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La Cinquième Symphonie et les deux thèmes de la forme sonate
0:00 On avait dit à Beethoven, qu'est-ce que ça veut dire ça ? Et Beethoven a répondu, c'est comme ça que le destin frappe à la porte. Beethoven a le génie de créer un univers musical en quatre mouvements à partir de rien, ta ta ta ta ta, c'est même pas un chant, c'est même pas un beau thème, c'est même pas un bel air, c'est rien, c'est ta ta ta ta ta. Mais Beethoven a le génie d'organiser tout un univers musical avec une petite cellule dérisoire comme celle-là.
0:32 Alors on est juste après la bascule Mozartienne, ça y est, on y est dans la modernité avec Beethoven. Premier thème, tout le monde le connaît, tatatata. Et puis après, il y a un développement, quelques minutes, et puis, tout d'un coup, il y a un petit arrêt dans le même mouvement. Commence un second thème. Mais quel contraste ! Un deuxième thème, voilà ce qu'il n'y avait pas dans la fugue. Ça c'est typique de la forme sonate. Il y a deux thèmes et qui sont en conflit. Le premier frappe à la porte, presque agressif, décidé. Le second est plus intériorisé, plus tendre, plus sentimental. Et ça vous l'avez dans des milliers et des milliers de morceaux à partir de Haydn, Mozart, Beethoven. Mais c'est surtout Beethoven qui va le porter, ce genre à la perfection. Les genres sont nombreux, les formes il n'y en a pas de 36, c'est la manière d'organiser le propos musical.
Quatre mouvements qui valent pour trois : intermezzo et scherzo
1:28 Je vais puiser dans le genre musique de chambre. Dans ce genre, je vais continuer dans la forme sonate. Ce qu'il faut retenir maintenant, c'est la manière dont la forme sonate raconte une histoire, et plus dramatique. Il y a deux mouvements rapides qui encadrent un mouvement lent. C'est ça la forme canonique, la forme sonate. Sauf que là, on va avoir quatre mouvements. Alors vous me dites écoutez, tu nous embrouilles, il faudrait savoir, c'est trois ou quatre la forme sonate. Je vous réponds très précisément c'est trois. Mais très tôt, on a éprouvé le besoin de faire un petit intermédiaire entre le mouvement lent avant d'arriver au final, pour retrouver de l'air frais et laisser les spectateurs sur une note détendue, disons pour aller vite. On a pris l'habitude d'intercaler un petit mouvement intermédiaire qui ne compte pas. Donc, c'est quatre qui valent pour trois. Un intermezzo, comme on dit en italien. Vous voyez, un intermezzo, c'est bien ce que ça veut dire. Un interlude. Dans chaque fois, il y a un inter. Entre les mouvements, on arrive à caser.
2:25 Un interlude, un intermezzo, intermezzo c'est presque un pléonnasme. Inter veut dire entre et mezzo en italien veut dire milieu. Vous voyez dans les deux cas c'est entre entre, au milieu du milieu. Donc il faut que l'intermezzo ait un côté léger, détendu, où l'élément rythmique l'emporte sur l'élément mélodique et harmonique. Et à partir de Beethoven ce menuet va devenir un scherzo. Scherzo vient d'un verbe italien scherzare qui veut dire se moquer de, plaisanterie, plaisanter, se moquer.
2:55 Il garde l'élément rythmique. Un extraordinaire scherzo que je vous recommande pour comprendre ce que c'est qu'un scherzo définitivement, qui est dans une symphonie de Tchaïkovski, symphonie donc pour un très grand orchestre, quatre mouvements et le troisième donc c'est le scherzo, vous comprenez pourquoi maintenant, c'est le deuxième bis. Mais qu'est-ce qui est original dans celui-là, c'est que pour la première fois dans l'histoire de la musique, il était, jusqu'à la fin, en pizzicati. Les cordes font plum plum plum plum plum au lieu d'être à l'archer, vous voyez, plum plum plum plum plum, il y a un côté électrique qui traverse tous nos mouvements, parce qu'il y a plum plum plum plum plum, des violoncelles, des contrebasses, mais aussi des violons, et avec une dextérité qui parcourt tout l'orchestre.
Un Beethoven pompette : on n'entend que ce qu'on attend
5:10 Je reviens à Beethoven, il s'agit du Scherzo de quoi ? D'un de ses trios, il a fait pas mal de trios piano, violon, violoncelle. Ici je l'applique à ce trio de Beethoven, l'archiduc. Il y avait une publicité pour la marque Kenwood, certains se souviennent un peu à l'époque des chaînes hi-fi. On voyait une photo de Beethoven vraiment en mauvais coucheur avec les cheveux en bataille, avec un air menaçant qui pointait un index accusateur sur le spectateur de la photo, sur vous et moi en disant « Kenwood, vous allez m'entendre ».
