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Così fan tutte et le siècle du libertinage
0:00 Je voudrais commencer par ouvrir une de ses portes. J'ai envie de vous faire écouter un extrait d'un des derniers opéras de Mozart qui s'appelle Così fan tutte. Mot à mot en italien, ça veut dire elles font toutes comme ça. Nous sommes au XVIIIe siècle, c'est Mozart, c'est l'apogée du libertinage. On est entre gens instruits et fins, je ne sais pas qu'ils ont beaucoup de recul sur tout ça.
0:33 Mozart a la chance de disposer d'un librettiste. On n'en est pas encore à Wagner qui, le premier, va faire à la fois ses textes, comme va faire Charles Trenet plus tard pour la chanson, et la musique, non. Là, le compositeur fait les notes et il y a quelqu'un d'autre qui fait les textes. Et ce librettiste s'appelle Da Ponte, un curé défroqué, comme on disait à l'époque, donc qui s'y connaît bien en libertinage. C'est l'époque de Beaumarchais, c'est l'époque des Noces de Figaro, c'est l'époque de Don Giovanni, c'est l'époque du Marquis de Sade, c'est l'époque des liaisons dangereuses.
1:03 Et Mozart, il n'appartenait qu'à lui d'être celui qui allait exprimer la quintessence, si je puis dire, de cette mouvance. Il n'y a que lui qui pouvait unir à la fois le libertinage et la générosité. De quoi ça parle ?
1:45 Deux mecs, assez jeunes, des soldats de sa majesté, des officiers, de la majesté d'Operette, on est près de Naples, qui sont dans une taverne avec un type un peu plus âgé, un homme un peu plus mûr, et ça discute de quoi ? A votre avis, bien sûr, des nanas. Et chacun dit à la mienne, vraiment, c'est la plus belle, c'est la meilleure, etc. Et le gars un peu plus âgé leur dit, mais non, elles sont toutes les mêmes, etc. Et bien sûr, ça ne leur plaît pas aux jeunes, parce que c'est quand même l'honneur de leur fiancé est en question. Mais comment ? Mais la mienne n'est pas du tout comme vous dites, c'est pas une libertine, elle est fidèle, elle est belle, elle a toutes les vertus, etc.
2:17 Don Alfonso, le type un peu mûr, leur dit, allez, allez, rengainez-moi l'épée, on est au 18e siècle. C'est le siècle où on cherche le bonheur, c'est le 18e siècle. Même Voltaire et Rousseau, vous ne pouvez pas se blairer, ils sont d'accord au moins là-dessus, c'est ça la valeur importante. Donc, il leur dit, je vous parie cent sequins qu'avant la fin de la journée, elle vous trompe. Pari est pris, vous allez disparaître, faire croire que le roi vous appelle à la guerre, et puis vous revenez immédiatement après déguisé en Moldave. Je veux vous faire écouter uniquement la scène où les deux jeunes gens viennent annoncer à leurs fiancés qui s'attendaient à ce qu'ils leur disent, ben voilà, je vous demande en mariage, la bonne nouvelle.
Le quintette des adieux : être ému en faisant semblant
2:55 Non, pour leur dire, coup dur, le roi nous appelle à la guerre, on est obligé de se séparer pour un bon moment, et on ne sait pas si on reviendra. Vous voyez, c'est les larmes, c'est tout ce que vous voulez. Le temps presse, il y a un bateau là qui est prêt, on l'a vu sur la baie de Naples, qui est prêt à les embarquer. Et ce que je veux faire écouter, c'est ce qu'on appelle le quintet des adieux. Les deux filles, les deux jeunes gens, et l'homme mûr, on est cinq à chanter. Nous sommes dans l'opéra bouffe, on sait que tout ça est une comédie qu'ils ne partent pas pour de bon.
3:28 La musique que fait Mozart est une des plus bouleversantes qui n'a jamais été faite. Comme des gens qui partent à la guerre, vous savez, vous avez vu des trains, des mouchoirs, des mères, qui voient partir leur fils. Donc c'est quelque chose des adieux. Or tout ça, ce n'est pas sérieux, c'est bouffe là, on sait bien que tout ça, les masques vont tomber, il va y avoir une happy end, on est dans l'opéra bouffe. Donc comment Mozart peut faire une musique coupée d'onomatopées comme coupée par des larmes ? La soprano commence par faire une phrase qui monte comme une tige de fleurs, comme ça, et toutes les voix qui étaient un peu entrecoupées comme des sanglots s'unissent, convergent vers la fin de l'ensemble.
4:04 Pourquoi sont-ils aussi bouleversés et bouleversants dans leur manière de leur dire, qu'au moment où ils font semblant d'être émus ? Comme si le fait de faire semblant les délivrait tout d'un coup et leur permettait, en jouant la comédie, d'être peut-être plus amoureux qu'ils n'ont jamais été dans la réalité. C'est cette magnifique ambivalence que Mozart a réussi à exprimer par la musique que je voudrais vous faire partager.
Communiquer un commun ; les 27 concertos pour piano
6:37 C'est une chose qu'on oublie souvent, surtout par les temps qui courent où on veut chacun nous enfermer dans nos bulles respectives. Si on communique, c'est qu'on a quelque chose de commun. Dans communication, il y a commun. Par exemple, entre vous et moi, il y a la langue française. Il y a un code commun, sinon on ne communiquerait pas. Donc tant qu'à communiquer, il faut laisser tomber ce qui nous est propre. Laissons ce qui est singulier, unique et personnel au nom propre. Et dans la communication, insistons sur ce que nous pouvons partager.
