut des textes à des gamins de 8ème, sans jamais ouvrir un livre, parce qu’il les connaît par cœur. Il sait tout Parsifal et tout Wagner, le deuxième mouvement du K524 de Mozart et la capitale de n’importe quel pays. D’un communisme orthodoxe, il aurait dû écrire à 18 ans et ne l’a pas fait à cause de Rimbaud, cet ignoble salaud de gauchiste que je déteste personnellement et qu’il faudrait remplacer dans les manuels scolaires par Vallès, pour le contenu, la poésie restant bonne à prendre. Alors comme l’écriture ne lui tire aucune pensée, il fourrage dans sa vie quotidienne pour cracher du feu et il crache ses poumons et ses tripes avec.
Est-il plus seul que le plus seuls d’entre nous ? C’est possible, parce que nous avons tous combiné un statut social qui suffit, mais lui a été emporté par une bourrasque, où il ne prend pas le temps – il a tort – de chercher des appuis. Quel gâchis de talent à lui tout seul, faisant cinq cours par jour, sur tous les sujets et emportant sans on sillage des étudiants émerveillés. Aujourd’hui, il court de lysée en lycée et son fils Youri – comme le Russe – tremble de l’aimer tant, tant il tremble lui-même d’être au monde !!
Il nous a apporté Hegel et une conception de la musique, sans compter une sagacité dans la réflexion qui surgit avec un débit-mitraillette. Son hégélianisme est très déterminant pour comprendre la fédération que nous formons autour du concept. Certes, Michel était déjà hégélien. Mais le sartrisme de René, l’empirio-criticisme de Louis, mon kantisme, n’ont pas résisté longtemps à l’hégéliano-marxisme de Domi et Michel. C’est sans aucun doute grâce à leur opiniâtreté que les choses ont avancé pour nous. De plus – avantage énorme – cela a permis à Michel de ne rien lire d Hegel, puisque Domi l’avait fait. Je me souviens de cette réflexion extraordinaire, un beau soir où Michel prenait – comme par inadvertance – la « Phénoménologie de l’Esprit », en parcourait quelques lignes du bout des lèvres, puis s’exclamait comme stupéfait, avec son accent outré, du Tarn et Garonne : « Mais cela confirme ce que je dis ! » Juste retour des renversements de ce monde. Or, cela, c’est grâce à Domi. Il lui faudrait sans doute un mécène qui pourvoirait habilement à sa soif de lire et de musique, ainsi qu’aux femmes, dont il faut l’entretenir comme tout mortel. Il serait ainsi beaucoup plus en harmonie avec la réalité, qui paraît – du fait du capitalisme – le tenir à l’écart. Si ce qui le lie le plus à Michel, c’est l’abstrait, la foi en l’URSS et l’amour de la nature (Domi a une voiture, il véhicule Michel), il est lié à René par la bonté que René donne et encore plus à Domi, qu’il aime, comme les chrétiens (ceux des lions) pouvaient probablement s’aimer entre eux. La musique les rapproche, bien sûr et le fait que René soit un refuge. C’est le salut de Domi. Louis et Domi, c’est la mise en commun du talent, l’un produit et l’autre resté vierge. La musique certes et comme Domi est pédagogue, c’est Louis qui apprend, puisqu’il est autodidacte.