5:40 Je fais exprès de choisir le scherzo de ce trio pour vous montrer l'inverse. Un Beethoven ludique, un Beethoven léger, presque pompette, qui commence par ce thème. Quand on l'écoute pour la première fois, on ne voit pas tout ça. Il y a tellement d'informations, c'est tellement riche, ces musiques, que si vous ne l'attendez pas, vous ne l'entendez pas. C'est une des grandes lois de la musique. On n'entend que ce qu'on attend. Ainsi, chaque culture musicale, la culture des Amérindiens d'Amazonie, la culture des Africains de l'Ouest ou la culture musicale d'un Chinois avec sa gamme pentatonique proche de la Manchourie, découpe dans tous les sons que l'oreille humaine peut entendre certains sons et pas d'autres.
6:26 Comme nous sommes habitués depuis des siècles de musique occidentale à entendre comme intervalle le plus court que le demi-ton, nous n'entendons pas les quarts de ton et même les huitièmes de ton avec lesquels un chinois, un japonais, un vietnamien se régale. Ce qui fait qu'une musique qui peut nous sembler monotone, on entend que... En fait, lui il entend plusieurs sons que nous, nous n'entendons plus.
7:14 Comme nos langues, vous savez bien que les anglais n'ont pas le son U dans leur langue. Quand ils comptent les nombres, ils disent eight, ils ne peuvent pas dire 8, il n'y a pas de U en anglais. Donc ce qui fait qu'ils ne l'entendent pas quand on le dit. On entend que ce qu'on attend, c'est pour ça que je critique souvent une certaine consommation musicale courante des plateaux télé ou des boîtes du samedi soir, peu importe, je veux dire, c'est un peu réducteur, on peut écouter d'excellentes choses dans les boîtes, après tout ça peut arriver. Enfin statistiquement, tout ça a été un peu aplati. Le principal défaut, c'est que l'information musicale est tellement réduite que l'oreille finit par ne plus attendre certaines choses et donc de ne plus les entendre quand on les joue.
Analyse du scherzo de L'Archiduc : du trilogue aux chromatismes
7:53 C'est pour ça que je me permets de détailler. Donc c'est d'abord le violoncelle qui expose solo. Puis immédiatement le violon fait... Il répond avec un phrasé différent. Et puis après, c'est l'inverse, c'est le violon qui expose et c'est le violoncelle qui répond.
8:27 Et enfin le piano met les deux précédents d'accord. Le nombre de constructions de choses pensées et d'informations qu'il y a en quelques secondes, or je vous disais, C'est de la musique populaire. C'est un scherzo, ça veut dire sumo qui est plaisanté, c'est le mouvement intermédiaire, c'est l'intermezzo.
8:57 On n'est pas dans la grande musique, dans la musique savante, on est dans l'interlude, on plaisante entre nous. Et bien qu'est-ce qui fait que c'est quand même de la musique populaire et en même temps de la musique savante ? Vous comprenez pourquoi je ne les oppose plus. C'est ce que je viens de dire, ce genre de petits détails que seul un immense compositeur peut faire. C'est débrouillé pour proposer d'abord le thème, au violoncel solo, puis au violon, puis inversé complètement. Puis faire venir le piano pour les mettre d'accord et après commencer le dialogue, il faudrait dire le trilogue entre nos trois compères.
9:29 Donc ça développe, ça danse jusqu'à un passage central. Tout d'un coup, il y a un brusque accord, ça s'arrête. Et là commence exactement l'inverse de tout ce qu'on vient d'entendre. On venait d'entendre une musique légère, légère au sens des bulles de champagne, un Beethoven léger, un Beethoven qui aimait à dire « et je suis le Bacchus qui presse pour les hommes un vin de magnificence », un Beethoven dionysiaque. Et là, tout d'un coup, le passage pompette s'arrête et commence une séquence où on dirait du Bach puissance N, c'est-à-dire un passage contrepointé, fugué, hyper savant, austère, sévère, avec ce qu'on appelle des chromatismes.
10:09 Chromatismes. Vous savez ce que c'est des chromatismes ? En peinture ça veut dire des dégradés de couleurs. Chromo ça vient de chrôma, ça vient de là en grec. C'est les plus petits intervalles qu'il y a en musique. Au piano par exemple c'est l'intervalle qui entre une note et celle qui lui est immédiatement juxtaposée. Juxtaposé.
10:49 Fusion de la musique la plus populaire et de la musique la plus savante. Ludwig van Beethoven, Trio l'archiduc, 2e mouvement Scherzo.