7:11 Il n'y a aucune contradiction entre avoir des choses qui sont uniques et des choses à partager. Si je devais vous imposer mes goûts musicaux, de tout Mozart fait le coup classique si j'étais condamné sur une île déserte à ne choisir qu'une partie de l'œuvre de Mozart, « J'isolerai dans son œuvre l'ensemble de son œuvre concertante pour piano. » Il y a 27 concertos pour piano et orchestre qu'il a écrits tout au long de sa vie. C'est exceptionnel, je vous le dis au passage, en nombre.
7:42 Pour mémoire, Bach en a écrit une dizaine de concertos pour clavier. Il n'y a pas de piano, c'est des clavecins. Beethoven va faire 4 concertos pour piano, très développés, immenses chacun. Mozart en fait 27. Ça prouve qu'il y a une prédilection pour lui pour la formule du piano comme étant la figure sur le fond symphonique de l'orchestre. C'est pas le grand orchestre philharmonique qu'on connaît aujourd'hui avec 100 instruments. C'était essentiellement des cordes, mais avec, et c'est ce qui fait déjà l'originalité des concertos de Mozart, une richesse.
8:16 À l'intérieur du concerto, Mozart nous fait entendre des petits concerti, des concertations entre des groupes instrumentaux qui sont dans l'orchestre, des instruments à vent. La flûte répond au basson. Il n'y a pas que le piano, si vous voulez, qui est mis en valeur. C'est bien sûr le soliste royal là-dedans, avec beaucoup d'humour. C'est pas un roi empesé dans sa majesté, n'est-ce pas chez Mozart, jamais.
8:46 Avec une allacrité qui n'est qu'à lui. Il y a toujours un côté espiègle chez Mozart. Si je tiens à vous faire écouter l'une des perles qui font cette guirlande que constituent les 27 concertos pour piano de Mozart, c'est parce qu'ici passe quelque chose de miraculeux, d'inusité, d'insolite et d'inoubliable.
9:17 Miracle au double sens, je ne suis pas pour faire des mots ronflants, très précisément au double sens que se tient du merveilleux, on en croit à peine ses oreilles, et de l'exception. Que c'est extrêmement rare ce que fait Mozart là, y compris dans sa propre production. Nous sommes dans un rondo, un tempo rapide, enjoué, léger, cool, donc on est détendu.
L'interruption du finale du 22e concerto, une mélancolie nouvelle
9:48 Et voilà que tout d'un coup l'événement miraculeux dont je vous parle surgit au moment où le final va finir. C'est ce qui se passe en général dans la finale quoi, le rondo revient quatre cinq fois, le soliste fait des choses de plus en plus développées, fait sa cadence et puis c'est terminé, on applaudit et on attend le concerto suivant.
10:22 Mais voilà que Mozart nous ménage une surprise. C'est qu'au moment où on va arriver à la conclusion, tout d'un coup, le concerto s'interrompt. Il y a un silence qui dure quelques secondes, le temps d'un battement entre deux horloges. On entend un accord qui arrête l'orchestre, mais pour quelques secondes à peine.
11:01 Et de propos musicales, on reprend beaucoup plus lent. Avec tout d'un coup la présence des instruments à vent, des clarinettes qui donnent une couleur crépusculaire, extrêmement sensuelle, mais pas une sensualité triomphante, on n'est pas chez le marquis de Sade, mais une sensualité pleine de mélancolie. Comme si on réalisait que le temps passe et qu'on voulait le ralentir à l'extrême. La musique est beaucoup plus introvertie, mais pas dans le sens d'une grande tristesse, mais d'une langueur un peu lasse, mais une fatigue presque physique.
11:57 Les enfants qui ont presque trop joué, les enfants n'ont jamais assez de se baigner dans la mer, dans la piscine, dans la rivière. Mais c'est comme si là, ils avaient tellement joué qu'ils ont une petite langueur et regardent le soleil se coucher. Ils ont un petit peu la mélancolie de ceux qui savent qu'il faudra bientôt rentrer à la maison. et qui du coup goûte ce qu'il y a de plus profond et de plus beau dans les derniers rayons de soleil. Le piano reprend note pour note le motif énoncé par l'enquête et ses clarinettes. Le piano reprend Mais c'est inattendu que vient faire tout d'un coup cette ambiance de mélancolie, pas morbide du tout n'est-ce pas ?
12:44 C'est pas la déprime ! Avec Mozart se fait jour une mélancolie qui est nouvelle, qui annonce le siècle qui va venir où on va parler de mal du siècle avec une mélancolie incurable. Mais chez Mozart, elle n'explose pas. Mozart, je vous l'ai dit, est tout entier dans la bascule. Ou comme dit Rousseau exactement à cette époque, avec cette tristesse, monsieur, que je n'aurais pas voulu ne pas avoir. Déjà, et ça annonce la période qui va suivre romantique, il peut y avoir une volupté de la mélancolie.
13:14 Et lorsque le piano a fini de tout reprendre, de nouveau un tout petit silence, et le rondo nous reprend, comme si de rien n'était, un ange a passé, personne n'a rien vu, pas vu, pas pris. C'est La Bruyère qui disait au siècle d'avant « Il y a dans l'art un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature. »
13:51 Qui le sent a le goût parfait. Qui étant en deçà ou au-delà a le goût défectueux. Mozart se trompe jamais en matière de goût. Vingt-deuxième concerto, en mi bémol, finale, fin du final.