Quant à moi, mon pathos maladif nous a séparé, à une époque où mon démonisme s’exerçait sur mon idiotisme et depuis la réalité de nos vérités conceptuelles tend à nous rapprocher, sans que pourtant nous puissions réellement nous retrouve, car je suis une bête de somme et cela écarte de moi ce qui est en lui un dilettantisme ontologique. Passons. Enfin, moi. Doctorat d’État en sociologie en cours aux Hautes Études. Maître en philosophie, rédacteur en chef d’un journal professionnel destiné à des professionnels. J’ai grandi dans la peur d’avoir failli être idiot. Cela m’a marqué. J’ai assisté d’abord avec stupeur à l’arrivée du concept et à la constitution de cette bande des cinq. En fait, j’ai connu le premier Domi, dans une cour de lycée, où je tenais le haut du pavé, parce que j’étais le penseur du coin. J’ai fait connaître Domi à René, qui lui a fait connaître Louis. Domi nous a tiré Michel de l’Old Navy, à son idée, comme on tire un folklore d’un chapeau. La synthèse nous a donnés. Je ne savais pas grand-chose alors. Mais j’ai appris. Et la terreur que j’ai gardée d’avoir failli être con me fouette encore, à tel point que je cravache ma cervelle et ma plume, jusqu’à en crever. J’écris en effet terriblement, puisque ce texte sera le quatorzième livre fait par moi, tous impubliés, car je crains les éditeurs comme la peste, étant persuadé qu’ils ne sont là que pour empêcher les gens comme moi d’écrire.
Je suis le poète de la bande, car je crois en la poésie et j’ai écrit déjà 6 recueils, dont certains sont très beaux, je le sais. La musique, bien sûr, comme nous tous. J’ai entrepris d’enregistrer sur K7 (grâce à France Musique) tout Mozart. J’y arrive. Je viens de décréter 1981 année Mozart pour moi. J’écrirai un livre sur lui. Le sport bien sûr, comme tout un chacun d’entre nous et peut-être – du fait de mon obstination à être poète – un goût des femmes plus prononcé et plus particulièrement pour celle que j’aime.
Un enfant à charge. Je suis père divorcé. Comme René. Mais René le confie. Moi, je le tiens à bout de bras. A chacun sa technique et cela n’est pas un reproche.
Incapable d’accepter ma condition de petit bourgeois, j’ai gardé de Sartre une conscience malheureuse, que j’étouffe dans des excès épouvantables. Je faisais un four (dans « Mot à Mot ») un portrait de moi, qu’il vaut mieux que je redonne, car il a l’incontestable avantage d’appuyer surs défauts : « Lui-même, vous dis-je ! Fait de chair et de sang, d’erreurs et de haines, de gloires et de dissimulation, d’obscurité et de reveils brutaux, qui trouent la pâle blancheur des vérités d’enfants ; lui-même, hargneux, hirsute et laid dans son âme, rongeur effréné de quiétude bourgeoise ; lui-même, avide, excessif et content, portant à l’avenir ses cris de révolte, insurgé le soir, vorace le matin, soucieux de sexe, goulument amoureux au lit, cassant les silences, de concert pour piano à décorner la musique ! Maître de tous les céans, puéril et frondeur, un sourire désarmant, des tactiques de professionnel de l’intersubjectivité, menteurs et généreux, comme les putes à cent balles, ivrogne à vodka, couché à huit heures. Lui-même, supputant son avenir, à toute allure, effréné, n’en pouvant plus, accélérant chaque jour lui-même ».
Je suis certainement pour les autres la synthèse dynamique la plus forte (ce qui explique en partie ce texte). En effet, du côté du poujadisme, je suis propriétaire d’un journal et le poissonnier et le restaurateur (Louis et René) comprennent cela. Mais je suis aussi un intellectuel. Le pédagogue et le chercher (Domi et Michel) doivent bien le reconnaître. Enfin, j’exprime et je catalyse obstinément, avec une force d travail que l’on ne soupçonne pas.
Michel disait un jour en catimini que je résolvais les problèmes politique par l’affectif. Je tiens pour sûr en tout cas que mon pathos d’écrivain vaut de l’or en barre pour nous cinq. Sans compter les 650 pages de « Subsistances et Populations », le pendant hyperréaliste (comme une exemplification) de « l’Être et le Code ». Cela n’a rien de pathologique, mais au contraire, c’est très universitaire.
[22]. J’ai écrit sur lui une introduction à « L’Être et le Code » intitulée « La logique du concret », qui dit cela déjà. C’est inédit.